Les villes assassines

Alfred Alexandre · Chapitre 16 sur 20

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Les villes assassines

Chapitre 17

Une fois encore, les mots avaient dû s’entortiller à sa langue, l’alourdissant, Doppy, et balafrant sa face d’une tension de souffrance et de violence mêlées. Qui l’épuisait et qu’elle fuyait, Winona.

Mais Doppy, à présent, semblait réconcilié avec les mots qui, d’habitude, butaient sur le fond du silence et restaient éboulés dans sa gorge. Car, une fois dans la salle de bains, il a su trouver des phrases pour me réconforter.

Allez ! Tu as bien le droit de la regarder, après tout. Approche, va ! Viens voir comme elle est belle, il a dit en se tournant vers moi.

Il s’était mis à genoux sur le carrelage, à côté du corps endommagé de Winona. Et il lui caressait les cheveux, en lui disant des gentillesses.

Ma petite fille. Ma petite fille d’amour.

C’est la première fois que j’entendais Doppy parler d’une voix si douce et si tranquille.

Alors, j’ai essuyé mes larmes et je suis venu m’agenouiller, moi aussi, près de son visage blessé, Winona. Et on l’a veillée, Doppy et moi, en silence, pendant de longues minutes.

Je ne sais pas si elle t’a raconté. Mais quand elle était petite, elle voulait que je l’emmène là-haut, tout là-haut, au bout de l’île, et plus loin encore. Et elle riait. Et elle dansait, tellement elle était contente à l’idée de partir un jour. Mais je n’ai jamais pu l’emmener, a dit Doppy en m’observant, l’œil vide.

Comme si j’étais transparent et qu’il voyait à travers mon cœur gros. À travers ma mémoire. Audelà de l’avenue. Au-delà de la ville. Jusqu’aux falaises, là-haut, où, certains jours, on s’était aimés pour la vie, Winona et moi.

Et puis, d’un coup, il s’est remis à la dévisager, Winona, en lui souriant et en lui caressant de nouveau les cheveux. Et il a sorti de sa poche un mou-choir qu’il a défroissé et où, à l’intérieur, brillait, en or, une alliance qu’il a mise au doigt de notre défunte. Et Winona alors, on aurait dit, s’est mise à sourire elle aussi.

Ce n’était pas la première fois qu’il lui fabriquait ces drôles de noces, à Winona. Chaque fois, elle avait jeté le bijou dans un tiroir, dans la cuisine ou dans la salle de bains. Mais, cette fois, elle ne pouvait pas refuser, Winona. Alors j’ai parlé à sa place.

C’est votre sang. Ça ne se fait pas.

Mais il n’a pas répondu, Doppy. Il ne m’a même pas donné un regard. Il a juste arrangé la bague au doigt de Winona, puis il lui a enlevé le reste de linge déchiré qui pendait comme des chairs mortes sur son corps abîmé.

Il a fini de la mettre entièrement nue sans que je trouve la force ni de bouger ni de protester. Puis il est allé prendre une éponge sur l’étagère, au milieu des flacons et des poudres. Il l’a passée sous l’eau, dans le lavabo, et il s’est de nouveau agenouillé, pour nettoyer le corps de Winona.

Ses pieds, d’abord, puis ses mains, sa fente, son ventre et puis ses hanches, sa bouche meurtrie où, tant de fois, j’avais mordu l’amour. Puis il a fermé les yeux de Winona.

Ensuite, il a séché le corps avec une serviette propre qu’il a attrapée parmi celles qui étaient pliées en face de lui, puis il a pris sur une autre étagère, à côté, des flacons, des tubes de rouge à lèvres et toutes sortes de crayons de maquillage dont Winona, d’habitude, se servait pour se grimer le visage et travestir son cœur.

Il a lorgné longuement les crayons qu’il avait étalés sur le sol, comme s’il ne savait pas lequel choisir, puis il s’est décidé à en prendre quelquesuns, avec lesquels il s’est mis à dessiner des motifs sur la peau de Winona : des petites fleurs, noires, rouges ou roses.

Il en mettait partout, sur les cuisses, sur le ventre, sur les seins, sur les joues, sur les paupières endormies.

Et en même temps, il lui récitait des paroles sombres, à Winona, comme s’il lui confiait des secrets qu’il n’avait, auparavant, jamais osé lui révéler.

Pour sa deuxième alliance, je te donne l’odeur de ses parfums, Il te donnera une terre grasse.

Et sans cesse, comme ça, en la tatouant, il lui répétait dans l’oreille, d’une voix folle et presque silencieuse, ces drôles de psalmodies auxquelles je ne comprenais rien.

Et alors, il a ramassé un flacon et s’est mis à asperger la pièce d’une odeur étrange, en récitant encore, de la même voix basse, ses paroles insensées.

Et il répétait sans fin la même formule, comme une prière, en ajoutant, à chaque fois, une fleur nouvelle sur le corps de Winona.

Et à force, mêlées au sortilège de sa récitation et aux essences amères que le flacon distillait dans l’air, elles vapaient comme des parfums réels, toutes ces fleurs, sur la jambe, le ventre, les bras, les pieds, l’entrecuisse de Winona. Et la tête alors commençait à me tourner.

Mais je n’osais rien lui dire, à Doppy, de ce que je pensais de toutes ces cérémonies noires. D’autant que plus je l’observais, Winona, et plus je trouvais qu’elle devenait à nouveau belle, et reposée. Et je ne savais plus alors si je devais être malheureux ou sourire avec elle.

Doppy alors s’est reculé et a commencé à nettoyer le sang sur le carrelage, à mains nues, comme pour s’imbiber de la crasse laissée par tous ceux qui, un jour, de près ou de loin, avait fait un passage sur le corps écarté de Winona.

Un instant, il s’est arrêté pour m’examiner, sans vraiment me voir, puis il s’est essuyé le front brouillé de sueur. Et, les mains encore pleines de sanglots et de maquillage, il s’est remis à frotter le bas du mur, Doppy, là où se reflétait, sous la lumière, l’ombre portée du corps de Winona. Comme s’il voulait, en effaçant cette ombre, effacer la présence même de la mort.

Peut-être que j’aurais dû aller vers lui et le prendre dans mes bras et lui dire qu’il n’était pas seul, Doppy. Que j’étais condamné, moi aussi, à l’appeler sans fin, ma petite femme assassinée. Winona. Winona. Sans jamais que sa voix ne réponde à l’écho de la nuit.

Winona. Winona. Comme pour une dernière espérance. Comme pour la faire de nouveau exister dans mes bras, Winona. Ou pour chasser peut-être, de mon esprit en larmes, l’image navrée de mon amour étendue nue, et ravagée, sur le carrelage de la salle de bains. Avec, comme dernier lumignon, sa bouche, Winona, froide et en même temps indécente comme un baiser de film porno, à force du rouge que Doppy avait étalé sur ses lèvres.

Et maintenant, elle naviguait peut-être, Winona, vers Eden Ouest. Là où s’achèvent les îles. Là où se brisent les archipels. Au sud ? Au nord ? Vers le soleil et toutes les vies nouvelles qui se lèvent avec ? Ou vers les nocturnes qui brûlent comme des brasiers au beau milieu de l’océan ?

Ma Winona, ma petite lueur trop vite étouffée, tu avais raison, oui. Le corps garde à la traîne toutes les secousses, comme des traces de chairs détachées, de vies mortes depuis bien longtemps, mais qui pourtant vous suivent partout, du passé au présent, avec ces odeurs molles qui chialent comme d’un flacon continuellement renversé. Brouhaha d’hier et d’aujourd’hui mêlé. Là, sous la trame corrosive des jours et des nuits qui me trépanent loin de toi, selon les courants indisciplinés du hasard et des solitudes à venir.

Et je n’ai rien oublié des jours heureux. Oui, tout est là, toujours changeant : tes mille parfums, Winona, tes mille visages, tes mille lumières et nos nuits de soie blanche.

Et ces après-midi, là-haut, quand le soleil trop vif mettait pavillon bas et qu’on passait dessus le pont, avec, juste en dessous, les veines tressées de l’eau qui tressautaient dans des humeurs bleutées et des reflets dormants.

Et puis, il y avait en bas, en patins à roulettes, le long de la plage, sur le bord de la route alanguie, des bambinets qui, un jour, peut-être, auraient été remplacés par les nôtres. Et des cerfs-volants vert et jaune et calmes dans le vent, qu’on suivait du regard, en faisant des paris sur les courses, comme ça, juste pour rigoler. Et des maisons sereines, derrière des volets clos et des persiennes de bois doré qu’on regardait avec envie.

Là-haut, au bout de l’île. Est-ce que ce n’est pas un miracle, comment un lieu, inutile pour certains autres, peut suffire à ramasser tous les bonheurs et toutes les nostalgies ?

Voilà ce que j’avais envie de lui demander à Doppy, pour qu’il m’explique, lui qui avait tellement vécu, pourquoi on n’y avait pas eu droit, à notre petite part d’Eden Ouest, Winona et moi. Alors que ce n’était pas grand-chose, ce qu’on demandait. Juste qu’elle nous redonne, la vie, un peu de nos innocences. Juste qu’elle nous laisse, nous aussi, nous embarquer sur des yoles en métal larges de vingt mètres, pour voguer, voguer avec les vents qui revenaient de l’est.

Et on aurait su alors, comme il lui racontait, Doppy, à Winona, lorsqu’elle était enfant, si c’est vrai que, le soir, vues du haut de l’archipel, toutes les îles, illuminées, ressemblent à un rayonnage d’étoiles. Si c’est vrai qu’au-dessous de la mer, elles se tiennent, depuis toujours, par la main, et qu’ainsi enlacées, parfois endormies, elles font penser à un iguane qui fume au bord de l’horizon.

Et on aurait vu, debout sur le pont, Winona et moi, main dans la main nous aussi, comment les routes et les bourgs qui semblent ne mener nulle part avancent le long des côtes, à la recherche de je ne sais quel paradis paumé sous les hautes mers.

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