L'Homme De Leur Vie

Françoise Bourdin · Chapitre 11 sur 14

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L'Homme De Leur Vie

Chapitre 11

 

— Et ça ? demanda Louis au bout de quelques mesures.

— Du café ! répondit Laura, plus rapide que les autres.

— Purcell, marmonna Grégoire.

— C’est pas le jeu des compositeurs, c’est le jeu des publicités, rappela Frédéric.

— Heureusement pour vous, riposta son grand-père, sinon personne n’aurait marqué le moindre point !

À cause de l’orage, ils avaient dû abandonner la partie de croquet improvisée le long d’une allée du parc et ils s’étaient tous réfugiés dans l’auditorium où ils s’amusaient aux devinettes. De mémoire, Louis jouait quelque chose, et les autres devaient trouver de quoi il s’agissait.

— En attendant, je gagne, fit remarquer Laura.

Louis attaqua un nouvel air, et tout le monde hurla en même temps :

— Jambon d’Aoste !

— Verdi, Rigoletto, précisa Grégoire.

— Bon, plus difficile, maintenant…

Ils écoutèrent attentivement jusqu’à ce que France propose :

— Une voiture ?

— Bravo, c’est la musique de la pub pour Alfa Romeo.

— On peut vous accorder le point, jolie madame, et au passage, j’ai reconnu Mozart, réussit à placer Grégoire.

— Papa, tu nous uses les nerfs, soupira Louis. D’ailleurs, tiens, je vais te coller !

Il se lança dans un morceau qu’il eut le loisir de jouer pendant une minute sans que personne ne l’interrompe.

— Assurance, je crois bien, finit par décider Tiphaine de sa voix fluette.

— Gagné, la puce ! Et ton grand-père, il n’a rien à ajouter cette fois ?

Louis souriait à Grégoire qui haussa les épaules, impuissant.

— Chostakovitch, voyons !

Un violent coup de tonnerre fit trembler toutes les vitres, et l’intensité des halogènes faiblit une seconde. Sabine se rapprocha de Laura tandis que Tiphaine se bouchait les oreilles. Il n’était que six heures, mais le ciel devenait tellement sombre que la nuit semblait déjà installée au-dehors.

— J’ai laissé ma fenêtre ouverte, je vais la fermer ! s’exclama Frédéric.

— Vérifie les autres ! lui cria Louis tandis qu’il sortait en courant.

Romain, assis à l’écart, n’avait presque pas participé au jeu, trop occupé à observer la manière dont Louis s’amusait avec son piano. Pour le jeune homme, sa virtuosité avait quelque chose de décourageant. À l’évidence, la technique était irréprochable, mais la fantaisie des improvisations venait en plus, et il ne regardait même pas le clavier.

Traversant la pièce, Romain vint se placer derrière Louis pour mieux voir ses mains.

— Une dernière ? lui demanda-t-il un peu timidement.

— D’accord.

La sonorité du Steinway était exceptionnelle, pourtant Louis ne faisait qu’effleurer les touches, la tête tournée vers l’adolescent pour guetter sa réaction.

— Parfum, murmura Romain.

— Gagné. L’auteur ?

— Euh… Prokofiev ?

— Magnifique ! Tu as des notions de classique, on dirait ?

Romain se contenta d’un petit sourire, puis il rejoignit sa mère. Il estimait que Frédéric avait une chance incroyable, dont il ne profitait même pas. Son comportement d’enfant gâté lui avait fait rejeter le solfège comme une contrainte et le piano comme un pensum – il s’en vantait –, alors que Romain aurait donné n’importe quoi pour grandir dans une atmosphère semblable. À Notre-Dame-de-la-Mer, la musique n’était pas seulement le métier de Louis, mais aussi une réjouissance familiale, le moyen de se réunir et de se divertir. Tout à l’heure, Sabine avait frappé sauvagement quelques notes discordantes, juchée sur les genoux de son oncle, et il avait juste guidé sa petite main en riant aux éclats. Combien valait ce Steinway de concert et combien de fois Louis faisait-il venir l’accordeur ?

Ce qu’éprouvait Romain n’était ni de la jalousie ni de l’amertume. Il aimait beaucoup ses parents, sa mère surtout, et ne pensait pas qu’il avait à se plaindre de quoi que ce soit. Il ne faisait pas d’inutiles comparaisons, cependant il était sensible à l’ambiance de cette maison, au talent de Louis et à sa personnalité même, à l’ensemble des instruments ou du matériel technique sophistiqué emplissant l’auditorium. De quoi le faire rêver quand il songeait à son unique guitare, au prix des cours, aux réticences de son père.

— À quelle heure veux-tu que je te dépose chez Richard ? lui demanda France à mi-voix.

Jusque-là, il n’avait guère songé à la soirée qui l’attendait. Honnête, Richard l’avait prévenu que Frédéric serait invité, avec la quasi-totalité des élèves de 1re L2, Élise comprise. Peut-être l’occasion de régler leur différend une fois pour toutes, en terrain neutre. Depuis quelques jours, ils s’ignoraient chaque fois qu’ils se rencontraient, évitaient même de se regarder. Sans ostentation mais sans hypocrisie non plus, France et Louis déjeunaient ou dînaient ensemble, parfois elle restait dormir et, de temps en temps, Romain venait passer un moment. Personne n’imposait rien aux deux adolescents, sinon une élémentaire politesse. Jusqu’aux résultats du bac français puis au départ en vacances de l’un ou de l’autre, le statu quo serait maintenu, en tout cas en présence des adultes.

— Vers sept heures, je dois l’aider à déplacer les meubles et à choisir les disques.

Elle lui sourit, complice, et il eut un élan de tendresse pour elle. C’était une mère assez stricte, mais qui savait se montrer compréhensive quand il le fallait. Elle ne lui faisait aucune réflexion sur ses cheveux qui arrivaient maintenant aux épaules, ni sur toutes les heures durant lesquelles il devait lui casser les oreilles avec sa guitare, ni sur les soirées d’où il rentrait souvent plus tard que promis. Elle exigeait seulement de bonnes notes au lycée, une chambre rangée et jamais de drogue. Sur ce dernier point, il lui mentait, car il n’y avait aucune discussion possible avec elle là-dessus. Elle avait déclaré une fois pour toutes qu’elle ne tolérerait rien, pas un seul joint, pas même une bouffée, et il n’avait pas eu la possibilité de lui expliquer à quel point c’était une pratique banale pour les jeunes de son âge. Refuser le pétard revenait parfois à passer pour un crétin.

Deux longs éclairs précédèrent une formidable déflagration qui les fit tous sursauter.

— La foudre n’est pas tombée loin ! s’exclama Laura avec un petit frisson.

Les orages d’été, violents et soudains, l’avaient toujours effrayée. Ils en avaient connu un certain nombre, à Notre-Dame-de-la-Mer, et lorsqu’elle était encore une petite fille, elle filait se réfugier près d’Alix et de Louis. Sa terreur amusait les jumeaux qui, une fois n’était pas coutume, l’acceptaient entre eux. Ils interrompaient alors leurs confidences pour la cajoler comme une poupée et, dès le beau temps revenu, ils la renvoyaient jouer ailleurs.

— Tu as toujours la trouille ? s’étonna Alix, ironique.

— Il y a un excellent paratonnerre sur le toit, rappela Louis d’un ton calme.

L’averse arriva d’un coup, portée par des rafales de vent, et l’électricité s’éteignit au moment où Frédéric revenait.

— Je me demande si je ne devrais pas faire une flambée dans le salon, maugréa Grégoire, ce serait tout de même plus gai. Et si vous aviez des bougies…

France s’approcha de Louis et lui glissa à l’oreille qu’elle s’absentait une demi-heure pour accompagner Romain.

— Tu ne vas pas rouler là-dessous ? s’indigna-t-il.

Un rideau de pluie s’abattait en biais sur les vitres qui ruisselaient dans la pénombre. France esquissa un petit geste désinvolte, mais Louis la retint par le poignet.

— J’y vais, si tu veux bien.

Il conduisait sûrement mieux qu’elle, toutefois elle ne voulait pas qu’il se charge de la corvée, imaginant d’avance ce que les autres en penseraient. Elle secoua la tête, mais Louis fit signe à Romain.

— Dis à ta mère de rester à l’abri et viens avec moi.

L’adolescent le rejoignit tout de suite et ils traversèrent la maison jusqu’au hall d’entrée. Quand Louis ouvrit la porte, un grand coup de vent faillit la lui arracher des mains. Ils gagnèrent l’Alfa en trois enjambées, claquèrent ensemble les portières, déjà trempés. Des trombes d’eau se déversaient sur le pare-brise et Louis mit ses essuie-glaces en route, puis ses phares antibrouillard, avant de remonter lentement l’allée sous le déluge.

— On n’y voit pas à trois mètres, soupira-t-il.

Malgré le dégivrage, de la buée obscurcissait le pare-brise et Romain l’essuya avec sa manche.

— Très belle voiture, apprécia-t-il en jetant un coup d’œil au tableau de bord.

— Je l’adore ! En fait, je suis fou de voitures, c’est complètement immature…

Le sourire qui accompagnait l’aveu était effectivement celui d’un gosse. Une fois encore, et bien malgré lui, Romain ne put s’empêcher de le trouver sympathique.

— Gros problème…, dit soudain Louis qui regardait le portail fermé, juste devant eux. Il y a bien un système mécanique pour l’ouvrir, en cas de panne, mais il va falloir qu’on sorte…

Ils échangèrent un coup d’œil puis se mirent à rire ensemble.

— Le boîtier est dans le pilier gauche, et j’espère que la manivelle n’est pas rouillée !

À l’intérieur de la maison, Grégoire s’était posté devant une des portes-fenêtres et il observait les feux arrière de l’Alfa, immobilisée dans l’allée.

— Quelle idée ridicule d’avoir électrifié ce portail ! ronchonna-t-il.

Occupé à mettre des bougies dans tous les chandeliers disponibles, à la grande joie de ses deux cousines, Frédéric n’entendit pas la réflexion. Pourtant c’était bien à cause de lui, pour qu’il n’ait pas à descendre de voiture, que son père avait fait installer ce dispositif. Grégoire retourna vers la cheminée, ajouta une grosse bûche sur l’échafaudage de petit bois et de papier journal, puis il frotta une allumette. Hugues et Alix décidèrent de commencer une crapette sur la table à jeux, tandis que Laura et France gagnaient la cuisine.

— Si le courant n’est pas rétabli, je ne vois pas ce qu’on va manger ! dit gaiement Laura, le doigt pointé vers les plaques de cuisson et le four électriques.

— Des pommes de terre sous la cendre ? suggéra France.

— Malin, ça… Avec un plat de charcuterie et une salade, ce sera parfait. De toute façon, le problème n’est pas nouveau, nous sommes en bout de ligne ici, et à chaque orage tout saute. Pour toi, c’est encore l’heure d’une tasse de thé ou déjà celle du kir ?

— Un thé m’irait très bien… sauf qu’on ne peut pas chauffer d’eau !

— La question est réglée.

Laura sortit la bouteille de cassis, celle de vin blanc, deux verres, et demanda à France de servir pendant qu’elle cherchait des lampes à pétrole dans un placard. Dehors, la pluie était toujours diluvienne mais l’orage semblait s’éloigner.

— Je ne voulais pas que Louis se dérange, murmura France comme si elle cherchait une excuse.

— Pourquoi ? Hugues ne m’aurait jamais laissée sortir par un temps pareil, je trouve ça normal. Je vais laver les pommes de terre, ça ne t’ennuie pas de me découper du papier d’alu ?

Debout devant l’évier, alors qu’elle tournait le dos à France, elle ajouta :

— Est-ce que ça s’arrange un peu, avec Fred ?

— J’aimerais beaucoup, mais je n’en sais rien. Et surtout, je ne sais pas par quel bout le prendre. Si seulement je n’avais pas été, en plus, son professeur de français…

— C’est vraiment un mauvais élève ?

— Il est très intelligent, mais aussi très paresseux. Pas motivé du tout.

Elle n’avait pas raconté à Louis les révoltes de Frédéric en classe, et elle ne comptait pas le faire, le dernier bulletin trimestriel l’avait suffisamment hérissé, il s’était étranglé devant les résultats.

— Et Romain ?

— C’est différent. Il est plus mûr que Frédéric et plus bûcheur. Nous l’avons élevé comme ça, son père et moi.

Laura coupa l’eau, revint près de la table pour déclarer :

— Louis a fait ce qu’il a pu, il l’a sans doute trop protégé, trop gâté, et nous tous avec lui…

Aussitôt France se troubla, navrée d’avoir été maladroite.

— Non, attends ! Je n’ai jamais voulu dire que… Enfin, c’est forcément un avantage quand papa et maman sont profs, et quand on n’a subi aucun deuil. Je ne jugeais pas Louis en tant que père. D’ailleurs, la première fois, je l’ai rencontré parce que je l’avais convoqué au sujet de Frédéric, et il avait l’air tellement effaré, tellement concerné…

Ce souvenir-là, elle ne l’avait livré à personne mais il était si naturel de se confier à Laura qu’elle ne songea pas à le regretter. D’autant plus que celle-ci ajoutait :

— Je suis contente qu’il t’ait trouvée, il était resté seul trop longtemps.

— J’ai du mal à comprendre pourquoi, murmura France. Pourquoi la place était libre, et pourquoi il m’a choisie, moi !

Une question qu’elle s’était posée dès le début et dont elle ne connaissait toujours pas la réponse.

— Vous allez bien ensemble, déclara Laura avec un grand sourire.

— Tu crois ? Je ne suis pas très remarquable, lui oui.

— Tu as tort de te sous-estimer. Louis est séduisant mais il n’est pas charmeur, il est passionné mais beaucoup trop réservé, il a du talent mais il est caractériel, et aussi très fragile, ça peut faire peur. Toi, tu as les pieds sur terre, tu rayonnes, et tu as su le prendre… Car en fait, il n’était pas réellement disponible pour une femme.

France écoutait, les coudes sur la table et le menton dans les mains, négligeant son kir.

— Je ne te suis pas, avoua-t-elle.

— Eh bien, il s’était installé dans cette situation de père célibataire, content d’être seul avec Fred et avec sa musique. Je suis sûre qu’il n’avait aucune envie que ça change, même s’il n’était pas vraiment heureux. À vrai dire, ses rapports avec les femmes ne sont pas très simples, alors il se préserve, il ne veut pas se faire manger tout cru et il faut déjà qu’il se défende d’Alix. Elle ne se rend pas compte de la façon dont elle pèse sur la vie de Louis. Pour elle, c’est normal, c’est son jumeau, elle ne s’interroge pas. Mais elle est omniprésente ! Elle veut tout diriger, occuper toute la place disponible autour de lui. Autant te prévenir, elle ne sera pas tendre en ce qui te concerne.

— Oui, j’avais compris.

Une vingtaine de pommes de terre emmaillotées s’étalaient entre elles deux. Machinalement, France lissait du doigt un morceau d’alu, attentive à la voix posée de Laura, à ses mises en garde.

— Ils ont besoin l’un de l’autre mais Alix est la plus dépendante, malgré ses airs autoritaires. Louis peut exister sans elle, il l’a déjà prouvé avec Marianne, puis avec toi maintenant, et il peut aussi se réfugier dans la musique s’il se sent trop en danger.

— Drôle de relation…

Qu’Alix soit sa pire ennemie, France n’en doutait pas. En revanche, elle savait aussi qu’elle pouvait combattre sur un autre terrain, auquel Alix n’avait pas accès, celui de la sensualité. Une arme utilisée d’instinct, au début, qui lui avait attaché Louis dès la première nuit.

— Je ne crois pas qu’Alix ait choisi le métier d’agent par hasard, poursuivit Laura. Elle a fait des études brillantes, elle aurait pu être avocate ou même magistrat. Seulement, dans ce cas-là, comment inclure Louis ? En devenant son imprésario, elle a réglé la question, elle peut le voir tous les jours, l’engueuler ou lui tresser des lauriers selon son humeur, écarter les gens qui s’approchent trop près, bref, le garder pour elle.

— Et qu’est-ce qu’elle en fait ?

— Rien, mais elle ne raisonne pas, elle agit. Si Marianne n’avait pas disparu dans cet horrible accident, les choses auraient évolué d’elles-mêmes. Alix venait de rencontrer Tom et elle était sur le point de lui accorder une place dans sa vie, hélas Louis s’est retrouvé tout seul, au bord du gouffre, alors elle a volé à son secours avec joie et Tom est retourné au rang des accessoires. Dommage pour tout le monde.

Les paroles de Laura étaient un véritable cadeau, un sésame pour France si elle voulait comprendre la famille Neuville et s’y intégrer. Le problème posé par Frédéric s’atténuerait sans doute avec du temps et de la patience, mais en ce qui concernait Alix, un mode d’emploi n’était pas superflu.

— C’est ton point de vue de psychologue ?

— De sœur, aussi. Je te raconte ça parce que Louis ne le fera pas, il est trop secret pour ça.

Le tonnerre grondait encore au loin, ce qui arracha un sourire à Laura.

— L’orage m’a toujours rendue bavarde ! Je t’aime bien, France, j’espère vraiment que vos garçons finiront par s’entendre.

France eut l’impression que Laura avait deviné la moindre de ses pensées.

— C’est le seul truc qui m’effraie, admit-elle. Pour le reste, je me sens solide.

— Oh, je n’en doute pas une seconde.

— Ma Laura ne connaît jamais le doute, dit la voix douce de Louis.

Elles tournèrent la tête ensemble vers la porte ouverte, le découvrirent appuyé au chambranle, sa chemise trempée plaquée sur ses épaules. Peut-être se tenait-il là depuis un moment, en tout cas il n’avait fait aucun bruit.

— Tu es très indiscret, lui reprocha Laura, nous parlions entre femmes.

— Merci d’avoir accompagné Romain, murmura France.

— Oh, ça m’a permis de repérer l’endroit, puisque j’y retourne tout à l’heure. Fred veut y aller vers dix heures et il n’est pas question que ce soit sur son scooter !

Il s’avança dans la cuisine et jeta un coup d’œil sur la table.

— C’est le dîner ?

— À condition qu’il y ait suffisamment de braises, oui.

— Pour une fois, le feu de papa va servir à quelque chose ! Est-ce qu’on aura assez de bougies pour tenir toute la soirée ? J’ai téléphoné à EDF, ils ne peuvent pas réparer dans l’immédiat.

Debout derrière France, il passa délicatement la main dans ses boucles blondes. Le geste était léger, plein d’une tendresse contenue qui émut Laura. Elle les observa quelques instants puis se leva, empoigna l’une des lampes à pétrole et quitta la cuisine afin d’aller rejoindre les autres au salon. Louis en profita pour se pencher sur France, croisant ses bras autour d’elle.

— Laura ne t’a pas dit des choses trop terribles à mon sujet ? Elle a un œil redoutable, très professionnel, rien ne lui échappe… Mais c’est la plus chic fille de la terre !

Elle appuya sa nuque contre lui, sentit le tissu mouillé.

— Tu devrais aller te changer.

— Tu montes avec moi ?

— Est-ce que c’est une proposition honnête ?

— Mon Dieu, non !

Il riait mais la serra plus fort avant de glisser une main sous son tee-shirt.

— J’adore ta peau, soupira-t-il.

Un bruit de voix, dans le hall, le fit se redresser. Il remit le tee-shirt en place tandis que Frédéric entrait, suivi de ses cousines.

— On est censé mettre le couvert, vous nous aidez ? lança le jeune homme à son père et à France.

Le pluriel utilisé représentait une sorte de concession. Jusqu’ici, il s’était arrangé pour les dissocier ou pour l’ignorer, elle.

— Volontiers, répondit gaiement France.

Quand elle se leva, Frédéric lui tendit un plateau sur lequel il commença d’entasser des couverts.

Un peu après minuit, l’ambiance était vraiment bonne. Ceux qui préféraient fumer leurs joints étaient vautrés sur des coussins, à même le sol, les yeux dans le vague et l’air béat, ceux qui avaient envie de danser se déchaînaient à l’autre bout du living.

Avec l’aide de Romain, Richard avait prudemment vidé la pièce de ses meubles, enfermé les bibelots dans un placard. Pour une fois que ses parents lui confiaient la maison, il ne voulait pas leur rendre un chantier et il savait très bien comment ce genre de soirée finissait. Afin de limiter les dégâts, ils avaient installé une table à tréteaux qui faisait office de bar, et ils avaient servi les verres eux-mêmes en début de soirée. Comme toujours, il semblait que chacun cherchait à se saouler le plus vite possible, ingurgitant indifféremment de grandes rasades de tequila ou de gin.

Damien, qui s’était promu disc-jockey, décida soudain qu’il était temps de passer quelques slows. Du coin de l’œil, il avait repéré Romain et Élise plongés dans une grande conversation, un peu à l’écart, et il estimait que l’heure de la réconciliation avait sonné pour eux. D’autant plus que Frédéric n’était pas en vue, occupé à bavarder à la cuisine où quelques copains dévoraient des restes de pizza. Le shit ouvrait l’appétit de façon incroyable, c’était bien connu, et il n’était pas certain que Richard ait prévu assez de nourriture pour tout le monde.

Dès les premières mesures, Élise entraîna Romain, plaquée contre lui, la tête sur son épaule. Elle était arrivée vers onze heures, un peu trop maquillée mais ravissante quand même, apparemment décidée à faire des ravages. D’abord elle avait bu, ensuite elle avait dansé avec les autres sur de la techno, enfin elle avait coincé Romain et ne l’avait plus lâché.

Sans le savoir, il avait adopté la meilleure des attitudes en ne s’intéressant plus à elle, depuis quelques semaines. Qu’un garçon qui avait été à ses pieds puisse même ne plus la regarder piquait son orgueil et provoquait un irrésistible besoin de reconquête. D’ailleurs, en y réfléchissant, et à force de comparer tous les garçons de son entourage, elle finissait par regretter d’avoir abandonné Romain. Quitte à franchir le pas, il était plus rassurant que n’importe quel autre, et d’ici la prochaine rentrée il se serait peut-être trouvé une copine en titre. Bien sûr, il y avait Frédéric, pour lequel elle ressentait une certaine attirance, mais qu’elle trouvait moins mûr que Romain, plus imprévisible, et parfois trop fils à papa.

— Je croyais que tu ne voulais pas être cataloguée comme ma petite amie ? ironisa-t-il, la bouche contre son oreille.

En guise de réponse, elle se colla davantage à lui, ses hanches bougeant lentement au rythme de la musique. Un peu surpris, il la laissa poursuivre son numéro de charme, curieux de savoir jusqu’où elle pousserait le jeu.

— Pour quelqu’un qui ne veut pas aller trop loin, tu en fais beaucoup, dit-il au bout d’un moment.

Sa voix avait tremblé, il était en train de perdre toute son assurance. Il essaya de la ramener vers le buffet mais elle refusait de bouger.

— Si tu m’embrassais ? demanda-t-elle seulement, la tête levée vers lui.

Malgré les apparences, ils étaient aussi intimidés l’un que l’autre car ils commençaient à ressentir un réel désir.

— Ça va décevoir tes admirateurs, murmura-t-il.

Penché sur elle, il eut la brusque certitude qu’il allait se passer quelque chose d’important entre eux. Elle paraissait tellement déterminée qu’il s’affola Son unique expérience, un an plus tôt, avait été trop bâclée pour lui donner confiance. Il se souvenait bien de la fille, plus âgée que lui et pas du tout romantique, de la plage où ils avaient fait un feu de camp avec des copains, de la barrière de rochers derrière laquelle elle l’avait emmené. Gestes hâtifs et maladroits dans l’obscurité, fulgurance d’un plaisir ingrat. Ce serait différent avec Élise, il allait devoir se montrer à la hauteur. Ils avaient flirté pendant trois mois, depuis cette soirée de décembre où il l’avait embrassée la première fois, et il connaissait certaines de ses réactions, presque toutes les courbes de son corps, mais ce ne serait pas suffisant pour être un bon amant. D’autant plus qu’il serait le premier pour elle, il en était certain.

— On pourrait trouver un endroit moins bruyant ? proposa-t-il avec un sourire crispé.

Il la prit par la taille, la conduisit au buffet où Richard servait toujours à boire.

— Je te l’emprunte, dit-il en saisissant une bouteille de gin.

Les deux garçons échangèrent un regard puis Richard lança d’un ton désinvolte :

— Allez bavarder dans ma piaule si vous voulez être tranquilles.

C’était le moment ou jamais, l’occasion idéale qui ne se représenterait pas de sitôt. Malgré ses inquiétudes, Romain se sentit soudain très heureux. Il s’était désespéré en croyant avoir perdu Élise, il avait tout fait pour ne plus penser à elle, mais il en était vraiment amoureux, il pouvait enfin se l’avouer.

— Tu danses ?

La question avait fusé, agressive, juste derrière eux, et Élise se retourna la première vers Frédéric. Elle en était encore à chercher une réponse appropriée quand Romain intervint.

— Non, sûrement pas !

Il tenait toujours la jeune fille d’une main, la bouteille de l’autre.

— Elle peut refuser elle-même, je suppose ? dit Frédéric avec une ironie glacée.

— Écoute, commença-t-elle, non je… j’ai pas envie, merci.

Le sourire embarrassé qu’elle lui adressa n’arrangea rien. Ce n’était plus le moment de se poser des questions, cette fois elle avait fait son choix, il était trop tard.

Elle avança d’un pas sans que Frédéric bouge et elle fut obligée de s’arrêter. Il s’était pourtant promis de ne rien dire, de ne pas gâcher la soirée de Richard quoi qu’il arrive, mais il ne pouvait pas supporter l’idée de ce qui allait suivre. Les intentions de Romain étaient claires, il voulait entraîner Élise là-haut, boire avec elle et faire l’amour.

— Vous n’allez pas déserter maintenant ? s’exclama-t-il. C’est beaucoup trop tôt !

La musique venait de changer, Damien ayant décidé de programmer du rock français pour remettre de l’ambiance, et avant que quiconque ait pu réagir, Frédéric saisit Élise par la main. Machinalement, elle faillit le suivre parce que le rythme du morceau était excellent, mais Romain s’interposa entre eux, très menaçant.

— Tu nous fous la paix, mon bonhomme ! lança-t-il rageusement.

La seconde d’après, ils s’étaient empoignés et basculaient sur la table à tréteaux qui s’effondra dans un affreux bruit de verre brisé.

Avec toute la pluie qui était tombée durant des heures, une vapeur désagréable s’élevait du sol détrempé. De nouveau, l’air était lourd, accablant, et quelques éclairs provoquaient des lueurs blafardes sur la route. Louis conduisait les vitres baissées, pieds nus dans ses mocassins. L’appel de Frédéric, plus tôt que prévu, était assez mal tombé mais France avait ri, amusée par l’interruption, alors que lui s’était senti complètement frustré.

Il aborda le dernier rond-point, s’engagea dans la rue bordée de petites maisons et aperçut la silhouette de son fils près d’une cabine téléphonique, à deux cents mètres de chez Richard. La soirée n’avait pas dû lui plaire pour qu’il l’écourte aussi vite, à moins qu’il n’ait trop bu ou qu’il se soit querellé avec ses copains. Louis se rangea le long du trottoir, et quand Frédéric s’assit sur le siège passager, il resta sans voix. Sa chemise était entièrement déchirée, il avait une profonde coupure sur la tempe, où le sang s’était coagulé en séchant. Le pire était son air hagard, une expression que Louis ne lui connaissait pas.

Au lieu de redémarrer, il mit son frein à main et prit une profonde inspiration.

— Tu peux me dire ce qui t’arrive, mon grand ? demanda-t-il posément.

Avant même que Frédéric n’ouvre la bouche, il connaissait une partie de la réponse. Comment avait-il pu être assez inconséquent pour ne pas s’inquiéter ? Au lieu de se laisser aller dans les bras de France, il aurait mieux fait de s’interroger sur la façon dont les deux garçons allaient se comporter loin de toute surveillance. Qu’ils fassent bonne figure devant eux, contraints et forcés, n’excluait pas un règlement de comptes ailleurs. Au contraire, même.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? insista-t-il.

— Tu t’en doutes ! répliqua Frédéric d’un ton rogue.

— Oh oui ! Je sais bien que je ne suis pas au bout de mes soucis avec toi !

— Pourquoi moi ? Et lui, alors ?

— Je te rappelle que je ne suis pas chargé de l’éducation de Romain. De la tienne, oui. Alors ?

— Alors… rien.

Buté, parce qu’il était conscient d’être dans son tort, Frédéric cherchait en vain une explication plausible pour son père. Or tout ce qu’il avait fait ce soir tenait plus de l’attaque que de la défense, et il était entièrement responsable de la bagarre. Il se raccrocha à la seule issue possible.

— Tout ça ne te concerne pas, tu n’es pas dans le coup et France non plus. C’est un truc entre nous.

— Un truc qui s’appelle Élise ?

Frédéric se mordit la lèvre, ce qui le fit grimacer car tout son visage était endolori.

— Démarre, papa, ne reste pas là.

En principe, personne n’allait sortir de chez Richard avant un bon moment, mais il ne voulait pas prendre le risque d’être vu par les autres en train de s’engueuler avec son père.

— Non, répondit Louis qui en profita pour couper le contact et élever le ton. Je veux savoir très exactement ce qui est arrivé.

— On s’est foutus sur la gueule ! Tu es content ?

— Ravi ! Je trouve ça formidable ; c’est bien simple, ça arrange tout !

Maintenant qu’ils avaient crié l’un comme l’autre, ils étaient en colère. Louis fit un effort pour rester calme et il se pencha vers la boîte à gants, en sortit un paquet de cigarettes.

— Fred, rappela-t-il, tu m’avais fait une promesse, tu devais l’ignorer. Il t’a agressé ?

— Non, c’est plutôt moi ;

— Pourquoi ?

La vérité n’était pas facile à dire, mais Frédéric résuma honnêtement la fin de sa soirée. La rage qui l’avait aveuglé devant cette victoire inattendue de Romain, leur plongeon sur la table à tréteaux, l’intervention rapide de tous leurs copains qui les avaient séparés et copieusement engueulés.

— Vous avez nettoyé les dégâts ?

— Oui, c’est du parquet chez Richard, il mettra un coup de cire…

Fatigué, déçu, humilié, il se laissa aller contre l’appuie-tête. Son père alluma le plafonnier et examina d’un œil critique la coupure de sa tempe, mais il ne fit aucun commentaire et finit par éteindre.

— C’est quand même une belle garce, soupira Frédéric. En principe elle l’avait plaqué, ils ne se parlaient même plus…

— Tout le monde a le droit de changer d’avis.

— En tout cas, je leur ai cassé leur coup, ce ne sera pas pour ce soir. Et pas sous mon nez !

— Ne sois pas trop mesquin, Fred. On n’obtient jamais rien par la force et tu t’es conduit comme un gamin.

— J’ai eu le dessus ! Je te garantis que demain, il va se réveiller avec un bel œil au beurre noir. Il est peut-être plus baraqué que moi, mais il n’est pas assez rapide.

En fait, ils avaient eu le temps d’échanger une demi-douzaine de coups sévères avant que les autres ne se jettent sur eux. Quand le calme était revenu, Élise lui avait lancé un regard assassin puis elle était allée soigner Romain dans la salle de bains. Richard s’était occupé de lui à la cuisine, lavant la plaie au-dessus de l’évier tout en l’injuriant. Par bonheur, l’incident, loin de gâcher la soirée, avait électrisé l’ambiance et, à peine les débris de verre jetés dans le container, Damien avait remis la musique à fond. Frédéric en avait profité pour partir discrètement, après avoir réitéré ses excuses à Richard.

— Tu dois apprendre à te dominer, déclara Louis qui venait de démarrer.

Un peu d’air tiède entra dans la voiture, mais la chaleur restait étouffante pour une nuit de juin.

— On ne règle pas ses comptes à coups de poing, mon bonhomme…

Cette même expression, deux fois en une heure, aurait dû exaspérer Frédéric. Seulement son père la prononçait avec sa douceur habituelle, son inépuisable gentillesse.

— Je suis désolé, papa. Tu vas en parler à France ? Elle est à la maison ?

— Oui, elle est là… Pour le moment, elle accepte encore de dormir avec moi. Mais bientôt nous serons brouillés, à cause de vous deux…

— C’est idiot !

— Oh oui !

— Vous n’avez qu’à…

— Quoi ? Faire comme si vous n’existiez pas ? France prendra le parti de Romain, elle voudra le protéger et le défendre, c’est normal, bien entendu je ferai exactement la même chose pour toi, et donc nous n’aurons aucun terrain d’entente possible. On peut aussi attendre quelques années, le temps que vous voliez de vos propres ailes.

Pour finir, Louis avait utilisé un ton de dérision auquel l’adolescent fut sensible. En se laissant aller à sa fureur, tout à l’heure, il n’avait évidemment pas songé à son père, ni même à ce pauvre Richard, et d’ailleurs à peine à Élise, il s’était focalisé sur Romain, cible idéale de tous ses problèmes du moment. À présent que l’excitation était retombée, il se sentait coupable.

— De toute façon, papa, cette histoire-là est finie, j’ai fait une croix sur Élise, il peut se la garder !

La plaie de sa tempe avait recommencé à saigner et il chercha un mouchoir dans la poche de son jean pour essuyer sa joue. Une fille le lui avait donné au moment où il partait, mais il n’arrivait pas à se souvenir de son prénom. Elle n’était pas dans sa classe, pourtant il la connaissait, il l’avait croisée cent fois au lycée. Sympa, pour une scientifique, avec de remarquables yeux gris. Le mouchoir sentait le parfum, et il l’examina à la lueur du tableau de bord. Il s’agissait plutôt d’un petit foulard de soie, qu’il décida de conserver une fois qu’il l’aurait lavé. Peut-être pourrait-il le lui rendre un jour ? Richard savait forcément qui elle était, ce serait facile d’obtenir son numéro de téléphone.

La façon de conduire de son père trahissait sa nervosité comme son désarroi. Il devait penser à ce qu’il allait dire à France. Au moment où il quittait la nationale pour s’engager sur la route montant vers Notre-Dame-de-la-Mer, il étouffa un soupir et Frédéric tendit la main vers lui, toucha son bras.

— Tu m’en veux, papa ?

— Non, il n’est pas question de rancune, c’est seulement que je… je me voyais bien vivre avec elle un de ces jours, et là c’est compromis.

Un peu plus tôt dans la soirée, quand ils s’étaient retrouvés seuls dans sa chambre, il avait même évoqué cette possibilité. Qu’elle vienne habiter chez lui d’ici quelques mois, à condition que Romain accepte, que Frédéric se calme. Elle n’avait pas dit non, elle était simplement restée songeuse, pas tout à fait convaincue, pas hostile non plus.

Le portail était toujours ouvert, l’électricité n’avait donc pas été rétablie.

— Tu es à jour de tes vaccinations, tétanos compris ? demanda Louis par acquit de conscience.

Il n’avait jamais rien négligé, concernant la santé de son fils, et les rendez-vous chez le médecin n’étaient pas le genre de choses qu’il pouvait oublier.

— Ta coupure ne me paraît pas trop profonde, mais on verra ça demain matin. Désinfecte-la avant de te coucher. Et jette ta chemise.

Quand ils descendirent de voiture, Louis leva les yeux vers la façade. Aucune lueur de bougie ne brillait, toutes les fenêtres étaient noires. Si France s’était endormie, il se garderait bien de la réveiller, il en profiterait pour se réfugier dans son auditorium. Une belle nuit pour composer, lourde et menaçante.

— J’ai laissé une lampe torche dans l’entrée, dit-il à voix basse.

La terre était trempée, il y avait des flaques sur la terrasse et l’air semblait moite autour d’eux. Le hululement d’une chouette s’éleva des profondeurs du parc, quelque part sur leur gauche, et ils s’immobilisèrent, l’oreille tendue.

— Tu crois que l’orage va revenir ? demanda Frédéric.

— C’est probable. Il tourne depuis un moment.

Quelques années plus tôt, pour amuser son fils, Louis avait organisé des nuits à la belle étoile où toute la famille avait accepté de dormir sous la tente, à l’exception de Grégoire. Mais l’idée n’était pas neuve, les jumeaux et Laura l’avaient déjà fait dans leur enfance. Le temps passait trop vite, décidément.

— Rentrons, soupira-t-il, je crois que j’ai besoin d’un verre. Pas toi ?

Dans l’obscurité, il ne vit pas l’émotion de Frédéric qu’il venait de prendre par les épaules et qu’il poussait gentiment vers la maison.

Antoine était furieux. L’arrivée de France l’avait surpris car elle ne venait jamais jusqu’au pavillon depuis que Romain avait son Solex et pouvait se déplacer seul. Il était en train de jardiner quand elle s’était garée dans la rue et il l’avait regardée pendant qu’elle ouvrait la barrière, avec une curieuse impression de déjà-vu. À l’époque où elle vivait encore avec lui, elle avait ce même geste pour entrer.

Après l’avoir embrassé sur la joue, un peu distante comme toujours, elle s’était lancée dans des explications qu’il avait eu du mal à comprendre. Romain s’était battu avec un garçon, dans une de ces soirées ineptes dont les adolescents avaient le secret, et il se retrouvait avec un œil au beurre noir, une lèvre fendue, rien de grave d’après elle.

— Bien sûr ! s’exclama-t-il, les yeux au ciel. L’alcool, le shit, la musique à fond et ensuite la violence, c’est ce qu’ils appellent s’amuser, et toi tu donnes ta bénédiction ! Rien de grave, mais non !

— Il est en vacances, Antoine, il a le droit de sortir. Une bagarre, à son âge, ce n’est pas méchant.

— À quand la nuit au commissariat ? Et avec qui s’est-il querellé ? Il a une bonne raison ? Il s’en souvient, au moins ?

Elle était venue pour ça, elle savait qu’il poserait la question. Romain avait proposé de ne rien dire, mais elle s’y était opposée. Mentir à son père pour la préserver n’était pas acceptable, il valait mieux s’en tenir à la vérité.

— Avec le fils de Louis.

— Quel Louis ? Ah, Louis Neuville, ton mec…

Antoine s’était appuyé sur son râteau pour mieux toiser France.

— C’est quoi, cette histoire ?

— Son fils, Frédéric, qui était d’ailleurs un de mes élèves cette année, s’est engueulé avec Romain au sujet d’une fille. C’est tout ce que je sais, et il n’y a pas de quoi en faire un drame.

— Tu crois ça ? Ils sont combien de garçons, au bahut, à rivaliser pour les beaux yeux d’une petite mignonne ? Des centaines ! Heureusement, ils ne se battent pas tous.

Elle pouvait deviner ce qu’il allait dire, au mot près. Il était toujours en train de donner des leçons ou de faire la morale, et l’occasion était vraiment trop belle.

— Une fille ou autre chose, je suppose que le premier prétexte a fait l’affaire ! Que mon fils ne s’entende pas avec le gamin de ton amant, ça ne m’étonne pas ! À leur âge, ils sont toujours plus ou moins en concurrence, je ne t’apprends rien !

Il transpirait, en plein soleil, et il se pencha pour ramasser une casquette de toile blanche qui était posée dans la brouette au milieu des outils. Elle constata qu’il avait bien arrangé le jardin depuis quelques mois.

— Alors comme ça, ils se tapent dessus ? reprit-il d’un ton traînant. Qu’est-ce que tu espérais donc, ma pauvre ? Aller habiter chez ce type et obliger Romain à te suivre ? La famille recomposée qui nage dans le bonheur, laisse-moi rire…

Ce qu’il fit aussitôt, de façon désagréable, pourtant France resta impassible. Antoine ne pouvait pas lui dire de choses pires que ce qu’elle pensait elle-même. L’avenir avec Louis n’était pas envisageable pour l’instant, si douloureux à accepter que ce soit. Lorsqu’elle s’était réveillée, le matin même, les oiseaux s’égosillaient dans le parc, un rayon de soleil s’infiltrait entre les rideaux. Seule dans le grand lit, elle avait somnolé, persuadée que Louis était déjà rivé à son piano. Ensuite elle était allée prendre une douche, fenêtre grande ouverte, avant de retourner s’allonger pour paresser un peu. Elle aimait cette chambre, comme toutes les autres pièces. Jamais elle n’avait vécu dans une maison comparable, avec autant d’espace et de confort. Tout la séduisait, les longs couloirs et les trois escaliers, les paliers meublés comme de petits boudoirs, les innombrables fenêtres qui laissaient entrer la lumière dans le moindre recoin, et même le gentil désordre qui régnait partout. Un endroit plein de vie, démesuré mais douillet, le contraire de ce qu’elle avait connu jusque-là. Quand Louis était apparu, avec le plateau du petit déjeuner, elle s’était sentie profondément heureuse. Jusqu’à ce qu’il lui raconte ce qui était arrivé entre Romain et Frédéric. Rien d’irréparable, peut-être, mais un sérieux coup de frein au rêve qu’elle était en train d’échafauder malgré elle. Cinq minutes plus tard, elle était habillée, très pressée de rentrer chez elle. Quand elle avait vu la tête de Romain, elle avait jugé plus prudent d’aller elle-même chez Antoine.

— Je vais être très clair, France, il n’est pas question que mon fils habite un jour chez ce musicien à la manque !

Voilà, il l’avait dit, c’était logique. Musicien, artiste, il imaginait le pire sans se forcer, pour lui, ces gens vivaient en marge de la société. Comme elle n’était pas venue, hélas, pour lui annoncer son déménagement, elle put riposter, sereine :

— Effectivement, il n’en est pas question ! Du moins, pas tout de suite. Mais ne sois pas grotesque, Louis n’est pas un saltimbanque.

— Je me fous de ce qu’il est ! Je ne veux pas voir Romain dans ce monde-là, c’est tout. Pas question de le pervertir et de le transformer en cabotin.

— Mais enfin, Antoine…

— Je suis son père, j’ai mon mot à dire, bordel ! Tu lui as laissé la tête dans les étoiles, avec sa foutue guitare, et maintenant tu veux lui faire miroiter quoi ? L’argent facile, le luxe ? Ton bouffon, avec sa voiture de sport et ses tubes à la radio, tu penses que c’est un modèle pour un adolescent ?

Il ne se contrôlait plus, il hurlait d’indignation, mais elle se contenta de hausser les épaules, pas du tout impressionnée.

— Louis est compositeur, c’est un métier comme un autre. Il gagne bien sa vie, oui, mais il travaille beaucoup. Je ne vois pas en quoi il serait un mauvais exemple pour Romain.

— Ah non ? Eh bien, je ne prends pas le risque ! Pour moi, Romain habite chez sa mère, pas ailleurs, ou alors chez moi. Tant qu’il est mineur, ce sera comme ça, et si tu n’es pas contente, on ira devant un juge des familles.

Cette fois, il avait visé juste, elle était en train de perdre son calme. Elle se demanda comment elle aurait pris sa réaction si elle avait vraiment cherché à obtenir son accord. Heureusement, ce n’était pas d’actualité. Pour l’instant, elle voulait juste qu’il laisse Romain tranquille, qu’il ne jette pas d’huile sur le feu. Bien sûr, il était vexé. Que son successeur auprès d’elle soit un homme comme Louis ne pouvait que l’exaspérer. Il s’était toujours moqué de ses ambitions, de ce qu’il appelait ses châteaux en Espagne. Quand elle disait qu’elle rêvait d’une autre vie, il ironisait. Pas méchamment, non, avec tout son bon sens, ses certitudes, ses limites. Aujourd’hui elle avait Louis, Antoine n’y pouvait plus rien, la vie lui avait accordé un cadeau extraordinaire et inattendu qu’elle était bien décidée à conserver.

Il lâcha brusquement son râteau, qui tomba sur la pelouse, et il la poussa vers l’ombre de la maison.

— Ne reste pas en plein soleil, ça tape… Écoute, France, il n’y a pas que Romain, il y a toi, aussi. Tu t’es laissé éblouir, je te connais… Nous sommes divorcés, tu fais ce que tu veux, mais ne t’embarque pas dans cette galère sans réfléchir un peu ! Combien de temps avant que ce type te largue ? Qu’est-ce que tu vas aller faire dans un milieu pareil ? Tu crois que tu y seras à l’aise ? Fais attention à toi, tu vas tomber de haut. Ici, tu es à ta place…

Sa conviction avait quelque chose de désarmant. Peut-être s’inquiétait-il vraiment pour elle, il en était capable.

Je ne compte pas changer quoi que ce soit à mon existence pour le moment, répondit-elle en essayant de lui sourire. Je garde mon travail et je garde l’appartement. Seulement ce ne sera pas toujours comme ça, c’est ce que je voulais te dire.

Discuter plus longtemps ne servirait à rien. Le problème n’était pas Antoine mais Romain et Frédéric. En plus, risquaient de s’y ajouter, désormais, les questions insidieuses qu’Antoine venait de poser. Des choses auxquelles elle avait refusé de penser jusqu’ici. Le souvenir de l’enregistrement de Pacific l’inquiétait et lui donnait la preuve qu’elle aurait beaucoup de mal à pénétrer l’univers de Louis.

— Bon, je me sauve, décida-t-elle.

— Tu ne veux pas boire quelque chose ?

Elle secoua la tête, puis se pencha vers lui et effleura de nouveau sa joue. Quand elle se détourna, elle considéra le jardin, le râteau abandonné, le barbecue éteint.

— Romain viendra ce soir, comme prévu, ajouta-t-elle alors qu’elle était presque à la barrière.

Une fois dans sa voiture, elle jeta un dernier regard à la silhouette d’Antoine qui n’avait pas bougé, au pavillon de crépi blanc, derrière lui. Elle avait vécu là des années, d’abord assez heureuse pour ne pas voir passer le temps. La petite enfance de Romain, ses débuts d’enseignante au lycée dont elle avait été le plus jeune professeur, des moments agréables qui s’étaient figés peu à peu. Lorsqu’elle avait compris que rien ne changerait jamais, elle avait commencé à s’ennuyer. Antoine avait besoin d’un ordre établi autour de lui, il détestait les bouleversements. Il l’avait souvent découragée, lui avait fait perdre le goût de l’imprévu, du risque, du rire, mais ce n’était pas sa faute, il était comme ça depuis toujours. Elle avait compris trop tard, elle aurait dû avoir le courage de partir bien avant, tant pis pour elle. À présent, elle devait assumer ses choix.

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