L'Homme De Leur Vie

Françoise Bourdin · Chapitre 8 sur 14

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L'Homme De Leur Vie

Chapitre 8

 

Richard faillit siffler d’admiration mais se retint au dernier moment. Ce n’était pas à un match de boxe qu’il assistait, et le public clairsemé, assis autour de lui sur les gradins, se contentait d’applaudir poliment, en connaisseur. La dernière touche réussie, à la limite de la ligne d’avertissement, venait de donner la victoire à Frédéric. Son fleuret dans une main, son masque dans l’autre, il quitta la piste après s’être débarrassé du fil électrique relié à l’enrouleur.

Quand Richard le rejoignit dans les vestiaires, il était déjà déshabillé, ruisselant de sueur et encore un peu essoufflé.

— « Roland eut Durandal, Charlemagne, Joyeuse…», déclama Richard en s’inclinant devant lui. Toi, comment as-tu baptisé ton épée ?

— C’est un fleuret, je te l’ai dit. Et arrête avec tes citations ! De qui, cette fois ?

— Henri de Bomier, personne ne le lit plus.

— Je vais me doucher.

Richard s’assit sur un banc pour l’attendre, regardant les autres escrimeurs qui s’équipaient. C’était la première fois qu’il suivait une compétition et il n’avait pas compris grand-chose aux règles, même s’il avait trouvé Frédéric magnifique. À son tour, il espérait pouvoir le persuader de venir à Bonnières le surlendemain, mais ce serait difficile. Avec un soupir, il s’appuya au mur, derrière lui, et ferma les yeux. Rien de plus pénible que d’être coincé entre le marteau et l’enclume. Ses deux meilleurs copains se haïssaient, la situation empirait chaque jour, d’autant plus qu’il était toujours pris à témoin et qu’approuver l’un revenait à trahir l’autre.

— Tu dors ? Le spectacle t’a fatigué ? interrogea la voix railleuse de Frédéric.

Il enfournait ses affaires dans son sac de sport, pressé de partir.

— C’était très impressionnant, déclara Richard en se levant. Le problème, c’est la vitesse, on n’a pas le temps de voir. Comme dirait Paul Morand, les…

— Arrête, par pitié ! Ta copie, au bac, ils vont en faire un sous-verre !

Déjà il s’éloignait vers la sortie des vestiaires. Richard se dépêcha de le rejoindre.

— Tu veux dîner à la maison ? proposa Frédéric alors qu’ils émergeaient sur le parking.

— Merci mais, tu sais, faut qu’on répète… À ce propos, je peux compter sur toi, dimanche ?

— Je ne crois pas, non.

— Écoute…

— J’ai des fiches à faire, Richard, je suis très en retard sur les groupements de textes, et je n’ai même pas lu Électre jusqu’au bout. Tout le monde ne s’empiffre pas de littérature comme toi !

— Tu m’avais promis que…

— Élise ! Qu’est-ce que tu fais là ?

Stupéfait, Frédéric venait de découvrir la jeune fille, debout à côté de son scooter.

— J’étais dans la salle, dit-elle avec un petit sourire, je suis arrivée à la fin. C’est génial, l’escrime, sauf que la tenue n’est pas vraiment seyante, hein ? Je te préfère au naturel. En tout cas, félicitations.

Frédéric sentit qu’il rougissait et il se trouva ridicule.

— Tu veux que je te raccompagne ? proposa-t-il en regardant ailleurs.

— Pourquoi pas ? Je suis venue à pied, et j’en ai marre de marcher.

Il lui tendit spontanément son casque, s’installa sur le siège et attendit qu’elle prenne place derrière lui. Planté à côté d’eux, Richard restait muet, image même de la désapprobation.

— Tiens, tu me le rendras lundi ! lui cria Frédéric.

Par réflexe, Richard rattrapa le sac de sport qu’on lui lançait. Consterné, il suivit des yeux le scooter jaune qui slalomait pour quitter le parking. Si jamais il racontait ça à Romain, il y aurait un vrai drame. En déverrouillant la chaîne qui protégeait sa Mobylette, il se promit de ne pas être le premier à en parler.

Alix avait réagi avec une rapidité inouïe. Elle avait commencé par écouter la bande du film, déroutée par la violence et l’angoisse qui en émanaient. Si Franck James n’avait pas affirmé lui-même qu’il était ravi du travail de Louis, elle se serait inquiétée, mais là elle n’avait plus rien à dire et par conséquent elle décida que c’était très bien. En revanche, lorsqu’elle découvrit la cassette qu’il s’était amusé à enregistrer dans sa chambre d’hôtel, elle eut l’intuition immédiate du succès. Elle avait un flair infaillible dès qu’il s’agissait de réussite commerciale et populaire. Tout ce que Louis avait entendu dans les boîtes de jazz, de country ou autres pianos-bars semblait lui avoir donné une inspiration gaie et langoureuse, assez peu dans sa manière. Sans doute une récréation qu’il s’était accordée, pour soulager la pression de son affrontement avec Franck. En tout cas, son talent éclatait dans deux mélodies dont l’une, la plus simple, semblait à la fois très nouvelle et vieille comme le monde. Après l’avoir écoutée trois fois de suite, elle la connaissait par cœur, et sa secrétaire aussi.

Dès le lundi matin, Alix avait foncé à la maison de disques dont Louis dépendait, forçant la porte du directeur, Jean-Philippe, à qui elle avait imposé l’audition de la merveille sans délai. Ensuite, tout s’était passé très vite, exactement comme elle l’avait prévu. En début d’après-midi, le contrat était à la frappe. Seul impératif : graver le disque avant l’été et organiser en catastrophe une grande campagne de lancement. Dans la soirée, elle s’était rendue à Notre-Dame-de-la-Mer où elle avait réussi à persuader Louis d’orchestrer sa mélodie de toute urgence. Et de façon symphonique, ce serait l’atout majeur, une mise en valeur exceptionnelle de la ligne mélodique, ou comment sophistiquer la rengaine. D’abord amusé par l’exaltation de sa sœur, puis réticent, il avait discuté avec elle une partie de la nuit. Elle était prête à renverser des montagnes, survoltée et triomphante, certaine de tenir un tube, ce qui le força à céder, du bout des lèvres. Il suggéra toutefois de signer sous pseudonyme cette musique trop facile, comme s’il avait peur d’y associer son nom. Scandalisée, Alix lui fit comprendre en quelques phrases bien senties qu’il n’en était pas question. Que ça lui plaise ou non, Louis était un compositeur populaire. Certaines de ses musiques de films, en particulier les génériques, avaient déjà été classées dans des hit-parades, pourquoi donc voulait-il se priver de ce genre de gloire ? En revanche, le pseudonyme serait utile, voire indispensable, si un jour il parvenait à achever son mystérieux opéra ! Parce que dans ce domaine, sous le nom de Neuville, personne ne le prendrait plus au sérieux, c’était certain.

Avec un peu de rancœur, il finit par admettre qu’elle avait raison. Le succès, il l’avait déjà, et le mépris des critiques aussi. Lorsqu’il parviendrait à faire jouer une œuvre classique, il lui faudrait se cacher derrière l’anonymat, si absurde que soit le paradoxe.

Le mercredi, Louis donna son feu vert pour la réservation d’un studio d’enregistrement, après avoir annoncé qu’il avait besoin de trente-huit violons et altos, huit violoncelles, six contrebasses, douze cuivres, six bois, trois percussions, une harpe et un piano, soit soixante-quinze musiciens. Vingt minutes plus tard, elle le rappelait : tout serait prêt le vendredi à seize heures, au Palais des Congrès de la porte Maillot où il avait ses habitudes.

La première chose qui mit Alix de mauvaise humeur quand son frère arriva fut de constater qu’il n’était pas seul. France, qui s’était débrouillée pour se libérer, mourait d’envie d’assister à un enregistrement et ils avaient même profité de l’occasion pour déjeuner en tête à tête dans une brasserie. Louis semblait gai, juste un peu ironique devant ce déploiement de moyens pour ce qu’il continuait d’appeler « si peu de chose ».

Il alla d’abord saluer les musiciens qui commençaient à s’installer dans le studio, puis revint demander à France si elle préférait rester en cabine ou venir avec lui.

— Là où je gênerai le moins, répondit-elle, embarrassée par le regard insistant d’Alix.

— Près de l’orchestre, c’est plus amusant, décida-t-il pour elle.

Les techniciens étaient prêts, le directeur de la maison de disques faisait nerveusement les cent pas derrière les consoles, calculant sans doute ce que l’après-midi allait lui coûter, et Alix affichait un optimisme à toute épreuve.

— Je vais commencer la répétition, déclara Louis d’un ton calme. Ça ne devrait pas poser de gros problème, on mettra en boîte après la pause.

Il installa France au fond de la salle, à l’opposé des percussions, et il fit signe à Alix de le rejoindre près du pupitre.

— Tu es sûre de ce que tu fais, Al ? chuchota-t-il.

— Tout à fait. Et je ne suis pas la seule, je te rappelle que ce n’est pas moi qui paye ! Ce sera un sacré succès, Louis. Une version instrumentale, ça peut se vendre aux quatre coins de la planète. Tu verras, on va faire mieux que la Lambada !

Il haussa les épaules, vaguement agacé par sa remarque, dépassé par ce qu’elle lui faisait faire.

— C’est l’heure, annonça la voix d’un technicien dans un haut-parleur.

À plus de mille francs par personne, pour les trois heures à venir, il n’était pas question de perdre une minute. Alix sortit, la porte se referma, et une lumière rouge s’alluma.

— Mesdames, messieurs, vous avez tous la partition… On peut attaquer ?

France regarda Louis qui venait de prendre sa baguette, elle entendit une série de sons étranges et plaintifs tandis que les musiciens s’accordaient, puis il y eut un silence complet. Quelques mesures s’élevèrent, aussitôt interrompues par Louis qui lança une phrase incompréhensible aux premiers violons, sur sa gauche. Elle l’observait avec une immense curiosité car, à son pupitre, il était assez différent de l’homme qu’elle connaissait, plus autoritaire et plus distant, concentré, inaccessible. Fascinée, elle ne perdait pas un seul de ses gestes, ne prêtant aucune attention aux instrumentistes, qu’elle ne voyait que de dos.

— Non ! Vous entrez plus doucement que ça, pas avec des gros sabots ! protesta Louis en arrêtant l’orchestre une nouvelle fois. Si vous voulez bien, on reprend au début.

Il promena son regard sur les musiciens, s’adressa à l’un des flûtistes :

— Vous, je ne vous entends pas du tout.

Silence, nouvelle attaque. Même débitée en petites phrases musicales dix fois recommencées, la mélodie restait séduisante, donnait toujours autant envie de danser ou de chanter, mettait le cœur en joie. France se demanda combien de temps durerait la répétition et à quel moment Louis se déclarerait enfin satisfait. Derrière la vitre de la cabine technique, elle pouvait apercevoir Alix qui bavardait avec enthousiasme.

— On le refait comme ça, jusqu’au bout ? Peut-être un tout petit peu plus rapide, mais à peine.

Il ne lui avait pas jeté un seul coup d’œil, depuis le début, et elle commençait à se sentir mal à l’aise, abandonnée seule dans son coin. Qu’est-ce qu’elle faisait là, simple spectatrice au fond du studio, incapable d’apprécier le travail auquel tous ces gens participaient ? À défaut du regard de Louis, elle avait surpris à plusieurs reprises celui qu’Alix dardait sur elle sans chercher à dissimuler son antipathie. Alix avait une bonne raison d’être ici, elle qui veillait sur la carrière de son frère comme sur sa vie privée. Pire qu’une mère ou une rivale, cette sœur omniprésente s’était posée en ennemie dès le début.

— Je vous remercie. On s’arrête vingt minutes, et ensuite je pense que ça ira tout seul pour enregistrer.

Louis reposa sa baguette, chercha son paquet de cigarettes dans la poche de son jean noir. Durant quelques instants, il parut réfléchir, la tête penchée, puis il se dirigea vers France en souriant.

— Un peu fastidieux, non ?

— Pas vraiment. Et, décidément, j’aime beaucoup cet air.

— Au bout d’une heure et quart, tu le supportes encore ?

Sa voix était toujours très douce quand il s’adressait à elle, rien de comparable avec sa façon d’être devant les musiciens.

— On va boire un café, viens.

— Alors ? lança Alix qui s’était approchée d’eux. Tu es content ?

— Oui, c’est un excellent orchestre.

— Je te l’avais promis. Jean-Philippe n’a même pas discuté, c’est te dire s’il y croit. Tu vas faire un tabac, Louis !

— Peut-être… Enfin, je vous trouve très confiants, je ne comprends pas ce qui vous emballe.

Levant les yeux au ciel, elle prit son frère par le bras.

— Si tu t’asseyais cinq minutes ?

Toute son attitude indiquait que, pour elle, France n’existait pas, et il faillit se mettre colère.

— Pas maintenant, dit-il en se dégageant.

D’un pas résolu, il entraîna France vers la sortie du studio, indifférent au soupir éloquent que poussa Alix derrière lui. Une fois dans le hall, il s’arrêta près du distributeur de boissons devant lequel stationnaient un certain nombre de musiciens et il attendit patiemment son tour pour obtenir deux gobelets brûlants.

— Tu veux bien faire quelques pas ? proposa-t-il. Je préfère marcher qu’être assis.

Ils s’éloignèrent sans hâte vers l’autre bout du grand hall, leur café à la main. Elle ressentait le besoin de parler, aussi finit-elle par demander, un peu au hasard :

— C’est amusant de diriger ?

— Très ! En principe j’adore, mais ça dépend de la qualité de l’orchestre. Dans les pays de l’Est, où j’enregistre souvent, les types sont presque toujours formidables mais leurs instruments sonnent mal, ils sont de mauvaise fabrication, faute de moyens. En plus, j’ai besoin d’un interprète pour traduire toutes les indications, c’est assez pénible.

Il avait sauté sur l’occasion pour essayer de l’initier à ce monde inconnu auquel elle ne comprenait pas grand-chose et qu’il allait devoir lui expliquer en détail. Elle vit qu’il jetait un coup d’œil à sa montre puis vers l’entrée du studio. Machinalement, il sourit à un groupe de trois femmes qui l’observaient avec insistance, depuis quelques minutes, et qui en profitèrent aussitôt pour s’approcher.

— C’est toujours un plaisir de travailler avec vous, lui déclara une grande brune en qui France reconnut l’une des violonistes.

— Merci.

— Cet enregistrement d’aujourd’hui, c’est quoi ? Le prochain tube de l’été ? Vous allez vous lancer dans la chanson ?

Elles rirent ensemble, sans le quitter des yeux. Bronzé par son séjour en Californie, mince, élégant, il avait tout pour les séduire, en plus de son prestige de chef et de compositeur à succès.

— Je crois que la pause est finie, susurra l’une des jeunes femmes.

— Allez-y, je vous rejoins, répondit-il en s’appuyant au mur, derrière lui, décidé à les laisser partir seules.

Quand elles se furent éloignées, déçues, France essaya de plaisanter.

— C’est vrai, tu dois faire des ravages…

Le bras de Louis entoura ses épaules, elle sentit qu’il embrassait ses cheveux.

— Ne dis pas de bêtises.

Avec un sourire, il lui prit son gobelet des mains, l’expédia dans une poubelle.

— Il faut qu’on y retourne. J’espère que tu ne t’ennuies pas trop ? Installe-toi dans la cabine, pour changer, tu entendras tout aussi bien.

La compagnie d’Alix serait pénible, mais au moins elle pourrait voir les musiciens de face – surtout les musiciennes –, et surprendre les commentaires des techniciens. Louis l’accompagna, la confia à Jean-Philippe, puis regagna le studio et son pupitre.

— C’est quand vous voudrez, avertit l’ingénieur du son dans son micro.

Debout contre la double vitre, France se mit à détailler tous les visages levés vers Louis. La lumière rouge se ralluma, et quelques secondes plus tard la musique explosa à travers les haut-parleurs.

— Plus je l’écoute, plus je l’aime, c’est une rengaine dont on ne se lassera pas ! dit la voix satisfaite d’Alix derrière elle.

Ce n’était sûrement pas à France que la phrase s’adressait, aussi elle ne se retourna pas, trop occupée à étudier la silhouette de Louis. Ses gestes précis, souples, parfois l’éclair de son visage, de profil, sa parfaite immobilité quand il arriva à la fin du morceau.

— Bon pour moi, annonça un technicien.

— Non, on la refait, entendirent-ils en retour.

Louis parla aux percussionnistes puis, de nouveau, il y eut un silence. France regarda la rangée de consoles et de curseurs, les bandes quatre pistes qui recommençaient à tourner sur les magnétophones, Jean-Philippe et Alix côte à côte, comme deux rapaces. Elle songea que Louis était à la fois celui qui dirigeait soixante-quinze musiciens de main de maître et le poulain docile d’un monde d’argent auquel il ne pouvait pas échapper. Indépendant, peut-être, mais néanmoins soumis à un système. Il était bourré de contradictions, difficile à cerner, très secret car vulnérable, elle avait compris tout ça en peu de temps. Mais, à présent, comment allait-elle s’y prendre pour s’intégrer à son existence ? Pour lui devenir nécessaire, et pas seulement la nuit ? Pour l’aider, parce qu’il en avait besoin, elle en était certaine.

Elle vit les musiciens qui se levaient, dans le studio, et allaient serrer la main de Louis l’un après l’autre. Autour d’elle, tout le monde avait l’air content, Jean-Philippe tapotait gaiement l’épaule d’Alix, les techniciens rembobinaient les bandes en sifflotant le refrain. Elle s’écarta un peu de la vitre, étonnée que ce soit déjà fini. La porte de communication s’ouvrit sur Louis, cigarette aux lèvres, qui la cherchait des yeux.

— On va aller arroser l’événement quelque part ! annonça Alix.

— Je ne peux pas, répondit son frère, je dois rentrer.

Il avait promis à France qu’elle serait revenue à temps pour dîner avec Romain. De son côté, désolé d’avoir raté sa compétition d’escrime, il ne voulait pas laisser Frédéric seul.

— Alors on se verra dans la semaine, déclara Jean-Philippe, on a beaucoup de choses à mettre au point. Et encore bravo !

— Autant que tu le saches maintenant, dit Alix, si c’est le succès que nous espérons, tu ne pourras pas continuer à te défiler comme ça !

Se tournant brusquement vers France qu’elle avait ignorée tout l’après-midi, elle ajouta :

— Vous allez devoir nous le prêter un peu !

— Je n’en suis pas propriétaire, riposta France d’un ton sec.

Louis, qui était en train de prendre congé des techniciens, revint tout de suite vers les deux femmes comme s’il voulait s’interposer, mais Alix était de nouveau souriante.

— Ne conduis pas trop vite pour rentrer et embrasse Fred. Je serai là demain en fin d’après-midi.

Sans lui laisser le temps de répondre, elle se lança à la poursuite de Jean-Philippe qui avait quitté la cabine.

Antoine jeta un regard furieux au groupe d’élèves vautrés sur la pelouse. Un spectacle inimaginable dix ans plus tôt, devenu banal désormais. Les barrettes de cannabis circulaient dans ce lycée comme des chewing-gums, et personne ne songeait plus à se cacher pour rouler son pétard. En prenant la direction de l’établissement, à la rentrée précédente, le nouveau proviseur s’était imaginé qu’il allait pouvoir y changer quelque chose, et bien entendu il s’était trouvé impuissant, comme ses prédécesseurs. C’est toute une mentalité qu’il aurait fallu modifier, on aurait dû éduquer les familles avant les adolescents.

Avec les années, Antoine s’était peu à peu aigri. La lutte syndicale, menée de façon enthousiaste dans sa jeunesse, ne lui avait apporté que des désillusions. Les directives des ministres successifs de l’Éducation nationale étaient souvent contradictoires, parfois aberrantes, comme si les pouvoirs publics n’avaient aucune notion de ce qui se passait réellement sur le terrain. Classes surchargées, absence de surveillants, programmes allégés en vain, et un laxisme qui conduisait droit à l’échec malgré les consignes de réussite scolaire pour tout le monde. Donner les mêmes chances à chacun était une idée qu’il avait été le premier à défendre, mais il constatait avec amertume que, hormis devant le shit que n’importe qui pouvait se procurer en toute impunité, l’égalité n’existait pas.

Parvenu en salle des professeurs, il eut la mauvaise surprise de découvrir que seule France s’y trouvait, occupée à faire des photocopies. Désinvolte, il lui adressa un petit salut et vint regarder par-dessus son épaule.

— Supervielle ? Tu ne ménages pas tes élèves !

Le ton était paternaliste, comme toujours quand il s’adressait à elle.

— Pourquoi ? se défendit-elle malgré elle. C’est original, plein de fantaisie, toujours tendre, je ne vois pas ce qui pourrait rebuter les jeunes là-dedans !

Il la détailla discrètement, se demandant ce qu’elle avait de changé. Un peu plus d’assurance, peut-être, et davantage de gaieté. Et puis toujours cette sensualité sous l’apparence sage, qui évoquait des choses dont il ne voulait plus se souvenir.

— Tout va bien pour toi ? demanda-t-il du bout des lèvres. Romain ne te pose pas de problème ?

— Aucun. Il travaille bien, il paraît bien dans sa peau…

— C’est quoi, son truc de demain ?

Elle rabattit le couvercle de la photocopieuse, se tourna carrément vers lui.

— Avec les copains de son groupe, ils vont jouer en public à la salle des fêtes de Bonnières.

— Oh, oui… Leur musique à la con… C’est toujours à ça qu’il passe son temps, alors ?

— Ses loisirs seulement. Ça n’empiète pas sur le reste. Tant qu’il aura de bonnes notes, je ne vois pas ce que nous pourrions trouver à redire.

Pour ne pas le vexer, elle avait utilisé le pluriel. Seule circonstance où elle s’associait encore à lui, leur rôle de parents. Elle ramassa les feuilles, rassembla ses affaires, soudain pressée de partir. Discuter de Romain avec Antoine la rendait nerveuse.

— Il m’a proposé d’y aller, mais je ne suis pas sûr de…, ajouta-t-il derrière elle.

S’il y avait bien une chose qu’elle n’accepterait plus jamais, c’était de se laisser manipuler par lui. À l’époque où il avait joué les Pygmalion avec elle, elle avait mis du temps à comprendre qu’il voulait seulement la garder sous sa coupe. Que savait-il exactement au sujet de Louis ? Dans quelle mesure allait-il la rendre responsable du moindre faux pas de leur fils ?

— Tu n’es pas sûr de pouvoir ou de vouloir y assister ? interrogea-t-elle de la façon la plus neutre possible.

— D’un côté, je crois que ça lui ferait plaisir, de l’autre, je ne tiens pas à cautionner ces bêtises.

— Pour lui, c’est sérieux.

— Gratter la guitare en secouant sa tignasse ? explosa-t-il.

— Si c’est pour lui dire ça, oui, c’est pas la peine d’y aller, répondit-elle calmement.

Comme il ne s’écartait pas, elle fut contrainte de le frôler en passant devant lui. Il la suivit des yeux, agacé de constater qu’elle pouvait encore lui faire perdre son sang-froid.

Louis rétrograda et le six cylindres rugit pour attaquer la courbe avec agressivité.

— Tu es aussi cinglé que ta sœur ! protesta Tom.

Ils revenaient de Bonnières où Louis avait assisté à la dernière répétition, donné quelques conseils sur la sono et sur l’enchaînement des morceaux. Romain, Richard et Damien ne tenaient pas en place mais ils avaient accepté toutes les suggestions sans discuter, trop heureux d’avoir l’avis d’un professionnel. France était restée là-bas, elle avait préparé des sandwiches pour les garçons et voulait leur tenir compagnie. Louis supposait qu’elle n’avait en réalité aucune envie de déjeuner à Notre-Dame-de-la-Mer et d’affronter l’hostilité grandissante de Frédéric et d’Alix.

— Ils sont marrants, ces jeunes, j’espère qu’ils auront un peu de monde, tout à l’heure, dit Tom qui s’accrochait à sa ceinture de sécurité.

— Leurs copains du lycée, déjà, ça devrait remplir la salle !

Bien entendu, Frédéric avait annoncé au petit déjeuner qu’il ne se rendrait pas à ce pseudo-concert, une attitude prévisible que Louis n’avait pas commentée.

— Tu y retournes cet après-midi ? s’enquit Tom.

— Bien obligé. Ne serait-ce que pour remercier le maire d’avoir prêté la salle, les chaises…

— J’irai avec toi, ça m’amuse.

Même si c’était faux, c’était gentil. Tom, exactement comme Hugues, avait pris le parti de Louis. Il ajouta, d’un ton suppliant :

— Roule moins vite !

— La nuit a été difficile ? plaisanta Louis en ralentissant un peu.

— Pas plus que d’habitude. J’affiche complet tous les soirs, le samedi n’est pas pire que les autres jours.

— Et tu n’es pas lassé de cette vie ?

— Non, ça me plaît encore. Peut-être vais-je vendre la boîte pour en ouvrir une autre. Je devrais réaliser une jolie plus-value, c’est le moment de lâcher. Et puis c’est drôle de lancer une affaire, ça me stimule.

Perplexe, Louis acquiesça d’un petit hochement de tête. Tom approchait de la cinquantaine, la fatigue des nuits blanches devait quand même se faire sentir. Cependant il avait sûrement besoin de se mobiliser sur quelque chose, de se lancer un défi, n’importe quoi qui parvienne à le distraire d’Alix. Des sentiments profonds qui l’attachaient à elle et qu’il tentait d’étouffer depuis quelque temps. Il ne faisait pas de confidences, mais Louis le comprenait très bien.

— Est-ce que ça t’amuserait de l’essayer ? proposa Louis en s’arrêtant sur le bas-côté.

— Non, dit Tom avec un grand sourire. Je n’ai pas votre folie des bagnoles.

— Pour le plaisir ! insista Louis qui était déjà descendu.

Ils se croisèrent devant le capot puis Tom s’installa au volant, avança un peu le siège, démarra lentement.

— Une vraie panthère, apprécia-t-il.

— Autre chose que la MG d’Alix, non ?

— Je ne sais pas, elle ne me l’a jamais confiée.

C’était une simple constatation, pas une plainte, mais qui dénotait la bizarrerie de ses rapports avec Alix.

— Elle est survoltée par le lancement de ton disque, dit-il sans quitter la route des yeux.

— Si tu veux tout savoir, ça me dépasse, soupira Louis.

— Je comprends. Mais fais-lui confiance, dans son métier elle ne craint personne.

Dans son métier, non, Louis en était persuadé ; en revanche, elle négligeait sa vie privée, empiétait sur celle des autres.

— Pour quelqu’un qui n’aime pas la vitesse…, dit-il, le doigt pointé vers le compteur.

Tom se mit à rire, freina doucement à deux cents mètres du portail. Ils trouvèrent la famille attablée dehors, sous de grands parasols qu’un soleil timide ne justifiait pas. Quand Frédéric vit que son père ne ramenait pas France avec lui, il se précipita à sa rencontre, se jeta sur son épaule.

— Viens vite, je t’ai gardé des bigorneaux et des bouquets, ils ont failli tout manger, ces goinfres !

Surpris par cet accès de tendresse, Louis ébouriffa gentiment les cheveux de son fils qui demandait, d’un ton pressant :

— Après déjeuner, on fait quelques passes ?

— Non, mon grand, tu deviens trop fort pour moi !

— S’il te plaît… Juste une demi-heure, rassure-toi, ça ne te prendra pas tout l’après-midi.

De nouveau braqué, l’adolescent faisait allusion à Romain, au temps que son père consacrait à cette ridicule exhibition musicale.

— D’accord, céda Louis en s’asseyant.

Il croisa le regard songeur d’Hugues, chercha son paquet de cigarettes dans sa poche.

— Tiens, dit Frédéric en poussant une assiette de fruits de mer devant lui. Mange, plutôt.

C’était maladroit, adorable, mais surtout le signe qu’il était mal dans sa peau, qu’il se sentait coupable. Incapable d’adopter France ou de tolérer Romain, il mettait son père dans une situation difficile, il le savait et il s’en voulait.

— Et du citron, tu m’en as sauvé ?

La voix de Louis était gaie, le regard qu’il posait sur Frédéric très malicieux.

— Tiens, attrape ! s’écria Grégoire, à l’autre bout de la table.

— Non, non, c’est moi qui lance ! exigea Tiphaine en tirant la manche de son grand-père.

Un demi-citron partit en vol plané et atterrit dans le bol de mayonnaise tandis que Sabine s’étranglait de rire.

Élise boudait, assise à l’extrémité de l’estrade. Elle s’était habillée avec soin, tee-shirt court et moulant, pantalon évasé, mais Romain ne lui avait pas accordé un regard. Jamais elle n’aurait dû lui dire la vérité, en tout cas pas avant le concert. Or la veille au soir, quand ils étaient sortis du cinéma, elle avait eu la mauvaise idée de tout lui avouer.

Qu’elle n’était pas sûre d’elle, qu’elle ne désirait pas aller plus loin pour le moment. Il aurait pu comprendre, se montrer patient, si elle n’avait pas ajouté, par défi, qu’elle ne voulait pas être cataloguée comme sa petite amie. Une façon de dire qu’elle souhaitait continuer à plaire à tout le monde et réserver son choix. Il n’avait pas apprécié du tout, et après l’avoir raccompagnée chez elle, sur son Solex, il l’avait plantée devant sa porte sans un mot.

Avec un soupir, elle baissa les yeux sur sa montre. Quelques groupes de jeunes commençaient d’arriver, apostrophant bruyamment Richard qui jouait les maîtres de cérémonie à l’entrée. France Capelan avait disparu, tant mieux, dès qu’elle était là, tout prenait des allures de salle de classe.

Élise quitta l’estrade où elle s’était ennuyée durant plus d’une heure, avança à travers les rangées et rejoignit Richard pour l’aider à accueillir les arrivants. Pendant quelques minutes, elle s’amusa à faire l’hôtesse en plaçant et déplaçant les spectateurs.

— C’est idiot d’avoir mis des chaises, fit-elle remarquer à Richard, si vous vous débrouillez bien, ils seront tous debout en cinq minutes !

— Oui, ben c’est pas moi qui décide ! répliqua-t-il, agacé. Et puis, dis-moi, qu’est-ce que tu lui as fait, à Romain ? Depuis ce matin, il est d’une humeur de chien. Vous êtes fâchés ou quoi ? J’espère que tu ne t’es pas vantée d’avoir mis les pieds à cette compét d’escrime ?

— Où ça ? demanda Romain d’une voix froide.

Ils ne l’avaient pas vu arriver derrière eux et furent aussi gênés l’un que l’autre.

— De toute façon, c’est sans importance maintenant, ajouta le jeune homme avec une indifférence marquée.

Il avait sa tête des mauvais jours, ça le prenait rarement mais, dans ces cas-là, il pouvait se montrer très désagréable. Richard espéra qu’il ne se vengerait pas sur sa guitare et il décida d’aller prévenir Damien, à tout hasard. Jusqu’ici, ils avaient eu beaucoup de chance, pas question de gâcher cette journée avec des histoires de filles.

À l’extérieur de la salle des fêtes, Louis et Tom avaient bavardé cinq minutes avec le maire, en échangeant des banalités à propos de la jeunesse. Puis Tom était allé réserver des chaises tandis que Louis attendait le retour de France, partie se changer chez elle. Quand il la vit enfin descendre de sa petite voiture, sur le parking, il se sentit brusquement attendri. Elle était vêtue d’un jean délavé et d’une chemise d’homme qui la faisaient paraître encore plus menue. On aurait pu la prendre pour n’importe laquelle de ses élèves. Elle ne venait ici ni comme la mère de Romain ni comme professeur, mais décidée à se fondre dans la foule des jeunes. De loin, elle lui sourit, agita la main, et il se dit qu’elle avait l’art de le bouleverser. Une sensation qu’il n’avait plus connue depuis trop longtemps. Il marcha droit sur elle, pressé de la tenir contre lui, sans prêter attention à un homme qui verrouillait sa portière, un peu plus loin.

— Tu es ravissante, dit-il en se penchant pour l’embrasser dans le cou.

L’odeur de son parfum provoqua instantanément un désir aigu, et il murmura :

— Tu dors avec moi, ce soir ?

— Écoute, Louis…

— Tu restes avec Romain ?

— Non, ils vont aller fêter ça entre copains. Moi, j’ai plein de copies en retard, et puis… Je ne veux pas envahir ta famille, ni me faire un ennemi de ton fils. Il faut qu’on fasse les choses doucement. Tu comprends ?

Il la serra davantage, plus malheureux qu’elle de constater que, chaque soir, ils allaient avoir le même problème.

— Rejoins-moi dans la nuit, alors.

L’idée la fit rire, tout autant que la gravité du ton. À regret, il la lâcha tandis qu’elle demandait :

— À une heure, tout le monde dort, chez toi ?

— Oui.

Mieux valait qu’elle aille à Notre-Dame-de-la-Mer. Dans son appartement, les cloisons étaient trop minces et Romain trop proche. D’autre part, Louis ne pouvait pas laisser Frédéric seul, après le départ des Parisiens, dans une gigantesque maison isolée.

À quelques pas d’eux, toujours immobile près de sa portière, Antoine continuait de les observer. Quand Louis était passé près de lui, filant vers France, il l’avait suivi des yeux. C’était donc ça le type avec lequel son ex-femme sortait ? Le fameux musicien dont Romain évitait de parler ? Antoine l’avait imaginé différemment. Pour lui, tous les artistes portaient les cheveux longs, une barbe de deux jours et des vêtements négligés. Celui-là avait une coupe nette, un blazer élégant, une silhouette de sportif. Et un insupportable air amoureux.

Antoine attendit que France le voie enfin pour s’avancer vers eux.

— Tu es venu quand même ? dit-elle avec un certain embarras. Romain sera content. Euh… Louis Neuville, et voilà Antoine, le père de Romain.

Les deux hommes se regardèrent, méfiants, sans songer à se saluer. Avec une petite moue dégoûtée, Antoine demanda :

— En tant que… professionnel, vous trouvez ça sérieux, leur bastringue ?

— Intéressant, en tout cas. Romain est assez doué.

Louis avait répondu un peu sèchement mais il ne semblait pas le regretter. Antoine eut un rire bref, dans lequel il mit tout le mépris possible.

— Doué ? J’aimerais autant qu’il ait des dons pour des choses plus constructives. Eh bien, on va aller écouter ça, mais pas de trop près, hein, pour ne pas y laisser nos tympans !

L’expression de Louis s’était durcie. Il éprouvait une violente animosité envers Antoine dont l’attitude le hérissait.

— Vous venez ? ajouta celui-ci, narquois. Ne ratons pas le début, surtout !

D’un geste familier, il avait pris France par le coude et cherchait à l’entraîner.

— Tu te souviens quand même qu’on est à trois semaines des épreuves du bac français ? persifla-t-il. Les prochains week-ends, j’espère que mon fils va les passer à réviser.

Parce qu’il la tenait toujours, les doigts serrés sur la manche du chemisier, la colère submergea Louis qui dut lutter pour garder son calme. Bien sûr, cet homme lui déplaisait à cause de son assurance imbécile, de son dédain manifeste pour la musique, mais ce n’était pas le pire. Non, le plus inadmissible était l’idée que France et Antoine aient été amants, mariés, parents ; qu’ils aient partagé la même vie durant des années, se couchant et se réveillant ensemble, faisant la cuisine, l’amour et des projets. Cette vision le révoltait, le précipitait brutalement dans un accès de jalousie. Or il ignorait tout de ce sentiment, il ne l’avait ressenti pour personne jusque-là, et c’était plutôt désagréable.

Antoine tourna la tête vers lui, conscient et satisfait de ce qu’il venait de provoquer.

— Vous n’entrez pas ? interrogea-t-il d’un air faussement surpris.

France s’écarta de lui, croisa les bras.

— Allons-y, dit-elle à Louis.

Sa voix avait retrouvé sa fermeté. Les réflexions de son ex-mari ne l’atteignaient pas, sinon à travers la réaction de Louis dont le visage restait fermé mais qui se décida pourtant à la suivre, les mains enfouies dans les poches de sa veste, le regard absent.

À l’intérieur, seules une dizaine de chaises restaient libres, tout au fond. Tom était au bout de la rangée et il leur adressa un signe amical pour qu’ils le rejoignent, Louis d’abord, puis France, enfin Antoine qui semblait résolu à ne pas les quitter. Sur la scène, les trois jeunes gens étaient en train de prendre place, accueillis par des cris de joie, des sifflets, des plaisanteries. Discrètement, France jeta un coup d’œil à Louis dont les mâchoires crispées creusaient les joues. Elle pencha un peu la tête vers lui pour chuchoter :

— Tu es beau quand tu es en colère…

Surpris, il esquissa un sourire, faillit lui répondre mais se ravisa. Le noir se fit dans la salle et, dès qu’il y eut un silence relatif, Romain attaqua un solo de guitare en guise d’ouverture. Profitant de l’obscurité, Louis se déplaça légèrement pour pouvoir observer Antoine. C’était son fils qui jouait, sans doute mort de trac, mais il continuait d’afficher le même air goguenard. Par bêtise ou par provocation ? France n’avait révélé que très peu de choses à son sujet. Elle l’évoquait seulement quand il était question de Romain, mais jamais pour dire ce qu’avait été leur vie de couple. Elle s’était mariée jeune, c’est tout ce dont Louis se souvenait. Jeune, amoureuse, inexpérimentée. Laissant supposer que c’était bien lui qui en avait fait la femme qu’elle était.

Richard se déchaînait à la batterie et Louis écouta quelques instants, sans cesser de détailler Antoine cependant. Les mains carrées posées sur les genoux, un grand front qui commençait à se dégarnir sur les côtés, l’estomac d’un buveur de bière. Un type sérieux, solide, pas drôle. Romain ne tenait pas de lui, physiquement du moins.

Au clavier du synthé, Damien aurait pu être meilleur. Néanmoins, les trois jeunes avaient l’habitude de jouer ensemble et n’étaient pas maladroits. Le public commençait à réagir, la salle se chauffait. À cet instant, Antoine s’inclina vers France, lui glissa à l’oreille quelques mots qui la firent hausser les épaules. Heureusement, car le geste avait ravivé l’exaspération de Louis. Si elle lui avait répondu ou même souri, il aurait été incapable de rester assis.

Il essaya de se raisonner, de penser à autre chose. Être jaloux du passé ne pourrait que le rendre bêtement malheureux. France avait vécu avant de le rencontrer, et si insupportable que soit cette idée, c’était dans le lit d’Antoine qu’elle avait appris le plaisir. Tout comme lui avait aimé Marianne, un sujet que France, plus sage que lui, ne s’était pas permis d’aborder.

Agacé par l’insistance de Louis, Antoine finit par tourner la tête, et leurs regards se croisèrent. Au bout de quelques instants, ce fut Antoine qui baissa les yeux, persuadé que France avait été mal inspirée de jeter son dévolu sur ce type-là. Coléreux, agressif, sans doute instable. Elle n’allait pas tarder à déchanter, tant pis pour elle.

— Arrête de le fixer comme ça ! chuchota Tom en donnant un coup de coude à Louis.

Des cris s’élevaient sur les derniers accords d’un morceau qui avait enthousiasmé les spectateurs.

— Qu’en penses-tu ? demanda France qui applaudissait, ravie.

— C’est bien, répondit-il machinalement.

Il comptait donner un avis plus nuancé à Romain, d’ici à quelques jours, mais ça ne regardait personne d’autre. Le jeune homme avait de réelles possibilités, un talent qui ne demandait qu’à s’exprimer, à condition d’être guidé. Hélas, il était probable que son père n’allait pas apprécier s’il s’obstinait dans la voie de la musique, en particulier si c’était Louis qui l’y encourageait.

Des jeunes commençaient à s’exciter, à quitter leurs chaises et, l’espace d’une seconde, il regretta l’absence de Frédéric. Est-ce qu’il n’y aurait donc jamais d’occasion pour France et lui de se réjouir ensemble de leurs fils respectifs ? Combien de temps allaient-ils devoir jouer à cache-cache en ménageant les susceptibilités ? À quel moment pourraient-ils enfin envisager un avenir ?

— Je vais fumer une cigarette dehors, de toute façon, on les entend de loin, dit-il à France.

Tendrement, il lui serra l’épaule avant de se dégager de la rangée, aussitôt suivi par Tom. À l’extérieur, où le bruit était plus supportable, ils s’assirent sur les marches.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda Tom avec curiosité.

— Rien. Sauf que ce mec, Antoine, m’est affreusement antipathique.

— J’avais compris, oui. Et puis ?

— Je suis amoureux comme un gamin, Tom, et ça me rend jaloux.

Voilà, au moins il l’avait dit à quelqu’un et il se sentit soulagé.

— À ce point-là ? Attends un peu, Louis, ne précipite rien.

— Aucun risque, je suis déjà dans les ennuis avec Frédéric, je ne peux pas me permettre d’en rajouter.

Il écrasa son mégot, prêta soudain l’oreille à une série d’arpèges de la guitare.

— Écoute ça, c’est bien… Il ne lui manque qu’un peu de virtuosité, mais il y arrivera s’il le veut, il est très agile et il a des attaques précises…

Au moment où ils se relevaient, ils virent Antoine qui sortait à son tour.

— Même vous, ça vous fatigue ? leur lança-t-il en s’arrêtant devant eux.

— Pas du tout, riposta Louis, c’était juste la pause fumeur, on y retourne avec joie !

Pour éviter que la discussion ne s’envenime, Tom entraîna Louis sans laisser à Antoine le temps de trouver une repartie.

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