L'Homme De Leur Vie
Chapitre 14
Louis se pencha vers Alix pour chuchoter :
— C’est l’une de ses mélodies les plus inspirées…
D’un clin d’œil, elle lui fit comprendre qu’elle avait entendu et il se recula, de nouveau très attentif. Bien qu’il le connaisse par cœur, le dernier acte de La Bohème le faisait toujours autant frémir. Désespoir infini des violoncelles, accents lugubres, gamme diatonique descendante, ligne vocale pathétique qui s’étirait jusqu’à la transparence. La cantatrice s’en sortait correctement, sans plus, un peu perdue dans un décor baroque qui n’évoquait en rien la mansarde de Mimi.
La tête baissée, pour ne plus voir ce qui se passait sur la scène de l’Opéra-Comique, Louis savourait chaque détail de la musique de Puccini et la sonorité du moindre instrument. Il eut le temps de juger que le chef d’orchestre ne suivait pas tout à fait le tempo idéal, avant qu’éclatent les premiers accords des cuivres, clouant les spectateurs dans leurs fauteuils.
Quand le public se mit debout, Louis trouva l’ovation excessive mais il joignit ses applaudissements aux autres, incapable de bouder son plaisir.
— Je ne connais pas de compositeur aussi doué que lui pour l’émotion ! dit-il à Alix. C’est raffiné, complexe, et ça te tape directement sur les nerfs.
— Je savais que tu serais content.
Elle en était tellement persuadée qu’elle lui avait ménagé la surprise jusqu’au bout, sans autre précision qu’un rendez-vous à dix-neuf heures au Café de la Paix, en tenue de soirée. Il était arrivé avec quelques minutes de retard, costume bleu nuit et chemise blanche, la cravate dans sa poche, de mauvaise humeur à l’idée d’une quelconque mondanité obligatoire.
— C’est adorable de ta part, Al, j’ai passé une soirée merveilleuse.
Détendu, souriant, il la prit par le bras pour la guider vers la sortie de la salle.
— Tu vois, ce glissement d’un demi-ton, c’est génial. Il passe d’ut majeur à ut dièse mineur, il a fait la même chose dans Tosca, en mi, et…
— Je ne comprends pas un mot de ce que tu racontes, Louis ! Arrête de disséquer, je trouve ça beau sans me poser de questions. Dis-moi plutôt comment était le chef, en termes simples, si possible.
— Lui ? Un peu en avance. Pressé d’aller se coucher.
Elle se mit à rire et s’arrêta une seconde en haut des marches du monumental perron.
— Et toi ? Tu as le temps de m’offrir un verre ?
— Tout ce que tu veux, ma belle, je suis sur un nuage ! Et aussi malade de jalousie, d’impuissance, il a vraiment tout écrit…
Attendrie, Alix l’observa pendant qu’il allumait une cigarette. Il était radieux, elle trouva qu’il vieillissait bien, peut-être mieux qu’elle.
— France doit t’attendre ? s’enquit-elle prudemment.
— Non, elle doit dormir, du moins j’espère.
Il n’ajouta pas qu’il déplorait son absence, c’était évident. Mais il se chargerait tout seul de lui faire découvrir la musique lyrique, ce soir il s’était fait piéger par sa sœur et il ne pouvait que s’incliner, beau joueur. À l’entracte, elle l’avait traîné au bar pour le présenter à des tas de gens dont il avait serré la main sans retenir leurs noms. Mondaine, Alix effectuait son travail d’agent avec brio, reprochait à Louis son indifférence et l’exhibait sans scrupules comme le meilleur poulain de son écurie, il en avait l’habitude.
Sur le boulevard des Italiens, ils trouvèrent une brasserie où Alix commanda d’autorité des huîtres et du champagne.
— Je crois que je vais te suivre jusqu’à Notre-Dame-de-la-Mer, déclara-t-elle, une nuit à la campagne me fera du bien. La famille est toujours là-bas ?
— Oui, au grand complet. Ils ne partiront qu’après le 14 Juillet.
— Heureusement que tu as le sens de l’hospitalité !
Cette réflexion servait de test, il le comprit tout de suite. Sans poser la question directement, elle cherchait à savoir si France, de plus en plus présente aux côtés de Louis, allait changer quelque chose à leur façon de vivre, allait peser sur l’existence des Neuville.
— Vous êtes tous chez vous à la maison, répondit-il d’une voix posée.
— Tu l’as quand même achetée, nous sommes tes invités.
— Ah bon ? ironisa-t-il. C’est aujourd’hui que tu t’en souviens ?
— Sois sérieux, Louis. Est-ce que tu vas l’épouser ?
— Pas dans l’immédiat, non. D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’elle le souhaite.
— Tu veux rire ! jeta Alix, les yeux levés au ciel.
— Oh, je sais ce que tu vas dire, alors ne te donne pas cette peine ! Tu es persuadée que je suis une aubaine pour n’importe quelle femme, un type qu’elles désirent pour son argent, sa baraque ou sa bagnole. Ce n’est pas très flatteur…
Choquée par le ton qu’il venait d’employer, elle le dévisagea.
— Je n’ai jamais prétendu qu’il n’y avait que ça.
Tu as aussi ta gueule pour toi. Mais le reste existe, ne le nie pas.
En signe de paix, elle mit sa main sur la sienne, navrée de l’avoir rendu nerveux.
— Comment va Romain ? demanda-t-elle.
— Bien. Il est sorti de l’hôpital avant-hier et, pour le moment, il est chez son père.
Si elle rejetait toujours France, elle s’était prise de compassion pour son fils depuis cette horrible soirée et elle était même allée lui rendre visite, avec une énorme boîte de chocolats.
— Tu sais, s’il a vraiment autant de talent que tu le prétends, je pourrais m’occuper de lui un de ces jours, proposa-t-elle. C’est difficile de débuter dans ce métier.
— Seigneur, Alix, laisse-le finir ses études ! Sa mère sauterait au plafond si elle nous entendait.
— Pourquoi ? Elle a les idées aussi étroites que ça ?
Malgré ses élans de générosité, elle ne pouvait s’empêcher d’être méchante et il haussa les épaules, agacé.
— J’ai reçu le fax de la Warner aujourd’hui, dit-elle pour changer de sujet, la proposition de contrat est très correcte, je les croyais moins tendres !
Le visage de Louis s’éclaira d’un sourire dès qu’elle fit allusion à Franck James et à ses vampires.
— Le tournage aura lieu en France, comme prévu, mais l’enregistrement se fera là-bas, je te préviens, ajouta-t-elle.
Il était en train de régler l’addition à une serveuse qui ne le quittait pas des yeux et à qui il n’accordait aucune attention. Dès qu’elle se fut éloignée, Alix soupira :
— Tu ne t’aperçois jamais de rien, toi…
Amusée, elle le précéda jusqu’à la porte qu’il lui ouvrit. Une fois dehors, ils descendirent lentement le boulevard côte à côte, leurs pas accordés puisqu’ils avaient la même démarche depuis toujours.
Quand elle s’arrêta devant sa MG, il lui posa la question qu’il retenait depuis un moment.
— Ce verre, Alix, tu es sûre que ce n’est pas chez Tom que tu voulais le boire ?
— Non.
— Promis ?
— Eh bien… j’ai l’impression qu’il n’a pas très envie de me voir.
Un aveu difficile pour elle, qui le désola. D’un geste tendre, il la prit par le cou, la secoua un peu.
— Appelle-le, suggéra-t-il.
— Inutile.
— Tu as beaucoup trop d’orgueil.
— C’est possible, mais je ne vais pas changer à mon âge.
Elle déverrouilla sa serrure tandis qu’il demandait.
— On se retrouve à la maison ?
— Oui, mais je te préviens, on fait la course. Le premier arrivé a gagné.
— Tu triches, je suis garé à trois rues d’ici !
— Tant pis pour toi, le chrono est lancé.
Déjà, elle faisait hurler son moteur, et il n’hésita qu’une seconde avant d’accepter le défi et de se mettre à courir. Le temps de récupérer l’Alfa, il avait cinq minutes de retard sur elle, un sérieux handicap car elle conduisait aussi bien que lui. La circulation était assez fluide pour qu’il puisse rouler vite le long du boulevard Haussmann puis de l’avenue de Villiers, mais quand il s’engagea sur le périphérique, il supposa qu’elle était toujours devant lui.
Le pont sur la Seine et le tunnel de Saint-Cloud le contraignirent à modérer un peu son allure, et il attendit d’être sur l’autoroute pour solliciter vraiment sa voiture. Il serait obligé de ralentir en forêt de Marly, où il n’y avait plus que deux voies, aussi il comptait profiter des premiers kilomètres afin de réduire l’écart qui devait encore les séparer.
Seul un véhicule, qu’il finit par doubler à droite, refusa de lui céder le passage. En théorie, l’Alfa était plus rapide que la MG, le six cylindres en V italien possédant un peu plus de tempérament que le moteur transversal de la petite anglaise. Seulement Alix était capable de prendre davantage de risques. Lui avait cessé d’avoir une conduite suicidaire dès la naissance de Frédéric.
Stimulé par le jeu, il constata qu’il fonçait tout de même à près de deux cents et il leva le pied. Il pouvait la laisser gagner, pour le plaisir de la satisfaire ou simplement pour la remercier de cette soirée à l’Opéra-Comique, mais il ne devait pas lui donner l’impression de l’avoir fait exprès.
Au péage de Mantes, abordé sagement à cause du poste de gendarmerie, il n’avait toujours pas repéré les feux arrière du roadster. Agacé malgré ses bonnes résolutions, il couvrit si rapidement la dernière portion d’autoroute qu’il faillit rater la bretelle de sortie. Il était presque arrivé à l’embranchement de la nationale lorsqu’il l’aperçut enfin, à deux cents mètres devant lui.
Elle avait dû repérer ses phares halogènes, dans ses rétroviseurs, pourtant elle paraissait l’attendre, comme pour mieux le distancer dès qu’il se rapprocherait. Cette course-là, ils l’avaient faite souvent dans leur jeunesse. Entre la route du haut, qui montait vers Jeufosse et le plateau, ou celle du bas, qui longeait la Seine, ils s’étaient amusés durant des années à battre leurs propres records.
Il la vit plonger vers la voie ferrée et il choisit de la suivre, sachant qu’il n’y avait que deux endroits possibles pour la doubler. Sur la première ligne droite, dès qu’il réussit à venir à sa hauteur, elle n’hésita pas à se déporter légèrement vers le milieu de la chaussée et il fut contraint de se rabattre derrière elle avant la courbe. Il ne lui restait plus qu’une seule chance, qu’il prépara soigneusement, mais qu’il n’eut pas l’occasion d’exploiter à cause d’une voiture qui arrivait en sens inverse.
Après Port-Villez, il ne pouvait plus rien faire, le départ de la petite route qui montait vers Notre-Dame-de-la-Mer allait les obliger à couper la nationale et à virer en épingle à cheveux. De loin, il discerna les phares d’un camion et commença à rétrograder, résigné à sa défaite, ravi pour sa sœur.
Il était tellement persuadé qu’elle laisserait passer le camion avant de tourner qu’il avait déjà beaucoup ralenti. Pas elle. Sans aucune marge de sécurité, elle passa sous le nez du semi-remorque qui faillit l’accrocher et dont le chauffeur se mit à klaxonner furieusement.
Abasourdi par ce qu’elle venait de faire, Louis eut besoin de quelques secondes pour retrouver son souffle et s’apercevoir qu’il avait calé. Quand il s’engagea à son tour sur la départementale, il sentit que sa chemise s’était plaquée dans son dos, qu’il était couvert de sueur. En arrivant, il constata qu’elle avait ouvert le portail avec sa propre télécommande, qu’elle s’était garée à sa place habituelle, devant la maison, et qu’elle l’attendait, debout sur la terrasse. Il vint se ranger à son tour, descendit de l’Alfa, marcha droit sur elle.
— Qu’est-ce que tu as, Al ? Tu as décidé d’en finir, la vie t’emmerde ?
— J’ai gagné…
— Tu avais déjà gagné ! À cet endroit-là, la course est finie, et tu le sais. J’ai toujours cru que tu conduisais très bien, mais ce que tu viens de faire est irresponsable ! Ce camion aurait dû te monter dessus, tu n’avais pas le temps, le type a eu des réflexes. S’il avait fait un seul écart, c’est moi qu’il percutait. Tu es folle ou quoi ? Ça va si mal que ça ?
Il en avait bafouillé tellement il était furieux. Lorsqu’il voulut la saisir, elle lui tomba dans les bras, s’accrocha à lui comme une noyée.
— Mais, ma chérie…, dit-il, beaucoup plus bas.
Dans l’obscurité, il ne voyait pas son visage, l’entendait seulement respirer vite. Combien de fois s’étaient-ils réfugiés ainsi, l’un contre l’autre et sans parler, chaque fois qu’ils s’étaient sentis à la dérive ? De combien de chagrins s’étaient-ils mutuellement consolés ? Du plus loin qu’il se souvienne, elle avait toujours été son rempart, son double. Pourtant, à cet instant, il mourait d’envie de rejoindre enfin France, et si Alix le devinait, ce serait pour elle la pire des trahisons.
La nuit était fraîche, avec un petit vent qui la fit frissonner sous sa robe de soie. Elle s’écarta brusquement de lui.
— C’était juste une erreur d’estimation, Louis, affirma-t-elle d’un ton calme.
— Alors, achète-toi des lunettes !
Elle avait trouvé la force de se reprendre, et d’ailleurs elle avait toujours considéré que c’était elle la plus forte des deux.
— Allons nous coucher, décida-t-elle.
Ses talons martelèrent les dalles de la terrasse jusqu’à la porte. Il la suivit dans le hall, puis dans l’escalier, l’embrassa avant de filer le long du couloir avec un sentiment de libération qui aurait dû le culpabiliser mais qui ne fit que l’égayer.
Ce que Louis, plus faible avec son fils, n’aurait sans doute pas demandé à Frédéric dans les mêmes circonstances, France l’exigea de Romain.
Il était parfaitement rétabli, il avait retrouvé toute sa gaieté et il ne quittait plus Élise. Antoine, qui le laissait passer ses journées à la piscine ou à voir des films avec ses copains, avait même donné son accord de principe à France pour l’achat d’une nouvelle guitare. Qu’elle s’en occupe, puisqu’elle avait un « conseiller technique » sous la main, et il partagerait la facture, à condition qu’elle soit raisonnable.
Le matin où Romain se décida à faire ce que sa mère attendait de lui, il avait d’abord prévu d’aller nager, comme chaque jour depuis sa sortie de l’hôpital, avant de se mettre en quête de Frédéric. Pour peu qu’il le cherche, il pouvait le rencontrer dans n’importe quel endroit de prédilection des jeunes, MacDo, bar, hall du cinéma, sinon il se résoudrait à monter jusqu’à Notre-Dame-de-la-Mer. La corvée ne l’amusait pas, lui aurait presque fait grincer des dents s’il n’avait pas eu un réel sentiment de gratitude. Après tout, il n’en aurait peut-être pas fait autant dans les mêmes circonstances, en tout cas, rien ne lui permettait d’en être certain.
Il commença par couvrir une vingtaine de longueurs, en dos crawlé, avant d’aller rejoindre Élise et de s’allonger près d’elle, dans l’herbe. Elle avait passé de longues heures à son chevet, à lui sourire sans rien dire, et ces moments leur avaient apporté une intimité inattendue. Une tendresse inquiète s’était ajoutée à l’attirance qu’elle éprouvait pour lui, ce qui l’avait rendue plus amoureuse qu’elle n’aurait jamais pu l’imaginer.
— On peut vous déranger, les tourtereaux ? claironna Richard qui venait de s’arrêter à côté de leurs serviettes.
Derrière lui, Nadège et Frédéric, main dans la main, les observaient en silence. Romain fut le premier à se lever, surpris par la coïncidence qui mettait Frédéric face à lui.
— Salut, dit-il, tu tombes bien, justement je voulais te voir aujourd’hui.
— Ah bon ? Ben voilà, c’est fait ! Nous, on va s’installer là-bas…
— Non, attends deux secondes ! J’ai des trucs à te dire.
Les mots avaient du mal à sortir, surtout devant les autres.
— Je crois que le moins que je puisse faire, c’est de te remercier, finit-il par déclarer.
— D’accord. De rien.
Frédéric cherchait à entraîner Nadège qui résistait mais Romain s’interposa, conscient qu’il ne pouvait pas s’acquitter de cette façon.
— J’étais un peu dans les vapes à la fin de l’épisode, mais d’après ce qu’on m’a raconté, sans toi ça finissait mal.
— Garde ton speech pour Damien, l’initiative vient de lui.
— Tu n’étais pas obligé de l’aider.
— C’est mon naturel bagarreur, tu sais bien !
Frédéric conservait un air goguenard qui ne facilitait pas la tâche de Romain. Celui-ci cherchait encore ce qu’il pouvait ajouter quand Élise quitta sa serviette et s’approcha d’eux. C’était à cause d’elle que les deux garçons s’étaient haïs depuis six mois, elle le savait, à cause de ses hésitations, d’un stupide besoin de plaire à tout le monde qu’elle n’éprouvait plus. Elle s’en était déjà expliquée avec Frédéric, dès le lendemain de la fête de la Musique, mais là elle sentait qu’elle devait aider Romain, qu’il ne s’en sortirait pas dans ces conditions.
— Tu viens te baigner ? dit-elle à Nadège.
Elles échangèrent un rapide coup d’œil puis s’éloignèrent ensemble vers le plongeoir, emmenant Richard avec elles. Un peu moins crispé, Romain en profita pour déclarer, d’une traite :
— Je ne pensais pas que je te devrais jamais quelque chose, mais là j’ai une sacrée ardoise.
— Oh, arrête ! Tu sais pourquoi j’y suis allé ? Parce qu’Élise me l’avait demandé !
C’était une ultime provocation, que Frédéric regretta aussitôt.
— Je plaisante, bien sûr, ajouta-t-il. Mais j’en ai marre des mercis, remballe les tiens, on ne va pas passer l’été là-dessus. Et puis, franchement, j’ai rien contre toi…
Il était trop jeune pour savoir que c’était précisément parce qu’il avait aidé Romain qu’il pouvait se montrer altruiste, et il fut le premier surpris par ce qu’il venait de dire. Tout aussi étonné, Romain le dévisageait sans comprendre.
— Je sors avec Nadège, ajouta encore Frédéric, comme si ça expliquait tout.
— Tant mieux…
Soudain aussi embarrassés l’un que l’autre, ils jetèrent en même temps un coup d’œil vers la piscine. Les deux jeunes filles riaient, leurs mains plaquées dans le dos de Richard qu’elles cherchaient à pousser à l’eau et qui se débattait.
— Bon, salut, dit Frédéric.
Il fit quelques pas mais se ravisa, revint vers Romain qui n’avait pas bougé.
— Pas la peine de jouer les sourds-muets, ta mère passe pas mal de temps avec mon père, à la maison, alors si tu veux venir aussi, j’en ferai pas un drame.
Très content de son initiative, il s’éloigna à grandes enjambées vers les filles.
À bout de souffle, Louis ferma les yeux, essaya de résister encore mais se laissa emporter quand même. Il tenait toujours France par la taille et il sentit qu’elle s’inclinait vers lui. Quand elle l’embrassa, il referma ses bras autour d’elle.
— Je suis épuisé, chuchota-t-il. Je pense que tu me rendras parfaitement fou. Ou obsédé sexuel. Ou sénile avant l’heure.
Par jeu, elle se mit à mordiller son épaule sans qu’il accepte de la lâcher.
— Reste là, tu es légère comme une plume…
Elle s’allongea carrément sur lui, la tête dans son cou, et il demeura silencieux quelques instants avant d’ajouter, d’une voix grave :
— Je t’aime, France.
— Tu le dis comme un ultimatum.
— Non, non, il s’agit d’un aveu.
Du bout des doigts, il caressait sa nuque, son dos.
— Tu fais de moi un drogué. Accro et dépendant.
— Tant que ça ne t’empêche pas de composer !
— Au contraire.
— Je sais. Tu te relèves la nuit, je n’ai pas le sommeil si lourd que ça. Parfois, j’ai envie d’aller m’asseoir dans l’escalier pour t’écouter sans que tu le saches, comme les enfants.
— S’il te plaît, ne le fais pas.
— Évidemment.
— Et puis, si tu descends, aie au moins le courage d’entrer, je te ferai l’amour sur le piano.
— C’est bon pour l’inspiration ?
— Aucune idée, ça ne m’est jamais arrivé.
— Alors, comme dirait Franck, tu es vraiment trop classique !
— Il dit ça ?
— Et bien d’autres choses…
Elle le considéra, songeuse, puis se redressa, se sépara de lui.
— Où vas-tu ? protesta-t-il.
— Me rafraîchir un peu. Tu veux venir ?
Dans la salle de bains, elle remarqua tout de suite un peignoir bleu pâle qu’elle ne connaissait pas, en éponge velours, pendu à côté de celui de Louis.
— C’est à toi ? demanda-t-elle.
— Non, c’est pour toi, et ça ne t’engage à rien d’autre qu’à me laisser le mien quand tu viens ici.
Il avait déjà ouvert la porte de la douche et s’était réfugié sous le jet pour l’empêcher de répondre. Attendrie, elle le regarda tandis qu’il se savonnait. Depuis qu’elle le connaissait, elle l’avait toujours vu commencer par le visage, ensuite les cheveux, et le reste du corps, méthodiquement. Une de ses rares habitudes.
Décidée à prendre son temps, elle choisit d’ouvrir les robinets de la baignoire. Les vacances commençaient à peine, elle voulait profiter de chacun des moments qu’elle passerait ici, avec lui. La rentrée était loin, inutile d’y songer pour l’instant. De toute façon, elle se l’était promis, elle n’enseignerait pas le français toute sa vie, elle avait d’autres projets, et Louis lui donnait tous les courages.
Elle vérifia la température avant de s’allonger dans l’eau tiède, ajouta un peu d’huile parfumée. Ça aussi, il en avait acheté, les étagères étaient remplies d’acquisitions. Mais il faisait les courses, elle aurait dû s’en souvenir. Est-ce que ce n’était pas dans un supermarché qu’il l’avait invitée à déjeuner, pas très convaincu, la toute première fois ? Les yeux fermés, elle laissa dériver ses pensées. Louis… Louis Neuville, compositeur à succès. Et elle, quoi ? À la dernière réunion de professeurs, elle s’était vu attribuer pour septembre la classe de terminale littéraire où seraient Frédéric, Élise, Richard et les autres. Une situation ahurissante puisqu’elle aurait donc pour élèves le fils de son amant, et la maîtresse de son propre fils.
— Tu crois qu’ils sont réconciliés pour de bon ? Je le voudrais tellement…
Il venait de s’agenouiller sur le tapis de bain, son visage à la hauteur du sien, et il la scrutait d’un air inquiet.
— Impossible de savoir ce qui se passe dans la tête des adolescents, répondit-elle. Ils se sont expliqués, c’est beaucoup. Tu veux tout, trop vite. Mais ne t’inquiète pas, on y arrivera.
La main tendue vers lui, elle lissa ses cheveux mouillés, suivit la courbe de ses pommettes saillantes, de sa mâchoire. Cet homme était en train de tout lui offrir, des bonheurs et des espoirs auxquels elle n’aurait même pas rêvé quelques mois plus tôt, et pourtant c’était lui qui posait sur elle un regard plein de gratitude.
— N’attends pas que je m’endorme, dit-elle avec douceur, vas-y maintenant, va.
Parce qu’elle l’avait deviné, il eut un de ces sourires irrésistibles qui la faisaient craquer, et elle étouffa un petit soupir quand il se releva. Il enfila son propre peignoir, quitta la salle de bains pieds nus. La mélodie qu’il avait en tête devenait obsédante et il se mit à la fredonner tandis qu’il dégringolait l’escalier jusqu’à l’auditorium.
Une fois les doubles portes closes, il chercha d’abord un paquet de cigarettes, sifflotant entre ses dents. Dès qu’il en eut allumé une, il prit une feuille et un stylo, sur le Steinway, griffonna vite une série de portées. Debout à côté du clavier, un œil fermé à cause de la fumée, il joua quelques notes de la main droite. Pour respecter la dramaturgie de ce maudit opéra, il en était arrivé à un trio, ténor, soprano, baryton. Et déjà le thème de la menace à introduire.
Il éteignit sa cigarette, s’assit sur le tabouret où il passait la plus intéressante partie de sa vie. Il pouvait interpréter, improviser, créer ce qu’il voulait sur son piano, et le reste du monde s’effaçait, c’était tout simple ! Même dans ses pires crises d’angoisse, et même si la cause de son exaspération était justement la musique, le pouvoir se trouvait dans ses doigts, dans sa tête, illimité.
Durant un long moment il travailla à ses lignes de chant, sans avoir conscience du ciel qui commençait à pâlir, dehors. Puccini, les flocons de neige de La Bohème, et la façon dont le compositeur italien avait su personnifier les objets ou les atmosphères par le choix de ses instruments, il y arriverait bien un jour ou l’autre, à force de chercher.
Ce ne fut qu’une douleur diffuse, le long de sa colonne vertébrale, qui finit par le faire changer de position. Il s’étira, voulut prendre ses cigarettes et découvrit Laura, assise par terre près d’une fenêtre ouverte. Le jour était levé, elle avait une tasse vide à la main.
— Qu’est-ce que tu fais là ? s’étonna-t-il.
— Je prenais mon café dehors, je t’écoutais, et j’ai fini par entrer.
L’insonorisation de l’auditorium ne pouvait pas s’étendre au jardin, bien sûr, et l’un des plaisirs de la famille avait toujours été de s’attarder là, plus ou moins discrètement, quand Louis jouait, l’été. Grégoire s’installait carrément dans son rocking-chair, Sabine et Tiphaine épiaient leur oncle à travers les vitres, comme deux petites chattes, Hugues restait appuyé à l’un des piliers de la galerie extérieure. Seul Frédéric n’hésitait jamais à déranger son père, à l’interrompre sans pitié au milieu de sa composition la plus inspirée, certain d’être bien accueilli.
— De quelle planète es-tu tombé, Louis ? dit-elle d’un ton rêveur.
Depuis qu’elle était là, muette, à l’observer, elle l’avait vu vingt fois changer d’expression, et bien que ce soit son métier de traduire les sentiments des autres, elle s’était trouvée incapable de deviner ce qui l’habitait. Enfant, elle avait déjà beaucoup d’admiration pour lui, mais Alix montrait les dents, tel un chien de garde. C’était son frère à elle, au clavier ou à table, de jour comme de nuit, et Laura avait remisé ses sentiments avec fatalisme. Plus tard, Hugues et ses filles lui avaient donné tout ce qu’elle attendait de la vie, elle n’avait aucune revanche à prendre, elle se sentait sereine.
— J’adore ce que tu jouais, là…
— Quoi, ça ? Tu aimes ? interrogea-t-il, presque fébrile.
La tête un peu penchée, attentif à y mettre l’émotion voulue, il reprit pour elle ce qui serait un jour l’ouverture de son deuxième acte. Après le dernier accord, elle laissa mourir l’écho du son puis murmura :
— Ça me rappelle…
— Et merde ! s’écria-t-il en rabattant brutalement le couvercle du Steinway.
Interloquée, elle le vit se lever, refermer son peignoir, hausser les épaules.
— Très bien, d’accord, je fais fausse route ! maugréa-t-il, hors de lui.
— Louis…
— Je ne veux pas que ça évoque quelque chose ou quelqu’un ! Il faut que ce soit nouveau. Tu comprends ?
— Pas du tout… Tu sais, j’allais seulement dire que ça me rappelle les nuits d’orage.
L’air navré, il esquissa une grimace puis s’approcha d’elle, lui tendit la main pour qu’elle se mette debout.
— Excuse-moi, Laura. Qu’est-ce que tu dirais d’une balade au belvédère, avant que les autres se réveillent ? Je crois que j’ai besoin de marcher, je suis plein de courbatures.
Sa bonne volonté la fit rire.
— Va enfiler un jean, je te prépare une tasse de café.
Elle se dirigea vers la porte-fenêtre restée ouverte tandis qu’il relevait, avec d’inutiles précautions, le couvercle du piano qu’il regrettait d’avoir malmené. Ses gestes d’humeur étaient plutôt rares, il fut désolé que sa petite sœur en ait été la victime.
Machinalement, il effleura les touches d’ivoire. Un contact familier, d’une douceur sensuelle, sur lequel il s’attarda. S’il parvenait un jour au bout de cet opéra, même dans vingt ans, il le dédierait à France. Qui serait encore là, bien sûr, il avait tout son temps. Pensif, il essaya d’imaginer l’héroïne sous ses traits à elle. Mais non, depuis le début c’était à Marianne qu’il avait songé en s’acharnant à composer ce drame lyrique, peut-être comme unique moyen de l’exorciser. La facilité n’avait aucune place dans son travail, il connaîtrait d’autres nuits de doute et de rage, il l’acceptait d’avance ; il aimait cet enfer-là.
Quand Laura revint, cinq minutes plus tard, il n’était toujours pas habillé, écrivant nerveusement la suite de sa partition, de nouveau inaccessible, tout à fait submergé par la musique qu’il entendait dans sa tête, et plus rien d’autre n’avait d’importance.
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Vous avez terminé L'Homme De Leur Vie
Françoise Bourdin