Les villes assassines

Alfred Alexandre · Chapitre 15 sur 20

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Les villes assassines

Chapitre 16

T outes les fois que je venais, le matin, la récu pérer, Winona, il se plantait derrière la fenêtre et le rideau entrebâillé, Doppy, et il nous dénigrait du regard, sans un mot.

Moi aussi, il ne me parle plus beaucoup, disait Winona. Il reste des heures à dévisager ma photo, c’est tout.

Une photo en noir et blanc et jaune laminée par le temps, où elle riait, Winona, et regardait la vie droit dans les yeux. Pas de reproches, de renoncements. Juste son regard qui attendait, avec voracité, les jours heureux, lorsqu’elle était enfant. Toute neuve. Non résignée.

Jamais elle n’a su ce qu’il avait voulu de la vie, Doppy. Partir. Loin du quartier. Loin de la ville. Loin du pays. Vers Eden Ouest. Même s’il n’avait jamais voulu admettre qu’il en rêvait, lui aussi. Partir ou rester là, pour subir et prier Dieu dans les églises du quartier, en attendant la fin du monde.

Et à présent, il était là, Doppy, tout près de moi. Dans son pantalon trop grand pour lui et sa chemise à carreaux délavée. Minuscule, Doppy. Muet lui aussi. Et immobile. Comme enfermé dans un cercle. Attendant, on aurait dit, que quelqu’un se décide à lui tendre la main, pour le sortir de son cauchemar et lui donner les pardons que Winona n’avait pas eu le temps de lui délivrer.

Il n’a rien dit quand je suis entré dans la case. Dans la grande pièce avec ses seules deux chaises, ses deux fauteuils, sa télé, son unique table. Et son grand lit. Où il avait dû, bien des fois peut-être, Doppy, dormir en tenant Winona enveloppée, comme une prisonnière, dans ses bras.

J’étais là, debout, derrière lui. J’attendais. Au bout d’un moment, il a tourné la tête vers moi. Et j’ai vu alors combien le chagrin, ajouté à l’emprise du rhum, rendait ses yeux exorbitants.

Elle a dit que tu allais sûrement venir. Elle m’a dit : sois gentil avec lui. Et elle m’a embrassé, plusieurs fois, a murmuré Doppy.

Alors, j’ai avancé vers lui, lentement, très lentement. Comme si j’étais au bord du vide, moi aussi, et qu’il fallait que je m’appuie à la nuit pour pouvoir tenir mon corps en équilibre.

J’avais chaud. J’étouffais. Le col même de mon T-shirt, on aurait dit, essayait de m’étrangler. J’avais les genoux qui flanchaient. J’allais m’évanouir. Mais Doppy m’a saisi par le bras juste avant que je ne tourne de l’œil.

Si c’est comme ça que la vie a voulu que ça se passe, faut pas aller contre. Faut rester là et puis attendre, il a expliqué, en me secouant.

Et c’était impossible alors de dire si c’est le rhum ou la douleur ou leur mélange qui rendait ses yeux si rouges.

C’est toi qui l’as tuée ! a lancé Doppy. Si ce n’était pas toi, jamais ils ne me l’auraient prise. Ils sont venus. Ils ont défoncé la porte. Ils se sont jetés sur elle. Ils étaient tout un groupe. Les milices de Slack.

Slack n’est plus là pour protéger ton corps, ils lui ont sorti, à ma fillette, en lui donnant des grandes calottes, là, sous mes yeux.

Ça fait des mois et des mois que tu danses comme une vagabonne sous notre nez, tu crois que ça ne nous mettait pas les nerfs à l’envers ? Eh bien, Slack n’est plus là pour te permettre de jouer à la grande dame. Il n’y a plus son odeur tenace sur toi. À présent, tu es la femme de tout le monde.

Et ils lui ont déchiré les vêtements. Et ils se sont baissé le pantalon. Et quand j’ai vu toutes les saletés qu’ils commençaient à lui dévoyer, j’ai eu la tête qui s’est mise à tourner et je suis sorti, à reculons, dans la ville noire.

Et j’ai marché, marché, toute la soirée, dans la rue Fièvre et la rue Veille-aux-Morts et la rue Sans-Retour et l’avenue Maurice-Bishop. Et quand je me suis rendu compte que je tournais en rond, que je n’avais nulle part où aller, pour trouver quelqu’un à qui parler, vers qui pleurer, hurler ou bien me plaindre, alors je suis revenu à la maison. Et elle était là, par terre, ma petite fille chérie. Dépenaillée. Battue. Meurtrie. Assassinée.

Non, ne regarde pas, a gémi Doppy, au moment où je m’apprêtais à lever le drap blanc tacheté de sang qu’il avait posé sur le corps de Winona étendu sur le sol.

Elle n’aurait pas aimé que tu la voies dans cet état-là. Tiens, prends, c’est tout ce qui me reste d’elle, il a ajouté, en me montrant la photo de Winona qu’il tenait dans la main.

Et il a traîné la dépouille enveloppée jusqu’à un petit débarras qui semblait servir de salle de bains. Il s’est arrêté pour regarder la traînée de sang qui s’était étirée comme une bave sur le linoléum. Puis il est entré dans la petite pièce, avec le corps de Winona. Mais il est vite ressorti, seul, transpirant, les yeux hagards, en refermant violemment la porte derrière lui.

Tu es ce qui lui est arrivé de meilleur, a dit Doppy, en haletant comme s’il était au bord de l’asphyxie. Moi, tout ce que j’ai su faire, c’est la regarder danser, sans pouvoir la sortir de l’impasse de la rue Sans-Retour. Mais n’aie pas peur, on va la nettoyer tous les deux. On va lui donner les onctions qu’elle mérite. Hein, tu vas m’aider ?

Mais avant, il faut que je reprenne mes forces, il a ajouté, en courant presque jusqu’aux verres et à la bouteille de rhum rétamés sur la table.

Il s’est giclé une grande rasade. Et il l’a bue d’une traite.

T’en fais pas, il a lancé, en s’essuyant la bouche avec le dos de la main, là où elle est, elle est bien à présent. Comme quoi, il n’est jamais trop tard.

Si tu veux, tu peux rester ici tant que tu voudras, il a dit encore, en se versant un autre verre. Ça ne me dérange pas. Mais avant, faut l’emmener vers les paradis qu’on lui avait promis.

Alors, je me suis laissé tomber sur une chaise, près de la porte fracassée par où s’échappait la nuit lumineuse. Et j’ai fermé les yeux en m’efforçant de respirer très calmement.

Il va falloir que tu m’aides, tu entends ! a crié Doppy, en me secouant, une fois encore, par le bras. Tiens, bois.

Et il m’a tendu un verre de rhum plein à ras bord.

Il faut que tu sois solide, il a fait, en me regardant vider la soiffée. Je ne pourrai pas y retourner tout seul. Je ne me sens pas l’envie, tu comprends ?

Et je pressentais, en effet, que jamais il n’aurait la force d’entrer, en solo, dans la salle de bains. Et moi non plus d’ailleurs.

On regardait tous les deux par terre, sans pouvoir déplacer une jambe, le sang se raidir sur le sol. Et il transpirait autant que moi, Doppy, à cause de l’alcool peut-être. Et de la lumière, au-dessus de nos têtes, qui paraissait trop forte, trop jaune.

Et Doppy me trouait les yeux de son regard mauvais et fou. Il avait les mêmes yeux que Winona. Des grands yeux noirs et froncés qui me tournaient autour comme les mouches, au-dessus, tout autour de l’ampoule, qui zonzolaient sans savoir où se poser sans se brûler.

Et dans ma tête échauffée par le rhum, il n’y avait plus que leurs bruits d’ailes, à ces saletés d’insectes, seuls bruits vivants alors, que je n’osais pas chasser, par peur peut-être que mes mouvements euxmêmes soient trop bruyants, et indécents, et ne déclenchent alors dans la bouche de Doppy une catastrophe que je n’aurais pas été en mesure d’entendre sans m’effondrer.

Mais il ne disait toujours rien, le vieux. Il me regardait avec les mêmes yeux durs et méprisants qu’elle avait posés sur moi, Winona, la veille au soir, sur le terrain, près de l’usine de la Sara. Lorsqu’elle m’avait reproché de ne pas avoir eu, pour la libérer de Slack, la main plus brave et meurtrière.

Il ne bougeait toujours pas, Doppy. Et moi non plus. Mais c’était clair, vu comme j’avais chaud et comme je transpirais, que le temps ne pouvait pas rester comme ça, indéfiniment en attente, que, comme l’ampoule au-dessus de nos têtes, il allait finir par péter son vitrage et cribler notre visage et nos yeux, à Doppy et à moi, de ses petites pointes accélérées.

Mais je n’arrivais toujours pas à décoller mes jambes pour les sortir de tout le tremblement inerte qui les accorait l’une contre l’autre, à la chaise. Et lui non plus, Doppy.

C’est comme si on s’attendait à une attaque d’une minute à l’autre, tous les deux, là, enfermés dans le même silence. Et cette attente, qui peut-être n’avait duré que quelques secondes, mais si longues et si lourdes, pesait de tout son poids de fatigue et de désespérance sur nos muscles.

Parce que ça fatiguait d’être là, comme ça, sans bouger, juste les yeux et le cœur, et la peau qui respirait mal, oppressée de petits tremblements excités, et le souffle empêché. Et on étouffait, tellement l’air était devenu brûlant, trop épais pour être utilisable par nos narines.

Et la chaleur, malgré la porte d’entrée restée ouverte, refusait de se retirer pour laisser venir, du dehors, les fraîcheurs capables de nous délivrer des crispations et des antipathies qui nous accablaient sans pouvoir encore s’extirper.

Si tu avais été moins minable, a dit Doppy, jamais ils ne l’auraient piétinée, ma petite. Mais personne ne te craint, personne ne te respecte dans le quartier. C’est pour ça qu’ils sont passés sur elle, sans même prendre la peine de se masquer. Pour te faire sentir que tu n’es rien. Que jamais tu n’auras la capacité de demander réparation à qui que ce soit ou de marcher sur Slack pour te faire toi-même justice. C’est pour ça aussi qu’ils ne se sont même pas donné la peine de t’abattre. Pour eux, tu ne vaux même pas une balle perdue. Hein, tu ne dis rien ?

Et je ne disais rien, en effet. Mon œil, agrandi par l’épouvante et l’alcool, s’était simplement mis à tournoyer dans la pièce et la chaleur, comme s’il mendiait un mot, une prière oubliée, un geste dessiné que Winona, peutêtre, avait laissés pour moi, sur une chaise, sur l’étagère, sur le lit làbas, chiffonné dans un coin, ou sur la table où des mouches, détachées de l’ampoule, cherchaient au fond du verre de rhum suri un restant de sucre grainé sur les citrons séchés.

Mais il n’y avait rien pour moi, aucun message, juste les yeux exorbités de Doppy et ses lèvres qui tremblaient de dépit et de ressentiment. Et j’ai compris d’un coup qu’il ne m’avait jamais aimé.

Maintenant, tu ne peux rien faire, elle est à moi, il a dit, avant de courir coller son oreille à la porte. Winona, tu m’entends ? Je t’y emmènerai, moi, à Eden Ouest. Tu peux être sûre, à présent. Je te promets, ma Winona, il s’est mis à pleurnicher. Winona, mon bébé, je suis là, je vais venir. Laisse-moi juste le temps de m’habituer.

Il était trop triste à regarder. Alors je me suis levé pour aller éteindre la lumière et je suis venu moi aussi me coller contre la porte. À côté de Doppy. Parce qu’il était, que je le veuille ou non, le père de Winona. Et que sûrement, si elle avait pu parler, elle m’aurait demandé de prendre sur moi, pour le soutenir.

Non. N’ouvre pas. C’est pas toi qu’elle attend, a paniqué Doppy, au moment où j’avançais la main vers la poignée.

Mais il ne se décidait toujours pas à entrer dans la salle de bains. Comme s’il avait peur. Comme s’il savait, par avance, que son corps cassé par la douleur serait trop faible pour repousser cette vaste rumeur de sang qui venait de dessous la porte. Comme s’il savait, d’avance, qu’une fois passé de l’autre côté, dans la lumière humide et froide, il devrait se faire à l’idée monstrueuse que plus jamais il ne la verrait debout, sa petite fille assassinée.

Et il le retardait le plus possible, ce moment vide à compter duquel le souvenir infâme du corps défait de Winona resterait accroché à son œil pour toujours. Et la porte alors a bougé.

Sur le coup, j’ai cru que Winona avait ouvert. Et que toute cette peine qui m’écrasait le cœur n’avait été qu’un mauvais rêve. Mais c’était juste le poids du corps de Doppy, ou le poids peut-être de son chagrin, qui avait fait céder la serrure.

OceanofPDF.com P eut-être qu’il avait essayé, Doppy, de lui parler, à Winona, une dernière fois. Et qu’une fois encore, il n’avait pas réussi à trouver les paroles qui auraient pu la reposer de cette mélancolie qu’elle traînait continûment derrière ses joies. Comme à la suite d’une absence inconsolée.