L'île du mystère

Graham · Chapitre 1 sur 18

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L'île du mystère

Prologue

 

Dix ans plus tôt

 

La lumière bleutée projetait des ombres inquiétantes dans le couloir. Pourtant, juste derrière les portes du musée, le soleil de l’île baignait d’une belle clarté les touristes et les rares habitants qui profitaient des premières heures de la journée. De longues écharpes de brume artificielle glissaient dans les salles du musée, créant une atmosphère mystérieuse et angoissante.

— Sacrebleu ! Mais c’est un meurtre des plus ignobles !

L’homme qui avait lancé cette interjection goguenarde faisait partie des quinze participants à la visite guidée du matin. Il était vêtu d’un short et d’un T-shirt, chaussé d’une paire de baskets et coiffé d’une casquette de base-ball. Son nez portait encore les traces blanches de l’écran total qu’il avait appliqué trop tard, à en juger par la couleur cramoisie de sa peau.

— Non, plutôt un décès dans des circonstances embarrassantes, corrigea David Beckett.

Ce dernier prenait un réel plaisir à conduire les visites guidées du musée, et c’était sans l’ombre d’une hésitation qu’il avait accepté de remplacer Danny Zigler, en poste le week-end.

— Oooh…, murmura une adolescente en se tournant vers ses amies.

Il y eut un rire bref, rapidement étouffé. David reconnut aussitôt Pete Dryer. Originaire de Key West, l’agent de police suivait la visite en compagnie de sa sœur, de son beau-frère et de leurs deux enfants, venus de Fort Lauderdale pour les vacances d’été.

— Attention, attention, vous n’êtes pas au bout de vos frayeurs ! lança Pete d’un ton amusé.

— La prochaine salle abrite en effet l’un de nos tableaux les plus étranges — dans un endroit où l’étrange est monnaie courante, expliqua David.

Ils avaient traversé les salles d’un pas lent mais régulier. Patrimoine des Beckett depuis plusieurs générations, le musée retraçait l’histoire haute en couleur de Key West, joyau insulaire de la Floride. Chaque événement marquant était reconstitué avec force détails sous la forme d’un tableau authentique et vivant. A l’origine, le musée était plus petit et peuplé de personnages en cire. Mais le grand-père de David, un génie de la mécanique et de l’électricité, avait décidé de remplacer les mannequins de cire, trop fragiles lorsque la canicule et les tempêtes s’abattaient sur l’île et que la climatisation tombait en panne, par des automates entièrement motorisés.

Le petit groupe se dirigea vers le tableau préféré de David. Un sourire aux lèvres, il déclara en guise d’introduction :

— Pour certains, la scène que vous allez découvrir représente la quintessence de l’amour avec un grand A ; pour d’autres, elle n’est au contraire qu’un concentré de perversion et de cruauté.

Quelques jeunes femmes lui rendirent son sourire. David adorait ce rôle de guide, et son physique jouait en sa faveur dans cet emploi. Grand, brun, il possédait un physique d’athlète qu’il devait à plusieurs années d’entraînement intense dans la Navy. Pour parfaire le tableau, il portait un chapeau haut de forme et une grande cape noire — à la vérité, il n’aurait su dire pourquoi les guides du musée arboraient pareil uniforme. Les femmes et plus encore les jeunes filles qui arpentaient les couloirs de cet endroit dédié à l’étrange étaient souvent mal à l’aise, effrayées par le réalisme des scènes et des automates qui semblaient sur le point de prendre vie d’un instant à l’autre.

David s’amusait beaucoup, ce matin-là. Il était heureux d’être de retour chez lui, heureux de pouvoir dépanner de temps en temps les employés du musée en les remplaçant au pied levé. Après tout, c’était une affaire familiale. Il en avait terminé avec l’armée et s’apprêtait à entamer un cycle d’études à l’université de Floride. Il était un peu plus âgé que les étudiants de première année, certes, mais qui lui aurait reproché d’avoir servi la nation avant de se consacrer à ses études ?

La blonde au T-shirt du Hog’s Breath Saloon et au short ultracourt était très mignonne, songea-t-il, aussitôt submergé par une bouffée de culpabilité. Il n’était pas habitué à se sentir libre de flirter quand il rencontrait une jolie fille. David était resté longtemps fiancé. Il était très amoureux de Tanya jusqu’à ce qu’il découvre, en rentrant de l’armée, que sa fiancée s’apprêtait à quitter Key West pour partir avec un joueur de football originaire de l’Ohio.

La nouvelle l’avait beaucoup affecté et l’affectait encore. Les années passées à servir son pays les avaient séparés sans qu’il s’en rende compte. Ils sortaient ensemble depuis le lycée et s’aimaient vraiment — du moins l’avait-il cru.

Mais il s’était absenté souvent et longtemps. Peut-être était-ce normal, au fond, qu’elle ait eu envie d’autre chose. A présent, lui aussi devait songer à tourner la page.

Il s’immobilisa devant son tableau préféré et reprit la parole :

— Carl Tanzler est né à Dresde, en Allemagne. Après avoir séjourné à Cuba, il a gagné la Floride et vécu quelque temps à Zephyrhills avant de s’établir à Key West. Il travaillait comme radiologue à l’hôpital de l’US Marine. Pour une raison qu’on ignore, sa femme et ses enfants étaient restés à Zephyrhills. On raconte qu’il avait été sujet à des visions dans son enfance, et que sa grand-mère avait vivement encouragé ce phénomène. Lors d’une de ces transes étranges, il avait vu une très belle femme brune qui s’était présentée à lui comme le seul amour de sa vie.

— Ça, c’est typiquement masculin, ironisa la jolie blonde. L’amour de sa vie ne pouvait évidemment pas être sa femme !

David avait cru entendre l’une de ses amies l’appeler Karen. Elle avait de grands yeux bleus et un visage aux traits fins et délicats.

— C’est vrai ? intervint Sally, la sœur de Pete. Ce n’était pas sa femme, l’amour de sa vie ?

Son mari la serra contre lui en riant.

— Eh non, convint David, ce n’était pas sa femme. Un jour, une jeune Cubaine d’une beauté exceptionnelle fut admise à l’hôpital. Elle s’appelait Elena de Hoyos et souffrait, hélas, de tuberculose. Carl, qui se faisait appeler « le comte von Cosel », tomba amoureux d’elle sur-le-champ. Dès lors, les problèmes et les difficultés se succédèrent. Carl était marié, Elena aussi. Ce dernier point fut toutefois rapidement résolu car son mari la quitta dès qu’on diagnostiqua sa maladie. Carl fit le serment de la guérir. Il remua ciel et terre pour tenter de soigner sa bien-aimée, sans succès. Devant tant de ferveur et de détermination, la famille d’Elena le prit en affection et le reçut chaleureusement chaque fois qu’il venait apporter de nouveaux remèdes à la pauvre Elena. Lorsque la malheureuse mourut, le 25 octobre 1931, il décida de faire bâtir un splendide mausolée où il se rendrait tous les soirs pour parler à la tombe de sa chère disparue. Il lui offrait des cadeaux, jouait les morceaux de musique qu’elle affectionnait de son vivant.

— Comme c’est triste, fit observer une femme d’âge mûr qui arborait, elle aussi, des traces de crème solaire sur le nez.

A en juger par son teint également rubicond, elle devait être mariée à l’homme à la casquette qui s’était manifesté quelques minutes plus tôt.

— N’est-ce pas ? admit David avant d’enchaîner : Toujours est-il qu’au bout d’un certain temps, il a brusquement cessé de se rendre au cimetière. Pour apprécier pleinement la suite de cette histoire extraordinaire, gardez bien à l’esprit, mesdames et messieurs, que nous sommes à Key West, en Floride. Durant les années qui suivirent, Carl Tanzler, comte de Cosel, acheta dans les boutiques de la ville du parfum, de la cire mortuaire, des vêtements pour femme et de la lingerie fine, sans que personne n’y prête réellement attention. Jusqu’au jour où Nana, la sœur d’Elena, eut vent de certaines rumeurs selon lesquelles Tanzler dormait auprès du cadavre de feu sa bien-aimée. Elle alla le voir pour qu’il lui dise la vérité. Peu de temps après, Tanzler fut arrêté par la police. La légende raconte que Nana lui aurait accordé trois nuits supplémentaires auprès de la dépouille funèbre d’Elena. Personnellement, j’émets quelques réserves sur ce détail de l’histoire. Tanzler se retrouva finalement derrière les barreaux. De nombreux psychiatres se penchèrent sur son cas. Et comme le reste de notre beau pays peut se montrer aussi déraisonnable que les habitants de Key West, l’incroyable fait divers fut colporté dans tous les journaux et devint vite, sous la plume des journalistes, une histoire d’amour à la fois belle et tragique. Tanzler fut rapidement libéré — il purgea simplement la peine infligée aux auteurs de dégradations sur les monuments funéraires. Une autopsie du cadavre laissa supposer qu’il avait pratiqué la nécrophilie des années durant. Dans ses mémoires, Tanzler évoque longuement son amour pour Elena. Il semble convaincu qu’ils s’envoleront ensemble vers les étoiles comme mari et femme, laissant entendre qu’il aurait épousé sa bien-aimée lors d’une cérémonie célébrée dans la plus stricte intimité. La dépouille d’Elena fut exposée une seconde fois à la chambre mortuaire Dean-Lopez. Entre cinq et six cents personnes étaient venues la voir la première fois ; des milliers de visiteurs affluèrent la seconde fois. Le prochain tableau évoque cette histoire d’amour incroyable, dans une scène aussi frappante que symbolique où l’on voit Carl Tanzler au chevet de son épouse décédée.

Sur ces mots, David entra dans la salle en esquissant un geste théâtral.

Il fronça les sourcils, surpris par le silence soudain et absolu.

Puis la blonde poussa un cri. Un cri d’effroi perçant que David entendrait encore bien des années plus tard.

Il pivota sur ses talons.

L’automate de Carl Tanzler se tenait à sa place habituelle. De petite taille, le visage émacié et le crâne dégarni, il était penché au-dessus du lit où reposait Elena Milagro de Hoyos.

Sauf que le corps inerte n’était pas celui d’Elena.

Aucun son ne sortit de sa bouche. Ce fut comme si une coulée de glace avait déferlé sur lui, paralysant chacun de ses membres, glaçant son sang.

Une femme gisait sur le lit.

Mais ce n’était pas le mannequin d’Elena !

Elle n’était pas brune… mais blonde. Ses cheveux, longs et soyeux, étaient éparpillés sur l’oreiller et tombaient sur le côté du lit. Grands ouverts, ses yeux bleus fixaient le plafond d’un air horrifié. Elle portait une petite robe d’été et on aurait presque pu croire, tant sa pose était naturelle, qu’elle prenait un bain de soleil, s’il n’y avait eu ses yeux emplis d’une terreur figée.

David sentit ses genoux se dérober. Seule la glace qui figeait ses tendons et ses muscles lui permit de rester debout.

Il n’y avait pas la moindre trace de sang. Mais il s’agissait indubitablement d’un meurtre. Des hématomes violacés ornaient le cou fin et gracile.

C’était un meurtre. Celui d’une jeune femme extrêmement belle.

Il ne s’agissait pas de n’importe quelle femme.

C’était Tanya, son ex-fiancée.

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