L'Homme De Leur Vie
Chapitre 2
Une fois les grilles franchies, Louis se sentit désorienté, sa convocation à la main, incapable de différencier les hauts bâtiments de verre et de béton qui s’alignaient devant lui sur les cinq hectares du lycée. Il jeta un coup d’œil agacé sur la fiche, signée du professeur principal de Frédéric, et qui précisait : « Pavillon H4, salle 2011, 9 h 50. » Heureusement qu’il avait pensé à ouvrir tout son courrier en retard, en buvant sa première tasse de café. Il avait laissé un mot sur la table de la cuisine, à l’intention d’Alix, puis s’était dépêché de prendre une douche car il ne savait pas commencer une journée sans passer d’abord cinq minutes sous l’eau. Il avait ensuite enfilé à la hâte un jean et un pull noirs, saisi un blazer gris à la dernière seconde, se souvenant de son rôle sérieux de parent d’élève. Qu’est-ce que Frédéric avait bien pu inventer pour que sa présence soit requise d’urgence ? Un problème de discipline ? À moins qu’il ne s’agisse de drogue, de racket, ou pis encore ? Les adolescents étaient capables de tout !
— Non, pas lui…, marmonna-t-il pour se donner du courage.
Les larges allées étaient jonchées de mégots et de papiers, les pelouses étaient pelées, jaunies, et toute l’enceinte de l’établissement scolaire avait une allure dévastée. En grimpant l’escalier de béton du bâtiment H4, Louis se demanda avec angoisse comment son fils pouvait être heureux dans un pareil environnement. Le couloir dans lequel il déboucha enfin était peint en rose fuchsia, et quelques élèves, assis à même le sol, semblaient porter tout l’ennui du monde sur leurs épaules fatiguées.
Devant la porte 2011, Louis hésita, finit par frapper et entendit aussitôt une voix claire qui l’invitait à entrer. Il s’agissait d’une banale salle de classe, comme il en avait lui-même connu vingt-cinq ans plus tôt. Une femme blonde, assez jeune, était assise au bout d’une rangée, des dossiers ouverts devant elle. Elle tourna la tête dans sa direction, le dévisagea une seconde avec étonnement avant d’esquisser un sourire contraint.
— Monsieur Neuville ? Bonjour, je suis France Capelan, le professeur de français de votre fils…
Sans la quitter des yeux, il serra la main qu’elle lui tendait et resta debout, indécis. Il y eut un petit silence, puis elle se racla la gorge et lui proposa de s’asseoir. Tirant une chaise, il s’y installa en croisant les jambes, nerveux à l’idée de ce qu’il allait entendre.
— Je vous remercie d’avoir pu vous libérer, j’ai pensé que ce serait plus facile pour vous un samedi matin…, dit-elle en feuilletant un registre de toile.
— Il s’agit de quelque chose de grave ? demanda-t-il sans pouvoir dominer son impatience.
Mais il regretta tout de suite d’avoir posé la question. Pour un problème sérieux, il aurait été convoqué par le proviseur, il s’en rendit compte trop tard.
— Vous avez reçu le dernier bulletin de Frédéric, je suppose, et vous avez pu constater que ses résultats sont catastrophiques, déclara-t-elle sur un ton de reproche.
Comme il ne répondait rien, elle leva les yeux sur lui, un peu étonnée.
— Oui, j’ai vu, s’empressa-t-il de déclarer. J’en ai parlé avec lui. C’est… Je crois qu’il s’ennuie en classe, qu’il n’est pas fait pour…
— Monsieur Neuville, coupa-t-elle sèchement, personne n’aime ça ! Il n’y a pas un seul lycéen qui ne préférerait pas être au café, ou à un concert rock ! Mais c’est l’année du bac de français pour les élèves de première ; Rousseau et Hugo sont au programme, même si Frédéric s’en moque.
— S’en moque ? répéta-t-il, vaguement choqué par l’agressivité qu’elle manifestait.
— Il n’a pas ouvert une seule des œuvres que nous étudions. Ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est lui ! Et je voulais savoir si vous cautionnez son attitude.
Le silence retomba entre eux et, au bout de quelques instants, Louis s’excusa.
— Désolé. Je n’étais pas au courant.
— Vraiment ? Alors vous ne vous demandez jamais pourquoi ses notes sont lamentables ? C’est lui qui a choisi une section littéraire et…
— Pas choisi, oh non ! Il a seulement fui les maths, c’était pire pour lui. Depuis la rentrée, je pensais qu’il travaillait mal, pas qu’il méprisait les cours… et les professeurs. Merci de m’en avoir informé. Je dois vous paraître très… inconséquent ?
Elle eut un sourire inattendu, qui éclaira un moment son visage mais qui disparut aussitôt.
— Ce n’est pas facile de les raisonner, n’est-ce pas ? dit-elle d’un ton ironique. J’ai un fils de l’âge du vôtre, je sais comment ils sont à la maison !
— Pour être franc, avoua-t-il avec un soulagement trop évident, j’ai eu peur que vous n’ayez quelque chose de bien pire à m’apprendre.
— Pire que quoi ? s’indigna-t-elle. En tant que professeur, j’imagine mal de plus mauvais résultats que ceux qu’il a obtenus jusqu’ici. D’autant plus inacceptables qu’il est intelligent, qu’il ne vient pas d’un milieu défavorisé, et qu’il prétend même aimer la lecture, à condition qu’on ne la lui impose pas !
Reprenant son souffle, elle regarda Louis avec une attention accrue puis, au bout d’un instant, baissa les yeux, gênée. Elle parlait rarement avec autant de virulence aux parents d’élèves, mais celui-là la mettait mal à l’aise. Il décroisa les jambes, appuya ses coudes sur ses genoux et son menton dans ses mains, toujours attentif. La plupart des gens préféraient accuser d’incompétence les enseignants qu’admettre la paresse de leurs enfants auxquels ils cherchaient toujours des excuses. À priori, Louis Neuville n’entrait pas dans cette catégorie.
— Quelles sont ses occupations, en dehors de la scolarité ? reprit-elle plus calmement.
— Escrime, un peu de tennis, musique…
— Ah oui, je vois que vous êtes compositeur ?
Elle désignait une ligne, sur son registre, mais il secoua la tête.
— Ma profession ne l’influence en rien, il se contente d’écouter de la musique avec ses copains. Pour l’escrime, il s’entraîne régulièrement, sans plus.
— Donc, rien ne le détourne vraiment de ses études ? Je crois que vous devriez avoir une conversation avec lui.
— Oui, et ce ne sera pas la première. Mais je ne suis pas certain de savoir le motiver.
— Il le faudra ! Il ne fait aucun effort, dans aucune matière.
Son doigt pointait des chiffres, que Louis voyait à l’envers.
— Est-ce que vous envisagez son redoublement ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
— Nous ne sommes qu’au mois de mars et… Eh bien, je pense que, dans son cas, stagner en première ne lui serait pas profitable. Le conseil de classe vous le proposera peut-être mais ce n’est pas toujours une bonne chose. Frédéric se réveillera sans doute en terminale, quand l’échéance du bac lui fera enfin peur. Seulement, d’ici là, il y aura les notes de l’épreuve de français et il faudra qu’il les garde. Or s’il part avec un handicap, c’est fichu, le coefficient est trop lourd.
— Alors, où est la solution, d’après vous ?
— Je n’ai pas de baguette magique, monsieur Neuville ! s’indigna-t-elle de nouveau. La solution, c’est toujours le travail, je pensais que vous le saviez.
Décidément, il la rendait nerveuse et maladroite, elle ne comprenait pas pourquoi. En général, les adultes ne la déstabilisaient pas davantage que les adolescents. Elle croisa son regard et ne parvint pas à le soutenir, malgré sa bonne volonté.
— Est-ce qu’on ne pourrait pas envisager une aide pour ce dernier trimestre ? suggéra-t-il. Des cours particuliers ? Si vous-même, ou un de vos collègues…
Combien de béquilles de ce genre avait-il fournies à Frédéric depuis l’école primaire ? Des professeurs, des étudiants, des séjours linguistiques et des leçons de morale, sans grand profit jusqu’ici. Il avait dû s’y prendre mal, en tout cas manquer de rigueur. Et, Frédéric ne lui ayant pas avoué l’étendue de ses difficultés, il tombait des nues devant cette petite femme blonde qui semblait le juger.
— Il faut que votre fils soit d’accord, et surtout qu’il se sente concerné, dit-elle doucement.
Une bouffée de compassion venait de la faire faiblir. Cet homme assumait seul l’éducation de son fils depuis longtemps, c’était écrit dans le dossier scolaire, et il semblait assez conscient de ses responsabilités de père pour n’avoir pas besoin d’être rappelé à l’ordre.
— Parlez-en avec lui, proposa-t-elle. Il peut acquérir un minimum de méthode, au moins pour les commentaires de texte… S’il se décide, il n’aura qu’à me le faire savoir, je trouverai quelqu’un.
— Merci.
Pressé d’en finir, il s’était déjà levé et elle se sentit déçue, sans raison. Ne trouvant rien à ajouter, elle l’accompagna jusqu’à la porte de la salle.
— Je ferai de mon mieux, déclara-t-il avec beaucoup de sérieux.
Cette fois, elle lui sourit franchement, puis le suivit des yeux tandis qu’il longeait le couloir rose.
Laura écarta la main qu’Alix avançait vers la casserole.
— Tu y goûteras à table, comme tout le monde !
La délicieuse odeur de curry qui flottait dans la cuisine donnait à Alix une faim de loup. Un bruit de cavalcade, puis un claquement de porte suivi de lointains éclats de rire leur fit tourner la tête ensemble.
— C’est Fred qui chahute avec tes filles, estima Alix.
Elle alla jeter un coup d’œil par la fenêtre et vit ses deux nièces juchées sur le scooter de Frédéric.
— Oui, c’est ça, confirma-t-elle. Il devient mignon comme un cœur, ce gamin !
L’adolescent lui évoquait Louis au même âge et la faisait fondre. Penser à son frère lui rappela qu’elle attendait en vain, depuis qu’elle était réveillée.
— Mais qu’est-ce qu’il fait, bon sang ? Il avait promis de me prêter son coupé ce matin, et maintenant c’est râpé ! Ce sera pour cet après-midi…
— Essaie le nôtre, si ça t’amuse, persifla Laura.
Sa sœur lui jeta un coup d’œil agacé. Le vieux break dans lequel Laura et Hugues trimballaient leurs filles ne méritait même pas le nom de voiture. Revenant vers les fourneaux, Alix réussit à être assez rapide pour plonger son doigt dans la casserole et le lécher goulûment.
— Tu n’avais pas commencé un régime, toi ? ironisa Laura.
Alix haussa les épaules, vexée. Elle avait trois ou quatre kilos de trop, indiscutablement – des kilos que Tom était le seul à apprécier. En revanche, Laura était très mince, comme Louis, mais là s’arrêtait la ressemblance. Contrairement aux jumeaux, bruns à peau mate et au regard sombre, Laura tenait de leur mère un teint pâle et des yeux clairs, ce qui lui donnait l’air de ne pas appartenir à la même famille. Mais c’était précisément cette allure nordique qui avait séduit Hugues lorsqu’ils s’étaient rencontrés à l’université, en dernière année de psycho.
— Ah ! s’exclama soudain Alix d’une voix extasiée. Écoute ça…
Ouvrant la fenêtre, elle se pencha pour mieux entendre le ronflement du moteur de l’Alfa Romeo qui remontait l’allée.
— J’ai le temps de faire un petit tour avant le déjeuner ? lança-t-elle à Laura.
Puis, sans attendre la réponse, elle escalada la rambarde et sauta dehors. Louis était en train de récupérer des cartons de pâtisserie dans le coffre quand elle surgit derrière lui.
— Donne-moi tes clefs, tu avais promis ! Tu as vu l’heure ? Qu’est-ce que tu trafiquais ?
Il sentit la main d’Alix dans la poche de son jean, où elle récupéra le trousseau. Avant qu’il ait pu réagir, elle s’était glissée au volant et démarrait. Elle fit demi-tour dans une giclée de graviers, lui passa au ras des pieds en filant vers le portail ouvert.
— Je t’aide ? demanda gentiment Frédéric qui s’était approché.
Sans un mot, son père lui tendit les cartons et ils se dirigèrent ensemble vers la maison.
— J’ai à te parler, dit enfin Louis de manière laconique. Je t’attends ici.
Rares étaient les occasions où il employait un ton aussi froid. Interloqué, Frédéric se dépêcha d’aller déposer les gâteaux à la cuisine et revint quelques secondes plus tard. Son père fumait, adossé à un des piliers de la galerie extérieure.
— Il y a un problème, papa ?
— À toi de me le dire ! Je viens d’avoir une discussion édifiante avec ton prof principal…
— Capelan ? Pourquoi ?
— Parce qu’elle m’a convoqué ! explosa Louis.
Aussitôt braqué, Frédéric croisa les bras dans une attitude de défense qui exaspéra Louis.
— J’en ai marre d’être gentil, d’être compréhensif, d’être faible ! Tu en profites pour te foutre de moi !
— Papa…
— Tu n’as pas ouvert tes bouquins, paraît-il, et tu as la sottise de t’en vanter ! Il n’y a rien de plus bête que l’insolence. C’est pour te faire mousser aux yeux des copains ? Comment appelez-vous ça, déjà ? Ah oui, les gros rebelles ! Mais c’est pathétique, tu sais ! L’année prochaine, quand tu auras trente points de retard à rattraper, tu feras quoi ? Trois échecs au bac, après ils finissent par le donner, seulement ça fait quand même trois ans de perdus ! C’est ça ton ambition, être le vétéran du lycée ?
La tête baissée, Frédéric marmonna d’une voix rageuse :
— Quelle sale conne…
— Pourquoi ? C’est sa faute ? Tu vas m’expliquer qu’elle te déteste, toi en particulier, que ses notes sont injustes et que tu te donnes un mal de chien ? Ne me prends pas pour un demeuré, ça me met hors de moi !
Et c’était vrai, il ressentait une authentique colère contre son fils dont il s’était cru complice jusque-là.
— C’est quoi, ces cris, Louis ? demanda Grégoire qui venait d’ouvrir la fenêtre de sa chambre et qui se penchait sur la galerie, juste au-dessus de leurs têtes.
— Papa…, protesta Louis en utilisant le même ton que Frédéric quelques instants plus tôt.
Grégoire adressa un clin d’œil à son petit-fils avant de poursuivre, imperturbable :
— Arrête de l’engueuler, ça ne sert à rien. On mange bientôt ?
Il referma bruyamment la croisée tandis que Frédéric faisait un pas vers son père.
— Je vais m’y mettre, je te le promets.
— Des cours particuliers, tu serais d’accord ? Il faut remonter la pente, Fred.
— Oui, si tu veux…
— Je veux que tu te sortes de là ! Je veux que tu me parles quand ça ne va pas. Je veux que tu travailles, mais nous ne sommes pas ennemis pour autant.
— Non, papa. J’irai voir Capelan lundi matin.
— Madame Capelan.
Soulagé, Frédéric prit son père par le bras. Il avait peur de ses colères parce que Louis s’était toujours montré très doux avec lui, très tendre.
— Tu ne m’avais pas dit que tu allais au lycée, ce matin.
— Je l’ai appris en ouvrant mon courrier, reconnut Louis. Cette femme m’a vraiment traité comme un père démissionnaire, c’est très désagréable.
— Ne t’en fais pas, elle regarde tout le monde d’un peu haut. Mais ce n’est pas un mauvais prof…
— Et toi, tu es un mauvais élève ?
— Oui. Sûrement.
Sa franchise effaça ce qui restait de fureur chez Louis. Il passa son bras autour des épaules de Frédéric, éprouvant soudain le besoin de le protéger. De quoi ou de qui ? Son fils n’était pas en danger, hormis sur le plan scolaire, et il n’y avait pas de quoi en faire un drame, Grégoire avait raison.
— Il n’y a vraiment que toi pour ne pas le connaître ! s’esclaffa Romain. Je dois même avoir un ou deux trucs à te faire écouter, si ça t’amuse…
La naïveté de sa mère l’amusait beaucoup. Elle avait rencontré « un certain » Louis Neuville, qui d’ailleurs semblait lui avoir tapé dans l’œil, et elle s’était demandé si par hasard son fils, fanatique de musiques en tous genres, n’aurait pas entendu parler de ce type-là.
Il se dirigea vers la chaîne, mit en place un disque compact.
— C’est la B.O. de Soleil couchant. Orchestration démente, non ?
Après quelques minutes, il sauta deux plages pour passer à un morceau de bravoure.
— C’est très technique, ça, très sophistiqué. Et ça a marqué le film. Pour la plupart des trucs à grand spectacle, tu ne peux pas dissocier la mélodie de l’histoire. Suffit de siffler les premières mesures, tout le monde sait de quoi il est question… Neuville, c’est un musicien assez inventif, la pub pour Chanel, c’était lui. Tu t’en souviens ?
Elle se contenta de hocher la tête, conquise par ce qu’elle écoutait.
— Si tu dois le revoir, dit Romain en lui mettant l’étui du CD dans la main, prends ça et fais-le-lui signer, ça me fera plaisir d’avoir un autographe.
Malgré tous ses efforts, elle avait repensé vingt fois à Louis durant la fin de la matinée, stupéfaite d’avoir noté tant de détails. Le regard sombre et brillant, un vrai sourire de gamin avec de jolies petites dents, des cheveux bruns coupés très courts, des mains expressives… bref, séduisant des pieds à la tête.
— Eh bien, dis-moi, il t’a fait un sacré effet !
Prise en flagrant délit de rêverie, elle voulut se redresser dans son siège mais Romain avait fondu sur elle et la décoiffait d’un geste affectueux.
— Les parents d’élèves, c’est pas interdit ça, m’man ?
Par jeu, ils luttèrent un moment jusqu’à ce qu’elle s’avoue vaincue. Il était dix fois plus fort qu’elle, depuis longtemps.
— J’ai rendez-vous dans une demi-heure, annonça-t-il. Je refais du café ?
Parfois il semblait veiller sur elle, du haut de ses seize ans, depuis qu’ils vivaient seuls tous les deux dans ce petit appartement qui aurait pu être sinistre mais qu’ils avaient su rendre gai.
— Tu dors chez ton père, ce soir ?
— Oui, confirma-t-il sans intonation particulière.
Je serai là demain matin. Tu as quelque chose de prévu, toi ?
— Rien, peut-être un ciné… mais j’ai des montagnes de copies à corriger. Si tu veux, on ira chez le chinois, demain.
— Plutôt à la pizzeria ? suggéra-t-il en saisissant sa guitare.
Elle n’avait pas besoin de lui demander où il allait. Tous les samedis, il répétait durant des heures avec les copains de son groupe, dans une cave prêtée par des parents compatissants. Et la dernière fois qu’elle avait eu l’occasion de les entendre jouer, elle avait pu constater qu’il s’agissait de quelque chose de sérieux, rien à voir avec un simple passe-temps, ils étaient tous doués et mordus.
— À quoi il ressemble ? demanda Romain avec curiosité.
— Qui ?
— Louis Neuville.
— Oh… à rien de particulier. Il est plutôt… beau mec. C’est ça que tu voulais que je dise ?
Elle riait, et elle avait un charme fou dès qu’elle s’animait. Il la précéda vers la minuscule cuisine tout en expliquant :
— Son fils, ton cancre, c’est un frimeur.
— Tu le connais ?
Romain était dans une section scientifique et n’avait aucune raison de rencontrer les littéraires.
— On avait des vues sur la même fille, dans une soirée, juste avant Noël. Un peu plus, on se rentrait dedans.
— Et finalement, lequel de vous deux a-t-elle choisi ?
— Moi.
— C’est Élise ?
— Oui. Il louchait dessus, il a fait tout un numéro mais je l’ai descendu à fond et il s’est calmé.
France savait ce que ça signifiait. Les garçons étaient impitoyables entre eux. Presque autant que les filles. Elle regarda son fils qui sortait leurs deux tasses du micro-ondes. Il avait l’âge des conquêtes amoureuses, elle se demanda s’il avait déjà franchi le pas.
— Bon courage pour tes corrections, dit-il en l’embrassant dans le cou.
Deux secondes plus tard, la porte d’entrée claquait. France étouffa un soupir et but son café sans plaisir. L’après-midi serait interminable. Sans parler de la soirée. Elle pouvait toujours téléphoner à une amie, ou même aller faire un peu de shopping en remettant sa corvée de copies au lendemain, mais elle ne se sentait aucun entrain. Pourtant, depuis qu’elle avait quitté son mari, elle savourait chaque jour de liberté. Les derniers temps, la vie avec Antoine ressemblait à une traversée du désert, morne et sans fin. De déception en déception, il l’avait poussée à bout. Jogging matinal pour rester jeune, bières du soir qui le faisaient tomber comme une masse, délégué au syndicat des enseignants, récriminations contre l’Éducation nationale, habitudes bien établies, petite vie répétitive, peu de fantaisie et pas d’ambition, hormis cette maison de pêcheur achetée en Bretagne pour leurs « vieux jours ». Tout pour la décourager, elle qui n’avait aucune envie de penser à sa retraite, persuadée qu’elle n’avait même pas commencé à vivre. Elle s’était affreusement trompée sur son mari et elle ne se le pardonnait pas. Ni d’avoir tant attendu avant d’accepter l’échec de leur couple. Pour ménager Romain, vraiment, ou juste par orgueil ? Antoine, elle l’avait épousé contre l’avis de tout le monde et s’était brouillée avec sa propre famille. À l’époque, elle avait vingt ans et lui trente, elle était encore étudiante alors qu’il avait déjà le prestige d’un poste titularisé, mais surtout il avait été son premier véritable amant. Pas une histoire à la sauvette, lumière éteinte et gestes maladroits comme tout ce qu’elle avait connu jusque-là, non, une leçon d’amour, à sa manière à lui, docte et appliquée, une révélation pour elle. Dans sa naïveté, elle avait cru que ça durerait toujours, mais là aussi ils avaient fini par prendre des habitudes. Dans tous les domaines, celui-ci compris, elle avait des aspirations qu’il ne comprenait pas. Qu’il n’avait même pas soupçonnées, au début. Elle voulait l’agrégation, qu’elle avait fini par obtenir à force d’acharnement, alors qu’elle enseignait déjà. Ensuite elle avait rêvé de se retrouver en faculté, à faire son cours sur l’estrade d’un amphithéâtre, ou bien de devenir un jour proviseur, recteur même, pourquoi pas, rien n’était inaccessible quand on le voulait vraiment ! Impitoyable, il lui avait enlevé ses illusions, l’avait sermonnée, s’était refusé à bouger. Le jour où elle s’était sentie trop misérable, malgré toute la gentillesse dont il faisait preuve, elle avait commencé à penser au divorce.
Elle rinça les tasses, retourna dans le salon et remit le disque sur la platine. Louis Neuville… Qu’est-ce qu’elle pourrait bien inventer pour qu’un homme comme ça la remarque, elle ? Des tas de femmes devaient se pâmer devant lui, et peut-être pas uniquement pour son charme. À plusieurs reprises, depuis la rentrée de septembre, elle l’avait aperçu sur le parking du lycée, debout à côté de sa voiture, sans se douter qu’il était le père d’un de ses élèves. Or il représentait exactement le genre d’homme qui la faisait craquer. La quarantaine élégante, une silhouette racée comme elle les aimait, un visage finement dessiné. En y réfléchissant, elle constata que Frédéric lui ressemblait, pourtant elle n’avait jamais fait le rapprochement jusqu’à ce matin, quand Louis était entré dans sa classe, l’air angoissé et coupable. Beau brun outré qu’on l’accuse d’indifférence, alors qu’au contraire il devait trop aimer son fils pour être en mesure de sévir. Et, par chance, il lui avait offert sur un plateau un prétexte pour le revoir. Des cours particuliers ? Bien sûr qu’elle était prête à en donner ! D’abord c’était indispensable pour Frédéric, elle n’avait pas menti, il fallait organiser d’urgence le sauvetage de cet élève en perdition. Ensuite, elle en avait besoin financièrement, et les heures supplémentaires ne l’avaient jamais effrayée. Et surtout, elle pourrait approcher Louis, tenter sa chance… ou s’imaginer qu’elle en avait une.
Elle se laissa envelopper par la musique, romantique à souhait. Quel genre de vie avait-il donc pour composer des choses aussi tristes ? Un leitmotiv revenait, insistant jusqu’à l’obsession. Romain s’était montré élogieux, lui toujours si mesuré dans ses jugements, et c’était comme s’il lui avait donné son assentiment pour ce qu’elle s’apprêtait à faire. Qui ne tente rien n’a rien. C’était valable aussi pour un obscur petit prof de province, une vérité qu’Antoine n’avait jamais voulu admettre.
Louis se fendit et son fleuret moucheté toucha enfin le plastron de Frédéric. À bout de souffle, il recula et enleva son masque. Depuis vingt minutes, son fils ne l’avait pas ménagé, l’avait même mis en danger, comme s’il voulait prendre sa revanche sur le sermon de la veille. « Faisons-nous un vrai duel de cape et d’épée ! » avait-il demandé en riant, pendant le petit déjeuner, et Louis avait accepté sans hésiter. Ensuite, il avait dû battre en retraite sous les assauts de son adversaire déchaîné, jusqu’au bout de la galerie. À présent, des gouttes de sueur coulaient le long de ses tempes, dans sa nuque, et plaquaient sa chemise sur son dos. Il se débarrassa de son gant, s’ébrouant pour oublier sa défaite.
— Je ne suis plus de taille, constata-t-il.
— Mais non, tu fais un partenaire très acceptable ! ironisa l’adolescent.
Trop de piano et pas assez de sport, mais de toute façon les vingt-cinq ans d’écart pesaient lourd. Louis jeta un coup d’œil à Frédéric qui respirait normalement et dont les cheveux n’étaient même pas en désordre. Partagé entre l’admiration et la rancune, il finit par hausser les épaules. Le jeune mâle avait eu envie de se mesurer, c’était normal ; dans le règne animal, Louis aurait dû céder sa place. Cette idée le fit sourire mais aussitôt il retrouva son rôle de père.
— Tu devrais t’entraîner davantage, tu es très doué. Si tu ne faisais pas tout en dilettante, ce serait bien.
À l’âge de Frédéric, Louis avait déjà remporté un certain nombre de compétitions. L’escrime lui avait permis de donner libre cours à son agressivité, de se libérer de ses obsessions musicales quand elles l’étouffaient trop. Mais tous ses professeurs du conservatoire s’étaient donné le mot pour le décourager, lui conseillant de mettre sa combativité au service de l’harmonie et du contrepoint au lieu d’abîmer ses doigts sur la garde d’une épée.
— Vous avez dix minutes pour prendre une douche ! leur lança Alix qui était restée à les observer, depuis le début de leur passe d’armes.
Assise au soleil, sur le vieux banc de fonte mille fois repeint, elle sourit à son frère lorsqu’il passa à côté d’elle.
— On ne rajeunit pas, ma vieille, murmura-t-il entre ses dents.
Une façon comme une autre d’associer Alix à son échec, de lui rappeler qu’elle était son double. Il s’éloigna tandis que Frédéric s’écroulait à côté d’elle.
— Tu voulais tuer ton père, mon chéri ? Ou seulement le vexer ?
— Il adore être bousculé, répliqua-t-il avec beaucoup de sérieux. Et je crois qu’il a besoin de se défouler.
Elle lui jeta un petit regard en coin, étonnée de se sentir attendrie. Frédéric était à la fois très mûr et très gamin. Très mignon, aussi, comme Louis à quinze ans, crinière comprise.
— Tu vas les laisser pousser jusqu’où, tes cheveux ?
— Mais ils ne sont pas longs, ils sont coupés au bol ! C’est la mode. Je ne peux quand même pas avoir le côté… militaire de papa ?
Avant qu’elle ait pu répondre, ils virent la voiture de Tom qui remontait l’allée et venait s’arrêter devant eux. Elle se leva sans hâte pour l’accueillir.
— Tu es pile à l’heure ! Cinq minutes de plus et Laura t’arrachait les yeux.
— Un monde fou sur l’autoroute, marmonna-t-il en se penchant vers elle.
— Ah oui, dès qu’il fait beau, le dimanche…
Ces reparties mille fois usées leur permettaient de reprendre contact l’un avec l’autre, attentifs à ne pas se comporter en faux couple.
— J’ai l’impression que tu grandis d’une semaine sur l’autre, en ce moment, dit Tom à Frédéric.
Ils gagnèrent la maison à regret, navrés d’abandonner une si belle matinée de printemps. Hugues et Grégoire servaient déjà l’apéritif dans le salon dont toutes les fenêtres étaient ouvertes. Des petits boudins antillais, délicieusement pimentés, furent engloutis en quelques instants.
— Ne vous goinfrez pas comme ça ! protesta Laura qui entrait avec un plat de petites gougères que Frédéric lui prit des mains.
— Si tu savais ce qu’on mange dans la semaine, tu aurais pitié de nous, soupira Louis.
Il sortait de sa douche et sentait le savon, les cheveux encore mouillés, l’air fatigué. Sa chemise et son jean noirs accentuaient sa maigreur.
— Tu soignes ton look de musicien maudit ? s’esclaffa Tom.
Louis vint lui serrer la main puis s’installa sur l’accoudoir du canapé.
— Maudit par qui ? demandait Alix. Il a tous les producteurs à ses pieds !
Un peu inquiète parce qu’il refusait de signer le contrat qu’elle lui avait remis, la veille, elle ajouta :
— Je finirai par faire de toi le compositeur le mieux payé de Paris.
— Formidable…, dit-il d’une voix traînante.
— Tu me remercieras !
— Je n’y manquerai pas, compte sur moi.
Elle faillit se mettre en colère mais fut arrêtée juste à temps par le regard de Louis. Il la toisait comme quelqu’un qui cherche la bagarre, elle préféra ne pas insister. Quand il était désabusé, prêt à se renier lui-même, il l’exaspérait.
— L’argent a tout de même une certaine importance, non ? fit remarquer Tom sans s’adresser à personne en particulier, avec un geste désinvolte de la main, qui englobait tout le salon.
Alix le connaissait suffisamment pour comprendre qu’il ne voulait pas l’aider mais, bien au contraire, provoquer Louis.
— On passe à table, Laura nous attend, intervint Grégoire.
Il se comportait toujours en hôte, persuadé qu’il était encore chez lui. Cette maison avait été trop longtemps la sienne et il était trop souvent intervenu dans les dissensions de ses enfants pour changer d’attitude. Il précéda les autres vers la salle à manger, prit sa place habituelle au bout de la longue table et fit signe à ses deux petites-filles de venir s’asseoir à ses côtés. C’était un merveilleux grand-père, il leur parlait comme à des adultes et elles adoraient ça.
Aidée par Frédéric, Laura arrivait de la cuisine avec les croustades au crabe. Louis s’installa au hasard et se retrouva à côté d’Hugues qu’il aimait beaucoup, et dont l’humour, très décalé, le faisait facilement hurler de rire. Son beau-frère s’était parfaitement intégré à la famille, dès son mariage avec Laura. Il avait compris qu’elle faisait partie d’un clan et n’avait pas cherché à l’en éloigner. Bon père, il partageait toutes les responsabilités ou corvées concernant Sabine et Tiphaine, et trouvait normal que Laura puisse exercer son métier librement.
Quand ils discutaient ensemble de psychologie, c’était toujours d’égal à égal, avec une considération réciproque évidente. Que Laura soit excellente cuisinière lui donnait aux yeux d’Hugues un prestige supplémentaire.
— Je vous ai entendus ferrailler, tout à l’heure, dit-il, ça produisait un très joli bruit ! Dommage que vous y ayez mis tant de méchanceté…
— Un juge nous aurait disqualifiés, admit Louis. D’ailleurs, on aurait fait sauter le compte-touches, ce matin ! Je suis très fier de Fred.
— Plus que pour ses résultats scolaires, hein ? plaisanta Hugues en baissant la voix.
— Si tu as un conseil à me donner, je suis preneur, répondit Louis sur le même ton discret.
Ils en avaient souvent discuté mais Hugues se refusait à tout jugement négatif et trouvait toujours des excuses à la jeunesse.
— Mange, dit Alix en ajoutant d’autorité deux cuillères de sauce sur la croustade de Louis.
Elle avait pris la chaise libre, à sa gauche, et Tom alla s’installer de l’autre côté de la table. Il s’était couché à cinq heures du matin et regrettait d’être venu, malgré le soleil, malgré l’odeur merveilleuse qui montait de son assiette. Ce soir, il aurait gagné le droit de dormir avec Alix, mais d’ici là il devrait supporter tout le reste. L’insistance qu’elle allait déployer pour faire signer à Louis ce fichu contrat, la discussion interminable sur les performances routières de l’Alfa, les dix personnes au moins à rappeler d’urgence après avoir interrogé ses messageries, et tous les gestes de tendresse qu’elle avait pour son frère mais jamais pour lui. À cet instant, elle releva la tête, croisa son regard. Le gentil sourire qu’elle lui adressa acheva de le démoraliser.
— Qu’est-ce que tu nous écris de beau, en ce moment ? lança-t-il à Louis.
— Pour vous, rien. C’est pour moi que je compose, ces jours-ci !
La réponse avait fusé d’un ton si tranchant que Louis ajouta, précipitamment :
— Petit problème d’inspiration. Le printemps, j’imagine…
Il avait de la sympathie pour Tom, presque de l’affection depuis le temps, et aucune raison de se montrer désagréable.
— Eh bien, tu vas pouvoir faire une parenthèse avec ce feuilleton, enchaîna Alix, ravie. Tu leur trouves un truc populaire, facile à retenir et bien ronflant, ça ne te demandera aucun effort.
— Tu crois vraiment ?
— Bon sang, lâchez-le un peu ! protesta Grégoire. Pourquoi parlez-vous de vos affaires à table ?
C’était plus fort que lui, il prenait toujours la défense de celui qui se trouvait attaqué.
— Si on doit faire une pause, poursuivit-il, au moins que ce soit un trou normand ! Où caches-tu le calvados, Louis ?
— J’apporte la suite, décida Laura en se levant. Venez m’aider, les filles, rendez-vous utiles.
Sabine fonça la première vers la cuisine, suivie de sa cadette, tandis que Tom adressait à Louis une mimique d’excuse. Ils se comprirent fort bien, l’espace d’un instant, et Louis se détendit un peu. Les premiers beaux jours le rendaient toujours mélancolique, il n’y pouvait rien. Il pensa qu’il aurait donné n’importe quoi pour être amoureux mais qu’il n’était sans doute plus capable d’y parvenir. Après tout, il y avait de jolies femmes partout, il en rencontrait souvent, et le souvenir de Marianne n’avait rien de sacré, inutile de se raconter des histoires. S’il continuait à rêver coup de foudre et grande passion, il risquait d’être gâteux avant d’avoir trouvé. Il y avait tout de même quelque chose de très médiocre à se réveiller déçu, chaque fois, et à fuir plus ou moins dignement.
— Je ferais bien une grande balade, cet après-midi, proposa Hugues. Qui voudra m’accompagner ?
— Pas moi, j’ai un rencard, prévint Frédéric d’un ton guilleret. Avec une fille…
Louis regarda son fils, esquissa un sourire, puis se tourna vers son beau-frère.
— J’irai avec toi.
— Non ! protesta Alix. Il faut qu’on parle, toi et moi.
— Pas question. Je veux marcher. Tu te joins à nous, Tom ?
De temps à autre, ils éprouvaient le besoin de s’éloigner, entre hommes, de parcourir la campagne en lâchant quelques confidences. Cette habitude-là datait d’avant le décès de Marianne, et la seule différence était que désormais Grégoire ne les escortait plus, à cause de ses rhumatismes.
— D’accord, dit Tom sans quitter Alix des yeux.
Si elle avait manifesté la plus légère contrariété, il se serait désisté aussitôt, hélas elle se contenta de déclarer :
— Bon, je vais en profiter pour passer quelques coups de fil, allez vous raconter vos histoires de mecs, ça n’intéresse que vous.
Il se promit qu’elle lui paierait cette réflexion acerbe. Ce soir, cette nuit quand il lui ferait l’amour – car ici elle ne pouvait pas s’échapper vers un rendez-vous, ni prétexter la fatigue pour rentrer chez elle –, ils allaient pouvoir régler leurs comptes.
— Qui coupe le gigot ? demanda Laura en revenant, déroutée par le silence qui régnait.
— J’ai horreur de ça mais je vais me dévouer, déclara Grégoire d’un air réjoui.
— Il va le massacrer, soupira Louis.
Il avait parlé doucement, mais son père lui jeta un coup d’œil amusé.
— Je ne suis pas sourd, mon grand !
La gentillesse du dernier mot rendit Louis encore plus triste. Il se demanda s’il n’avait pas besoin de vacances, tout seul, loin de sa famille et même de Frédéric. Loin du Steinway, aussi. Il eut beaucoup de mal à participer à la conversation qui s’était mise à languir, comme toujours à la fin de ces copieux repas. Après le café, qu’il avala brûlant, il fut le premier à se lever, pressé de se retrouver dehors. Hugues et Tom le rattrapèrent, au bout de l’allée, et lui emboîtèrent le pas en silence. À cette heure-ci, il n’y avait personne dans les rues du hameau et seul un chien, derrière son grillage, aboya sur leur passage. Par habitude, Louis prit la direction de la chapelle du belvédère qui était toujours la première halte de toutes leurs promenades. L’un derrière l’autre, ils gravirent les marches de pierre du promontoire pour aller admirer la vue sur la vallée de la Seine, tout en bas. Quand Louis sortit une cigarette de son paquet, Tom lui offrit du feu.
— Tu n’as pas l’air en forme, se borna-t-il à constater en rempochant son briquet.
— Je suis comme tout le monde, il y a des jours où j’en ai marre, mais ne me demande surtout pas pourquoi.
Il l’avait dit d’une voix assez lasse pour convaincre les deux autres. Il n’était pas en forme et ne s’en cachait pas. Au bout d’une longue minute, Hugues suggéra :
— On continue ?
Ils étaient bien ensemble, malgré tout, et ils prirent le chemin du bois. Hugues ne s’inquiétait pas outre mesure pour son beau-frère, persuadé depuis longtemps que la mélancolie était nécessaire à sa créativité.
— Alix me saoule, avec ce contrat, dit brusquement Louis.
— Que tu vas signer ? s’enquit Hugues.
Petite question insidieuse, c’était le psy qui avait parlé. Après tout, si c’était pour en arriver là, à quoi bon gâcher le week-end ?
— Évidemment ! Avec quoi crois-tu que j’entretiens cette baraque ?
Cette phrase-là pouvait être mal interprétée, or Louis n’avait aucun reproche à adresser aux deux autres et il se hâta de préciser :
— Je me suis embarqué tout seul dans cette galère, d’ailleurs j’y arrive très bien et je n’ai pas de regret, j’adore la maison. Surtout quand vous êtes là. Je ferai ce feuilleton. Peut-être même avec plaisir…
Le coup de pied rageur qu’il envoya dans un caillou démentait ces dernières paroles. Hugues sourit tandis que Tom demandait :
— Pourquoi ne viendrais-tu pas te taper une cuite chez moi, un de ces soirs ? Il y a toujours de très belles filles au bar, elles te sauteront dessus. Je suppose que ton fils peut rester seul une nuit ? En tout cas, à toi, ça ne te réussit pas.
Avec désinvolture, mais délibérément trop fort, Louis envoya un coup de poing dans l’estomac de Tom qui se retrouva plié en deux, cherchant son souffle.
— Tu crois que tout s’arrange comme ça, toi ? Avec des verres ? lui demanda gaiement Louis.
Hugues se glissa entre eux pour poser sa main sur l’épaule de Tom qui se redressait en grognant :
— Toujours très joueur, hein ?
Louis n’était ni son rival ni son ennemi, ce qui aurait rendu les choses beaucoup plus simples car alors il en aurait profité pour lui sauter dessus, et au moins il aurait su à qui en vouloir. Ils se remirent en marche et s’enfoncèrent davantage dans le sous-bois, là où la terre était encore humide de l’hiver. Louis sifflait doucement, imitant à la perfection les oiseaux, rajoutant une note ou deux en espérant qu’ils reprendraient les mêmes trilles. Perplexe, Hugues l’observait. Il lui paraissait un peu imprévisible, ces derniers temps, mais Tom s’était montré maladroit en lui parlant de sa solitude avec une telle dérision. Ce soir ou demain matin, ils allaient rentrer à Paris les uns après les autres, et Louis se retrouverait comme chaque début de semaine, coincé entre son piano qui était parfois une torture, et son fils qui n’en finissait pas de grandir.
— Vraiment, Hugues, déclara Louis en s’arrêtant net, je crois que tu regrettes qu’il n’y ait pas dans cette forêt un divan sur lequel me faire allonger ! Je me trompe ?
Troublé par une attaque aussi directe, Hugues voulut protester mais ne trouva rien à dire.
— Chacun son tour, mon vieux, railla Tom. Et Dieu te préserve de l’avoir comme patient !
Contre toute attente, Louis se mit à rire, brusquement rajeuni par une franche gaieté. Pour gagner sa vie, il n’avait pas besoin d’écouter les délires schizophréniques dont Hugues et Laura faisaient leur quotidien ; ni de servir du whisky à des snobs souffrant d’alcoolisme mondain, comme Tom y était contraint chaque nuit. Non, il lui suffisait de prendre une page blanche, d’y tracer des portées et des barres de mesure, pour poser ensuite sur les lignes les notes qu’il entendait dans sa tête. Rien de difficile pour lui, rien d’accablant, vraiment pas de quoi se sentir damné.
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