Les villes assassines

Alfred Alexandre · Chapitre 13 sur 20

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Les villes assassines

Chapitre 14

 

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E lle n’avait jamais pu se faire, Winona, à l’idée que Doppy vienne la regarder danser dans l’im passe. Comme si elle avait peur d’être happée par ses yeux trop vides et par la gueule sans fond de sa volonté morte.

On dirait qu’il attend de danser avec moi.

Et ses jambes étaient paniquées, Winona, à l’idée de venir dans les bras de Doppy la faisant tournoyer comme un fond de souillures et de crasse autour du goulot d’un évier.

Si je lui tends encore la main, il va de nouveau m’aspirer, répétait Winona. Je n’ai plus assez de force pour ça. Je voudrais bien, mais je ne peux pas, je ne peux plus me laisser, brique à brique, démonter comme un mur.

Voilà ce qu’elle lui avait dit, un soir, à Doppy, qui lui demandait de rester avec lui dans la case.

J’ai pas besoin de tes consolations pour m’endormir, il lui avait lancé alors, d’un air bravache.

Et il avait, deux jours plus tard, rasé la moustache épaisse qu’il portait déjà, des années plus tôt, lorsqu’il s’était mis en ménage avec la mère de Winona.

Pour que ma bouche soit pure quand l’heure viendra d’y mettre le baiser de réconciliation, il avait dit.

Et plus jamais Winona ne le verrait avec du poil au-dessus des lèvres.

Mais bien des fois, par contre, elle l’avait surpris derrière la case, dans le jardin de la cour intérieure, debout, en train de faire des signes de croix, les yeux mi-clos, la tête relevée. Et il avait les yeux sombres qui observaient le ciel. Et il restait à marmonner, du matin jusqu’au soir, comme si sa bouche était une traînée de chapelets.

C’est à cette époque-là qu’il s’est rapproché, Doppy, de la Nouvelle Église, une des nombreuses fraternelles qui trafiquaient dans le quartier.

C’est eux qui lui ont retourné la tête. Avant, il ne parlait jamais avec des paraboles à chaque bout de phrase, disaient les vieillasses dans le quartier.

Winona qui, enfant, avait peur de leurs vastes corps, à ces dodones, était allée vers elles, un dimanche, à la sortie de l’église de Sainte-Thérèse, pour les interroger.

Et la litanie de robes noires et d’éventails fleurant la naphtaline s’était arrêtée, pleine de bonne volonté, pour l’écouter, Winona, malgré le vacarme méthodique des cloches et le pépiement des marmailles engoncées dans leurs habits de cérémoniel.

Éva ? On se demande bien pourquoi elle est partie du jour au lendemain sans prévenir. Tout le monde l’aimait pourtant dans la rue Fièvre.

Malgré tous ses cancans et son sale caractère, avait ajouté une autre, l’air ailleurs. Comme si son esprit était revenu quelque dix ans en arrière.

Éva. Éva Noce, oui, c’est comme ça qu’elle se faisait appeler dans le voisinage. Mais il disait toujours « ma clandestine », Doppy. Comme s’il avait peur de la nommer, la mère de Winona. Ou alors il répétait, toutes les fois qu’il pensait à elle, qu’elle était comme une île trébuchée, son île à lui, à tout jamais perdue et retrouvée.

C’est pas normal qu’elle m’ait laissée du jour au lendemain, sans se retourner.

Voilà ce qu’elle lui avait dit, Winona, à son pater. J’ai des bribes dans ma tête. J’ai des morceaux de son visage. Et de son sourire lorsqu’elle me regardait manger. J’entends sa voix qui me répétait de cesser de me tortiller quand elle tirait le peigne à démêler dans mes cheveux. Et, derrière moi, debout, il y avait l’odeur de son ventre macéré au soleil, qui se mélangeait aux allures vertes de la vaseline à l’huile d’avocatier. C’est des émotions que j’ai jamais pu oublier. Et elle avait accusé Doppy d’avoir lui-même livré la clandestine à la police.

Parfaitement, on dit que c’est toi qui l’as dénoncée. On dit que c’est toi qui as appelé les sans-grade de la frontière pour qu’ils viennent la bloquer. On dit que tu as fait ça pour la punir de tous les hommes qu’elle faisait venir dans la case quand tu étais, le soir, à la capitainerie.

Et Doppy alors avait parlé, sans qu’elle mesure très bien à ce moment-là, Winona, le sens réel des bavardages du vieux.

Déjà, un archipel, avait sorti Doppy, c’est comme une vraie passoire, avec de l’eau de mer qui pisse par tous les trous. Mais même une île, une île toute petite, sans grosse altitude ni trop long souterrain aquatique, ce n’est pas possible de la mettre sous contrôle total. On croit toujours que c’est les terres les plus gigantesques qu’on n’arrive pas à enfermer dans des barrières solides. Mais les îles, aussi minimes qu’elles soient, c’est pareil. Autour, y’a rien que des frontières liquides. Il faudrait, pour pouvoir les mater, ces flottaisons de chair libre, ceinturer toute l’eau qui bâille autour. Et aucun homme, malgré toute la volonté du monde, n’a les moyens de s’enchaîner dans une folie pareille.

Voilà comme il avait parlé, Doppy. Et c’est des années plus tard, en se remémorant ces paroles impossibles, qu’elle comprendrait, Winona, qu’il était peut-être un tyran bien plus intraitable que Slack.

Slack, c’est un genre différent, me confierait-elle, le dernier soir, en passant le bout de ses doigts sur la croûte démangée de sa bouche brûlée à l’acide. Avec un colon comme Slack, il n’y a pas de mésentente possible. Ou tu es sa danseuse ou tu tournes le dos à l’impasse. Y’a pas de troisième terme à inventer. Avec Doppy, dans ma tête, ça a mis du temps avant que ce soit aussi simple. Il était tellement proche, tellement identique, que ça ne m’est jamais venu à l’esprit qu’il pouvait être le pire et le meilleur à la fois. Pourtant, lui aussi, il n’a jamais voulu que je m’échappe, pour avoir un petit coin de pensée rien qu’à moi. C’est lui, pendant longtemps, qui dictait comment je devais m’habiller ou manger. Qui je devais aimer ou bien haïr. À quelle musique, à quelle danse je devais donner mon corps ou non.

Et il voulait qu’elle ne danse qu’avec lui, comme lorsqu’elle était enfant, Winona, et qu’il l’emmenait écouter la musique lente des chevaux de manège, avec leurs sortilèges de bois coloré qui, à mesure qu’elle grandissait, Winona, lui touillait des nausées de plus en plus fortes et lui mettait au fond du cœur de constantes envies de vomir.

Chaque fois qu’il s’approchait de moi, j’avais envie de crier. Mais ma voix restait morte, et c’est mes yeux qui hurlaient et l’obligeaient à reculer. Et je restais des heures entières cloîtrée dans la salle de bains, attendant qu’il s’en aille de la case ou qu’il s’enferme, derrière, dans le jardin. Et quand j’étais sûre d’être seule, je sortais et je courais vers la ville, vers les rues, vers l’avenue, et je recommençais alors à respirer sans me sentir restreinte. Alors, quand Slack est sorti de la nuit pour arrêter son Hummer gigantesque à mon niveau, eh bien, contrairement à tout ce qu’on raconte dans le quartier, il n’a pas eu besoin de me cogner pour que je le suive jusqu’au bout de la rue Sans-Retour.

C’est pas la première fois que je te vois monter descendre d’un bout l’autre de l’avenue, avait dit Slack en ouvrant la portière.

Et elle avait sauté d’elle-même, Winona, dans le 4 [.dotmath] 4, en refermant, comme une libération, la lourde portière d’acier derrière elle. Et Slack lui avait souri, avant de redémarrer.

C’est le premier contact réel qu’elle avait eu avec lui, ce sourire. Et plus tard, même dans les pires moments qu’il lui ferait passer, c’est toujours à ce sourire-là qu’elle reviendrait, Winona, comme à un point d’origine où son histoire avec Slack prenait et perdait en même temps tout son sens.

Il ne m’a pas tout de suite emmenée dans sa case, a dit Winona, d’une voix blanche, comme si elle était seule, loin de moi, imbibée dans ses souvenirs.

Tout ce qu’on a fait, Slack et moi, c’est rouler en ville. On a roulé un bon moment sans se parler. Pas besoin. De temps en temps, on se regardait, c’est tout, et on se souriait encore.

Et comme Winona tremblait, à cause du froid de la nuit avancée qui entrait dans ses os, Slack a remonté les vitres.

Tu veux qu’on y aille, tu veux que je te prépare un petit quelque chose de chaud à siroter ?

Et elle avait dit qu’elle voulait, Winona.

Ici, il n’y a que moi qui aie le droit d’entrer. Per sonne ne viendra nous déranger, il lui avait dit, Slack, en garant le 4 [.dotmath]4 devant une des arrière-cours de la rue Sans-Retour.

Et, une fois à l’intérieur, il lui avait bichonné un bol avec du chocolat à la cannelle couplé avec du rhum. Et comme elle aimait ça, Winona, il lui avait donné un autre bol, et puis un bol encore, et puis un autre. Et elle était de plus en plus joyeuse car de plus en plus saoule, Winona.

À boire ! Encore ! elle ricanait en le regardant avec des yeux reconnaissants.

Mais Slack a prévenu, en grondant comme un animal blessé, qu’elle avait bu assez.

Reste digne, il lui a dit, d’un air sévère.

Mais elle riait encore, Winona, en découvrant ses cuisses lisses et luisantes qui s’ouvraient, se fermaient, s’ouvraient de nouveau, laissant l’œil incrédule de Slack aller venir sur les festoiements dénudés de sa peau.

Et elle était loin de se douter, lorsqu’il l’a prise par la main pour la conduire jusqu’au matelas posé à même le sol, qu’il lui faudrait le partager avec d’autres querelleuses. Elle était loin d’imaginer qu’il ne serait jamais à elle toute seule.

C’est ça qui a été le plus dur. C’est ça que j’ai jamais pu lui pardonner, les journées vides.

Les journées, assise dans la grande case, au milieu des autres filles, devant la télé, à attendre sans rien faire, que Slack se décide à l’emmener en promenade ou alors lui commande de venir s’allonger près de lui.

T’en fais pas, bientôt tu auras à nouveau des réconforts, il lui avait sorti un soir, en butinant des doigts à travers le volant de la nuisette dans laquelle elle s’était aguichée, Winona.

Les gens vers qui tu m’emmènes, dans ces hôtels dorés, c’est pas du réconfort, elle avait répondu, en passant, avec douceur, l’une après l’autre, ses mains sur le crâne rasé et lumineux de Slack.

Faut pas faire des choses pareilles, avait murmuré Slack, en dégageant sa tête de l’étreinte cares-sante où Winona l’enveloppait.

Pourquoi est-ce que tu ne veux pas que je t’aime ? elle avait demandé.

Pour aller où ça déjà tous les deux ?

Eden Ouest, elle avait souri, Winona, l’œil envahi par des mondes intérieurs.

Tu es encore plus maboule que tout ce que je m’étais dit.

Non, non, elle avait protesté. C’est mon père, c’est Doppy qui m’a dit où ça se trouve, Eden Ouest.

Tu crois vraiment que ça existe sur terre, ce genre de monde à part ? Mais d’autres avant toi y ont cru, espèce de tarée. Et, année après année, siècle après siècle, ils se sont cassé l’intérieur du crâne sur l’Atlantique et ça leur a sali le sang pour toujours.

Tu mens ! a lancé Winona.

Et Slack alors l’a giflée.

Habille-toi maintenant. On part dans moins d’une heure. Alors, mets plein de parfum là où tu sais.

Tu avais promis de ne plus lever la main sur moi.

Tu n’as qu’à te tenir droite. Et d’ailleurs, j’ai quelque chose pour toi. J’ai failli oublier, il a ajouté, en allant dehors, jusqu’à sa voiture.

Puis il est revenu avec un papier gras froissé d’où il a sorti une grosse lèche de viande hachée crue.

Va falloir que tu te forces à manger, tu maigris à vue d’œil. Moi, je veux que tu aies de la chair, tu comprends ? Tu veux tout de même pas qu’on croie que je ne peux pas te nourrir ? C’est ça que tu veux ? il a hurlé en la dévisageant avec fureur. Mais j’ai les moyens, moi. Je peux te remplir la panse, il lui a souri de toute sa gueule où manquaient plusieurs dents.

Et l’empoignant d’un coup par le menton, il lui a enfoncé une part de viande dans la bouche.

À genoux et mange ! Mange ou je te cogne !

Et il est resté à regarder, fasciné, la mâchoire rési gnée de Winona ruminer le lambeau de viande forcé, qui la mettait, on aurait dit, au bord de la rupture et de l’évanouissement.

Et, dans la totalité pesante du silence que seul ébréchait le bruit de la mastication lente et engouée, Winona semblait flotter. Tout son corps était relâché, sans résistance, à l’abandon, comme sous l’em-prise d’un envoûtement. Tandis que son esprit dévissait, n’imprégnant plus le défilé, en roue libre, de la vie qui l’environnait.

Seule sa mâchoire, allée-venue de nerfs et de muscles attentifs à la volonté mauvaise de Slack, paraissait, à la manière d’une raison folle, comprendre et adhérer à la logique insensée des tracées sur lesquelles il était en train de la conduire. Et sa salive, Winona, suspendue aux doigts graisseux de Slack, à leur enduit de viande rouge, attendait, tranquille, étonnée, humiliée et réjouie à la fois.

Slack, l’œil éclairé d’une étonnante vitalité, était en sueur, épuisé lui aussi, ahuri, béat.

Tu as tout mangé, c’est… c’est bien…, il bégayait, en essayant de régler sa respiration.

Winona alors s’est levée et est allée ouvrir la fenêtre, comme pour s’arracher à la beauté hideuse du couple qu’elle formait avec Slack, et en même temps ventiler la buée des transpirations qui encombraient la pièce.

Sors ! elle lui a dit alors, très doucement.

Et Slack a levé vers elle des yeux misérables.

Je pourrais te tuer si je voulais, il a gémi, en sor tant de la ceinture de son jean un pistolet qu’il a pointé sur la poitrine de Winona.

Mais Winona le regardait avec des yeux inouïs, sans comprendre ce qu’il jactait et encore moins ce qui venait de se passer entre eux.

Plus d’une fois, depuis le premier soir où elle l’avait suivi, Slack était entré en elle, sans chaleur, sans précipitation. Comme à reculons. Comme pour juste marquer qu’elle était sa propriété. Et là, avec un morceau de viande crue dans la main, il venait, pour la première fois en six mois, de natter avec elle une étreinte aboutie.

Slack, cependant, restait muet. Comme s’il y avait une cassure dans la définition qu’il avait de lui-même. Comme si son esprit était trop en désordre pour parvenir à remettre à leur place les parois fracturées.

L’air, malgré la fenêtre grande ouverte, restait en arrêt. À observer, de biais, la figure imprécise de Slack où couvait un œil honteux et inquiet qui la questionnait en silence, Winona sentait qu’elle était en danger. Qu’à un mot ou un geste mal interprété, Slack pouvait en effet l’abattre d’une balle en plein cœur.

S’il te plaît, sors ! Laisse-moi seule, au moins cette nuit-là, elle a supplié, d’une voix encore plus douce que précédemment. Comme si elle avait peur de réveiller Slack de l’étrange absence où il semblait tombé.

Alors, sans le quitter des yeux, elle s’est avancée jusqu’à Slack, debout à présent, bras ballants, inutile, au milieu de la pièce. Elle l’a pris par la main. Et Slack s’est laissé conduire jusqu’à la voiture.

Va, on se verra demain, elle a dit.

Et Slack alors a démarré.

Il est resté plusieurs jours sans réapparaître. Puis, un soir, il est revenu, avec une nouvelle offrande de viande grasse à la main. Et Winona, une fois encore, a donné sa bouche rose et rouge à la fois.

Et jamais, les fois suivantes, elle ne songea à repousser l’étrange fornication qu’il lui inventait et par où Winona, désormais, le tenait enchaîné.

Parfois, après m’avoir fait manger, avoua encore Winona, il restait de longues minutes sans rien dire, à regarder ma bouche, que son doigt, de temps en temps, lissait avec le gras resté collé sur le sac en papier. Et son œil absorbé me faisait l’effet d’un gros œuf qui risquait à n’importe quel moment d’éclater à mon visage. Et la vérité, c’est que, tôt ou tard, je savais qu’il réagirait. Qu’il sauterait sur la première occasion pour se libérer de moi.

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