Les villes assassines
Chapitre 2
C ’est le matin, très tôt en général, que je me retire de l’avenue. Je roule en moto folle, dans la ville basse et, au-delà, dans les quartiers et les allées résidentiels où les petits gingas comme moi n’ont pas le droit de se poster.
Là-bas, il y a des immeubles de haut standing et des villas paisibles et des piscines et des femmes lisses et des vies chatouillantes qui nous ignorent et qui nous font envie. Et personne, dans ce pays, ne veut qu’on mène ce genre d’existence ou même qu’on s’en approche, avec nos manières sales et nos dégaines qui puent le chanvre et le ranci.
Alors, pour pas qu’on téléphone, une fois encore, aux babylones et que ceux-là, une fois encore, m’embuscadent et me bastonnent pour que je comprenne d’où je viens et où je dois attendre de crever, je roule vers le nord, le matin, très tôt, le long des routes qui montent vers la mer. Je roule des heures, là-haut, tout là-haut, comme si j’allais au bout du monde.
Et au retour, le soir, dans la rue Fièvre, je gobe du rhum et de la bière mixée à de l’essence. Et je fume des joints noirs dans les sound systems enragés que Slack organise pour que les exilés du pays viennent se remplir les yeux et se soulager la cervelle.
Et quand Slack est trop défoncé pour allumer la nuit ou qu’il est en livraison dans les hôtels du sud, nous autres, grands minables, on se cotise sur l’avenue, en se retournant le fond des poches. Et quand il y a assez de caillasse pour qu’on se change la vie quelques minutes, on va chez Manuel et on achète des piles pour le poste à sono et de la bière et du gros rhum.
Et une fois que le jour est tombé, elles dansent pour nous, les gamines du quartier, gratuitement, pour rire, pour faire comme les grandes, pour faire comme Winona et Lady B. Lakeisha et Marvyline. Elles dansent, nos petites amatrices, pendant qu’on ouvre pour elles les canettes de bière qu’on bonifie avec du rhum et qu’on allume des joints de kumina.
Et il faut voir leurs bouches, à elles aussi, quand elles dansent. Rose et rouge comme les baisers des films porno qu’on se visionne jusque tard dans la nuit.
Car, même si elle n’a jamais aimé ces manies-là, Winona, c’est comme ça, les petites sistas, qu’on leur parle : avec les films qu’on leur envoie par le mobile lorsqu’on veut leur faire comprendre qu’on a envie, avec elles, d’une berceuse dans le repli d’une des cases mortes qui nous servent de dépôt ou bien de squat.
Parfois, dès la rue, on leur montre le DVD avec des poses malélevées sur la jaquette et on leur demande si elles veulent venir se caresser une projection horizontale.
Si elle accepte, la baby love, on avance sans lui tenir la main, pour que les autres, dans le district, ils ne se baragouinent pas d’idées roses sur notre compte.
Une fois arrivé au dortoir, on ouvre et c’est la poupée, derrière, qui ferme la porte. Elle lâche son corps sur le clic-clac. On boit de l’essence et de la bière ou bien, au goulot même, un reste de magnum de champagne acheté au trafic sur le port. Puis, on ouvre l’écran de l’ordinateur.
On fume des daggas en regardant le film jusqu’au bout. Et après, on recommence les meilleures scènes en vrai. Quand c’est fini, on se resape, chacun de son côté, sans trop chercher à se badiner même une parole.
Mais si la gobeuse, elle a été au top dans le bec à bec, on peut lui mettre dans la main, comme ça, pour être gentil, un peu de monnaie ou quelques zings d’herbe à fumer quand elle sera seule.
Certains soirs, il y a même des babars qui la raccompagnent jusqu’à la porte. Ou à la rue, pour se lambiner quelques pas avec elle, surtout lorsque à EDF ils ont bridé le courant et que, dehors, la ville est noire et agressive.
Et si le bonhomme a de la réserve dans le moteur, et que la petite n’a pas le carrefour en panne, ils remettent ça, dans un coin de rue, debout ou à genoux, contre un mur d’ombre ou un poteau de réverbère. Tandis qu’au bout de la rue Sans-Retour, elles dansent, les autres filles.
Et elle danse, elle aussi, Winona, aux côtés de Lady B. Lakeisha et de Marvyline et des deux ou trois autres pum pum girls qui, quoi qu’elles fassent pour rendre leur corps dévergondé et élastique, savent que c’est Winona la reine dans la rue Sans-Retour.
Elles dansent comme des enragées, toutes, sous le regard halluciné des faux malfrats, des gros junkies et des petits pères incestueux qui puent, comme puent leurs enfants et leurs femmes froides et leurs mères folles et leurs rêves de vie jouasse égarée quelque part dans la nuit.
Tous, ils ont l’odeur de la folie renfermée comme un tas de linge sale. La folie cadenassée, tenue raide par les associatifs et les églises du coin et les éducations encastrées à grands coups de câble électrique dans le dos, à grands coups de nerf de bœuf, d’insultes, de religions hypocrites et de regards plus assassins encore que les villes qui fument, le soir, du crack, à l’angle de la rue Fièvre et de la rue Sans-Retour.
Et même Vénaton, le géreur des associatifs, il vient, en lançant des clins d’œil et des saluts pleins de respect à Slack. Et même Doppy, son père, à Winona, il vient lui aussi. Avec aux pieds, toujours, les mêmes deux vieux pépas. Et le même jean, la même chemise à carreaux fatiguée sur son squelette chétif.
Même que c’est, paraît-il, à cause du calibrage tout minus de son corps que, depuis l’enfance, dans le quartier, les gens l’ont surnommé Doppy. Rapport, à ce qu’on dit, au nain Doppy que les Trinidadiens, qui à l’époque tenaient un cirque, baladaient d’un bout à l’autre de l’archipel.
Et Doppy, il la regarde remuer, sa Winona. Il la regarde, les yeux pleins d’envie triste, remuer son corps chaque vendredi et samedi soir, en string ou en body.
Et elle danse, même si ça la rend folle, Winona, sous les yeux biturés, les yeux épuisés par le remords de son paternel figé au milieu des malpropres qui se touchent les graines et applaudissent et vocifèrent aussi violemment que des apocalypses.
Et tous ces recalés de la vie, ça ne fait rien qu’ils soient saoulards et laids ou qu’ils la mangent, Winona, avec des yeux féroces, des yeux bouffis par le désir inapaisé. Du moment qu’ils ont payé la note à l’ancien mi-lourd qui, à l’entrée de l’impasse, tient la caisse pour le compte de Slack, il faut qu’elle donne, Winona.
Le tarif ? Dix euros, bière lorraine comprise dans le ticket. Pour la voir, elle, et toutes les autres, écarter leur fouka et époustoufler leur capital à chaque nouveau coup de mortier lancé par Big Time, le DJ de la rue Sans-Retour.
Dix euros. Pour qu’ils aient l’œil, pendant une heure, qui les soulage de leurs misères, ces vieux, ces immigrés des îles d’à côté ou ces boys obsédés par le sexe mais sans gros sous pour les balades, les restaurants et puis l’hôtel qui se couche dans le soleil aux Trois-Îlets.
Dix euros, sans l’abonnement. Pour qu’ils aient tous, autant qu’ils sont, un soir, un seul, la bandaison moins triste qu’aux jours ordinaires.
Pour qu’ils puissent, ces prisonniers de l’existence, toucher du regard et du rêve, une fois au moins, une fois encore, les jeunesses irréelles dont la fesse stringuée de rouge, de noir ou de blanc, à chaque déferlante de ragga, se bombe comme un dos de calebasse fendu en son mitan.
Et les trois princesses que Slack a couronnées, Winona, Lady B. Lakeisha et Marvyline, leur bouche rose et rouge et huilée, d’orgueil, s’allume comme des joints noirs dans la nuit blanche.
Et parce qu’elles sont les favorites de Slack, personne n’a le droit de poser une griffure sur leurs pentes, sur leur fente, sur leurs jantes. Il y a comme un fil invisible qui les encercle et le premier qui met les pieds dedans, il se fait défalquer la tête par les milices assassines de Slack.
On peut saliver, on peut se vautrer dans les grands rêves, on peut bramer comme des possédés en regardant les trois déesses s’entortiller comme des orgasmes, mais défense de toucher à celles qui, une fois les lumières exténuées, ne se couchent, dans l’intime, que sous le corps si maigre et balafré de Slack.
Alors, les soirs où le jubilé salace de ces femelles met des surchauffes dans la bouilloire, on voit des petits pères rendus marteaux par le brûle-gueule de la folie, de la musique et de la danse sauvage sortir brutalement de l’impasse pour courir, buste nu, vers la capitainerie, à la recherche d’une viande rapide à déchiqueter : putaines des îles d’à côté, putaines d’ici, qu’importe, du moment qu’ils trouvent de quoi vomir, en un seul coup de sang, le poids amer des solitudes qui leur défoncent l’estomac.
Et s’ils ne trouvent aucune variété d’escale où accrocher un bout de leur errance, alors ils se déchirent eux-mêmes la peau, avant de se jeter, les bras en croix, au fond, rouge de rouille, du bassin de radoub.
Là où il n’y a pas de monde à la volée, à part quelques marins paumés. Et des petits mafias qui traficotent les conteneurs abandonnés. Et deux ou trois officiels qui ferment les yeux en se répétant d’un air fatigué que, passé une certaine heure, les quais, les ports, de toute façon, ça a toujours été l’arrière-pays des villes les plus peinardes en apparence. Leur abattoir, leurs fosses d’aisance, leur misérable paradis perdu.
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