L'Homme De Leur Vie
Chapitre 3
Les deux premières fois, France ne fit qu’apercevoir Louis, mais sa déception fut tempérée par la découverte de la maison. Frédéric avait d’abord choisi sa chambre pour les cours, avant d’opter pour le petit salon, et il l’avait ainsi promenée à travers les escaliers ou les couloirs sans qu’elle proteste.
Tandis qu’il essayait de trouver des axes de travail sur les extraits de texte qu’elle lui avait proposés, elle en profitait pour examiner le décor autour d’elle. D’une pièce à l’autre, l’ambiance différait sensiblement, mais partout régnait le même gentil désordre. Des journaux froissés, des blousons abandonnés sur les dossiers des fauteuils, des livres ouverts et des fleurs fanées dans les vases. Une atmosphère très masculine, presque émouvante.
Elle dut attendre la troisième semaine pour que Louis vienne la trouver, à la fin de l’heure, souriant mais pressé, son chéquier à la main, gêné d’avoir à parler d’argent. Le temps qu’ils se mettent d’accord, Frédéric s’était éclipsé et il la reconduisit lui-même à la porte. Au moment de partir, elle se souvint du disque qui était toujours dans son sac. Avec un sourire embarrassé, elle lui demanda un autographe pour son fils.
— Votre fils ? répéta-t-il d’un air amusé. Il aime la musique ?
— Beaucoup.
— Quel genre ?
— Aucune idée, avoua-t-elle. Mais il a deux bandes originales de vos films. Il trouve ça très… Je ne sais plus exactement… technique ?
Le sourire de Louis s’accentua et il referma la porte sous le nez de France.
— Venez avec moi. Vous avez une seconde ?
Il la précéda jusqu’à l’auditorium, à l’autre bout du rez-de-chaussée. Tandis qu’il fouillait dans un placard, elle jeta d’abord un coup d’œil vers le Steinway, puis découvrit le synthétiseur, les magnétophones, des câbles emmêlés qui couraient dans la pièce, deux pupitres sur trépied, des haut-parleurs et des micros, un écran de télévision géant. Elle en était arrivée au portrait de Puccini quand il revint vers elle, une pile de disques compacts dans la main.
— Séduisant, non ? dit-il en désignant le compositeur italien qui semblait les toiser du haut de son cadre.
— Je ne suis pas sensible à la moustache, répondit France en riant.
— Tenez, j’ai signé le sien, et donnez-lui les autres de ma part, peut-être que ça lui plaira ?
— C’est très gentil.
— Très prétentieux, plutôt ! Vous pouvez sortir par là, c’est plus court. Votre voiture est dans l’allée ?
Il se dirigeait vers l’une des portes-fenêtres ouvertes sur le jardin et elle fut obligée de le suivre, à regret, tout en rangeant les CD dans son sac.
— Est-ce que Frédéric fait des progrès ? demanda-t-il d’un ton léger.
— Il est trop tôt pour en juger, mais au moins il écoute ce que je lui dis, il en restera forcément quelque chose. Bonsoir, monsieur Neuville.
Elle serra la main qu’il lui tendait, un peu émue par ce contact trop bref. Une fois au volant, elle se dépêcha de démarrer, fila vers le portail sans tourner la tête et ne s’autorisa à sourire que lorsqu’elle eut gagné la route. En principe, elle n’allait pas chez ses élèves et donnait tous ses cours particuliers chez elle, même si elle avait fait croire le contraire à Frédéric. Mais s’il y avait bien une chose qu’elle ne regrettait pas, c’était les douze kilomètres qu’elle devait effectuer depuis Vernon pour monter à Notre-Dame-de-la-Mer ! Décidément, Louis l’avait conquise, elle était sous le charme. Hélas, lui ne verrait jamais en elle autre chose qu’un gentil petit prof si elle ne tentait rien de plus intelligent que le coup de l’autographe. Seulement quoi ?
— Trouve et trouve vite, idiote, marmonna-t-elle en se lançant un rapide coup d’œil dans le rétroviseur.
Stupide, oh oui ! elle l’était, de fantasmer comme une gamine sur un quasi-inconnu. Depuis trois semaines, elle avait échafaudé tous les scénarios possibles, sans le moindre réalisme. La chasse à l’homme n’était pas son fort, elle n’avait rien d’une femme fatale. En revanche, son obstination pouvait être sans limites, Antoine l’avait appris à ses dépens.
Sur le parking de son immeuble, elle coupa le contact, chercha les disques dans son sac. Comme elle l’avait espéré, il y avait des photos de Louis au dos des fascicules, dans les boîtiers de plastique. Elle se contenta de les regarder, sans déchirer l’emballage transparent pour laisser ce plaisir à Romain. Un cadeau inattendu qui constituait un tout petit premier pas. Les yeux rivés sur le visage de Louis, elle murmura d’une voix ferme :
— Je veux ce type.
Louis avait patienté une demi-heure, jusqu’à ce que la porte du bureau d’Alix s’ouvre sur une jeune comédienne qui lui lança un regard haineux avant de remettre ses lunettes noires et de se précipiter vers la sortie.
— Je ne sais pas ce que tu lui as fait, mais ça ne lui a pas plu, dit-il en embrassant sa sœur.
— Claudia ? Oh, elles sont toutes pareilles, elles me fatiguent ! Et celle-là plus que les autres. Elle va pouvoir se mettre en quête d’un autre agent si elle continue comme ça. Un petit rôle, ça n’a rien de déshonorant, il faut bien commencer par quelque chose…
— Tiens, dit-il en sortant une enveloppe de sa poche, moi je suis un poulain docile.
Sans manifester aucun triomphalisme mal venu, Alix sortit les feuillets et se contenta de vérifier qu’il les avait bien tous paraphés.
— Parfait, approuva-t-elle avant de ranger le contrat dans un tiroir. Et ne me dis pas que tu n’es pas content ! Tu as vu les chiffres ? Au début, ils ont un peu renâclé. Seulement voilà, la réalisatrice ne jurait que par toi, c’était ça ou rien, on a emporté le morceau, elle et moi. Elle t’a appelé ? Elle va te faire envoyer des rushes, le tournage est commencé. Si tu as ton agenda sur toi, bloquons une date pour un déjeuner, elle est pressée de te rencontrer.
— Alix ! soupira-t-il.
— Lou-is ! protesta-t-elle en détachant les deux syllabes. Descends de ton nuage, tu veux ? Je sais que je te saoule, Tom prétend que c’est l’expression que tu utilises, mais je n’ai pas de temps à perdre, personne n’en a dans ce métier de fou ! À propos, j’ai tanné la maison de disques, ils vont m’envoyer le relevé annuel. Ils nous truandent, évidemment, nous le savons tous… Enfin, tu vas quand même recevoir un chèque substantiel. Tu veux un café ?
— Tu bois trop de café, tu es survoltée. Reste assise, je vais le chercher. Avec ou sans sucre ?
Le regard de reproche d’Alix lui rappela qu’il était censé tout connaître d’elle.
— Pourquoi n’épouses-tu pas Tom ? demanda-t-il de façon abrupte.
D’abord interloquée, Alix finit par hausser les épaules.
— Je n’ai aucune envie de me marier. D’ailleurs, je travaille le jour, et lui la nuit. Et puis, je l’adore, mais bon… De toute façon, il ne me l’a pas demandé !
L’idée ne lui plaisait pas, c’était manifeste, et Tom avait sûrement raison de ne pas soulever la question. Louis sortit s’occuper des espressos tandis qu’elle en profitait pour saisir son téléphone. Dans le vestibule, il aperçut un réalisateur qu’il connaissait, en grande conversation avec la secrétaire de l’agence. Il s’arrangea pour ne pas se faire voir et regagna le bureau d’Alix en rasant les murs.
— Marc est ici, annonça-t-il en posant un gobelet devant elle.
— Tu devrais aller lui parler. Il est sur un projet intéressant. Une histoire de…
— Arrête, Alix ! Tu m’as fait accepter du travail pour six mois, laisse-moi souffler.
Toujours rebuté par les contacts mondains, les relations professionnelles, les louanges hypocrites et les fausses promesses, Louis abandonnait volontiers à sa sœur cet aspect de sa carrière. Qu’elle se débrouille avec tout ça, il ne voulait pas être impliqué outre mesure dans ce monde du show-business qu’il méprisait.
— Bon Dieu, marmonna-t-elle, descends un peu de ton rocher ! Tu composes comme tu respires, profites-en pour engranger du fric, parce que tu peux passer de mode du jour au lendemain.
Comme d’habitude, elle avait parlé trop vite, lui assenant son couplet préféré, celui qu’elle débitait à tous ceux qu’elle avait pris dans son écurie.
— Passé de mode ? dit-il avec brusquerie. Tu crois que je cherche à être à la mode ? C’est ce que tu penses de ce que je fais ? De ce que tu me fais faire ? Mais je m’en fous, Alix !
La sincérité de sa colère rendit Alix prudente. Il avait toujours été un peu difficile à manœuvrer, elle le tenait pour un insatisfait chronique. Non seulement sa réussite ne l’étonnait pas, mais il n’en était même pas heureux. Il avait rêvé d’écrire autre chose, soit. Elle connaissait ses fantasmes de composition classique, elle l’avait patiemment écouté jouer des trucs déchirants sur son piano, peut-être superbes mais invendables aujourd’hui, et qui nécessitaient sans aucun doute un orchestre de cent cinquante musiciens, pas moins ! Qu’est-ce qu’il pouvait faire avec ça ? Strictement rien. Il n’était pas né en Italie un siècle plus tôt, autant qu’il s’y résigne et qu’il laisse tomber ses chimères. Sa frustration éclatait d’ailleurs avec profit dans tout ce qu’il composait, et c’était ce qui pouvait lui arriver de mieux, ce style qui n’appartenait désormais qu’à lui et que tout le monde s’arrachait. Elle l’admirait, elle avait une confiance absolue dans sa capacité de travail, toutefois elle devait rester attentive à ce qu’il ne disjoncte pas. Le moment le pire avait été le décès de Marianne ; heureusement, toute la famille s’était relayée pour lui tenir la tête hors de l’eau, et il s’en était sorti. En tout cas, sa faculté de créer était indemne, même si sa musique était devenue plus sombre. Depuis, Alix veillait sur lui. Un peu trop jalousement, peut-être, mais elle montait la garde. Avec une vigilance particulière à l’égard des femmes qui mouraient d’envie de consoler ce grand romantique.
— Tu m’entends ? demanda-t-il d’une voix froide.
Penché au-dessus du bureau, il avait posé ses mains bien à plat, elle regardait les doigts nerveux, les lignes bleues des veines.
— Je ne dois pas être la seule à t’entendre ! Calme-toi, je ne t’ai pas injurié. Qu’est-ce que tu as, ce matin ?
Avant qu’il ait pu répondre, un coup léger fut frappé à la porte et Marc Valet entra aussitôt.
— Salut, toi ! lança-t-il à Louis. J’espère qu’elle est en train de te passer un savon. Tu peux me dire pourquoi tu n’étais pas à la première de La Règle d’or, hier soir ? Le film est lamentable mais ta musique est géniale. Tout ce que ce con ne sait pas exprimer, tu l’as fait pour lui. Et tout le monde te cherchait. On devait être une demi-douzaine à vouloir te mettre la main dessus.
— Quelle horreur, riposta Louis avec un sourire ironique.
— Ah, tu trouves ? Tu ne diras peut-être pas toujours ça. Où te cachais-tu ? Chez toi, dans ta cambrousse ?
— J’ai un fils, Marc. Je ne suis pas un pilier de cocktail.
— Quel âge, ton héritier ?
— Quinze ans.
— Alors ce n’est pas une excuse. Peut-être qu’il aimerait bien accompagner papa aux premières et voir le tout-Paris ?
— Va te faire foutre.
La porte aurait dû claquer bruyamment sur Louis mais, par bonheur, elle était capitonnée. Abasourdi, Marc se tourna vers Alix.
— Qu’est-ce qu’il a ? Il a décidé de se fâcher avec toute la profession ou quoi ? C’est le succès qui lui monte à la tête ? Remets-le dans le rang vite fait, ton frangin ! Je voulais lui proposer du boulot mais, merci bien, je ne bosse pas avec les caractériels.
Furieuse, Alix s’était levée. S’attaquer à Louis était le meilleur moyen de la mettre hors d’elle.
— On avait rendez-vous, Marc ? Parce que je suis pressée, là…
Contournant son bureau, elle le poussa fermement dehors.
Au prix d’un gros effort, Frédéric parvint à conserver son sérieux. Observateur, il avait fini par remarquer ce que France dissimulait si mal, et il en tirait profit sans scrupule. Il suffisait qu’il parle de son père – peu importait la manière d’y venir, elle était toujours intéressée – et il échappait à toute une partie du cours. Si elle entendait un bruit de voiture, elle ne pouvait pas s’empêcher de regarder vers la fenêtre dix fois de suite. Et quand Louis surgissait, à la fin de l’heure, elle changeait de couleur.
Il venait juste d’entrer dans le petit salon, une enveloppe à la main, l’avait saluée avec un sourire absent, et elle ne savait que faire pour retenir son attention, perdant tous ses moyens. Les adultes se comportaient comme ça aussi ? Il n’y avait donc pas un âge où on était délivré de sa timidité ?
— Tu raccompagnes Mme Capelan, p’pa ? Il faut absolument que j’appelle Richard avant qu’il parte au tennis…
Magnanime, Frédéric lui offrait sa chance. Après tout, elle était assez jolie pour une femme de sa génération, certains de ses copains n’hésitaient d’ailleurs pas à la siffler quand elle arrivait en jupe au lycée. Il s’éclipsa aussitôt, fila jusqu’à sa chambre dont la fenêtre était ouverte, et se glissa à pas de loup sur la galerie. Son père ne lui était pas apparu jusqu’ici sous les traits d’un séducteur, mais il s’apercevait que, en fait, il n’en savait rien. Il lui était juste arrivé de surprendre quelques bribes de conversation, des mises en garde d’Alix, par exemple, au sujet de mystérieuses femmes qu’on ne voyait jamais à Notre-Dame-de-la-Mer. Avec France Capelan, au moins, il serait aux premières loges.
Sans avoir besoin de se pencher, il entendait leurs voix au-dessous et il fut déçu par l’affligeante banalité des propos qu’ils échangeaient. Même lorsqu’elle essaya une réflexion enthousiaste sur la maison, la réponse de son père fut aussi laconique qu’insignifiante. Quand ils avancèrent dans l’allée, Frédéric dut reculer pour ne pas se faire voir.
— À bientôt, j’espère, je suis toujours très heureuse de vous rencontrer…
Au moins, elle faisait un effort, il aurait pu se montrer un peu plus entreprenant ! Prodigieusement intéressé, Frédéric aperçut la main qu’elle posait sur le bras de son père, juste deux secondes de trop. Elle était mignonne dans son numéro de charme, pas très à l’aise mais émouvante, il fallait être aveugle pour ne rien remarquer.
La voiture ayant enfin démarré, il se pencha au-dessus de la rambarde.
— Papa ! Tu as fait vœu de chasteté ?
Il riait aux éclats, et Louis leva la tête, surpris.
— Tu ne t’aperçois vraiment de rien ou bien c’est elle qui ne te branche pas ?
Son père lui fit signe de descendre et il empoigna l’un des piliers de bois, se laissant glisser comme d’un arbre.
— Par l’escalier, j’aimerais autant, tu vas te casser quelque chose un de ces jours. Tu m’espionnais ? Tu veux que je la drague pour qu’elle te donne des notes acceptables ?
— Mais c’est elle qui te drague !
— Mme Capelan ?
— Appelez-moi France, dit Frédéric en imitant la voix de son professeur. Elle est sur le gril dès que tu es dans les parages, c’en est comique ! La semaine dernière, j’avais laissé la porte ouverte exprès mais tu n’es pas passé par là. En revanche, on t’entendait jouer, et Rousseau s’est retrouvé aux oubliettes. D’enfer !
— Tu parles sérieusement ? Je n’ai rien remarqué.
— Tu attends qu’elle te fasse la danse des sept voiles ?
L’adolescent recula, toisa son père de la tête aux pieds.
— Tu sais que tu es drôlement bien ? J’ai des tas de copains qui ont des pères bedonnants, chauves, à lunettes, avec de belles têtes d’abrutis, mais toi…
Partout où il allait, les maisons lui semblaient exiguës, les gens ternes. Pour un garçon de son âge, Louis était très valorisant. Non seulement par son métier – il devait toujours répéter plusieurs fois quand on lui demandait la profession de ses parents –, mais aussi par son allure. Qui semblait produire un effet certain sur les femmes, l’attitude de France le prouvait.
— Depuis… enfin je veux dire, après que maman… tu n’as pas… parce que tu sais, si c’est pour moi…
Pourquoi parlait-il de ça maintenant, sans avoir rien préparé ? Il s’était promis d’aborder le sujet un jour, Laura le lui avait d’ailleurs conseillé à plusieurs reprises, mais il avait toujours reculé, au dernier moment.
— Oh, dit doucement Louis, ne sois pas inquiet pour ça.
À lui aussi, cette discussion faisait peur. Quel souvenir Frédéric gardait-il de sa mère, hormis quelques photos ? Des images sur lesquelles le sourire de Marianne lui donnait l’air d’une jeune fille.
— Tu n’as aimé personne d’autre, papa ? Tu n’as rencontré aucune femme qui te donne envie de recommencer ta vie ?
Son fils formulait ses questions d’une façon si laborieuse que Louis se sentit ému.
— Non, pas encore. Mais je ne t’ai rien sacrifié, Fred ! Je n’avais pas envie, c’est tout.
— Quand même… Il y a eu des, euh… des filles ?
— Bien sûr. Des filles, comme tu dis. Rien d’important.
— Et ça te fait toujours de la peine, quand tu penses à maman ?
Décidément, il voulait savoir ce qui se passait dans la tête de son père. Prudent, Louis essaya de se remémorer les discussions qu’il avait eues avec Hugues à ce sujet, et les erreurs à ne pas commettre.
— C’est quelque chose de plus… endolori que vraiment douloureux. J’ai aimé ta mère, et nous nous entendions bien. Il y a eu des moments très durs après sa disparition. Seulement, le temps estompe les choses, c’est indiscutable et c’est heureux. Si un jour je me sens amoureux, je n’aurai pas peur de te le montrer. Ça te suffit, comme réponse ?
Frédéric acquiesça en silence, sans le quitter des yeux. Il essaya de l’imaginer serrant une femme dans ses bras. Drôle de vision, qui ne lui plaisait pas. Pourquoi ?
— Maintenant, en ce qui concerne ton prof de français, ajouta Louis, je ne sais même pas de quelle couleur sont ses yeux.
— Bleu.
— Ah bon ?
— Tu te fous de moi, papa ?
— Oui. Bleu clair.
Prenant son fils par l’épaule, il le poussa vers la maison en demandant, désinvolte :
— Qu’est-ce que tu veux manger, ce soir ?
— Des pâtes. On pourrait dîner sur la terrasse, il fait doux.
— Je te rappelle que Laura a rangé nos blousons de ski dans la naphtaline, et on va claquer des dents dès qu’il fera nuit. Les chaises de jardin sont dégueulasses, et…
— Tu fais chauffer l’eau, je m’occupe du reste !
Échappant à la main de son père, Frédéric s’élança en direction de la cuisine.
Grégoire enleva son casque avec un gros soupir de regret. Il s’était accordé une heure, pas davantage, parce qu’il devait aussi faire sa promenade habituelle, dans les jardins du Luxembourg. Pourtant, il serait bien resté là, assis devant la fenêtre de sa chambre, à écouter la musique. Les mélodies de Louis, dont il connaissait chaque rythme et chaque respiration, le faisaient voyager dans son fauteuil, lui tiraient les larmes, invariablement. Et il voulait les entendre à pleine puissance, avec les cuivres qui sonnaient et les violons qui gémissaient, avec toute la rage et la force que son fils y avait mises. D’où l’achat de ce gros casque, afin que Laura ne l’imagine pas gâteux, ni sourd.
Laura ! Gentille petite fille têtue et serviable, qui n’avait rien trouvé de mieux qu’investir l’appartement avec mari et enfants, sous prétexte de ne pas laisser son père tout seul. Qu’est-ce que la solitude avait de si redoutable ? Et, malgré tous ses discours de psychanalyste savante, posée, elle était revenue habiter chez papa, elle passait ses week-ends chez son frère, elle s’abritait dans sa famille comme un fœtus.
Non, c’était une pensée méchante. Le jour où il serait vieux pour de bon, ce ne serait pas d’Alix qu’il lui faudrait espérer du secours. D’ailleurs, dans cet immense appartement, Laura avait sa place, mari et enfants compris. Jamais Grégoire n’aurait pu continuer à payer seul le loyer, or il n’imaginait pas non plus vivre ailleurs. Donc elle l’aidait, ils s’entraidaient tous, c’était très bien comme ça. En plus, elle faisait bien la cuisine, beaucoup trop bien, ses artères finiraient complètement bouchées alors que, si on l’avait laissé tranquille, il se serait contenté d’une tranche de jambon ou d’un œuf à la coque.
Il sortit le disque du baladeur qu’il s’était offert, tout seul comme un grand, sauf qu’il en avait acheté trois, offrant les deux autres à ses petites-filles. Une manière efficace et élégante pour réduire la cacophonie qui régnait là certains jours. Mais comme disait la gardienne de l’immeuble, avec un air d’envie, ça faisait de la jeunesse autour de lui.
Abandonnant son fauteuil, il fit quelques flexions pour se dérouiller les genoux. Soixante-huit ans, aucun problème de santé hormis d’insignifiants rhumatismes… il espérait que ça durerait longtemps encore. Les enfants, on n’avait jamais fini de les élever, il se sentait de taille à leur rendre encore de nombreux services. À condition qu’on ne lui demande plus jamais de consoler un petit garçon qui pleure la mort de sa mère. Cet épisode-là, il ne l’avait pas digéré, et Frédéric était devenu son préféré sur-le-champ. Enfin, à part Louis, naturellement. Parce que Louis, c’était quand même son fils aîné, avec une ou deux minutes d’avance sur Alix, et il avait du génie, une sensibilité exacerbée que personne ne comprenait, en plus il s’était retrouvé veuf à trente ans, une véritable horreur, et il avait bien été obligé de rejeter dans la musique une partie de sa douleur.
— Nous ne sommes que jeudi, bougonna Grégoire en enfilant son imperméable.
Encore quarante-huit heures avant de se retrouver à Notre-Dame-de-la-Mer, comme chaque fin de semaine, avec sa tribu autour de lui. Et le parc qui devenait magnifique à cette saison, même si personne ne s’en occupait vraiment, mais la nature sauvage a aussi un certain charme. Toutefois, il avait été bien inspiré, trente ans plus tôt, de planter des lilas, des cerisiers et des magnolias, ça donnait de la couleur à toute cette verdure.
Il fit un crochet par la cuisine, déserte à cette heure, pour prendre un peu de pain sec à distribuer aux oiseaux du Luxembourg. Des gros oiseaux citadins, sans grâce, mais qui lui procuraient une contenance pour observer sans en avoir l’air les jolies femmes passant par là. Et, les jours où l’envie était trop forte, il savait parfaitement chez qui aller passer un moment. Qu’est-ce que tous ces petits Neuville croyaient donc ? Qu’il était vieux ? Eh bien non !
Le bar était affreusement enfumé, comme d’habitude, la trentaine de lycéens réunis là n’hésitant pas à se rouler des joints sous les yeux blasés du patron. Les « L » étaient sur le point de perdre la partie de fléchettes engagée contre les « S », et ils encourageaient bruyamment Frédéric qui représentait leur dernière chance, mais qui ne parvint pas à égaliser.
— Battus à plate couture, les mecs ! lança Romain d’un ton ironique. Faudra vous entraîner.
Ravi de la déroute infligée aux littéraires, il lâcha Élise qu’il avait tenue par la taille jusque-là et rejoignit le comptoir afin de réclamer une bière. Frédéric en profita pour s’approcher de la jeune fille, sourire aux lèvres, et lui murmurer :
— Toujours avec ce grand con ?
Sans répondre, elle accepta la cigarette qu’il lui offrait.
— Tu fais un flipper ? proposa-t-il.
Elle était dans sa classe, il la voyait tous les jours, il n’aurait pas dû la harceler en dehors des cours, mais ce n’était pas parce qu’elle lui avait préféré un autre qu’elle avait cessé de lui plaire.
— Ouais, accepta Élise en se dirigeant vers le fond de la salle.
Il la suivit et fouilla dans la poche de son jean à la recherche de monnaie.
— À toi l’honneur, dit-il en introduisant une pièce dans la fente.
Elle rejeta ses cheveux en arrière, de ce mouvement de tête précis propre à toutes les filles. Elle sentait Frédéric, juste derrière elle, beaucoup trop près, et son insistance l’amusa.
— C’est pas un jeu pour les intellos, ça ! s’exclama Romain en surgissant à côté d’eux.
Le traditionnel surnom des littéraires qui passaient leur temps à fumer en refaisant le monde au bistrot, séchant volontiers les cours d’un programme déjà très allégé, tandis que les scientifiques recalculaient leurs moyennes avec angoisse.
— Merde, soupira Élise qui venait de perdre le contrôle de la bille d’acier après un score lamentable.
— Je crois que tu déranges, dit Frédéric en se tournant vers Romain.
Depuis une certaine soirée du mois de décembre, il mourait d’envie de dire quelque chose comme ça, et il se sentit soulagé de l’avoir fait. Il ne connaissait Romain que de vue, ignorait jusqu’à son nom de famille, mais il le tenait pour son ennemi personnel. Depuis l’école primaire, aucune fille ne lui avait autant plu qu’Élise et il n’avait pas l’intention de se résigner. Romain, plus grand que lui, le regardait de haut, indécis.
— Allez, barre-toi, décida-t-il en prenant Frédéric par la manche de sa veste.
Le geste était plus provocateur qu’agressif, mais Élise intervint, inquiète.
— Arrêtez, vous êtes tarés ou quoi ?
Elle avait élevé la voix et les deux garçons devinrent aussitôt le point de mire. Frédéric se dégagea brutalement, dans un bruit de tissu déchiré.
— Oh là là… J’ai abîmé la jolie veste du petit facho…, constata Romain d’un ton ironique où ne perçait pas le moindre regret.
Pour lui, Frédéric était un fils à papa, pire, un affreux bourgeois vu la façon classique dont il s’habillait ou le scooter flambant neuf qu’il exhibait.
— Dégage ! répéta-t-il, mais sans bouger.
Élise n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle devait faire, ni même si elle devait tenter quelque chose, aussi fut-elle stupéfaite de voir Frédéric se jeter sur Romain, l’empoigner par le col de son pull et rouler avec lui sous une table. Il y eut un échange peu élégant de coups de pied et de coups de poing avant que le patron du bar ne se décide à séparer les combattants autour desquels les lycéens faisaient cercle. Deux garçons, dont son copain Richard, se précipitèrent pour entraîner Frédéric vers la porte tandis que Romain cherchait Élise du regard. Elle semblait furieuse, ulcérée, toujours debout près du flipper, et elle se détourna ostensiblement.
Le conseiller de fiction – un titre ronflant pour un poste mal défini – avait fini par user la patience de Louis, à force d’incohérence. Jocelyne, la réalisatrice, qui assistait au rendez-vous, se sentait impuissante et exaspérée. En arrivant dans les locaux de la chaîne de télévision, une heure plus tôt, elle était pourtant très confiante. La cassette sur laquelle Louis avait enregistré les thèmes principaux était exactement ce qu’elle voulait, le fidèle reflet de tout ce qu’ils avaient mis au point ensemble après deux journées de travail autour du piano.
— C’est un peu… triste. Larmoyant, vous comprenez ? expliquait le conseiller. Ce que vous destinez au générique sera repris dans toutes les bandes-annonces, et j’ai très peur que ça décourage les gens. Aujourd’hui, ils veulent rire, se distraire, pas pleurer.
— Il se trouve qu’il ne s’agit pas d’une histoire gaie ! riposta Louis. Je ne suis pas scénariste, mais c’est ça que vous leur avez fait écrire, et je ne peux pas mettre La Danse des canards là-dessus !
— Ttt… Ttt…, fit l’autre en levant les yeux au ciel. Il y a de très jolis moments dans notre feuilleton, des choses primesautières, et vous… Eh bien, vous nous infligez un vrai requiem !
Jocelyne posa sa main sur le bras de Louis pour l’empêcher de se lever. Elle rembobina une partie de la cassette, enclencha le son, et ils écoutèrent tous les trois dans un silence attentif.
— Ce thème-là est très tonique, fit-elle remarquer.
— Oui, mais pour le générique, alors là, c’est presque trop mièvre.
— Si vous voulez la Symphonie pastorale, servez-vous, c’est dans le domaine public, il n’y a aucun droit à payer ! ironisa Louis.
Cette fois, il se mit debout, les mains enfoncées dans les poches de son jean.
— Maintenant, j’aimerais savoir avec qui je travaille, enchaîna-t-il. Avec Jocelyne ou avec vous ?
Il avait composé en fonction de ses désirs à elle, persuadé qu’elle prenait toutes les décisions pour ses films, comme dans le monde du cinéma où le réalisateur est seul maître d’œuvre, puis seul responsable.
— Ça ne se passe pas exactement comme ça à la télévision, monsieur Neuville…
Le ton de mépris du conseiller indiquait clairement qu’il tenait Louis pour un musicien trop gâté. L’enfant chéri des cinéastes allait devoir se plier aux exigences de l’Audimat, que ça lui plaise ou non.
— Pensez à ce que je vous ai dit et revoyons-nous dans… quinze jours ?
Résignée, Jocelyne prit son agenda tandis que Louis regardait ostensiblement sa montre. Quand ils sortirent du bureau, elle murmura :
— C’est un âne, ils le sont tous, mais ils doivent justifier leurs salaires… Tu comprends ? Il ne peut pas te dire que c’est bien d’entrée de jeu, sinon il ne sert plus à rien. J’aime ce que tu as fait, contente-toi de modifier trois mesures et ça ira.
Il se sentait tellement hors de lui qu’il attendit d’être dans l’ascenseur pour répondre.
— Je ne sais pas comment tu fais pour avaler des couleuvres pareilles, mais moi, c’est la dernière fois ! explosa-t-il.
— Tu crois ça ? Écoute, je peux venir seule au prochain rendez-vous, lui porter la bande que tu me donneras, mais tu ne te débarrasseras pas de ce type comme ça. Il sera là dans le studio d’enregistrement, au mixage, et jusqu’à la dernière minute il continuera de donner des avis contradictoires d’un air pénétré.
Elle riait et il se calma, se demandant s’il avait un quelconque avenir dans l’audiovisuel. Devant l’immeuble de la chaîne, il serra la main de Jocelyne puis se dirigea vers sa voiture. Une contravention l’attendait, coincée sous l’essuie-glace : il la jeta dans le caniveau sans même la regarder. Il fallait qu’il regagne le quartier de Saint-Lazare au plus vite, jamais il n’aurait dû donner un rendez-vous aussi tôt, aussi précis, aussi stupide en fait. Arriver en retard, pour un premier déjeuner, était vraiment de mauvais goût. Mais aussi, quelle idée aberrante d’avoir invité cette femme ! Ah, bien sûr, à Paris c’était plus simple, et surtout plus anonyme, ils étaient certains de ne rencontrer personne, en tout cas pas ses collègues à elle, ni leurs fils respectifs. Tout de même, quel curieux hasard que cette rencontre de l’avant-veille dans un supermarché où ils s’étaient retrouvés devant les caisses, aussi moroses l’un que l’autre, et très surpris de soudain se reconnaître. Alors, quand elle avait dit – innocemment ? – qu’elle devait passer la matinée de mercredi dans les grands magasins, il avait sauté sur l’occasion, « mangeons un morceau ensemble et puis, si vous voulez, je vous ramènerai, c’est plus agréable que le train, surtout avec des tas de paquets ». Un jeu d’enfant, elle n’attendait que ça, il l’avait compris et rendit hommage à la perspicacité de Frédéric.
L’Alfa se faufilait dans la circulation tandis que Louis continuait de réfléchir à sa stupidité, à la façon naïve, vaniteuse dont il avait relevé le défi lancé par son fils. Séduire France Capelan ne tenait pas de l’exploit, loin de là, elle n’était ni très belle, ni très jeune, ni très exigeante, sans doute.
Rue de la Pépinière, il trouva une place autorisée qui allait lui permettre de n’avoir qu’une demi-heure de retard. Elle serait forcément arrivée avant lui et il espéra qu’elle avait choisi la salle fumeurs. Il fut soulagé de l’y découvrir, tout au fond, en train de siroter un kir, un magazine ouvert sur les genoux.
— Je suis absolument confus, dit-il en s’arrêtant devant sa table.
Dès qu’elle leva les yeux vers lui, il comprit qu’elle était en colère. D’avoir patienté, seule, sous le regard du maître d’hôtel, d’avoir eu peur de s’être fait piéger, ou ridiculiser, et d’être heureuse malgré tout qu’il soit venu quand même. Nerveux, il s’assit en face d’elle, sortit son paquet de cigarettes. Elle n’avait toujours pas prononcé un mot, il se demanda ce qu’il allait bien pouvoir trouver pour la dérider.
— Vous devez connaître le menu par cœur, on peut commander tout de suite, si vous voulez…
Plus vite ce serait fini, mieux ce serait, ce déjeuner allait être un vrai pensum. En croisant les jambes, il heurta quelque chose et jeta un coup d’œil sous la table. Au moins, elle n’avait pas perdu sa matinée, une bonne demi-douzaine de sacs étaient entassés là. Il fit signe à un garçon, la laissa parler et prit la même chose qu’elle.
— Que désirez-vous boire ? Un peu de vin ? s’enquit-il d’un ton poli.
— Pourquoi un peu ? C’est vous qui conduisez !
Elle était très différente quand elle souriait, plus séduisante et plus fragile. Il l’observa franchement sans qu’elle cherche à se dérober.
— Vraiment désolé pour ce retard. Vous préférez du blanc ou du rouge ?
— Un rouge léger, frais, j’aimerais beaucoup.
Après avoir choisi un chiroubles, il se détendit et lui proposa une cigarette, qu’elle refusa. Avec son accord, il alluma la sienne, attira le cendrier vers lui.
— Alors, ces courses, c’était bien ?
— Fatigant ! Et vous, vos rendez-vous ?
— Très long, très décevant. Ça devient un métier impossible. Les gens de télé sont compliqués, je ne veux plus travailler pour eux.
— Vous pouvez travailler pour qui vous voulez, non ?
— Eh bien… Je ne sais pas. Mon agent prétend le contraire. Mais, comme c’est aussi ma sœur, je pense qu’elle est très partiale.
— Vous n’avez qu’une sœur ?
— Deux. Celle-là, c’est ma jumelle. Et vous ?
— Fille unique.
— Et ça ne vous a pas donné envie de fonder une grande famille ?
— Romain me suffit.
Il eut brusquement envie de lui poser une foule de questions qu’il retint de justesse, surpris de sa propre curiosité. Elle semblait encore un peu mal à l’aise, mais pas mécontente d’être là.
— Je peux vous appeler par votre prénom ? s’entendit-il demander d’une voix douce.
Une imperceptible rougeur et le regard bleu qui se troublait le renseignèrent sans ambiguïté. C’était une victoire un peu injuste puisqu’il savait exactement où il allait alors qu’elle en était réduite aux hypothèses. Compatissant, il la ramena en terrain plus sûr dès qu’il la questionna sur Frédéric et ses éventuels progrès.
— Il fait son possible, et moi aussi ! J’espère que ce sera suffisant, mais je ne suis pas en mesure de vous le garantir. C’est un garçon très intelligent, il ne lui manque qu’un peu de volonté. Étiez-vous paresseux à son âge ?
— Pas du tout. Je pouvais rester scotché à mon piano six heures par jour, j’avais vraiment la foi ! Personne ne m’y a forcé, chez moi ils n’étaient pas du genre à encourager le petit prodige.
— Des parents sévères ?
— Oh, pas du tout ! Complètement… marginaux. Libéralisme, fantaisie, confiance, ils ne suivaient aucune règle. Je me sens très conventionnel à côté d’eux.
Et aussi très bavard, pour quelqu’un d’aussi sauvage que lui. Ils continuèrent de parler à bâtons rompus jusqu’à ce que, incrédule, il découvre les tasses de café qu’on venait de déposer devant eux. Le déjeuner était déjà fini ?
— Bon, on va rentrer, décida-t-il avec une nuance de regret.
Quand elle se leva, il remarqua qu’elle n’était pas très grande, plutôt menue, qu’elle avait de belles jambes, et que d’après son teint c’était sans aucun doute une vraie blonde. D’autorité, il ramassa les paquets et la suivit vers la sortie.
— Merci de me ramener… et de m’avoir invitée ! dit-elle en relevant le col de son imperméable.
Un petit vent frais soulevait des papiers sales sur le trottoir, et quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Elle marchait vite pour se maintenir à sa hauteur, évitant de le regarder. Il lui ouvrit la portière, attendit qu’elle soit installée, puis jeta les sacs dans le coffre avant de la rejoindre. De nouveau, elle semblait tendue, inquiète. Au lieu de démarrer, il se tourna vers elle.
— J’ai passé un moment très agréable. On pourra recommencer, si vous voulez ?
C’était beaucoup plus simple de l’avouer maintenant, après tout ils n’étaient pas plus innocents l’un que l’autre, et elle ne lui déplaisait vraiment pas.
— Oui, souffla-t-elle de façon à peine audible.
Elle aurait aimé avoir son assurance, même si elle le trouvait trop désinvolte. Mais, surtout, elle aurait préféré qu’il se taise, ou alors qu’il l’embrasse sans lui demander son avis, elle en mourait d’envie. Il mit le contact, s’engagea dans le flot des voitures tandis qu’elle regardait obstinément devant elle, très déçue qu’il n’ait rien tenté. Qu’avait-elle donc imaginé pour ce premier tête-à-tête ? Depuis leur rencontre au supermarché, elle était sur un nuage, projetant tous les scénarios possibles, jusqu’au plus romantique. Ridicule et improbable. C’était déjà inouï d’être assise là, de constater qu’il y aurait peut-être une suite. Tout à l’heure, quand elle patientait seule, les yeux rivés sur sa montre, elle avait eu peur qu’il se soit moqué d’elle ou qu’il l’ait oubliée. Alors que voulait-elle de plus que ce qu’il venait de déclarer ?
La main de Louis effleura son genou et elle sursauta, électrisée.
— Mettez votre ceinture, il y a des flics…
Ils émergeaient du tunnel de Saint-Cloud et elle se demanda si elle n’avait pas somnolé. Le chiroubles, peut-être. Sans quitter l’autoroute des yeux, Louis eut un de ces irrésistibles sourires de gamin.
— Excusez-moi, c’était trop tentant !
— Quoi ?
— Eh bien… ça.
D’un geste machinal, elle tira sur sa jupe. Comme elle penchait la tête, gênée, il jeta un regard attendri aux petites mèches blondes qui bouclaient sur sa nuque. Le silence retomba entre eux tandis qu’elle cherchait désespérément quelque chose à dire. Elle s’était juré de le subjuguer et elle se comportait comme une vierge effarouchée, un comble ! Oui, mais elle ne pouvait pas lui avouer non plus que, si c’était elle qui avait tenu le volant, elle se serait arrêtée sur la première aire de repos venue pour se jeter dans ses bras. Parce qu’elle ne pensait à rien d’autre, même si elle s’obstinait à contempler le paysage d’un air détaché – un air idiot, elle en était consciente mais n’y pouvait rien. À combien d’hommes avait-elle voulu plaire, depuis sa séparation d’avec Antoine ? Deux, trois ? Sans conviction, et sans résultat. Beau tableau de chasse !
— Où dois-je vous déposer ?
— J’ai laissé ma voiture à la gare.
Autant qu’il ne voie pas l’immeuble où elle habitait, qui n’avait rien de réjouissant. Quand il pénétra sur le parking, elle connut quelques secondes d’affolement car leur manière de prendre congé allait évidemment déterminer leur prochaine rencontre. Elle lui désigna sa petite Renault noire, et il vint se ranger à côté.
— Une invitation à dîner, ça vous paraîtrait excessif ? demanda-t-il après avoir transbordé les paquets d’un véhicule à l’autre.
— Minimal, répondit-elle du tac au tac.
Interloqué, il mit deux secondes à réagir et elle était déjà en train d’ouvrir sa portière quand il lui proposa le vendredi soir.
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