Les villes assassines
Chapitre 7
P arce qu’elle appartenait à Slack, Winona, et qu’elle m’était donc défendue, jamais je ne lui avais adressé une parole de langue chaude. Juste, ici et là, en guise de politesse et de dévouement impatient, un signe de tête, un sourire vite repris, un regard affamé.
Mais lorsqu’elle dansait, j’avais des phrases, elle le voyait, qui me grattaient la bouche comme un tourment. Et chaque fois que je venais pour lui donner les mots qu’elle savait déjà, j’avais la salive qui devenait lourde comme un pavé et j’enrageais contre ma face.
Et contre la sienne à elle aussi, Winona, qui riait des manigances que j’inventais pour toujours me trouver, comme par hasard, le vendredi ou samedi soir, au plus près d’elle, sur le dancing et, tout le reste de la semaine, dans les rues fades qu’elle fréquentait.
Et en pensée et à regret, je lui balançais des injures de toutes sortes, pour qu’elle cesse, Winona, de rire de la misère que ça me faisait de ne pas pouvoir la lover contre moi.
En silence, les injures. Pour qu’elle n’ait pas de peine et que sa tristesse ne me rende pas plus malheureux que les chiens sans maître que j’entendais pleurer, le soir, sur l’avenue Maurice-Bishop.
Et parfois, comme si elle avait senti mes regards suppliants dans son dos, elle se retournait lentement, Winona, et ses yeux grands ouverts se figeaient. Et elle faisait non de la tête. Comme pour me dire : je sais bien, va, je sais bien, Évane, ce que tu trames à l’intérieur. Moi aussi, il y a plein de secousses qui me font mal lorsque tu me regardes avec des yeux qui rêvent pour nous d’une vie libre.
Mais ce n’est pas la peine d’aller plus loin. Ce n’est pas la peine que tu me cherches partout dans la ville. Non, Évane. Pas ça. Pas l’amour. Pas pour moi. Pas pour nous. Pas ici, dans la rue Fièvre et la rue Veille-aux-Morts et la rue Sans-Retour. Il y a trop de mauvais jeux qui viennent de loin et s’agglutinent autour des jours qui nous attendent.
Alors, oublie, Évane. Oublie les soirs où, seule au milieu de la foule qui se tasse et qui braille dans l’impasse, il y a mes yeux qui te cherchent et te fuient aussitôt. Oublie mon ventre qui éclate quand tu es là. Et la honte qui me crevasse, chaque fois que ton œil sombre de jaloux, ton œil qui sait être si doux parfois et si mauvais certains soirs, hurle de me voir danser toute la nuit devant ceux qui ont payé pour que mon corps se casse en quatre sous la musique de Big Time.
Et elle se mit à me tourner le dos, Winona. Son visage, de plus en plus, restait fermé. Elle haussait les épaules, quand je la croisais sur l’avenue. Et quand mes yeux la caressaient, elle répondait par des brimades. Pas des choses bien méchantes : des signes d’indifférence ou d’exaspération, guère plus. Mais ça suffisait pour me saigner à blanc et me laisser, pendant des jours, vidé et abruti.
Elle ne voulait plus qu’on joue ensemble, Winona. Elle savait sans doute déjà que ça nous conduirait trop loin, au cœur même de la nuit assassine. Et, malgré tout le mal qu’elle me faisait, Winona, en continuant à me repousser, je commençais à admettre que c’est elle peut-être qui avait raison. Et, peu à peu, je m’habituais à l’idée qu’il fallait que je l’oublie, en effet, la mielleuse de Slack.
Ce n’est donc pas sa faute, et ce n’est pas la mienne non plus, si l’amour entre nous ça s’est déplié un matin, sans qu’on sache exactement pourquoi ça avait commencé ce matin-là.
Comme si nos corps en avaient eu assez, depuis des mois, qu’on les entrave dans des mensonges trop impossibles. Et que nos volontés alors, d’un coup, conjointement, s’étaient retirées de nos jambes, de nos bras, de nos lèvres.
C’était au niveau de la rue Sans-Retour. Elle était sortie sur le pas de sa porte pour siroter un bol de café au lait, Winona. Tout en dégustant, elle me regardait verser dans le réservoir de la bécane l’essence que j’avais siphonnée, la veille au soir, dans le dépôt près de la raffinerie de la Sara.
Et tout bêtement, comme si de rien n’était, on s’est mis à parler. Surtout elle, Winona. Parce que moi, j’avais des boules qui se nouaient dans la gorge quand je la regardais poser sur moi ses grands yeux noirs et arrondis. Et j’évitais de trop lever la tête vers son visage.
Au début, elle voulait juste savoir, pour me taquiner un peu, où j’allais comme ça, une fois encore, de si bonne heure. Et je lui ai dit, étonné qu’elle soit au courant de mes échappées ordinaires, que je partais souvent à moto, c’est vrai, pour rouler dans le nord et rester, en silence, des heures, tout là-haut, au bout de l’île, à regarder les longues routes étroites et les communes tranquilles découper leur présence dans le granit rose de la falaise.
Là-haut, tout là-haut, vers les routes endormies. Et les villages endormis eux aussi, qui surplombaient le vide et la mer, comme autant de petits bouts du monde suspendus dans les airs. Et où, tant de fois, j’avais prié pour qu’elle pose une pensée d’amour, Winona, sur mon existence si inhumaine en son absence.
Et comme j’ai vu que ça lui faisait presque venir des larmes d’étonnement craintif, tous ces paysages que je cachais dans mes réserves, que ça lui rendait les jambes toutes molles, alors j’ai continué à lui parler, Winona, sans m’arrêter, même pour reprendre mon souffle.
Parce que j’avais peur qu’elle profite du moindre répit de silence pour, d’un jet, se lever de l’escalier où elle s’était, à reculons, assise pour ne pas être aspirée par le tournis des sortilèges et des tendresses immenses que ce matin-là, enfin, j’avais réussi à sortir de mes trappes pour les déposer à ses chevilles, Winona.
Alors elle m’a observé un long moment, comme si elle essayait de voir, derrière la douceur de mes yeux, si je déroulais ou non la vérité, puis elle a dit, à voix basse et hésitante, qu’elle aurait bien aimé, si ça ne me dérangeait pas, bien sûr, venir avec moi, là-haut, au bout de l’île.
Et je lui ai dit oui, à Winona. En souriant comme un enfant. Je lui ai dit que c’était une idée pas folle qu’elle avait là. Que c’était même l’idée la moins folle que j’avais entendue de toute mon existence. Et, en parlant, j’avais la boule qui tressautait au fond de ma gorge.
Mais ce n’était pas l’angoisse, ce coup-là. Ce n’est pas la ville qui crachait, dans mon gosier, des petits ronds de fumée incendiaires. Ces palpitations qui me rayaient la salive, c’était juste le grand sourire de Winona et sa bouche rose et rouge et sa joie soudaine de monter avec moi dans le nord.
Elle m’a dévisagé encore, sans rien dire, comme si elle me voyait pour la première fois. Et ses yeux, où je me pelotonnais, étaient emplis d’une lumière mouillée.
Mais ce n’était pas, là non plus, la lumière rouge des villes, la nuit, qui fument sous la pluie. Elle était transparente, ce matin-là, la lumière, dans les yeux de Winona. On pouvait voir à travers. Au-delà des pupilles. Au-delà de la rue Fièvre et de la rue Sans-Retour. Au-delà de la ville. Au-delà du porno des danses derrière lesquelles son corps, chaque soir, avait appris à se cacher en se montrant sans aucune espèce de pudeur, Winona.
Et c’est vrai, je ne l’avais jamais vue comme ça, sans violence, sans folie noire dans les yeux, sans intention de mordre et de crier dans la bouche close et crispée dure.
Elle était neuve, ce matin-là. Et calme comme un sourire. Et ma main aussi était calme qui caressait déjà, en pensée, son visage silencieux.
Elle avait fermé les yeux, Winona, pour écouter ma main prier sur son visage.
Viens, allons-nous-en d’ici, je lui ai dit, au bout d’un temps.
Alors elle a levé les yeux. Et elle a dit, en souriant encore, qu’il fallait juste, si je voulais bien, lui laisser le temps d’enlever les mascarades qui l’encombraient. Elle ne voulait pas se rendre, là-haut, au bout du pays, avec, sur ses joues maigres, ce maquillage exagéré et ces faux ongles, cette bouche surfaite, toutes ces parures de guerre qui lui avaient permis, quelques heures auparavant, d’affronter, sans mourir, la nuit de la rue Sans-Retour.
Et j’ai dit oui, que je l’attendrais toute la matinée, et toute la vie s’il le fallait, Winona. Et elle a ri alors.
Et elle est entrée dans la case, chez son père, Doppy. Et je l’ai attendue en fumant dans le petit matin.
À mesure que la fumée me voilait le regard, c’est toute la ville, on aurait dit, qui fumait et qui pleurait. Mais moi, je ne pleurais pas vraiment. J’avais juste les yeux qui me picoraient un peu dans le climat glacé de l’avant-jour.
Et, dans ma tête, une voix me répétait qu’il fallait que je parte, tout de suite, sans attendre qu’elle revienne, Winona. Que jamais, oh non jamais je n’aurais dû proposer de l’emmener avec moi, tout là-haut, au bout de l’île.
Et c’est ce qu’il semblait me dire, lui aussi, Doppy, derrière le rideau entrebâillé de la fenêtre. Avec ses yeux dilatés, Doppy, et leur lumière noire, solitaire et glacée, qui me fixaient comme un astre déçu.
Comme pour me crier, en silence, que contre Winona et moi il y avait Slack et ses milices. Comme pour m’avertir que, Winona et moi, avant qu’on puisse arriver vraiment là-haut, tout là-haut, au bout de l’île, il y aurait la rue Fièvre, il y aurait la rue Veille-aux-Morts, il y aurait la rue Sans-Retour à traverser. Il y aurait la ville à incendier depuis le cœur désespéré et révolté de la raffinerie.
Et je le regardais dans les yeux, Doppy, sans sourciller, sans bouger. Jusqu’à ce qu’enfin il se décide à rabattre le coin du rideau. Et j’étais calme comme Fort-de-France à cette heure-là.
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