L'Homme De Leur Vie

Françoise Bourdin · Chapitre 9 sur 14

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L'Homme De Leur Vie

Chapitre 9

 

 

Les premiers jours du mois de juin furent marqués par une chaleur précoce, accablante. Dans les jardins du Luxembourg, Grégoire endormait ses rhumatismes au soleil en regardant passer les jeunes mamans, les filles au pair, les étudiantes. Le spectacle de toutes ces jupes courtes ou ces robes légères finit par lui donner l’envie de s’offrir une récréation et, sans le moindre scrupule, il se rendit deux fois de suite chez Monique. Il y avait ses habitudes, y était bien accueilli, et rien n’était sordide dans cette relation épisodique qu’il entretenait en secret depuis des années. Sa famille n’avait pas à connaître les détails de sa vie privée, estimait-il en toute bonne foi. Puisque Alix, Louis et Laura ne s’étaient pas demandé comment il avait pu supporter son veuvage durant tout ce temps, c’est que le sujet ne les intéressait pas. Ou qu’ils étaient trop prudes pour l’aborder avec leur père. À moins que, plus simplement, ils ne l’imaginent comme un vieillard. Or Grégoire avait des envies, voire des besoins, et l’âge n’y changeait pas grand-chose. Avec Monique, c’était tout simple.

Lors de sa dernière visite chez elle, tandis qu’il se rhabillait en prenant son temps, elle avait allumé la radio et il avait eu la surprise d’entendre une musique de Louis. Il l’avait reconnue sans peine, Alix lui ayant offert le disque dont elle était si fière, comme si c’était elle le compositeur. Quand il avait dit à Monique, désignant le transistor, qu’il s’agissait de son fils, elle s’était mise à rire. Il avait dû se fâcher pour qu’elle accepte de le croire, ensuite elle avait déclaré, avec une note de respect dans la voix, qu’il s’agissait d’un tube.

« Est-ce que Louis sera heureux d’avoir écrit un tube ? » s’était-il demandé sur le chemin du retour, amusé à l’idée que le succès pourrait bien faire rager cet incorrigible romantique. Depuis qu’elle avait pris sa carrière en main, Alix n’arrêtait pas de le contrarier, à tort ou à raison. Au moins elle l’enrichissait, c’était déjà bien. Sans elle, à quoi aurait servi le talent de Louis, sinon à empiler d’inutiles partitions sur le Steinway ? En revanche, elle manquait singulièrement de jugeote dès qu’il était question des femmes qui approchaient son frère. Ignorer France ne suffirait pas à la faire disparaître. Heureusement ! Grégoire avait toujours su qu’un jour ou l’autre Louis tomberait amoureux. Il était bien placé pour mesurer les ravages de la solitude, lui qui en connaissait par cœur la tristesse et la frustration. Pendant huit ans, Louis avait supporté sans broncher son rôle de père célibataire, ajouté à ses angoisses de créateur ses responsabilités, et il s’était contenté d’aventures éphémères. Il avait beaucoup donné sans rien chercher en échange, pourquoi s’étonner qu’aujourd’hui il soit en train de succomber ? D’autant plus que cette France Capelan avait exactement tout ce qu’il fallait pour le faire craquer. Aucune ressemblance avec Marianne : beaucoup d’énergie, de la volonté, mais surtout quelque chose de très sensuel que Grégoire avait discerné au premier coup d’œil. Une femme fatale sous une apparence sage, Louis ne pouvait que tomber sous le charme et, plus les jours passeraient, plus il s’attacherait à elle. Alix était stupide d’espérer le contraire. Déjà lorsqu’il était petit, Louis avait un terrible besoin d’aimer comme d’être aimé, d’éprouver et de provoquer des passions, d’avoir peur et d’être rassuré, mélange de force et de fragilité, garçon trop sensible qui cherchait toujours le point de rupture.

Le soleil et la marche avaient fatigué Grégoire, sans compter l’intermède Monique, et il fut soulagé d’arriver devant la porte de son immeuble. Sous le porche, une fraîcheur relative lui permit de souffler. Négligeant son exercice quotidien, il décida de prendre l’ascenseur, qu’il attendit sans impatience. En principe, il profiterait encore d’un peu de tranquillité avant le retour de Laura et des filles, vers six heures. Il aurait même le temps de savourer un thé glacé.

Parvenu au deuxième étage, il eut la surprise de découvrir Frédéric, assis en tailleur à même le paillasson, le menton dans les mains et l’air sinistre.

— C’est moi que tu espérais ? demanda-t-il avec un sourire inquiet.

— Oui, grand-père. Toi ou Laura.

— Tu as des ennuis, mon garçon ?

— Si on veut…

Le jeune homme s’était relevé et Grégoire le trouva très grand. Ou alors c’était lui qui se tassait avec l’âge.

— Eh bien, entrons, tu vas me raconter tes problèmes, ça ne regarde pas nos voisins de palier !

Il précéda son petit-fils à l’intérieur de l’appartement dont les volets étaient à demi fermés, en raison de la chaleur. Une fois dans le salon, il se laissa tomber sur l’un des fauteuils de velours et attendit tranquillement que Frédéric choisisse un siège.

— Ton père sait que tu es là ?

— Non, marmonna l’adolescent qui s’installa tout au bord d’une causeuse.

— Explique-moi ça. Vous vous êtes engueulés ?

— Pas vraiment.

Il paraissait si mal à l’aise que Grégoire décida de ne pas le bousculer. Il ouvrit un peu le col de sa chemise, étendit ses jambes, soupira et patienta jusqu’à ce que son petit-fils murmure :

— Je me suis tiré du lycée à deux heures, pour prendre un train.

— Oui, tu n’es pas venu à pied…

— Ce matin, papa m’a annoncé que France dînerait à la maison avec Romain.

— Et puis ?

— Pour moi, c’est simple, je ne veux pas les voir !

— Ni lui, ni elle ?

— Si ça commence comme ça, grand-père, ce sera tous les soirs. Je sais ce que papa a dans la tête, un de ces jours il va m’apprendre que les Capelan emménagent à la maison !

— Tu exagères, là.

— Mais non ! Quand on se retrouve à table, tous les deux, il est distrait, il est pressé… Il n’a qu’une hâte, être avec elle ! Oh, il fait des efforts pour essayer de m’en parler, sans insister, l’air innocent, et il s’imagine que je ne le vois pas venir…

L’amertume éclatait dans toutes ses phrases et Grégoire se garda bien de l’interrompre.

— Bon sang, je m’en fous, de ses maîtresses, ce que je ne peux pas supporter, c’est qu’il veuille changer notre vie du jour au lendemain !

Toujours silencieux, Grégoire fixait les motifs du tapis persan, et Frédéric reprit :

— Je sais, je suis égoïste, mais c’est mon père, ma maison, je ne partagerai pas avec ce petit mec à la con ! Pourquoi papa ne s’est pas dégotté une femme célibataire, hein ?

— Stop ! dit soudain Grégoire en levant la main. Avant que tu continues, je dois te dire quelque chose, j’espère que ça ne te fera pas de peine…

Interloqué, l’adolescent leva les yeux vers lui, le dévisagea avec curiosité.

— Quoi donc ?

— Tu es mon petit-fils, l’aîné de mes petits-enfants, tu as toujours été mon chouchou. Il faut que ce soit bien clair entre nous, quoi que tu fasses, je t’adore. Même si tu tuais quelqu’un, je soutiendrais aux gendarmes qu’à l’heure du crime on jouait à la pelote basque tous les deux… Seulement, il y a quelqu’un que j’aime encore plus que toi : mon fils. Ce lien-là est plus fort que tout, c’est d’ailleurs exactement ce que Louis ressent pour toi. Je pensais justement à lui tout à l’heure, en revenant de chez… de… des jardins du Luxembourg, et je me réjouissais à l’idée qu’il puisse peut-être refaire sa vie un jour. Je ne voudrais pas qu’il rate cette occasion. Moi, je n’ai pas eu de chance, je n’ai rencontré personne pour remplacer ta grand-mère.

Frédéric quitta son siège et se mit à marcher de long en large, très nerveux, sans savoir qu’à cet instant il ressemblait à son père trait pour trait.

— Pourquoi « refaire » sa vie ? demanda-t-il d’une voix saccadée. Bien sûr qu’il a le droit de se toquer de n’importe qui ! Elle ou une autre, ça m’est égal, seulement ce n’est pas une raison pour vouloir réunir tout le monde sous le même toit. C’est au-dessus de mes forces. Si l’autre doit débarquer avec sa guitare, je préfère me tirer. Je peux habiter avec toi ?

— Naturellement. Sauf que tu n’en es pas là, tu as piqué ta crise trop tôt. Je suis certain que ton père ne t’a posé aucun ultimatum. Mon Dieu, tu ne te rends pas compte, il doit en être malade, pour toi et pour lui.

— Toi aussi, tu vas t’y mettre ? J’en ai assez d’entendre qu’il s’est sacrifié, que c’est un père modèle, que…

— Et ce n’est pas le cas ? interrogea sèchement Grégoire.

Il y eut un silence significatif, qui se prolongea jusqu’à ce que Grégoire consulte ostensiblement sa montre.

— À quelle heure devais-tu rentrer chez toi ?

— Vers cinq heures et demie.

— Est-ce qu’il commence à s’inquiéter, en ce moment ?

— Non, pas encore.

— Appelle-le. Dis-lui que tu es avec moi et, si jamais il t’embête, passe-le-moi.

Frédéric regarda le téléphone, sur la table basse, puis son grand-père qui lui souriait en ajoutant :

— Après, nous pourrons continuer à bavarder Tes cousines ne vont pas tarder à débouler. Tu dors ici, bien sûr ? Alors, débarrasse-toi de ce coup de fil…

Partagé entre sa colère toujours vive et les remords qui commençaient pourtant à l’accabler, l’adolescent hésita un peu avant de se décider à composer le numéro. Louis décrocha à la première sonnerie.

— C’est moi, papa…, commença Frédéric en déglutissant.

— Où es-tu ?

La question, posée d’une voix froide, annonçait l’orage.

— Une certaine Élise a pris de tes nouvelles, tout à l’heure. Elle pensait que tu étais malade puisque tu n’étais pas au lycée cet après-midi.

Frédéric en resta muet. Élise ? Elle se souciait de lui à ce point-là ? C’était merveilleux, même si, forcément, son père s’était fait un sang d’encre.

— Je suis désolé, se força-t-il à dire.

— Pas tant que moi ! Alors, où es-tu ?

— Chez grand-père et Laura.

— Et tu as une bonne raison pour ça ?

— Je… j’ai besoin d’air, papa.

Conscient de sa maladresse, il tenta aussitôt de se rattraper.

— Tu comprends, tout ça m’emmerde, ça m’inquiète, je…

— « Ça », c’est moi ? Je t’ai fait quelque chose, Frédéric ?

Ni « Fred », ni « mon grand », « Frédéric », en détachant bien les trois syllabes.

— Vous serez beaucoup mieux sans moi, ce soir ! explosa l’adolescent. Vous parlerez musique entre connaisseurs, tu pourras même lui donner un cours particulier !

— Je ne veux pas entendre un mot de plus, tu n’es pas en train de parler à un de tes copains. Quant à ta façon de fuir les problèmes, c’est lamentable, je n’aurais pas cru ça de toi. Et ton accès de jalousie est parfaitement déplacé. Romain n’est pas mon fils, il n’est rien pour moi. Ta petite fugue n’a pas de raison d’être. Tu veux me faire payer quoi, au juste ?

— Ne crie pas…, murmura Frédéric.

— Je ne crie pas ! hurla Louis.

D’un geste autoritaire, Grégoire désigna le téléphone.

— Donne.

Comme son petit-fils restait figé, pâle et sans réaction, il lui prit le combiné des doigts.

— Bonjour, Louis ! lança-t-il gaiement. Allez, calme-toi, tout ça n’est pas grave.

— Tu trouves ? Ce qui lui manque, à ce gosse, ce sont toutes les paires de claques que j’aurais dû lui donner. Mais il n’est pas trop tard pour bien faire !

— Je ne me suis jamais demandé combien il t’en manquait, à toi, ce n’est pas comme ça que je t’ai élevé. Et crois-moi, avant que tu lèves la main sur lui…

Le ton de Grégoire, tranquille mais ferme, contraignit Louis à se taire un instant.

— Qu’est-ce que je dois faire, à ton avis ? finit-il par demander, agressif.

— Rien du tout. Ce que tu avais prévu, ni plus ni moins. Fred va rester quelques jours avec nous.

— Papa ! Tu plaisantes ? Il passe son bac français dans une semaine !

— Et alors ? Je l’aiderai à réviser. D’ailleurs, il aura peut-être changé d’idée dès demain. Pour aujourd’hui, je trouve que ça suffit, vous deux. Tu es rassuré et…

— Comme tu veux ! ragea Louis qui raccrocha sans le laisser finir.

— Voilà, dit Grégoire à Frédéric, maintenant c’est contre moi qu’il est en colère. Ça vaut mieux pour toi, il le prend très mal.

L’adolescent se détendit brusquement, risqua un sourire.

— Tu te rends compte qu’elle s’est fait du souci ?

— Qui ça ?

— Élise !

— C’est qui, Élise ?

— Je ne savais même pas qu’elle avait mon numéro… Je vais la rappeler. Il y a un Minitel quelque part ?

Stupéfait, son grand-père le dévisagea, sourcils froncés. Que son père soit inquiet était beaucoup moins important, a priori, que la sollicitude de cette Élise.

— Ah, jeunesse…, soupira-t-il en secouant la tête.

France quitta le bureau du proviseur les joues en feu. Elle s’était fait rappeler à l’ordre vertement et n’avait même pas pu se défendre. Mais comment expliquer le chahut qui commençait à régner dans ses cours avec la classe de première L2 ? Assis au dernier rang, Frédéric multipliait les insolences, provoquait des tempêtes de rire parmi les élèves, posait délibérément des questions ineptes. Il la narguait, sachant qu’elle n’était pas en position de réagir normalement contre lui, et se vengeait sur elle de ce qu’il n’osait pas reprocher à son père.

Pour comble de malheur, elle occupait une salle mitoyenne à celle d’Antoine, chaque jeudi matin, et à deux reprises il était venu voir ce qui se passait chez elle, sous prétexte qu’il ne pouvait pas travailler dans un bruit pareil.

Jusqu’ici, France n’avait jamais eu à affronter de pagaille. Elle savait remettre les jeunes gens à leur place quand il le fallait, et même les fortes têtes ne lui faisaient pas peur. Pourtant, dans cette circonstance précise, elle se trouvait démunie. Quoi qu’elle puisse dire, ça ne ferait qu’ajouter à la rancœur de Frédéric. Et si elle prenait des mesures extrêmes, jusqu’où était-il capable d’aller ? Il suffisait de trois fois rien, du plus petit incident, pour qu’une classe devienne odieuse, emmenée par la demi-douzaine d’inévitables cancres n’ayant rien à perdre. Frédéric leur offrait une occasion en or, ils en profitaient au maximum.

Marchant à grandes enjambées, elle essayait de se calmer. Qui avait alerté le proviseur ? Antoine lui-même ? Il en était capable, il lui en voulait toujours et mourait d’envie de lui donner une leçon.

Sur le parking, elle aperçut Romain qui l’attendait à côté de sa voiture et elle se souvint du dîner prévu à Notre-Dame-de-la-Mer. Louis avait pensé qu’un soir de semaine, sans le reste de la famille Neuville, les choses pourraient mieux se passer entre les deux adolescents. Entre eux, peut-être, mais pour sa part comment devrait-elle se comporter avec Frédéric ? Ne parler de rien ? Aborder la question devant son père ? Tout ça ne pouvait que jeter de l’huile sur le feu.

— Tu en fais une tête…, constata Romain quand elle arriva à sa hauteur.

Il se pencha pour l’embrasser puis ramassa le sac qu’il avait posé à ses pieds.

— Quelque chose ne va pas ? insista-t-il.

— Rien de grave, répondit-elle en ouvrant sa portière.

Une fois installée au volant, elle tourna le rétroviseur vers elle, s’examina d’un œil critique. Peut-être ferait-elle mieux de passer à l’appartement pour se remaquiller mais, d’un autre côté, profiter de la fin de journée sur la terrasse de Louis, un verre de champagne à la main, était beaucoup plus tentant. Il lui avait demandé d’arriver tôt, il devait avoir besoin d’aide pour préparer le repas et elle ne voulait pas le décevoir.

— Papa m’a dit que tu avais des problèmes avec une de tes classes ? demanda Romain gentiment.

— Il t’a dit ça ?

C’était le comble, elle sentit toute sa fureur revenir.

— Tes élèves te bordélisent ? Pourtant tu ne te laisses pas faire, d’habitude…

— C’est la fin de l’année, ils sont à cran. Et moi aussi !

— Maman ? Que se passe-t-il ?

Il avait posé sa main sur son bras, comme s’il voulait l’empêcher de démarrer tant qu’elle ne se serait pas confiée. Qu’est-ce qu’Antoine avait encore ajouté ? Que la fréquentation de Louis était la pire des choses pour elle ?

— N’invente pas un mensonge diplomatique, déclara Romain avec une certaine brusquerie. Richard m’a raconté. C’est Frédéric, hein ?

Bien sûr, il avait voulu savoir. Il adorait sa mère, se faisait un devoir de la protéger depuis qu’ils vivaient seuls tous les deux, et il s’était renseigné. À bout de nerfs, elle se laissa aller contre l’appuie-tête et sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle était fatiguée par les nuits sans sommeil, les quelques heures qu’ils parvenaient à voler, Louis et elle, toutes les questions sans réponse qui l’accablaient.

— Tu veux que je lui parle, à ce petit con ? proposa-t-il. Je peux très bien le prendre à part, ce soir, et lui remonter les bretelles un bon coup.

— Non, ne fais pas ça. Surtout pas.

Reprenant instantanément le contrôle d’elle-même, elle sourit à Romain et mit le moteur en route.

— On va essayer de passer une soirée tranquille, d’accord ? D’abord je voudrais être certaine que, de ton côté, la situation est supportable.

— Tu parles de Louis ? Je n’ai rien contre.

— Mais rien pour ?

— Oh, si ! Forcément…

Il y avait une nuance de regret dans sa voix. Trouver Louis sympathique, c’était trahir Antoine, elle le comprenait.

— J’ai beaucoup d’admiration pour lui, mais c’était avant même que tu le rencontres. En plus, il est gentil, ça se voit. Et je comprends qu’il t’ait tapé dans l’œil, c’est un beau mec, il va bien avec toi. C’est en train de devenir sérieux entre vous ?

Au lieu de lui répondre, elle préféra demander :

— Est-ce que ça t’ennuierait ?

— Non, maman. Mignonne comme tu es, ce serait dommage que tu restes seule. Et les trucs de passage, à ton âge, c’est plutôt glauque.

— Glauque ? s’indigna-t-elle. Qu’est-ce que c’est que ce machisme, Romain ?

— Pardon. Mais tu es ma mère, je préfère voir un seul homme à tes pieds, avec des fleurs, plutôt qu’un défilé.

Elle eut envie de rire mais parvint heureusement à se retenir tandis qu’il poursuivait, très sérieux :

— J’imagine que vous faites des projets d’avenir ?

À cette question-là, elle n’avait pas de réponse, pour l’instant. L’attitude de Frédéric ne leur facilitait pas les choses.

— Tu voudrais vivre là-bas ? insista Romain.

— Eh bien…

— Il te l’a proposé ou pas ?

— Oui. Mais vraiment, c’est hors de question.

— T’as pas envie ? C’est super, chez lui !

Là, il tâtait le terrain, elle le connaissait trop pour tomber dans le piège.

— Tu t’y vois, toi ?

— Non. Comme dit le proverbe, un petit chez-soi vaut mieux qu’un grand chez les autres. Et Frédéric, je finirais par le décalquer contre un mur.

C’était sans appel. Pourtant il ajouta, avec beaucoup de tendresse :

— Seulement c’est pas moi qui décide, m’man.

Si c’est ton bonheur, je ne vais pas me mettre en travers.

Elle donna un brusque coup de frein, se rangea sur le bas-côté. Ils n’étaient plus qu’à un kilomètre de chez Louis et elle voulait avoir le temps de finir cette conversation cruciale.

— Tu n’es pas en train de m’expliquer que, dans ce cas, tu irais chez ton père ?

La phrase, qui était partie toute seule, pouvait être mal interprétée et elle se hâta de la corriger.

— À moins que tu le désires, bien sûr. Je ne suis pas une mère abusive, je ne te garderai pas contre ton gré ! Mais je sais que tu ne t’entends pas très bien avec Antoine… que vous ne partagez pas les mêmes idées… que vous finiriez par vous bouffer le nez et…

— Te fatigue pas, maman, je suis d’accord là-dessus. Je préfère vivre avec toi, seulement je ne veux pas être un poids.

— Toi ? Tu plaisantes, j’espère ?

Elle le prit par le cou, l’obligea à s’incliner vers elle et l’embrassa sur la joue.

— Tu es ce que j’ai de plus précieux, Romain. Compris ?

Quand elle le lâcha, il se sentit tout bête, attendri comme un petit garçon.

— On y va ? bougonna-t-il.

Deux minutes plus tard, ils entraient chez Louis, dont le portail était grand ouvert. En descendant de voiture, ils le virent sortir de la maison, un plateau à la main, et il vint les accueillir avec un sourire un peu crispé.

— J’ai installé les meubles de jardin sous les arbres, il fait encore trop chaud sur la terrasse.

Le regard qu’il posait sur France trahissait un certain désarroi.

— Tu as besoin d’un coup de main pour préparer le dîner ? demanda-t-elle gaiement.

— Non, non… Je crois que ça ira, si vous n’êtes pas trop exigeants. D’ailleurs, on a le temps d’y penser, allons boire quelque chose d’abord.

Il confia le plateau à Romain et mit son bras autour des épaules de France.

— Champagne, ça te va ? Et vous, Romain ?

— Vous pouvez me tutoyer, suggéra le jeune homme.

Ils s’installèrent autour de la vieille table de fer forgé, à l’abri des marronniers. La nervosité de Louis intriguait France. Elle le regarda allumer une cigarette, inspirer une profonde bouffée, croiser et décroiser les jambes. Finalement, il s’adressa à Romain.

— Est-ce que vous… tu veux bien aller chercher des biscuits apéritif ? Choisis ce que tu aimes, j’en ai laissé plein sur la table de la cuisine. Tu vois où c’est ?

Romain acquiesça en silence et fila vers la maison.

— Il s’est passé quelque chose ? interrogea France qui fixait toujours Louis.

— Rien de terrible mais, pour la tentative de conciliation, c’est raté, Fred n’est pas là. Il a séché les cours cet après-midi et il est allé rejoindre son grand-père à Paris. Je suis complètement… désemparé par tout ça. Excuse-moi.

Il ne disait pas le souci qu’il avait pu se faire après le coup de téléphone d’Élise, ni la fureur provoquée par Grégoire, ni la profonde tristesse qu’il ressentait depuis, cependant elle devina son malaise.

— Je suis désolée, murmura-t-elle.

D’un bond, il quitta son siège et vint s’agenouiller près d’elle.

— Tu n’y es pour rien, moi non plus, ça passera, déclara-t-il très vite.

Son mouvement d’abandon, alors, appuyant sa tête contre elle, les yeux fermés, l’émut profondément. Du bout des doigts, elle caressa ses cheveux très courts, brillants et soyeux, puis sa nuque.

— Voilà de quoi grignoter, prévint-elle.

Il se redressa au moment où Romain arrivait et réussit à prendre un air enjoué.

— Vous faites un sacré tabac avec Pacific, lui dit le jeune homme. On l’entend partout, c’est vraiment le truc à la mode.

— Je suis le premier surpris, répondit Louis qui préféra éluder le sujet avec un geste vague.

L’idée de ce succès le dépassait, ne lui procurait aucun plaisir réel et il se sentait très injuste.

— Si ça t’amuse d’assister à un enregistrement, un jour, ou même d’y participer…

Romain resta saisi par l’énormité de la proposition que Louis regrettait déjà. Si Frédéric l’apprenait, il risquait d’en faire un malheur. Romain dans un studio avec son père, Romain clamant partout sa chance : de quoi alimenter leur antagonisme pour des mois. Comment les choses avaient-elles pu devenir aussi compliquées ?

Louis servit le champagne et tendit une coupe à France. Un petit vent tiède s’était levé, faisant onduler l’herbe trop haute autour d’eux. Il faudrait penser à tondre la pelouse, mais en général c’était Frédéric qui s’en chargeait, ravi d’utiliser le petit tracteur.

France but quelques gorgées, leva les yeux vers Louis qui était resté debout à côté d’elle. Devant Romain, il ne savait pas quelle attitude prendre ni ce qu’il pouvait se permettre. En tout cas pas de la serrer dans ses bras pour l’embrasser, comme il en mourait d’envie.

— Je reviens, murmura-t-elle soudain.

Déjà debout, elle posa sa coupe sur la table et se dirigea vers l’une des portes-fenêtres. Louis la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle ait disparu dans la maison, ensuite il se tourna vers Romain qui l’observait.

— Excuse-moi, je t’ai oublié…

Il remplit deux coupes, en prit une et offrit l’autre au jeune homme.

— À ton avenir, dit-il en vidant la sienne d’un trait.

Les bulles le firent tousser puis rire. Un peu détendu, il alla s’asseoir en face de Romain.

— Je suis éperdument amoureux de ta mère, ça ne s’arrange pas. Entre Frédéric et toi, c’est vraiment la guerre ?

Sa façon de parler était si directe que Romain répondit sur le même ton.

— Oui, j’en ai peur.

— À cause d’une fille ?

— Pas uniquement.

— Quoi d’autre ?

— Demandez-le-lui. Il n’est pas là, ce soir ?

— Non. De toute façon, il ne me le dirait pas. Toi, tu peux.

— Mais je ne veux pas.

Le sourire spontané de Louis surprit Romain qui avait eu peur d’être trop sec.

— Très bien. Et dormir là, tu veux ? Il y a des chambres d’ami partout.

C’était une demande assez abrupte, pourtant Romain fut heureux d’être traité en adulte, presque en complice. De toute façon, il en avait assez d’entendre sa mère partir en pleine nuit pour revenir à l’aube. Il accepta d’un petit hochement de tête et Louis murmura :

— Merci.

Il était soulagé à l’idée que France ne s’en irait pas après le dîner, ainsi ils auraient enfin le temps de se regarder, se parler, s’aimer. Romain ne se comportait pas en fils jaloux, en enfant gâté, il semblait très mûr pour son âge, bien dans sa peau. Et cette constatation ramenait Louis à son propre fils, avec un sentiment de culpabilité lancinant. Chaque élan de Louis vers Romain serait ressenti comme un affront par Frédéric, chaque intrusion de France comme une menace. Impossible d’ignorer sa voix pitoyable, au téléphone, quand il avait prétendu avoir « besoin d’air ». L’expression était tellement désagréable que Louis ne voulait plus y penser.

— On va mettre le couvert, décida-t-il en se levant. Tu m’aides ?

Ces gestes-là, depuis longtemps, c’était avec son petit garçon qu’il avait l’habitude de les faire. Couverts jetés à la va-vite, surgelés dans le four, cassettes vidéo, leur vie quotidienne. De nouveau très nerveux, Louis s’obligea à sourire et précéda Romain vers la cuisine.

Un peu avant six heures, le lendemain matin, les oiseaux commencèrent à se déchaîner dans les arbres du parc. Un vrai paradis pour eux, cette propriété où personne ne répandait d’insecticide, où aucune tronçonneuse ne détruisait les branches chargées de nids, où les fruits n’étaient que très rarement cueillis.

Dans la chambre où il venait de se réveiller, surpris par le concert des étourneaux, Romain examinait le décor avec intérêt. La veille, il avait eu beaucoup de mal à trouver le sommeil. Le silence de la grande maison l’avait presque gêné et, quand il en avait eu assez de penser à Élise, il était descendu boire un verre d’eau, essayant de se repérer à travers les couloirs et les escaliers.

Son regard s’attarda sur les volets intérieurs, qu’il n’avait fermés qu’à moitié, sur le rocking-chair puis sur le vieux coffre sculpté. La pièce était peinte en bleu pâle et jaune vif, très douillette. Il s’étira un moment et repoussa la couette pour se lever. Dans la petite salle de bains adjacente, il prit une douche rapide avant de remettre ses vêtements. Cette fois, il ne pourrait plus jouer les innocents vis-à-vis de son père, c’était bel et bien lui qui facilitait les rencontres de sa mère avec Louis.

De retour dans la chambre, il se demanda s’il devait refaire le lit ou au contraire plier les draps. Finalement, il tapota les oreillers, remit la couette en place et vérifia d’un coup d’œil qu’il n’avait pas laissé de désordre. Ensuite il sortit. Il se sentait affamé et Louis avait précisé qu’il n’y avait rien de secret ni de privé dans la maison, que, s’il souffrait d’insomnie, il pouvait bien aller se promener où bon lui semblerait.

Au rez-de-chaussée, il eut la curiosité de passer une tête dans la salle à manger, puis traversa le grand et le petit salon, se retrouvant devant la bibliothèque. La disposition des lieux était originale mais un peu compliquée à comprendre. Il longea l’auditorium sans chercher à y entrer, se souvenant que cette pièce-là communiquait avec la chambre de Louis par un escalier.

Quand il eut achevé son exploration, il remonta au premier, incapable de dominer plus longtemps son envie de savoir à quoi ressemblait la chambre de Frédéric. Sur le palier, la plupart des portes étaient ouvertes, c’était tout à fait conforme à la manière de vivre des Neuville, et il n’eut aucun mal à repérer l’endroit choisi par le fils de la maison. Au milieu d’un désordre ahurissant, il aperçut la batterie dont Richard lui avait parlé, un petit synthé, et même une guitare électrique poussiéreuse. Toute cette panoplie d’enfant gâté trahissait les efforts de Louis pour faire aimer la musique à un Frédéric réticent. La pièce était très vaste, très encombrée, et Romain sourit en songeant à sa mère. Elle qui ne tolérait pas qu’il laisse traîner des vêtements, qu’il ne fasse pas son lit ou qu’il ne vide pas sa corbeille à papier, comment réagirait-elle devant ce chaos ?

Conscient d’être indiscret mais irrésistiblement attiré, il fit quelques pas vers la cheminée au-dessus de laquelle étaient accrochés plusieurs fleurets. Il en prit un délicatement, surpris par sa légèreté, esquissa un geste maladroit puis le remit en place. Compétition d’escrime, une rareté pour des garçons de leur âge : Élise avait dû être épatée. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait et il ne tenait pas à se rendre malade en pensant à elle tout le temps. De nouveau, il regarda autour de lui, se demanda ce qu’elle ressentirait si Frédéric l’invitait un jour chez lui.

Avec un gros soupir, il quitta la chambre en laissant la porte ouverte et descendit à la cuisine où il commença à préparer du café. Comment sa mère ne serait-elle pas tentée de vivre ici ? C’était un endroit merveilleux, presque magique, une de ces maisons de famille discrètement cossues, marquée par l’empreinte de plusieurs générations, avec une séduction sereine sous une patine de bon ton, et qui pouvait faire rêver n’importe qui, Romain compris.

Il sortit et marcha jusqu’au vieux banc sur lequel il s’installa, son bol à la main, se demandant où était passé Frédéric. Parti dormir chez Richard pour ne pas avoir à affronter les Capelan chez lui ?

— Quel sale petit con…, marmonna Romain avant de souffler sur son café.

Qu’on puisse rejeter sa mère le mettait déjà hors de lui, mais si en plus Frédéric essayait de la tyranniser en cours, il allait le lui faire regretter. Et il en profiterait, au passage, pour régler l’histoire d’Élise une bonne fois.

Comme le soleil se levait, il s’allongea carrément sur le banc, ferma les yeux pour ne pas être ébloui. Deux minutes plus tard il dormait, le bol vide posé dans l’herbe, et il ne vit pas France ouvrir la fenêtre d’une salle de bains. Quand elle le découvrit, elle eut un sourire attendri puis s’absorba dans la contemplation du ciel pâle. Encore une belle journée en perspective même si elle devait comporter, comme les précédentes, son lot de soucis.

Après un dernier regard à son fils, elle regagna la chambre sur la pointe des pieds. Il était encore trop tôt pour réveiller Louis et elle se glissa sans bruit à côté de lui. Dans son sommeil, il remua un peu, passa un bras autour d’elle, murmura quelque chose d’incompréhensible. Ils avaient fait l’amour longtemps, incapables de se rassasier l’un de l’autre, chacun refusant d’être le premier à crier grâce. Une fois de plus, elle avait eu conscience de la véritable fascination qu’elle exerçait sur lui. Attentif et inquiet, il était sensible à chacun de ses gestes, prêt à suivre la moindre de ses envies. Contrairement à Antoine, il ne cherchait pas à la dominer mais à la comprendre, et il la laissait mener le jeu à sa guise.

— France, chuchota-t-il en la serrant contre lui.

Il émergeait lentement, ravi de la découvrir là.

De sa main gauche, il tâtonna pour trouver sa montre, risqua un coup d’œil.

— Il faut déjà se lever ? interrogea-t-il.

— Dans un quart d’heure, ça ira.

S’appuyant sur un coude, il lui embrassa le bout du nez, enfouit ses doigts dans les boucles blondes.

— Je voudrais que ce soit comme ça tous les matins, dit-il avec regret.

Il se rallongea, à plat ventre, tandis qu’elle se mettait à caresser doucement son dos.

— Ne fais pas ça, gémit-il. Un quart d’heure, c’est dérisoire…

Penchée au-dessus de lui, elle étudia un moment son profil sur l’oreiller.

— Qu’est-ce que tu regardes ? s’inquiéta-t-il.

— Toi. Je te trouve tentant. Inespéré.

Sous ses doigts, elle le sentait frémir, et elle ne résista pas au plaisir d’insister un peu, jusqu’à ce qu’il se retourne, vaincu.

Frédéric s’était réveillé lui aussi dans une chambre inhabituelle. L’appartement de son grand-père était une véritable caverne d’Ali Baba, empli de meubles anciens et de souvenirs de toutes sortes. Il lui était arrivé de dormir là, quand il était petit, les soirs où ses parents le confiaient à Grégoire. Ils sortaient beaucoup, à une certaine époque. C’était le début de la carrière de Louis, et Marianne le traînait dans les cocktails, les premières et les vernissages.

Sur le mur, au-dessus du lit, une série de photos était exposée dans de petits cadres dorés, et Frédéric se leva pour les examiner. Son père aux Victoires de la Musique puis au festival de Cannes. Sa mère sur une plage, avec lui tout bébé. Son père jeune homme, recevant ses prix au conservatoire. La sortie de l’église, le jour de leur mariage. Aussi beaux l’un que l’autre, ils souriaient à l’objectif. Une autre église, pour son baptême, où Marianne semblait radieuse.

Qui avait encadré tous ces clichés ? Grégoire ou Laura ? Les deux dernières photos avaient été prises à Notre-Dame-de-la-Mer, au début des travaux. Sur la première, Marianne était vraiment belle, la main posée sur l’épaule de son petit garçon ; sur la seconde, elle était assise à table, dehors, et regardait quelqu’un qu’on ne voyait pas. Probablement son mari, à en croire l’expression de son visage.

Il se laissa tomber en travers des oreillers, prit une profonde inspiration en essayant de bloquer l’émotion qu’il sentait monter. Pour se rappeler précisément les traits de sa mère, il avait presque toujours recours aux photos. Et celles-ci respiraient le bonheur. Un bonheur perdu que son père avait dû regretter chaque nuit, depuis des années. Et qu’il ne retrouverait pas près de cette France Capelan !

Il entendit frapper, vit la porte s’ouvrir sur Laura. Pour son petit déjeuner, elle lui avait confectionné un véritable repas avec des œufs au jambon, cuits sur des crêpes de blé noir, des oranges pressées, du café et des yaourts.

— Ton grand-père est parti se promener, annonça-t-elle en allant ouvrir les rideaux, et Hugues a embarqué les filles pour l’école. Il est dix heures et quart.

Une fois le grand plateau posé en équilibre sur ses genoux, il constata que le couvert était mis pour deux. Elle vint s’asseoir face à lui, au pied du lit.

— Eh bien, mon neveu, on a toute la journée devant nous !

Lors du dîner de la veille, personne n’avait parlé de rien. Sabine et Tiphaine avaient joué avec lui, Grégoire et Hugues avaient discuté politique, l’ambiance était restée exactement celle des week-ends à Notre-Dame-de-la-Mer, même si Laura avait remarqué le manque d’appétit de Frédéric.

— Allez, attaque, tu dois mourir de faim. Tu as bien dormi ?

— Est-ce que papa a appelé ? demanda-t-il malgré lui.

Heureuse de ne pas avoir à lui mentir, elle secoua la tête.

— Non.

C’était Frédéric qui était parti, ce serait à lui de faire le premier pas, pas le contraire.

— Tu crois que je devrais lui téléphoner ?

— Eh bien, ça dépend de ce que tu veux lui dire. Si c’est pour vous disputer, mieux vaut attendre un peu.

Le silence de son père l’angoissait, elle le comprit mais ne fit aucun commentaire.

— Tu veux réviser avec moi ? se borna-t-elle à proposer.

— Oh, tu sais, le français, ça ne se révise pas vraiment. De toute façon, je n’ai pas mes bouquins.

— Ce n’est pas grave, on peut parler des œuvres de ton programme.

— De la psychologie des personnages, par exemple ? Quelque chose de bien dans tes cordes !

Il souriait, un peu détendu, et il attaqua ses œufs avec voracité.

— Tu as décidé combien de temps tu restais ici ?

— Non…

— Je suppose que ce sera proportionnel à la rancune que tu éprouves envers lui ?

Ouvrant de grands yeux, il cessa de mastiquer.

— Mais, Laura, bafouilla-t-il, non, pas du tout… Il ne m’a rien fait !

— Ah… Tu en conviens ?

Comme d’habitude, elle l’avait piégé, et il leva les yeux au ciel. Sur le tee-shirt froissé dans lequel il avait dormi s’étalait le nom d’une université américaine. Le doigt pointé vers l’inscription, elle demanda :

— Est-ce que tu sais ce que tu veux faire, plus tard ?

— J’ai encore un an pour y réfléchir. Au moins un an, comme dirait papa !

Décidément, il y revenait, il avait besoin de parler de Louis, de se déculpabiliser. Elle le regarda entamer un yaourt mais, au moment où elle allait répliquer, un coup de sonnette les fit sursauter.

— Sûrement le courrier, déclara-t-elle d’un ton apaisant. J’y vais.

Il resta assis sans bouger, la cuillère en l’air, attentif à la voix de Laura dans les profondeurs de l’appartement. Quand il entendit des bruits de pas, le long du couloir, il fut pris de panique mais n’eut pas le temps d’esquisser un geste, Louis était déjà entré.

— Bonjour ! lança-t-il d’une voix froide, englobant dans le même coup d’œil son fils et le plateau du petit déjeuner.

— Veux-tu une tasse de café ? dit doucement Laura derrière lui.

— Non merci, je suis pressé.

D’un mouvement d’épaule, il se débarrassa de son sac de voyage.

— Je t’ai apporté tes livres, je suppose que tu eu auras besoin, et aussi quelques vêtements. À plus tard.

Son regard sombre croisa celui de Frédéric, juste une seconde, puis il se détourna, écarta Laura pour sortir. Navrée, elle le suivit jusqu’au vestibule.

— Je te tiens au courant, murmura-t-elle.

— Oui, s’il te plaît.

— Ne sois pas dur avec lui.

— J’en suis incapable, c’est bien le problème !

Elle connaissait suffisamment son frère pour voir à quel point il était bouleversé sous son apparente désinvolture. Il n’avait rien exigé, n’avait même pas demandé d’explications, mais il n’avait pas laissé à Frédéric une seule chance de lui sauter au cou. À pas lents, elle revint vers la chambre, et comme elle s’y attendait, elle trouva l’adolescent debout devant la fenêtre, qui suivait des yeux la silhouette de son père sur le trottoir, avec une expression ravagée.

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