Les villes assassines
Pour Maxime
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PREMIÈRE PARTIE
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L es villes qui fument le crack n’aiment pas qu’on dise qu’elles sont belles. La nuit, quand elles allument leurs chandelleries minables sous la pluie, elles ont les yeux qui se rincent le sang, en mille morceaux de miroirs, dans les flaques d’eau.
Et au matin, dans le vent gris, après avoir passé les heures noires à se délaver la fièvre dans la fureur et dans le rhum, elles sont comme des filles naufragées dont la bouche lasse et solitaire se souvient à peine du prix amer et sans saveur des baisers marchandés, la veille, dans un coin avachi de l’obscurité.
Là, dans l’avant-jour encore en berne, le corps a froid, plus froid encore lorsqu’il a plu, pendant des heures, à veine ouverte, sur les pare-brise. Et que la nuit n’a pas porté conseil. Et que la peur n’a pas voulu se vidanger dans le sommeil.
À cause des pas, à cause des voix, à cause des rires, à cause des danses et des voitures, toutes les nuits, qui brûlent leur rage dans nos crânes.
Et tout le jour aussi, en boucle et exténués, d’un bout à l’autre de la ville, on voit des litanies d’automobiles têtues et contrariées, et des motards et des piétons sauvages qui recommencent leur voukoum et battent, dans tous les sens, comme dans une sorte de labyrinthe, le macadam exaspéré.
Comme ça. Pour rien. Pour se faire bouler la tête comme des giratoires. Et puis tomber, repus, shootés, finis.
En attendant que la même turbine, la même migraine, une fois le soleil effacé, dégaze de nouveau ses embarras dans la rue blême. Avec la même piétaille inhumaine d’inutiles, de clandestins et de petits malfrats qui se reniflent dans le noir, fument, boissonnent, se raclent le gosier et lancent des râles enroués et poitrinaires d’injures, de mauvaise grippe et de malédictions, et puis patrouillent, sans raison véritable, dans le dos de la ville, en dévissant, comme des toupies absurdes, autour du vide.
C’est comme ça la nuit, ici, et plus encore les vendredis et samedis soir. C’est comme ça, la nuit, sur l’avenue Maurice-Bishop. C’est comme ça aussi dans la rue Fièvre, juste à côté, et la rue Veille-aux- Morts et la rue Sans-Retour.
Et toutes les rues ici ont, à perpétuité, le même souffle haleté de forcené vivant dans un branle-bas continu de roues qui crissent, de tôles froissées, de règlements de comptes ou de chicanes à pardonner, de chants obscènes, de parfums bon marché ou d’odeurs rances de friture, de vapeurs rigolardes d’alcool, de lâchetés et d’amour neuf.
Avec toujours, quelque part, à l’embusquée, une main vexée zieutant la lame violace d’un coutelas ou la gâchette précise d’un revolver.
Pourtant, c’est là que je veux vivre et puis mourir, entre le souvenir de Winona roulé comme un parfum autour du cou et la nuit blanche qui veille, de ses yeux rouges, sur nos rêves inaboutis.
Là que je veux vivre, près de la rue Fièvre et de la rue Sans-Retour et de la rue Veille-aux-Morts et de l’avenue Maurice-Bishop. Le long des cases en bois que tente le dernier baiser d’une flamme d’essence ou celui des brasiers de bougies qu’on pend comme des guirlandes, quand EDF nous coupe l’électricité, le vendredi ou le samedi soir en général.
À EDF, ils disent que c’est à cause de la violence des sound systems qu’il y a des cassures dans le courant. Ça brûle car ça surchauffe dans les compteurs qu’on dilapide à l’illégal. Et c’est pour ça qu’il y a les étincelles qui pétaradent.
Alors, des bougies longues, rondes ou vertes, c’est ça qu’on fait flamber dans la nuit folle.
On les achète sur l’avenue Maurice-Bishop. Chez Manuel. Qui, comme d’autres boutiquiers, a ses entrées sur le secteur, grâce à la protection que Slack en personne diligente.
Il n’y a pas de crédit chez des pinggas comme Manuel, et surtout pas pour des jeunesses de notre espèce. Avec des têtes grainées. Ou rasées ras sous des motifs tatoués, comme, par exemple, des logos de berlines hyper-chromées. Ou de la sape griffée à mort. Ou bien des carrosseries de bondaleuses à poil et toutes huilées que montent des gangstas. Ou bien encore des bazookas de crack dont le bout rouge imite des baisers de filles aussi pornos que Winona.
En général, les commerçants dans nos parages, ça leur perfuse des anxiétés, ces rébellions greffées sur notre peau. Et ceux qui ont remisé la peur au débarras, c’est simplement que Slack leur a donné le droit de domestiquer de lourds molosses qui jappent à l’entrée de la supérette. Ou le droit de recruter, comme chez Manuel, des petits mafias qui font le guet sur des bécanes traficotées, en échange des liasses de pognon rançonnées par Slack en fin de quinzaine.
Les commerçants qui dorment à l’ombre de ces protections-là, du bassin de radoub jusqu’à l’usine de la Sara, ils ont oublié le goût crapoteux de l’angoisse qui fume au creux du ventre, car ils ne courent plus le risque, chaque nuit, de perdre leur marchandise dans un incendie faussement accidentel.
Et la journée, relax aussi, les cargaisons. Vu que ce sont, là encore, des soldats de Slack qui sont chargés de pister les litanies de renégats sans consistance. Au point, dès qu’on pose une ombre devant les magasins, qu’ils se prennent, les cheetas, pour des FBI fouillant sans ménagement des terroristes.
Et ils nous suivent avec des dogues, des rottweilers ou des staffs argentins sous acide, qui bavent et flairent nos boules à chaque rayon.
Et ils nous palpent encore à la sortie, tandis que la mâchoire muselée des bêtes fouille nerveusement dans la semelle de nos baskets, à la recherche d’une raison valable de nous lapider la viande et les ossements qui tremblent avec.
Et on le sent bien que, là-bas, dans tout le reste du pays, on considère qu’ils ont bien plus d’humanité que nous, ces grands chiens-là. Ouais, quand il y a de grosses fiestas au centre-ville, pour qu’on vienne se saouler et faire semblant de se mélanger au reste de la société, les autres, là-bas, ils jettent le rideau métallique sur le vitrail et quadrillent les rues avec d’autres lignées de chiens qu’on ne connaît pas et des bougres plus féroces encore que des bouledogues.
Et ça, malgré tous les boniments qu’il nous chante, quand il vient distribuer des sodas, des bics, des capotes et du fric, Vénaton, le géreur à grande gueule des associations chargées de saupoudrer le quartier, pour nous maintenir sous contrôle.
Même que, les jours de fête, il y a des sousès de chez nous, de la rue Fièvre, de la rue Sans-Retour, de la rue Veille-aux-Morts, qui se font embaucher, avec la bénédiction de Slack et de Vénaton, pour nous comptabiliser et nous pointer du doigt dès qu’on s’écarte du tracé autorisé pour tous les déplacements.
Mais ils savent bien, ces pistonnés-là, que c’est un doigt qu’on pourrait bien leur découper dès le retour dans le quartier. Alors ils nous regardent passer, avec les alcools fous, avec les drogues, avec les armes sous le fourre-tout, et ils baissent tous les yeux, en souvenir des coups reçus ensemble par les macoutes et les gendarmes venus du froid.
À la télé, des officiels aussi badjoleurs, aussi hypocrites que Vénaton, répètent que c’est pour baliser le tout-venant des foules au centre-ville, cette flopée de bidasses, de babylones, de vigiles et de caméras, qu’on zoome au premier coup d’œil. Mais je sais bien, moi, que c’est pour cloîtrer nos rébellions, cette cadenassaille.
Et la preuve, c’est qu’il y en a même, des bonhommes du quartier, les plus durs, les plus fracassés de la tête, qu’on ferme à la geôle ou à l’asile de Colson, le temps que la période des fêtes soit évacuée.
Les autres, ceux qu’on laisse en prison, audehors, dans la ville, il faut pouvoir les suivre à l’odeur, les accompagner et les expulser discrètement, une fois la réjouissance finie, vers la rue Fièvre et la rue Sans-Retour et la rue Veille-aux-Morts. C’est comme ça, on ne veut pas de nous dans ce pays.
Alors, plutôt qu’attendre qu’on me dégage du pied ou qu’on vienne, moi aussi, m’abattre comme un chien-fer, je stocke ma couenne vers les terrains pollués, abandonnés, près de la raffinerie de la Sara. Ou bien je fais des ronds à moto, comme ça, pour rien, pour endormir le temps et ne pas voir que la nuit ne passe pas aussi vite que le sang.
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