Les villes assassines
Chapitre 13
Pour autant, personne, dans la rue Fièvre et la rue Veille-aux-Morts et la rue Sans-Retour, n’était assez démangé de la cervelle pour diriger son doigt vers le dangereux qui avait allongé Manuel en pleine rue, en plein matin, de deux balles dans le trou du gosier.
N’empêche, Slack avait les yeux qui pétaient le sang. Et le poing qui se crispait. À cause de la montée d’agitation qui gangrenait dans le quartier.
Car, dans les rues de jour en jour plus échauffées, le bruit courait, comme une traînée vorace, que des officiels, très haut placés, avaient missionné leurs colons pour passer un lavement sur son dos, Slack. Et lui faire entrer fond dans la cabèche que ce n’était pas buvable, le dégoulis de sang qu’il avait vidé comme un malpropre sur le bitume.
Ce genre de bagasse-là, qui attirait trop les regards et les lichées de commentaires dans le pays, ce n’était pas pour récolter ça, Slack, qu’on tolérait ses pâles vindictes et ses rackets sans envergure.
Alors, s’il n’était plus en état de tenir la zone en soumission, qu’il ne se tracasse pas, va, on saurait lui trouver un doublon. Ici même. Dans ses propres milices, Slack. Un capo qui, sous cape, rêvait depuis longtemps de grimper sur l’estrade pour carrer à la place du géreur. Et qui serait trop content de lui ferrailler, tout de rouge dans le derrière du crâne, une grainée de chevrotine plombée de clous.
Et Slack alors, baissant la tête, avait, tout repentant à ce qu’il paraît, promis-juré qu’il n’y aurait plus un seul mort arrangé sur l’avenue ou la rue Fièvre ou la rue Veille-aux-Morts ou la rue Sans-Retour.
C’est pour ça, sans doute, pour qu’il n’y ait plus de dévoiement dans le quartier, qu’il ne m’a pas fait sauter dans le même bataclan que Manuel. Il a juste envoyé jusqu’à l’usine deux mastas me déboîter les os, histoire de me faire comprendre, en une raide volée de boutous, que c’était lui et lui seul, Slack, qui avait la main sur les femelles en âge de danser le ventre à l’air, et qu’il fallait, n’est-ce pas, que j’aille chercher ailleurs que dans ses alentours un tout-venant de ma hauteur.
Le petit maco qui joue les délicats avec la femme des autres, pas avec Slack, non, avait lancé un des deux macoutes. On ne doit plus jamais te croiser dans le secteur. Tu entends ?
Et j’avais dit oui de la tête, avant de m’évanouir sous un nouveau coup de crosse fracassé dans la tempe.
Longtemps j’étais resté prostré dans un coin du hangar, frigorifié, endolori. Tétanisé par la panique qui régentait mon crâne depuis que les deux boskafs m’avaient annoncé, en rigolant, que Slack lui avait purgé la bouche, à Winona.
Je l’avais alors cherchée partout, ma Winona, pendant des heures, pour la rouler dans mes bras morts et lisser des baisers sur ses lèvres écorchées. Mais elle n’était nulle part, ni dans les rues, ni dans l’impasse, ni chez son paternel, dans la case qui restait sourde à mes appels à l’aide.
Elle se cachait peut-être, pour que je ne voie pas sa bouche lapidée.
Alors, je suis revenu jusqu’au dépôt, où Winona, si elle se résignait à marcher jusqu’à moi, à coup sûr, viendrait me dénicher. Et je me suis endormi en l’attendant. Un soir. Un autre soir. Un autre encore, peut-être.
Et un matin, quand j’ai ouvert les yeux, elle était là. Près de moi. Assise sur le sol du hangar. En train de douciner un mouchoir sur mon visage mangé par les plaies, la mauvaise barbe, la fièvre et la transpiration.
Elle a dit qu’elle était arrivée très tôt, après avoir traîné son corps pendant deux jours, pendant deux nuits, peut-être plus, après s’être enfuie du dispensaire, par la fenêtre, par peur des paperasseries qu’il lui aurait fallu remplir et des explications qu’elle aurait dû donner sur son état.
Et elle était restée, un long moment, à me regarder en train de dormir et délirer, dans la lumière rouge du tanker mouillé en face de l’usine.
Les policemen vont te pister pour te passer les fers. Parce que Slack dit à tout le monde de répéter que c’est toi qui as crevé l’existence de Manuel. Mais moi, je dirai que tu n’as jamais tiré sur personne. Je dirai que tu n’es pas un assassin.
Et lorsqu’elle s’est rendu compte qu’au lieu de l’écouter je fixais, accablé et tellement triste, ses lèvres abolies, elle a jeté sa main sur sa bouche et elle a, d’un seul coup, détourné le visage.
C’est pire que s’il nous avait tués, a gémi Winona. Et elle s’est échappée en courant.
Quand je l’ai rattrapée, sur le terrain vague, près de la raffinerie, dans un angle, coincée derrière une des remises, elle était à genoux, essoufflée, la tête effondrée dans les mains.
Alors j’ai mis le genou à terre, moi aussi, et j’ai écarté les doigts où elle cachait la laideur de sa bouche, sur laquelle j’ai laissé mourir un baiser qui rêvait de pouvoir lui guérir sa déchirure, ma Winona.
Sur le coup, elle a fermé les yeux, comme pour éteindre la lumière autour d’elle. Pour ne plus voir, peut-être, même en pensée faible, sa bouche tout entière brûlée. Sa bouche rose et rouge que Slack avait noircie d’un jet d’acide, pour la punir, et écraser nos avenirs.
Et elle ne voulait plus que je l’embrasse. Elle détournait encore le visage, chaque fois que j’essayais d’ajouter un nouveau baiser sur sa bouche rose et noir. Et sa main, que je m’activais à chauffer dans la mienne, pendait, froide et malheureuse, presque inanimée.
Il y avait juste, Winona, sa respiration trouée de halètements. Il y avait juste un fil de lumière, sous ses cils, qui tirait un trait de larmes au soleil. Et, crochetée à ses lèvres, l’ombre de Slack qui balafrait l’aurore, comme un rappel à l’ordre, pour Marvyline, pour Lady B. Lakeisha et toutes celles qui viendraient, par la suite, ajouter un sillon aux bacchanales sans joie de la rue Sans-Retour.
Et ses épaules, Winona, élargies quand on faisait l’amour là-haut, à présent paraissaient frêles et rétrécies. Comme son dos courbé et sa nuque épuisée et ses genoux pliés où elle avait posé le ventre, comme pour s’assoupir et lentement disparaître de la surface inutile des jours.
Et Winona alors, à moitié endormie, s’est mise, comme sous hypnose, à parler des réjouissances qu’on se faisait, autrefois, unis au bout de l’île.
Mais elle avait beau me garder son sourire, je ne pouvais m’empêcher de revoir les yeux clairs qu’elle avait salivés sur le torse de Slack assis, peinard, devant le cadavre ébréché de Manuel.
Pourquoi tu vas vers lui ? Dis-le !
Et comme je la secouais pour la réveiller, pour l’obliger à me vidanger ses vérités, Winona a laissé tomber la tête, comme si sa nuque, d’un coup, s’était cassée. Ou comme si elle voulait s’enfermer en elle-même, pour reprendre des forces. Car, redressant le buste, elle a levé vers moi des yeux froids assombris de mépris.
Tout ça parce que tu n’as pas mis tout le poids de ton sang pour me sortir du fond de cette impasse. J’espérais pourtant, sans oser me le dire, que ça viendrait de toi, la vie heureuse. Maintenant, elles doivent bien rire, les autres filles, à commencer par cette charogne de Marvyline qui n’attendait qu’une chose, me voir tomber.
Justement, Marvyline, je l’ai vue et elle dit… C’est qu’une saleté de menteuse et folle avec ça. Elle dit…
Chut ! Non ! Reste avec moi si tu veux. Mais pas
d’excuse, pas de cérémonie. Rien. Écoutons la musique plutôt. Ça me repose, moi, les gens qui dansent sans se presser.
Au loin, c’est vrai, partie, on aurait dit, de l’avenue Maurice-Bishop, une musique molle venait mourir tout contre nos esprits. Une sorte de tango paisible ou quelque chose comme ça, tournant au ralenti dans le matin. C’était presque irréel comme envoûtement dans le quartier.
Ça doit être la mairie qui a banqué pour une nouvelle animation, j’ai dit. Ils ne savent plus quel encens parsemer pour assouplir nos mauvaises pentes.
Quand j’étais enfant, a répondu Winona, j’aimais bien, moi, ces musiques qui balançaient d’un air fatigué. Autour du manège. Sur la place. Tout en bois, le manège. Coloré. Tout en bois aussi, les chevaux, et tout plein de couleurs également. Et j’avais le tournis comme cavalière, mais je riais quand même. Et je lui faisais des signes de la main, à Doppy, toutes les fois que je passais, jupe au vent, à hauteur de son corps, fixe et fuyant, comme un point qui courait et pourtant revenait m’attendre, toujours à la même place.
À chaque tour du manège, il semblait arraché du sol, Doppy. Mais quand elle se retournait il était là, cloué, heureux de la voir si heureuse. C’est juste son visage, Doppy, qui semblait parfois déchiré par la vitesse des chariots et des pur-sang qui cravachaient, immobiles, dans le cercle bariolé des musiques et des cris emportés en arrière.
Et la musique parfois ne venait pas du manège, mais du cirque juste à côté, qui étalait son chapiteau, le temps d’ajouter au week-end les deux-trois merveilles qui donnaient à la vie l’allure d’une fête enfin recommencée.
Sauf que jamais, Doppy, il n’avait accepté de la conduire, Winona, à l’intérieur du chapiteau, pour qu’elle puisse frétiller devant les fauves et écarquiller ses yeux vers le ciel en zigzag des trapézistes suspendus en arcs de cercle.
Par crainte, à ce qu’on disait, qu’elle n’assiste, par là même, au spectacle du petit clown magique qui, paraît-il, ressemblait trait pour trait à Doppy et qui faisait toujours danser, au bout d’une laisse, une poupée en madras qu’il serrait, à la fin, sur son cœur, en lui sifflant des mélodies joyeuses dans l’oreille, jusqu’à ce qu’elle s’endorme, la chiffonne, sans mauvais rêves. Et on voyait la poupée de plastique, pour de bon, bâiller, s’étirer, se blottir en soupirant, l’esprit endormi, dans les bras de son énigmatique dorlis.
Elle n’avait jamais vu, en vrai, ces féeries-là, Winona. Mais elle connaissait la musique. Par cœur. Qui passait à travers les volants enrubannés du chapiteau soulevé de chahuts, de ricanements, d’applaudissements.
Alors même qu’à côté, sur la place, exilée audehors car sans le sou, une foule amusée observait, à travers la fumée et l’odeur pimentée des brochettes, un couple de vieux corps édentés qui dansait, léger, aérien.
Comme pour éloigner la mort, de l’autre côté de la nuit, qui leur faisait de l’œil. Comme pour lui demander d’attendre un peu que l’orchestre ait fini de jouer et que la lumière, se souvenant encore de leur jeunesse défaite, se soit entièrement retirée.
C’est comme ça qu’il aurait dû finir, Doppy. C’est avec elle, pas avec moi, qu’il aurait dû apprendre à danser jusqu’au bout, a dit Winona, en parlant de sa mère disparue. Avec elle, pas avec moi. Avec elle.
Danser comme eux, là-bas, les petits vieux qui semblaient tellement s’aimer, malgré le temps passé à se souvenir de toutes les fois où ils avaient songé à se séparer pour la vie.
Danse triste et joyeuse à la fois, comme sont les nostalgies, vertiges réinventés, noires et lentes voltiges des parfums enrôlés au désir, dans la douceur pensive des étreintes encore à venir.
Et, à la faveur des palpations de la lumière ourlée à la pénombre de plus en plus conciliante, des couples rejoignaient des couples sous les étoiles.
Et il y avait plaisir, dans l’assistance réunie, à observer et commenter le frottement oisif des peaux se superposant à chaque pas, le mouvement rotatif des corps s’abandonnant avec souplesse l’un à l’autre, malgré leur âge, la familiarité paisible des visages et des souffles au plus près d’accomplir leurs baisers.
Et, dans la nuit réconciliée avec l’amour, la nudité transparente des hanches remuait sous la solennité facile des robes du soir que, l’alcool aidant, on croyait voir virevolter sur la piste mystérieuse.
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