Les villes assassines
Chapitre 5
D ans le quartier, tout le monde racontait que, pour Winona, ça ne s’était pas passé comme avec les petites mafounes. Que ce n’était pas d’ellemême qu’elle avait accepté de se déboutonner la sangle et de faire la concubine sous le ventre de Slack. Tout le monde disait qu’il l’avait forcée, le macoute. Et personne n’avait rien trouvé à redire.
Car tout le monde savait que, lorsqu’on était une jeunesse aussi plastique que Winona, il fallait éviter de sortir après minuit, par peur de croiser le regard allumé de Slack qui veillait à l’angle de la rue Fièvre et de la rue Sans-Retour.
Tout le monde savait bien, quand la folie le mettait à vif, Slack, qu’il lui arrivait d’accrocher une chatteresse dans la nuit, par les cheveux ou par le cou. Une main sur la crosse du revolver ou le man-chon de son coutelas.
Et il la traînait, comme il l’avait fait avec Winona et bien d’autres avant elle, jusqu’à l’impasse, au bout de la rue Sans-Retour, et il ordonnait à Big Time de booster au maximum les décibels.
Et il poussait la sista terrorisée vers la foule assassine. Et il l’obligeait, en lui gueulant dessus, à se désaper du tout au tout et à se bouger sous les lumières et les hourras. Et il ordonnait aux boys qui hurlaient à mort de se mettre en rond et d’applaudir encore plus fort.
Et Winona, tout étourdie, avait, ce soir-là, les yeux fous qui luisaient quand elle suppliait et quand elle pleurait.
Mais ça ne l’avait pas empêché, Slack, de la tirer encore par les cheveux et de l’emprisonner dans sa case pour la garder pour lui tout seul, pendant plusieurs semaines.
Les bonhommes, dans la rue, répétaient, avec des yeux émerveillés, qu’il faisait chauffer du rhum pour lui frotter le nombril, à Winona, et qu’il lui soufflait de la ganja dans les narines, chaque soir à la même heure, avec, en complément, des petits caillots de crack qu’il lui apportait, comme d’autres des émeraudes et des saphirs.
Et il la giflait chaque fois qu’elle était sur le point de tomber dans le sommeil. Et il l’attachait dans la cour, derrière sa case, en plein midi, dans le soleil. Et il l’obligeait à dire des mots d’amour si elle voulait qu’il lui mette, en réconfort, une givrée d’eau sur la langue et quelques miettes de pain et de jambon.
Et quand Winona, enfin, était devenue lasse et effondrée, qu’elle n’avait plus la force ni l’envie de chigner sous les gifles, que son corps se dépliait sous la main qui la fouaillait et qu’elle restait calme et qu’elle soupirait et qu’elle souriait en envoyant des petits bécots dans la lumière, alors il l’emmenait, pour la récompenser, dans son 4 [.dotmath] 4. Un Hummer tout jaune, qu’il était seul, Slack, à exhiber dans le secteur.
Et ils roulaient tous les deux, d’un bout à l’autre de la ville, vitres baissées. Ils roulaient, comme ça, sans but précis, pour faire des ronds.
Et le vent tirait à bout portant comme des gifles sur leur face.
Mais ça ne les empêchait pas de foncer vers la nuit, puis de revenir au point de départ, à l’angle de la rue Fièvre et de la rue Sans-Retour, pour qu’elle aille apprendre à danser, Winona, sous l’œil en feu des petits pères et des jumpies et des milices qui tenaient le service d’ordre pour Slack.
Parfois, certaines chagrines ne revenaient jamais. Des gens disaient que leur cœur avait lâché sous le poids des mauvais traitements. D’autres, qu’il les avait vendues, Slack, comme putaines dans les réseaux qui alimentaient les bars-hôtels du sud de l’île.
Et celles qui, jour après jour, rejoignaient l’impasse au fond de la rue Sans-Retour, quand elles devenaient les favorites de Slack, comme Winona, comme Lady B. Lakeisha ou comme Marvyline, elles portaient, elles aussi, la marque de Slack sur la peau, la lettre « S » tatouée, brûlée en haut des fesses.
On ne voyait que ça, quand elles dansaient en string ou quand elles allaient venaient, en jean taille basse, le jour, sur l’avenue Maurice-Bishop, de la boutique à la case que Slack, le plus souvent, ne quittait qu’une fois le soleil disparu.
Elles allaient à la boutique de Manuel pour faire les courses pour Slack. Avec l’argent qu’elles avaient, en dansant, gagné pour lui.
Et personne, sauf à être mordu par la folie complète, n’avait le droit de mettre la main sur le corps des trois festoyeuses qui dansaient, le vendredi et le samedi soir, au bout de la rue Sans-Retour.
Il n’y avait que lui qui avait le droit de les monter, Slack. Où il voulait, quand il voulait. Jusqu’à ce qu’il soit rassasié de leur sauce et qu’il décide, pour les remplacer par de nouveaux morceaux, de les renvoyer à leur vie inutile ou de les mettre en vente dans les clubs et les hôtels vicelards du sud.
Elles étaient sa propriété, Slack. Tout le monde le savait, même les petits mafias en rut qui venaient d’autres quartiers pour s’approvisionner en herbe ou en cailloux ou en femelles.
Et tout le monde savait aussi que, passé une certaine heure, la nuit, chez nous, la loi, c’est Slack qui la faisait passer.
C’est lui qui commandait dans la rue. Lui qui distribuait les jobs et les passe-droits. Lui qui pardonnait. Lui qui punissait. À coups d’insultes. À coups de poing. À coups de boutou. À coups de lame de coutelas. À coups de méchants jets d’acide sur la figure.
C’était lui le patron, Slack, et tout le monde acceptait. Même les juges et même les babylones dans leurs voitures banalisées. Même les Églises et les télés et les associations qui, Vénaton en tête, étaient chargées, au côté de Slack, d’endormir nos colères.
C’est pour ça aussi, à EDF, qu’ils voulaient nous biffer la lumière, pour que, là-bas, dans le reste du pays, ils n’aient pas à reconnaître, comme au grand jour, que, sans Slack, jamais ils n’auraient pu tenir notre territoire sous contrôle. Que, sans lui, jamais les marchandises en stockage n’auraient pu dormir, intactes, sur le port.
Pour vivre en paix, ils avaient besoin de l’emprise négative de Slack sur les déshérités qui végétaient dans le quartier. Elle le savait, Winona. Et je le savais, moi aussi.
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