L'Homme De Leur Vie
Chapitre 12
Assis carrément sur le coin du bureau, Louis écoutait Alix avec un petit sourire poli qui trahissait sa distraction. Tout ce qu’elle lui énumérait ne parvenait pas à l’intéresser. Le succès inouï de Pacific avait fait affluer à l’agence les propositions les plus insensées, qu’il déclinait les unes après les autres.
— Je ne veux pas composer de chansons, rappela-t-il.
— Alors fais un album tout seul, c’est le moment ou jamais !
— Un album de quoi ? Variété, classique, avant-garde, néogothique ? Tu voudrais que je te fabrique des petits morceaux comme ça, au hasard ?
— Qu’est-ce que c’est d’autre, Pacific ? Un morceau de quatre minutes quinze !
— Surtout un hasard, Alix. Un coup de chance, un concours de circonstances. En réalité, une réaction à quinze nuits dans des bars californiens.
Il écrasa sa cigarette, en alluma aussitôt une nouvelle.
— Tu es fou de fumer autant.
— Tu me rends nerveux, je te sens prête à me vendre n’importe comment !
— Bien sûr ! Je veux que tu profites au maximum de ta popularité, ça n’arrive pas dix fois dans une carrière, prends le train en marche ! Il te suffit de te mettre au piano et de trouver quelques thèmes qui…
— Ah, tu crois qu’il « suffit de » ? Eh bien, non, je ne sais pas le faire ! J’ai besoin d’une histoire pour inventer une musique.
Il était en train de se buter, elle décida d’utiliser une autre tactique.
— Toi, dans deux secondes, tu vas me parler de Puccini, ironisa-t-elle gentiment.
— Oui, et alors ? Il ne pouvait pas travailler autrement qu’à partir d’un livret parce qu’il racontait quelque chose en composant, tu comprends ça ? Ce sont les situations et les mots qui suggèrent les mélodies. C’est pour ça que je trouve facile d’illustrer un film, l’intrigue existe déjà quand on fait appel à moi. Prends n’importe quel opéra, tu verras l’importance du sujet et du traitement dramatique…
— Je t’en supplie, ne recommence pas avec tes chimères, Louis ! protesta-t-elle, les mains levées pour le faire taire. Ou alors écris-le une bonne fois, ton foutu opéra, prends un pseudonyme à consonance slave et envoie la partition au Metropolitan ou au Bolchoï ! Ensuite, on pourra peut-être revenir à nos affaires ?
D’un geste rageur, elle fouilla les dossiers qui encombraient son bureau.
— Résumons-nous, reprit-elle sèchement. Depuis une heure, tu refuses tout ce que je te propose, sous un prétexte ou un autre. Est-ce que par hasard tu comptes prendre une année sabbatique ?
— Non, absolument pas. Je veux bien rencontrer les gens de Gaumont, ils sont sérieux et leur projet me plaît, tu peux prévoir ça la semaine prochaine.
Avec un sourire satisfait, elle nota quelque chose sur son agenda pendant qu’il poursuivait :
— Mais d’abord je dois voir Franck James, il est à Paris.
— James ? répéta-t-elle, ébahie. Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ?
— Pour pouvoir lire son scénario en paix, sans que tu m’obliges à signer les yeux fermés. J’ai rendez-vous après-demain.
— C’est fantastique ! Oh, j’irai avec toi, je meurs d’envie de le connaître ! D’ailleurs, tu ne sais pas négocier tout seul.
— Nous n’en sommes pas encore au stade du contrat, c’est juste un dîner entre amis, et puis j’emmène France.
La nouvelle rendit Alix muette durant quelques instants. Il ne pouvait rien lui infliger de pire que ce qu’il venait de dire. Dans ce genre de circonstances, c’était toujours elle qui l’avait accompagné jusque-là. L’idée de se faire supplanter par la petite blonde l’exaspéra.
— Tu n’es pas sérieux ? Tu vas vraiment la traîner partout avec toi ? Je rêve… Oh, après tout, fais-le, tu t’en dégoûteras plus vite !
Interloqué, il la dévisagea puis quitta le rebord du bureau et marcha jusqu’à la fenêtre. Il jeta un coup d’œil machinal dans la rue, revint se planter devant sa sœur.
— Il va couler de l’eau sous les ponts avant que je me détache d’elle.
Il l’énonçait avec plaisir, comme si cette constatation le charmait, pourtant Alix répliqua :
— Tu t’apercevras tout seul que tu ne peux pas la sortir dans ce genre de soirée. Si elle te fait honte, tu seras très malheureux.
— Honte ? Enfin, Alix, tu plaisantes ?
Elle ne pouvait guère aller plus loin, déjà l’expression de Louis avait changé, s’était durcie, et elle savait très bien ce que ça signifiait.
— Qui produit le film ? se borna-t-elle à demander.
— La Warner, répondit-il d’un ton froid.
— Ils sont coriaces, il faudra que je sois vigilante. En tout cas, ne fais rien sans moi.
Cette dernière phrase était très révélatrice de son état d’esprit. L’idée que Louis puisse délibérément l’écarter de ses affaires lui était intolérable. En ce qui concernait France, elle ne mentait pas, elle s’inquiétait pour de bon. Au moins, Marianne avait été une femme représentative, qu’on pouvait exhiber partout, son métier de styliste l’ayant rompue aux mondanités. Mais celle-là ! Obscur professeur de français d’un lycée de province, elle n’avait sans doute jamais mis les pieds dans un cocktail parisien, elle ne connaissait strictement rien à l’univers du show-business et à ses vacheries. Elle allait être un vrai boulet pour Louis, or elle n’avait même pas un physique de mannequin pour se faire pardonner ! Pourquoi était-il tombé amoureux d’elle aussi vite et autant ?
— Que devient Tom, Alix ?
La question la prit au dépourvu. Louis était toujours debout devant le bureau mais il avait déjà sa clef de voiture à la main.
— On ne le voit plus, c’est dommage, ajouta-t-il. Mais, bien sûr, ça ne me regarde pas…
Sans attendre la réponse – et sans même l’embrasser –, il fit demi-tour et quitta la pièce, négligeant de refermer la porte.
— C’est ton père qui joue ? répéta la jeune fille. La stupeur agrandissait ses superbes yeux gris et elle secoua la tête.
— La vache, qu’est-ce qu’il se débrouille bien ! À cause des portes-fenêtres ouvertes, les accords du piano étaient perceptibles depuis la terrasse où les trois jeunes avaient pris place.
— Il ne se « débrouille » pas, corrigea Richard, c’est un professionnel. Un compositeur. Je vais même te dire mieux, Pacific, c’est lui.
— Non ?
Cette fois, elle se tourna vers Frédéric et le considéra avec intérêt, comme s’il était lui-même l’auteur de ce succès. Il réprima un sourire, ravi de constater qu’elle avait tout ignoré de la célébrité de son père jusque-là et que, au moins, elle n’était pas là pour ça. Richard avait débarqué à Notre-Dame-de-la-Mer une demi-heure plus tôt, escorté de la ravissante Nadège, avec un sourire de parfaite innocence et un prétexte cousu de fil blanc. À présent, leurs deux vélos étaient abandonnés dans l’allée, appuyés contre des marronniers.
— C’est fabuleux, chez toi…, dit Nadège qui observait la maison. J’aurais une baraque comme la tienne, je ne partirais pas en vacances.
— Je n’ai pas le choix, soupira Frédéric, j’ai droit au séjour linguistique fin juillet !
— Et d’ici là ?
Elle le regardait en souriant, ce qui le fit bafouiller.
— Rien du tout… Et toi ?
— Mois d’août, La Baule.
Richard sirotait son coca d’un air indifférent, secrètement amusé de les voir si bien s’entendre. Dès le lendemain de sa soirée, Nadège l’avait appelé pour qu’il lui organise une rencontre avec le mignon brun bagarreur, et il avait sauté sur l’occasion. Si Frédéric cessait de soupirer après Élise, ce serait sûrement la fin de leurs ennuis.
— Pourquoi on se ferait pas un ciné ce soir, tous les trois ? proposa-t-il, désinvolte.
Les deux autres, qui continuaient de s’observer, répondirent oui en même temps.
— Comment ça s’est passé pour toi avec Mme Capelan ? demanda alors Richard.
Bien que dévoré de curiosité, il n’avait pas osé téléphoner à Frédéric, de peur de tomber sur Louis. Ce genre d’incident pouvait rendre les parents très désagréables et, pour sa part, il n’avait rien raconté aux siens.
— Je ne l’ai vue que le surlendemain, avoua Frédéric, et elle ne m’a pas fait la moindre allusion.
Ce qui ne constituait pas une victoire. France n’avait pas changé d’attitude à son égard, sans doute pour ne pas contrarier Louis ni envenimer le conflit, mais il trouvait son silence gênant et il aurait préféré une explication, même orageuse.
— Mon père a été assez cool, juste un petit discours… Évidemment, tout ça ne lui facilite pas la vie !
— À Romain non plus, fit remarquer Nadège. Tu aurais vu sa tête, deux heures après !
Le souvenir la faisait rire, elle ne manifestait aucune compassion, au contraire, elle adressa un clin d’œil complice à Frédéric.
— Tu n’y es pas allé de main morte ! Mieux vaut ne pas te monter sur les pieds, à toi… Tu y tiens tant que ça, à cette gourde ?
— Non, répondit-il avec aplomb, d’ailleurs c’est une girouette.
Richard leva les yeux au ciel devant une telle mauvaise foi. Son amitié pour Romain et pour Frédéric le mettait dans une situation intenable depuis trop longtemps.
— Aristote affirmait : « Ce n’est pas un ami que l’ami de tout le monde », soupira-t-il. Pourtant je ne veux pas choisir entre vous deux. Je ne veux pas non plus écouter les horreurs que vous débitez l’un sur l’autre.
— Je n’ai rien dit ! protesta Frédéric.
— Pas aujourd’hui, non, c’est vrai.
— Et tu sais pourquoi ? En ce qui me concerne, j’ai liquidé le contentieux. Il a eu mon poing dans la gueule, ça me démangeait trop, et il peut se garder Élise, je m’en fous pas mal.
Il le pensait sincèrement et il en fut le premier surpris. La présence de Nadège l’égayait, le stimulait, changeait soudain ses perspectives. Peut-être l’été ne serait-il pas sinistre, après tout.
— C’est pas un peu curieux, pour toi, de cohabiter avec un de tes profs ? demanda Nadège.
— Elle n’est pas encore installée ici, Dieu merci !
— Remarque, dit la jeune fille avec un sourire malicieux, vous avez de la place…
Du coin de l’œil, Frédéric la détailla encore une fois. Petit nez, jolie bouche, quelques mèches de frange auburn pour ombrer le regard gris, et les dents du bonheur, un peu écartées. Une très jolie fille, qu’il avait dû croiser cent fois au lycée, sans la remarquer parce qu’il était obnubilé depuis des mois par Élise.
— On pourrait descendre en ville maintenant, et manger un hamburger avant le film ? proposa-t-il. Je vais prévenir mon père.
D’un bond, il quitta sa chaise et s’élança vers la maison. D’abord il grimpa jusqu’à sa chambre, où il troqua son tee-shirt pour une chemise propre, puis il fila en vitesse jusqu’à l’auditorium.
— Papa, je peux sortir ce soir ? s’écria-t-il en ouvrant la seconde porte.
Louis s’interrompit, les mains au-dessus du clavier. Il était tellement immergé dans sa musique que Frédéric dut répéter la question.
— Oui, si tu veux…
L’adolescent s’approcha, lui posa sa main sur l’épaule.
— Je t’ai dérangé, excuse-moi.
— Aucune importance, mon grand. Il y a des heures que je suis là-dessus, j’en ai marre. Où vas-tu ?
— Au ciné, avec Richard et une copine.
— Voir quoi ?
— Je ne sais pas.
— La copine en question, ce n’est pas…
— Elle s’appelle Nadège et elle est sur la terrasse, s’empressa de préciser Frédéric.
Louis se leva, fit quelques pas pour se détendre. Il paraissait fatigué et son fils eut un brusque élan de tendresse.
— Tu es tout seul, ce soir ? France ne vient pas ?
— Tu voudrais qu’elle soit là seulement quand ça t’arrange ?
Même s’il l’avait formulée sur le ton de la plaisanterie, la réflexion était un peu dure.
— Tiens, ajouta-t-il, ton argent de poche.
Il fouilla dans son jean, en sortit quelques billets qu’il tendit au jeune homme.
— Ne rentre pas trop tard, je n’aime pas te savoir sur les routes la nuit.
Comme Frédéric restait figé, il le poussa vers l’une des portes-fenêtres.
— Amuse-toi, tu es en vacances, dit-il gentiment.
— Mais qu’est-ce que tu vas faire, toi ?
— Continuer à travailler, je n’ai pas fini. Rassure-toi, je ne m’ennuie pas, j’ai de quoi dîner…
Son sourire acheva de convaincre Frédéric, qui en profita pour filer, et il revint vers le Steinway qu’il considéra, perplexe. Avait-il vraiment envie de continuer à s’acharner sur ce morceau qui lui échappait ? Debout, il pianota quelques mesures d’une seule main puis s’arrêta pour s’étirer, les vertèbres cervicales douloureuses. France passait la soirée avec Romain, ce qu’elle faisait un jour sur deux. Il aurait pu lui téléphoner ou même passer à l’appartement, mais il préférait ne pas les déranger. D’après elle, Romain en voulait beaucoup à Frédéric, ce qui était compréhensible. Tout comme il était probable que les deux adolescents ne pourraient jamais habiter sous le même toit.
Découragé, Louis sortit dans le parc pour vérifier que le portail était bien fermé. Sur la table de la terrasse, il aperçut les canettes de coca et les verres abandonnés. Le désordre habituel de son fils. Il alluma une cigarette avant d’aller s’asseoir sur la pelouse dont l’herbe, décidément trop haute, commençait à jaunir. Face à lui, la maison lui parut gigantesque dans la lumière orangée du couchant. Lors d’un autre après-midi de juin, dix ans auparavant, il avait demandé à Marianne si elle voulait vivre là. L’idée l’avait enthousiasmée aussitôt et toute la famille s’était réjouie de savoir que Notre-Dame-de-la-Mer ne serait pas vendue. Si elle avait refusé, qu’aurait-il fait ? Il avait aimé Marianne, il en était certain, il aurait peut-être respecté son choix, mais il aurait trouvé une autre solution pour conserver la maison quand même, avec Alix et Laura. Il s’agissait pour lui d’un lieu fétiche, un endroit où il avait toujours adoré composer, où l’inspiration ne lui avait jamais vraiment fait défaut.
Allongé dans l’herbe, une main en visière, il ne voyait plus que les toitures d’ardoise, étincelantes sous les derniers rayons du soleil. À quarante ans, le bilan de son existence n’était pas mauvais. Certes, il avait perdu sa femme, pas trop bien élevé son fils – avec beaucoup d’amour mais parfois sans discernement –, subi la tyrannie de sa jumelle, par dépendance ou nécessité, pas encore écrit l’opéra dont il rêvait, pour d’obscures raisons qu’il préférait ne pas connaître, et monnayé à contrecœur un réel talent. Mais il vivait très bien de son métier, n’avait jamais failli à son rôle de père, ni de frère, ni de fils, et malgré tout conçu quelques pages de musique dont il était vraiment fier, même si elles étaient condamnées à rester posées sur son piano sans être jamais jouées.
Rien ne lui manquait, hormis France, qui prenait de jour en jour plus d’importance. Une femme qu’il avait à peine remarquée, lorsqu’elle venait donner des cours de français à Frédéric, et qui aujourd’hui le subjuguait totalement. Avec Marianne, il n’avait rien ressenti de comparable. L’amour, la complicité, oui, mais pas le besoin. Or il avait besoin de France, de son équilibre et de sa sérénité, du désir violent qu’elle suscitait. Besoin de la protéger comme de se mettre à sa merci. D’abandonner une à une les défenses qu’elle forçait, de se livrer, pour une fois, au lieu de se réfugier derrière des notes.
La sonnerie du téléphone retentit, lointaine, sans qu’il fasse un geste pour se relever. S’il s’agissait d’Alix, il préférait ne pas répondre. Il avait détesté ses réflexions acerbes. Que France ne soit pas mondaine ne lui posait aucun problème, elle n’était pas censée le mettre en valeur ou lui servir d’attachée de presse. Au contraire, il espérait qu’elle ne changerait jamais quoi que ce soit à sa façon d’être. De toute façon, il était bien dans l’herbe tiède, il ne voulait pas bouger.
Résigné, Romain dut subir le sourire compatissant de la vendeuse. Sous son œil gauche, l’hématome était passé du bleu au jaune, et sa pommette avait désenflé, mais il avait tout de même la tête de quelqu’un qui s’est battu. Frédéric l’avait surpris par sa violence et sa rapidité pourtant, sans l’intervention de leurs copains, il aurait pu avoir le dessus.
Debout devant la glace, sa mère attendait qu’il se prononce. Elle avait insisté pour qu’il l’accompagne, persuadée qu’il serait de bon conseil.
— Je préférais l’autre, décida-t-il. Pas toi ?
— Repassez-le, suggéra la vendeuse dont la patience semblait infinie.
France disparut quelques instants dans la cabine d’essayage et ressortit vêtue d’un élégant tailleur bleu nuit aux reflets moirés, veste longue, cintrée et décolletée, jupe courte et droite.
— Tu es super, approuva Romain.
— Et en dessous ? Un chemisier, un…
— Rien du tout. Tu le portes comme ça, c’est plus joli.
— Le jeune homme a raison, trancha la vendeuse.
Après un dernier regard inquiet vers le miroir, France hocha la tête. Louis n’avait donné aucune précision particulière sur cette soirée à Paris, hormis le fait qu’ils avaient rendez-vous avec l’Américain dans un grand hôtel. Consulté, Romain avait essayé de lui expliquer que Franck James était un réalisateur connu pour ses excès, dont les films provoquaient souvent des polémiques, mais qui avait déjà obtenu des récompenses prestigieuses.
À la caisse, France régla ses achats en espérant qu’elle avait fait le bon choix, puis elle proposa à Romain de déjeuner dans une pizzeria.
— Ton père dirait que je jette l’argent par les fenêtres, constata-t-elle, une fois qu’ils furent attablés.
Mais aussitôt elle regretta sa réflexion. Elle s’était promis, lorsqu’elle s’était séparée d’Antoine, que jamais elle ne dirait de mal de lui à leur fils, ni délibérément ni même par allusion.
— Je plaisantais, corrigea-t-elle, l’argent n’est pas si facile à gagner, c’est vrai.
Elle était bien placée pour le savoir, elle qui gérait son budget sans états d’âme. Ils commandèrent des tagliatelles au saumon avec une bouteille de rosé de Provence puis Romain demanda :
— Tu ne vas pas chez le coiffeur, j’espère ?
— Non, ce n’était pas prévu…
— Tant mieux. Tu es beaucoup plus mignonne quand tu les laisses sécher tout seuls, sans brushing ridicule, et puis j’aime bien les petites mèches un peu longues, là…
Il tendit la main vers elle, effleura ses cheveux.
— Je suis sûr que tu vas t’amuser ce soir, affirma-t-il. Si tu veux, on peut passer louer un film de James au vidéo-club ? Comme ça, tu sauras quoi dire !
Sa gentillesse était très touchante et elle le remercia d’un sourire attendri. Depuis le début de son aventure avec Louis, il avait été son complice malgré tout, malgré Antoine et malgré Frédéric.
— Et puis tu es complètement bilingue, tu n’as aucun souci à te faire.
Durant des années, elle avait trompé son ennui en se passionnant pour la langue anglaise, un hobby que son ex-mari approuvait sans réserve. Elle lisait et parlait couramment, n’avait jamais cessé de se perfectionner, s’était même abonnée à des quotidiens anglais.
— Dis-moi, maman…, commença Romain d’une voix mal assurée.
Il laissa sa phrase en suspens et se mit à jouer avec son couteau, la tête baissée. Quand il releva enfin les yeux vers sa mère, elle surprit son expression angoissée.
— Tu as un problème, mon chéri ?
— Non… Juste un truc à te demander…
Son embarras avait quelque chose d’inquiétant parce qu’il était toujours très direct, aussi elle attendit patiemment qu’il se décide à finir.
— Comme tu n’es pas là ce soir, j’avais pensé que… Enfin, je suppose que tu resteras dormir chez Louis ?
Avec la pudeur des adolescents, il avait du mal à évoquer le sujet et elle le vit rougir.
— Oui, je ne rentrerai que demain dans la matinée. On risque de se coucher très tard.
Sans le quitter des yeux, elle but une gorgée de rosé. Elle était presque certaine de ce qu’il allait lui annoncer, elle le connaissait trop bien pour ne pas le deviner.
— Est-ce que ça t’ennuie si je reçois une fille chez nous ?
Voilà, il l’avait dit. France ressentit aussitôt un petit pincement au cœur. Romain avait dix-sept ans, c’était un très beau garçon, et d’ici peu un jeune homme qui deviendrait un étranger.
— Recevoir, pour dîner et pour la nuit ? Non, ça ne m’ennuie pas.
— Il s’agit d’Élise, murmura-t-il.
Cette fois il était allé au bout de sa confidence, avec sa franchise habituelle. Il profiterait de l’absence de sa mère pour terminer ce qu’il avait commencé chez Richard. Élise s’était montrée adorable, depuis cette soirée gâchée. Ils s’étaient vus deux fois et ils avaient flirté à en devenir fous, mais il n’avait pas voulu bâcler sa première expérience à elle. Il préférait avoir du temps, du calme, un vrai lit, il était trop amoureux d’elle pour prendre le risque de la décevoir.
— Tu l’as méritée, je suppose, dit France d’un ton calme.
Elle se demanda si elle devait ajouter quelque chose. Son fils était assez mûr pour qu’elle lui fasse confiance, pourtant elle hésitait à se taire. Antoine n’avait pas dû aborder la question avec Romain, elle l’aurait parié.
— Eh bien, il y a tout ce qu’il faut dans le frigo et dans le congélateur, déclara-t-elle. Et puis, dans la salle de bains, avec les médicaments, tu trouveras une boîte de…
— Oui, je sais, maman.
— Tu sais, parfait, alors n’oublie pas, pour elle comme pour toi.
Soulagée, elle sourit de nouveau. Elle avait une stupide envie de le prendre dans ses bras, le rassurer, le câliner. Mais ce ne serait plus jamais un petit garçon, il y aurait d’autres bras que les siens désormais, ce n’était plus de sa mère qu’il avait besoin.
— À Élise, dit-elle en levant son verre.
Il imita son geste, lui retourna son sourire et déclara, pour lui rendre la politesse :
— À Louis.
— Pourquoi dis-tu ça ? demanda-t-elle, un peu inquiète.
— Parce que je l’aime bien.
Et aussi parce que Louis avait eu le tact de l’appeler directement, le lendemain de la bagarre, juste avant que France ne rentre chez elle. Il lui avait expliqué à quel point il était navré, s’était excusé puis assuré que le jeune homme n’avait pas besoin de voir un médecin, qu’il n’y avait pas eu chez Richard de trop gros dégâts. Il n’avait fait aucune allusion à Frédéric, c’était son fils et il prendrait son parti quoi qu’il arrive, mais sa façon de s’adresser à Romain prouvait bien qu’il le tenait pour un adulte.
Ils vidèrent leurs verres jusqu’à la dernière goutte, comme s’ils scellaient un pacte, et France réclama l’addition.
Vers sept heures du soir, Alix s’aperçut qu’elle n’avait rien de précis à faire, ce qui était rarissime.
Pas de dîner, pas de première, aucun coup de téléphone urgent à donner. La secrétaire était partie, l’agence déserte.
Songeuse, elle baissa les yeux sur son planning, vérifia ses rendez-vous du lendemain. La journée serait chargée, elle pouvait en profiter pour rentrer tôt chez elle et se reposer. Sauf que, chez elle, il n’y avait rien d’autre que du café et des biscottes. Elle ne faisait que passer dans ce duplex un peu à l’abandon, vivant essentiellement à l’agence ou au restaurant.
Le silence lui sembla insupportable et elle ramassa ses affaires qu’elle fourra dans son sac à main. Lorsqu’elle émergea de l’immeuble, elle fut surprise par la chaleur qui régnait encore. L’été allait commencer, on arrivait aux plus longues soirées de l’année, celles qu’on n’a pas envie de passer tout seul. Elle marcha jusqu’à sa voiture, garée deux rues plus loin et gratifiée d’une inévitable contravention. L’idée de gagner Notre-Dame-de-la-Mer l’effleura mais elle se souvint que Louis ne serait pas là, que justement ce soir il voyait Franck James. Sans elle…
Les Champs-Élysées étaient affreusement encombrés et, malgré les vitres baissées, l’air restait étouffant dans la MG. Au lieu de prendre le chemin de son appartement, elle vira vers la Concorde pour rejoindre le boulevard Saint-Germain. Autant aller dîner chez Grégoire, où elle n’avait pas besoin de s’annoncer, plutôt que rester seule. Bien sûr, elle aurait pu faire signe à Tom, mais elle préférait le laisser dans l’incertitude. Chaque fois qu’il appelait, elle trouvait des prétextes pour refuser ses invitations. Elle n’avait accepté qu’un seul déjeuner en huit jours, satisfaite de constater qu’il semblait vraiment souffrir de leur séparation. Lorsqu’il aurait suffisamment payé sa scène de pseudo-rupture, elle ferait la paix avec lui.
Dans le quartier du Luxembourg, elle dut chercher longtemps une place avant de pouvoir s’arrêter, et il était huit heures quand elle sonna enfin chez son père. Ce fut Laura qui lui ouvrit, ébahie de la découvrir sur le palier.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Rien du tout. Les effluves de ta cuisine ont traversé Paris jusqu’à mon bureau et j’ai décidé de m’inviter.
— Tu as bien fait, on allait passer à table. Viens…
Avec Laura, c’était simple, elle ne posait jamais de questions. Moins discret, Grégoire s’étonna de l’arrivée intempestive de sa fille, tandis que Hugues rajoutait en hâte un couvert.
— Jambon en croûte au madère et gratin de brocolis, ça te va ? demanda Laura en posant un plat sur la table.
— C’est magnifique, murmura Alix.
Une soudaine bouffée de tristesse venait de s’abattre sur elle, la laissant désemparée. Pourtant, elle connaissait par cœur cette salle à manger, cet appartement, ses nièces lui souriaient gentiment et personne ne lui avait demandé la raison de sa présence. Pourquoi, à quarante ans, une femme aussi occupée qu’elle éprouvait-elle le besoin de se réfugier dans sa famille au lieu de rentrer chez elle ? Elle leva les yeux vers la suspension en pâte de verre, délicieusement rococo, qui avait éclairé tous les repas de son enfance. Combien de fois s’était-elle assise à cette même table, à côté de Louis, toujours lancés dans une de leurs interminables conversations ? À dix ans, ils étaient bavards comme deux pies, Grégoire en riait, leur mère aussi. L’image de cette dernière s’était complètement estompée. Décédée juste après le mariage de Louis, avant la naissance de Frédéric, alors que les jumeaux avaient vingt-trois ans et Laura seulement dix-huit.
— Sers-toi, répéta Hugues gentiment.
Tirée de sa rêverie, elle saisit les couverts. Elle n’avait aucune raison précise d’évoquer sa mère, ça ne lui arrivait presque jamais. Elle était très habile pour reléguer toute nostalgie à l’arrière-plan, toujours occupée à penser au lendemain plutôt qu’au passé.
— Tes affaires vont bien ? s’enquit Grégoire qui l’observait du coin de l’œil.
— Trop bien ! J’ai un travail monstre.
— Et Tom, des nouvelles ?
Laura foudroya son père du regard mais il avait un air de parfaite innocence.
— Il est en forme, affirma Alix d’un ton léger.
Ce n’était pas Tom qui la rendait songeuse pour le moment, de ça au moins elle était sûre. Elle avala quelques bouchées du jambon, nappé de sauce aux champignons, qu’elle savoura avec plaisir.
— J’espère que Louis ne commettra pas d’impair avec son Américain et qu’il ne s’engagera pas à la légère, dit-elle soudain.
— Mais non, il s’en sortira très bien, fais-lui confiance, marmonna Grégoire.
Occupée à se resservir, Alix ne vit pas le coup d’œil entendu qu’échangeaient Laura et Hugues. La raison de sa présence parmi eux venait de trouver son explication.
Dans le bar écossais du sous-sol du Plaza-Athénée, Franck James effectua une entrée remarquée. Avec sa dégaine de grand lévrier fatigué, son costume d’alpaga tout chiffonné, ses yeux délavés qui tranchaient sur son visage buriné, il avait vraiment l’air de ce qu’il était : un cinéaste américain de passage à Paris. Billy l’escortait, le crâne toujours rasé, moulé dans un jean blanc, un bloc-notes dépassant de la poche de sa chemise.
— Hello ! hurla Franck dès qu’il aperçut Louis.
Il fonça vers lui, distançant Billy, mais s’arrêta net lorsqu’il découvrit France.
— La vraie blonde ? interrogea-t-il, le doigt pointé sur elle. Ah, Lou-iss, tu as meilleur goût pour les femmes que pour la musique !
Son rire tonitruant dut s’entendre jusque dans le hall du rez-de-chaussée. Sans se laisser impressionner, France lui tendit la main, et il s’inclina, effleura le bout de ses doigts en parfait gentleman. Dès qu’il se redressa, il envoya une bourrade dans le dos de Louis, le dévisageant avec un plaisir évident. Discret, comme à l’accoutumée, Billy se contenta d’un petit signe de tête qui ne s’adressait à personne en particulier.
— Champagne ? proposa Louis.
— Du champagne français ?
— Pas californien, réfléchis…
Louis affichait son irrésistible sourire de gosse, celui qu’il avait quand il était vraiment content.
— D’accord, commande, accepta Franck. Et ensuite, où m’emmènes-tu dîner ? Je ne veux pas d’un truc prétentieux et guindé, j’ai surtout envie de goûter vos abominables fromages. Après, on fera la tournée des bars, si madame est d’accord…
Son regard glissa sur France, comme pour s’assurer qu’elle comprenait l’anglais.
— La soirée est à nous ! répondit-elle, sans la moindre trace d’accent.
— Vous parlez mieux que lui, il massacre tout.
Louis se leva et alla demander au barman de lui réserver une table pour quatre chez Androuët. Quand il revint, il avait une cigarette entre les doigts et Billy lui offrit du feu tandis que Franck continuait de bavarder avec France.
— Alors, figurez-vous que je l’emmène dans le bar le plus secret de Los Angeles, le plus cher aussi, parce qu’on peut y fumer et qu’il est incapable de s’abstenir. Je ne sais pas si vous avez une idée de ce que ça coûte en pots-de-vin au patron pour que les flics acceptent d’ignorer l’endroit et ne se pointent jamais par surprise au milieu d’un nuage de tabac blond qui est, chez nous, plus prohibé que la marijuana. Et là, qu’est-ce qu’il fait, votre petit copain ? Un scandale ! Tout ça parce qu’un superbe athlète de deux mètres de haut sur zéro quatre-vingts de large lui pose la main sur l’épaule. Pas ailleurs, vous voyez, juste sur l’épaule. Alors Lou-iss sort une petite phrase de cinq mots, pour une fois en vrai américain, mais avec trois grossièretés dedans !
Il avait raconté l’anecdote très vite, décidé à tester France sans laisser à Louis le temps d’intervenir, et il parut ravi qu’elle se mette à rire aux éclats.
— Comment a-t-il pris ça, l’athlète ? lui demanda-t-elle.
— Oh, on n’est pas restés pour le voir !
Il saisit sa coupe de champagne, la vida en trois gorgées puis se tourna vers Louis qu’il observa quelques instants d’un air amusé.
— J’en veux une autre, déclara-t-il, vous buvez dans des dés à coudre. Est-ce que ça te fait plaisir de retravailler avec moi ?
— Je ne t’ai pas dit oui.
— Je savais bien que ça t’emballerait !
Louis adressa un signe au barman tout en protestant :
— Ce sera forcément un cauchemar…
— D’autant plus que je sais exactement ce que je veux.
— Pas possible ?
— Un truc à peu près aussi léger que du Wagner !
De nouveau, son rire fit cesser toutes les conversations autour d’eux. Louis se pencha un peu en avant pour demander, à mi-voix :
— C’est quoi, ton film romantique ?
— Une histoire de vampires.
— De vampires ?
Il regarda France, puis Billy, enfin le verre à nouveau vide de Franck.
— Je m’attendais à Autant en emporte le vent, pas à Dracula !
— Eh bien quoi, Lou-iss ? Coppola en a fait un superbe, sans parler de celui où Tom Cruise et Brad Pitt sont fantastiques ! Mon vampire est un type remarquable, très triste parce qu’il s’emmerde dans les siècles des siècles.
— Amen, soupira Louis.
— Et j’ai trouvé un château médiéval, en Dordogne, c’est là qu’on va tourner.
— Pourquoi Wagner, alors ? Pourquoi pas le Requiem de Mozart, c’est davantage « Debout les morts » !
— Oui, tout ça et quelque chose d’autre, que tu vas m’inventer. Plus… dérangeant, plus angoissant. Il s’agit quand même d’un héros affreusement cruel.
— Franck…
— Ne commence pas à discuter maintenant, on aura tout le loisir de s’engueuler quand tu seras au piano. Bon, on va dîner ou on passe la nuit ici ?
Il s’était levé, démesurément grand, l’air las mais les yeux brillants. Il tendit la main à France et, quand elle se retrouva debout à côté de lui, elle s’aperçut qu’elle ne lui arrivait même pas à l’épaule.
— Les Françaises s’habillent toutes aussi bien ? interrogea-t-il avec curiosité.
— Question de mode, de goût, et de budget, répondit-elle.
— De silhouette, aussi. Vous êtes ravissante, il ne vous manque qu’un petit chapeau.
— Nous n’en portons plus depuis la Libération, vous avez cinquante ans de retard.
— Impossible, nous avons toujours dix ans d’avance sur vous !
Il la laissa passer, Billy s’intercala, et il resta un peu en arrière avec Louis qu’il prit par l’épaule.
— Je l’aime beaucoup, elle est gaie, positive, tout le contraire de toi. Elle te rend heureux ?
— Très heureux, et très inquiet.
— Alors tu vas très bien travailler. Prévois un bon mois sur place, je veux que tu assistes au tournage de certaines scènes.
Louis ne chercha même pas à protester, il savait qu’il ferait le film de toute façon, que Franck allait lui mener la vie dure, mais qu’au bout du compte il y aurait une musique dont ils seraient fiers tous les deux.
De l’avenue Montaigne, ils se rendirent à pied rue Arsène-Houssaye. La soirée était douce, il faisait encore jour et il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs. Chez Androuët, la lecture du menu donna lieu à une discussion animée dont France se tira sans difficulté en expliquant aux deux Américains les principales différences entre les grandes familles de fromages. Son vocabulaire semblait illimité et Louis ne comprenait qu’un mot sur trois, amusé de la voir bavarder avec une telle assurance. Il ne s’était fait aucun souci à son sujet, satisfait par sa seule présence, mais il était agréablement surpris. Billy lui-même, taciturne par principe, semblait conquis.
Un subtil assortiment de pains et de salades accompagnait les plateaux de fromages, mais Franck se contentait de grignoter, plus occupé à déguster le château Lalande-Pomerol choisi par Louis. Quand il en arriva à un munster au goût prononcé, il repoussa son assiette avec dégoût.
— Franchement, ce truc, on croirait qu’il est pourri depuis six mois.
— C’est délicieux, murmura Billy qui mangeait pour deux.
Franck l’observa une seconde, sans indulgence, puis haussa les épaules.
— Où nous emmènes-tu maintenant, Lou-iss ?
— Je ne connais pas vraiment les bars gay, mais si tu veux, je vais me renseigner.
— Non, non, France n’a rien à faire dans des endroits comme ça, ce serait trop ennuyeux pour elle.
— Alors, laisse-moi choisir. Si c’est juste pour te saouler, on y arrivera toujours.
Quand le maître d’hôtel apporta l’addition à Louis, Franck se pencha pour lire le chiffre.
Tout ça pour du fromage ? s’esclaffa-t-il.
Mais tu peux payer, tu as écrit cet horrible Pacific, grâce à moi ! J’espère que tu n’en as pas profité pour augmenter tes tarifs ?
— Comment oses-tu parler d’argent à table ? répliqua Louis. Ton producteur verra ça avec mon agent.
Il se leva le premier et demanda à un serveur qu’on leur appelle un taxi. Toujours très à l’aise, France continuait à bavarder avec Billy qui s’était lancé dans un discours sur la mode. Non seulement elle ne s’ennuyait pas, mais elle animait la soirée, ce qu’Alix aurait fait de manière beaucoup plus artificielle si elle avait été là. Louis avait vécu des dîners professionnels assez difficiles en sa compagnie, avec l’impression pénible d’être un produit de consommation. Alix le vendait bien, le vendait cher, sans jamais se demander s’il pourrait honorer ce à quoi elle l’engageait. Confiance aveugle dans ses capacités de musicien ou simple goût des affaires ?
Quand France monta dans le taxi, sa jupe se releva sur ses cuisses et Louis éprouva une irrésistible envie de l’embrasser, ou au moins de la toucher, mais Franck les sépara en s’asseyant au milieu tandis que Billy prenait place à côté du chauffeur. Ils se firent déposer à Saint-Germain, devant la discothèque de Tom où le portier commençait à refouler certains clients. À l’intérieur, le bruit était tel qu’ils allèrent directement au premier étage, dans une salle un peu plus calme qui surplombait la piste de danse.
— Je veux du whisky ! cria Franck dans l’oreille de Louis.
— Pas d’alcool à brûler, ce soir, ni d’absinthe ?
Il quitta leur table pour partir à la recherche de Tom, et Franck le regarda s’éloigner avec un sourire ironique.
— On va bien s’amuser sur ce tournage, dit-il à France. Quand il saura ce que j’attends de lui, il va piquer une crise !
— Il s’agit vraiment de vampires ?
— Encore plus abominable que ça.
— Décidément, vous aimez les sujets très…
— Peu importe le sujet, c’est la manière de se servir de la caméra qui compte.
Avec Romain, elle avait regardé en début d’après-midi un film de Franck, âpre et violent, comme tout ce qu’il faisait, mais qui l’avait tenue en haleine jusqu’à la dernière image.
— Pourquoi avez-vous choisi Louis ? demanda-t-elle avec une soudaine curiosité.
— Parce que c’est l’un des musiciens les plus doués que je connaisse. Et aussi parce qu’il est relativement malléable. Comme il n’est pas certain de son talent, on peut encore l’obliger à se sortir les tripes.
Franck parlait avec cynisme, pourtant son regard pâle restait malicieux.
— Au cinéma, la musique a une importance capitale, poursuivit-il. On arrive même à sauver un film médiocre avec une bonne musique. La bande originale de Soleil couchant est bourrée de trouvailles, il faut être idiot pour ne pas s’en apercevoir. La première fois que je l’ai entendue, j’ai su que je voulais travailler avec le type qui avait composé ça. Je me suis fait envoyer les disques de Louis mais la plupart de ses thèmes sont trop classiques, il ne prend pas de risques, il ronronne tranquillement dans ce qu’il connaît à fond. Moi, je le bouscule, je le force à oser.
Il sortit un petit tube d’aluminium de la poche de son veston et en extirpa un cigare qu’il contempla un moment.
— Je peux ?
— Bien sûr.
— Est-ce que vous voulez que Billy vous fasse danser ?
— Tout à l’heure, volontiers, mais je vais boire un verre d’abord.
— Oui, ce foutu fromage, ça donne soif !
Il avait compris qu’elle ne voulait pas le laisser tout seul, et cet excès de politesse l’amusa. Il se pencha un peu vers elle, la fixant avec une telle insistance qu’elle se sentit gênée.
— France, vous savez quoi ? Je vais être honnête avec vous. Si Louis avait vingt ans de moins… Ou même dix…
Délibérément, il laissait sa phrase inachevée, sans la quitter des yeux. Billy avait réagi, tournant la tête vers eux, mais elle l’ignora.
— Et vous croyez que je vous laisserais faire ?
L’énorme rire de Franck surprit Tom qui arrivait avec Louis et un serveur. Hilare, l’Américain tenait la main de France dans les siennes, comme s’il la congratulait pour une victoire, et Louis se demanda ce qu’ils avaient bien pu se raconter pour avoir l’air si contents l’un de l’autre. Une fois les présentations faites, Franck engloutit d’un trait le whisky qu’on venait de déposer devant lui.
— En perfusion, tu gagnerais du temps, fit remarquer Louis.
La bouteille était sur la table, et il le resservit tandis que Billy quittait son fauteuil pour s’incliner devant France.
— Tu es jaloux s’ils vont danser ? interrogea Franck.
Louis se contenta de sourire, en suivant des yeux le couple qui s’éloignait vers l’escalier.
— Elle est superbe, constata Tom.
Le tailleur bleu nuit avait des reflets chatoyants sous les lumières de la discothèque et mettait en valeur sa silhouette menue, ses longues jambes, son teint clair. Il ne l’avait vue qu’en jean jusque-là, lors des dimanches à Notre-Dame-de-la-Mer, et il la découvrait très différente, capable d’une élégance inattendue qui lui allait bien.
— Est-ce que vos affaires s’arrangent un peu ? dit-il à Louis, en français.
— Non, ça se déglingue, Fred et Romain en sont venus aux mains, tu imagines ? Et toi, avec Alix ?
— Point mort. J’en ai vraiment bavé mais je commence à m’y faire. Je m’aperçois que je peux vivre sans elle, et je n’aurais pas parié cinq francs là-dessus le mois dernier !
Il énonçait cela de façon sinistre, avec une nuance de regret qui prouvait sa sincérité. Franck s’était retourné pour regarder la piste, en contrebas, où une quarantaine de personnes se déchaînaient sur du reggae. Billy et France paraissaient s’amuser, indifférents à l’atmosphère d’hystérie autour d’eux.
— Je ne l’imaginais pas comme ça, ton copain américain, chuchota Tom.
— C’est autre chose qu’un copain, répondit Louis sur le même ton.
Depuis le début de la soirée, il faisait attention à ce qu’il buvait, incapable de suivre le rythme de Franck, mais il commençait à se sentir fatigué. Il pensa à certaines aubes, à Los Angeles, où il s’était endormi sans avoir le courage de se déshabiller.
— Où pouvons-nous aller, en sortant de chez toi ? Il n’est que deux heures du matin, il ne voudra jamais rentrer à son hôtel maintenant.
— Va au Petit Journal, c’est moins bruyant qu’ici, suggéra Tom.
Franck s’était désintéressé des danseurs et leur faisait de nouveau face. Au moment où il tendait la main vers la bouteille, la musique de Pacific éclata dans les haut-parleurs. De sa cabine en verre, le disc-jockey agita la main en direction de Louis, qu’il venait de reconnaître.
— C’est pour te faire plaisir qu’ils ont mis ça ? demanda Franck.
— On le passe au moins dix fois par nuit, précisa Tom en anglais.
L’Américain secoua la tête d’un air dégoûté.
— Tu n’aurais jamais dû signer ce truc de ton nom. Tu finiras par composer de la musique d’ambiance si tu continues ! Ton agent n’a pas eu l’idée de te faire prendre un pseudonyme ? Alors, c’est un mauvais agent, changes-en ou tu vas bousiller ta carrière.
Interloqué, Louis chercha en vain une réponse. Franck avait parlé sérieusement, du ton professionnel et sans réplique qu’il utilisait sur un plateau de tournage. Pour sa part, il n’avait fait aucune concession dans son métier. À travers ses films, il se montrait volontiers provocateur, marginal, amoral ou même malsain, mais sans jamais céder à la facilité, ce qui l’avait propulsé dans le cercle restreint des réalisateurs à qui on accordait n’importe quel budget.
Tom restait figé, aussi surpris que Louis par la sévérité du jugement, et très heureux qu’Alix n’ait pas été là pour l’entendre. Franck esquissa un petit sourire narquois.
— Lou-iss, ne prends pas ça au tragique ! Tu y avais pensé tout seul, non ? Il ne faut jamais écouter personne, tu sais bien, et surtout pas les gens qui font du fric sur ton dos. Allez, trinque avec moi.
Il remplit les trois verres, prit le sien d’une main qui ne tremblait pas. L’alcool semblait n’avoir aucun effet sur lui, il restait lucide, moqueur, égal à lui-même. À contrecœur, Louis but une gorgée puis se pencha un peu au-dessus de la table.
— Mon agent, dit-il posément, est ma sœur jumelle. C’est aussi la petite amie de Tom.
S’il avait cru embarrasser Franck, il comprit tout de suite qu’il s’était trompé.
— Mon Dieu que c’est petit, la France ! s’esclaffa l’Américain. Vous êtes vraiment obligés de travailler en famille ? Comment veux-tu que ça marche ?
Il riait encore lorsque Billy et France les rejoignirent, assoiffés et à bout de souffle. Elle se laissa tomber sur la banquette, près de Louis qui paraissait gai, décidément heureux de sa soirée malgré toutes les vérités que Franck lui assenait. D’un geste spontané, très tendre, il la prit par la taille pour l’attirer contre lui. À travers le tissu du tailleur, il sentit qu’elle avait chaud, que son cœur battait vite. De sa main libre, il versa du Perrier dans un grand verre qu’il lui tendit, puis il la regarda boire jusqu’à ce qu’elle relève les yeux vers lui.
— Et avec moi, tu veux bien danser ? lui demanda-t-il gravement.
Personne, même Marianne, ne lui avait fait éprouver d’émotions aussi intenses que celles que France suscitait. Elle mettait sa sensibilité à vif, le bouleversait au moment le plus inattendu. Il la lâcha pour se mettre debout, lui tendit la main, mais la voix moqueuse de Franck l’arrêta.
— Eh, non ! Celle-là, elle est pour moi. Tu permets ?
L’Américain fit signe à France de passer la première et il lança, sans se retourner :
— Tu es vraiment trop romantique, Lou-iss !
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