L'île du mystère
Chapitre 15
Les sirènes de police hurlèrent d’interminables minutes avant que les voitures parviennent enfin à se frayer un chemin au milieu de la foule. Pendant tout ce temps, Katie resta immobile, les yeux fixés sur Danny.
L’odeur que dégageait son cadavre était irrespirable. Les chaleurs estivales avaient beau s’adoucir à l’arrivée de l’automne, dans le sud de la Floride, le soleil dardait encore ses rayons brûlants sur les Keys. Enfermé dans la poupée de toile, Danny était resté prisonnier d’une véritable étuve.
Lorsque Katie avait déchiré le tissu et que la poupée s’était écroulée, exposant le cadavre en décomposition, la puanteur s’était répandue dans la rue à une vitesse vertigineuse.
Alertés par cette insoutenable odeur, les badauds avaient finalement pris conscience qu’il se passait quelque chose de grave. Au début, certains d’entre eux avaient cru que c’était encore une attraction plus vraie que nature imaginée par les organisateurs du Fantasy Fest.
Au bout de quelques minutes, les cris et les hurlements masquèrent presque les sirènes de police. La parade se dispersa. Les commerçants, les employés des motels, des bars et des restaurants, les comédiens costumés chargés d’animer le défilé, tous s’amassèrent sur le trottoir pour contempler l’horrible spectacle. La foule fut bientôt si dense que les derniers, dans l’impossibilité d’accéder au trottoir, questionnèrent leurs voisins, et ce ne fut bientôt plus qu’un long murmure de questions et de réponses sur ce qui venait de se passer.
La police montée fut la première arrivée sur les lieux. L’ambulance dut se garer dans une contre-allée près des véhicules des enquêteurs et des experts de la police scientifique.
Katie demeura immobile et muette, comme pétrifiée. Pourtant, tous ses sens étaient en alerte : elle voyait, elle sentait, elle entendait tout. Les bras de David refermés autour d’elle formaient comme un cocon.
Liam les rejoignit enfin. Ce fut le premier à l’interroger dans le cadre de l’enquête, en attendant l’arrivée du lieutenant Dryer.
Elle entendit des bribes de conversation entre le médecin légiste et les experts.
— Seigneur Dieu, il est dans un état de putréfaction avancé !
— Il a dû passer plusieurs jours là-dedans.
— Depuis le signalement de sa disparition, sans doute.
— Cause de la mort ?
— Aucune idée. Il est complètement déformé. Il faut le transporter à la morgue.
— Katie, commença Liam d’une voix douce, que s’est-il passé exactement ? Des témoins racontent que tu t’es précipitée sur le mannequin et que tu as commencé à tirer dessus de toutes tes forces. Comment as-tu su que Danny se trouvait là-dedans ?
Katie cligna des yeux.
— Comment ?
— Comment savais-tu que le corps de Danny se trouvait à l’intérieur de cette poupée ? répéta Liam.
— Je… je… J’ai vu quelqu’un passer devant le pub. Comme tu le sais, les portes sont toujours ouvertes et j’ai vu quelqu’un déguisé en Robert passer devant le bar. Et puis, juste derrière lui, de l’autre côté de la rue, il y avait cette poupée géante et tout à coup, cette odeur insoutenable m’est revenue à la mémoire, c’était comme si elle m’avait assailli les narines et je…
Sa voix se brisa. Elle marqua une pause avant de reprendre :
— Désolée, Liam, j’ai perdu les pédales. Je ne supportais plus cette puanteur et j’ai compris tout à coup qu’elle provenait de cette poupée.
— Que dit le fabricant ? intervint David. Comment Danny a-t-il bien pu se retrouver là-dedans ?
— La poupée a été installée avant que Danny disparaisse, répondit Liam en consultant ses notes. Elle a été réalisée par un fabricant de Stock Island. Ils en ont confectionné des dizaines avant celle-là. Elle a été installée par le club de salsa que tu vois, juste là. Les propriétaires sont tombés des nues en apprenant la nouvelle. Selon eux, toutes les pièces de la poupée étaient en parfait état lorsqu’ils l’ont assemblée puis installée.
— En résumé, quelqu’un a tué Danny Zigler puis caché son corps dans la réplique géante d’une autre légende de Key West, déclara David.
— C’est tout ce qu’on sait pour le moment, en tout cas, convint Liam.
Le médecin légiste et les photographes assermentés communiquèrent leurs instructions aux ambulanciers. Quelques instants plus tard, le cadavre fut placé dans un sac mortuaire avant d’être transporté à la morgue, où le médecin effectuerait les prélèvements qui l’aideraient à déterminer les causes de la mort.
Les gérants du club de salsa discutèrent âprement avec les officiers de police. Pour les besoins de l’enquête, la zone resterait interdite d’accès jusqu’à ce qu’elle ait été passée au peigne fin par les experts de la police scientifique. Fantasy Fest battait son plein. La Ville allait-elle les dédommager pour le manque à gagner qu’ils subiraient forcément ?
Un froid glacial avait envahi Katie lorsque la poupée s’était effondrée sous son regard horrifié. Figée par l’effroi, elle s’était sentie très faible, incapable de la moindre réaction.
Mais à présent, une colère froide l’habitait. L’histoire qu’elle avait servie à Liam n’était évidemment pas vraie. En réalité, le fantôme de Danny lui était apparu, et lorsque, levant les yeux de son ordinateur, elle l’avait aperçu, et qu’aussitôt après, elle avait vu dans le défilé le comédien déguisé en Robert, elle avait compris. En apparaissant ainsi, Danny lui avait indiqué l’endroit où gisait son corps. Pauvre Danny, tellement attaché à son île…
Il en faisait désormais partie intégrante. Oui, il appartenait à présent aux légendes et aux histoires de Key West transmises de génération en génération.
— Je peux partir, maintenant ? demanda-t-elle à Liam.
— Bien sûr, Katie. Mais…
— Merci, coupa-t-elle sans lui laisser le temps de poursuivre.
Elle se fraya un chemin dans la foule de badauds qui traînaient encore autour de la zone sécurisée et regagna le pub O’Hara. Son frère avait pris sa place au karaoké. La mine sombre, il réussissait à satisfaire les demandes des chanteurs amateurs, essentiellement concentrées, ce soir-là, sur des chansons de marins et de pirates. L’étonnement se lut sur son visage lorsqu’il l’aperçut.
— Katie, tu viens tout juste de découvrir le corps d’un vieil ami à toi. Demande à David de te ramener à la maison, ordonna-t-il. Ou bien oublie David, je vais te raccompagner, moi. C’est vrai, quoi, vu les circonstances Jamie devrait fermer le pub et te ramener chez toi !
— Non, protesta Katie d’un ton abrupt. Pas question ! Tout le monde fait comme si Danny n’était qu’une quantité négligeable, un truc dégoûtant qui n’aura fait que gâcher le premier défilé de Fantasy Fest.
Elle s’empara du micro.
— Ecoutez-moi tous ! Il vient de se passer quelque chose de terrible là, dans la rue. Vous êtes au courant, je suppose. Vous avez peut-être essayé d’en savoir plus, mais il y avait beaucoup trop de monde sur le trottoir. Eh bien, je vais vous dire, moi, ce qui s’est passé : un ami à nous a disparu il y a quelques jours. Tout le monde lui en voulait ; ses patrons le maudissaient parce qu’il les avait lâchement abandonnés au moment où ils avaient besoin de lui. Certaines personnes le soupçonnaient même d’avoir tué une femme. Mais bien sûr, il était innocent. Cet homme-là a été assassiné. Il était bien plus qu’une odeur gênante dans une rue passante. C’était un type bien. Il était né et avait grandi ici, à Key West. Tout le monde le connaissait. Il s’appelait Danny Zigler. Oh, il se contentait de peu, ce n’était pas le genre à courir après l’argent. Il adorait son île et savait apprécier les choses simples. J’aimerais lui dédier la prochaine chanson. Rendons-lui hommage ensemble, si vous voulez bien.
La tête haute, elle se dirigea vers l’ordinateur et sélectionna une chanson intitulée Danny Boy.
Un silence de mort suivit son discours.
— Danny Zigler était d’origine irlandaise ? demanda quelqu’un.
— Tout le monde est irlandais, le jour de la St-Patrick ! répliqua un autre client qui n’en était pas à son premier verre.
— Un type bien vient de nous quitter, chantons tous à sa mémoire !
Lorsque le morceau toucha à sa fin, elle sentit la présence de David auprès d’elle.
— Viens, Katie. Rentrons.
— On ne peut pas partir comme ça.
— Si, ne t’inquiète pas. Sean et Clarinda te remplaceront. Et les gens ne s’attarderont pas, ce soir. Même en plein Fantasy Fest, la mort d’un homme marque les esprits, tu sais.
Il la prit par la main et elle le suivit sans protester. Elle savait que Danny était mort avant même de le découvrir. Il ne faisait peut-être pas partie de ses meilleurs amis, mais elle le connaissait depuis toujours et elle appréciait ce personnage à la fois décalé et attachant.
David la ramena chez elle. Elle apprécia sa présence, sa tendresse et sa sollicitude alors même qu’il devait brûler d’envie de se rendre au bureau de police pour tenter d’en savoir davantage sur la mort de Danny. Les trois meurtres avaient tous été reliés à des légendes célèbres de Key West.
Dès qu’ils furent chez elle, Katie monta prendre une douche. L’odeur de la mort imprégnait chaque pore de sa peau. Elle se lava les cheveux plusieurs fois, puis elle se sécha vigoureusement, s’enveloppa dans son peignoir de bain et rejoignit David au rez-de-chaussée.
De son côté, David avait pris une douche dans la salle de bains de Sean et troqué son costume de pirate contre des vêtements appartenant à son frère. Nul doute que ce dernier n’y verrait aucun inconvénient, vu les circonstances. Il lui avait préparé une boisson chaude.
— C’est du thé… avec une bonne dose de whisky, dit-il en lui tendant une tasse fumante.
— Je vais bien, ne t’inquiète pas. Je savais que Danny était mort, mais je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi… atroce. Ça m’a retournée de le voir dans cet état. Pourtant, j’ai déjà vu des morts, j’ai assisté à plusieurs enterrements, mais là, c’était complètement différent… c’était affreux !
— La mort est rarement douce, tu sais, murmura David.
Elle prit une gorgée de thé et grimaça en sentant la brûlure de l’alcool le long de sa gorge. Sa tasse à la main, elle se dirigea vers le salon. Bartholomé était assis sur le sofa ; il la dévisagea d’un air profondément attristé.
— J’aurais aimé pouvoir te mettre sur la piste, Katie. Hélas, c’est impossible… Mon odorat ne fonctionne plus du tout, tu comprends. Je t’aurais empêchée de démonter cette fichue poupée. En fait, j’ai essayé de te retenir, mais tu ne me voyais même pas.
— Ça ne fait rien, je t’assure, chuchota Katie.
Elle entendit David s’approcher d’elle. L’instant d’après, il posait les mains sur ses épaules.
— Monte te coucher, Katie. Essaie de dormir un peu.
— Je ne pourrai pas.
— Mais si, tu verras. Je reste là.
Elle but son thé et hocha finalement la tête. L’alcool lui apporta une sensation d’apaisement quasi instantanée.
— D’accord.
Elle lui tendit sa tasse vide et se dirigea vers l’escalier. Alors qu’elle posait le pied sur la première marche, David émit un petit cri de surprise. Elle fit volte-face.
David se tenait au milieu du salon, sa tasse à la main.
Il fixait la table d’un air hébété.
Le grand livre des Beckett glissait doucement sur la surface lisse.
Bartholomé le poussait vers lui pour l’inviter à le lire, mais bien sûr, David ne voyait pas Bartholomé.
Tout ce qu’il voyait, c’était ce gros livre qui bougeait tout seul sur la table.
Katie continua à monter les marches. Comme l’avait prédit David et malgré tout ce qui la tourmentait, elle s’endormit sans difficulté.
***
Il n’avait pourtant bu qu’une seule bière. Une seule, bon sang !
Alors pourquoi aurait-il pu jurer que le livre des Beckett, resté ouvert, avait glissé vers lui sans que personne n’y touche, comme mû par une volonté propre ?
C’était la fatigue, très probablement. Il était épuisé et plus préoccupé que jamais. Lorsque Katie était retournée au pub, après la macabre découverte du corps de Danny, Liam lui avait confié qu’ils avaient enfin inspecté l’appartement de ce dernier.
Ils n’avaient trouvé aucun ouvrage historique sur Key West.
Et l’argent avait également disparu.
— Tu es sûr d’avoir vu tout ça ? lui avait demandé Liam.
— Evidemment, quelle question ! J’ai même pris des photos.
— Ce qui veut dire que quelqu’un est entré dans l’appartement de Danny après ton passage. Ecoute, David, ça ne m’arrange pas du tout, mais je vais être obligé d’informer Pete de ta visite chez Danny.
— Attends encore un peu, Liam, s’il te plaît. J’ai besoin d’un peu de temps avant d’être arrêté ou fermement invité à quitter l’île. Si Pete est au courant de ce qui s’est passé, il ne voudra plus me laisser mener ma petite enquête parallèle, c’est certain.
— David, tu me mets dans une position sacrément inconfortable, tu en es conscient, n’est-ce pas ?
— Tu n’as qu’à faire comme si je ne t’avais rien dit. Laisse-moi juste un peu de temps, d’accord ? Je ne sais pas comment t’expliquer, mais j’ai l’impression très nette que nous approchons du but. Il ne nous manque plus que la dernière pièce du puzzle, et elle est toute proche.
L’idée de mettre son cousin dans l’embarras lui répugnait, mais il ne pouvait pas faire autrement, hélas. Le meurtrier se cachait derrière une façade de normalité qui lui permettait de tuer en toute impunité, simplement parce que personne ne songeait à le soupçonner.
Le livre de Beckett avait bougé, du moins l’avait-il cru. N’était-ce pas un signe de son subconscient qui lui soufflait que toutes les réponses à ses questions se trouvaient là, juste sous ses yeux ? Il n’avait plus qu’à démêler l’important de l’accessoire…
Il posa la tasse de Katie sur le comptoir de la cuisine et se dirigea vers la table. Le livre était ouvert à une page noircie d’une écriture dense et tarabiscotée, difficile à déchiffrer. Mais il connaissait bien les différents passages de ce journal de bord. Il l’avait parcouru dès son plus jeune âge. Un jour, Craig lui avait expliqué qu’Alice et Esther s’étaient autoproclamées gardiennes de l’histoire familiale. Dans cette optique, elles avaient consciencieusement consigné les naissances et les décès, ainsi que tous les événements marquants qui avaient eu lieu à Key West au cours de leur existence.
Avant que les deux sœurs reprennent le flambeau, la mission avait été remplie par Josiah Beckett, son arrière-grand-père. Et avant cela, c’était Helena, la fille cadette de Craig Beckett, premier du nom, qui s’était chargée de remplir les pages du fameux livre, ouvert à l’initiative de son père.
Mais tout cela n’avait pas de réelle importance. Le livre était ouvert à la page qui expliquait en détail la manière dont le territoire de Floride était devenu un état d’Amérique, et relatait l’arrivée de David Porter escorté de son Mosquito Squadron, l’Escadron du moustique. L’époque de la piraterie vivait alors ses dernières heures.
Il relut plusieurs fois le passage qui décrivait l’attaque du fameux vaisseau, la mort de Victoria et le lynchage de Bartholomé. Son ancêtre ne cachait pas sa fureur : selon lui, un innocent avait été pendu à la place du vrai coupable. Justice devait être rendue. Les autorités avaient suivi ses conseils et Craig Beckett avait assisté à la pendaison de Smith, quelque temps plus tard. Il racontait que Smith l’avait maudit jusqu’à son dernier soupir, proférant encore des menaces à l’encontre des Beckett alors que la corde se resserrait autour de son cou. « Ta famille sera maudite jusqu’à la fin des temps, Beckett ! » Mais Craig ne s’en souciait guère. Il croyait en Dieu, il croyait en la justice, il faisait confiance aux hommes. Ces histoires de malédiction ne l’affectaient aucunement.
Il avait sans doute raison, songea David. N’avait-il pas eu une longue et belle vie ?
La clé tourna dans la serrure de la porte d’entrée et Sean fit son apparition. David jeta un coup d’œil à sa montre. Il était presque 5 heures du matin. Il n’avait pas vu le temps passer.
Sean le rejoignit dans le salon.
— Où est Katie ?
— Elle est montée se coucher en arrivant, répondit David.
Sean hocha la tête d’un air pensif.
— Quelle soirée, hein ? La vie n’est décidément pas un long fleuve tranquille. En même temps, nous savons tous que nous mourrons un jour, et pourtant nous continuons à vivre, comme le suggérait Edgar Poe dans Le Masque de la mort rouge. On danse comme des fous jusqu’à tomber par terre. Un nouveau cadavre vient d’être découvert ; un autre meurtre, forcément. Et le spectacle continue comme si de rien n’était. C’est le propre des villes, j’imagine. Les touristes ne connaissaient pas Danny. Pourquoi s’interdiraient- ils de faire la fête ?
Il marqua une pause avant de demander d’un ton empreint de gravité :
— Tu ne t’es pas demandé pourquoi j’étais de retour à Key West, David ?
— Parce que tu savais que j’avais prévu de rentrer, répondit David, impassible.
Sean acquiesça d’un signe de tête.
— Exact. C’est tout de même bizarre, tu ne trouves pas ? Bon, je savais au fond de moi que tu n’avais pas tué Tanya, mais quand j’ai appris que tu rentrais à Key West, je me suis senti obligé de revenir, moi aussi. Evidemment, j’étais loin d’imaginer que vous vous mettriez ensemble, Katie et toi, mais j’étais au courant de ses projets concernant le musée, et inconsciemment, je devais savoir que tu l’empêcherais de les réaliser. Dieu sait que tu es bien le seul ici à ne pas vouloir tirer profit des drames qui se sont déroulés sur l’île… Mais il se passe quelque chose de bizarre qu’on ne peut pas ignorer, David. Ce truc a démarré quand on était encore gamins, juste avant notre entrée au lycée. Et ça continue aujourd’hui.
Il plongea la main dans la poche de son jean.
— J’ai fait une liste, regarde.
— Si tu veux…
— Tu es dessus et j’y suis aussi.
— Bien sûr.
Sean prit place sur le sofa à côté de lui et posa sur la table une serviette en papier sur laquelle était griffonnée une série de noms.
- Pete Dryer
- La famille de Pete Dryer
- David Beckett
- Liam Beckett
- Mike Sanderson
- Sam Barnard
- Sean O’Hara
- Jamie O’Hara
- Danny Zigler
— J’ai dressé exactement la même liste des dizaines de fois dans ma tête, fit observer David. On peut rayer Danny ; le pauvre est mort. On peut aussi rayer la famille de Dryer. Je ne crois pas qu’ils soient revenus sur l’île depuis le meurtre de Tanya, même s’ils n’habitent pas loin. Et tu peux rayer Mike Sanderson : son alibi a enfin été vérifié hier après-midi.
— Je vais nous rayer tous les deux, déclara Sean.
— Tu peux aussi barrer le nom de ton oncle Jamie. Une bonne dizaine de témoins ont attesté qu’il n’avait à aucun moment quitté le pub le soir du meurtre de Tanya.
Sean s’exécuta. David examina la liste avant de conclure :
— Très bien. Il nous reste donc le frère de Tanya, Sam Barnard ; mon cousin, Liam Beckett, enquêteur de police de son état ; et Pete Dryer, lui-même haut gradé dans la police.
— C’est ça, approuva Sean.
— Mon cousin ne se trouvait pas à proximité du musée ce soir-là, dit David. Contrairement à Pete.
— Pete est lieutenant de police. Et puis, au fond, tout est possible… Peut-être que Sam détestait sa sœur. Peut-être que Liam te jalousait depuis toujours. Ton grand-père tenait à toi comme à la prunelle de ses yeux, tu avais tout pour plaire, tu étais le héros de l’équipe de foot du lycée…
— Liam jouait aussi au football, Sean, et il occupait un poste bien plus valorisant, crois-moi. Il n’a jamais été jaloux de moi, je suis bien placé pour le savoir. En ce qui concerne Sam, j’ai beaucoup de mal à croire qu’il ait pu tuer sa sœur. Quant à Pete, il a connu une ascension fulgurante au sein de la police. A l’époque du meurtre, il n’était encore qu’un jeune flic qui patrouillait dans les rues la nuit. Il a grandi ici, il adore cette île. Tu veux mon avis ? Cette liste est bidon ! Pourquoi nous as-tu barrés ? Après tout, je suis resté longtemps le suspect numéro un aux yeux de certains. C’est moi qui ai découvert le corps de Tanya dans le musée, c’est moi qui m’étais fait larguer alors que je rentrais tout juste de l’armée… Tu veux que je te dise ce qui m’intrigue le plus ? J’ai lu et relu le livre des Beckett sans vraiment savoir ce que j’y cherchais, parce que Katie semble convaincue que les meurtres sont directement liés à mon ancêtre Craig Beckett, et à un homme qu’il a fait pendre à la suite d’une injustice qui a coûté la vie à un autre.
Sean promena un regard autour de lui avant de reporter son attention sur David. Il laissa échapper un soupir.
— Je crois qu’on devrait prêter davantage attention à ma sœur, toi et moi.
— J’écoute toujours ce que ta sœur me dit, objecta David.
Sean esquissa un sourire en coin.
— Non, tu ne l’écoutes pas toujours, crois-moi.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
L’espace d’un instant, il crut que Sean allait lui révéler quelque chose d’extrêmement important à propos de Katie. Il attendit, saisi d’un curieux mélange d’angoisse et d’excitation.
Au lieu de quoi, Sean secoua la tête d’un air désolé.
— Rien, excuse-moi. Tu devrais parler à Katie. C’est un truc assez incroyable. J’adore ma sœur, tu comprends, et j’ai tellement peur que les gens ne la prennent pour une folle… Toi-même, tu te poserais des… Oh, oublie ça ! Je te demande juste de faire très attention à elle. C’est tout.
David le dévisagea, sourcils froncés.
Sean se leva brusquement.
— Je suis crevé. Je ferais mieux d’aller me reposer un peu, parce dans quelques heures, ce sera de nouveau la fête. Quelle idée j’ai eue de revenir ici à cette époque de l’année ! Tu parles de vacances… Deux meurtres en l’espace d’une semaine, et ceux qui restent ont l’air de s’en moquer éperdument ! Enfin, la vie continue, qu’on le veuille ou non.
David se sentait fatigué, lui aussi. Pourtant, il aurait tout donné pour pouvoir convaincre Sean de lui en dire davantage au sujet de Katie. Hélas, à en juger par son air à la fois las et inquiet, il était inutile d’insister.
— Certaines villes enregistrent un taux de criminalité nettement supérieur à celui de Key West, fit observer David. Les grandes agglomérations comptent en moyenne un meurtre par jour, tu imagines ? Et pourtant, comme tu le dis si bien, la vie continue pour ceux qui restent. C’est sûr, statistiquement, nous en sommes plutôt à deux meurtres par an étalés sur douze mois, certainement pas à deux en l’espace d’une semaine. Et puis ce sont surtout des règlements de compte liés au trafic de drogue. Il règne un climat dangereux dans certains quartiers, les flics prennent parfois des risques, mais… Disons que ces deux assassinats sont vraiment hors normes, conclut-il.
— Tu parles de Key West comme si on y habitait encore, fit remarquer Sean.
— On est tous les deux nés ici, non ?
Sean le considéra d’un air songeur.
— Tu veux dire qu’à partir du moment où on est originaire de Key West, on y reste attaché toute la vie ?
David balaya l’air d’un geste impatient.
— Où veux-tu en venir, au juste ? On a parlé du passé et de la criminalité… Quel sujet comptes-tu aborder, maintenant ?
— J’aimerais parler de ma sœur, répondit Sean à mi-voix.
— Ecoute, Sean, je suis conscient qu’une menace plane sur la ville en ce moment, mais si ça peut te rassurer, je veillerai sur elle nuit et jour.
— Je ne pensais pas vraiment à ça, figure-toi. Ma question va peut-être te paraître étrange, mais… quelles sont tes intentions à l’égard de Katie ? demanda Sean sans transition.
David soutint son regard.
En quoi ses intentions avaient-elles de l’importance en ce moment ?
— Je…
— Oui, oui, je sais, tu veilleras sur elle. Et moi aussi, bien sûr. Il y a un fou qui circule dans les rues de la ville et qui a déjà tué deux personnes, mais on est beaucoup plus forts que lui, hein ? dit-il d’un ton lourd d’ironie.
Sean avait raison, évidemment. Ils ne feraient pas le poids contre un psychopathe calculateur et déterminé. Malgré tout, il protesta :
— J’ai servi plusieurs années dans l’armée. J’ai combattu dans le désert, Sean.
— Imagine un peu que ce soit toi qui la mettes en danger, David, répliqua Sean. Imagine que celui qui a tué Tanya il y a dix ans l’ait fait uniquement dans l’espoir de t’envoyer en prison. Depuis une semaine, le voilà qui frappe de nouveau : il tue d’abord une prostituée, puis il s’en prend à Danny Zigler. Il veille toujours à ne laisser aucun indice derrière lui, les flics n’ont pas la moindre piste. Si c’est réellement toi qu’il cherche à atteindre à travers ces meurtres, ma sœur est peut-être en danger, elle aussi. Ce n’est pas comme si vous aviez l’intention de passer toute votre vie ensemble, tu comprends… Je ne veux pas que Katie risque sa vie pour une amourette.
David secoua la tête.
— Ecoute, Sean, on n’a jamais retrouvé l’auteur du meurtre de Tanya, je suis d’accord là-dessus. Mais il y a eu d’énormes avancées scientifiques en dix ans, et la police a beaucoup profité de toutes ces nouvelles techniques. On vient juste de retrouver le corps de Danny. Peut-être trouveront-ils quelque chose d’intéressant, lors de son examen. Le tueur commettra forcément une erreur, à un moment ou à un autre. Et cette fois, je t’assure qu’on sera tous sur le coup.
Katie apparut soudain sur le seuil de la pièce. Elle avança vers eux, s’arrêta pour gratifier son frère d’un baiser sur la joue, puis s’approcha de David qu’elle enlaça par la taille avant se tourner vers Sean.
— Sean, je t’aime, tu sais. Je suis heureuse que tu sois là, je suis heureuse que tu prennes soin de moi. Pour répondre à la question que tu as posée à David concernant ses intentions à mon égard, il faut que tu saches que nous n’avions rien prévu de tout ça. Alors je crois qu’il est très prématuré d’employer ce genre de mot. Tout ce que je sais, c’est que j’ai l’intention de continuer à vivre normalement, et je ne voudrais surtout pas que David s’éloigne de moi à cause de tout ce qui se passe. Personne ne peut encore présager de l’avenir. Nous vivons quelque chose de fort, David et moi. Notre histoire est fondée sur le respect et la franchise, et c’est tout ce qui compte à mes yeux.
— Vous devriez peut-être faire semblant de vous séparer pour voir ce qui se passe, suggéra Sean.
— C’est trop tard, je crois, objecta Katie.
Elle sourit et haussa les épaules.
— Je crois que le mal est fait, Sean. Façon de parler, bien sûr… Alors, je t’en prie, n’oblige pas David à se tenir à l’écart. Je le vivrais très mal, tu sais.
— Il faut absolument qu’on… Je ne sais pas… On doit rester sur nos gardes, c’est tout ce que j’ai à dire. Enfin, pas tout à fait, mais comme nous sommes tous fatigués, j’en resterai là pour le moment. Je vérifie que toutes les portes et toutes les fenêtres sont bien fermées, et je monte me coucher.
Une fois sa tâche accomplie, il leur adressa un petit signe de tête et s’en alla.
Katie se tourna vers David.
— Est-ce que tu aurais préféré qu’il ne se passe rien entre nous ?
Il resserra son étreinte et secoua la tête en signe de dénégation.
— Absolument pas, Katie.
Capturant son menton entre le pouce et l’index, il la força à rencontrer son regard.
— Absolument pas. Katie, Sean m’a dit que tu savais que Danny était mort parce que tu avais rêvé de lui…
Elle chercha à se dégager, mais David la retint dans ses bras.
— Katie…
Ils se dévisagèrent un long moment en silence. On aurait dit qu’elle retenait son souffle et que, comme Sean un peu plus tôt, elle s’apprêtait à lui révéler quelque chose d’important.
Mais il n’en fut rien.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et effleura ses lèvres d’un baiser.
— On a vraiment besoin de repos, tous les deux, murmura-t-elle en l’entraînant vers l’escalier.
Blottis l’un contre l’autre, ils s’endormirent.
Puis ils se réveillèrent et restèrent un moment immobiles, étroitement enlacés.
David s’assoupit de nouveau. Dans un demi-sommeil, il sentit le corps souple et chaud de Katie s’agiter légèrement. Il ne bougea pas pour éviter de la réveiller.
C’était une précaution inutile : elle ne dormait plus. Dans un soupir, elle promena ses mains sur son torse, dessina du bout des doigts des cercles brûlants autour de son nombril puis descendit plus bas. Il retint son souffle lorsque sa caresse devint plus audacieuse, plus érotique aussi. Il roula sur le dos en l’entraînant avec lui, et captura sa bouche avant de semer une pluie de baisers sur ses épaules, entre ses seins, autour de ses tétons gonflés de désir.
L’espace d’un instant, elle se figea et cessa de respirer.
Puis elle se mit à onduler, souple, gracieuse et sensuelle, tandis qu’une onde d’énergie vitale courait dans leurs veines, les poussant l’un vers l’autre dans un élan passionné, irrésistible. Les langoureuses ondulations de son corps attisèrent autant son désir que le tendre gémissement qui s’échappa de ses lèvres lorsqu’il l’embrassa.
Grisé par le flot de sensations exquises qu’il sentait monter en lui, David s’allongea sur elle dans un mouvement fluide.
La terre cessa de tourner. Plus rien ne comptait que leur désir et leur soif de caresses, le contact à la fois simple et enivrant de leurs peaux frissonnantes sous les draps de coton, leurs chuchotements tandis qu’ils approchaient ensemble de l’orgasme. Cette fois encore, le temps suspendit son vol. Il existait ainsi des moments rares et délicieux, beaucoup plus intenses que la satisfaction basique des instincts sexuels, de douces parenthèses qu’on ne savourait que lorsque le plaisir purement charnel s’accompagnait de sentiments plus profonds.
Voici donc qu’il philosophait, à présent, songea-t-il en esquissant un demi-sourire.
Car c’était bien de sentiments qu’il s’agissait. Aucun psychologue, aucun scientifique au monde n’était en mesure d’expliquer la genèse même des émotions.
Katie s’endormit dans ses bras et il continua à songer à tous les sentiments qu’elle attisait en lui. Etait-ce cela qu’il sentait poindre en lui ? Une chose était sûre, en tout cas : il n’hésiterait pas à donner sa vie pour elle.
La matinée s’écoula paisiblement. Il la garda dans ses bras, savourant la douceur de sa peau sur la sienne et le rythme lent et régulier de sa respiration.
Quelles étaient ses intentions ?
Il n’était pas revenu ici dans l’intention de s’y installer. En même temps, c’était la première fois qu’il se sentait aussi proche d’une femme. Au-delà de la puissante attraction physique qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, et malgré la brièveté de leur histoire, il ressentait une extraordinaire complicité avec Katie. Il se sentait bien avec elle.
Mais l’heure n’était pas aux états d’âme. Un tueur rôdait dans la ville et ils en étaient exactement au même point que pour le meurtre de Tanya, dix ans plus tôt. Aucun indice, aucune piste sérieuse.
A moins que…
***
Les rideaux parurent s’envoler tout à coup, comme si un vent frais avait balayé la pièce. Katie se redressa et regarda autour d’elle. Le fantôme de Tanya Barnard se tenait près du lit.
Elle tendit la main, et Katie la saisit.
— S’il vous plaît…, murmura le fantôme.
Jetant un coup d’œil par-dessus l’épaule de Tanya, elle aperçut Danny qui la considérait d’un air implorant ; à son côté se tenait Stella Martin, qui l’observait aussi, comme si elle attendait quelque chose.
— Il faut que vous m’aidiez, leur dit-elle. J’ai besoin de votre aide, vous comprenez ? Réfléchissez, je vous en prie, que savez-vous exactement ? Qui a bien pu vous suivre, qui se trouvait avec vous ? Qui vous a assassinés ? Montrez-moi.
Ils secouèrent la tête sans la quitter des yeux.
Elle se tourna vers Danny.
— Les livres, Danny… et l’argent caché entre les pages. David a vu tout ça chez toi. Est-ce que tu faisais chanter quelqu’un ? Qui t’a donné tout cet argent ?
Les lèvres de Danny remuaient, mais les sons qui sortaient de sa bouche étaient à peine audibles. En proie à une immense frustration, elle se rapprocha un peu pour tenter de lire sur ses lèvres.
— J’ai emprunté les livres à la bibliothèque. J’ai reçu un appel peu après. Il fallait que j’arrête de remuer le passé, ou j’en ferais bientôt partie. On me donnerait de l’argent si je laissais tomber mes recherches. J’ai trouvé une liasse de billets sous mon paillasson en forme de tête de mort. Je ne sais pas pourquoi, je crois que quelqu’un craignait que je ne découvre ce qui était arrivé à Tanya, mais je n’en avais pas la moindre idée. C’était du passé, tout ça. J’ai gardé l’argent. A qui aurais-je pu le rendre, de toute façon ?
Katie observa les trois fantômes à tour de rôle.
— Vous n’avez rien d’autre à me dire qui pourrait me mettre sur la piste ?
—NQuelque chose, j’ai vu quelque chose, ou plutôt… quelqu’un a cru que j’avais vu quelque chose. J’avais aperçu Stella très brièvement. Elle s’était approchée de la fenêtre mais elle avait le dos tourné à la rue. Ensuite, elle est partie.
Stella fit un pas en avant.
— Et maintenant, on est tous partis, tous… mais des images et des impressions continuent de nous hanter… Katie, aidez-nous, s’il vous plaît ! Vous êtes la seule à pouvoir nous venir en aide.
Katie eut soudain l’étrange impression d’être aspirée dans un tourbillon où se mélangeaient les esprits d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Secouée dans tous les sens, elle se laissa porter par de violents courants d’air. Lorsque le calme retomba enfin, elle se tenait au milieu d’un petit groupe devant l’hôtel La Concha. Elle comprit aussitôt qu’une visite du Key West fantôme était en cours. La voix du guide lui parvint clairement. Il parlait du jeune homme qui hantait les lieux depuis que, trahi par celle qu’il aimait éperdument, il s’était donné la mort en se jetant dans la cage d’ascenseur vide.
Danny, Tanya et Stella se tenaient autour d’elle. Les autres membres du groupe n’avaient pas de visage. Leur guide portait une élégante redingote en velours noir et un chapeau haut de forme. Lorsqu’il se retourna, Katie retint un cri de surprise. Il avait le visage de Danny.
La visite les entraîna de drame en drame et, pendant tout ce temps, le guide leur parla des fantômes qui hantaient ces lieux. Derrière lui, tel le chœur d’une tragédie grecque, Tanya et Stella se lamentaient doucement.
— Elle est toujours là, déclara Danny d’une voix claire. Oui, elle est toujours là. Où que vous alliez sur l’île, sur chaque site touristique, dans tous les musées, vous verrez notre chère Elena, Elena Milagro de Hoyos. Vous la verrez, c’est sûr. Elle est l’incarnation de Key West. Son histoire est à la fois la plus célèbre et la plus bizarre de l’île.
A cet instant, Tanya émit une plainte déchirante, le vent se mit à souffler et le sol vacilla sous les pieds de Katie.
Ils se retrouvèrent devant l’arbre aux pendus.
Autour de l’arbre, le décor actuel s’effaça peu à peu. Dans la salle principale du bar Captain Tony, les tabourets de bar disparurent pour laisser place à d’autres éléments. Katie eut l’impression de se trouver à bord d’une machine à remonter le temps. Le bar… le bureau de télégraphe… la morgue… Les images se succédèrent rapidement jusqu’à ce que la nature reprenne ses droits. Le paysage se para alors d’herbes folles et de buissons d’épineux, de rochers et de sable. On entendait le ruissellement de l’eau tout autour. Oui, tout autour…
Un homme était tiré de force vers le gibet.
Il jurait et maudissait d’un ton haineux…
L’homme qu’il maudissait avec tant de ferveur était un certain Beckett, qui suivait la scène d’un regard sombre, empreint d’une détermination inébranlable. Un regard qui lui parut si familier…
De nouveau, le vent se leva ; c’était comme si un ouragan faisait rage autour d’elle, qui restait de marbre au milieu des éléments déchaînés. Le temps défila encore. Elle vit des pêcheurs, des pirates, des chasseurs d’épaves, des contrebandiers et des brigands… puis des soldats vêtus de bleu, des soldats vêtus de gris, puis des marins originaires du même pays, de nouveau unis. Elle entendit un cri porté par le vent. « N’oubliez jamais le Maine ! »
Puis soudain, tout devint calme et Katie se retrouva dans une demeure inconnue, en train de remonter un long couloir.
Un vieil homme décharné se tourna vers elle, bras tendus, brandissant un index crochu. « C’est l’amour qui guide notre vie. L’amour qu’on porte à ceux qui nous entourent. L’amour… Ah, et aussi, le nom de famille. Nous sommes ce que nous créons. Et moi, j’ai créé l’amour. »
Il fit un pas sur le côté et Katie découvrit un lit installé dans la cabine d’un petit avion. Une femme en robe de mariée était allongée sur les draps de satin.
C’était encore le fameux tableau représentant le comte von Cosel avec sa bien-aimée Elena.
Mais Elena se redressa et rencontra son regard. Un frisson d’horreur parcourut Katie. Ce n’était pas Elena, c’était elle ! Elle contemplait sa propre image. Cette fois, c’était elle qui avait pris la place d’Elena dans une salle de musée.
Elle vit son bras se lever et désigner quelque chose.
Pivotant sur ses talons, elle se retrouva face au gibet. Sous les branchages, le pendu se balançait au bout de la corde.
***
— Katie ! s’écria David.
Elle avait poussé un hurlement à glacer le sang. Assise dans le lit, luisante de sueur, elle tremblait comme une feuille.
Il l’attira contre lui.
— Katie, je suis là, tout va bien. Tu as fait un cauchemar. Ça va aller, maintenant.
Elle le fixa d’un air hébété. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant qu’elle reprenne contact avec la réalité.
— C’était un cauchemar, Katie, c’est fini, répéta-t-il d’un ton apaisant. Je suis là ; je ne laisserai personne te faire de mal.
Elle se détendit un instant dans ses bras. Puis, d’un mouvement fluide, elle se leva, visiblement désireuse de mettre une certaine distance entre eux. Elle était magnifique, nue, totalement désinhibée.
— Katie ?
Dans un soupir, elle se rassit près de lui et prit la parole.
— David, même si nous avions retrouvé Danny vivant, il n’aurait pas pu nous aider. Il ne faisait chanter personne. En revanche, quelqu’un croyait qu’il avait été témoin de quelque chose ou qu’il savait quelque chose. Il lisait tous ces livres d’histoire pour parfaire les anecdotes qu’il racontait aux touristes pendant ses visites du Key West fantôme, mais le tueur, lui, savait qu’un élément de l’histoire de l’île pouvait le trahir. Et cet élément se trouve forcément dans un de ces livres. Danny a aperçu Stella la veille de sa disparition. Le tueur a probablement cru que Danny l’avait vu aussi, parce qu’il se trouvait en sa compagnie. Voilà pourquoi Danny a été tué.
— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda David, abasourdi.
Elle parlait d’un ton si naturel, si assuré…
— Katie…
— Tu ne voudras sans doute plus me voir, David, mais tu dois me croire.
— Katie, il y a quelque chose qui m’échappe. Ce que tu viens de dire au sujet de Danny est tout à fait plausible, mais… tu viens de faire un cauchemar, c’est tout.
— Non, David. Ce n’était pas un simple cauchemar. Je… comment dire ? Je vois des choses que les autres ne voient pas.
Il était tard. Les événements de la soirée les avaient tous secoués.
— Katie, nous faisons tous des rêves et des cauchemars. Parfois, ils nous aident à avancer dans une direction qu’on n’aurait pas forcément choisie d’emblée. Tu es encore sous le choc de la découverte du corps de Danny. A l’heure qu’il est, nous sommes tous à peu près sûrs que la vérité se trouve dans le passé de l’île. Ton cerveau a continué à travailler pendant ton sommeil, et ce que tu viens de me dire est parfaitement cohérent.
Elle prit son visage entre ses mains.
— David, je… je t’aime beaucoup, tu sais. Vraiment beaucoup. Et c’est la raison pour laquelle je dois te dire la vérité. Tu n’auras qu’à partir si tu penses que je suis folle. Je vois… je vois les morts. Quand, pour une raison ou pour une autre, ils s’attardent dans le monde des vivants. Je ne vois pas ceux qui poursuivent tout de suite leur chemin, je vois seulement ceux qui restent parmi nous. Si je te dis ça, c’est parce qu’il faut absolument que tu m’écoutes et que tu me fasses confiance. Je vois les fantômes, David.
Gagné par un mélange d’impatience et d’inquiétude, il répliqua plus sèchement qu’il ne l’aurait souhaité :
— Dans ce cas, demande-leur qui les a tués, ce sera plus simple.
Elle se leva de nouveau et s’éloigna de quelques pas.
— Ils ne le savent pas. C’est drôle, Sean m’a toujours suppliée de ne révéler mon don à personne. Je comprends mieux son insistance, maintenant. Tu ne me crois pas, n’est-ce pas ?
Incapable de supporter la distance qu’elle avait mise entre eux, David se leva et s’approcha d’elle. Lorsqu’elle voulut s’écarter, il l’enlaça et l’attira contre lui.
— Katie…
— Tu ne me crois pas.
— Ecoute, c’est beaucoup de choses à assimiler d’un coup. Je t’en prie, Katie, mets-toi un peu à ma place.
— C’est bon. Je comprends. Tu dois penser que… que je n’ai pas toute ma tête.
— Tu te trompes, Katie. Je sais que tout va bien chez toi. Maintenant, est-ce que moi, je crois aux fantômes et aux esprits ? Pour être franc, je n’en sais rien. C’est beaucoup demander, reconnais-le. Est-ce que je crois en toi ? Seigneur, Katie, bien sûr que oui ! Simplement… laisse-moi le temps de digérer tout ça, tu veux ?
Elle était tendue comme une corde prête à se rompre.
— Alors laisse-moi te dire tout ce que j’ai à te dire, annonça-t-elle d’une traite.
— Parce qu’il y a autre chose ?
Katie hocha la tête.
— Il faut que je te parle de Bartholomé. C’était un pirate… enfin, non, un corsaire. Il… il traîne dans les parages depuis pas mal de temps. Il a été pendu pour un crime qu’il n’avait pas commis. C’est ton ancêtre, Craig Beckett, qui a réparé cette odieuse injustice en veillant à ce que le vrai coupable, Eli Smith, soit pendu à son tour. On raconte que Smith a maudit Craig Beckett et sa descendance jusqu’à son dernier souffle. Ecoute-moi, David, c’est très sérieux, tu comprends ? Le tueur semble décidé à se venger de toi. Je n’arrive peut-être pas à communiquer avec tous les fantômes, mais je n’ai aucun problème avec Bartholomé. Il est là depuis tellement longtemps qu’il sait faire plein de choses étonnantes.
David s’abstint de tout commentaire. C’était complètement dingue…
Il se souvint d’avoir vu le grand livre des Beckett glisser sur la table, comme mû par une force invisible. Les pages avaient tourné sans bruit et il s’était senti irrésistiblement attiré vers la table, comme si quelqu’un essayait de lui faire comprendre quelque chose.
— Katie, je ne peux pas… je veux dire, je ne…
— Je comprends, murmura-t-elle, le visage soudain fermé.
Il avait beaucoup de mal à concevoir ce qu’elle tentait de lui expliquer, mais au fond, cela n’avait pas d’importance. Il s’efforcerait de comprendre avec le temps.
— Katie…
Sans doute perçut-elle le changement dans sa voix, tous ces mots qu’il ne pouvait exprimer, car elle se laissa aller contre lui, abandonnant toute résistance.
Il l’étreignit tendrement, lissa ses cheveux en arrière.
— Tu ne me prends pas pour une folle, hein ?
— Je te jure que non. Je ne sais pas encore ce que je dois croire, mais…
Elle leva les yeux vers lui et il la fixa avec gravité.
— J’ai confiance en toi, Katie, affirma-t-il dans un souffle.
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