L'Homme De Leur Vie
Chapitre 6
À son arrivée à l’aéroport de LAX, Louis était épuisé, rendu hargneux à cause d’une irrésistible envie de fumer, et tout à fait démoralisé par la lecture du scénario qui comportait essentiellement des scènes d’une violence inouïe.
Un jeune homme bronzé, au crâne rasé, l’accueillit en se présentant comme Billy, l’un des assistants de la production. Il l’aida à récupérer sa valise puis l’installa dans une limousine climatisée. Quand il déclara qu’ils en avaient pour une bonne heure avant d’atteindre le centre-ville, Louis demanda l’autorisation d’allumer une cigarette et obtint en retour un clin d’œil complice.
Jamais il ne pourrait trouver un thème musical qui accompagne intelligemment ces bagarres au rasoir, ces fusillades incessantes et ces flots de sang. Alix devait être folle pour l’avoir expédié ici. Son chauffeur n’arrêtait pas de parler mais Louis ne comprenait qu’à moitié, gêné par la rapidité du débit et un accent très prononcé. La collaboration avec l’équipe du film allait se révéler laborieuse, sauf si on lui fournissait un interprète, ce qui n’était pas prévu au contrat.
Ils s’éloignaient de la mer, remontant vers le nord, et lorsque le jeune assistant lui demanda s’il voulait jeter un coup d’œil à Marina del Rey, le plus grand port de plaisance du monde, Louis répondit qu’il préférait gagner son hôtel le plus vite possible. L’autre s’esclaffa. Vite ? Aucune chance, avec une circulation pareille, autant prendre son mal en patience.
Trois quarts d’heure plus tard néanmoins, Louis se retrouva dans le hall du Château Marmont où Billy lui fixa rendez-vous pour le début de la soirée. Construit entre les deux guerres, l’hôtel appartenait à la légende de Hollywood et avait vu défiler un nombre incroyable de célébrités, mais son architecture n’était pas du meilleur goût.
En entrant dans la suite qui lui avait été réservée, Louis découvrit un piano droit de marque japonaise, dont la sonorité métallique était assez agréable, une gerbe de fleurs qu’il trouva incongrue, et une bouteille de champagne californien dans un seau à glace. La chambre était grande, très prétentieuse, avec un balcon donnant sur la piscine. Louis se sentit découragé à l’idée de rester là quinze jours d’affilée. Il défit sa valise à contrecœur, sortit le scénario de son sac de voyage, et songea qu’après une bonne douche il lui faudrait se mettre au travail. Sans attendre et sans réfléchir.
Il resta un moment sous l’eau tiède, puis fraîche, pour essayer de se détendre un peu. À Notre-Dame-de-la-Mer, Frédéric devait dormir, c’était la nuit là-bas. Le décalage horaire allait poser des problèmes pour téléphoner, une contrainte de plus.
Vêtu d’une chemise et d’un jean propres, il ouvrit le champagne, même s’il trouvait plutôt sinistre de boire tout seul, puis alla vider sa coupe sur le balcon, observant les gens qui se baignaient dans l’impeccable piscine turquoise, deux étages plus bas. Une femme blonde, allongée sur un transat, lui fit tellement penser à France qu’il soupira. Bien sûr qu’elle s’était vexée, qu’elle était rentrée chez elle avant qu’il se décide à la rejoindre, la veille. Et lorsqu’il l’avait appelée de Roissy, pour lui renouveler ses excuses, elle n’avait même pas décroché. Endormie ou furieuse, il ne le saurait jamais. Ou partie se consoler ailleurs, ou…
— Bon Dieu, qu’est-ce que je fous ici ? murmura-t-il entre ses dents.
Abandonnant le balcon, il revint dans la chambre et s’assit au bureau. Il prit une feuille de papier à lettres, à l’en-tête de l’hôtel, y traça quelques portées, puis il ouvrit le scénario à la première page.
— Alors allons-y, courage… La brute sanguinaire qui tient lieu de héros, je ne peux pas l’affubler d’un ton mineur… et pour le charmant ghetto où tout ce petit monde s’égorge, je fais quoi ?
Des rythmes syncopés, des sons stridents, des instruments électriques, d’accord, mais s’il n’imaginait pas quelque chose de vraiment original, le producteur des studios Universal finirait par se demander pourquoi il avait fait venir de si loin un compositeur.
— C’est très simple, je ne vais pas y arriver ! Ou bien… seulement des cuivres ? Juste une trompette ? Un truc rétro, décalé… peut-être du jazz très noir… ou du reggae…
Avec un soupir excédé, il laissa tomber son stylo, froissa la feuille, et accepta l’évidence : il n’avait strictement aucune idée.
Consternée, France tendit sa copie à Frédéric. C’était le pire devoir qu’il ait jamais rendu et, même avec toute l’indulgence possible, elle n’avait pu lui accorder qu’un malheureux quatre sur vingt. Elle le vit se décomposer en regardant sa note.
— Très mauvais travail, dit-elle à mi-voix. Non seulement hors sujet, mais bâclé.
Elle continua de distribuer les feuilles du dernier contrôle aux autres élèves, assorties de commentaires assez peu élogieux dans l’ensemble. Quand elle regagna l’estrade, elle exprima son mécontentement envers la classe entière, navrée de constater des résultats aussi médiocres.
— Pour des littéraires, vous ne me faites pas honneur. Quand je compare vos moyennes avec…
Agacée, elle s’interrompit. Frédéric lui tournait le dos, lancé dans une conversation avec Richard assis un rang derrière lui, et manifestement indifférent à ce qu’elle pouvait raconter.
— Neuville ! Si ce que je dis ne vous intéresse pas, vous pouvez sortir.
Il y avait deux Frédéric dans cette classe de première et, pour les différencier, elle les appelait par leur nom de famille ce qui, dans ce cas précis, lui faisait un drôle d’effet. Stupéfaite, elle vit l’adolescent se lever, ramasser ses affaires puis se diriger vers la porte. À n’importe qui d’autre, elle aurait lancé une réflexion cinglante et n’aurait pas manqué de sévir, mais, parce qu’il s’agissait du fils de Louis, elle eut une hésitation. Le temps qu’elle réagisse, il était sorti. Quelques ricanements la firent se reprendre aussitôt. Elle ne tolérait aucun chahut dans ses cours, il n’était pas question que ça change. Elle promena un regard sévère sur les élèves jusqu’à l’obtention du silence complet.
— D’autres amateurs ? demanda-t-elle d’une voix froide, impersonnelle.
Au fond de la classe, Élise aurait aimé trouver le courage de suivre l’exemple de Frédéric, mais elle n’y parvint pas. Tandis que ses voisins commençaient à écrire, penchés sur leurs tables, l’adolescente risqua un coup d’œil par la fenêtre. Les pelouses et les allées étaient désertes à cette heure-ci, pourtant elle aperçut la silhouette de Frédéric qui s’éloignait vers un bâtiment.
— … et Élise va nous dire pourquoi ce poème illustre parfaitement la haine de Victor Hugo envers Napoléon III.
La jeune fille sursauta, avala sa salive. Elle n’appréciait pas beaucoup la mère de Romain, même si tout le lycée considérait que c’était une chance d’avoir France Capelan pour prof de français en première.
— Aucune idée, dit-elle enfin, par défi.
— Si c’est ce que vous comptez répondre à l’examinateur, le jour du bac, nous nous reverrons sûrement l’année prochaine ! répliqua sèchement France.
Mais elle n’insista pas davantage et reprit son exposé comme si de rien n’était. Assez d’incidents pour la matinée. Le comportement de Frédéric méritait déjà une sanction, ou au moins une explication, de toute façon quelque chose de désagréable. Elle n’aurait pas dû l’apostropher, lui offrir l’occasion de manifester sa rancœur. Il vivait mal sa présence chez lui durant les week-ends, c’était visible, même si Louis faisait semblant de ne s’apercevoir de rien.
Louis ! Quelle heure était-il donc, à Los Angeles ? En ce moment précis, il entamait la tournée des bars ou il dormait sagement à son hôtel ? Pourquoi avait-elle cru malin de s’éclipser comme ça, l’autre nuit, de débrancher son téléphone à peine rentrée chez elle ? Susceptibilité excessive, stupide vanité. S’il voulait mettre un terme à leur aventure, il tenait le prétexte rêvé. Trop capricieuse. Qu’avait-elle espéré ? Qu’il l’emmène avec lui, qu’il renonce à son voyage, qu’il jure de l’appeler matin et soir ? Pour trois nuits passées ensemble, elle n’avait pas le droit d’exiger quoi que ce soit. Tout ce qu’elle avait gagné, c’était l’incertitude, le silence. Et elle se voyait mal allant demander de ses nouvelles à Frédéric !
La sonnerie arrêta net le cours de ses pensées. Elle était en plein milieu d’une phrase que ses élèves lui laissèrent poliment finir avant de ramasser leurs affaires.
À la question enthousiaste de Franck James, qui voulait absolument connaître son opinion sur le film, Louis répondit qu’il trouvait l’histoire non seulement odieuse, mais surtout sans queue ni tête. L’éclat de rire tonitruant du réalisateur fut suivi d’une grande claque dans le dos, et Louis faillit s’étrangler avec sa gorgée de whisky.
Ils étaient installés au bar de son hôtel, où l’équipe était venue le chercher, obligés de crier pour couvrir le bruit de l’orchestre de jazz qui se déchaînait un peu plus loin.
— J’adore l’humour français, Lou-iss ! hurla Franck. Mais n’en mets pas dans ta musique, hein, c’est pas un film comique qu’on fait. Est-ce que tu as déjà écrit quelque chose ?
— Non.
— Tant mieux, parce que moi, je sais exactement ce que je veux, pas la peine que tu travailles pour rien ! Je te ferai écouter des trucs… Billy, note ça, faut lui déposer des bandes, demain, et assure-toi qu’il a une bonne chaîne dans sa chambre. Et un magnétoscope, on va aussi lui filer quelques vidéos.
L’assistant au crâne rasé hocha la tête en sortant un carnet de la poche de sa chemise. Ils avaient tous l’air fantaisiste, mais ils se comportaient en bons professionnels, attentifs au moindre détail. Franck était un drôle de type, grand et maigre comme un lévrier, habillé de manière excentrique, avec un beau regard délavé dans un visage ravagé par l’alcool.
— Il est tard, tu vas continuer la soirée sans moi, il faut que je sois à huit heures sur le plateau, déclara-t-il avec un clin d’œil.
Marvin, le directeur de production délégué par Universal, fit signe qu’il prenait le relais pour s’occuper du Français. Franck quitta son tabouret et laissa tomber sa main sur l’épaule de Louis.
— Dis-moi, tu préfères que mes gars te trouvent un homme ou une femme, pour finir la nuit ? Histoire de fêter ton arrivée…
La proposition était accompagnée d’un sourire tellement cynique que Louis se contenta de répondre, avec prudence :
— Rien du tout, merci, le voyage m’a fatigué.
Les yeux trop clairs de Franck semblèrent l’évaluer durant quelques instants, comme s’il se demandait s’il allait se contenter de cette réponse ambiguë.
— Repose-toi bien, alors…
Ses doigts broyèrent l’épaule de Louis avant qu’il s’en aille. Marvin commanda une autre tournée puis sortit une liasse de dollars.
— On va passer au Club Lingerie, annonça-t-il, et ensuite au Simply Blues. Puisque tu es crevé, on pourra terminer par le Roxy Theatre ? Tu vas adorer leur musique, c’est ce qui se fait de mieux ! À la tienne…
Louis se demanda si on ne lui faisait pas subir une sorte d’examen de passage. L’idée de continuer à boire jusqu’à l’aube l’écœurait d’avance, mais ce ne serait sans doute pas facile d’y échapper et il vida poliment son verre. Billy avait l’air en forme, réjoui par le programme en perspective, il surenchérit, avec son abominable accent :
— De toute façon, on te ramènera entier dans ta chambre, fais-nous confiance. Un petit dernier ?
— Elle couche avec ton père ? s’exclama Richard, sidéré. Ben si c’est comme ça, je vois pas bien ce qui peut t’arriver ! Elle va forcément t’accepter au prochain cours sans rien te dire.
Ils attendaient côte à côte sur le parking du lycée, Richard, le car scolaire, et Frédéric, son oncle qui devait venir le chercher.
— Romain est au courant, pour sa mère ?
— Évidemment ! répliqua Frédéric d’un ton mordant. Trop content, tu penses !
— Content ? Je sais pas… Il ne m’en a pas parlé.
— Oh, dis, ça vous arrange !
— Pour la salle ? Oui, mais je croyais que c’était juste comme ça, par relation, qu’elle lui en avait touché un mot parce qu’elle te donne des cours… Franchement, Capelan, je la voyais pas dans le lit de ton paternel ! Il pourrait s’offrir autre chose, quand même ?
— C’est bien mon avis !
— Remarque, elle n’est pas mal, seulement lui, dans son métier, il doit avoir des tas d’occasions plus branchantes, avec des actrices, ou… enfin, je sais pas, mais…
Il hésitait à s’aventurer plus loin, guettant la réaction de Frédéric.
— Il est quand même génial, ton père, se risqua-t-il à ajouter. Quand je pense qu’il est à Hollywood, t’imagines les opportunités ! Surtout qu’il est du genre beau ténébreux, comme dirait Nerval…
Les sempiternelles références poétiques de Richard agaçaient Frédéric qui haussa les épaules.
— Avec les femmes il est naïf, c’est ce que prétend ma tante. Avant celle-là, il était plutôt discret, j’ai jamais rencontré ses nanas.
L’arrivée du vieux break, conduit par Hugues, les interrompit.
— Salut, à demain ! dit Frédéric en donnant une bourrade à Richard.
Il monta sur le siège passager, claqua la portière.
— Il est réparé, mon scooter ?
— Bonjour, d’abord, protesta son oncle. La réponse est non. Mais la bonne nouvelle, c’est que vu le devis du garagiste, Alix a décidé de t’en offrir un autre !
— C’est vrai ?
— Tu la connais. En ce qui me concerne, j’aurais préféré qu’on attende le retour de ton père. Enfin, c’est long pour toi, deux semaines…
Embarrassé, le jeune homme resta songeur quelques instants puis demanda brusquement :
— Il a appelé ?
— Oui, juste avant que je ne quitte la maison. Il est dix heures du matin là-bas, et il avait la voix pâteuse ! Il partait pour les studios, il essaiera de te joindre un peu plus tard, il t’embrasse.
— J’espère qu’il se plaît à Los Angeles, et s’il pouvait en profiter pour oublier cette bonne femme…
— France ? Pourquoi donc ?
Hugues conduisait doucement, tout le contraire de Louis, et il jeta un regard intrigué à son neveu.
— Est-ce que ça te contrarie ?
Sa question resta sans réponse, aussi ils roulèrent un moment en silence.
— Moi, je trouve ça très bien, reprit enfin Hugues d’un ton neutre. Tu ne veux quand même pas garder ton papa pour toi tout seul, hein ? À seize ans, tu n’en es plus là.
— Mais non, pas du tout, je m’en fous !
— Vraiment ? Allez, pas à moi, Fred…
La voix de Hugues, chaleureuse, ne contenait pas une once de reproche ou de dérision. Il poursuivit, tout en s’engageant sur la nationale :
— Tu sais qu’il tient à toi par-dessus tout, c’est normal, et ce serait facile pour toi de le culpabiliser, alors j’espère que tu ne le feras pas. Ton père est aussi quelqu’un de fragile.
— Lui ? Compliqué, plutôt. Alambiqué, même ! Alix ne t’a pas raconté ? Un peu plus, il refusait de partir aux États-Unis, tu te rends compte ?
— De quoi ? Concernant sa carrière, c’est lui qui décide, non ? Il n’est pas obligé d’aller au bout du monde s’il ne le souhaite pas, il réussit très bien ici.
— Peut-être, mais…
— Nous ne sommes pas tous pareils. Toi, l’Amérique te fait rêver, pas lui.
— Mais si ! C’était pour ne pas la quitter, c’est tout.
— France ? Encore elle ? S’il est heureux avec elle, pourquoi voudrait-il s’en éloigner ? Est-ce que tu as déjà été amoureux, toi ?
De nouveau, Frédéric s’enferma dans le silence. Peut-être, en effet, que son père appréciait la compagnie de France. Du moins dans son lit, à en croire les nuits blanches qu’il s’offrait. De là à conclure qu’il avait rencontré l’âme sœur ! Quant à lui, non, il n’avait pas encore goûté à l’amour, mais il ne comptait pas le faire savoir à Hugues. D’autant plus qu’il avait l’impression de marquer des points avec Élise, ces derniers temps. Il avait croisé son regard à plusieurs reprises et avait eu droit à ses félicitations pour son acte de révolte en cours de français. Il avait ri, étonné qu’elle ne prenne pas la défense de sa « presque-belle-mère » ! Ensuite, ils avaient déjeuné à la même table, au self, jusqu’à ce que Romain se pointe et qu’elle se sente obligée de le rejoindre.
— Je dois rentrer à Paris ce soir, mais c’est Alix qui prend la suite, avec Tom. Ça te va ?
— Je pouvais rester seul une nuit, je n’en serais pas mort, dit Frédéric.
Il se réjouissait pourtant à l’idée qu’Alix, comme d’habitude, préférerait les emmener au restaurant plutôt que sortir des casseroles.
— C’est quand, ton prochain tour de garde, Hugues ?
— Je reviens après-demain.
— Tant mieux, j’aime bien discuter avec toi.
Son oncle eut un large sourire, prenant cette affirmation comme un compliment. Si Frédéric n’avait jamais été un adolescent renfermé ou fuyant, malgré le décès de sa mère, c’était un peu grâce à lui et à Laura. Bien sûr, Louis s’était montré exemplaire, entourant son fils de tendresse, toujours disponible et attentif, mais, chaque fois qu’il s’était mis à douter, il avait réclamé leur aide. Il avait peur d’en faire trop ou pas assez, d’être maladroit, et à l’époque il téléphonait presque tous les soirs, en quête de conseils. Hugues l’avait souvent rassuré, en lui expliquant que l’important était d’aimer, pas d’être parfait, et que son petit garçon avait davantage besoin de câlins que de discours. Aujourd’hui, le résultat était probant, Frédéric allait bien. Hormis cet accès de jalousie envers France, d’ailleurs prévisible à force de vivre seul avec son père, mais qu’il fallait dédramatiser sans tarder. Ou alors Louis en souffrirait, ce qui serait somme toute très injuste.
— Ta chambre est un vrai taudis, dit Hugues en s’engageant sur la petite route qui montait vers Notre-Dame-de-la-Mer. Je ne m’en serais pas rendu compte si tu ne laissais pas toutes les portes ouvertes, mais là…
— Je vais ranger, promis.
Il ne le ferait sûrement pas mais, ça, Hugues n’y attachait pas une grande importance. Son souci était plutôt de deviner jusqu’où iraient les réticences de son neveu si une femme faisait irruption pour de bon dans la vie de la famille Neuville.
Durant les trois premiers jours, Louis se familiarisa avec l’équipe du film, acteurs et techniciens, assista au tournage de quelques scènes pour essayer de trouver un minimum d’inspiration, puis visita les studios Universal. Quand il n’était pas sur le plateau, il restait enfermé dans sa chambre pour écouter les innombrables bandes ou disques que Franck James lui avait recommandés et qui étaient tous à l’avant-garde des nouvelles tendances. Saturé de musique par l’incontournable périple dans les boîtes de jazz ou de country, il ne rentrait qu’à l’aube, les oreilles bourdonnantes.
Le jeudi, il s’accorda une pause afin de filer à Disneyland. Il s’offrit d’abord quelques frayeurs avec les attractions d’Indiana Jones puis de Space Mountain, ensuite il acheta tout ce que ses nièces avaient noté sur leur liste, en plus de quelques souvenirs pour Frédéric. De retour à Hollywood, il exigea de passer une soirée solitaire, pour pouvoir enfin se coucher tôt et dormir.
Dès le vendredi, Franck commença à le harceler, exigeant d’entendre n’importe quoi, mais quelque chose, et ce fut effectivement n’importe quoi que Louis se résigna à lui jouer. Franck prit ça pour un mouvement d’humeur, s’excusa, et accepta de patienter jusqu’au lendemain, après avoir annoncé qu’ils allaient passer le week-end à travailler ensemble, dimanche compris. Cet Américain était un bourreau de travail, jamais satisfait, et il pouvait recommencer une prise vingt-cinq fois de suite. Pour la musique de son film, ce serait pareil, Louis ne se faisait aucune illusion.
En quelques jours, ils avaient un peu appris à se connaître. Homosexuel notoire, Franck affectionnait les bars gays et ne cachait pas son goût pour la violence, le danger, la cocaïne. Il avait un talent certain, ses deux derniers longs métrages le prouvaient, mais il restait délibérément marginal, cultivant son image de marque. Avec la plupart de ses collaborateurs, il avait d’imprévisibles rapports de forces ou de charme, selon les moments. Vis-à-vis de Louis, il gardait une attitude courtoise, cependant il semblait guetter la faille, attendre la faute, pour pouvoir enfin le traiter comme les autres.
Le samedi fut une journée abominable. Franck avait fixé rendez-vous à Louis dès huit heures, dans une salle mise à leur disposition par la production. Un synthétiseur ultra-perfectionné en constituait tout le mobilier, avec deux chaises et un tabouret. Pendant la matinée, ils essayèrent en vain de trouver un terrain d’entente puis, en début d’après-midi, faillirent en venir aux mains. Franck se mit à hurler, ivre de rage parce que Louis s’obstinait dans un classicisme de composition dont il ne voulait pas.
— Déstructure, invente ! Libère-toi ! Tu me fais de la série B, là, tu te moques de moi ? trépignait-il, au paroxysme de la fureur. Je veux un truc qui décoiffe, qui scie les nerfs, qui donne envie de se boucher les oreilles !
En fin d’après-midi, quelque chose sortit enfin de leur affrontement, l’ébauche d’une musique agressive que Louis, à bout, venait d’improviser rageusement sur le synthé.
— Eh bien, voilà ! exulta Franck. Quand tu veux, tu sais !
Soudain calmé, il vint se poster derrière Louis.
— Rejoue-le… Oui, c’est bien, c’est grinçant… Et maintenant, tu vas m’orchestrer ce thème à ta manière. Ta manière suave de français, ce sera parfait, comme du piment doux.
Excédé, au-delà de toute fatigue, Louis se retourna pour le toiser avec hargne.
— Et tu veux la partition pour quand ? Demain matin ? Dans une heure ?
— Ne te fâche pas tout le temps. Ici, on travaille, on n’est pas à Paris.
— Oh, Paris, c’est la capitale du bon goût, surtout n’y va jamais, tu te ferais jeter !
— Lou-iss, dit posément Franck en secouant la tête, tu es bourré de talent, je le savais avant de t’engager, seulement tu cours après des bluettes, tu te gâches… Joue-moi ce truc encore une fois.
— Non ! Pour aujourd’hui, ça va bien.
— S’il te plaît.
Louis se rassit sur le tabouret, devant le synthé, et essaya de retrouver son sang-froid. Il regarda le clavier, recommença à contrecœur.
— Génial, marmonna Franck.
Sa main vint se poser avec beaucoup de douceur sur le bras de Louis qui sursauta.
— Ne sois pas idiot ! s’esclaffa Franck, je n’aime que les très jeunes gens, tu ne risques rien !
— Merci mon Dieu.
— Tu blasphèmes, là…
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu cracherais sur la croix pour peu qu’il y ait des paparazzi dans le coin ! Tu soignes ton image, Franck, mais moi cette musique ne va pas arranger la mienne.
— Tu n’en sais rien. Dis, c’est quoi, le cinéma français ? Tu comptes dessus pour te faire connaître à travers la planète ? Quel rêveur tu fais !
Il était neuf heures du soir et Franck s’aperçut qu’il avait faim, qu’ils étaient restés enfermés là depuis le matin sans consommer autre chose que du café et de l’énergie. Il décida d’emmener Louis à L’Orangerie, un des meilleurs restaurants français de La Cienega, rebaptisée « Restaurant Row » tant on y comptait d’établissements à la mode. À peine attablé, il commanda pour eux deux des menus gastronomiques.
— Tu ne mangeras jamais tout ça, fit remarquer Louis, tu ne te nourris que d’alcool. Pourquoi es-tu toujours si excessif ?
— Parce que c’est comme ça que ça marche. À Los Angeles, en tout cas. Toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu t’économises ! Tu attends l’éclair de génie qui va te tomber dessus comme la foudre…
— Non, Franck. Je travaille beaucoup.
— Faux ! Tout à l’heure, on a travaillé pour de bon, tous les deux, et je t’ai sorti les tripes.
— Mais ça ne m’intéresse pas ! C’est ta musique, je la déteste.
— Tu as tort…
— Tu sais ce que j’aimerais vraiment ? Écrire un opéra !
— Tu es cinglé.
Les yeux très pâles de Franck s’attardèrent sur Louis avec indulgence.
— Complètement cinglé…, répéta-t-il. Et beaucoup trop conventionnel. D’ailleurs, on n’a pas encore réussi à te débaucher, Billy et moi, c’est très mauvais signe. Tu ne t’amuses donc jamais ? Ou bien tu es amoureux, c’est ça ?
— Gagné.
— Alors tu passes tes nuits au téléphone ? Veinard… C’est une femme, bien sûr ? Comment est-elle ?
— Blonde.
— Une vraie blonde ?
— Authentique.
Franck hocha la tête, ébaucha un sourire, puis il regarda son assiette vide. Louis l’intriguait, l’amusait, il commençait même à ressentir une certaine estime pour lui.
— On a trop mangé, je t’emmène boire un verre, décida-t-il.
— Je préférerais aller me coucher, mais si tu y tiens… Pour une fois, c’est moi qui t’invite.
— D’accord. Je vais te faire découvrir un endroit que j’aime bien à cette heure-ci, un peu glauque, mais on y fait des rencontres…
Dix minutes plus tard, ils entraient dans un bar sombre, bruyant et enfumé, où se pressait une foule compacte exclusivement composée d’hommes. Ils se frayèrent un chemin jusqu’au comptoir, réussirent à dénicher une petite place, et Franck commanda des cocktails de couleur indéfinissable, servis dans d’énormes chopes. Résigné, Louis en but une gorgée qui lui arracha une grimace.
— Tu ne feras pas de moi un alcoolique malgré tous tes efforts ! dit-il à Franck.
— Mais non, petit Français, je veux juste que tu te décoinces un peu ! Après deux ou trois tournées, tu vas planer.
Les gens parlaient très fort autour d’eux, en se bousculant. Il y avait quelques éphèbes outrageusement maquillés, des couples enlacés, de superbes jeunes gens qui exhibaient leur musculature avec des rires hystériques et une lourde odeur de cannabis qui prenait à la gorge.
Quelqu’un heurta l’épaule de Louis à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il se retourne et découvre, debout à côté de lui, un géant noir qui lui souriait d’un air ravi. Le type devait mesurer deux mètres, il n’avait pas plus de vingt-cinq ans et, par-dessus la tête de Louis, il s’adressa à Franck qu’il semblait connaître.
— Ton copain, demanda-t-il, qui est-ce ?
— Un étranger. Il s’appelle Louis.
Le sourire du Noir s’accentua, découvrant de jolies dents.
— Je peux t’offrir quelque chose, Louis ? proposa-t-il.
— Joe est un très bon joueur de basket, déclara Franck en reposant sa chope vide sur le comptoir.
Son regard pâle semblait contenir un avertissement ironique et Louis prit conscience du danger.
— Non merci, répondit-il à Joe.
Sans prendre en compte le refus, l’athlète adressa un signe impérieux au barman qui renouvela prestement les consommations.
— Il t’a dit non, fit remarquer Franck.
Louis sentit Joe qui s’appuyait davantage contre lui, le prenait familièrement par le cou.
— D’où viens-tu, Louis ? interrogea-t-il en lui soufflant sur les cheveux.
Le type était maintenant collé à lui, l’immobilisant sans effort.
— De très loin, et pas pour me faire emmerder par le premier venu, répliqua Louis dans un américain impeccable.
L’atmosphère se tendit de façon perceptible, tout le long du comptoir où les conversations s’arrêtèrent. Louis descendit de son tabouret, fit un pas en arrière pour obliger l’autre à le lâcher. Franck n’avait pas l’air décidé à intervenir, pourtant c’était le moment, avant que la situation ne devienne carrément explosive. Joe le regardait d’en haut, baraqué, impressionnant, sûr de lui, avec une expression qui n’avait plus rien d’aimable. Dans ce genre d’endroit, il ne devait connaître que des succès, et les hommes de quarante ans étaient sans doute son gibier de prédilection. Les clients les plus proches d’eux suivaient l’incident avec intérêt. Franck en profita pour se mettre debout à son tour, après avoir déposé quelques billets près de son verre.
— On va s’en aller, Joe, annonça-t-il posément. Laisse-le.
— J’ai jamais forcé personne, mec, répliqua l’autre d’une voix sifflante. Vous pouvez partir.
Toute son attitude exprimait le contraire, il ne demandait pas mieux que de se lancer dans une bagarre. Franck s’avança d’un pas nonchalant, prit Louis par le coude et se dirigea vers la sortie, se frayant sans hâte un chemin à travers la foule. Mais, dès qu’ils se retrouvèrent dehors, il changea d’attitude et fila vers sa voiture qui était garée à proximité.
— Ne traînons pas là ! lança-t-il à Louis. Ah, tu es vraiment innocent, toi ! Tu n’as pas remarqué que c’était un bar un peu spécial ?
Au moment où ils claquaient les portières, ils aperçurent Joe qui sortait à son tour, flanqué de deux copains aussi grands que lui. Franck démarra aussitôt en maugréant :
— J’aurais dû te laisser passer une heure avec eux, ça t’aurait fait le caractère, et peut-être même que ça aurait changé ta vie !
Plantés sur le trottoir, frustrés, Joe et ses acolytes les regardèrent s’éloigner.
— Quel endroit délicieux, ironisa Louis, c’est très convivial… Vous êtes vraiment des sauvages !
— Et pourquoi donc ? Tu as entendu ce que tu lui as répondu ? Et sur quel ton ! Tu ne maîtrises pas la langue ou tu fais de la provocation ? Tu ne sais pas dire non poliment ? Pourquoi tu ne l’as pas traité de sale nègre, tant que tu y étais ?
— S’il avait été suédois, ça n’aurait rien changé ! Tu n’avais qu’à me donner le mode d’emploi avant de m’emmener là-dedans.
— La drague et la castagne, avec deux lignes de coke, c’est ça les bonnes soirées, tu n’y connais rien.
— Il vous manque vingt siècles de civilisation !
— Je te ramène à ton hôtel, soupira Franck, on ne peut pas s’amuser avec toi. D’ailleurs, tu me dois toujours un verre, à cause de tes conneries, c’est moi qui ai payé. On ira dans un truc chic et cher où personne ne nous adressera la parole !
Mais il le disait gentiment, avec un drôle de sourire, et il n’ajouta rien jusqu’au moment où il freina devant le Marmont.
— Okay, Louis, soupira-t-il en hochant la tête d’un air entendu, appelle ta blonde et dors bien… Pour quel jour je réserve le studio d’enregistrement ?
Louis le dévisagea, incrédule.
— Tu penses toujours à ton film, hein ? Eh bien, moi pas ! Il est trois heures du matin, et je te signale qu’on est dimanche…
Il claqua la portière puis donna une petite tape amicale sur le toit de la voiture avant de gagner le hall de l’hôtel. Une fois dans sa chambre, il alla droit au téléphone et composa le numéro de France. Il le connaissait par cœur, même s’il ne l’avait pas utilisé depuis son arrivée à Los Angeles. Ses seuls appels avaient été pour Frédéric puisque, délibérément, il avait reculé le moment de parler à France. Là, il en avait besoin. Lorsqu’elle répondit, il se sentit stupide et ne sut que bafouiller :
— Bonjour, c’est moi.
Il y eut un bref silence puis elle répéta :
— C’est toi ? Comment vas-tu, Louis ?
Enfin quelqu’un qui prononçait correctement son prénom !
— Mal, dit-il en souriant malgré lui. Je n’ai qu’une idée, rentrer.
Nouveau silence, un peu plus long, jusqu’à ce qu’elle déclare :
— Je me demandais ce que tu devenais.
— Ici, les gens sont fous, ils travaillent seize heures par jour, et le reste du temps, ils t’obligent à boire.
Il entendit son rire sans joie, juste poli. Elle ne lui facilitait pas la tâche, c’était normal. Peut-être avait-elle attendu un peu trop longtemps ce coup de téléphone or, il aurait dû s’en souvenir, elle se vexait facilement.
— J’ai beaucoup pensé à toi, avoua-t-il. C’était difficile pour moi de faire le point sur nous deux. Et là, tu es tellement loin que ça ne va pas être tout simple non plus de t’expliquer que…
Il dut s’interrompre pour reprendre son souffle. Des déclarations d’amour, il n’en avait pas fait depuis Marianne. Très tendu, il poursuivit :
— Je suis amoureux de toi, France.
— Ah bon ? Quelle heure est-il, à Los Angeles ? demanda-t-elle froidement. C’est le blues de l’aube ? Tu viens de rentrer ?
— Oui, je viens de rentrer, j’ai bu de façon raisonnable, et je ne suis pas triste. En revanche, je suis inquiet, ta façon de répondre me panique ! Est-ce que tu es toute seule chez toi ?
— Romain est dans sa chambre.
— Donc personne ne te dérange ? Tu peux parler ?
— Bien sûr.
— Parfait. Alors écoute-moi d’abord, et après tu diras ce que tu veux, d’accord ? Voilà, je ne t’ai pas appelée parce que ça me rend fou d’être cloué ici, et qu’au moindre mot gentil j’aurais été tenté de prendre le premier vol de retour. Je ne sais pas ce que tu penses, ni ce que tu ressens, tu ne montres rien. Mais je ne méritais quand même pas que tu partes en pleine nuit ! Jusqu’ici, tu m’as traité sans la moindre tendresse, comme un type avec qui tu passes juste de bons moments, et ciao, à la prochaine. Les femmes libres, c’est merveilleux, sauf que ça fout une trouille pas possible aux hommes. Depuis le premier jour, j’ai l’impression que tu ne veux pas y mettre de sentiment, c’est ton droit, seulement moi, je me sens très con de t’aimer si tu trouves ça démodé.
Elle n’avait même pas cherché à protester, restant muette jusqu’au bout. Il attendit encore quelques instants avant de murmurer :
— Tu es toujours là ?
— Louis…
— Vas-y, réponds quelque chose ! Tu ne risques rien, je suis à des milliers de kilomètres.
— Si tu m’avais dit ça plus tôt…
— Pourquoi, c’est trop tard ?
— Oh, non ! Mais tu te trompes complètement.
— Qu’en sais-tu ? Tu n’es pas dans ma tête.
— C’est sur moi que tu te trompes ! Je n’y mets pas de sentiment ? Où vas-tu chercher des trucs pareils ? Tu peux bien être à l’autre bout de la planète, rien que ta voix, ça me fait fondre. Tu me manques tellement, si tu savais !
— C’est vrai ?
Du coup, il fut obligé de s’asseoir sur le bord du lit. Il ne s’était pas rendu compte qu’il était resté debout jusque-là.
— Tu accepterais de vivre avec moi, France ?
La phrase était venue naturellement et il ne regretta pas de l’avoir prononcée, même si c’était idiot.
— J’en rêverais, mon amour, chuchota-t-elle d’une voix qui s’était mise à trembler.
— Tu utilises le conditionnel ?
— Comment veux-tu que…
Beaucoup plus lucide que lui, et moins égoïste, elle devait penser à Frédéric et à Romain. Sans insister, il enchaîna :
— J’en ai encore pour une semaine ici, ce sera un calvaire !
— Mais tu dois le faire.
— Je sais. À quel moment veux-tu que je te rappelle ?
— Tous les moments, n’importe lequel.
— À tout à l’heure, alors. Je t’aime.
Il raccrocha le premier et s’aperçut que ses doigts avaient laissé des marques de transpiration sur le téléphone tant il l’avait serré. La seule chose qu’il pouvait faire, maintenant, c’était donner à Franck James la musique qu’il attendait. En y mettant l’élan de passion qui était en train de le galvaniser. Et si l’Américain croyait toujours que les Français travaillaient en dilettantes, il allait avoir une sacrée surprise.
OceanofPDF.com