L'Homme De Leur Vie
Chapitre 4
Romain remit soigneusement sa guitare dans la housse, très fier de la façon dont ils venaient de jouer, Richard, Damien et lui. La cave était pleine de fumée, Élise ayant allumé ses cigarettes l’une après l’autre, ainsi que l’attestaient les mégots à ses pieds, mais au moins elle était restée jusqu’au bout.
Comme Richard ne bougeait pas, toujours assis derrière la batterie qu’il fixait d’un air extasié, Romain lui lança :
— Ton solo était super, ne change plus rien !
Du coin de l’œil, il guettait la réaction d’Élise qui conservait une moue boudeuse. Elle aurait préféré aller rejoindre les copains de la bande à L’Estaminet, le seul bar de la ville où les jeunes se plaisaient après dix heures du soir, et elle n’était venue à la répétition qu’à contrecœur. D’habitude, elle appréciait leur musique, néanmoins elle n’avait pas digéré le rodéo de la semaine précédente, ce qui avait obligé Romain à s’excuser dix fois, à jurer qu’il ne se comporterait plus jamais de cette façon. D’ailleurs, elle avait raison, elle n’était pas sa propriété et avait bien le droit de faire un flipper avec qui elle voulait sans qu’il se mette à rouler des mécaniques comme un imbécile. Il avait dit oui à tout même si, au fond de lui-même, il ne regrettait pas une seconde d’avoir mis les choses au point avec Frédéric Neuville. Il y avait trop longtemps que ce garçon tournait autour d’Élise, et après tout il n’était rien arrivé de grave, personne ne s’était blessé. Richard non plus n’avait pas apprécié, et il avait bien failli quitter le groupe. Là encore, Romain avait dépensé des trésors de diplomatie. D’après Richard, Frédéric était cool, sympa, pas du tout fils à papa, ce qui restait à prouver.
Damien était déjà en train de débrancher le synthé et de replier les fils électriques. Ses parents n’acceptaient de prêter leur cave qu’à condition de la trouver rangée, mais ils pouvaient y faire tout le bruit qu’ils voulaient, personne ne les entendait.
— Faudrait qu’on dégotte un endroit pour jouer en public, je crois que c’est le moment, on est prêts, déclara Damien.
— Quelqu’un a une idée ? interrogea Romain sans conviction.
Se produire était évidemment le rêve de n’importe quelle formation d’amateurs, seulement ils ne savaient pas comment faire pour y parvenir. Et aucun des trois n’avait l’argent nécessaire à la location d’une salle.
— Bon, on se tire ? lança Élise d’un ton agacé.
S’ils retombaient dans leur discussion favorite, ils allaient y passer un temps fou, et elle n’avait qu’une envie, quitter cette cave pour respirer un peu d’air frais. Elle sentit Romain, derrière elle, qui embrassait ses cheveux. Flirter avec lui était agréable, toutefois elle n’était pas certaine de vouloir aller plus loin. Si elle s’affichait comme sa petite amie en titre, les autres garçons ne chercheraient plus à la draguer, or elle adorait ça, qu’on l’entoure, qu’on la regarde, qu’on la flatte. Tandis que rester assise dans un coin, en attendant que Romain en ait fini avec sa guitare, c’était un rôle qui ne la branchait pas du tout, même s’il était génial quand il se déchaînait, même si leur musique était vraiment bonne.
— Comment t’as trouvé ? demanda-t-il, avec une désinvolture qui sonnait faux.
— Vous devriez jouer ailleurs que dans ce trou à rats, vous feriez un malheur, laissa-t-elle tomber.
Il lui posa son blouson sur les épaules, d’un geste protecteur qu’elle jugea attendrissant. N’importe quelle fille du lycée aurait aimé être à sa place. Avec ses cheveux blonds qu’il portait trop longs, son vieux Solex déglingué, ses yeux rieurs et son mètre quatre-vingts, Romain les faisait toutes craquer. En plus il était gentil, évolué – qu’est-ce qu’elle voulait de plus ? Être amoureuse ? Peut-être qu’elle l’était, comment savoir ?
Elle le prit par la taille pour l’entraîner vers la porte. Sa montre indiquait à peine onze heures et elle avait la permission de minuit, ils avaient le temps de rejoindre la bande pour finir gaiement la soirée.
Dans le réfrigérateur, Louis prit une bouteille de pouilly, du camembert et du beurre, qu’il rajouta sur le plateau où il avait déjà posé des fruits, un saucisson, du pain et des couverts. Jouer à la dînette, il n’avait plus fait ça depuis l’époque de Marianne. Et encore, aux débuts de leur mariage ! Quoi qu’il en soit, ce n’était pas comparable.
Quittant la cuisine, il emprunta l’escalier central pour aller plus vite. Il avait mal partout, il était exténué, cependant le plus inattendu était la sensation d’euphorie, assortie d’un certain embarras, qui l’avait envahi. Il finirait sûrement par en rire mais, s’il avait cru avoir séduit une petite blonde désarmée, il avait dû réviser son jugement. Contrairement aux apparences, France était une femme beaucoup plus sulfureuse que toutes celles qu’il avait connues jusque-là ! De plus, elle l’était avec un naturel désarmant, ni intimidée, ni complexée, d’une merveilleuse sensualité.
— Pas la peine de te demander si tu as une invitée ? chuchota la voix de Frédéric dans la pénombre.
Le jeune homme s’avança sur le palier, alluma les veilleuses du couloir, jeta un coup d’œil amusé au plateau, puis détailla son père qui murmurait, gêné :
— Va te coucher, il est quatre heures.
— Oh, rassure-toi, je n’exige pas de partager le pique-nique ! Dis donc, tu as une de ces têtes, mon petit papa… c’est génial ! Allez, bonne nuit, je suis très content pour toi !
Louis s’éloigna, souriant malgré lui, mais tout de même un peu inquiet à l’idée que son fils ait pu deviner qu’il venait de passer une nuit blanche avec le gentil petit professeur de français. Une nuit de sabbat, en fait.
Il la trouva assise sur les oreillers, drapée dans une serviette-éponge qui ne dissimulait pas grand-chose.
— Je meurs de faim ! s’écria-t-elle gaiement.
Son regard clair n’exprimait rien d’autre que la quiétude alors que lui se sentait plutôt désemparé. Il posa le plateau devant elle, s’assit au bord du lit. Pour se donner une contenance, il coupa un morceau de pain qu’il se mit à beurrer avant de le lui tendre. Lorsqu’elle se redressa, la serviette-éponge glissa sans qu’elle fasse rien pour la retenir, et il ne résista pas à l’envie de poser sa main sur sa cuisse pendant qu’elle leur servait à boire.
— Tu travailles, ce matin ? demanda-t-il en l’attirant contre lui.
— J’ai deux heures de cours et, souviens-toi, je reçois parfois des parents d’élèves le samedi matin… Est-ce que tu pourras me ramener assez tôt chez moi ?
Un peu déçu, et étonné de l’être, il acquiesça. Elle était superbe, nue à contre-jour dans la lumière douce de la lampe de chevet, et elle sentait bon. Il constata qu’il était moins épuisé qu’il ne l’avait cru, qu’il avait encore envie d’elle, pourtant il se contenta de la regarder manger un moment avant de se décider à l’imiter. Toute la nuit, à partir du moment où elle était entrée dans sa chambre, elle n’avait pas cessé de le surprendre. Elle s’était montrée tendre, intuitive, mais aussi exigeante, impudique, forçant ses défenses comme si elle le devinait très bien, comme s’ils étaient des partenaires accomplis alors qu’ils venaient juste de faire connaissance. Il ne s’était dérobé à rien, par orgueil et surtout par plaisir, juste un peu anxieux de ne pas être à la hauteur.
Rassasiée, elle se rallongea avec un soupir de satisfaction, puis se tourna sur le côté afin de l’observer tandis qu’il débarrassait le plateau. Son peignoir s’était ouvert et elle tendit la main vers lui, acheva posément de dénouer la ceinture, le faisant frissonner.
— Tu as froid ? demanda-t-elle d’une voix basse, un peu voilée par la fatigue.
Elle voyait très bien ce qu’elle était en train de provoquer et elle eut un sourire énigmatique, retira sa main. Il laissa glisser le peignoir au sol, puis s’étendit à son tour et remonta la couette sur eux.
— Dormir une heure, ça te tente ? murmura-t-il.
— Douze heures !
— Impossible.
Il passa son bras au-dessus d’elle, régla le réveil et éteignit la lampe. Si tout allait bien, il aurait le temps de la reconduire chez elle et de revenir avec des croissants pour Frédéric. Quand il la sentit se blottir contre lui, il éprouva un brusque élan de tendresse mais préféra rester immobile parce qu’elle était tout ce qu’on voulait sauf une petite femme fragile, et n’avait aucun besoin d’être protégée. Il était persuadé d’être le plus troublé des deux, donc le plus en danger.
— Louis, dit-elle tout doucement, d’une voix ensommeillée. Louis ? C’était très, très…
Le mot était difficile à trouver, maintenant qu’ils avaient récupéré leur calme, et pour se venger il la laissa un peu chercher avant de répondre :
— Oui, très.
Alix conduisait trop vite et Tom se sentait de plus en plus crispé. S’il avait une absolue confiance dans ses réflexes, il n’aimait pas voir défiler le paysage à cette allure-là. Ni qu’elle se défoule sur sa boîte de vitesses. Mais, quand ils voyageaient ensemble, c’était forcément elle qui tenait le volant car elle refusait toujours de s’asseoir sur le siège passager. Sauf avec Louis, bien entendu.
La soirée de la veille avait été désastreuse. Venue avec un groupe de comédiens, Alix avait bu beaucoup de champagne et elle avait passé des heures à danser, sans s’intéresser à Tom un seul instant en dehors du petit bisou qu’elle lui avait accordé en arrivant. De son côté, il avait été très occupé, comme tous les samedis soir, mais pas au point d’oublier qu’elle était là. Il était même venu offrir une bouteille supplémentaire à ses invités, un geste dont personne n’avait songé à le remercier parmi la bande d’acteurs passablement ivres qui se croyaient tout permis. Quand les couples s’étaient faits plus rares sur la piste, en fin de nuit, et que le disc-jockey avait entamé sa série de slows, il était allé la chercher sur la banquette où elle était effondrée. Mais elle avait refusé de le suivre, prétextant la fatigue et préférant rester appuyée sur l’épaule d’un jeune premier au physique ravageur qui devait être le nouveau poulain de son agence. Agacé, il avait terminé la soirée derrière le bar, à discuter avec deux filles ravissantes dont il ne connaissait même pas les prénoms, ce qui lui avait valu un regard meurtrier d’Alix lorsqu’elle était partie, sans même le saluer.
— Tu ne m’as pas dit bonsoir, hier, lâcha-t-il brusquement.
Il aurait mieux fait d’éviter le sujet, seulement il préférait vider l’abcès avant d’arriver chez Louis, pour essayer de passer au moins un bon dimanche.
— Tu étais occupé, et d’ailleurs j’étais crevée. Je ne tiens plus le coup, après deux ou trois heures du matin.
— Juste bonsoir, répéta-t-il.
S’il acceptait, même une seule fois, ce genre d’attitude, ils n’auraient bientôt plus aucune raison d’être ensemble.
— Non ! Pas quand tu fais ton numéro de vieux séducteur à des gamines !
— Ah bon, quand même ! Jalouse ? Ça fait plaisir… Je finis par croire que tu ne me vois pas plus que le portier ou le barman quand tu viens chez moi.
La manière dont elle avait prononcé ce mot de « gamines » ! Telle qu’il la connaissait, ce n’était pas tant leur jeunesse qu’elle enviait à ces filles, plutôt leurs silhouettes de sylphides qui leur permettaient de porter n’importe quoi. Alix adorait la mode et rageait de ne pas pouvoir la suivre à cause de ses formes généreuses, tandis que Tom priait pour qu’elle ne fasse jamais de régime trop sérieux. Il baissa les yeux sur le jean de velours qui la moulait et eut une brusque envie d’elle. Un désir qu’il n’éprouverait jamais devant des nymphettes, il n’avait pas ces goûts-là.
Ils n’étaient presque pas en retard lorsqu’ils franchirent le portail, un véritable exploit vu l’heure à laquelle ils avaient quitté Paris. La première chose que remarqua Alix fut une voiture inconnue derrière laquelle elle vint se ranger, intriguée. Les invités étaient rares, lors des déjeuners dominicaux, et la plaque d’immatriculation lui prouva qu’il ne s’agissait pas d’un producteur ou d’un réalisateur débarqué de Paris par surprise pour un travail urgent.
Dès qu’elle mit un pied dans la cuisine, docilement suivie par Tom, Laura leur lança, d’un air mystérieux et ravi :
— Louis a décidé de nous présenter quelqu’un, alors je mets les petits plats dans les grands !
— Quelqu’un ? s’insurgea Alix. Quelqu’un qui est où, en ce moment ?
— Au salon, en train de charmer papa.
Grégoire rêvait de voir Louis se recaser, c’était notoire dans la famille.
— Et à quoi ça ressemble ? ironisa Alix.
— Petite, jolie, bien élevée. Blonde.
— Une indigène ?
— Oui.
— C’est gai !
— Attends, ce n’est pas la fermière du coin, c’est un professeur de français.
— Enseignante ? Seigneur ! J’espère qu’on n’aura pas droit au laïus sur la violence au lycée…
Tom observait Alix sans indulgence. Une fois de plus, elle allait mener la vie dure à son frère. C’était toujours pareil, dès qu’une femme approchait Louis, elle sortait ses griffes, devenait odieuse.
— Moi, j’ai hâte de la connaître ! s’écria-t-il d’un ton réjoui.
Et il s’éclipsa aussitôt, laissant les deux sœurs face à face.
— Ne sois pas désagréable avec elle, commença Laura. Tu verras, Louis a l’air tout guilleret, ça fait plaisir à voir.
— Oh, lui ! Il est d’une telle candeur… N’importe qui pourrait lui mettre le grappin dessus, c’est la proie idéale !
— J’en suis moins sûre que toi, fous-lui la paix.
Vexée, Alix leva les yeux au ciel.
Dis-toi bien que si une femme lui passe un joui la corde au cou, elle n’aura qu’une idée en tête, se débarrasser de la famille ! Parce qu’on est encombrants, il faut le reconnaître !
— Tu es folle ou quoi ? Marianne n’était pas comme ça, souviens-toi…
— Cette sainte-nitouche !
— Alix !
— Eh bien, quoi ? Parce qu’elle est morte, il faudrait la déifier ?
— Tu es d’une injustice…
— Mais non ! Réaliste, c’est tout. J’adore mon frère, je ne veux pas qu’il se retrouve à la botte de n’importe quelle opportuniste. D’autant plus qu’il est très fragile, je le sais mieux que toi, tu ne peux pas comprendre.
Laura remua les tranches d’oignons émincés dans la poêle puis se retourna vers sa sœur.
— Je comprends infiniment plus de choses que tu ne l’imagines. Et je peux t’affirmer qu’il faut, pour ton bien, que tu lâches un peu Louis.
Elle avait choisi ses mots avec soin, évitant son habituel langage de psychologue qu’Alix ne supportait pas. Surtout s’il était question de son jumeau et du problème d’identification possessive qui la liait à lui. Lorsqu’elle avait ouvert son agence, onze ans plus tôt, elle avait annoncé de façon triomphale que Louis était d’accord pour signer avec elle un contrat d’exclusivité. Ce dernier mot avait beaucoup fait rire Laura.
— Bon, j’y vais, se résigna Alix. Je peux porter quelque chose là-bas ?
— Prends les mini-quiches, dans le four.
La cuisine était pleine d’odeurs merveilleuses, le déjeuner serait sûrement une réussite, au moins sur le plan de la gastronomie. Alix s’empara du plat pour gagner le salon où elle fut accueillie par un joyeux brouhaha.
— Ah, te voilà ! s’écria Louis sans bouger de l’accoudoir du canapé où il était installé.
À côté de lui, Alix découvrit une jeune femme qu’elle dévisagea froidement. Confiant les quiches à Tom, elle se dirigea vers son frère dont elle ébouriffa les cheveux d’un geste familier.
— Je te présente France, dit-il en reculant la tête.
— Enchantée ! Ils vous ont donné à boire, au moins ? Tenez, faites-moi une petite place, merci. Est-ce que quelqu’un me verserait un Martini ?
Très à l’aise, elle avait réussi à s’immiscer entre eux deux, et, du coin de l’œil, elle enregistra avec satisfaction le sourire crispé de la jeune femme blonde. Grégoire vint lui porter son verre dans lequel il avait mis délibérément trop de glaçons.
— Papa, tu l’as noyé ! reprocha-t-elle. Alors, France, je peux vous appeler France ? Moi, c’est Alix. Pas trop dépaysée ?
La question était assez énigmatique pour que France n’y trouve pas de réponse.
— Les Neuville sont des gens très bruyants, très bohème, mais je suis sûre que vous ne vous laisserez pas impressionner, ce doit être pire dans les salles de classe, non ?
— Non, dit doucement France. J’obtiens toujours un silence… relatif, pendant mes cours.
Prête à rendre toute son antipathie à Alix, elle se tenait sur la défensive. Louis avait beaucoup insisté pour qu’elle vienne partager leur déjeuner, mais il avait également eu l’honnêteté de la prévenir que sa jumelle n’était pas toujours commode. Sans le lui avouer, elle était décidée à supporter bien davantage, tout émue de son invitation. Jamais elle n’aurait pu croire que les choses soient si simples avec lui. Il était d’une gentillesse bouleversante et elle se sentait complètement dépassée par les événements.
— Vous enseignez le français, le latin et le grec ? enchaîna Alix.
— Le français seulement.
— Agrégée ?
— Oui.
Louis en profita pour mettre le plat de quiches sous le nez d’Alix.
— Prends-en une, suggéra-t-il, elles refroidissent.
Par-dessus la tête de sa sœur, il croisa le regard de France, esquissa une mimique d’excuse.
— Salut tout le monde ! lança Frédéric en entrant dans le salon.
Poliment, il vint serrer la main de France, sans manifester la moindre surprise. Le mot laconique mais précis que son père avait déposé sur sa table de nuit, pendant qu’il dormait encore, l’avait averti de ce qui l’attendait. D’ailleurs, la situation lui paraissait amusante. Moins qu’au début, mais comique quand même.
— On passe à table ! cria Laura depuis le hall.
— Tu t’es offert une sacrée grasse matinée, murmura Louis à son fils.
— C’était la nuit du film d’horreur, sur une chaîne du câble. Génial ! Pourquoi tu ne fais jamais ce genre de truc ? Il y a des musiques à vous faire dresser les cheveux droit sur la tête, même s’il ne se passe rien à l’image.
— Ah, ça ne me tente vraiment pas…, répondit Louis d’un air écœuré. Et ne mets pas ça dans la tête d’Alix, par pitié !
Tout en continuant à bavarder, ils gagnèrent la salle à manger où Laura s’impatientait.
— Viens t’asseoir ici, dit Louis qui avait pris France par la main.
Le geste spontané et le tutoiement incongru furent désagréables à Frédéric. Il allait avoir un peu de mal, désormais, à voir Mme Capelan de la même manière. Quelle attitude allait-elle adopter vis-à-vis de lui au lycée, ou pendant ses cours particuliers ? Il l’examina discrètement et constata qu’elle s’était habillée de manière décontractée ; très différente de son style habituel. Avec son tee-shirt blanc, son jean et ses mocassins, elle paraissait plus jeune. En tout cas séduisante. Son père avait l’air d’apprécier, et Frédéric se demanda s’il avait eu raison d’attirer son attention sur elle. Il l’avait fait pour plaisanter, plutôt pour la ridiculiser elle que pour les voir tomber dans les bras l’un de l’autre à cette vitesse-là.
Les soufflés d’écrevisses de Laura étaient tellement bons que la conversation s’interrompit durant quelques minutes. Puis Alix retrouva la parole, volubile et autoritaire, comme à son habitude, et soumit France à un feu roulant de questions. Louis se gardait bien d’intervenir, ni inquiet ni protecteur, beaucoup plus intéressé que sa sœur par les réponses.
— Ah bon ? s’écriait Alix. Vous avez un grand fils de seize ans ? Et qu’est-ce qu’il fait ?
— Il est en première au lycée, comme Frédéric.
— Alors, c’est votre élève ?
— Non, je ne le souhaitais pas et le proviseur ne m’a pas donné cette classe-là. De toute façon, je préfère les littéraires. Romain a choisi une orientation scientifique, il est bon en maths.
De l’autre côté de la table, Frédéric devint soudain attentif à ce que disait France, mais il connaissait au moins quatre garçons qui portaient le prénom de Romain.
— Il ne joue pas de la guitare, par hasard ? demanda-t-il d’une voix neutre.
— Si, il est passionné !
— Et il a un Solex, et les cheveux à peu près là ? Je vois qui c’est…
La coïncidence le stupéfiait, il n’avait jamais fait le rapprochement entre cet abruti et Mme Capelan.
— Amène-le avec toi la prochaine fois, dit Louis à France, je serai content de le connaître, surtout s’il a envie de parler musique. Les jeunes sont très inventifs quand ils aiment ça, c’est intéressant pour moi de les écouter.
C’était dit gentiment, sans intention particulière, pourtant Frédéric se sentit furieux. Si son père voulait un avis quelconque, il n’avait qu’à l’interroger, lui ! Bien sûr, il n’avait pas la prétention d’être brillant derrière un clavier, après tout il avait envoyé promener son professeur de solfège depuis longtemps, mais enfin il ne se débrouillait pas trop mal quand même, et il était hors de question que Romain mette les pieds à Notre-Dame-de-la-Mer.
Désemparé, il se tourna vers Laura qui était justement en train de l’observer avec curiosité.
— C’est quoi, ton problème ? chuchota-t-elle.
Il secoua la tête sans répondre, incapable de s’expliquer. Il faudrait qu’il en parle à son père dans la semaine. Qu’il lui raconte l’histoire d’Élise et du flipper, un incident qu’il avait passé sous silence, sachant très bien à quel genre de sermon il aurait eu droit. Louis détestait l’agressivité et la violence, il affirmait que quand on avait besoin de se défouler il suffisait de deux heures de sport ; toutefois, en cas de bagarre inévitable, il ne concevait même pas qu’on puisse perdre. C’était l’un de ses traits de caractère qui avait toujours fasciné Frédéric. Son père ne ressemblait en rien à l’image conventionnelle du doux pianiste, du compositeur éthéré, il suffisait de cinq minutes de passe d’armes avec lui pour le comprendre.
— Vraiment ? insistait Alix d’un air amusé. Vous renoncez à votre balade traditionnelle ?
— Il pleut, lui fit remarquer Tom.
— Je vais allumer un grand feu dans la cheminée du salon, proposa Grégoire, on prendra le café là-bas.
Ils s’étaient tous levés pour débarrasser, et France suivit les filles de Laura vers la cuisine.
— Elle est très gentille, déclara Hugues en adressant un clin d’œil à Louis.
— Et très jolie ! renchérit Grégoire. Je trouve que vous allez bien ensemble, mon grand.
— Papa…
— Si, si ! Alors, fais-moi plaisir, ne prête aucune attention à tout ce que pourra te raconter Alix, elle a une langue de vipère !
Les jumeaux, comme Laura, étaient sans mystère pour lui, et il fit un grand sourire à Tom qui l’avait écouté sans broncher. Celui-là, il aurait bien aimé l’avoir pour gendre, mais Alix était trop maligne, elle ne s’encombrerait pas d’un homme qu’elle ne pourrait pas mener par le bout du nez.
— Bon, la flambée…, marmonna Grégoire en quittant la salle à manger.
C’était son privilège, que personne ne songeait à lui disputer, et Louis veillait seulement à ce qu’il y ait toujours une provision de bûches et de petit bois près de la cheminée. À la suite de son père, il gagna le salon juste à temps pour aider ses nièces, qui portaient à deux un plateau lourdement chargé de tasses.
— Vous allez tout casser, mes anges ! Vous ne voulez pas plutôt regarder la télé ? Fred a enregistré quelque chose pour vous, cette semaine… Hugues, j’ai ta permission ?
Il prit Sabine d’une main, Tiphaine de l’autre, et les accompagna dans la pièce voisine, un ancien boudoir transformé en salle de télévision depuis des lustres. Après avoir fouillé un moment parmi les cassettes vidéo que personne ne rangeait jamais, il enclencha le magnétoscope et confia la télécommande à Sabine qui était l’aînée. Quand il rejoignit les autres au salon, France était assise près de Tom avec qui elle discutait, et il s’arrêta sur le seuil pour l’observer quelques instants. Est-ce qu’il n’avait pas précipité les choses en la présentant à toute la famille ? Il la connaissait depuis très peu de temps, il ne savait pas de quelle façon son attirance allait évoluer. Bien sûr, elle avait résisté au test du petit déjeuner, il n’avait pas eu l’idée de la ramener chez elle en pleine nuit, il ne s’était réveillé ni déçu, ni agacé, mais plutôt attendri. Et, bien sûr, il mourait d’envie de refaire l’amour avec elle… ça, c’était inévitable, elle avait fait tout ce qu’il fallait pour qu’il soit pressé de recommencer. Seulement il n’y avait pas que le désir, sinon pourquoi avoir tant insisté pour qu’elle vienne aujourd’hui ? Or il était très content qu’elle soit là, qu’elle bavarde avec Tom, et il était prêt à parier qu’elle se mettrait à sourire dès qu’elle croiserait son regard.
— Viens deux minutes avec moi, je veux que tu me joues la dernière version du feuilleton, il paraît que c’est génial mais je n’ai jamais eu la bande ! En tout cas, Jocelyne est ravie, même si elle a eu peur que tu ne claques la porte avant la fin, elle m’appelait trois fois par jour et j’ai dû lui jurer que tu n’avais jamais cassé un contrat de ta vie…
— Il s’en est fallu de peu, ne fais pas de serment que je ne peux pas tenir, dit-il en se dégageant de l’emprise d’Alix qui l’avait saisi par le bras.
— Allez, viens, insista-t-elle, ton égérie t’attendra, Tom s’en occupe.
— Mais non, pas du tout ! riposta Tom de l’autre bout du salon. On vous accompagne, on veut profiter du récital, il n’y a rien de mieux que le piano pour oublier les dimanches pluvieux !
Exaspéré parce que Alix avait parlé trop fort, se souciant peu que France puisse l’entendre, Tom avait trouvé tout naturellement la parade. Il ignora le coup d’œil furieux qu’elle lui lançait et se leva.
— Vous ne l’avez jamais entendu jouer ? demanda-t-il à France.
Louis semblait statufié, comme s’il venait de recevoir un seau d’eau froide. S’il y avait bien une chose qu’il détestait, depuis qu’il était petit, c’était qu’on lui demande de se mettre au piano pour distraire les invités. France devina sa réticence et vola aussitôt à son secours.
— Il est tard, dit-elle doucement, mon fils doit m’attendre, mais je serai ravie de t’écouter un autre jour…
Le regard reconnaissant et complice de Louis fit frémir Alix.
— Mais non, il n’est pas tard ! s’écria Grégoire. C’est ce temps pourri qui vous fait croire ça… D’ailleurs, pourquoi ne pas dîner avec nous ? Il y a des montagnes de restes ! Vous pourriez dire à votre fils de nous rejoindre ?
L’hospitalité de Grégoire n’était plus à prouver. Qu’il soit chez lui ou pas ne changeait rien à son plaisir d’être entouré. Indécise, France guettait la réaction de Louis, qui acquiesça d’un signe de tête.
— Tu veux l’appeler ? demanda-t-il. Il y a un téléphone tranquille par là…
La prenant par le bras, il l’entraîna hors du salon.
— Tu dois les trouver un peu saoulants, non ? Si ça t’ennuie de rester ou si ton fils a mieux à faire, ne te sens pas obligée…
Il l’avait conduite jusqu’à la petite bibliothèque, au bout de la maison, une pièce sombre mais chaleureuse où les livres s’entassaient sur des rayonnages d’acajou. Tandis qu’il allumait une lampe bouillotte, il sentit qu’elle lui posait une main sur l’épaule.
— Louis… Tu ne préférerais pas que je parte ? Ton père est adorable, seulement vous avez peut-être envie de passer la soirée en famille ? Même vis-à-vis de Frédéric, je…
Se penchant au-dessus d’elle, il l’embrassa pour la faire taire.
— Appelle et rejoins-nous dans l’auditorium. Si Romain est d’accord, ça me fera plaisir.
Avant qu’elle ait pu ajouter quoi que ce soit, il s’écarta d’elle et sortit en refermant la porte. France resta un instant immobile, puis s’approcha des reliures, lut quelques titres au hasard. Dehors, il pleuvait toujours, le ciel était très sombre. Elle revint vers le petit bureau, s’empara du téléphone et transmit la proposition des Neuville à son fils qui parut surpris mais qui accepta de la rejoindre à Notre-Dame-de-la-Mer sans trop se faire prier. Bien sûr, elle ne lui avait pas tout raconté, s’était même montrée assez discrète sur le sujet, mais enfin il n’était pas aveugle, il avait sûrement compris que sa mère venait de rencontrer quelqu’un, et il était assez mûr pour l’accepter. Du moins, elle l’espérait !
Au lieu de se lever, elle s’enfonça dans le confortable fauteuil pour s’accorder quelques instants de réflexion. Elle n’en revenait toujours pas de ce qui était en train d’arriver. Tout s’enchaînait trop vite, elle était complètement perdue. Sans qu’elle ait eu besoin de déployer des trésors d’imagination, elle avait obtenu de Louis ce qu’elle n’avait même pas osé espérer. Et elle en était encore à se demander ce qu’elle avait fait pour ça ! Il représentait à ses yeux une sorte d’idéal inaccessible, brusquement mis à sa portée. Pourquoi ? Par quelle chance inouïe l’avait-il distinguée, elle, et d’ailleurs, pourquoi était-il seul ? À quarante ans, séduisant comme il l’était, bourré de talent, célèbre, pour quelle obscure raison n’était-il pas entouré de femmes ? Mais peut-être qu’il l’était, qu’il les collectionnait tout en préservant son indépendance, et qu’elle ne serait qu’un numéro sur la liste. Un risque qu’elle prenait volontiers, se sentant prête à affronter n’importe quelle difficulté. Durer allait sans doute se révéler un vrai parcours du combattant, il y avait forcément un piège quelque part, mais elle n’avait pas l’expérience nécessaire pour le déjouer maintenant, elle ferait face en temps voulu. Hormis quelques aventures sans grand intérêt, sa seule référence sentimentale était son ex-mari. Pauvre Antoine ! Il était inconcevable d’établir une comparaison entre les deux hommes.
Brusquement nerveuse, elle abandonna son fauteuil et quitta la bibliothèque. L’auditorium était juste à côté cependant elle n’entendait aucun bruit. Se souvenant qu’il s’agissait d’une pièce insonorisée, elle se décida à ouvrir la première porte, puis la seconde, et fut accueillie par un joyeux chahut. Tom et Hugues s’étaient lancés dans un duo d’opérette que leur jouait Louis, écroulé de rire sur son clavier, tandis qu’Alix essayait en vain de ramener le silence.
— Vous chantez faux, c’est abominable !
— …poussez, poussez, l’escarpolette ! s’égosillaient les autres.
— Assez ! hurla Alix.
— Bon, tant pis, joue-nous une valse, demanda Grégoire à son fils. Je vais faire danser madame…
Passant un bras autour de la taille de France, il esquissa quelques pas pour l’entraîner, sans qu’elle songe à résister. Laura et Hugues les suivirent, s’emmêlant les pieds dans les câbles électriques.
— Pas si vite ! intima Grégoire. Ne te crois pas obligé de respecter le tempo, mon grand, pense à mes rhumatismes.
Au lieu de ralentir le rythme, Louis transforma impitoyablement la valse de Strauss en tango argentin.
— Alors, vous dînez avec nous ? dit Grégoire en faisant faire un brusque demi-tour à France.
Après quelques mesures, il commença à s’essouffler et dut la lâcher, avec un sourire d’excuse.
— Si la récréation est finie, on pourrait peut-être travailler cinq minutes ? grogna Alix qui s’était postée derrière Louis.
— Je ne travaille pas le dimanche ! rétorqua-t-il en plaquant quelques accords distraits.
— C’est quoi, ça ? lui demanda-t-elle, soudain attentive.
— Mozart, ma chérie ! Ne rêve pas…
Il tourna la tête vers elle, pour la narguer, sans cesser de jouer.
— Tu n’y connais vraiment rien, hein ? Et ça, écoute, ça te dit quelque chose ?
— Turandot ! cria Grégoire en désignant le portrait de Puccini sur le mur. À propos de questions faciles, si on faisait un Trivial Pursuit ?
— C’est ça, allez vous amuser ailleurs, approuva Alix qui n’avait pas apprécié les réflexions de son frère.
— Où sont mes petites-filles ? Elles vont faire équipe avec moi !
— Toujours devant la télé. Fred leur passe La Nuit des morts-vivants, dit Tom très sérieusement, et Laura sortit en trombe.
— Ne te fais pas prier, donne-moi un aperçu, au moins le générique ? insistait Alix.
Louis chercha France du regard et la découvrit appuyée à l’autre bout du Steinway. Son sourire était gai, elle ne semblait pas déconcertée par toute cette agitation. Baissant les yeux sur les touches, il se résigna à jouer et les autres se turent aussitôt. C’était une mélodie originale, romantique, facile à retenir et à fredonner, avec un arrière-plan de mélancolie qui la rendait très attachante.
— Superbe ! commenta Alix dans le silence qui suivit.
— Pas vraiment, dit Louis d’un ton sec, mais ça leur convient, c’est le principal.
Il n’avait pas encore digéré les multiples remaniements qu’il avait été contraint d’effectuer, au détriment d’une certaine qualité musicale, ni les interminables discussions qu’on lui avait imposées. Alix comprit qu’il était braqué et elle essaya de l’amadouer.
— Je trouve que c’est très…
— Très facile, très moyen, coupa-t-il en se levant. Si je devais composer comme ça à longueur d’année, je changerais de métier !
— Et tu choisirais quoi, on peut savoir ? répliqua-t-elle.
Ils se faisaient face, aussi en colère l’un que l’autre, ce qui accentuait leur ressemblance. Intriguée, France ne quittait pas Louis des yeux, le découvrant sous un aspect inconnu, le visage dur et le ton agressif.
— Je crois qu’on a de la visite, remarqua Tom en désignant l’une des portes-fenêtres.
Louis fut le plus rapide et alla ouvrir à un grand jeune homme qui attendait sous la pluie que quelqu’un remarque sa présence.
— Bonsoir ! Vous êtes Romain ? Je suis ravi de vous connaître enfin.
— Excusez-moi, j’ai frappé mais…
— On fait tellement de bruit qu’on ne risque pas d’entendre quoi que ce soit ! Venez que je vous présente…
Romain le suivit et serra les mains qu’on lui tendait, puis il resta debout près de sa mère, un peu embarrassé.
— J’ai besoin d’aide ! lui dit Louis avec un irrésistible sourire. Je suis tout seul à essayer de les distraire et ils sont insatiables. Il paraît que vous jouez bien, on va leur improviser quelque chose, d’accord ?
Éberlué, Romain le dévisagea puis jeta un coup d’œil autour de lui, impressionné par l’équipement de l’auditorium.
— Il y a une guitare, là-bas, regardez si elle vous convient.
L’invitation semblait impossible à décliner et le jeune homme alla docilement chercher l’instrument que Louis désignait.
— Je ne suis pas sûr de connaître quelque chose qui…
— C’est vous qui choisissez, moi je vous suis, coupa Louis. On essaye ?
La guitare était parfaitement accordée et Romain se sentit un peu réconforté en touchant les cordes, mais il ne savait pas du tout de quelle manière se comporter avec un pianiste. Il décida de se lancer sans penser à rien et débuta par l’air qu’il maîtrisait le mieux. Louis le laissa jouer seul une minute ou deux, l’écoutant avec attention, puis il ajusta un accompagnement d’abord assez linéaire, ensuite plus fantaisiste. Comme il voulait mettre l’adolescent en confiance – et en valeur –, il restait discret dans ses variations mais rendait l’ensemble très brillant. Avec un bon piano, il pouvait faire à peu près n’importe quoi, il avait la musique dans le sang, dans la tête et au bout des doigts. À la fin du morceau, Tom et Hugues s’exclamèrent bruyamment, soutenus par Laura qui venait de les rejoindre avec ses filles.
— C’est bien, ce que vous faites, dit Louis, mais ne vous laissez pas distraire. Ni par eux ni par moi. Un autre ?
— Vous avez déjà entendu Louise Attaque ? risqua Romain qui commençait à se détendre.
— Oui. Enfin, pas tout…
— « Elle dit toujours bonjour comme ça…», fredonna le jeune homme à mi-voix.
— «… elle dit toujours j’veux ça, ça, ça…», poursuivit Louis.
— « Elle est fatigante ! » enchaîna Sabine, ravie.
— Voilà, c’est celle-là !
— Vous prenez quoi, la ligne de chant ?
— Si vous voulez.
— Je ferai la guitare et la basse, allez-y.
Trente secondes plus tard, complètement déchaînés, ils avaient l’air de s’amuser comme des fous, et tout le monde frappait dans ses mains, hurlant le refrain à tue-tête. Quand Frédéric entra, personne ne remarqua sa présence, ni le regard assassin qu’il darda sur Romain.
— Merveilleux ! déclara Louis, ravi, après le dernier accord.
Subjugué, Romain ne trouvait rien à dire, étonné d’avoir si bien joué, et avec une telle facilité.
— Ah, Fred ! s’écria Louis, tu as raté quelque chose.
L’attitude figée de son fils lui parut soudain étrange et il se leva.
— Vous vous connaissez, tous les deux ?
— Oui, oui… Salut ! lança Frédéric d’un ton méprisant.
Romain s’attendait à cette inévitable confrontation et il se borna à un signe de tête. Les adultes les regardaient tour à tour, conscients de leur animosité.
— Est-ce que ce n’est pas l’heure de l’apéritif ? suggéra Grégoire.
La nuit était tombée, des gouttes de pluie scintillaient sur les vitres des portes-fenêtres. Louis prit son paquet de cigarettes, en alluma une et proposa d’ouvrir du champagne.
— Tu viens m’aider ? Je descends à la cave, dit-il en passant à côté de Frédéric qui le suivit.
Il attendit d’être en bas de l’escalier, devant les clayettes chargées de bouteilles, pour interroger son fils.
— Quelque chose ne va pas ? Tu as un contentieux avec ce garçon ?
Frédéric haussa les épaules, exaspéré, et garda un silence obstiné.
— Je te parle, Fred…, insista Louis.
— C’est un sale con ! On s’est déjà tapés dessus, tous les deux.
— Quand ça ?
— Peu importe !
— Et pourquoi ?
— Pour rien ! Une histoire de fille. C’est le genre de mec soi-disant cool, avec des idées toutes faites, mais qui se croit libéral et évolué ! Très donneur de leçons, en plus, comme tous les matheux. Ça ne m’étonne pas que sa mère soit prof !
Louis se retourna pour dévisager son fils en silence.
— Désolé, marmonna l’adolescent, je ne voulais pas te vexer. Je suis obligé de dîner avec vous ? J’ai plein de boulot…
— Comme par hasard !
Une bouteille faillit lui échapper et il la fourra dans les mains de Frédéric.
— Je n’ai pas l’habitude de t’obliger à quoi que ce soit, mais je préférerais que tu restes avec nous, oui. Sauf si tu dois lui sauter à la gorge. C’est à ce point-là ?
— Non, quand même pas.
— Merci.
Il remonta le premier, suivi d’un Frédéric maussade. Dans la cuisine, Laura disposait des flûtes sur un plateau et Alix terminait une conversation téléphonique sur son portable. Dès qu’elle coupa la communication, elle apostropha son frère :
— Dis donc, elle s’incruste, ta dulcinée ! C’est plus de l’amour, c’est de la rage !
— J’espère qu’on en a au frigo parce que celui-ci n’est pas assez frais, dit-il à Laura en lui tendant le champagne.
Ignorant délibérément Alix, il s’empara du plateau et quitta la cuisine. Les deux sœurs échangèrent un coup d’œil tandis que Frédéric poussait un long soupir.
— Vous tenez vraiment à lui gâcher la soirée ? murmura Laura. À quand ça remonte, la dernière fois qu’il a eu envie de nous présenter quelqu’un ?
Un peu mal à l’aise, Alix se mit à jouer nerveusement avec son téléphone. Quand Laura prenait cet air pénétré, le couplet pédagogique n’était pas loin et il valait mieux la stopper dans son élan.
— Il mérite tout de même autre chose qu’une petite provinciale pincée, encombrée de son grand dadais ! Parce que, si j’ai bien compris, c’est un lot, mère et fils ?
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, mais on vous attend au salon, on a soif, dit Tom qui se tenait immobile sur le seuil.
Alix fit volte-face, découvrit le regard froid qu’il posait sur elle et elle éprouva une sensation bizarre. Depuis la veille, quelque chose semblait changé entre eux. Il gardait ses distances, n’hésitait pas à la contrarier, l’observait sans indulgence, et elle se demanda soudain si elle n’était pas en train de le perdre. Après tout, il faisait partie de son existence depuis longtemps, elle ne s’interrogeait jamais à son sujet, mais peut-être lui était-il plus nécessaire qu’elle ne le croyait. Au moins l’admiration qu’il avait pour elle. Et aussi la certitude de lui plaire, de pouvoir compter sur lui. Se redressant de toute sa taille, elle franchit la distance qui les séparait, saisit sa main d’un geste désinvolte.
— On dort ici, ce soir ? Comme ça, on pourra abuser du champagne…
Il eut beau se raidir, il l’adorait quand elle prenait cet air câlin, ce qui était devenu rarissime.
— Si tu veux, dit-il malgré lui.
Se détacher d’elle serait très douloureux, il l’avait toujours su. À quoi allait-il se raccrocher quand il aurait enfin trouvé le courage de la quitter ? Pourtant, il en avait assez de passer en dernier, après le travail d’Alix et les mondanités, après tous les Neuville, Louis en tête. Louis, la vraie référence d’Alix, son totem, le seul homme de sa vie. Sauf si la nouvelle venue changeait les données du problème, si ce petit bout de blonde, sans doute bien plus solide qu’elle n’en avait l’air, parvenait à s’imposer dans cette maison de fous. Et ça, quand même, ce serait un spectacle que Tom ne voulait pas manquer.
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