L'Homme De Leur Vie
Chapitre 13
Romain passa un dernier coup de torchon sur la table de la cuisine avant de vérifier, d’un regard circulaire, que tout était en ordre. Impossible de deviner qu’ils avaient dîné là aux chandelles, Élise et lui. Quant au petit déjeuner, il le lui avait porté au lit.
Il prit une tasse propre sur le bord de l’évier et se servit un peu de café. Elle était partie depuis une heure, censée rentrer de chez sa meilleure amie où elle prétendrait avoir passé la nuit. Sa première nuit de toute jeune femme. Pour laquelle il avait le sentiment de s’être bien comporté, avec toute la patience possible malgré son manque d’expérience.
La machine à laver ronronnait doucement. Il l’avait mise en route quelques minutes plus tôt, après y avoir enfourné ses draps. Songeur, il observa un moment la mousse qui s’accumulait contre le hublot. Ce qu’il avait préféré, de tous les instants vécus à deux depuis la veille, c’était l’intonation extasiée d’Élise pour prononcer son prénom. Pendant l’amour, mais aussi juste avant qu’elle ne s’endorme.
— Romain ! Tu es là ?
Sa mère, qu’il n’avait pas entendue rentrer, fit irruption dans la cuisine et se précipita sur lui.
— Tout va bien ? demanda-t-elle en lui passant la main dans les cheveux.
C’était une question pudique, inquiète, qui le fit sourire malgré lui.
— Très, très bien, dit-il lentement.
Il soutint son regard et elle s’écarta un peu pour le détailler des pieds à la tête. Son grand fils amoureux.
— Il te reste du café ?
Elle ne voulait rien demander de précis, il parlerait s’il en avait envie.
— Tu t’es couchée tard, non ?
Un tee-shirt de Louis, qu’elle avait enfilé sur la jupe du tailleur, la faisait paraître toute menue, espiègle, presque étrange. Elle se débarrassa de ses escarpins, fit quelques pas pieds nus sur le carrelage frais.
— À cinq heures. Ça ne m’était pas arrivé depuis des années !
— Et Franck James, comment est-il ?
— Indescriptible. Caustique, autoritaire, affreusement américain, mais avec un tel charisme qu’il subjugue tout le monde. Il va tourner en France, en Dordogne, une histoire de vampires dont Louis doit faire la musique. Si ça t’amuse de descendre là-bas un week-end, nous serons invités.
— Tu plaisantes ?
Ébahi, il s’assura qu’elle était sérieuse puis il éclata de rire.
— Mais c’est fabuleux, maman !
Il lui mit une tasse dans la main, la poussa vers un tabouret.
— Tu devrais faire un somme, suggéra-t-il.
— Toi aussi, non ?
Ils se dévisagèrent avec une tendresse complice et elle finit par proposer :
— On dort un peu d’abord, ensuite on pensera à déjeuner, même s’il est très tard. À quelle heure installez-vous le podium ?
Pour la fête de la Musique, Romain avait obtenu le droit de jouer avec son groupe dans le centre-ville. Encore une nuit blanche en perspective, mais qui le réjouissait beaucoup, d’autant plus qu’Élise avait promis d’être là tôt et de ne pas le quitter.
— Tu viendras nous écouter, ce soir ?
— Oui, bien sûr.
— Et Louis ?
Il avait pris un ton dégagé, peut-être pour lui faire plaisir à elle, peut-être parce que l’opinion de Louis comptait bien plus qu’il ne voulait l’avouer.
— Il doit me retrouver vers onze heures.
Rien n’était simple, dès qu’il s’agissait de leurs deux fils. Frédéric comptait se rendre lui aussi à la fête, comme tous les jeunes, et Louis avait promis de le conduire, puis de revenir le chercher.
— Nous irons te voir ensemble, il veut savoir de quelle façon vous allez vous en tirer, tes copains et toi. Mais il faudra aussi qu’il s’occupe de son fils…
Prudente, elle guettait sa réaction et n’eut droit qu’à une moue dédaigneuse.
— Normal. C’est le fils de son papa !
L’esclandre de Frédéric ne l’avait finalement pas empêché de devenir l’amant d’Élise, toutefois il ne pardonnait pas ce bleu qui s’étalait encore sous son œil. Un jour ou l’autre, il réglerait ce compte-là, loin de sa mère et de Louis, il avait tout son temps.
— C’est toujours le grand amour, maman ? interrogea-t-il, les yeux fixés sur elle.
Qu’elle soit heureuse ne faisait aucun doute, elle rayonnait. En conséquence, il pouvait se laisser aller à son propre bonheur sans arrière-pensée.
— Oh oui, vraiment…, murmura-t-elle d’un ton grave.
— Je suis content pour toi.
Il avait le droit de le dire, il le pensait sincèrement, même si la vision fugitive d’Antoine, seul chez lui, venait de l’effleurer.
— Va dormir, insista-t-il.
Elle s’abstint de rire devant cette sollicitude de jeune homme responsable et sûr de lui. Élise avait de la chance, elle était bien tombée, peu de garçons possédaient la délicatesse de Romain. Même en se sachant partiale, France eut la certitude qu’elle avait bien élevé son fils.
Tom faillit faire demi-tour lorsqu’il découvrit la voiture d’Alix garée dans l’allée. Louis avait beaucoup insisté, la veille, pour qu’il vienne dîner à Notre-Dame-de-la-Mer, et il s’y était résolu avec le secret espoir qu’il s’agirait d’un bon test. Mais la simple vue de la MG suffisait à le troubler, ce qui réduisait à néant toutes ses illusions.
— Tom ! s’écria Hugues qui venait de surgir à côté de la portière. Eh bien, ça fait plaisir de te voir !
Juché sur l’ancien vélo de Frédéric, il était en train d’organiser une chasse au trésor pour ses filles.
— Tu bouches le chemin, va là-bas avec les autres. Laura a prévu un gigot en ton honneur, et elle est partie chercher des haricots verts frais.
La gentillesse d’Hugues était si spontanée que Tom se sentit soudain beaucoup mieux.
— Où est Louis ?
— Couché sur son Steinway, lessivé, il fait semblant de composer mais je suis sûr qu’il dort.
Dans cette maison, depuis tant d’années, Tom était comme chez lui. Il alla se ranger derrière l’Alfa, finalement ravi d’être venu. Tant pis si Alix le prenait mal, il était l’invité de Louis. D’un pas décidé, il longea la façade jusqu’aux dernières portes-fenêtres.
— Tiens, Tom !
Assis sur un rocking-chair, au bout de la galerie extérieure, Grégoire le regardait arriver d’un air réjoui, son journal sur les genoux et un chapeau colonial sur la tête.
— Tu nous boudais ou quoi ? Il y a mille ans que tu ne nous as pas fait l’honneur d’une visite.
— Comment allez-vous ? demanda Tom en s’arrêtant devant lui.
— Très bien, c’est l’été, c’est formidable. On va rester quelques jours ici, c’est plus agréable que Paris quand il fait chaud…
Grégoire l’observait sans oser lui poser de questions trop directes. Tom lui était toujours apparu comme un gendre idéal, un des rares hommes capables de mater Alix, et il s’inquiétait beaucoup de leur rupture.
— Si tu cherches les jumeaux, ils sont là, dit-il avec un geste vers l’auditorium.
Alors que Tom allait s’éloigner, le vieil homme leva la main pour le retenir.
— Attends une seconde. Tu vas me dire que ça ne me regarde pas, mais je crois que vous devriez vous réconcilier.
— Oh, je ne…
— Laisse-moi finir ! C’est déjà pénible d’être indiscret alors, si tu m’interromps… Bon, écoute, ma fille a ses défauts, Dieu sait, pourtant, même si elle te tient la dragée haute, elle est comme une âme en peine en ce moment, mieux vaut que tu le saches.
À peine sa phrase terminée, il reprit son journal et se replongea dans ses mots croisés. Tom resta quelques instants à côté de lui, indécis, puis il s’éloigna en silence. Alix, une « âme en peine » ? Certes, elle avait été capable de pleurer, certaine nuit, de là à être inconsolable, ça ne lui ressemblait vraiment pas.
Quand il entra dans l’auditorium, il vit Louis assis par terre, le dos appuyé au mur, et Alix qui faisait les cent pas autour du piano.
— Bonsoir, vous deux, dit-il tranquillement.
Alix sursauta tandis que Louis se levait, souriant.
— Pas trop de monde sur la route ? Je suis content que tu sois là.
Ils échangèrent une poignée de main et un regard rapide.
— La fin de la nuit a été pénible, on dirait, remarqua Tom.
— Je suis mort, Franck est infatigable. Tu connais ma sœur ?
La plaisanterie fit sourire Alix alors que Tom répliquait :
— De vue…
— Je vais prendre une douche, peut-être que ça me réveillera, il y a la fête de la Musique, ce soir !
En quelques enjambées, Louis gagna la porte de l’escalier et disparut.
— Comme traquenard, c’est cousu de fil blanc ! persifla Alix.
— Si ça t’ennuie, je peux m’en aller.
— Ne sois pas susceptible, c’est normal que tu viennes ici de temps en temps, Louis t’adore. En ce qui me concerne, ça ne pose aucun problème.
— Tant mieux.
Elle ne faisait pas un pas dans sa direction, toujours debout près du piano : il eut la sensation qu’elle était en train de devenir une étrangère pour lui. Belle, hiératique, mais si distante qu’il finirait bien par l’oublier.
— Alors, même toi, tu as rencontré cet Américain ? Il n’y a vraiment que moi qui ai été écartée ! dit-elle d’un ton acide.
Une fois encore, c’était la vie de son frère qui la préoccupait. Il pensa que, de toute façon, il valait mieux qu’elle n’ait pas entendu les propos de Franck James.
— Et notre chère Mme Capelan, comment s’est-elle comportée ?
Louis n’avait pas dû raconter grand-chose et elle était dévorée de curiosité.
— Très élégante, très à l’aise, elle a beaucoup dansé avec l’assistant de James, et elle a surtout servi d’interprète parce qu’elle est complètement bilingue.
Stupéfaite, Alix resta muette un instant. Si c’était vrai, pourquoi le lui disait-il ? Pour la provoquer ? Elle avait clamé partout que France se ridiculiserait dans cette soirée, or il prétendait le contraire avec une sorte de satisfaction perverse qui lui parut suspecte.
— Je ne te crois pas, répondit-elle enfin. D’ailleurs, les hommes sont tellement indulgents avec les blondes… Je devrais me décolorer, tu serais plus aimable !
— Moi ? s’étonna-t-il. Tu m’as posé une question, je t’ai répondu, c’est tout. Je n’y suis pour rien si elle parle anglais, si elle sait s’habiller quand elle sort, si Louis est heureux avec elle ! Je constate, c’est tout.
Sa froideur avait quelque chose de très désagréable. Il s’était détourné et regardait vers le parc, comme s’il se désintéressait d’elle.
— Tom, qu’est-ce que tu as ? demanda-t-elle à mi-voix. Nous étions d’accord pour rester amis, non ?
— Amis ! s’indigna-t-il. J’aimerais pouvoir, je te jure, mais tu es tellement…
Toujours de dos, il cherchait ses mots et ne la vit pas approcher. Lorsqu’elle lui mit ses mains sur les épaules, il se raidit. Il sentit d’abord son parfum, ensuite sa chaleur, puis son souffle contre sa joue quand elle chuchota :
— La prochaine fois que tu m’invites à dîner, j’accepte.
Les yeux fermés, il dut lutter pour ne pas se retourner mais il parvint à rester immobile, silencieux. S’il avait assez de volonté, il n’y aurait jamais de prochaine fois.
Sur la place du marché, déjà noire de monde à neuf heures, les jeunes du lycée s’étaient agglutinés près du podium où Richard exécutait un impressionnant numéro à la batterie. La soirée ne faisait que commencer et, déjà, l’ambiance était électrique. Partout en ville, le long des rues et dans les bars, les groupes locaux avaient pris place pour jouer du folk, du rap, du rock et même du jazz.
Frédéric s’était promené, les mains dans les poches, s’arrêtant cinq minutes ici ou là pour écouter une formation, mais surtout anxieux de repérer Nadège dans la foule. Ils avaient rendez-vous devant leur bistro favori, où il repassa dix fois sans la trouver, et finalement il fut intercepté par des copains qui l’entraînèrent avec eux. Bien qu’il n’eût aucune envie d’entendre Romain, il dut rester quelques minutes au pied de son podium, agacé par l’admiration des autres pour chaque solo de guitare. D’un coup d’œil, il avait tout de même constaté que le visage de Romain portait encore la marque de leur bagarre et il s’était senti réconforté. En ce qui le concernait, la plaie de sa tempe, due au verre brisé et non pas aux poings de son adversaire, n’avait laissé qu’une trace insignifiante.
— Je t’ai cherché partout ! s’écria Nadège en glissant soudain sa main dans la sienne.
Ce simple contact le fit tressaillir et il referma ses doigts sur ceux de la jeune fille. Elle portait un minuscule débardeur à fines bretelles, si court qu’il pouvait voir sa peau bronzée, au-dessus de la ceinture du pantalon de toile. Quand elle comprit ce qu’il regardait, elle se mit à rire.
— Viens à la piscine avec moi, un de ces jours, j’y suis tous les matins !
— Pourquoi pas ?
Le hâle faisait paraître ses yeux gris encore plus clairs, plus grands. Le moment n’était pas très bien choisi, au milieu de toute cette agitation, mais sur une impulsion il approcha son visage du sien, lui effleura les lèvres d’un baiser léger qu’elle ne chercha pas à éviter.
— On va voir ailleurs ce qui se passe ? proposa-t-il alors d’une voix rauque.
Ils s’éloignèrent du podium sans se lâcher la main, sous le regard intrigué de Romain qui venait de les apercevoir. Nadège était dans sa classe, il l’avait jugée jusqu’ici comme une fille intelligente, sensible, et il ne comprenait pas ce qu’elle faisait avec Frédéric. Puis il se souvint, amer, qu’Élise elle-même avait hésité entre eux deux ; ce fils à papa querelleur devait donc plaire aux filles.
Damien venait de prendre le relais, au synthé, et Romain en profita pour se reposer une seconde. Cette deuxième occasion de jouer en public confirmait son goût de la scène. L’année précédente, il s’était cantonné à une animation spontanée, dans une petite rue où il avait tout de même connu un certain succès, seul avec sa guitare. Mais depuis qu’il avait formé « son » groupe, depuis qu’il obligeait Damien et Richard à répéter régulièrement, et surtout depuis leur exhibition à Bonnières, il avait pris confiance en lui. Louis avait agi comme un véritable détonateur en l’encourageant. Face à l’intransigeance de son père, la gentillesse ou la patience de sa mère n’avaient jamais suffi à le rassurer, alors que l’avis d’un professionnel de l’envergure de Louis s’était avéré déterminant. Il savait désormais qu’il ferait de la musique son métier, quitte à n’avouer ses intentions qu’à la fin de sa terminale. À ce moment-là, il serait majeur, personne ne pourrait plus l’en empêcher, pas même Antoine.
Parmi les spectateurs massés devant eux, il y avait beaucoup de visages familiers, des copains ou même des professeurs, mais il ne vit pas sa mère. En revanche, Élise était là, comme promis, entourée de quelques filles, et elles saluèrent la fin du morceau avec un enthousiasme communicatif, décidées à mettre de l’ambiance.
Sur la terrasse, le dîner s’était prolongé, et il avait fallu toute l’autorité de Hugues pour convaincre Sabine et Tiphaine d’aller enfin se coucher. C’était la nuit la plus courte de l’année, suivie du premier jour de l’été, un moment privilégié dont ils avaient tous voulu profiter.
Tom s’était arrangé pour ne bavarder qu’avec Louis ou Laura, sans s’intéresser à Alix. Il était vraiment à l’aise au milieu de la famille Neuville, une sensation paradoxale qui l’amusait. Toutefois, il avait refusé de rester dormir, s’imaginant mal dans une chambre d’ami, et tout à fait incapable de résister aux avances d’Alix si elle s’y risquait. Il n’était pas guéri, juste en rémission, il devait rester prudent.
Peu avant le dessert, Alix s’était lassée de l’indifférence affichée par Tom. Pour manifester sa mauvaise humeur, elle avait proposé de conduire Frédéric en ville et, malgré la superbe tarte aux framboises que Laura venait d’apporter, elle était partie avec son neveu sans donner aucune précision sur l’heure de son retour.
— Je le dépose où il veut et j’irai me balader toute seule, le nez au vent, à la recherche de nouveaux talents ! avait-elle lancé d’un ton provocateur.
Presque soulagé par son départ, Tom avait pu se détendre, plaisanter, reprendre du café. Vers dix heures et demie, Grégoire avait allumé les photophores sur lesquels les papillons de nuit et les moustiques étaient venus se brûler aussitôt. Un peu plus tard, alors que la conversation commençait à languir, Louis avait insisté pour que Tom l’accompagne.
— Avant de rentrer à Paris, tu peux bien faire un tour avec moi à cette fête de la Musique ! Allez, s’il y a bien quelqu’un qui n’aime pas se coucher tôt…
— Tu n’en as jamais marre de la musique ? bougonna Grégoire qui n’avait pas envie de les voir partir.
— Pas du tout ! Et je suis curieux de savoir ce que font tous ces jeunes, c’est très instructif. J’ai quarante ans, papa, alors si je ne veux pas me laisser distancer…
— Romain joue ? demanda Tom.
— Oui, d’ailleurs j’ai promis à France de l’écouter.
— Il vaudra mieux qu’on fasse ça avant de mettre la main sur Frédéric, je suppose…
— Ça veut dire que tu viens ?
— Uniquement pour te faire plaisir.
Pour cette raison-là, mais aussi pour essayer de faire la paix avec Alix, s’il la trouvait dans la foule. Il l’avait trop ignorée, ce soir, il en était conscient, et il ne supportait pas l’idée qu’elle soit réellement peinée. Il était peut-être capable de la quitter, mais en aucun cas de lui faire du mal.
Ils descendirent en ville avec la voiture de Louis, qu’ils durent abandonner loin du centre rendu inaccessible par une série de barrières. Des centaines de gens déambulaient dans les rues ou stationnaient au pied des podiums, criaient pour se faire entendre, interpellaient les musiciens ou se mettaient même à danser. L’ambiance était survoltée, presque inquiétante à cause des sonos poussées à la limite du tolérable. Un peu mal à l’aise, Louis se demanda comment il allait pouvoir rejoindre France. Elle avait parlé d’un bar, Le Batracien, où elle devait prendre un verre avec quelques collègues du lycée, et il espéra qu’elle y serait encore.
Richard avait le premier repéré une bande louche qui tournait sur la place du marché. Surexcités, agressifs, cherchant visiblement la bagarre, ils étaient au moins une quinzaine dont le signe distinctif semblait être un anneau dans l’oreille gauche.
Entre deux morceaux, il les avait désignés à Romain et à Damien, avec la consigne de ne répondre à aucune provocation. Chaque année ou presque, la fête de la Musique se terminait par des incidents auxquels la police ne voulait pas se mêler. Règlements de comptes entre bandes rivales venues d’autres villes ou d’autres banlieues, jeunes défoncés par la drogue, l’alcool et les décibels ; à moins d’envoyer une compagnie de CRS, il n’y avait pas moyen de faire respecter l’ordre, aussi les autorités préféraient-elles rester à distance et compter les points.
— On n’y coupe pas, c’est à nous qu’ils vont faire des emmerdes ! dit soudain Richard.
Du coin de l’œil, il les voyait venir dans leur direction. Au pied du podium, les copains étaient toujours là, qui formaient sans le savoir une cible de choix. Trop jeunes, trop sages, trop mignons dans leurs vêtements à la mode. Les autres avaient vingt ou vingt-cinq ans en moyenne, et l’air de vraies têtes brûlées. Shootés à l’ecstasy ou à quelque chose de plus fort. Rien à voir avec les gentils débordements des lycéens.
— Ne vous en occupez pas, surtout ne leur répondez pas, murmura Damien, la main sur son micro.
Mais quatre des types venaient de grimper à côté d’eux et commençaient déjà à les interpeller d’un ton violent.
Frédéric et Nadège avaient fait lentement le tour de la ville, s’arrêtant presque partout. Ils comparaient leurs préférences avec un malin plaisir, sans se lâcher la main, heureux de se découvrir mutuellement. À plusieurs reprises, Frédéric s’était penché vers elle afin de l’embrasser au coin des lèvres, mais il n’avait pas cherché à aller plus loin, émerveillé qu’elle le laisse faire, qu’elle en profite même pour s’appuyer contre lui. C’était peut-être la plus belle soirée de sa vie, il ne se souvenait pas de s’être jamais senti aussi léger.
Indifférent à l’heure qu’il pouvait bien être, il savait que son père ne se ferait aucun souci. Quand elle l’avait déposé, Alix lui avait recommandé de bien s’amuser, d’en profiter. Si Louis était fatigué, elle reviendrait le chercher elle-même, à moins qu’elle ne reste jusqu’à l’aube, elle aussi. De toute façon, elle avait son portable avec elle, il suffisait de l’appeler.
Un peu assommés par toute cette musique, les deux jeunes gens n’avaient bu jusque-là que du coca. Chaque fois qu’ils croisaient des copains, ils bavardaient quelques instants mais repartaient ensemble, attentifs à ne pas se laisser séparer.
— Tu n’as pas faim, toi ? demanda Nadège d’un air gourmand. Il y a une baraque de hot-dogs, place du Marché…
— Alors on y va, je t’invite !
Le gigot de Laura était loin, et il avait envie d’une bière. De plus en plus euphorique, il l’entraîna à travers les rues encombrées. Quand ils arrivèrent sur la place, il y avait toujours autant de bruit, autant de monde, pourtant on entendait moins nettement le son des instruments, car l’un des groupes semblait avoir cessé de jouer. L’odeur des saucisses grillées leur parvenait déjà mais un brusque mouvement de foule les éloigna de l’endroit où ils voulaient aller, et Frédéric devina qu’il se passait quelque chose d’anormal. Vaguement inquiet, il leva les yeux vers le podium de Richard qui lui parut dévasté. Des gens riaient, près d’eux, toutefois il crut discerner des cris de terreur au milieu du chahut. En alerte, il lâcha la main de Nadège pour la prendre fermement par la taille.
— Viens, je veux vérifier un truc bizarre…
Ils avaient du mal à avancer, se faisaient bousculer, mais ils finirent par se rapprocher du podium devant lequel régnait une totale confusion. La batterie de Richard gisait sur le trottoir, éventrée, piétinée par ceux qui se battaient comme par ceux qui cherchaient à s’échapper. Au milieu d’une mêlée indescriptible, des filles hurlaient, hystériques. Frédéric reconnut Damien, le visage en sang, et il comprit immédiatement qu’il s’agissait d’une véritable rixe.
— Ne reste pas là ! cria-t-il à Nadège.
Il la repoussa loin de lui, incapable de savoir ce qu’il devait faire. Il la vit reculer, emportée par le flot des gens en fuite. Quelqu’un avait bien dû penser à appeler les flics, mais il y aurait des blessés avant qu’ils arrivent. À quelques mètres de là, la foule restait indifférente, rendue sourde par la musique, inconsciente du danger. Les choses allaient beaucoup trop vite, Frédéric se sentit complètement dépassé quand il découvrit Richard, à genoux dans le caniveau, qui se tenait la tête à deux mains. Il voulut se précipiter vers lui mais au même instant il sentit qu’on s’accrochait à son bras. Alors qu’il se dégageait, d’un geste brutal de défense, il reconnut Élise juste à temps pour la rattraper avant qu’elle ne tombe.
— Fais quelque chose ! hurla-t-elle, au bord de la crise de nerfs. Ils sont trois après lui, ils l’ont traîné là-bas, ils vont le tuer !
Elle était en larmes, échevelée, et elle le secouait à nouveau comme une folle. Un bruit de sirènes, au loin, provoqua un début de panique parmi les assaillants. Frédéric faillit se faire renverser par un type qui s’était mis à courir et qui taillait son chemin à coups de poing. Élise continuait de crier, toujours suspendue à son bras, lorsque Damien surgit entre eux, à bout de souffle, les yeux exorbités.
— Viens avec moi, vite !
Sans réfléchir, Frédéric détala derrière lui en direction de la contre-allée. Crier ou réclamer de l’aide ne servirait à rien dans une telle pagaille, ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. À peine cinquante mètres plus loin, à l’abri d’une rangée de voitures, ils tombèrent sur les trois types qui s’acharnaient à tabasser Romain. Frédéric eut juste le temps d’entendre le bruit mat des coups, les grognements rauques des brutes, et il se jeta sur la silhouette la plus proche de lui. Il ne savait pas se battre, rien ne l’avait préparé à une telle violence, sa tête était vide, mais la décharge d’adrénaline provoquée par la peur et la colère suffisait à le soulever. Il ne sentit pas le choc, ni la douleur, seulement l’odeur de sueur de son adversaire. Damien devait être aux prises avec l’un d’eux, pourtant le troisième restait près de Romain qui ne bougeait plus. Projeté contre le trottoir, Frédéric roula sur lui-même et, juste au moment où il se relevait, il distingua un reflet argenté sur la lame d’un couteau.
Louis et Tom s’étaient frayé un chemin le long de l’avenue et arrivaient à proximité du Batracien quand les voitures de police les dépassèrent.
— Il doit y avoir de la castagne quelque part, constata Tom.
Un peu nerveux, Louis suivit des yeux les gyrophares. L’idée que France, Frédéric, et même Alix, se trouvaient au milieu de toute cette agitation lui était désagréable. Il n’appréciait pas la foule, les ambiances de foire, le bruit et l’excitation qu’il sentait partout.
Alors qu’ils parvenaient enfin à la porte du bar, son téléphone portable se mit à vibrer, au fond de la poche de son jean. Il prit la communication, mais le chahut était tel autour de lui qu’il eut beaucoup de mal à comprendre la voix hystérique d’Alix. Se bouchant l’oreille d’une main, il la fit répéter plusieurs fois. Tom, qui l’observait, le vit se décomposer et demanda aussitôt :
— Qu’est-ce qui se passe ?
D’un geste machinal, il posa sa main sur le bras de Louis, comme pour le retenir. À l’intérieur du bistro, France venait de les apercevoir et leur adressait de grands signes.
— Viens ! cria Louis qui avait fait volte-face.
Parti comme une flèche, il se mit à zigzaguer entre les badauds pour remonter vers la contre-allée de l’avenue. Cent mètres plus haut, les véhicules de police et deux ambulances étaient arrêtés, barrant l’accès d’un périmètre envahi par des silhouettes en uniforme. Quelques curieux se tenaient à bonne distance, immobiles et étrangement silencieux. Tom, qui avait quelques foulées de retard sur Louis, fut arrêté net par Alix. Elle s’écroula contre son épaule, hagarde, incapable de lui donner des explications cohérentes.
Intercepté par deux policiers, Louis ne pouvait pas approcher davantage. Fou d’inquiétude en voyant les civières entourées d’hommes en blouses blanches, il voulut forcer le passage mais les flics le rattrapèrent avec une certaine brutalité. Comme il continuait à se débattre pour leur échapper, il sentit qu’on lui ramenait un bras dans le dos et une douleur insupportable l’immobilisa. Il comprit que, s’il insistait encore, l’autre allait lui déboîter l’épaule.
— Laissez-le, vous êtes fous ! cria la voix de Tom. Son fils est quelque part là-bas !
La pression se relâcha un peu et Louis put reprendre sa respiration mais il était livide.
— Ça va ? lui demanda quelqu’un. Tenez-vous tranquille, vous ne pouvez pas passer.
Tom et Alix à côté de lui, toujours tenu par les policiers, malade d’angoisse, il regardait approcher un brancard sans parvenir à distinguer le visage du blessé. À la seconde où il reconnut les cheveux blonds de Romain, il réussit à se libérer.
Les formulaires étaient remplis, les dépositions signées. Le commissaire observa alternativement Louis puis Frédéric, assis côte à côte devant lui.
— Jeune homme, vous avez eu de la chance. Beaucoup de chance ! Ces types-là ne sont pas des amateurs, des petits délinquants, c’est du sérieux. Ils ont déjà créé des incidents de ce genre à Évreux, à Mantes… On les connaît, ils ont des casiers judiciaires pour violences, coups et blessures, bref, la racaille. J’espère que le juge aura la main lourde, cette fois… Mais vous, vous êtes un rescapé !
Sans répondre, Frédéric esquissa une grimace. Il n’était resté que deux heures à l’hôpital, le temps de faire des radios et d’être examiné. Les médecins voulaient le garder en observation au moins une journée, mais il avait supplié son père de l’emmener.
— Je ne retiens aucune charge contre vous, déclara le commissaire à Louis.
Celui-ci avait pourtant donné du fil à retordre à ses hommes. Lorsqu’ils l’avaient rattrapé, les policiers étaient décidés à lui administrer une leçon. Les choses auraient pu mal tourner mais, après avoir vu Frédéric tomber dans les bras de son père, en larmes, ils s’étaient calmés et les avaient laissés tranquilles.
— Monsieur Neuville, la loi s’applique à tout le monde. Dans le feu de l’action, il faut laisser la police faire son travail, sinon comment voulez-vous qu’on reconnaisse les bons des méchants et…
— Vous en avez arrêté trois, coupa Louis, et les autres ?
— Les témoins seront convoqués ultérieurement pour essayer de procéder à une identification, à partir des photos que nous possédons dans nos fichiers. En attendant, c’est fini pour aujourd’hui, on a tous besoin de repos !
Il se leva, avec un petit sourire de connivence.
— Votre fils a du courage, des tripes, quoi ! J’espère que son ami se rétablira. Les parents portent plainte, bien entendu.
Louis se contenta de hocher la tête avant d’entraîner Frédéric hors du bureau. Une fois dehors, ils furent un peu surpris par le soleil et la chaleur. Il était neuf heures du matin, les rues étaient calmes, la ville semblait dormir encore.
— Tu veux prendre un petit déjeuner ici ou rentrer à la maison ?
Épuisé, l’adolescent désigna la terrasse d’un bistrot où ils allèrent s’attabler. Une fois la commande passée, Louis sortit de sa poche un paquet de cigarettes tout chiffonné avec lequel il se mit à jouer.
— J’ai eu la peur de ma vie, Fred, dit-il au bout d’un moment.
Jusque-là, il n’avait fait aucun commentaire de ce genre, juste l’essentiel de ce qu’il devait répondre aux médecins, aux policiers. Quand son fils s’était effondré, il l’avait serré contre lui sans lui poser une seule question.
— Moi aussi, murmura le jeune homme.
La surexcitation était remplacée par une immense lassitude, un sentiment de dégoût que Louis devina. Il déclara, d’une voix un peu hésitante :
— Tu t’es conduit d’une façon… formidable. Je ne sais pas quoi te dire de plus, mon grand, sauf que j’aurais voulu être avec toi. Je suis très, très fier de toi.
Un serveur déposa une corbeille de croissants et deux tasses de café devant eux, leur souhaita bon appétit.
— Tu sais, les flics, marmonna Frédéric, la bouche pleine, ils ne sont pas si mal que ça… Je n’ai jamais été aussi content de les voir arriver ! Deux minutes de plus et je n’étais plus là pour te le raconter.
Louis tendit la main, effleura les cheveux de son fils, puis regarda le jean, fendu tout le long de la cuisse. La lame n’avait fait qu’effleurer la peau, un vrai miracle. Il détourna les yeux, le temps de retrouver son calme. Même rétrospective, l’angoisse restait odieuse, sans limites.
— Oui, dit-il, si tu veux bien, raconte.
Frédéric reprit un croissant qu’il agita dans la direction de Louis.
— Ne fais pas de moi un héros, sois gentil ! J’ai suivi Damien parce que… eh bien, je ne sais pas pourquoi. Je crois qu’il est impossible de rester sans rien faire quand les gens se battent. Enfin, moi, je n’ai pas pu. Tous ceux qui étaient dans la mêlée, je les connaissais. Et ils en prenaient plein la gueule… Mais Romain, c’était vraiment dégueulasse, ils étaient trois et ils s’étaient planqués pour le massacrer. Alors, Romain ou un autre… Je te jure, rien que le bruit des coups, ça te donne envie de dégueuler…
Il marqua une hésitation mais termina son croissant. La main au-dessus de la corbeille, il avait l’air de réfléchir, les yeux noyés dans le vague, encore traumatisé par ce qu’il avait vécu.
— Continue, dit posément son père.
— Un couteau, ça fout une trouille bleue. L’escrime m’a servi, tu vois, au moins à esquiver ! Ce type, j’aurais pu le tuer si j’avais eu une arme, je ne pensais qu’à ça… C’est pas l’instinct de survie, c’est la volonté de meurtre… Maintenant, je comprends très bien comment ça dégénère, tu as un voile rouge devant les yeux, il n’y a plus que la rage, pas la peur.
Le souvenir de ces quelques minutes était très net. Pourtant, sur le moment, tout s’était embrouillé. Frédéric secoua la tête comme pour se débarrasser d’images trop violentes, et saisit un troisième croissant. Louis l’observait en silence, complètement bouleversé.
— Tu savais qu’il s’agissait de Romain ? demanda-t-il enfin.
— Oui, Élise les avait vus le traîner plus loin, Damien aussi.
— Pourquoi s’en sont-ils pris à lui en particulier ?
— D’après ce que j’ai compris, Romain les a bien allumés quand ils sont montés sur le podium et qu’ils se sont mis à bousiller les instruments. La guitare, le synthé, la batterie, la sono, ils en ont fait des miettes et il a dû péter un plomb. Heureusement pour lui, ils n’ont pas sorti les couteaux à ce moment-là, ils ont préféré prendre leur temps.
Louis se laissa aller contre le dossier de sa chaise, avec un profond soupir.
— Tu manges rien, papa ? s’étonna Frédéric.
— Non, je n’ai pas faim.
Regarder son fils lui suffisait pour l’instant. Le regarder manger, respirer, vivre.
— Comment tu as fait pour arriver aussi vite ? demanda l’adolescent.
— Un hasard. Alix n’était pas très loin de la bagarre et quand elle a réussi à approcher, elle a interrogé des filles qui se trouvaient là. Elle pensait à Romain, pas à toi, mais ton nom a été prononcé alors elle a paniqué et elle est allée voir. Elle m’a joint sur mon portable, on était en ville, Tom et moi.
Frédéric acheva son café avant de prendre une cigarette dans le paquet de son père. Il aurait voulu ne plus penser à la scène de la veille, mais il en était encore incapable. Quand il s’était approché de Romain, avant l’arrivée des médecins du SAMU, il l’avait vu vomir des flots de sang, recroquevillé sur le sol, secoué de spasmes, et il ne parvenait pas à se débarrasser de cette vision de cauchemar.
— Tu vas retourner à l’hôpital ? demanda-t-il, presque à voix basse.
— Oui, bien sûr.
— Moi aussi, alors. Il paraît que Richard a une fracture de la mâchoire.
— Je préférerais te ramener. Que tu te reposes et que tu te changes.
— S’il te plaît, papa…
Louis n’avait pas l’intention de refuser quoi que ce soit à son fils et il s’inclina, à regret. Il aurait aimé le savoir à l’abri, dans son lit, mais ce n’était plus un petit garçon, il l’avait suffisamment prouvé.
France dut s’asseoir, les jambes coupées. D’un coup d’œil, le médecin s’assura qu’elle n’allait pas s’évanouir, puis il répéta les mêmes phrases apaisantes.
— Est-ce que tu veux un verre d’eau ? proposa Antoine, compatissant.
Ils étaient aussi soulagés l’un que l’autre, une sensation qui les rapprochait soudain alors qu’ils n’avaient fait que se disputer jusque-là.
Pour Antoine, ce qui était arrivé n’était que la conséquence logique de « toute cette connerie de foutue musique ». Réveillé en pleine nuit, il avait connu de tels instants de panique qu’il avait eu besoin de se défouler avec des grossièretés, de trouver des boucs émissaires. À bout de nerfs, France avait défendu Romain bec et ongles, la musique avec, et toute la jeunesse en prime. Finalement, la surveillante de l’étage était venue leur demander de se taire.
Quelques heures plus tard, alors que le jour se levait, ils avaient enfin eu des nouvelles rassurantes. L’hémorragie interne était maîtrisée, aucun organe vital ne semblait lésé. Leur fils avait repris connaissance juste avant d’entrer au bloc opératoire, et ils avaient pu l’embrasser. À présent, ils avaient l’autorisation d’aller quelques minutes dans sa chambre.
— Allez, viens, on y va, dit-il en l’aidant à se lever.
Le médecin les précéda le long du couloir avant de s’arrêter devant une porte grande ouverte pour permettre la surveillance du malade.
— Ne restez pas longtemps et ne le faites pas parler, recommanda-t-il.
France et Antoine entrèrent ensemble et marquèrent la même hésitation pour s’approcher de leur fils. Au-dessus du drap, le visage de Romain semblait décoloré, méconnaissable. Il était relié à une perfusion et à un moniteur qui enregistrait son rythme cardiaque. France avança la première, avec un sourire crispé. La main déjà tendue, elle se demanda où elle pouvait le toucher sans lui faire mal et, maladroite, elle se pencha pour l’embrasser doucement sur la tempe.
— Toi, tu ne dis rien, chuchota-t-elle, et nous, on est là pour te dire qu’on t’aime, que tu vas bien, que c’est fini.
— Maman, murmura-t-il, d’une voix pâteuse.
— Non, pas un mot, s’il te plaît…
Elle savait qu’il avait des côtes cassées, des hématomes et des points de suture un peu partout, qu’il allait forcément souffrir dès que l’effet de l’anesthésie se serait dissipé, mais c’était sans importance, il était vivant.
— Eh bien, mon garçon…, souffla Antoine qui était passé de l’autre côté du lit. Si je retrouve le mec qui t’a arrangé comme ça, je le bute !
France releva la tête vers lui, stupéfaite. Antoine était pacifiste, il ne tolérait pas qu’on réponde à la violence par la violence. Et voilà qu’il reniait toutes ses grandes idées parce qu’on s’en était pris à son fils. Il rabattit le drap qu’il avait à peine soulevé, regarda ailleurs.
Romain remua un peu, comme s’il voulait se redresser, ce qui lui arracha un gémissement pitoyable. Sous le coup de la douleur, il eut soudain les yeux pleins de larmes et sa mère faillit craquer, elle aussi.
— Reste tranquille, mon chéri, ne bouge pas. Ils vont te donner des calmants… On ne peut pas rester, c’est interdit, alors on reviendra dans l’après-midi, d’accord ? Ne te fais aucun souci, les autres n’ont rien, et toi, tu iras mieux dans quelques jours.
Impuissant, il tenta un sourire raté puis, au bout d’un instant il parut se rendormir tandis que ses parents restaient figés à côté de lui. L’arrivée d’une infirmière, avec un chariot, les obligea à s’écarter puis à sortir. France avait réussi à maîtriser le tremblement de son menton, Antoine semblait calme bien qu’un peu pâle. Ils se dirigèrent en silence vers les ascenseurs, sonnés par ce qu’ils venaient de subir.
Quand les portes s’ouvrirent devant eux, au rez-de-chaussée, la première personne qu’ils aperçurent fut Louis qui attendait, près de la cafétéria. Les mains enfouies dans les poches de son jean noir, il s’était appuyé à un des piliers du hall pour guetter France. Il n’avait pas le droit de monter jusqu’à la chambre de Romain et, de toute façon, c’était la place d’Antoine, pas la sienne. Dès qu’il les vit sortir de l’ascenseur, il les dévisagea l’un après l’autre avant de s’approcher.
— Alors ? Comment va-t-il ? demanda-t-il d’une voix tendue.
Incapable de se dominer plus longtemps, il mit sa main sur l’épaule de France. Il avait un tel besoin de l’aider, de lui faire savoir qu’il l’aimait, que la présence d’Antoine n’avait pas suffi à arrêter son geste.
— Les médecins pensent qu’il s’en sortira sans séquelles, dit-elle seulement.
Elle devinait son désarroi, comprenant à quel point il avait dû s’angoisser pour elle tout au long de la nuit et de la matinée. Elle le sentit se détendre, passer carrément son bras autour d’elle. Antoine se détourna pour regarder dans la direction de la cafétéria, où un groupe de jeunes bavardaient avec animation. Sans plus s’occuper de France, il partit vers eux à grandes enjambées.
— Vous êtes Damien, je crois ? lança-t-il au jeune homme qu’il avait reconnu pour l’avoir vu sur scène, à Bonnières, derrière son synthétiseur.
L’adolescent était vêtu d’un pyjama de l’hôpital, et son bras gauche, en écharpe, était protégé par un pansement, du poignet au coude. À côté de lui, un garçon brun aux yeux cernés portait un jean complètement déchiré.
— Et vous, Frédéric Neuville ? ajouta Antoine.
Malgré lui, il avait pris son ton de prof, celui qu’il utilisait depuis des années avec les jeunes. Il s’en rendit compte, se mit à sourire puis déclara, d’une voix plus basse :
— Moi, je suis le père de Romain, et je vous remercie, tous les deux. Vraiment, chapeau, vous avez des… Enfin, c’est bien, très bien !
Solennel, il leur serra la main l’un après l’autre. Lorsqu’il recula, il heurta France qui était juste derrière lui. Une seconde, il croisa le regard de Louis, faillit dire quelque chose mais préféra s’éloigner vers la sortie de l’hôpital.
— Est-ce que vous avez des nouvelles de Richard ? demanda France.
— Il est dans une chambre au premier étage, il a l’air d’un œuf de Pâques et il boit avec une paille ! répondit Frédéric. Il a voulu nous faire une citation de circonstance, mais on n’a rien compris !
À côté de lui, Nadège et Élise se tenaient silencieuses, intimidées. France s’adressa directement à Élise :
— Les visites sont interdites pour le moment, mais dès que ce sera possible, je te le dirai si tu veux ?
La jeune fille hocha la tête gravement, l’air reconnaissant. Elle serait sans doute la personne que Romain préférerait voir lorsqu’il irait mieux, France en était consciente. Son fils n’était plus un bébé, c’était un homme et il était amoureux, elle ne devait pas chercher à le préserver ou à l’isoler. La seule chose qu’elle pouvait faire était de ménager sa dignité tant qu’il souffrirait, ensuite elle serait bien obligée de céder la place.
— Frédéric, dit-elle, tu veux bien venir avec moi une minute ?
Elle leva la tête vers Louis pour qu’il la libère, puis elle entraîna Frédéric vers un distributeur de boissons.
— Tu as soif ?
— Non, merci.
— Alors, allons dehors en fumer une, comme dirait ton père.
Il la suivit à l’extérieur, perplexe, jusqu’à un muret sur lequel elle s’assit. Là, il lui offrit une cigarette et du feu, la regarda inspirer profondément et attendit qu’elle se décide à parler.
— J’ai une dette envers toi, commença-t-elle, son regard planté dans le sien.
— Mais non, pas du tout…
— Oh, si ! Je ne sais pas si ces ordures voulaient vraiment le tuer, mais ils y seraient arrivés. Ce n’est pas comme au cinéma, un coup c’est vite mortel. Ils ont touché la rate, ça aurait pu être le foie.
La tête baissée, il l’écoutait sans plaisir. Ce qu’elle disait le ramenait aux images de la veille, qu’il désirait à tout prix effacer.
— J’ai vu Damien cette nuit aux urgences, pendant qu’on lui recousait le bras, poursuivit-elle. Je l’ai remercié de mon mieux mais les mots sont dérisoires, n’est-ce pas ? Seulement lui, au moins, je sais pourquoi il y est allé. Romain, Richard et lui, ils se sont fait attaquer ensemble, ils étaient solidaires pour se défendre, c’est légitime. Ça n’enlève rien au courage qu’il lui a fallu, bien sûr…
— Surtout qu’il n’est pas gaulé comme un catcheur ! souligna Frédéric qui souriait.
Elle voulut lui rendre son sourire, sans y parvenir tout à fait.
— Mais toi, reprit-elle, je sais que tu le détestes. Tu n’avais aucune raison de faire ça.
Redevenu sérieux, Frédéric semblait très embarrassé, pourtant elle n’en tint pas compte.
— Tu aurais pu te contenter d’appeler la police, de rameuter des copains, de…
— Je n’ai pas réfléchi. J’ai suivi Damien, c’est tout. Le courageux, c’est lui.
Il avait le même air buté que lorsqu’il avait orchestré tous ces chahuts dans sa classe. Le même regard sombre que son père. La même jeunesse que ces générations d’élèves qu’elle était toujours triste de quitter à la fin de l’année scolaire.
— Lui et toi, dit-elle d’une voix douce. C’est grâce à vous deux que mon fils n’a pas fini handicapé ou à la morgue. Tu n’auras jamais aucune idée de ce que ça représente pour moi ! Alors maintenant, j’ai un gros problème avec toi.
— Ben, quoi ?
Comme il ne comprenait pas où elle voulait en venir, elle dut préciser, très calme :
— Je complique ta vie, tu es plutôt… mal dans ta peau depuis que j’ai fait irruption entre ton père et toi. Je ne veux pas être la bonne femme que tu maudis tous les matins, celle à cause de qui tu fugues chez ton grand-père, celle qui usurpe la place de ta mère. C’était déjà pénible avant, mais depuis hier je considère que ce n’est plus possible.
Il ne savait pas de quelle façon il devait interpréter ses paroles, toutefois il sentit le danger et il préféra l’interrompre.
— N’y pensez même pas, dit-il très vite. Papa serait fou s’il entendait ça ! Je n’ai pas trois ans, vous savez, et puis c’est beaucoup moins compliqué que ce que vous croyez. Vous ne me devez rien et moi non plus.
Un peu interloquée, elle hésitait sur l’attitude à adopter quand elle vit Louis qui sortait de l’hôpital à son tour. Il s’arrêta une seconde en haut des marches du perron, puis descendit vers eux à pas lents, pour leur laisser le temps de finir. Deux femmes qui venaient de le croiser se retournèrent sur lui avant d’échanger un petit clin d’œil. Malgré son air las, sa barbe de la veille, France le trouva incroyablement séduisant.
— Est-ce que j’arrive trop tôt ? demanda-t-il avec ce sourire qui n’appartenait qu’à lui.
— Non, non ! s’empressa de répondre son fils.
— Alors je te ramène à la maison, mon grand.
France était en train d’écraser sa cigarette sous son pied, et Frédéric éprouva une sorte d’élan envers elle, peut-être parce que son père ne regardait que lui, peut-être parce que l’idée de la laisser seule dans cette cour d’hôpital lui était soudain désagréable.
— Vous venez avec nous ? demanda-t-il spontanément.
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