L'Homme De Leur Vie

Françoise Bourdin · Chapitre 1 sur 14

Pages du PDF

L'Homme De Leur Vie

Chapitre 1

 

Derrière la vitre, le technicien fit un signe à Louis, pouce levé. L’enregistrement était bon, comme prévu, les musiciens ayant joué de façon exemplaire après une répétition plutôt houleuse. Louis baissa ses yeux sombres vers l’orchestre qui restait figé dans un silence attentif.

— Merci, messieurs, c’était…

Une seconde, il chercha le mot juste pour traduire sa satisfaction.

— … exactement ça, conclut-il en souriant.

Il posa sa baguette sur le bord du pupitre, ramassa la partition. La lourde porte insonorisée s’ouvrit pour livrer passage au réalisateur. Il exultait.

— Superbe ! Tu sauves mon film, je te jure. D’ailleurs, je vais en mettre partout, inutile de m’échiner sur la post-synchro avec ces foutus comédiens, ils me rendent fou ! Le second thème, celui que j’adore, avec tous les violons, eh bien, je le veux très présent, presque lancinant, tu vois ? Ah, crois-moi, Louis, on va faire pleurer les cœurs sensibles !

Dans le grand studio, les musiciens repoussaient leurs chaises, commençaient à ranger leurs instruments. Certains d’entre eux avaient l’habitude de travailler avec Louis qu’ils appréciaient sans réserve. À condition de lui donner toute la virtuosité possible, c’était un chef agréable, pointilleux mais patient, exigeant mais toujours courtois. Et qui préférait enregistrer en France, chaque fois que le budget de la production le permettait, ce qui lui attirait la sympathie des syndicats.

— C’est le souffle qui manquait, tu comprends, l’émotion, je n’en démords pas, il faut de l’émotion !

Louis hocha la tête sans répondre. Il pensait que l’autre n’avait aucun talent, de toute façon, et que son film ne tiendrait pas l’affiche plus de huit jours. La meilleure musique du monde n’en ferait jamais un chef-d’œuvre.

— Je t’emmène boire un verre ? insistait le cinéaste, pendu à son bras.

— Désolé, il faut que je rentre. J’ai promis cette soirée à mon fils. Je te verrai lundi au mixage.

Ce n’était même pas une excuse, il avait effectivement besoin de parler à Frédéric qu’il avait trop négligé ces derniers jours. Sans conviction, il se prit à espérer que l’autoroute ne soit pas saturée, pour une fois.

En émergeant des studios, devant le Palais des Congrès, il constata qu’il faisait déjà nuit. Ce mois de mars était frileux, maussade, et correspondait parfaitement à son état d’esprit. La musique dont il venait de diriger l’enregistrement avait été composée en cinq jours. Elle était sirupeuse à souhait, mélodramatique et obsédante, telle que la désirait cet imbécile.

Il s’en voulut aussitôt. Mépriser les gens qui le faisaient travailler ne revenait qu’à se dévaloriser. Bien sûr qu’ils voulaient tous la même chose – que les spectateurs sortent leurs mouchoirs –, mais, après tout, c’était précisément ce qu’il savait faire. On lui avait accordé un orchestre symphonique, ce qui devenait de plus en plus rare. De quoi se plaignait-il ?

Arrivé devant sa voiture, il chercha ses clefs. Elles avaient filé par le trou de sa poche et se trouvaient coincées dans la doublure. Il prit son temps pour les extraire de là, laissant errer son regard sur la ligne fuyante du coupé rouge. Bel objet, aussi élégant et agressif que l’affirmait le constructeur. En l’achetant, il avait réussi à rendre Alix folle de rage. Leur passion partagée pour les voitures de sport finirait sans doute par les ruiner s’ils continuaient à renchérir l’un sur l’autre comme des gamins. Vingt ans plus tôt, leur père avait commis l’erreur de leur offrir des cours de perfectionnement sur le circuit de Montlhéry, et ils y avaient découvert ensemble le goût de la vitesse. Depuis, ils avaient essuyé bon nombre d’amendes et de retraits de permis, sans parvenir à se calmer.

Après avoir jeté sa partition sur le siège passager, Louis se glissa derrière le volant. Avec un peu de chance, il pouvait arriver à Notre-Dame-de-la-Mer pour dîner. Frédéric devait déjà se creuser la tête devant les congélateurs.

Tandis qu’il manœuvrait, quelqu’un tapa contre sa vitre et il actionna la commande électrique.

— J’ai beaucoup apprécié la séance ! Ils ont toujours plus de talent avec toi…

— Où étais-tu cachée ? riposta Louis en dévisageant sa sœur.

— En cabine, derrière les consoles. Et tu sais quoi ? Tu t’en es tenu à la demi-seconde près, sans écouteur !

— Alix, rappela-t-il, tu ne connais rien à la musique.

— Peut-être, mais tout le monde était content. Tiens, tu avais oublié la copie de la bande. Tu pars toujours trop vite.

Appuyée au toit du coupé, elle le regardait avec une tendresse qu’elle ne cherchait pas à dissimuler.

— Frédéric m’attend, plaida Louis.

— Alors, file !

Comme elle s’écartait, à regret, il la retint une seconde.

— Tu viens, samedi ?

— Je serai là en fin de matinée. À condition que tu me prêtes ton nouveau jouet !

Il lui sourit, avant de démarrer, de ce sourire incroyablement juvénile qui la bouleversait chaque fois. Leur ressemblance n’était plus très frappante. Enfants, on pouvait pourtant les confondre, en tout cas durant leurs premières années, jusqu’à ce qu’elle se mette à porter des robes à volants et lui des shorts. Après, bien sûr, les différences s’étaient accentuées. À présent, ils avaient encore le même regard sombre, le même nez droit, mais Alix avait éclairci ses cheveux bruns et elle accusait quelques kilos de trop, alors que Louis restait très mince – à force de manger d’insipides plats surgelés, sans doute – et paraissait presque maigre en raison de sa grande taille. Sa séduction, dont il n’avait pas conscience, tenait dans ses pommettes hautes, ses joues creuses, ses yeux noirs. Et son visage fin, dont l’expression un peu dure se diluait parfois dans une irrésistible gaieté de gamin.

La porte Maillot était dégagée, le boulevard périphérique roulait normalement et, quelques minutes plus tard, Louis émergea du tunnel de Saint-Cloud sur l’A13. Il glissa l’enregistrement dans le lecteur pour écouter le début, sourcils froncés. Infime décalage des seconds violons, ainsi qu’il l’avait perçu, mais personne n’y prêterait attention. L’ensemble était correct, presque brillant, et la bande originale du film allait sans doute bien se vendre.

Après la traversée de la forêt de Marly, quand l’autoroute repassa à trois voies, Louis s’offrit une pointe de vitesse. Le ronronnement du six cylindres était vraiment agréable, Alix allait l’apprécier à sa juste valeur lorsqu’elle l’essaierait. Au péage de Mantes, il expédia sa monnaie dans la corbeille et entendit aussitôt une voix nasillarde lui annoncer : « Pièce rejetée. » Il aurait mieux fait d’utiliser la file des cartes bancaires. Deux gendarmes lui lancèrent un coup d’œil tandis qu’il fouillait le vide-poches, mais c’était surtout le museau agressif de l’Alfa Romeo qui les intéressait.

Dix kilomètres plus loin, il quitta l’autoroute pour emprunter la nationale qui longeait les bords de Seine. D’abord un bras mort, puis toute la largeur du fleuve qui ne se distinguait, dans l’obscurité, que par des miroitements intermittents. La montre du tableau de bord indiquait vingt heures lorsqu’il tourna sur la gauche, après Port-Villez, en direction de Notre-Dame-de-la-Mer. Il s’engagea sur la route qui serpentait à flanc de colline, ses phares balayant les bois en friche, de part et d’autre, sans croiser personne jusqu’à l’entrée du hameau. Un endroit privilégié dont il ne se lasserait jamais, il en avait la certitude. S’il avait dû en partir, il l’aurait fait à l’époque de la mort de Marianne.

Devant le haut portail de bois plein, il actionna la télécommande. Quand les vantaux s’écartèrent, il constata que Frédéric avait tout allumé. Ou, plus probablement, oublié d’éteindre.

Dès qu’il pénétra dans le hall, le son du synthétiseur l’agressa violemment. Immobile, au pied de l’escalier, il subit deux minutes de vacarme avant de hausser les épaules. Rythme binaire, amplification exagérée de la basse qui martelait comme un tam-tam de brousse. Et, demain matin, contrôle de maths, si ses souvenirs étaient bons. Au lieu de torturer le clavier, Frédéric aurait dû réviser.

Résigné, Louis grimpa quatre à quatre et entra dans la chambre de son fils. Un adolescent inconnu essayait de détruire la batterie à grands coups de baguettes rageurs tandis que Frédéric se déchaînait sur ses touches. Le concert s’interrompit abruptement, mourant en cacophonie, quand les deux jeunes découvrirent sa présence.

— Magnifique, dit Louis d’une voix morne. On mange ?

— Salut, p’pa. Tu connais Richard ?

— Non. Bonsoir, Richard, vous dînez avec nous ?

— J’me sauve, balbutia le jeune homme.

Une seconde plus tard, il avait disparu.

— Il a un moyen de locomotion ? s’enquit Louis.

— Il a laissé son scooter dehors.

La chambre de Frédéric était dans un désordre indescriptible, comme d’habitude.

— On s’amusait, j’ai pas vu le temps passer. Mais j’ai mis un hachis parmentier dans le four !

Son plat favori, avec les spaghettis bolognaises. Louis s’approcha de lui, soucieux.

— Tu n’as pas travaillé du tout ?

— Oh, tu sais, les maths ! Ça peut tomber sur n’importe quoi, et de toute façon je n’y comprends rien.

— Tu ne fais rien pour comprendre, nuance !

— Papa…

Quelque chose dans la voix de son fils avertit Louis du danger. Depuis bientôt huit ans qu’il vivait seul avec Frédéric, il avait appris à le deviner. Ses crises de rébellion et ses élans de tendresse, ses coups de blues ou ses angoisses. Dont le lycée faisait partie, indéniablement.

— Je meurs de faim, se borna-t-il à dire.

Soulagé, l’adolescent le précéda sur le palier puis dans l’escalier qu’ils dévalèrent l’un derrière l’autre, par jeu. Sur la table de l’immense cuisine, deux assiettes avaient été disposées à la hâte, avec des serviettes en papier et des couverts en vrac.

— Je lui ai fait peur, à ton ami Richard ?

— Mais non ! À moins que… Bof, tu les épates un peu quand même !

De temps à autre, Louis voyait débarquer chez lui de prétendus copains de son fils qui se faisaient dédicacer des disques compacts. Histoire de vérifier que Frédéric avait dit vrai, que son père était bien le Louis Neuville, celui de La Paix des braves et du Soleil couchant, deux films-cultes pour leur génération. Frédéric leur faisait visiter l’auditorium du rez-de-chaussée, s’asseyait au piano de Louis pour esquisser quelques thèmes célèbres d’une main négligente. Il aurait été bien en peine de les jouer correctement, d’ailleurs, ayant lâché ses cours de solfège après deux ans de calvaire.

Louis ouvrit la porte du four et constata qu’une montagne de fromage râpé était en train de transformer le hachis en fondue savoyarde.

— On va se faire une salade, proposa-t-il gaiement.

— Les deux sachets étaient périmés, je les ai jetés.

Il faut qu’on mange des légumes, marmonna louis. Ou n’importe quoi qui contienne des vitamines.

Docile. Frédéric alla chercher la corbeille de fruits tandis que son père débouchait une bouteille de chablis. Durant la semaine, ils s’organisaient tant bien que mal. Mais Louis avait beau dévaliser les supermarchés, liste en main, il manquait toujours quelque chose. En arrivant, le samedi, sa sœur cadette, Laura, inspectait le contenu du réfrigérateur et des placards, se lançait dans une litanie sur la diététique, puis partait faire de « vraies » courses. Indiscutablement, on mangeait mieux le week-end. La maison était pleine, la cuisine sentait bon, trois générations cohabitaient avec de grands éclats de rire et d’interminables parties de cartes.

— T’inquiète pas, Laura nous mitonnera un super truc demain midi ! affirma Frédéric en se laissant tomber sur l’un des bancs.

Il aimait bien sa tante Laura, tellement plus douce qu’Alix, son oncle, son grand-père et ses deux petits bouts de cousines. Et, en conséquence, il détestait le dimanche soir, quand tout le monde repartait pour Paris après le dîner. Ce rythme de semaines solitaires et week-ends familiaux avait été pris dès le début et perdurait depuis sept ans. Frédéric savait qu’il était gâté, choyé comme un bébé, parce que sa mère était morte. À son père revenait le mauvais rôle d’imposer un minimum de discipline dans l’éducation de ce fils unique. À lui de trouver, du lundi au vendredi, la disponibilité nécessaire, malgré un travail très prenant. Durant les années de collège, il s’était débrouillé pour être à l’heure, chaque soir, devant la grille. Pour assister aux réunions parents-professeurs, pour conduire Frédéric à ses cours d’escrime ou chez le dentiste, pour qu’il y ait du pain frais lors de ces dîners en tête à tête où, quotidiennement, il plaisantait, questionnait, tentait de remplacer l’absente.

— C’était bien, ton enregistrement ? s’enquit l’adolescent entre deux bouchées.

— Sans problème.

Mais Louis ne voulait pas se laisser distraire et il attaqua, courageusement :

— Ton dernier bulletin est catastrophique.

— Oui, admit Frédéric d’un ton boudeur.

— Tu as choisi une première littéraire, tu pourrais au moins te distinguer en français ! En histoire, il suffit d’apprendre, comment te débrouilles-tu pour avoir zéro ?

— Oh, ce prof est taré ! Il n’a pas voulu corriger, question de présentation. On n’est plus en primaire…

— Et deux en anglais, tu as aussi une explication ? Arrête de te foutre de moi ! Tu ne pourras jamais entrer en terminale avec ce niveau-là ! En tout cas, tu passeras l’été en Angleterre, je vais te trouver un séjour linguistique. Mais pas une franche rigolade, comme la dernière fois, non, quelque chose avec des cours sérieux tous les jours.

La tête baissée vers son assiette, l’adolescent ne répondit rien. Après quelques secondes de silence, Louis se leva pour aller prendre le plat dans le four. Frédéric restait muet, buté.

— Sers-toi…

Tout juste seize ans, un âge délicat pour un garçon. Quelques poils de barbe, une croissance épuisante, des allures de rebelle et très peu de jugeote.

— C’est à moi que tu fais la tête ? Tu devrais t’en prendre à toi.

— On parle toujours de la même chose, protesta Frédéric.

— Mais c’est mon rôle ! Qui d’autre le fera ?

— Je déteste les études, le lycée, les profs et leurs notes ! Je ne serai jamais un bon élève, prends-en ton parti !

— Mon parti ? Tu crois que tu travailles pour moi ? Pour me flatter ? C’est ta vie, ton avenir, pas les miens !

— Papa… Ne crie pas…

Sur le point d’exploser, Louis se reprit juste à temps. Houspiller Frédéric n’avait jamais servi à rien. Il n’était réellement pas fait pour le système scolaire, même s’il valait mieux ne pas le reconnaître devant lui. Et voir son père en colère ne faisait que le terroriser.

— Désolé, Fred. Vas-y, ça refroidit.

Louis goûta le chablis pendant que son fils se servait. Peut-être Laura s’y prendrait-elle mieux pour lui parler de sa scolarité. Bien que, par déformation professionnelle, son langage soit celui d’une psychanalyste, obscur et abscons. Mais elle pouvait parfois se montrer ludique, ce que Louis ne savait pas faire, malgré tous ses efforts. Il prit deux cuillères de hachis qu’il considéra d’un œil morne.

— Tu aurais préféré autre chose ? lui demanda gentiment son fils.

Sûrement, mais quoi ? Qu’est-ce que Frédéric savait cuisiner ? Et, de façon plus générale, que savait-il faire ?

— Tu n’as pas une compétition d’escrime en vue ?

— Fin avril.

Louis s’en voulut d’avoir oublié la date. Il ne pouvait pas se permettre d’être comme ces parents qui semblent toujours débarquer d’une autre planète. Frédéric comptait vraiment sur lui.

— Je regarderais bien un film, ce soir, proposa-t-il. Après tout, il n’est pas tard…

Devant l’écran géant de la télé ultramoderne, épaule contre épaule, père et fils se vautraient souvent sur le canapé, riant aux mêmes endroits, vibrant pour les mêmes émotions.

Ils expédièrent la fin du hachis, remplirent le lave-vaisselle et mirent le plat à tremper dans l’évier avant de gagner le petit salon. Frédéric n’était pas encore aussi grand que son père, mais il ne tarderait plus à le rattraper. Longiligne, élégant, ses cheveux bruns coupés au bol, il commençait à plaire aux filles.

Dans la pénombre, Louis l’observa quelques instants pendant qu’il chargeait le magnétoscope. Un bel adolescent, oui, mais fragile et vulnérable sous sa désinvolture.

— Écoute le générique, la musique est géniale, annonça Frédéric avec un clin d’œil.

Vaguement agacé par ce jugement catégorique, Louis prêta l’oreille puis profita d’un silence pour commenter :

— Sept notes. Le type a travaillé avec le même enchaînement de sept notes…

Pour le faire taire, Frédéric lui assena un coup de poing affectueux sur le genou.

Trois heures plus tard, alors que son fils était monté se coucher depuis longtemps, Louis traînait encore dans l’auditorium. C’était évidemment sa pièce préférée, et pas seulement parce qu’il y travaillait bien. Lorsqu’il avait décidé de racheter la maison, c’est-à-dire les parts d’Alix et de Laura, leur père s’était montré enthousiaste, prêt à aplanir toutes les difficultés, car Notre-Dame-de-la-Mer était une villégiature familiale plutôt ruineuse qu’il ne pouvait ni ne voulait plus entretenir. Il la tenait de sa femme qui elle-même l’avait héritée de ses parents, des Belges venus s’installer là avec un certain nombre de compatriotes au début du siècle. Le hameau témoignait de cette colonisation avec quelques superbes maisons toujours occupées par les descendants des pionniers.

Louis cherchait une propriété, proche de Paris, où vivre avec sa femme et son fils. Le genre d’endroit où il pourrait s’isoler pour composer sans déranger personne. C’était Alix qui, lassée de voir son frère se disperser en vaines recherches immobilières, lui avait fait remarquer qu’il se donnait beaucoup de mal pour trouver ce qu’il avait sous la main. Toute la famille avait jugé la solution avantageuse et, en deux séances chez le notaire, les papiers avaient été signés, les fonds répartis équitablement. En principe, Louis était chez lui. Pourtant, il s’aperçut vite qu’il ne pourrait pas interdire à Alix, à Laura ou à leur père, Grégoire, de venir y séjourner. Dans leurs chambres, auxquelles il était impensable de s’attaquer. Aussi, lorsqu’il commença à dessiner le plan des aménagements, il décida de convertir l’ancien jardin d’hiver en salle de musique. Une pièce gigantesque, un peu à l’abandon, qui occupait presque toute l’aile droite, et qu’il fit insonoriser avec du liège recouvert de boiseries avant d’y installer son Steinway. Le vieux piano droit sur lequel il avait peiné bien des dimanches de son enfance était resté dans le petit salon.

Marianne s’était tout de suite passionnée pour la restauration de la maison. À l’époque, Louis commençait à être célèbre, et il gagnait pas mal d’argent. Pour s’occuper de Frédéric, elle n’exerçait plus que de loin en loin son métier de styliste, et elle prit joyeusement en main le programme des travaux, surveillant les artisans, étudiant avec soin les moindres détails. La bâtisse, en forme de U, était longée sur sa façade sud par une double galerie ouverte, coiffée d’un auvent d’ardoise. Un poste d’observation idéal pour Frédéric qui épiait tout le monde à travers les fenêtres, ignorant que son père et ses tantes avaient pratiqué ce jeu bien avant lui.

Marianne fit rénover les salles de bains, abattre des cloisons, poser une épaisse moquette dans les longs couloirs, doubler les vitrages des chambres. Louis s’enfermait toute la journée dans son auditorium pour ne pas entendre les ouvriers et, le soir venu, il escaladait les gravats, baissait la tête sous les échafaudages, s’empêtrait dans les bâches en donnant son avis sur les progrès du chantier. Marianne avait bien compris qu’il ne tenait pas à modifier l’atmosphère générale d’une maison qu’il aimait, où enfant il avait passé presque toutes ses vacances. Les changements étaient discrets en apparence, le style respecté, mais la chaudière avait été remplacée et on n’entendait plus de coups de bélier dans la tuyauterie.

S’étant gardé le meilleur pour la fin, Marianne en était à réfléchir aux divers plans de la cuisine lorsqu’elle disparut brutalement. C’était un samedi soir, au retour de Londres où elle avait assisté au défilé de mode d’une de ses amies qui lançait sa première collection. Louis était parti la chercher sans le moindre pressentiment, le cœur léger, sifflotant un thème qui lui trottait dans la tête.

Une nuit de cauchemar à laquelle il ne songeait plus que très rarement. L’aéroport de Roissy, la réticence des autorités, cette salle où les familles des victimes étaient réunies. Chapelle ardente sans dépouilles. Et ensuite, il n’y avait jamais eu d’enterrement. L’appareil s’était abîmé en mer. Abîmé : un mot étrange dont la signification avait fini par provoquer des crises d’hystérie malgré le « soutien psychologique » prévu par la compagnie aérienne. La présence effective de Marianne Neuville avait été confirmée sur la liste des passagers. Dans un état second, Louis avait appelé Alix. C’est ce qu’ils avaient toujours fait, l’un comme l’autre, dans les moments durs de leur existence, se tourner vers le jumeau et s’accrocher à lui.

Tirée des bras de l’élu du moment, sa sœur était arrivée très vite. Après, les souvenirs devenaient plus flous. Le retour à Notre-Dame-de-la-Mer s’était effectué lentement. Alix conduisait d’une main, l’autre posée sur l’épaule de Louis, sans cesser de lui parler. Des phrases oubliées, prononcées d’une voix basse, lénifiante, coulant comme de l’eau sur une brûlure.

Grégoire gardait son petit-fils ce soir-là, en attendant le retour de papa-maman. Heureusement, Frédéric avait fini par s’endormir, vers minuit, et Grégoire somnolait dans le salon quand ils étaient arrivés. La nouvelle l’avait cloué sur son fauteuil. La répétition de sa propre histoire – il était veuf lui aussi – lui avait paru atroce. Ils avaient bu en silence un certain nombre de cognacs avant qu’Alix n’oblige Louis à monter dans sa chambre. Là, une fois la porte refermée, Louis s’était effondré sans pudeur. Ce qu’il avait épargné à leur père, il l’avait infligé à sa jumelle. Durant des heures, il s’était débattu en vain contre la souffrance aiguë qui l’asphyxiait, et un terrible sentiment d’injustice. La colère, le désespoir, l’amertume, Alix avait tout écouté sans se laisser troubler, sans lâcher son jumeau d’une semelle, le soutenant pendant qu’il vomissait au-dessus des toilettes, marchant de long en large à ses côtés, acquiesçant à ses jurons, pleurant avec lui. Une nuit d’horreur, à peine suffisante pour accepter. À l’aube, ils étaient sortis ensemble. Louis à bout de larmes, hébété de fatigue, Alix parlant toujours. Ils avaient arpenté la campagne en se demandant comment apprendre la nouvelle à Frédéric. Qu’est-ce qu’on pouvait raconter à un enfant de huit ans ? Trop petit pour la vérité, et trop grand pour qu’on lui mente.

Louis avait aimé Marianne. Pas d’une violente passion, mais aimée d’amour. Avec une reconnaissance infinie pour ce fils qu’elle lui avait donné, pour leur complicité, depuis le conservatoire, dès qu’il était question de musique, pour son enthousiasme à restaurer la maison des Neuville, et pour l’avenir de bonheur qu’ils s’étaient imaginé. Tout ça réduit à rien. Louis était veuf, Frédéric n’avait plus de mère.

Lorsqu’ils avaient enfin regagné la maison, le bras d’Alix toujours autour de Louis, Grégoire les attendait sur le pas de la porte. Il avait respecté leur intimité jusque-là, sachant à quel point l’un était indispensable à l’autre, depuis toujours, et seul capable de le consoler, mais Frédéric était réveillé, à présent. Et le pauvre grand-père renonçait d’avance, ne voulait même pas assister à ce qui allait suivre.

Sans la présence de sa sœur, Louis n’aurait jamais pu affronter décemment ces instants. Il prit son fils sur ses genoux, ouvrit la bouche, mais il n’avait plus de salive. Plus de larmes non plus, heureusement.

Après, cahin-caha, la vie s’était organisée. Laura s’était montrée à la hauteur de sa tâche, repoussant de quelques mois son mariage avec Hugues pour se consacrer à son neveu. Alix avait réintégré son ancienne chambre durant cinq semaines, faisant chaque jour l’aller-retour à Paris, et elle n’était rentrée chez elle que lorsque son frère s’était remis au piano. Le rituel des week-ends s’était instauré tout naturellement par la suite. Pas question d’abandonner Louis et Frédéric, ne serait-ce qu’un seul dimanche. Omniprésente, la famille s’était resserrée autour d’eux, sans même penser à les consulter.

Chaque samedi matin, ils arrivaient ponctuellement, Grégoire le premier, puis Laura avec mari et enfants, Alix enfin, qui détestait se lever tôt. La femme de ménage, qui n’était pas de service ce jour-là, montait tout de même à Notre-Dame-de-la-Mer pour se plaindre à Laura et lui faire un compte rendu détaillé. Elle prétendait que Louis n’écoutait jamais rien, qu’il la regardait sans l’entendre quand elle lui réclamait des produits d’entretien. Revêche, elle concevait difficilement cette maison d’homme, pourtant elle aurait été scandalisée par la présence d’une femme étrangère. Heureusement, Louis n’en ramenait jamais. Ou alors il se relevait en pleine nuit pour les raccompagner chez elles. Par délicatesse vis-à-vis de son fils, à cause du souvenir de Marianne, ou peut-être seulement parce qu’il n’éprouvait pas le désir de se réveiller à deux. Il lui était arrivé, lorsqu’il était en voyage, de ressentir des coups de cœur qui résistaient rarement au petit déjeuner en commun. C’était le grand amour qu’il cherchait sans se l’avouer, et pour le moment il ne l’avait pas rencontré. Il était obnubilé par sa terrible responsabilité de père et la crainte de ne pas être à la hauteur ; sa carrière à mener, des milliers de notes à trouver. Et, dans le peu de temps qui lui restait, il s’était lancé en grand secret dans l’élaboration d’un opéra. Drame en quatre actes dont il n’avait écrit que l’ouverture et un premier duo. Sa récréation, comme il cherchait à s’en convaincre, même s’il savait que ce travail titanesque n’avait aucune chance d’aboutir un jour sur une scène. N’est pas Verdi qui veut, lui avaient rabâché tous ses professeurs au conservatoire.

Incapable d’endiguer le flot de paroles de son interlocuteur, Alix avait branché le haut-parleur et posé le combiné. Elle étudiait son planning, sur lequel elle ajoutait quelques précisions de son écriture nerveuse, tout en observant Tom qui faisait les cent pas dans le bureau.

— Non, dit-elle enfin aux petits trous du micro, je n’ai aucun tuyau sur cette production…

Décidée à écourter la conversation, elle conseilla à son poulain un peu de patience, promit de le rappeler le lendemain et raccrocha. Tous ces comédiens avaient un ego monstrueux, les réalisateurs bien davantage. Les moins insupportables étaient encore les chanteurs, on pouvait les envoyer galérer en province, du moment que le cachet était correct, ils étaient toujours d’accord. Les scénaristes, eux, passaient leur temps à se battre sur leurs pourcentages de droits d’auteur. Si Alix n’avait pas été elle-même une assez bonne juriste, elle aurait dû engager un avocat à plein temps rien que pour ça ! Quant aux rares compositeurs que comptait son écurie, ils étaient tous dans une bulle musicale inaccessible, Louis le premier.

— Est-ce qu’on va pouvoir aller dîner, oui ou non ? demanda Tom d’une voix lasse.

Interrompant son va-et-vient, il s’était planté devant le bureau et considérait Alix sans indulgence.

— Tu avais promis, rappela-t-il.

C’était vrai, aussi elle se résigna à brancher le répondeur de l’agence et à éteindre l’écran de l’ordinateur. Elle pouvait être un bourreau de travail, certains jours, mais comme c’était le secret de sa réussite, elle n’avait aucune envie de changer ses habitudes.

— Je suis à toi, dit-elle en se levant.

Une formule suffisamment absurde pour leur donner envie de rire à tous les deux. Elle n’appartiendrait jamais à personne, Tom le savait très bien. Avec sa gentillesse coutumière, il l’aida à enfiler son imperméable, et il en profita pour la serrer contre lui une seconde.

— Tu as changé de parfum ? chuchota-t-il avant de la libérer.

Il remarquait toujours les moindres détails la concernant, et ce depuis des années qu’ils sortaient ensemble. D’un geste machinal, elle fourra son agenda dans son sac à main, tout en adressant un sourire distrait à Tom, puis elle le précéda vers la sortie. Les deux autres bureaux étaient obscurs. Sur les murs du vestibule, on distinguait à peine les grands portraits d’acteurs célèbres. Alix avait délibérément décoré l’agence de façon ultramodeme, avec des couleurs vives, des meubles de stylistes en vogue, des affiches de films constamment renouvelées. Elle connaissait toutes les ficelles du métier et, même si sa réputation n’était plus à faire, elle ne négligeait rien de ce qui pouvait l’accroître encore. Un percolateur italien, une fontaine d’eau fraîche, des corbeilles de fruits et des journaux professionnels sur les tables basses rendaient l’atmosphère conviviale. Ni interdiction de fumer ni musique d’ambiance. Tous les gens qui se rencontraient ici devaient se sentir bien. Leur agent veillait sur eux, défendait leurs intérêts, dénichait les contrats. « Contentez-vous d’avoir du talent, je ferai le reste », leur disait Alix en riant. Et, talent ou pas, elle faisait vraiment le maximum.

Tom avait réservé une table dans leur restaurant favori, qu’ils gagnèrent à pied tandis qu’elle lui parlait de l’enregistrement de la veille.

— Bien entendu, il n’est pas satisfait, tu le connais, pour lui c’est de la musique facile, seulement ça fera monter les larmes aux yeux du plus blasé des spectateurs. Il a composé les thèmes en… quoi ? Même pas deux week-ends ! Il a un sacré talent, je t’assure…

Dès qu’elle parlait de Louis, le ton de sa voix changeait, Tom le constata une nouvelle fois. Quelques années plus tôt, il avait trouvé attendrissant l’amour démesuré qu’elle portait à son jumeau et, quand il avait fait la connaissance de Louis, ils avaient sympathisé d’emblée. Pourtant, petit à petit, il avait fini par ressentir un certain agacement, puis un vague malaise. Louis avait du talent, oui, nul ne songeait à le nier, et Tom moins que tout autre car il ne connaissait pas grand-chose à la musique. Louis réussissait sans être comblé pour autant, ce qui le rendait sympathique, mais même s’il était gentil, chaleureux et drôle, les sentiments d’Alix avaient quelque chose d’excessif. Au début, Tom avait cru qu’elle s’apitoyait sur le deuil de son frère. C’était effectivement assez triste de voir cet homme élever seul son petit garçon, de l’imaginer errant la nuit dans cette immense maison vide dont les travaux n’étaient même pas achevés, et de savoir que ses succès ne suffisaient pas à lui faire oublier qu’il n’avait pas pu enterrer sa femme. Alix et Laura restaient donc très présentes à ses côtés, chacune dans son domaine. Laura maternait, Alix régentait ; Tom le comprenait très bien et se pliait volontiers à la tradition des dimanches en famille. Il ne pouvait pas s’absenter du club le samedi soir, mais il arrivait ponctuellement pour le déjeuner dominical, chaque fois qu’Alix l’y invitait. Deux ans plus tard, il constata que la situation restait inchangée. Louis avait surmonté son chagrin, néanmoins Alix gardait l’attitude exclusive qu’elle avait toujours eue envers son jumeau. Louis par-ci, Louis par-là, Louis a toujours raison, pauvre et merveilleux Louis. À se demander si pour elle ce n’était pas Louis l’homme de sa vie, question que Tom avait eu le mauvais goût de poser, déclenchant une mémorable dispute suivie de trois mois de mise à l’écart. Tom avait souffert en silence avant de rendre les armes. Il était assez intelligent pour comprendre que c’était à prendre ou à laisser : il choisit de prendre.

— La plupart des musiciens mettent huit minutes en boîte par service d’orchestre, au grand maximum. Alors que, avec Louis, les producteurs savent qu’ils font des économies et ils finissent toujours par lui accorder ce qu’il veut ! Hier, c’était flagrant. Répétition, engueulade, exécution sans une fausse note, c’est le cas de le dire !

Elle riait en s’installant à table, et Tom vit les regards qui convergeaient vers elle. À quarante ans, elle était pleinement épanouie, malgré quelques signes de fatigue. C’était son allure conquérante qui avait plu à Tom et qui continuait de le subjuguer. Il côtoyait trop de nymphettes, fanées après vingt ans, pour y être encore sensible. Alix représentait son idéal, une femme froide et racée, belle et intelligente, capable de lui tenir tête ou d’époustoufler n’importe qui, menant ses affaires de main de maître et n’attendant rien de personne. Sauf de Louis, bien entendu.

— Qu’est-ce que tu penses de ça ? demanda-t-elle en posant une photo près de l’assiette de Tom.

Un visage crispé en un sourire niais s’étalait sur le papier glacé.

— Belle tête de con… Il n’a pas fait une pub pour du café ou quelque chose de ce genre ?

— Si. Et un film médiocre que j’ai visionné tout à l’heure. Ce sera peut-être le jeune premier de demain, en tout cas ce n’est pas un mauvais comédien. Tu lui trouves l’air bête ? La photo n’est pas top, on va en refaire. S’il se présente chez toi, laisse-le entrer, je lui ai recommandé de beaucoup sortir, de se montrer…

Le club très fermé de Tom était un endroit à la mode, presque un passage obligé de la nuit parisienne.

— Tu viens déjeuner, dimanche ?

Il s’était promis de refuser mais il s’entendit accepter parce qu’elle l’avait demandé avec une certaine douceur. Dès qu’elle manifestait tant soit peu un vague besoin de lui, il était prêt à accourir. Sans regret, il renonça à l’après-midi de repos sous la couette qu’il avait projeté. De toute façon, il aimait bien l’atmosphère de Notre-Dame-de-la-Mer et la cuisine de Laura.

Une sonnerie étouffée mais distincte fit soupirer Alix. Elle fouilla dans son sac afin d’y pêcher son téléphone tandis que Tom, résigné, passait la commande. La soirée commençait à peine pour les gens du show-business qui trouvaient normal de joindre leur agent à toute heure. Tom attendit qu’elle termine sa conversation avant d’exiger, d’un ton sans réplique :

— Coupe-le, maintenant.

Ses mouvements d’humeur étaient rares et Alix n’eut qu’une infime hésitation avant d’appuyer sur la touche « Filtre ».

— Merci…

Il savait qu’elle profiterait de l’autoroute, un peu plus tard, pour écouter ses messages. Elle avait décidé de partir le soir même, afin de se réveiller à la campagne avec le chant des oiseaux. Cela lui offrirait aussi la possibilité de prendre son petit déjeuner avec Louis, de lui soumettre un projet de contrat, enfin de lui emprunter sa nouvelle voiture, tout ça avant l’arrivée de Laura et du reste de la famille. Elle passait presque tous ses week-ends là-bas, à moins d’un impératif professionnel, et à une certaine époque Tom avait trouvé rassurant de savoir où elle était. Après tout, il n’était jamais disponible le vendredi et le samedi, veillant personnellement sur sa discothèque ces nuits-là. Il s’y rendait vers onze heures du soir et n’en ressortait qu’à l’aube, épuisé d’avoir trop parlé, trinqué avec ses bons clients, surveillé les nouvelles têtes, réconcilié les couples, tout ça dans une musique d’apocalypse et des effets de lumière hallucinants. Alix venait parfois boire un verre, dans la salle plus calme du premier étage, avec quelques acteurs qu’elle sortait après une première. Si elle s’attardait, ce qui était rare, il lui arrivait même de danser.

— Tu as l’air soucieux, Tom…

Il supposa qu’elle se moquait de ses états d’âme mais qu’elle n’avait pas apprécié l’injonction d’éteindre son portable.

— Non. Je suis content d’être avec toi, essayons de passer une bonne soirée.

Le regard d’Alix le scrutait, insistant. Elle était trop subtile pour ne pas saisir sa lassitude. Ils arrivaient aux sept ans fatidiques, un moment délicat pour les couples. Ils avaient vieilli, ils en avaient une conscience aiguë tous les deux, et il était presque trop tard pour les projets désormais.

— À nous, dit-il gravement.

Assis de biais sur le tabouret, Louis laissa errer son regard sur les touches du Steinway. Un merveilleux piano de concert, encombrant à souhait, qui occupait le mur du fond de l’auditorium, et sur lequel il était interdit de poser quoi que ce soit d’autre qu’une partition.

Avec un soupir, il ôta ses mains du clavier. L’inspiration lui faisait défaut et il était fatigué de tâtonner. À force de composer des inepties sur commande, il avait du mal à trouver le souffle épique nécessaire. Il leva les yeux sur le portrait de Puccini qui trônait entre deux fenêtres, avec son chapeau de paille, son fume-cigarette et son col relevé.

— « Sans une mélodie fraîche et poignante, il n’est pas de musique…», cita Louis à mi-voix, de mémoire.

Jamais il n’arriverait à écrire cet opéra et, même s’il y parvenait, qu’en ferait-il ? Par quel besoin de revanche s’était-il donc mis cette idée stupide en tête ? Au moins, il était le seul à le savoir. Personne ne prendrait au sérieux un opéra signé Louis Neuville ! Signé n’importe qui, d’ailleurs, puisqu’il s’agissait d’un genre révolu. Mort. Les quelques contemporains qui s’y étaient essayé avaient produit des choses inaudibles, certainement très modernes, très élaborées, mais aussi très désagréables pour l’oreille.

Louis aurait pu – aurait dû – abandonner ce projet inepte qui ne pouvait que le ridiculiser à ses propres yeux. Quatre actes à la manière de, il était assez bon professionnel pour le faire, néanmoins ce n’était pas le but recherché. Ce qu’il voulait, désespérément, c’était composer trois heures de musique lyrique originale, dans la plus pure tradition classique des maîtres italiens. Et il n’était vraiment pas certain d’en avoir le talent. En deux ans, il n’avait guère progressé au-delà de l’ouverture qui durait neuf minutes. Tous les thèmes y étaient, pourtant, à ce rythme-là, il serait mort avant d’avoir fini de les développer. D’autant plus qu’il travaillait à l’aveuglette, avec une idée directrice mais toujours pas de livret, et qu’il s’était attaqué à un duo sans raison, juste pour le plaisir d’utiliser la tonalité sombre du si mineur.

Une lueur de phares, au-dehors, l’arracha à la contemplation mélancolique de Puccini. Jamais son père ni Laura n’auraient débarqué à minuit sans prévenir, il ne pouvait s’agir que d’Alix. Elle allait et venait à Notre-Dame-de-la-Mer comme chez elle, aussi attendit-il qu’elle le rejoigne, guettant les bruits familiers de la lourde porte d’entrée, des talons qui claquaient sur le dallage du hall.

— Tu travailles encore ? Je pensais trouver la maison endormie !

De sa démarche énergique, elle traversa la longue pièce pour venir embrasser son frère. Il lui passa un bras autour de la taille, tout en repoussant les feuilles sur lesquelles il avait griffonné quelques mesures. Pas question qu’elle jette un œil là-dessus, même si elle ne savait pas déchiffrer une partition.

— À quoi rêvais-tu ? murmura-t-elle d’une voix câline.

Curieuse de tout ce qu’il faisait, comme toujours, elle attendit en vain une réponse. Louis n’était pas décidé à se trahir. La seule fois où il avait évoqué la possibilité de composer quelque chose de plus sérieux, de se lancer dans une œuvre, elle lui avait ri au nez. Il gagnait trop bien sa vie – et elle aussi, par conséquent – pour se saborder lui-même. Son nom était trop connu et ses musiques trop populaires pour qu’il vise autre chose, à quarante ans, que la confortable réussite où elle l’avait installé. Car c’était bien elle qui lui avait ouvert cette voie, qui avait négocié ses premiers contrats et lui avait présenté tous ces réalisateurs qui, aujourd’hui, ne juraient plus que par lui. Alors, s’il y tenait vraiment, qu’il écrive donc une comédie musicale bien commerciale, pourquoi pas, quelque chose comme Starmania ou Notre-Dame-de-Paris, là elle serait d’accord et lui obtiendrait n’importe quelle grande scène parisienne. Il avait dû se fâcher pour de bon avant qu’elle abandonne cette idée, à regret, et il n’avait plus jamais abordé le sujet.

— Je t’ai apporté les scénarios du feuilleton dont nous avions parlé, annonça-t-elle en se redressant.

Il leva la tête vers elle, sur le point de protester, mais elle lui mit un doigt sur la bouche.

— Attends ! Lis d’abord, on en discutera après. Et ne me dis pas que tu méprises la télévision !

C’est un gros budget, ils veulent ce qui se fait de mieux et ils sont prêts à payer pour ça…

Étouffant un soupir agacé, il quitta son tabouret.

— Oh, ne me fais pas le coup de l’artiste incompris ! s’écria-t-elle gaiement.

— Tu l’entends, cette hyène ? demanda-t-il au portrait de Puccini.

— Il n’était pas sourd, lui ?

— Non, c’était Beethoven, ne te fais pas plus bête que tu n’es. Je vais me coucher, pas toi ?

— Si, si…

Pour accompagner sa sœur, il négligea l’escalier à vis qui partait de l’auditorium et conduisait directement chez lui. Côte à côte, ils longèrent les grands couloirs desservant les pièces de réception, s’engagèrent ensemble dans l’escalier d’honneur. Marianne l’avait fait recouvrir d’une moquette rouge, tendue par des barres de cuivre, pour amortir les chutes de Frédéric. Mais il y avait bien longtemps, à présent, que le jeune homme ne descendait plus sur la rampe et ne ratait plus aucune marche. Les travaux n’ayant jamais été tout à fait finis, quelques détails restaient çà et là en attente, depuis huit ans, en particulier les interrupteurs de porcelaine qui dataient d’une autre époque.

— Bonne nuit, Louis, chuchota Alix quand elle fut devant sa porte.

Il lui effleura la joue d’un geste tendre avant de s’éloigner vers l’autre bout de la maison. Ce qui avait été autrefois une vaste salle de jeux, au-dessus de l’ancien jardin d’hiver, était devenu sa chambre. Celle qu’il avait occupée, enfant, était désormais dévolue aux deux filles de Laura, Sabine et Tiphaine, mais ni ses sœurs ni son père n’avaient changé leurs habitudes. Frédéric, lui, avait essayé successivement toutes les chambres disponibles lorsqu’il s’était considéré assez grand pour s’éloigner de papa. Depuis quelques mois, il s’était enfin fixé au bout de la galerie, face à ses tantes, dans une drôle de pièce en forme de trapèze qui disposait de sa propre salle de bains. Père et fils ne risquaient pas de se gêner durant la semaine, ne se croisant même pas dans les couloirs. Un jour ou l’autre, Frédéric ramènerait des filles. Il avait commencé à poser quelques questions, l’air ingénu et le regard fuyant. Louis s’était lancé dans des explications trop détaillées, puis il avait rempli de préservatifs toutes les armoires à pharmacie de la maison. Son petit garçon, son gros bébé, n’allait pas tarder à se poser en rival, et il avait du mal à l’admettre. Déjà, il n’arrivait plus à remporter une seule passe d’armes quand ils se mesuraient au fleuret, ni à suivre le rythme de l’adolescent les rares fois où ils couraient ensemble dans la campagne. Combien de temps leur restait-il à partager avant que Frédéric ne rejoigne une faculté parisienne ? Et, après…

Louis demeura immobile quelques instants près de son lit, perdu dans ses pensées. Était-ce la disparition dramatique de Marianne qui l’avait empêché d’aimer, depuis huit ans ? La crainte de heurter Frédéric ? Ou la désapprobation systématique de sa famille, Alix en tête, à chacune de ses velléités d’aventure ? Non, c’était plutôt la musique qui le maintenait en marge du monde, qui l’enfermait dans la solitude, qui l’empêchait de regarder autour de lui. Du moins il préférait le croire.

Il laissa tomber un à un ses vêtements sur le sol, soudain très fatigué. La vie ne lui avait pas donné ce qu’il en attendait. Ni ce dont il avait rêvé, enfant, ni ce qu’il avait espéré par la suite. Lors des projections privées, dans les salles de cinéma, il recevait souvent son lot de louanges quand on félicitait les acteurs et le metteur en scène. Eux d’abord. Le film, il n’y prenait qu’une part relative, un rôle de soutien, de faire-valoir. Rien à voir avec les salles de concert où il s’était imaginé dirigeant une de ses créations. Ce qu’il aurait pu composer si on avait bien voulu le payer pour ça. Ou seulement reconnaître son talent. L’échec subi à Londres, cinq ans plus tôt, restait cuisant. Public poli et clairsemé, critiques boudeurs pour cette symphonie qui lui avait demandé onze mois de travail et qu’il avait cru magistrale. D’autant plus que le Philharmonique s’était montré à la hauteur en se laissant conduire exactement comme il le voulait. Un moment fabuleux, tant qu’il avait duré, atroce après le dernier accord. En tout cas une expérience qu’il n’était pas près de renouveler. Le seul article paru en France, dans une revue spécialisée, laissait entendre avec cynisme que Louis Neuville avait tout intérêt à retourner au monde de l’image, où il pourrait sans doute se rendre plus utile. Louis connaissait le signataire et il était déterminé à aller lui mettre son papier sous le nez et son poing dans la figure. Il avait fallu toute l’énergie d’Alix pour l’en empêcher.

Alix… Son bon ange et son démon, veillant sur la carrière qu’elle avait choisie pour lui. Il s’était incliné, avait abandonné ses chimères, au moins en apparence, afin de ne pas se ridiculiser dans un monde qui ne voulait pas de lui. Ses droits d’auteur prouvaient assez qu’il était doué pour susciter l’émotion et pour vivre de sa musique, quelle qu’elle soit. Pourquoi ne s’en contentait-il pas ?

Il s’assit sur son oreiller, attentif au silence quasi parfait de la maison autour de lui. Frédéric dormait sûrement, Alix aussi. Demain, presque toutes les chambres seraient occupées : il n’était pas seul au monde. Un nouveau week-end venait de commencer, et il n’y avait aucune raison de ne pas s’en réjouir.

OceanofPDF.com