L'Homme De Leur Vie
Chapitre 5
Quelle que soit son envie de passer une soirée avec France, Louis ne voulait ni l’imposer à Frédéric ni laisser ce dernier tout seul. Il s’était toujours débrouillé pour être très présent aux côtés de son fils et souhaitait ne rien changer à leurs habitudes. Compréhensive mais inquiète, France dut attendre plus d’une semaine avant qu’il l’invite à dîner, un mardi soir où Frédéric avait prévu de sortir.
Ces quelques jours sans aucune nouvelle de lui l’avaient beaucoup angoissée, jusqu’à ce qu’elle reçoive des fleurs accompagnées d’une carte de visite qu’il s’était contenté de signer. Elle aurait pu l’appeler, puisqu’il lui avait donné ses numéros personnels, mais elle préféra attendre qu’il se manifeste, quitte à connaître quelques insomnies. Elle le savait très occupé, fréquemment à Paris dans la journée, ou alors enfermé dans son auditorium, et elle avait peur de mal tomber. Sans compter la crainte de le trouver indifférent. Les fleurs ne prouvaient rien, à part une bonne éducation, et il fallut l’intonation tendre de sa voix, quand il lui téléphona enfin, afin qu’elle se sente un peu rassurée.
Il proposa de venir la chercher chez elle, ce qu’elle n’accepta qu’à contrecœur, incapable d’inventer un prétexte pour refuser. Quand il sonna, elle laissa Romain ouvrir et l’accueillit dans le petit living, guettant sa réaction. Mais Louis était imprévisible et il n’accorda pas la moindre attention au décor de l’appartement. Souriant, décontracté, il s’assit tout naturellement sur l’accoudoir du canapé, attendant qu’on lui offre à boire. Et quand France lui eut mis dans la main un verre de muscadet, il se lança gaiement dans une discussion avec Romain. Il voulait savoir qui était son professeur de guitare, comment l’idée de former un groupe lui était venue, où ils jouaient. Dix minutes plus tard, il promettait à l’adolescent de lui trouver une salle. Rien de plus facile, il s’adresserait à la mairie de Jeufosse ou à celle de Bonnières, c’était normal d’encourager les jeunes, surtout quand ils ne massacraient pas leurs instruments ! Romain, aux anges, lui posa toutes sortes de questions jusqu’à ce que France décide qu’il était temps de partir. En embrassant son fils, elle lui adressa un clin d’œil complice, tout heureuse de la simplicité avec laquelle il semblait accepter l’intrusion de Louis dans leur vie.
Ils dînèrent dans un restaurant qu’elle ne connaissait pas, à trente kilomètres de là, puis sans lui demander son avis il la ramena directement à Notre-Dame-de-la-Mer. Le souvenir de leur première nuit le rendait très impatient, presque nerveux, il ne s’en cachait pas, et à peine furent-ils dans sa chambre qu’il commença à la déshabiller. Il avait trop souvent pensé à elle, ces derniers jours, heureux ou exaspéré selon les moments, en tout cas très surpris d’être en proie à une idée fixe. Aucune femme ne lui avait jamais inspiré un désir d’une telle intensité et, à force d’y réfléchir, il finissait par se demander s’il ne s’était pas comporté comme un petit garçon avec toutes les autres. Depuis Marianne, il avait connu un certain nombre d’aventures, auxquelles il avait pris plaisir malgré leur brièveté ; des moments agréables où il s’était senti assez sûr de lui pour ne pas se poser de questions. Mais France était différente, elle l’emmenait sur d’autres terrains, suscitait des émotions plus troubles qu’il avait ignorées jusque-là.
Dès qu’il toucha sa peau, qu’il la prit dans ses bras, il sut qu’il n’avait pas seulement envie d’elle mais aussi besoin d’elle. Une nécessité qui risquait de l’entraîner très loin. La tenant par les épaules, il s’écarta un peu pour la contempler, des pieds à la tête. Qu’avait-elle de plus ? De si extraordinaire ? Elle n’était pas Messaline, non, il devinait qu’elle agissait plus d’instinct que d’expérience, cependant elle le bouleversait au-delà de toute mesure. Il laissa glisser ses mains jusqu’aux seins qu’il caressa doucement sans qu’elle bouge, sans qu’elle ferme les yeux, son regard bleu rivé au sien.
— Papa ! répéta Frédéric un peu plus fort.
Louis émergea brutalement du sommeil. Son réveil indiquait sept heures quarante-cinq. Il s’était recouché après avoir raccompagné France à six heures, et il se sentait mort de fatigue.
— Mon scooter est en panne, tu peux me conduire au lycée ?
En général, son père était très matinal ; c’était lui qui venait le tirer du lit chaque matin.
— Tu m’accordes cinq minutes ? murmura Louis en s’asseyant.
Les draps étaient tout chiffonnés, un des oreillers avait disparu et devait traîner par terre.
— Je te prépare du café ? proposa l’adolescent.
— Oui, s’il te plaît.
Il se leva pour gagner la salle de bains, suivi par le regard songeur de Frédéric. Quand il le rejoignit à la cuisine, douché et rasé, ses clefs de voiture à la main, il semblait avoir retrouvé un peu d’énergie.
— Tu fais la foire, on dirait ? lui lança son fils en lui tendant une tasse.
— Tu crois que je ne devrais pas ? Viens, tu vas être en retard…
Ils s’engouffrèrent dans l’Alfa Romeo. Louis démarra aussitôt tandis que Frédéric actionnait la télécommande du portail.
— Qu’est-ce que tu as comme cours, ce matin ?
— Deux heures d’histoire, une de bio. Rien avec Mme Capelan, rassure-toi, je ne pourrai pas comparer vos cernes !
— Fred !
— Ben quoi ? C’est sujet tabou ?
— Non, non…
Au stop qui protégeait l’accès à la nationale, ils échangèrent un bref coup d’œil, et Frédéric adressa un sourire mitigé à son père.
— Tu viendras me chercher, à onze heures ?
Son mercredi après-midi était rarement employé à autre chose qu’à paresser devant la télévision.
— Bien sûr, répondit Louis, et je t’emmène déjeuner à Paris avec moi. Il faut que je passe voir Alix, elle m’a laissé un message comminatoire sur le répondeur, hier soir. Au fait, à quelle heure es-tu rentré ?
— Un peu avant toi, en tout cas il n’était pas minuit.
— Je déteste te savoir tout seul sur les routes, tard le soir. C’est quoi, ta panne ?
— Aucune idée. Il faudra que tu le portes chez le garagiste.
Le ton de l’adolescent était boudeur, presque agressif. Louis remonta l’avenue de tilleuls qui menait au lycée, s’énervant derrière un car scolaire qui l’empêchait d’avancer.
— Arrête-moi là ! intima Frédéric. Pas la peine d’aller promener cette bagnole sous le nez de tout le monde, je me fais traiter de facho…
Au moment où il allait descendre, Louis le saisit fermement par le bras.
— Parle-moi sur un autre ton, tu veux ?
Frédéric se dégagea, faillit répondre quelque chose de désagréable mais se reprit juste à temps et marmonna :
— Excuse-moi. À tout à l’heure, p’pa.
Louis le regarda traverser avant de redémarrer. Il fallait qu’il se décide à avoir une conversation avec lui. De toute évidence, son fils n’appréciait pas sa liaison avec France, peut-être à cause de Romain, peut-être pour une autre raison, plus obscure, qui concernait sa mère malgré tout ce qu’il pouvait prétendre à ce sujet.
Lorsqu’il fit demi-tour sur le parking du lycée, Louis constata qu’effectivement un certain nombre de jeunes suivaient sa voiture du regard ou la montraient du doigt. Qu’est-ce qu’il aurait fallu qu’il conduise pour que Frédéric se sente comme les autres ? Il portait pourtant les mêmes jeans, les mêmes pulls, les mêmes chaussures ! Toute cette génération était donc fondue dans un moule où personne ne devait se faire remarquer sous peine d’exclusion ?
Rentré chez lui, il appela le garagiste afin qu’il vienne chercher le scooter, puis Alix dont les lignes étaient évidemment occupées. Ensuite il essaya de composer, durant plus d’une heure, mais finit par jeter toutes les pages qu’il avait griffonnées. Découragé, il alla se refaire du café, mit machinalement un peu d’ordre dans la cuisine. Il avait sommeil et il faillit téléphoner à France, pour le plaisir de lui dire bonjour, pourtant il raccrocha avant la première sonnerie. S’il ne restait pas très vigilant, il tomberait amoureux. Et il ne voulait pas confondre une attirance physique, même violente, avec des sentiments. Il s’était bien gardé jusque-là de prononcer des mots trop tendres. Même s’il en avait éprouvé l’envie, en particulier pendant qu’elle somnolait contre lui, juste avant l’aube, il avait ravalé de justesse une déclaration intempestive.
À onze heures, il récupéra son fils qui paraissait de meilleure humeur, tout heureux d’avoir obtenu la moyenne à son dernier contrôle d’histoire. Une fois sur l’autoroute, Frédéric annonça qu’il allait s’inscrire à l’auto-école pour prendre des leçons afin de pouvoir pratiquer la conduite accompagnée.
— Dès que j’aurai le code, tu le feras savoir à ton assureur, qui ne peut pas s’y opposer ni augmenter ta prime. À partir de là j’ai le droit de prendre le volant, tant que tu restes à côté de moi. Génial, non ?
— Horrible, oui ! protesta Louis. Je ne peux pas supporter de me faire conduire. Quant à cette voiture, que tu critiques à plaisir, elle n’est vraiment pas faite pour un débutant, tu vas la flanquer dans le premier arbre venu.
— Désolé, mais tu n’as pas le choix, c’est statistiquement prouvé : les jeunes ont beaucoup moins de problèmes au permis, et surtout beaucoup moins d’accidents, après deux ans de conduite accompagnée.
— Tu me crucifies, je vais mourir de peur.
— Pourquoi ? Quand tu fais la course avec Alix, tu crois que je ne balise pas ?
— C’est arrivé une seule fois, Fred !
Une fois de trop et il s’en était voulu, mais il devenait enragé dès qu’il se mesurait à sa jumelle sur une route.
— On déjeune au Fouquet’s, ça te va ? demanda Louis en se garant avenue George-V.
— T’as pas moins…
— Ah, ça ne t’amuse pas non plus ? Parfait, je connais un bistro par là.
Frédéric n’avait aucune envie de se retrouver dans un restaurant où des tas de gens, célèbres ou pas, viendraient les saluer et interrompre leur conversation. Cet aspect de la vie de son père le déconcertait, l’intimidait. Les rares fois où il l’accompagnait à une première ou à un cocktail, il était toujours mal à l’aise. Dans ces cas-là, Louis affichait un sourire artificiel et un regard absent, comme s’il regrettait le temps perdu à d’inutiles mondanités, jusqu’à ce qu’il se décide à fausser compagnie à tout le monde. Et ils se retrouvaient, très contents d’eux, en tête à tête au fond d’un troquet quelconque.
Dans une petite rue adjacente, beaucoup plus calme, Louis désigna à Frédéric la devanture d’une brasserie.
— On y mange bien, et à cette heure-ci on devrait avoir de la place…
Ils furent installés à une table tranquille, près de la vitre, et commandèrent une côte de bœuf saignante accompagnée d’un sancerre rouge. Quand Louis sortit son paquet de cigarettes, Frédéric lui en réclama une.
— Sers-toi. Mais tu ne devrais pas fumer, je suis un mauvais exemple.
— Ce n’est pas toi. On fume tous, au lycée !
— Alors, pourquoi tu n’en achètes pas ? Je ne te donne pas assez d’argent de poche ?
C’était une question, pas un reproche, et Frédéric sourit.
— Si, papa.
— Tu sais, je ne suis pas toujours certain de bien t’élever, Fred…
Louis avait baissé la voix, dans une intonation tendre. Il dévisageait son fils avec insistance, presque curiosité.
— Et la drogue, tu y touches ?
— Non, pas souvent.
— Qu’est-ce que ça veut dire, pas souvent ? Où mets-tu la limite ? Un joint, dix, cinquante ?
Le ton restait calme mais Frédéric sentit venir l’orage et il choisit de riposter.
— Et toi, à mon âge, jamais ? Le pétard, c’est uniquement dans les soirées, on ne peut pas faire autrement ou on passe pour un taré.
— Bien sûr ! C’est comme pour l’alcool, je suppose ?
— Tu veux que je boive du jus d’orange et que je mâche du chewing-gum ? ironisa Frédéric. On n’est pas des petits saints, papa ! Et personne n’échappe à la règle. Tiens, ce cher Romain, cet excellent guitariste, je l’ai déjà vu complètement défoncé, et moi je ne vais jamais jusque-là !
Il en avait parlé le premier, l’air buté et prêt à l’affrontement, parce qu’il l’avait sur le cœur.
— Très bien, dit doucement Louis, c’est justement de ça que je veux discuter avec toi.
— Romain ?
— Non, France.
— Oh, tu vis comme tu l’entends, ça te regarde !
— Oui, c’est certain.
La côte de bœuf refroidissait et Louis mâchonna distraitement une bouchée.
— Je ne veux pas te perturber, ni te faire de la peine, finit-il par déclarer.
— Pourquoi, ça y est, t’es piégé ? Tu es amoureux d’elle ?
— Non ! répondit Louis trop vite, sur la défensive.
— Ben, ça va pas tarder… Je te fais pas une scène de jalousie, là, mais son fils, je peux vraiment pas l’encadrer. Alors, que tu te mettes en quatre pour ce mec…
— Moi ?
— Tu t’imagines bien que ça a fait le tour du lycée ce matin ! Tu leur as trouvé une salle, non ? Les nouvelles vont vite, t’as pas idée ! C’est le premier truc que m’a annoncé Richard en arrivant, et je n’étais même pas au courant, j’avais l’air malin !
— Richard ? Ton copain qui joue de la batterie ?
— Oui, il fait partie de ce groupe minable et, à ce train-là, ce ne sera bientôt plus mon copain ! Bref, ils répétaient hier soir, alors ils n’ont parlé que de ça, excités comme des puces. Tu ne te rends pas compte de ce que tu représentes pour des petits cons comme eux…
L’appétit définitivement coupé, Louis repoussa son assiette tandis que Frédéric continuait à dévorer, imperturbable.
— J’ai… Oui, j’ai promis de… Mais qu’est-ce que ça peut te faire, Fred ?
Son fils leva la tête, le considéra avec une espèce de rage contenue. Ils avaient exactement le même regard sombre, presque noir, et celui de Frédéric n’était pas tendre.
— Il n’a qu’à se débrouiller tout seul ! C’est pas parce que sa mère couche avec toi…
— Arrête.
De nouveau, il ne vit plus que les cheveux de son fils qui s’attaquait à ses frites. Le conflit entre Frédéric et Romain avait l’air plus sérieux que prévu et n’allait pas simplifier les choses. Louis soupira, reprenant soudain conscience de toute sa fatigue due au manque de sommeil. Pourtant, s’il avait pu choisir, il serait retourné dans les bras de France le soir même. « Piégé », oui, c’était sans doute le mot juste.
— On prendra le café chez Alix, dit-il en attirant l’attention d’un serveur pour obtenir l’addition. Je vais voir ce qu’elle me veut et puis on rentre, ton cours d’escrime est à quatre heures.
Il oubliait rarement les obligations de Frédéric, qui se sentit soudain très égoïste.
— Je peux prendre un train, si tu as des trucs à faire ? proposa-t-il.
— Pas la peine. Je ne pense pas qu’Alix nous garde longtemps, et j’espère surtout qu’elle a une bonne raison de m’avoir fait venir !
L’agence était assez proche pour qu’ils s’y rendent à pied, heureux de la douceur du temps et marchant au même rythme. Frédéric ressemblait à Louis au même âge, mince, épargné par l’acné, capable de passer du rire à la mélancolie en un instant. À cette époque-là, Alix regardait Louis comme son dieu. Quand elle avait une peine de cœur, elle venait la lui raconter aussitôt, s’asseyait en tailleur au bout de son lit, attendant qu’il lui explique ce que les garçons avaient dans la tête et dans le ventre. Elle se trouvait déjà trop grosse, en tout cas trop innocente, et elle exigeait d’être rassurée. Initiée, aussi. Ils avaient longtemps pris leur bain ensemble, jusqu’à ce que Grégoire, pourtant très libéral, s’en offusque. Mais les jumeaux ne faisaient rien de mal, leur affection réciproque n’était pas malsaine, ils étaient seulement en osmose, deux moitiés d’un tout qui excluait volontiers le reste du monde. Un peu avant seize ans, Louis avait connu sa première expérience et Alix ne lui avait pas adressé la parole pendant une semaine. Ensuite elle s’était trouvé un petit copain pour franchir le pas, elle aussi.
— Je crois qu’on a dépassé l’immeuble, constata Frédéric en s’arrêtant.
Tiré de sa rêverie, Louis regarda autour de lui puis fit demi-tour. Ils gagnèrent la bonne porte, montèrent au deuxième étage en négligeant l’ascenseur et se retrouvèrent dans le hall de l’agence où la secrétaire se précipita sur eux.
— Ah, monsieur Neuville ! Alix vous attend, elle est survoltée, vous allez avoir la surprise du siècle, venez !
Frédéric les suivit, frustré de ne pas pouvoir détailler les deux superbes jeunes femmes qui discutaient près de la fontaine d’eau fraîche.
— Tiens, mon neveu ! s’écria Alix. Je suis ravie que tu sois là, mon chéri, tu connaîtras la nouvelle plus vite !
Elle les poussa vers les fauteuils, retourna s’asseoir à son bureau et attendit que la secrétaire ait refermé la porte. D’un geste théâtral, elle désigna un dossier qu’elle ouvrit, rayonnante.
— Tu sais ce que c’est ? demanda-t-elle à Louis. Eh bien, c’est la chance de ta vie ! Et c’est moi qui me suis arrangée pour t’obtenir ça, il y a des semaines que j’y travaille…
Elle saisit une feuille, la brandit sous le nez de son frère.
— Qu’est-ce que tu lis, là ? U-ni-ver-sal… Tu ne rêves pas, Universal Studios ! Hollywood, tu te rends compte ? J’ai eu la confirmation hier, les fax sont arrivés juste après, car ce sont des gens de parole, c’est toujours un plaisir de travailler avec eux. Tu comprends pourquoi je ne pouvais pas t’apprendre ça par téléphone ! Non, je voulais voir ta tête en direct, c’est ma récompense. Alors ? Qu’en dis-tu ?
— J’ignore toujours de quoi tu parles, fit-il remarquer patiemment.
— Du contrat que t’offrent les Américains ! Ils ont été subjugués par la bande originale de Soleil couchant, et c’est toi qu’ils veulent. Un musicien français, ça les charme, et ils y tiennent tellement que je les ai obligés à dérouler le tapis rouge. Des conditions inouïes, mais tu sais que la loi sur la propriété intellectuelle n’est pas la même chez eux, alors ils sont obligés de payer cash et ça va chercher loin ! Tu pars le… attends… oui, le 28, c’est dimanche prochain, je sais, c’est un peu rapide, tant pis. Je m’occupe de tes billets. Ils t’ont réservé une suite au Marmont Hôtel, un palace en faux style normand, tu ne seras pas dépaysé, c’est sur Sunset Boulevard, évidemment. Tu es censé rester quinze jours là-bas, dans un premier temps… Oh, Louis, tu vas adorer Los Angeles !
Abasourdi, il la regardait en silence et ce fut Frédéric qui siffla entre ses dents avant de murmurer, d’un ton extasié :
— C’est fabuleux…
Alix jeta un bref coup d’œil à Louis, qui restait muet. Comme elle le connaissait par cœur, elle se hâta d’enchaîner :
— Il s’agit d’un film policier à gros budget. Très gros ! Le tournage vient juste de démarrer, ils te passeront les rushes au fur et à mesure. Je sais que tu te débrouilles en anglais mais je te fais traduire le scénario, tu auras de la lecture dans l’avion. Si tu t’y prends bien avec eux, c’est la gloire assurée !
Se tournant vers Frédéric elle ajouta, plus tendrement :
— Quant à toi, tout est prévu, on se relaiera avec Laura et Hugues pour que tu ne sois pas seul. Sans compter ton grand-père qui s’est déclaré volontaire dès qu’il a su ! On ne va pas te lâcher, mon amour, on ira jusqu’à te faire réciter tes leçons. Et si tu as envie de connaître l’Amérique un jour, encourage ton père à faire carrière là-bas, aujourd’hui c’est à sa portée.
Elle se décida à marquer une pause, prenant l’attitude de quelqu’un qui attend des félicitations, mais il n’y eut qu’un silence pesant.
— Alix… Pourquoi n’en avons-nous jamais discuté ensemble ? dit enfin Louis.
Ses mâchoires crispées faisaient saillir les muscles de son visage dont l’expression était hostile.
— C’est un trop gros morceau, Louis, je ne voulais pas te décevoir.
Elle lui tendit plusieurs feuilles qu’il examina sans un mot, la tête penchée, pendant qu’elle en profitait pour échanger un clin d’œil avec Frédéric.
— Ils mettront à ta disposition un studio d’enregistrement comme tu n’en as jamais vu, et un piano haut de gamme dans le salon de ta suite ! Qu’est-ce que tu veux de plus ? La fanfare à l’aéroport ? Des pom-pom girls ?
Le ton ironique, l’air conquérant, elle provoquait Louis pour qu’il réagisse enfin.
— Très bien, articula-t-il lentement, je te remercie, mais je ne…
— Il n’y a pas de « mais » ! hurla-t-elle en frappant du poing sur son bureau. Je te préviens, Louis, si tu refuses cette chance, tu peux te chercher un autre agent !
Les yeux étincelants de rage, elle s’était levée.
— Papa, tu rigoles ou quoi ? intervint Frédéric d’une voix mal assurée.
S’interposer entre les jumeaux nécessitait un certain courage, mais l’attitude de son père le contrariait beaucoup. Au lieu de sauter de joie, de réclamer du champagne et de congratuler sa sœur, il gardait un air buté que Frédéric lui avait rarement vu.
— Je ne veux pas qu’on décide pour moi, Alix, je ne suis pas une de ces petites comédiennes à qui tu ménages des surprises pour les faire battre des mains ! Les projets qui me concernent, j’ai le droit de les connaître avant tout le monde. Tu n’as jamais voulu comprendre que créer, ce n’est pas interpréter. À moi, il ne me suffit pas d’apprendre un rôle par cœur, il faut que je l’invente de toutes pièces, ça fait une sacrée différence, et je ne suis pas forcément inspiré. Tu m’expédies aux États-Unis, que ça me plaise ou non, comme si j’étais ton cheval de course ! Je suis censé faire mes preuves en deux semaines, composer à la demande exactement ce qu’ils attendent, la touche d’exotisme français en plus ?
— Ah, tu as la trouille, c’est tout ? Je n’aurais jamais cru ça de toi ! Ronronner ici, sur des feuilletons de merde, tu trouves que c’est plus tranquille ?
— C’est toi qui m’as poussé à accepter ce feuilleton ! Dieu sait que ce n’est pas mon ambition !
— Non ? Alors c’est quoi, au juste ? Tu veux écrire Manon Lescaut, Faust, Carmen ? Pas de bol, mon pauvre, c’est déjà pris ! Et rien ne te dit que tu saurais le faire, tu délires ! Tu te prends pour qui, à la fin ? Réveille-toi un peu, atterris !
Le mouvement qu’il eut pour se mettre debout fut d’une telle brutalité que Frédéric se tassa dans son fauteuil. Alix, elle, ne fit pas un pas en arrière quand Louis marcha sur elle.
— Tu es un vrai vautour, ma chérie, articula-t-il d’une voix glaciale. Et tu as raison, c’est un pont d’or qu’ils nous font… à tous les deux ! Tu vendrais père et mère, hein, tu t’en fous ?
La gifle partit si vite et si fort qu’il n’eut pas le temps d’esquiver. À quinze ans, il la lui aurait rendue, elle le savait, mais il en avait quarante et son fils était assis derrière lui, il ne pouvait pas se donner en spectacle. Consternée par son geste malheureux, elle le saisit aussitôt par les épaules.
— Excuse-moi… Tu me rends malade. Ma commission là-dessus, je te l’abandonne volontiers mais vas-y, je t’en supplie, ne rate pas ça…
Brusquement attendri, il lui passa un bras autour de la taille et elle s’abattit contre lui. Le nez dans sa chemise, elle ajouta :
— Tu n’auras peut-être jamais une autre occasion, Louis. Fais-le !
— Oui, bien sûr…
Elle releva la tête, le dévisagea pour être certaine qu’il était sérieux, et découvrit la marque rouge, bien nette, sur sa joue.
— Désolée d’avoir perdu mon sang-froid, marmonna-t-elle. J’ai cru que tu allais refuser.
S’éloignant de lui, elle s’adressa à Frédéric qui n’avait pas bougé.
— Toi, tu n’as rien vu, rien entendu. C’est un calvaire d’avoir des frères et sœurs, tu es bienheureux d’être fils unique !
Les mains dans les poches de son jean, Louis paraissait calme mais il était toujours debout, comme pressé de partir.
— On réglera les détails samedi si tu veux, proposa Alix. Je t’aiderai à faire tes bagages. Ton passeport n’est pas périmé ?
— Non.
Il voyageait souvent à travers l’Europe, de préférence en train, enregistrant à Prague, à Sofia ou ailleurs, capable de filer à Londres ou à Madrid pour le seul plaisir d’écouter un concert, mais il ne se plaisait vraiment que chez lui, Alix ne l’ignorait pas.
— Je suis contente pour toi, Louis, affirma-t-elle avec un regain d’assurance.
— Moi aussi, papa, murmura Frédéric en se levant à son tour.
La scène qui venait de se dérouler le laissait éberlué, presque choqué.
— Sauvez-vous, j’ai une montagne de travail ! dit gaiement Alix.
Louis l’embrassa, apparemment sans rancune, et sortit le premier.
Après son divorce, Antoine avait gardé le pavillon qui était désormais meublé de façon spartiate, comme s’il avait voulu effacer toute trace de France. Il se remettait mal de son absence, et il avait beau la maudire, elle lui manquait. Un week-end sur deux, invariablement, il recevait Romain et tenait à passer avec lui la soirée du samedi pour discuter. Il ne voulait pas perdre son fils de vue, c’était louable, mais il ne s’apercevait pas de la contrainte qu’il lui imposait. Si Romain avait une sortie importante, il devait négocier sa liberté longtemps à l’avance, et remplacer le dîner perdu un autre soir de la semaine.
Romain aimait bien son père, même s’il préférait sa mère avec qui il se sentait plus à l’aise. En particulier pour tout ce qui touchait à ses loisirs. Antoine n’avait jamais apprécié qu’il passe des heures sur sa guitare, pour lui c’était du temps perdu. Les études, le sport, le ciné et les copains, tout ça, il comprenait, et il avait accepté sans peine les cours de solfège, quelques années plus tôt. Mais sans imaginer l’importance qu’allait prendre la musique dans la vie de son fils.
Enseignant dans le même lycée que France, Antoine la croisait souvent, se contentant de la saluer de loin, alors que s’il apercevait Romain il allait toujours vers lui pour lui dire quelques mots. Vis-à-vis de tous ses collègues, il avait souffert d’être celui qu’on quitte, qui se retrouve seul comme un idiot, mais il avait fait front. Il avait d’abord réclamé la garde de Romain, sans l’obtenir, et s’était senti encore plus frustré. Toutefois, le pire, qu’il n’aurait avoué à personne, avait été la solitude des nuits, le corps de France qu’il cherchait à côté de lui. Il l’avait aimée sincèrement, s’était considéré comme un bon mari, avait souvent pris beaucoup de plaisir avec elle, et n’arrivait toujours pas à comprendre ce qui l’avait poussée à partir.
Il tendit une bière décapsulée à Romain, lui tapota le genou affectueusement.
— J’ai acheté de quoi faire un barbecue pour ce soir, j’espère que ça te fait plaisir. Alors, quoi de neuf ?
Depuis cinq minutes, l’adolescent se demandait s’il devait parler à son père, sans parvenir à se décider.
— Au lycée, tout va bien ? Tu n’as pas besoin d’un coup de main ? J’ai vu tes notes, c’est correct. Mais ne néglige pas le français, hein ! Tu en seras débarrassé l’année prochaine, et je suis sûr que tu vas adorer la philo.
Antoine versa sa bière dans un verre, contempla la mousse. La porte donnant sur le jardin était ouverte et il releva la tête pour désigner les plates-bandes.
— Tu as vu ça ? Je me suis donné un mal de chien !
Il adorait planter des fleurs, biner et bêcher, arracher les mauvaises herbes.
— Si tu veux en cueillir pour ta mère avant de partir, demain… À propos, elle va bien ?
— Oui, très. Je…
Romain hésita encore une fois, puis trouva le courage de débiter, d’une traite :
— Elle sort un peu, ces temps-ci, je suis content pour elle. Je crois qu’elle a rencontré quelqu’un.
Autant que son père l’apprenne par lui car il était certain que cette nouvelle lui serait désagréable.
— Quelqu’un ?
Le mépris cinglant d’Antoine donna raison à Romain. D’ici à ce qu’il ait l’occasion de voir sa mère, son père serait calmé. En attendant, s’il devait se mettre en colère, autant qu’il le fasse loin d’elle. Après tout, ils étaient divorcés officiellement, chacun avait le droit d’agir comme bon lui semblait sans que l’autre en prenne ombrage.
— Quelqu’un qu’elle a eu le culot de te présenter ? s’indigna Antoine. Elle ne manque pas d’air !
Qu’elle te laisse donc en dehors de ses petites histoires.
Abandonnant sa chaise, il sortit, et Romain se résigna à le suivre sur la terrasse. Il le vit verser du charbon de bois dans le barbecue, avec des gestes énervés.
— Et à quoi il ressemble, ce type ? Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?
Ces questions-là, Romain les avait prévues aussi. Il repensa à la réponse de sa mère, quand il lui avait demandé la même chose. « Beau mec », avait-elle déclaré d’un air extasié. C’était exactement ce qu’il ne fallait pas dire, bien entendu. Et le mot de compositeur était tout aussi périlleux.
— La quarantaine. Normal.
— C’est quoi pour toi, « normal » ? Blond, brun ? Grand, petit ?
— Sans importance, papa.
La voix posée de son fils rappela Antoine à l’ordre.
— Bon, je m’en fous, tu as raison, grogna-t-il.
C’était faux, archifaux, et ça devait se voir.
L’idée d’un homme faisant l’amour avec France était odieuse, mais il parvint à se reprendre, à changer de sujet.
— Tu veux bien aller chercher les grillades, dans le frigo ?
Romain lui sourit gentiment et se dépêcha de disparaître. Le pire était passé. Un jour ou l’autre, il faudrait bien donner quelques détails, des précisions qui feraient souffrir son père, c’était inévitable. Louis Neuville représentait exactement ce qu’il détestait. Un artiste gravitant dans le milieu du show-business, gagnant beaucoup d’argent avec quelque chose d’aussi futile que la musique, ça n’allait pas lui plaire. Dommage, parce que c’était ce qui pouvait arriver de mieux à sa mère, Romain en était persuadé. Elle était métamorphosée depuis qu’elle connaissait Louis. Et c’était compréhensible, ce type était plutôt sympathique, tout comme l’ambiance qui régnait chez lui.
Un peu inquiet, Romain s’arrêta au milieu de la cuisine. Est-ce qu’il n’était pas en train de trahir son père en acceptant si facilement la présence d’un autre homme ? Est-ce qu’il ne reniait pas tous les principes qu’Antoine avait essayé de lui inculquer ?
Découragé, il haussa les épaules. Se sentir coupable n’arrangerait rien. Il ne pouvait pas s’empêcher d’admirer le talent de Louis, ni de rêver qu’un jour la musique le ferait vivre lui aussi. Tout cela ne lui faisait pas moins aimer son père et, pour le moment, personne ne lui demandait de choisir.
Durant presque tout le dîner du samedi soir, il ne fut question que du départ de Louis. Grégoire se réjouissait bruyamment, tout heureux de prédire à son fils un avenir de gloire et de paillettes outre-Atlantique. Alix se tenait à peu près tranquille, discrète pour une fois, mais néanmoins ravie d’avoir remporté la victoire. Sabine et Tiphaine s’étaient appliquées à dresser toute une liste de choses que leur oncle devait impérativement rapporter, lui faisant jurer qu’il irait passer au moins une journée à Disneyland.
Assise entre Louis et Hugues, France se taisait. Ce voyage imprévu la contrariait, même si elle avait prétendu le contraire. Quinze jours d’absence, au début d’une relation fragile, représentaient un risque évident. Bien sûr, il avait beaucoup insisté pour qu’elle passe cette dernière soirée chez lui, surtout quand il avait appris que Romain était chez son père pour le week-end, pourtant elle ne parvenait pas à se sentir rassurée.
— Si tu loues une voiture, fais attention, recommanda Alix, la vitesse est limitée ! Quatre-vingt-dix sur les freeways, et quarante en ville. De toute façon, avec le trafic de Los Angeles, on ne peut guère aller plus vite !
Elle y avait séjourné assez longtemps, quelques années plus tôt, à la fin de ses études de droit, et elle adorait la Californie.
— Tu ne pourras fumer nulle part ! rappela Laura avec un sourire moqueur.
— Alix a intérêt à m’arranger ça, au moins pour l’hôtel, sinon je rentre, répliqua Louis.
— Et dans l’avion ?
— Je prendrai un somnifère !
— Tu veux que je t’en donne ? proposa Hugues.
— Je voudrais surtout être déjà revenu…
De l’autre côté de la table, Frédéric lui lança un bref regard mais comprit qu’il plaisantait.
— Est-ce que ce sera suffisant, deux semaines ? demanda France d’un ton détaché.
— Dans un premier temps ! répondit Alix avant son frère. Ensuite, il verra bien. Je suis sûre qu’il va se plaire, là-bas, travailler avec de vrais professionnels, ça change la vie !
La main de Louis se posa doucement sur l’épaule de France qu’il attira vers lui. C’était un geste spontané, plein de tendresse, comme s’il redoutait soudain de se séparer d’elle.
— Ne t’inquiète pas, on s’occupera de tout en ton absence, affirma Laura.
Son regard clair croisa celui de son frère. Elle savait le rassurer quand elle voulait, moins proche de lui qu’Alix mais plus objective, et elle était peut-être la seule de toute la tablée à comprendre son désarroi. Partir le stressait énormément. Loin de son fils, de sa maison, de son piano, de sa famille, serait-il en mesure de composer quoi que ce soit ? Et s’en aller maintenant, alors qu’il venait de rencontrer une femme à laquelle il semblait tenir, devait lui poser un problème supplémentaire.
— Je crois que je vais aller me coucher, décida Hugues.
Il était presque minuit et ils avaient longtemps traîné à table. Sabine et Tiphaine, qui tombaient de sommeil, suivirent leur père sans protester.
— Laissez ça, on rangera demain, dit Laura à France qui commençait d’empiler les assiettes.
— Non, trancha Louis, on t’aide.
Adressant un signe à Frédéric, il donna l’exemple, et même Grégoire se sentit obligé de débarrasser. Cinq minutes plus tard, ils se retrouvèrent tous dans le hall, où ils se firent leurs adieux.
— Je viendrai t’embrasser demain matin avant de partir, murmura Louis à l’oreille de son fils.
Alix s’était tout naturellement proposée pour le conduire à l’aéroport et elle lui rappela d’être prêt à neuf heures précises.
— Oui, oui…, dit-il sans se retourner, alors qu’il s’éloignait dans le couloir, tenant France par la main.
Ils passèrent par l’auditorium pour prendre l’escalier qui menait directement à la chambre de Louis. Une valise était posée sur son lit et il la ferma d’un geste agacé, alla la ranger près de la porte.
— Quel temps fait-il, là-bas ? demanda France avec une désinvolture trop étudiée.
— Je m’en fous !
L’intonation était presque désagréable, il en eut conscience.
— Pardon. Je ne sais pas… Chaud, d’après Alix, mais toujours supportable. Je n’ai pas envie de parler de climat avec toi.
Vexée, tendue, elle hésitait sur l’attitude à adopter, plus très certaine de devoir rester. Il vint vers elle, la prit dans ses bras, mais elle se dégagea tout de suite.
— Écoute Louis, je vais peut-être rentrer chez moi, tu as besoin de dormir, il vaut mieux que tu sois en forme demain.
Elle le vit se crisper, froncer les sourcils. Durant quelques instants, il la dévisagea d’un air interrogateur.
— S’il te plaît, reste… Tiens, je te fais couler un bain !
Quand il avait ce sourire-là, il était impossible de lui refuser quoi que ce soit. Un vrai gosse de dix ans. Il fit volte-face avant qu’elle ait pu répondre et disparut dans la salle de bains.
Il ouvrit les robinets, déversa la moitié d’un flacon de bain moussant dans la baignoire. Pas question que France s’en aille, il n’avait vraiment pas sommeil. Autour de lui, sur les murs, de grands miroirs anciens alternaient avec des dalles de faïence espagnole bordées d’une frise. La pièce était très vaste, peut-être un peu trop luxueuse avec ses meubles en teck et ses rideaux de chintz, mais il ne s’était jamais posé la question depuis que Marianne l’avait décorée ainsi.
Marianne… Pourquoi pensait-il soudain à elle ? À cause de France, ou seulement parce que cet avion du lendemain en évoquait un autre, de cauchemar ? Peut-être redoutait-il davantage le voyage que le séjour à Los Angeles. Songeur, il déboutonna son jean, se débarrassa de sa chemise. Non, pour rien au monde il n’aurait passé cette nuit seul. De la vapeur s’élevait en volutes, derrière lui, mais il n’y faisait pas attention, occupé à s’examiner d’un œil critique dans l’un des miroirs. Plaisait-il réellement à cette adorable petite blonde volcanique qu’il n’avait pas voulu laisser partir ? Perfide, Alix prétendait qu’il représentait une véritable aubaine pour n’importe quelle femme, et qu’il était d’une révoltante naïveté. Avec des affirmations pareilles, sa sœur ne cherchait peut-être qu’à le protéger, mais elle avait fini par le faire douter de tout, y compris de lui-même.
Lorsque France se décida à entrer, la grande baignoire ronde débordait de mousse et Louis était perdu dans ses pensées. Comme il était déjà déshabillé, elle le détailla sans la moindre gêne, jusqu’à ce qu’il déclare, afin de rompre le silence :
— À mon avis, il y a de la place pour deux.
Il attendit qu’à son tour elle ait enlevé tous ses vêtements, puis il voulut s’approcher d’elle mais elle l’évita, enjamba le rebord et se laissa glisser dans l’eau trop chaude.
— Viens, Louis…
Les miroirs s’étaient couverts de buée, une agréable odeur de santal avait envahi la pièce.
— Non, protesta-t-elle, pas comme ça ! Tourne-toi, je vais te masser les épaules…
Avec la paume de sa main, elle préleva un peu de mousse qu’elle lui déposa sur la nuque, les cheveux. Du bout des doigts, elle effleura ses tempes, redescendit vers le cou. Il avait une peau lisse, douce, qu’elle éprouvait beaucoup de plaisir à caresser. Pourtant, elle ne voulait pas seulement faire l’amour avec lui, elle voulait qu’il l’aime, qu’il le lui dise, et elle savait que ce serait le plus difficile à obtenir.
— Tu crois qu’on aura envie de se revoir, à ton retour ? demanda-t-elle, très bas.
— Toi, peut-être pas, mais moi oui !
— Tu n’en sais rien du tout.
— France…
Il voulut bouger vers elle mais elle l’en empêcha.
— Attends, tu as les muscles complètement noués. C’est le piano ?
Parce qu’elle insistait sur un point douloureux, entre deux cervicales, il baissa la tête. Puis elle déplaça ses mains le long de son dos, s’attarda sur chaque vertèbre, suivit le tracé de chaque muscle, mais sans lui faire mal, jusqu’à ce qu’il soit complètement électrisé. Quand elle frôla ses hanches, puis son ventre, il se retourna dans un mouvement qui projeta plein d’eau sur le tapis de bain. Il l’attrapa par les poignets pour l’attirer contre lui.
— Je me sens très novice à côté de toi, tu vas finir par me complexer, dit-il d’un air mitigé. Qui t’a appris tout ça ? Le père de Romain ?
— Mais il n’y a pas besoin d’apprendre !
Elle se pencha vers lui pour l’embrasser, et à cause de toute la mousse ils glissèrent, se retrouvèrent sous l’eau. Elle en émergea la première, riant aux éclats, sans préciser que ce qui la rendait gaie était surtout cette petite question qu’il venait de poser, manifestant ainsi pour la première fois une pointe de jalousie.
Le réveil indiquait quatre heures dix et un silence complet régnait dans la chambre. France se retourna, tâtonna autour d’elle, constata que le lit était vide. Elle s’assit, après avoir allumé la lampe de chevet, tendit l’oreille. Toute la maison semblait dormir, pourtant, au bout d’un moment, elle crut discerner un son lointain, très sourd. Le paquet de cigarettes de Louis était resté par terre, avec son briquet, et elle en alluma une, par curiosité. Elle ne fumait pas mais elle aimait l’odeur du tabac blond et elle savoura une ou deux bouffées qui la firent tousser.
Où était-il allé ? Intriguée, elle décida d’attendre encore un peu. Ils avaient laissé un léger effluve de santal sur les draps et les oreillers. Adorable Louis. Il la faisait complètement fondre, elle ne pensait qu’à lui du matin au soir, en s’endormant ou en se levant, en donnant ses cours ou en corrigeant ses copies, et même en parlant à Romain. Amoureuse comme elle ne l’avait jamais été de personne, avec un horrible sentiment d’angoisse et de frustration parce qu’il allait partir, parce qu’il n’avait pas prononcé la plus petite déclaration. Mais peut-être avait-elle eu tort de se laisser aller sans réserve avec lui, dès le début. Pour le séduire, elle s’était risquée à le provoquer, à mener le jeu, déterminée à ne pas ressembler aux autres femmes. Et comme il suscitait en elle toutes sortes d’envies, elle n’avait pas cherché à les refréner, trop heureuse de se sentir aussi libre. Seulement, en installant malgré elle leur relation sur le terrain de la volupté, elle avait choisi une option dangereuse. S’il la prenait pour une femme fatale, il ferait tout pour ne pas s’attacher à elle.
Contrariée par cette idée, elle finit par se lever. Quatre heures vingt-cinq. Est-ce qu’il était insomniaque ? Elle enfila son jean et son tee-shirt, au cas où elle rencontrerait quelqu’un, puis se dirigea vers l’escalier menant à l’auditorium. En bas, malgré la double porte capitonnée, le son du piano devenait perceptible. Elle ouvrit avec précaution, s’attarda sur le seuil. Il ne l’avait pas entendue entrer, complètement pris par ce qu’il était en train de jouer. De profil, avec son peignoir éponge, sa silhouette longiligne et ses cheveux coupés court, il avait davantage l’allure d’un athlète que celle de Liszt ou de Chopin et elle l’observa un moment, tout attendrie. Puis elle avança un peu, sans qu’il s’aperçoive de sa présence, immergé dans une musique d’une infinie tristesse.
— Et merde…, marmonna-t-il en s’arrêtant abruptement.
Il plaqua un accord discordant et rageur, eut un long soupir d’exaspération. À mi-voix, il fredonna quelque chose qu’il se mit à jouer en hésitant, de la main droite. La tête penchée, il parut réfléchir un moment puis replaça ses deux mains sur le clavier : le son du Steinway envahit toute la pièce.
Appuyée aux boiseries, rigoureusement immobile, France le regardait et l’écoutait. C’était donc comme ça qu’il était, quand il se croyait seul. Inquiet, coléreux, émouvant. Fragile. Rester là était indiscret, mais la musique la retenait, la clouait au sol, elle voulait absolument connaître la fin du morceau. Au bout de quelques minutes, alors qu’elle sentait des larmes monter, il s’interrompit de nouveau. Cette fois il se leva pour arpenter la pièce à grandes enjambées et, lorsqu’il se retourna, il la découvrit.
— Excuse-moi, bredouilla-t-elle, je ne voulais pas… Mais c’était tellement…
— Je t’ai réveillée ? demanda-t-il, incrédule.
Il savait qu’il pouvait faire tout le bruit qu’il voulait sans déranger personne, et il ne comprenait pas pourquoi elle était descendue.
— Non, non ! Je ne dormais pas…
— Quand je me suis levé, non seulement tu dormais, mais tu rêvais.
Le sourire était gentil, pourtant il restait à distance.
— Je te dérange, je remonte, décida-t-elle.
— Attends ! Puisque tu es là, dis-moi ce que tu en penses ?
— De quoi ? Ce que tu jouais ? C’est… superbe. Déchirant.
— Mais qu’est-ce que ça t’évoque ? La mort, l’enfer ?
— Pas vraiment. Plutôt le chagrin et l’angoisse.
— Ah… Tant mieux, alors. Merci.
— C’est de toi ? Ce sera la musique de quoi ?
— De rien du tout, répondit-il sèchement, le visage soudain fermé.
Vexée, elle eut l’impression qu’il la congédiait et elle se dirigea vers les portes restées ouvertes.
— France !
Il était toujours à la même place, loin d’elle, les mains enfoncées dans les poches de son peignoir.
— Ne m’en veux pas, je suis toujours désagréable quand je travaille. J’ai beaucoup de mal avec… ce truc.
Autant qu’elle le sache maintenant, s’ils devaient passer d’autres nuits ou d’autres journées ensemble. De sa part, présenter les choses ainsi était une concession, il aurait aussi bien pu dire qu’il ne supportait pas d’être dérangé lorsque l’inspiration le fuyait, quand il se colletait avec ce fichu opéra dont il ne verrait jamais la fin.
— Je t’en prie, tu n’as pas à t’excuser, tu es chez toi, se força-t-elle à répondre.
Qu’il compose la nuit ou qu’il ait mauvais caractère n’était pas grave, mais dans quelques heures il allait partir à l’autre bout du monde. Et elle aurait voulu se réfugier contre lui, écouter des mots tendres ou des promesses, n’importe quoi qui la rassure, parce qu’elle se sentait glacée par son attitude. Tout à l’heure, au petit déjeuner, la présence de toute la famille les empêcherait de se dire au revoir et, dans l’effervescence du départ, Alix se montrerait sûrement pressée d’emmener son frère. Là, ils étaient seuls, mais il n’avait pas fait un seul pas, il devait attendre qu’elle s’en aille pour se remettre à son piano. Très bien, elle ne l’obligerait pas à patienter trop longtemps.
Il regarda la porte qui se refermait doucement sur elle et faillit la rattraper. Dehors, il faisait encore nuit. Il pouvait continuer à s’énerver sur quelques mesures, ou bien la rejoindre pour s’assurer qu’elle n’était pas fâchée. Resserrant son peignoir autour de lui, il réfléchit un moment, les yeux rivés sur le piano. Pas question d’avouer qu’il commençait à avoir besoin d’elle. C’était prématuré et maladroit. D’ailleurs, elle ne le croirait pas. Dans deux semaines, les choses seraient plus claires, l’éloignement lui permettrait de faire le point. Du moins il l’espérait. Mais, à quarante ans, s’il se comportait en gamin romantique, il le regretterait forcément. Résigné, il retourna s’asseoir devant le clavier.
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