L'Homme De Leur Vie
Chapitre 7
Alix émergea de l’ascenseur en proie à un vague sentiment de malaise. Elle était venue des douzaines de fois à l’aéroport de Roissy, ces dernières années, mais le fait d’y rejoindre Louis lui rappelait trop précisément le souvenir du décès de Marianne. Cette nuit-là, elle avait vraiment cru qu’il allait craquer, que tout ce qu’il y avait de joie et de talent en lui serait écrasé, détruit. Ce n’était pas sur le sort de sa belle-sœur qu’elle s’était apitoyée, à l’époque, seulement sur son frère, comme toujours. Et elle ne s’était pas contentée de lui tenir la main, elle l’avait vraiment porté à bout de bras durant les premiers jours. Elle le connaissait mieux que personne et l’aimait plus que quiconque, du moins elle en était persuadée, elle avait un rôle à jouer à ses côtés, tant pis si les autres n’y comprenaient rien.
Un coup d’œil au tableau des arrivées lui apprit que l’avion en provenance de Los Angeles avait atterri avec vingt minutes d’avance. Elle se dirigea en hâte vers la porte indiquée, espérant qu’il serait encore en train d’attendre ses bagages.
— Sortons d’ici, Al, il faut que j’en allume une !
Saisie, elle le découvrit debout derrière elle, appuyé à un chariot sur lequel il avait entassé sa valise et trois sacs de voyage. Il était bronzé, un peu amaigri, tout souriant.
— Louis ! Tu as une mine superbe ! s’écria-t-elle en se jetant dans ses bras.
Il la retint une seconde contre lui avant de la pousser vers les ascenseurs.
— Allons-y ou je vais devenir fou. À quel parking es-tu ?
— Deuxième sous-sol. Tu n’es pas trop fatigué ?
— J’ai beaucoup dormi dans l’avion, et j’ai pris trois petits déjeuners, je me sens en pleine forme.
— Tu vas me raconter Hollywood, je meurs d’impatience !
Tout en poussant le chariot à travers les rangée de voitures, il alluma une cigarette avant de prendre son téléphone dans la poche de sa chemise.
— Fred, tu vas bien, mon grand ? Oui, je viens d’atterrir, on arrivera d’ici une heure et demie. Mets du champagne au frais ! Je t’embrasse.
Il coupa la communication et sourit à sa sœur.
— Tant que j’y pense, dit-elle d’un ton gai, je lui ai offert un nouveau scooter, à ton fils. Le sien était un vieux tas de ferraille.
— Quoi ?
— En panne un jour sur deux, c’était trop compliqué à gérer. Et puis j’ai bien le droit de le gâter, non ?
— Là, tu le pourris.
— Mais non ! Il a été adorable.
— Rien de nouveau à la maison ?
— Du genre ?
— La toiture arrachée, la chaudière qui explose…
— Qu’est-ce que tu imagines ? Nous avons été des gardiens modèles ! En revanche, j’ai plein de choses à te dire, des tas de propositions dont une qui…
— Pas maintenant !
Il avait fini de remplir le coffre de la MG rouge, dont Alix était si fière qu’elle ne la prêtait jamais.
— Je peux conduire ? demanda-t-il, sans espoir.
— Pas question. Monte ou je te laisse là.
Résigné, il s’assit sur le siège passager et boucla sa ceinture de sécurité.
— Comment est Franck James ? demanda-t-elle en manœuvrant pour quitter le parking.
— Odieux et loufoque, mais c’est un chic type.
— Il m’a appelée aujourd’hui pour signaler qu’il t’avait mis dans l’avion lui-même et, accessoirement, pour me remercier. Il paraissait enchanté de votre collaboration.
— Quand tu entendras cette cacophonie, tu auras une idée de ce que j’ai vécu là-bas. On a bouclé l’enregistrement avant-hier soir, j’ai tout fait seul sur un synthé. Un vrai marathon.
— Mais tu as quand même trouvé le temps de bronzer ?
— Les derniers jours, je me suis forcé à nager une heure le matin. Histoire de dessoûler un peu…
Elle lui jeta un regard perplexe, étonnée de le trouver si gai.
— Tu es content de revenir, hein ? s’enquit-elle d’un ton agacé.
— Évidemment ! Pour me faire retourner aux États-Unis, Alix, il faudra que ce soit au moins La Guerre des étoiles, je te préviens. On parlera de tout ça plus tard, mais j’ai des choses sérieuses à te dire à ce sujet.
— Plus tard, pourquoi ? Vas-y !
— Non, pas tant que tu conduis.
— C’est si désagréable ?
— Oui.
— Très bien, j’ai justement besoin d’essence, on s’arrête.
Elle s’engagea in extremis sur la bretelle d’accès à une station-service et freina devant les pompes. Après avoir fait le plein, elle alla se garer sur le parking de la boutique.
— Alors ? dit-elle en se tournant vers lui.
Louis eut un geste désolé puis haussa les épaules.
— Tu avais lu le scénario, Al ?
— Bien sûr.
— Et tu m’y as envoyé malgré tout ? Qu’est-ce qui t’a pris ? Je te fais une confiance aveugle et je me retrouve dans la gueule du loup ! J’ai cru ne jamais m’en sortir. Je ne sais pas faire le genre de musique que Franck voulait, il me l’a arrachée parce qu’il est têtu comme un mulet, mais je t’assure que le résultat n’est pas glorieux.
— C’était un premier pas, Louis, répondit-elle patiemment.
— Je ne ferai pas les suivants.
Les yeux dans les yeux, ils s’affrontèrent quelques instants.
— Alors, si j’ai d’autres propositions, je les refuse ? s’indigna-t-elle.
— Oui. Désormais, je n’accepterai que ce que j’aurai examiné soigneusement.
Il restait calme, déterminé, et Alix résista à l’envie de se mettre en colère. Elle devait lui laisser le temps de souffler, c’était logique, elle ne gagnerait rien à trop le bousculer.
— D’accord, parvint-elle à dire avant de redémarrer.
Pendant quelques kilomètres, elle resta silencieuse puis, trop dévorée de curiosité pour continuer à bouder, elle demanda :
— Allez, raconte un peu, ne te fais pas prier… Qu’est-ce que tu as aimé, là-bas ?
— Rien ! Ah, si, la musique de certaines boîtes. On ne peut pas leur enlever ça, ils sont très inventifs, tous les nouveaux rythmes viennent de chez eux. J’ai composé deux ou trois trucs, en dehors du travail pour Franck, bien entendu. J’avais un assez bon piano, je me suis amusé avec.
— Et les rencontres ? Tu as vu quelques stars ?
— Croisé, de temps en temps.
— Et tu n’es tombé amoureux de personne ? dit-elle en riant.
— Non, inutile, je l’étais avant de partir. Donc je suis resté fidèle, c’est la moindre des choses.
Alix accusa le coup, il la vit se raidir.
— Tu plaisantes, j’espère ?
— Pas du tout. Rien de tel qu’une séparation pour s’apercevoir à quel point les gens vous manquent.
Il savait que sa sœur détesterait cet aveu, comme elle détestait toutes les femmes qui l’approchaient de trop près.
— Tu veux parler de ton petit prof, c’est bien ça ?
— De France, oui.
— Tu vas te laisser mettre le grappin dessus ?
— Al, tu t’entends ? « Petit prof », « grappin »… Elle ne t’a rien fait !
— Encore heureux !
— Il y a si longtemps que je n’avais pas ressenti ça…
— Quoi, ça ?
— Tu sais bien ! Le cœur qui tape, plus de salive, l’envie de tout plaquer pour voir quelqu’un cinq minutes, et…
— Désolée, connais pas.
— Même avec Tom, au moins au début ?
— Tom ne m’a jamais rendue idiote, Dieu merci. Quant à toi, fais attention, Louis. Tu es célèbre, riche, naïf, et très séduisant. Jusque-là, tu avais ton petit garçon, ça pouvait à la rigueur décourager une nana en quête de mari, seulement maintenant, il est grand, ton fils, il est bientôt adulte, et plus rien ne va les arrêter !
— Mais qui ? Où sont les hordes de femmes prétendument pendues à mes basques ? Tu deviens parano ou quoi ?
— Oh, je t’en prie, on dirait Hugues !
— Alix !
Il tendit brusquement la main vers le volant, mais elle avait déjà redressé d’elle-même.
— Excuse-moi, marmonna-t-elle, un instant de distraction…
Elle s’éloigna un peu de la glissière de protection qu’elle venait de frôler, à cent quatre-vingts. La rage qu’elle ressentait était disproportionnée, mais elle avait espéré ne plus jamais entendre parler de cette petite blonde. Ne plus la voir à Notre-Dame-de-la-Mer. Ne pas avoir droit aux confidences de Frédéric sur les nuits blanches de son père.
À la sortie de l’autoroute, elle ralentit pour plonger dans la vallée de la Seine. Louis regardait le paysage avec une évidente satisfaction, heureux de rentrer chez lui, de revoir son fils. La fin de matinée était superbe, un franc soleil de mai faisait scintiller le fleuve et embrasait les berges, comme un avant-goût de l’été.
Le portail s’ouvrit devant la voiture, et presque aussitôt ils virent Frédéric qui courait à leur rencontre. Louis descendit juste à temps pour le recevoir contre lui, dans une effusion de chien fou.
— Tu m’as manqué, mon bonhomme ! Mais tu as grandi, ou je rêve ?
— Tu rêves. Alors, l’Amérique ?
— Horrible. Il faut le voir pour le croire. Je t’ai rapporté des tas de saloperies.
— Moi, je t’ai mis du champagne au frais.
Louis ébouriffa les cheveux de son fils d’un geste tendre, puis il dut subir l’assaut de ses deux nièces. Pendant ce temps-là, Tom avait déjà sorti les bagages du coffre et Alix le suivit à l’intérieur de la maison.
— Tu ne vas pas le croire, dit-elle d’un ton acide, mais il n’a pas du tout apprécié son voyage !
— C’était prévisible.
— En plus, il se croit amoureux ! poursuivit-elle en levant les yeux au ciel.
— Grand bien lui fasse, répliqua Tom très sérieusement.
Il tendit le bras vers elle, la prit par la taille, l’embrassa avec une fougue inattendue.
— Tu es très belle, ma chérie, murmura-t-il.
Depuis deux jours, elle n’avait pas trouvé le temps de le voir ou de l’appeler, saturée de travail, surexcitée par le retour de son frère. Beau joueur, il ne s’était pas manifesté non plus et, le matin même, elle lui avait téléphoné très gentiment, insistant pour qu’il vienne au moins déjeuner à Notre-Dame-de-la-Mer.
— Allons rejoindre les autres, proposa-t-elle.
Sa voix manquait de conviction, elle se sentait plus troublée qu’elle n’aurait dû par les mains que Tom venait de glisser sous son pull. Il la tenait toujours serrée contre lui et il caressait avec douceur le creux de son dos.
— Arrête, voyons…
— Vous allez faire ça dans le vestibule ? lança Grégoire qui descendait l’escalier.
Alix s’écarta à regret et fusilla son père du regard.
— On mange dehors, j’espère ? dit celui-ci en souriant à Tom.
— À condition que vous mettiez le couvert ! cria Laura, depuis la cuisine. Sabine et Tiphaine sont trop occupées à déballer les cadeaux de Louis.
Frédéric passa devant eux, une bouteille de champagne dans chaque main, et Grégoire lui emboîta le pas. Sur la terrasse, Hugues venait d’apporter des verres et observait d’un œil malicieux Louis qui s’était éloigné de quelques pas pour téléphoner. Il vit son expression heureuse, le sourire de gosse qu’il avait tandis qu’il parlait.
— Regarde ton frère, chuchota-t-il à Laura qui arrivait avec un bol d’olives farcies.
Après avoir jeté un rapide regard vers Louis, elle éclata de rire.
— À mon avis, il va disparaître juste après le déjeuner ! Tu crois qu’il appelle France ?
— Je prends tous les paris…
— Qu’est-ce qui vous amuse ? demanda Alix, chargée d’un lourd plateau de vaisselle.
— Louis, répondit Hugues posément.
Le bruit du bouchon de champagne fit sursauter tout le monde et Frédéric se mit à servir. Louis replia l’antenne de son portable, revint vers eux.
— À quoi buvons-nous ? lui demanda Hugues en levant son verre. À la France ?
Louis le considéra avec intérêt, à peine surpris par le jeu de mots.
— Oui, volontiers.
Il savoura une gorgée, sans prêter attention à la mine renfrognée d’Alix.
Pour la centième fois au moins, France regarda sa montre et alla se planter devant la glace en pied qui couvrait la porte de la salle de bains. Elle entendait Romain qui jouait de la guitare, seul dans sa chambre. Dans une heure, il devrait partir chez Antoine, où il n’emmenait jamais sa guitare et où il se gardait bien de parler de musique.
Elle portait une petite jupe courte en jean, un tee-shirt blanc très moulant, et seuls ses yeux étaient maquillés. Louis avait annoncé qu’il serait là à quatre heures, sans rien préciser d’autre, ce qui la laissait dans l’incertitude quant au choix de sa tenue. Consulté, Romain avait trouvé ça très bien, très « passe-partout », mais il était toujours fier de sa mère, qu’elle soit en tailleur ou en short. Il aurait sûrement le temps de voir Louis quelques instants avant de s’en aller, et elle s’en réjouissait. Il n’y avait aucune animosité entre eux, au contraire, elle sentait même une certaine sympathie quand Romain en parlait. De ce côté-là, au moins, rien ne la menaçait.
Le coup de sonnette la figea sur place. Depuis quinze jours, elle avait tellement pensé à Louis qu’elle en était devenue insomniaque. Elle était passée par toutes les phases de l’angoisse, de l’attente, de l’allégresse, et elle ne savait plus où elle en était. Pour la femme aussi posée qu’elle avait la réputation de l’être, c’était comique.
Elle fila jusqu’à la porte, prit une profonde inspiration et ouvrit. Ils se dévisagèrent un instant, presque intimidés l’un par l’autre, puis Louis fit un pas en avant et elle put se blottir contre sa chemise. Le souffle court, elle respira son eau de toilette, l’odeur du tabac blond.
— C’est bon de te voir, dit-il tout bas.
Elle ne s’écarta de lui, pour le laisser entrer, que lorsqu’elle entendit les pas de Romain derrière elle.
— Bonjour ! fit Louis, la main tendue vers le jeune homme. Comment allez-vous depuis la dernière fois ? Est-ce qu’on pourra rejouer ensemble, un de ces jours ? Je me suis beaucoup amusé.
L’intonation était chaleureuse, sincère, et Romain sourit.
— Quand vous voulez !
— Tu prends un café ? demanda France à Louis.
— Avec plaisir.
— Je peux le faire, proposa Romain à sa mère.
— Non, intervint Louis, je… j’aimerais bien parler une minute avec vous.
Surprise, France marqua une hésitation avant de s’éloigner vers la cuisine dont elle laissa la porte ouverte. Romain attendait, un peu intrigué mais toujours détendu.
— Si ça ne tenait qu’à moi, commença Louis, je vous demanderais la main de votre mère.
Ahuri, le jeune homme ouvrit la bouche, la referma sans avoir prononcé un mot.
— Comme vous vivez seul avec elle, vous êtes en droit de vous inquiéter pour elle et de vouloir la protéger. Alors, en ce qui me concerne, je voulais vous rassurer, je n’ai pas du tout l’intention de m’amuser à ses dépens, et puis de disparaître dans la nature.
— Ah bon, très bien…, bredouilla Romain.
Il s’aperçut qu’il n’avait pas pensé à faire asseoir Louis et qu’ils étaient toujours debout, face à face près du canapé. Être traité en adulte le flattait, mais il ne s’imaginait pas dictant à sa mère la conduite à tenir. Elle était assez têtue pour faire exactement ce qu’elle voulait. Or c’était ce type-là qu’elle voulait, personne d’autre, elle ne s’en était pas cachée, et Romain commençait à comprendre pourquoi.
— J’espère que je ne vous choque pas, ajouta Louis.
— Non, pas du tout…
France revenait, une tasse à la main, elle leur sourit à tour de rôle.
— Pourquoi restez-vous plantés là ?
— Je vais y aller, décida Romain. Papa doit jeter un coup d’œil à mon Solex, il a des ratés. Salut, m’man.
Penché sur elle, il l’embrassa en se débrouillant pour lui faire un clin d’œil, puis il adressa un signe de tête à Louis avant de disparaître. Ils entendirent claquer la porte d’entrée, et France soupira.
— Est-ce qu’il passe tous ses week-ends chez son père ? demanda Louis d’une voix très douce.
— Un sur deux. Il rentre le dimanche après-midi.
— Tu crois qu’il accepterait de dîner à la maison demain soir ?
— Je suppose…
— Je le trouve très direct, très gentil.
Louis pensait au scooter de Frédéric, qu’Alix avait remplacé par caprice, et il se sentait vaguement coupable.
— Nos fils ne s’aiment pas, j’en ai peur, murmura France.
Voilà, elle l’avait dit, même si elle ne comptait pas ajouter que Frédéric devenait insolent au lycée. Mais elle avait trop l’habitude des adolescents pour sous-estimer le problème. Elle vit Louis reposer sa tasse vide sur la table basse, et elle tendit la main vers lui, effleura son épaule. Comme s’il n’avait attendu qu’un signe, il la prit dans ses bras un peu brutalement, la serra contre lui jusqu’à ce qu’elle proteste.
— Tu me fais mal.
— Tant pis ! Tu m’as trop manqué.
— C’était quand même excitant, Hollywood ?
— Non.
— Plein de filles sublimes ?
— Peut-être, seulement moi, je me suis fait draguer par un basketteur !
Elle rit, essayant une nouvelle fois de se dégager sans y parvenir.
— Ne bouge pas, ça ne sert à rien, je ne te laisserai pas partir. Tu es ravissante habillée comme ça, j’ai très envie de toi.
Il l’embrassa et elle comprit qu’elle ne pourrait pas lui résister longtemps. Pourtant, elle se l’était juré, depuis le jour où il l’avait enfin appelée de Los Angeles : leur relation ne serait pas réduite à une simple attirance physique, même passionnée. Si vraiment Louis éprouvait autre chose que du désir, il allait devoir le lui montrer. Chez lui, toute sa famille devait être réunie au grand complet, c’était sûrement pour cette raison qu’il avait préféré venir chez elle, et maintenant, comment l’arrêter ? Comment vérifier que ce n’était pas la seule chose qu’il attendait d’elle ? Il avait laissé glisser ses mains sur le tee-shirt, lui caressant doucement les seins à travers le tissu, et elle frémissait malgré elle, prête à céder.
— Je ne veux pas faire l’amour ici, chuchota-t-elle. Si Romain revient, s’il a oublié quelque chose…
— Tu as raison, soupira-t-il en se décidant à la lâcher.
Elle l’observait, pour voir s’il était déçu ou vexé, mais il lui adressa un sourire tellement adorable qu’elle se sentit bouleversée.
— On va se promener ? proposa-t-il.
— Où ça ?
— N’importe où. Au bord de la Seine si tu veux. De toute façon, ça m’est égal, c’est toi que je veux regarder, pas le paysage. Tu prends quelques affaires ? Tu passes le week-end avec moi, tu sais.
De la poche de son jean, il extirpa un paquet de cigarettes et lui lança un regard interrogateur.
— Oui, oui, tu peux fumer, je reviens tout de suite.
Une fois dans sa chambre, elle fourra un pull, un pantalon de toile et des sous-vêtements dans un petit sac, puis elle gagna la salle de bains afin d’y chercher sa trousse de toilette. D’instinct, elle devinait que la famille Neuville ne serait pas ravie de la voir arriver. En particulier Frédéric et Alix. Si Romain la rejoignait pour dîner, le lendemain soir, ce serait pire. Il n’était pourtant pas question pour elle de s’effacer car Louis était la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée, la plus inattendue aussi, et elle allait lutter de toutes ses forces pour garder cet homme dans sa vie. Pourquoi Frédéric, plutôt gentil et bien élevé deux mois plus tôt, s’était-il mis à la détester ? Est-ce qu’il la jugeait indigne de son père ? Trop médiocre, trop provinciale, ni assez jeune ni assez jolie ? Et d’ailleurs la question méritait d’être soulevée : pourquoi elle ?
Lorsqu’elle revint dans le salon, elle trouva Louis posté devant la fenêtre, observant l’immeuble voisin.
— Quand j’ai divorcé, il a fallu que je loue en catastrophe un appartement, déclara-t-elle de façon désinvolte.
— Tu n’aimes pas cet endroit ?
— Personne ne pourrait l’aimer !
— Tu me fais visiter ?
— Non !
— S’il te plaît…
Il la prit par la main pour se diriger vers la cuisine, où il ne jeta qu’un coup d’œil rapide avant d’aller ouvrir la porte de la première chambre.
— C’est la tienne, constata-t-il.
Le lit était fait, il y avait des tulipes dans un vase et une pile de livres par terre. Sur une petite coiffeuse, il aperçut des copies en cours de correction.
— Tu as encore du travail pour lundi ?
— Oui.
— Emporte-le, alors.
Dans le couloir, il s’arrêta devant la glace qui masquait la porte de la salle de bains.
— Regarde-nous, dit-il. Tu es toute petite à côté de moi. Une minuscule petite blonde… J’ai dû expliquer à mon metteur en scène américain que j’étais fou amoureux d’une vraie blonde.
Il se tenait derrière elle, le menton appuyé sur son épaule, et considérait leur reflet avec intérêt.
— On forme un couple très présentable, non ?
Désemparée, elle se laissa aller contre lui, ferma les yeux. Il mit les mains autour de sa taille, pencha la tête pour embrasser délicatement sa nuque.
— Viens, décida-t-elle en lui échappant. Tu veux voir l’antre de Romain ?
Il la rejoignit sur le seuil de la chambre et siffla entre ses dents.
— Comment fais-tu pour l’obliger à ranger ? Tu verrais celle de Frédéric !
— Il a toujours été assez ordonné.
Louis était entré, avait pris la guitare sur laquelle il joua quelques accords.
— Un bon instrument, apprécia-t-il, c’est toi qui l’as acheté ?
— C’était le cadeau de ses seize ans, c’est lui qui a choisi. Son père ne veut pas entendre parler de musique, pour lui c’est du temps perdu.
Il faillit répliquer mais se retint de justesse.
— Pourquoi vous êtes-vous séparés ? se borna-t-il à demander.
— Antoine et moi ? Eh bien… Nous n’étions pas sur la même longueur d’onde.
La réponse n’était pas très explicite, pourtant Louis n’insista pas. Il s’était montré suffisamment curieux depuis son arrivée. L’appartement de France manquait d’espace, c’était certain, et il avait du mal à imaginer qu’elle soit heureuse de vivre là. Il ressentit une brusque envie de lui offrir une autre existence, de la protéger, de la mettre à l’abri. Un désir assez stupide, il en eut conscience, car elle n’était ni fragile ni en danger.
— On y va ? proposa-t-il d’un ton léger.
Ils décidèrent d’aller jusqu’à La Roche-Guyon pour prendre un thé au pied du château puis se promener le long des berges de la Seine. Louis retardait délibérément le moment de rentrer chez lui, profitant au maximum de leur tête-à-tête. Une fois à Notre-Dame-de-la-Mer, il lui faudrait affronter l’animosité d’Alix, les clins d’œil complices de Grégoire, mais surtout la réprobation de Frédéric, il le savait d’avance. France ne serait pas facile à imposer, sans compter Romain, et il ne voulait faire souffrir personne, cependant, s’il reculait maintenant, la situation deviendrait inextricable.
À sept heures et quart, il téléphona de son portable pour annoncer qu’il revenait et qu’il n’était pas seul. Ils trouvèrent donc la famille réunie sur la terrasse, affichant des sourires plus ou moins crispés. Le regard que Frédéric posa sur France était franchement hostile, néanmoins il lui serra la main poliment.
— Mais voilà notre gentil professeur ! s’écria Alix. Je suis ravie de vous revoir, comment trouvez-vous Louis ? À côté de sa mine superbe, nous avons tous l’air d’endives !
Elle poussa France vers un fauteuil inconfortable et demanda, avec une naïveté très calculée :
— Est-ce que je dois encore aller chercher du champagne ? Vous dînez avec nous, j’espère ? Laura a prévu une sorte de buffet froid, après les agapes de ce midi.
— France va passer le week-end avec nous, annonça Louis sans regarder sa sœur.
— Ah bon ? Eh bien, ce n’est pas grave, ne fais pas cette tête-là ! Alors, champagne quand même ?
Tom réagit le premier en se levant brusquement.
— J’y vais, dit-il à Louis.
Leurs regards se croisèrent, et celui de Tom était tellement expressif que Louis se domina.
— Je t’accompagne, marmonna-t-il.
Dès qu’ils furent dans l’escalier de la cave, Louis explosa.
Qu’est-ce qui lui prend ? Elle devient folle ?
— Je suis désolé…
— De quoi ? Tu ne vas pas t’excuser pour elle ! Je sais que tu n’y peux rien, je la connais, mais tu vas me rendre un service. Prends-la à part une seconde et explique-lui que je ne suis pas décidé à me laisser faire. Il ne s’agit pas de boulot, là, c’est ma vie privée, je ne supporterai pas qu’elle s’en mêle.
— Je le lui dirai, tu n’avais pas besoin de me le demander, j’y aurais pensé tout seul.
— Écoute, Tom, je suis amoureux et je trouve ça formidable…
Brusquement calmé, il s’était appuyé au mur de pierre, sourire aux lèvres.
— Je suis content pour toi, affirma Tom. Et ne t’inquiète pas, en dehors d’Alix tout le monde apprécie France. Ton père, Laura et Hugues, moi… Elle est jolie, bien élevée, et elle a une sacrée personnalité.
— Tu es gentil.
— Vas-y, ne les laisse pas toutes les deux face à face. Je prends quoi, comme bouteilles ?
— Ce que tu veux ! cria Louis qui remontait en courant.
Alix n’était plus sur la terrasse, Frédéric non plus, et Laura bavardait avec France. Soulagé, Louis en profita pour allumer une cigarette.
— Tu fumes de plus en plus, lui fit remarquer Grégoire.
— Tu en veux une, papa ?
— Non, non ! Ou alors, juste une bouffée de la tienne.
Il inspira avec béatitude puis fronça les sourcils.
— C’est de la paille, ton truc…
Sabine et Tiphaine surgirent entre eux, ravies d’exhiber les déguisements rapportés de Disneyland. L’une en Blanche-Neige, l’autre en Cendrillon, elles multipliaient les révérences.
— Tu les as gâtées, dit Laura à son frère.
— Je n’ai que deux nièces !
Louis alla s’asseoir par terre, à même les dalles tièdes, près du fauteuil de France.
— C’est divin de se retrouver chez soi.
— Qu’est-ce que tu aimerais manger, demain ? s’enquit Laura.
— Un cassoulet.
— Tu plaisantes ?
— Oh que non ! Un cassoulet, avec plein de confit et de saucisses, mais un vrai, pas un truc en boîte.
— C’est l’un des plats que je sais faire, déclara France. Si vous voulez, je peux m’en charger.
Laura accepta spontanément la proposition, ravie de cette aide inattendue.
— Et une tarte aux framboises, poursuivit Louis.
C’était si rare de l’entendre manifester un quelconque désir gastronomique que Laura se mit à rire. La cuisine américaine avait dû le frustrer, à moins que la présence de France ne justifie cet appétit soudain.
Des cris de joie retentirent dans l’allée, puis ils entendirent le scooter qui démarrait. Frédéric passa, au ralenti, ses deux cousines installées sur le siège devant lui. Le nouvel engin était jaune vif, rutilant de tous ses chromes. Louis les suivit des yeux quelques instants, très songeur. L’atmosphère familiale qui régnait le week-end à Notre-Dame-de-la-Mer depuis des années pourrait-elle résister au bouleversement qu’il était près d’imposer ? Il avait beau se dire qu’il était chez lui, qu’il avait le droit d’y vivre comme il l’entendait, l’idée des conflits à venir l’angoissait. Pas question de rendre son fils malheureux, ni de se sacrifier lui-même, il existait forcément une solution intermédiaire.
— Voilà le champagne ! annonça Tom qui revenait, suivi d’une Alix assez morose.
Il avait dû lui faire la leçon, mais ce ne serait pas suffisant pour l’empêcher de proférer des vacheries si elle en avait envie. Louis se leva afin d’aider Tom à faire le service et il porta lui-même sa coupe à Alix.
— À la tienne, ma belle, lui dit-il gentiment.
Elle but une gorgée puis planta son regard sombre dans celui de son frère.
— J’ai plein de travail en retard, tu ne m’en voudras pas si je m’en vais après le dîner ? Comme ça, demain j’aurai une journée tranquille pour remettre un peu d’ordre dans mes dossiers en retard. De toute façon, je n’aime pas le cassoulet.
Donc elle avait écouté ce qui se disait sur la terrasse en son absence, et elle en profitait pour le narguer malgré tout.
— Parfait, répondit-il calmement. N’oublie pas ta copie de la bande avant de partir. On se téléphonera la semaine prochaine et on fera le point, rien ne presse.
Il se détourna juste à temps pour ne pas voir son expression de rage, ni le coup d’œil assassin qu’elle eut en direction de France.
Hugues reposa le dossier, très impressionné par le travail impeccable de sa femme.
— Je trouve ça exceptionnel, Laura. Non seulement passionnant mais surtout novateur.
Ils n’avaient pas pour habitude de se mentir l’un à l’autre et elle se sentit flattée par son jugement catégorique.
— Tu as choisi la bonne approche, je n’aurais pas pensé à cet angle d’attaque, ajouta-t-il.
Décidée à abandonner sa consultation, Laura s’intéressait de plus en plus à la psychologie des enfants en difficulté, espérant pouvoir intégrer bientôt un établissement spécialisé. Hugues avait respecté son choix et l’avait poussée à entreprendre les démarches nécessaires, dont la rédaction d’un mémoire sur les méthodes psychopédagogiques qu’elle avait intitulé La Pratique du bilan, une technique déshumanisante.
Il se tourna vers elle, sincèrement admiratif.
— Où as-tu trouvé le temps ?
— Par-ci, par-là.
Étendue à plat ventre sur leur lit, elle avait somnolé tandis qu’il lisait. Comme tout le monde, elle avait fait honneur au cassoulet de France, d’ailleurs succulent, puis sombré dans une longue sieste. Le temps était gris, avec un petit vent froid indigne du mois de mai, et il n’y avait pas eu beaucoup d’agitation dans la maison durant l’après-midi. Dans la chambre voisine, Sabine et Tiphaine babillaient gentiment, très occupées à la construction d’un village miniature en Lego. Laura se retourna, observa un moment les nuages qui passaient devant la fenêtre.
— Quand nous étions enfants, on détestait les dimanches après-midi… Maintenant, je les adore.
Pour s’en souvenir avec précision, il lui suffisait de regarder le papier peint. La chambre avait été tapissée quand elle avait treize ans, un âge où l’on s’ennuie. Elle avait choisi elle-même les motifs à petits nœuds roses et gris, la frise, le trumeau au-dessus de la cheminée. Alix et Louis avaient décoré les leurs plus sobrement, mais ils avaient dix-sept ans à l’époque, ils se moquaient bien de la couleur des murs. Pas plus qu’ils ne s’intéressaient à elle, la petite sœur trop petite, exclue de leur intimité de grands, volontiers protégée mais rarement mise dans la confidence.
— Je suis contente que Louis ait gardé la maison, ajouta-t-elle.
Notre-Dame-de-la-Mer était leur mémoire à tous, leur port d’attache. L’endroit où, du plus loin qu’elle se souvienne, il y avait toujours eu des rires et le son d’un piano. La construction de l’auditorium, étouffant les bruits, l’avait presque attristée.
— Veux-tu que je m’occupe du dîner ? proposa-t-il.
— Oui, merci. Et réquisitionne donc papa pour t’aider !
Elle remonta l’édredon sur ses jambes, heureuse de pouvoir paresser encore un peu, tandis qu’il refermait la porte. Tout en sifflotant, il descendit l’escalier principal puis traversa le hall pour gagner la cuisine. Lui aussi avait appris à aimer la maison au fil des années. Même si, de temps en temps, il se disait qu’il leur faudrait quand même un endroit bien à eux. À Paris, ils habitaient l’appartement de Grégoire ; ici, ils étaient chez Louis. Cependant l’habitude était si forte et si douillette qu’il n’avait aucune envie de la rompre. Laura non plus, en tout cas pas pour le moment.
Il alluma les rampes de spots, au-dessus du plan de travail, et découvrit au même instant Frédéric attablé dans la pénombre, devant un bol de céréales.
— Tu as déjà faim ?
— Bof… Je me distrais…
Les pétales de maïs grillé flottaient sur le lait mais il n’y touchait pas, se contentant de les remuer avec sa cuillère, l’air morne. Hugues s’approcha et s’assit sur le coin de la table.
— Je suis censé préparer le dîner. Qu’est-ce que tu penses d’un soufflé au fromage ?
— Rien. Vous passez votre temps à bouffer.
L’agressivité du ton surprit Hugues, qui resta silencieux un instant.
— Bon, soupira-t-il enfin, tu mettras le couvert ?
— Sûrement pas ! Je ne suis pas le larbin de cette femme et de son fils !
— Ah oui, Romain… Il est arrivé ?
— Tu penses ! Avec une heure d’avance, trop heureux de pouvoir lécher les bottes de papa !
— C’est très méprisant, ce que tu viens de dire.
— Mais vas-y, va les voir ! Et que je te gratte la guitare que je te tape sur le piano, et on se congratule ! Ah, les après-midi en musique, c’est trop mignon…
Sa voix s’était cassée dans l’aigu et il se leva brusquement.
— Attends deux secondes, demanda Hugues qui n’avait pas bougé. Je crois que tu devrais parler à ton père au lieu de ruminer comme ça dans ton coin.
Si tu ne supportes pas ce garçon, explique-le-lui clairement.
— Je l’ai fait ! Mais comme tu vois, ça n’a rien changé.
— Quelle raison lui as-tu donnée ?
— Oh, c’est sans intérêt, Hugues… On était sur la même fille, on s’est un peu accrochés, rien de tragique.
— « Sur » la même fille ? Quelle expression abominable, on croirait que tu parles d’une voiture d’occasion… Bon, eh bien, s’il n’y a rien de tragique, pourquoi cette jalousie ?
Frédéric parut accablé une seconde par l’injustice de l’accusation, puis il se redressa de toute sa taille pour toiser Hugues qui poursuivait, imperturbable :
— C’est parce qu’il joue d’un instrument ? Tu as l’impression que ton père le trouve vraiment sympathique, au-delà du fait que c’est le fils de…
— Lâche-moi avec tes discours à deux balles ! explosa Frédéric.
Il quitta la cuisine en courant, remonta le large couloir en direction de la bibliothèque puis obliqua vers la porte de l’auditorium. Un peu essoufflé, il attendit quelques instants d’avoir retrouvé son sang-froid avant d’entrer. Il fut tout de suite assailli par les accords d’une musique stridente, étrange et angoissante, qui provenait des enceintes de la stéréo. Son père était debout près de la chaîne, la tête tournée vers Romain qui fronçait les sourcils, attentif. Le son s’arrêta de façon abrupte, et Louis demanda :
— Alors ?
— C’est assez… curieux, dit prudemment le jeune homme.
— Il faut imaginer là-dessus des scènes sous-éclairées, poursuites dans des rues obscures, caméra à l’épaule, égorgements, flots de sang et tout ce qui s’ensuit…
Frédéric, dont personne n’avait remarqué la présence, avança dans la pièce et lança :
— J’arrive bien ! C’est la bande que tu rapportes de Los Angeles ?
Son père lui sourit, proposa de lui repasser le début.
— Non, non, pas la peine, moi tu sais, mon avis ou rien…
En principe, il était le premier à écouter ce que Louis composait. Leur existence solitaire, depuis des années, en avait fait des complices au-delà de l’affection. Et voilà que son père le trahissait, donnait la primeur d’un enregistrement à ce garçon qui n’était rien pour lui, sinon le rejeton de sa maîtresse.
— Salut, dit Romain à mi-voix.
Embarrassé, le jeune homme devinait la colère de Frédéric et ne voyait pas comment arranger les choses. Il aurait volontiers discuté avec Louis de cette hallucinante musique, mais il s’abstint de tout commentaire, par délicatesse.
— Ton avis m’intéresse toujours, tu le sais très bien, déclara Louis en sortant la bande du magnétophone. Et puisque j’ai deux jeunes sous la main, j’aimerais bien savoir ce que vous pensez de ça, c’est très différent…
Il prit une petite cassette qu’il inséra dans une autre platine. Quand il se retourna, il alla vers son fils dont il entoura les épaules d’un geste tendre. À contrecœur, Frédéric se laissa néanmoins entraîner à l’autre bout de l’auditorium. Une mélodie rythmée s’éleva dans la pièce et Louis en profita pour murmurer :
— Désolé, Fred, je n’avais pas imaginé que ça t’ennuierait…
Touché par cette gentillesse, l’adolescent secoua la tête en silence. Puis, quelques secondes plus tard, malgré lui, il se mit à fredonner.
— C’est quoi, ce truc ? maugréa-t-il.
— Tu aimes ?
— Très exotique… Et ça se retient en deux secondes. J’adore.
— N’exagère pas ! Disons que c’est un thème assez entraînant, j’espère pouvoir en tirer quelque chose, un de ces jours.
— Vous composez aussi des chansons ? demanda Romain.
— Jamais.
— C’est l’occasion, alors ! Parce que ça devrait faire un malheur.
Amusé, Louis esquissa un sourire avant d’aller couper le magnétophone.
— Assez de musique pour ce soir, décida-t-il.
La susceptibilité de son fils et l’intérêt trop évident de Romain ne pouvaient que provoquer une querelle dont il ne voulait pas faire les frais.
— Je vais voir ce que devient France, c’est bientôt l’heure du dîner.
Laisser les deux garçons en tête à tête était peut-être imprudent, mais il faudrait bien s’y résoudre à un moment ou à un autre. La porte capitonnée menant à l’escalier de sa chambre se referma sans bruit.
— Super, ce morceau, déclara Romain pour engager la conversation.
— Oui, « ça devrait faire un malheur », parodia Frédéric en imitant la voix de l’autre. Dis donc, ça ne te crève pas trop de passer tes dimanches à fayoter ?
Romain lui tourna le dos et s’absorba dans la contemplation des centaines de disques compacts rangés sur les étagères, essayant de ne pas se laisser aller à la fureur. Autant Louis était un type vraiment agréable et chaleureux, autant son fils était odieux.
— D’après Richard, c’est pour bientôt, votre premier concert. Ah, vous pourrez le remercier, mon père !
— Oui, on ne s’en est pas privé… On joue dimanche prochain à la salle des fêtes de Bonnières. Tu veux venir ?
— Dieu me préserve, j’ai autre chose à foutre !
Romain fit volte-face et dévisagea Frédéric avant de lui lancer :
— On va leur pourrir la vie si on s’y prend comme ça !
— À qui ?
— À nos parents.
C’était un argument valable, auquel Frédéric aurait pu être sensible dans d’autres circonstances mais qu’il prit pour du chantage parce qu’il était toujours à cran.
— Laisse-les en dehors de tout ça, répliqua-t-il nerveusement. Mon père baise qui il veut, ta mère n’est pas la première ! Seulement, en général, les heureuses élues n’amènent pas leur petite famille à la maison !
Sous l’injure, Romain avait pâli, s’était décomposé, tandis que Frédéric commençait à regretter d’avoir été aussi loin. Jaloux, oui, il l’était, Hugues avait vu juste, il n’était pas prêt à céder le moindre pouce de terrain, ici il était chez lui. Quand son père disait « les jeunes », ça le concernait lui, personne d’autre, et tant pis s’il réagissait en fils unique, en enfant gâté.
— Pauvre mec ! laissa tomber Romain qui aurait volontiers quitté la pièce mais ne savait pas trop où aller.
Hors de cette maison, il n’aurait pas laissé insulter sa mère sans réagir, mais il était assez bien élevé pour comprendre qu’ici, il était coincé, il ne pouvait pas envoyer son poing dans la figure de Frédéric. Provoquer un drame mettrait France dans une situation impossible, et elle lui avait semblé tellement radieuse lorsqu’il était arrivé, deux heures plus tôt, qu’il était bien décidé à l’épargner. Jamais il n’aurait dû accepter de la rejoindre chez Louis, c’était là l’erreur.
Une des portes-fenêtres s’ouvrit brusquement et Grégoire entra, tout échevelé.
— Quel vilain temps ! grogna-t-il. Regardez ça, j’ai remis ma canadienne. Qu’est-ce que vous faites là, les jeunes ?
Frédéric connaissait assez bien son grand-père pour ne pas croire à l’innocence de cette arrivée intempestive. Les avait-il aperçus, en longeant la galerie sur laquelle il aimait déambuler avant le dîner ? Leur expression ne devait laisser aucun doute sur le genre de douceurs qu’ils étaient en train d’échanger.
— Je crois que je vais préparer une flambée, même si ce n’est plus de saison.
Il hésitait à repartir en les laissant seuls à nouveau.
— Qui m’aime me suive, finit-il par dire à Frédéric avec un geste de la main.
Résigné, son petit-fils esquissa un sourire puis le précéda vers la porte. Une façon comme une autre de sortir la tête haute.
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