L'île du mystère
Chapitre 10
— Je n’arrive pas à me faire à l’idée… Désolée, je n’y arrive pas, répéta Katie. Je ne peux pas croire que Danny soit un meurtrier. Il travaillait pour ton grand-père. Personnellement, je n’aurais pas hésité à l’embaucher si j’avais eu besoin d’aide. Si on devait soupçonner du pire tous les gens qui vivent en dehors du système parce que l’argent et la réussite professionnelle ne les intéressent pas, on ne vivrait plus, crois-moi ! Ceci dit, Danny s’assume financièrement, il ne vit aux crochets de personne, lui. Il vit juste un peu en marge, c’est tout.
— Katie, je suis de retour sur l’île, Sam Barnard est de retour sur l’île, et voilà que tout à coup, Danny Zigler se fait embaucher au pub O’Hara pour desservir les tables. Tu ne trouves pas ça un peu louche ?
— Non, répondit Katie d’un air buté. Tout le monde cherche des extra à l’approche du Fantasy Fest. Hé, je ne suis pas la patronne du O’Hara et je n’ai aucune intention de le devenir un jour ! ajouta-t-elle fermement. C’est Jon Merrillo qui s’occupe de recruter les extra quand oncle Jamie doit s’absenter. Ce n’est pas la première fois que Danny Zigler travaille au pub, tu sais.
— Ecoute, Katie, je n’ai pas envie de faire porter le chapeau à Danny, moi non plus. Toujours est-il qu’il a été vu au pub O’Hara le soir du meurtre de Tanya, qu’il y travaille depuis quelque temps, et qu’il entretenait une relation suivie avec Stella Martin. Tu ne trouves pas logique que des soupçons pèsent sur lui ?
— Cette formulation ne me semble pas très « politiquement correcte », objecta Katie, pince-sans-rire. Disons plutôt que c’est un individu qui mérite qu’on s’intéresse à lui.
— Si tu veux. Et c’est donc ce que je compte faire : m’intéresser à lui de près. J’ai l’intention de lui parler avant qu’ils l’embarquent au poste, mais en même temps, je ne voudrais pas trop tarder à remettre aux enquêteurs l’indice que nous avons trouvé.
Il chercha son regard.
— Je vais aller le voir tout de suite, Katie. Il doit travailler chez le glacier, à l’heure qu’il est et je…
— Tu préférerais y aller seul.
— Ce sera plus facile pour moi de lui parler en tête à tête. D’un autre côté…
— David, je sais que tu t’inquiètes pour moi et j’apprécie ta sollicitude, vraiment. Mais on est en plein jour et je te promets de rester sur les axes principaux, d’accord ?
Il continua à la dévisager en silence.
— David, je suis chez moi, ici. J’aime cette île et je compte bien y vivre le plus longtemps possible. Je ne peux pas me permettre d’avoir peur de l’endroit où j’habite.
Elle marqua une pause et prit une inspiration avant de reprendre la parole, les yeux rivés à ceux de David.
— Je sais à quel point tu as envie de résoudre cette affaire et je comprends parfaitement tes motivations. Mais cela fait plus de dix ans que le meurtrier de Tanya se balade dans la nature. Il faut parfois savoir se résigner à ce que certaines affaires restent à jamais non élucidées. Je ne suis pas du style paranoïaque, mais je suis tout de même assez prudente, si ça peut te rassurer.
— Est-ce que tu as une bombe lacrymogène dans ton sac à main ?
— Non. Et j’ai bien peur de ne jamais avoir pris de cours de karaté.
— Je vais demander à Liam de te trouver quelque chose.
— David, je t’en prie…
Elle s’interrompit en croisant son regard empreint d’un mélange de détermination et de réprobation.
— D’accord pour une bombe lacrymogène, reprit-elle d’un ton résigné.
— Parfait. Je t’appelle dès que j’en ai fini avec Danny.
Elle hocha la tête.
— Je vais en profiter pour aller manger un morceau.
— A plus tard, Katie.
Et il s’éloigna.
***
Chez le glacier, David fut accueilli par un employé qu’il n’avait encore jamais vu derrière le comptoir.
A peine eut-il prononcé le nom de Danny Zigler que l’homme déversa un torrent de jurons en espagnol. Si David ne les comprit pas tous, il devina toutefois que Danny n’était plus en odeur de sainteté entre ces murs.
— Je suis désolé… Danny n’est pas venu travailler, c’est ça ? demanda David lorsque le flot se fut tari.
— Ce sale petit con a disparu dans la nature, vous voulez dire ! répondit l’homme en colère. Il devait ouvrir la boutique à 8 heures, ce matin, nettoyer les machines, mettre tout en route. A 10 heures, Mme Clasky m’appelle pour me dire que la boutique est fermée, et voilà que je suis obligé de rappliquer et de tout me coltiner moi-même, tout ça parce que j’ai été assez bête pour faire confiance à ce minable !
— Vous avez essayé de l’appeler sur son portable ? demanda David.
Sa suggestion lui valut un regard meurtrier.
— Evidemment que je l’ai appelé, quelle question ! Son portable est coupé.
— Vous êtes passé chez lui ?
L’homme, un grand type solidement charpenté, se pencha par-dessus le comptoir.
— Vous voyez pas que je suis ici ? Je peux pas être ici et chez lui en même temps !
— Vous connaissez son adresse ? insista David.
— Vous êtes flic ou quoi ? répliqua l’autre sans cacher son exaspération.
— Rangez-moi plutôt dans le « ou quoi », répondit David, impassible.
L’homme l’observa un moment puis, marmonnant quelques paroles incompréhensibles, il s’empara d’un bloc-notes et griffonna une adresse vers Union Street. David prit le bout de papier qu’il lui tendait et le remercia.
Son téléphone portable sonna alors qu’il se mettait en route pour Union Street. C’était Liam.
— Salut, Liam. Vous avez commencé les interrogatoires ?
— Non. Des agents en uniforme sont partis à la recherche de Danny Zigler, parce qu’il paraît que Stella et lui se voyaient régulièrement. De son côté, Pete essaie de retrouver les personnes qui auraient assisté à l’altercation l’autre soir, devant le O’Hara. Il pense qu’un des étudiants pourrait savoir quelque chose.
— Zigler ne s’est pas présenté à son travail, aujourd’hui.
— Il n’a pas répondu quand on est passés chez lui, et on n’avait pas de mandat de perquisition, expliqua Liam.
— A part ça, vous avez d’autres pistes ? voulut savoir David.
— Possible. Tu m’avais demandé de retrouver Mike Sanderson, le dernier petit ami en date de Tanya qu’elle était censée rejoindre dans l’Ohio.
— Et ?
— On a découvert que Mike Sanderson avait utilisé sa carte de crédit pour prendre de l’essence à St-Augustine le 13, c’est-à-dire le lendemain du meurtre de Tanya, déclara Liam.
***
Katie sentit la présence de Bartholomé qui marchait à son côté. Elle lui coula une œillade de biais.
— Où étais-tu passé ?
— Figure-toi que j’usais de mon charme et de mon pouvoir de persuasion pour découvrir la vérité, répondit le fantôme.
— Vraiment ? Puis-je savoir où, au juste ?
— J’ai traîné pas mal de temps autour du musée pendant que les types de la police scientifique faisaient leur boulot.
— Et qu’as-tu appris d’intéressant ?
— J’ai vite compris qu’ils ne retireraient pas grand-chose de leurs prélèvements. Tout le monde le sait, à présent : il n’y a pas eu d’effraction. Ils ont convoqué les propriétaires et le personnel du musée ; le lieutenant de police, tu sais, celui qu’on appelle Pete Dryer, les a interrogés sans ménagement pour savoir où se trouvaient tous les trousseaux de clés. Ils sont deux propriétaires et trois directeurs, tous des habitants de l’île. Comme Dryer n’obtenait rien d’intéressant, Liam a tenté une approche plus en douceur, et c’est ainsi qu’il a appris que l’un des directeurs avait laissé le soin à une employée de fermer le musée, il y a quelques jours. Le problème, c’est que cette dernière a perdu les clés. Au lieu de changer les serrures, ils se sont contentés de refaire faire un autre trousseau. L’homme qui est entré dans le musée l’autre soir s’est donc servi des clés ; il connaissait apparemment le code du système d’alarme, et il n’a touché à rien d’autre qu’à la salle dédiée à Tanzler et Elena. Oh, à propos, ils ont retrouvé Elena, je veux dire son mannequin. Il l’avait caché dans une autre pièce. Voici donc mes conclusions : l’auteur du meurtre est suffisamment intelligent pour avoir pensé à subtiliser les cassettes de vidéosurveillance, mettre des gants et trouver le code de l’alarme avant de transporter le corps de Stella Martin.
— C’est forcément quelqu’un d’ici, murmura Katie. Quelqu’un qui a surveillé les allées et venues des employés du musée avant de passer à l’acte. C’est lui qui a récupéré les clés perdues, et il savait exactement d’où elles provenaient.
Bartholomé esquissa un sourire.
— Ça, ma chère, ce n’était pas bien difficile à deviner : le nom et l’adresse du musée figurent sur le porte-clés.
— D’accord… Dis-moi, est-ce que la police a embarqué le personnel du musée ?
— D’après mes informations, une équipe spéciale est en train de passer en revue tous les éléments d’enquête dont ils disposent, et ils doivent commencer les interrogatoires dans l’après-midi.
— Tu as passé la nuit à l’extérieur, fit observer Katie.
— Oui… en fait, je suis rentré, mais tu étais… disons, occupée. Mais j’ai appuyé sur le bouton de la cafetière ce matin. Tu ne t’en es même pas aperçue ! conclut-il d’un ton offusqué.
— Désolée, Bartholomé. Vraiment. Je ne me suis même pas rendu compte que David s’était levé avant moi.
— Hum… David ! Tu ne trouves pas que tout ça va un peu vite ?
— En fait, je n’arrête pas de me dire : « Allez, prends une décision. Tranche une bonne fois pour toutes. Il te plaît ou il ne te plaît pas ? C’est pourtant simple. »
— Toujours est-il que ce n’est pas lui qui a tué cette prostituée, et pour cause : il était avec toi au moment des faits. Personnellement, ce type me plaît bien, ajouta Bartholomé. Il me rappelle quelqu’un que je connaissais il y a bien longtemps.
— C’est vrai ?
Bartholomé s’écarta brusquement, comme si sa présence physique était bien réelle, tandis qu’une joyeuse bande avançait à leur rencontre avec des verres de margarita.
Ils auraient très bien pu le traverser, mais Bartholomé se plaisait à croire qu’il possédait encore une consistance matérielle.
— Oui. C’était un capitaine. Quelqu’un de bien.
— C’était peut-être un ancêtre de David, fit remarquer Katie. Sa famille fait partie des plus anciennes de l’île.
— Je sais.
Katie se garda de répondre. Une femme qui buvait une bière devant le bar Sloppy Joe l’observait d’un air intrigué. A l’évidence, elle était en train de se demander si Katie était une folle qui parlait toute seule ou bien si elle avait simplement commencé à boire plus tôt que les autres.
Katie bifurqua sur Greene Street. A l’origine, le Sloppy Joe se trouvait à l’emplacement actuel du Captain Tony. Sloppy Joe faisait partie de la galerie de personnages hauts en couleur qu’avait abrités Key West. Contrarié par l’augmentation de son loyer, il avait déménagé son bar au beau milieu de la nuit, laissant derrière lui un local nu, vidé en quelques heures. Depuis cette fameuse nuit, le Sloppy Joe se trouvait dans Duval.
Katie entra dans le bar Captain Tony. Une grande baie vitrée donnait sur un espace extérieur que l’on aurait pu croire perdu en pleine campagne, n’eût été le souffle de la climatisation qui balayait la placette. « L’arbre aux pendus » se dressait au milieu des tables et des chaises, et c’était devenu une tradition pour les clientes du bar d’accrocher leur soutien-gorge aux branches du fameux arbre. En dentelle, de soie, en coton, il y en avait pour tous les goûts, du plus sobre au plus raffiné.
Katie s’installa à une table près de l’arbre. Au fil des ans, il était devenu impossible de démêler le vrai du faux dans l’histoire de l’établissement. Fiction ou réalité, le bar et l’immeuble qui l’abritait étaient entrés dans la légende de Key West.
Une fois assise, Katie ferma les yeux et songea à l’historique de ce lieu mythique.
Sloppy Joe, Joe Russell de son vrai nom, était devenu l’ami d’Hemingway le jour où il avait accepté d’endosser à sa place un chèque que les banques refusaient de prendre. Comme l’illustre écrivain, l’homme possédait un physique impressionnant, et les deux compères s’étaient bientôt découvert d’autres points communs. Avant cet épisode, l’immeuble avait abrité un relais de télégraphe, qui avait reçu avant tout le monde la triste nouvelle de l’explosion du cuirassé Maine ; avant ça encore, une usine à glace flanquée de la morgue municipale, une fabrique de cigares et une maison close.
Aujourd’hui, l’arbre aux pendus était entièrement recouvert de lingerie féminine. Pendant de longues années, cet endroit avait été le lieu de pendaison officiel pour tout Key West et ses environs. Accusée d’avoir tué son mari et son enfant, une femme avait trouvé la mort ici même, et on racontait que son fantôme hantait les toilettes pour dames.
— Qu’est-ce que je vous sers ?
Katie ouvrit les yeux. Une jeune serveuse à la mine avenante la regardait en souriant.
— Un grand thé glacé et le plat du jour, s’il vous plaît.
L’espace d’un instant, elle parut déçue de ne pas lui servir quelque chose de plus fort, et donc de plus cher. Mais son sourire vacilla à peine et elle tourna les talons en lançant avec entrain :
— Je vous apporte ça tout de suite !
Bartholomé s’était installé à côté de Katie. Il avait posé une jambe bottée sur la chaise d’en face et ôté son tricorne. Une expression écœurée assombrissait son visage.
— Y a-t-il une raison particulière pour qu’on se retrouve là ?
— J’aime bien cet endroit.
— Tu espères surtout y croiser des fantômes qui voudront bien répondre à toutes les questions que tu te poses, oui ! Au risque de te décevoir, ne compte pas trop là-dessus, jeune fille. Ils sont tous bien trop occupés à se lamenter sur leur triste sort pour s’intéresser au présent.
— Tu te trompes, protesta Katie. Le fantôme de Stella Martin m’a beaucoup aidée, par exemple.
— Elle aurait mieux fait de te dire qui l’a tuée, ç’aurait été plus simple, tu ne crois pas ?
— Mais elle-même ne le sait pas ! Toujours est-il que nous avons trouvé un indice grâce à elle.
— Ah oui ?
— Oui : une carte bancaire… badigeonnée de crème glacée.
Bartholomé émit un son entre le rire et le grognement. Quelques tables plus loin, Katie vit une femme froncer les sourcils en regardant autour d’elle. Puis elle frissonna. Sans doute avait-elle senti la présence d’un fantôme tout près d’elle.
— Tiens-toi tranquille, tu veux ? murmura Katie à l’adresse de Bartholomé.
— Moi ? Excuse-moi, mais c’est toi qui parles toute seule aux yeux des autres !
Katie fit la moue mais s’abstint de tout commentaire. Quelques instants plus tard, la jeune serveuse lui apporta sa commande. Elle prit son verre de thé glacé et le porta à ses lèvres à fermant les yeux à demi. Elle désirait s’ouvrir à tout ce qui se passait autour d’elle.
— Entends-tu la corde qui frotte sur la branche ? demanda Bartholomé à voix basse. On l’entend distinctement qui va et vient, va et vient… balançant l’homme pendu haut et court avec une régularité de métronome.
Elle garda le verre contre ses lèvres.
— Tu es mort ici.
— C’est exact : je suis mort ici. On m’a tiré du lit en pleine nuit et on m’a traîné de force ici, jusqu’au pied de cet arbre… pour un acte de piraterie que je n’avais pas commis. Un vaurien de pirate nommé Eli Smith avait attaqué un vaisseau battant pavillon américain dans les eaux du détroit… Lorsqu’il a été interpellé par les autorités, il a juré ses grands dieux qu’il n’y était pour rien, que c’était moi, le coupable. Ils m’ont pendu sans autre forme de procès. J’avais déjà rendu l’âme lorsqu’un ami à moi, Craig Beckett, le premier du nom, a pris ma défense en affirmant que j’avais cessé mes activités de corsaire pour devenir marchand, et qu’Eli Smith était bel et bien responsable de l’attaque du navire américain. Comment aurais-je pu commettre un tel acte alors que j’étais follement amoureux de Victoria Wyeth qui a péri dans l’assaut du navire ? A la mort de sa fille chérie, son père a sombré dans la folie.
— Pourquoi ont-ils cru Eli Smith quand il t’a accusé, toi ? demanda Katie.
— Parce que Victoria était l’amour de ma vie et que nous nous apprêtions à nous enfuir ensemble. Son père avait décidé de l’éloigner d’ici ; il l’avait envoyée chez des parents en Virginie dans l’espoir qu’elle m’oublierait rapidement. Je savais qu’il nous serait impossible de vivre notre amour au grand jour, si je ne parvenais pas à prouver mes bonnes intentions à sa famille. Craig Beckett était un ami commun ; il était très respecté de tous, ici. Nous étions partis pêcher ensemble quand l’attaque du vaisseau américain a eu lieu. Il devait partir régler un problème de contrebande dans les îles, mais il m’avait promis d’aller trouver le vieux Wyeth dès son retour. Il avait bien l’intention de lui faire comprendre que je n’avais jamais été un pirate sans foi ni loi. Et que l’époque où j’écumais les mers comme corsaire était définitivement révolue. Je sais, je sais, fut un temps où il n’y avait guère de différence entre ces deux activités, mais personnellement, je n’ai jamais, au grand jamais, attaqué de vaisseau battant pavillon américain. Cette nuit-là, je dormais à poings fermés dans le sud de l’île quand une foule braillarde et déchaînée a fondu sur moi. J’ai essayé de me défendre — j’ai même salement amoché le nez d’un vieux type poilu —, mais ils étaient plusieurs dizaines à s’en prendre à moi. J’ai donc été pendu haut et court, cette même nuit, et chaque fois que je viens par ici, j’entends encore les frottements de la corde contre le tronc d’arbre.
Katie oublia l’endroit où ils se trouvaient, ainsi que les gens qui pouvaient la voir, et posa sa main sur celle de Bartholomé.
— Je suis sincèrement désolée, Bartholomé.
Il hocha la tête.
— Oh, il y eut des années intéressantes, après ma mort… Et des années plutôt maussades. J’aurais bien aimé sympathiser avec Hemingway, c’était un type à part, passionnant… et puis il y a eu le fameux Carl Tanzler, un personnage à la fois fascinant et effrayant. Je me suis souvent demandé ce que je faisais ici. Ma chère Victoria semblait partie depuis longtemps, elle… Et puis nos chemins se sont croisés, la petite entreprise Katie-oké me change les idées, et je crois que j’ai décidé de traîner encore un peu par ici parce que tu as besoin d’aide et de soutien !
— Bartholomé, c’est très gentil de ta part, mais je peux très bien me débrouiller toute seule, tu sais.
— Jeune fille, sache que je ne t’abandonnerais pas pour tout le thé de Chine !
— Tu es adorable, Bartholomé, mais si tu sens un jour qu’il est temps pour toi de partir vers des horizons plus sereins, vas-y, fonce ! D’accord ? dit Katie d’un ton empreint de gravité.
Le fantôme secoua la tête.
— Pour être franc, je ressens un truc assez bizarre. C’est comme si je t’avais attendue pendant toutes ces années, sans en être conscient et sans savoir pourquoi.
— C’est vrai ?
— Oui… tu sais, d’une certaine manière, j’ai été vengé, expliqua Bartholomé.
— Ah bon ?
— Eh oui, et c’est sans doute pour cette raison que j’apprécie beaucoup ton petit ami David, même si je reste sceptique et prudent. Comme je te l’ai expliqué, c’est son ancêtre, le premier Craig Beckett de la lignée, qui est venu en ville clamer mon innocence. Il a veillé à ce qu’Eli Smith soit pendu pour l’attaque du navire et la mort de Victoria. Au fond, c’est peut-être ça que j’entends ici, continua-t-il avec un soupçon d’amertume dans la voix. Smith, les yeux révulsés et les organes en décomposition, qui se balance au bout de la corde…
En levant les yeux sur la salle, Katie aperçut une femme adossée au mur près des toilettes pour dames. Ses longs cheveux flottaient librement sur ses épaules. Elle ne portait pas les robes raffinées, ornées de dentelle et de rubans, qu’arboraient les élégantes du e XIX siècle ; ses vêtements étaient plutôt ceux d’une femme qui travaillait dur toute la journée chez elle. Son corsage en cotonnade blanche, ouvert sur le cou, laissait entrevoir de vilaines marques rouges. Une expression de grande tristesse voilait son visage. Ce n’était pas la première fois que Katie la voyait, mais la femme n’avait jamais essayé de communiquer avec elle.
Le spectre repéra une table où des parents et leurs enfants prenaient leur repas. Les petits sirotaient leur Coca en mâchonnant des frites.
Le fantôme glissa vers la table et s’assit sur une chaise libre.
Les mains jointes sur ses genoux, elle contempla les jeunes enfants avec un mélange de désespoir et d’envie.
La mère se redressa soudain et regarda autour d’elle. Puis elle tira la manche de son mari. Elle se sentait mal à l’aise, tout à coup, et elle ne savait pas pourquoi.
Le mari demanda l’addition et la petite famille quitta les lieux quelques minutes plus tard.
Le fantôme s’évanouit, toujours aussi triste.
— Je ne pense pas que Danny Zigler ait commis aucun de ces crimes, déclara finalement Katie.
— Ce qui revient à soulever la même question, encore et toujours, fit observer Bartholomé. Les deux meurtres ont-ils été commis par la même personne ? Ou bien le tueur de Stella Martin a-t-il simplement voulu imiter le mode opératoire du tueur de Tanya Barnard ?
Katie se leva. Elle n’avait plus faim, tout à coup. Elle laissa sur la table deux fois le prix de sa consommation.
— Allons-y. J’aimerais aller voir Liam.
— Pardon ? Pourquoi ça ?
— Je ne sais pas trop… Tu as dit quelque chose qui me donne à croire qu’il nous manque quelque chose d’essentiel, dans cette histoire.
— Comme quoi ?
— Un mobile.
— Un fou n’a pas besoin de mobile, Katie ! s’écria Bartholomé. Je ne voudrais pas être obligé d’illustrer mes propos avec certains actes de barbarie dont j’ai été le témoin bien malgré moi, à l’époque. La folie a toujours existé, hélas.
Mais Katie était déjà partie.
Dans son dos, elle entendit Bartholomé exhaler un long soupir… avant de lui emboîter le pas.
***
David dut patienter quelques minutes avant d’être mis en relation avec Liam. Il savait que son cousin trouverait un peu de temps pour lui parler.
— Désolé, David, c’est un peu la folie, aujourd’hui. On est en train d’entendre tous les employés du club de strip-tease, et on recherche en même temps toutes les personnes qui sont venues prendre un verre ce soir-là.
— Logique. Et pour Mike Sanderson, est-ce qu’il y a du nouveau ?
— On a passé quelques coups de fil. Il est devenu commercial, mais il n’est pas joignable via internet. Nous avons eu sa femme, qui nous a dit qu’il était en déplacement. Elle nous a donné tous ses numéros de téléphone, mais on n’a pas encore réussi à le joindre. On a également pris contact avec la police de Cleveland, pour solliciter son aide dans une affaire classée.
— Si je comprends bien, personne ne sait où il se trouve, à l’heure qu’il est ?
— Non. Mais de là à penser qu’il puisse traîner dans les parages… A ta place, je me garderais bien de ce genre de conclusions hâtives, David.
— Je sais. En même temps, c’est une hypothèse qu’on ne peut pas non plus se permettre d’ignorer.
— Je suis d’accord avec toi, ne t’en fais pas. Ecoute, David, je dois reprendre les interrogatoires. Personne n’a été placé en garde en vue pour le moment. Tous les témoins se sont présentés au poste de leur plein gré, ce qui rend les choses nettement plus faciles.
— Toujours pas de nouvelles de Danny Zigler ?
— Silence radio. Un avis de recherche a été émis et deux de nos hommes se sont rendus chez lui à plusieurs reprises, sans succès. On a demandé un mandat de perquisition.
— Merci, Liam.
— Que comptes-tu faire, à présent ? demanda son cousin d’un ton circonspect.
— Remonter les pistes.
— Rien d’illégal, hein, je compte sur toi ?
— Liam, si pour une raison ou pour une autre, je me vois contraint de sortir du cadre légal, tu n’en sauras rien, fais-moi confiance. Je n’ai pas l’intention de te compromettre.
— David…
— Liam, je dois encore terminer la lecture des rapports d’enquête du meurtre de Tanya. Ne t’inquiète pas pour moi, d’accord ?
— Tiens-moi au courant, dit Liam.
— Promis.
Ce n’étaient pas des paroles en l’air. Il avait bien l’intention d’apporter la carte de crédit au poste de police après avoir vérifié une dernière chose. Le jeune type qui avait passé la nuit avec Stella avait peut-être déjà été interrogé par la police.
David se réjouissait de détenir cet indice. Il avait très envie de parler à cet étudiant, lui aussi. De son point de vue, Stella n’avait pas été tuée par hasard par un déséquilibré qu’elle ne connaissait pas. David pensait au contraire qu’il s’agissait d’un meurtre prémédité.
Il trouva la maison qui abritait l’appartement de Danny Zigler, situé au premier étage. Il gravit les marches de l’escalier, s’immobilisa devant la porte et frappa un coup sec.
Il n’y eut pas de réponse.
Il hésita un instant puis, après avoir jeté un coup d’œil coupable autour de lui, sortit de sa poche son trousseau de clés, et chercha le petit crochet qui l’avait aidé à maintes reprises au cours de ses voyages à l’étranger, et particulièrement dans les pays en voie de développement, lorsque ses affaires se retrouvaient coincées derrière des portes fermées à double tour. Il inséra le crochet dans le verrou qui céda rapidement. Voilà le genre d’épisode qu’il ne porterait pas à la connaissance de Liam…
La maison avait été construite dans les années 1890 puis divisée en quatre logements vers 1970. Peu d’aménagements y avaient été apportés depuis. David connaissait bien l’architecture de Key West. Deux éléments d’origine avaient survécu au temps : les poutres de bois apparentes qui soutenaient le plafond, et la cheminée en marbre du salon.
David entra dans la pièce.
— Danny ?
Toujours pas de réponse. Une rapide inspection des pièces — cuisine, salon, salle à manger, chambre à coucher et salle de bains — lui confirma que Danny n’était pas là. En proie à une bouffée de frustration, il resta un moment dans le salon. Danny n’était pas du genre maniaque, mais il faisait la vaisselle et rangeait ses vêtements.
Une pile de livres posée sur la table de la salle à manger attira l’attention de David. Il s’en approcha, curieux de voir de quoi il s’agissait. A la vérité, il n’aurait jamais cru que Danny serait un grand lecteur.
Les livres étaient tous consacrés à l’histoire de Key West. Le premier de la pile s’intéressait plus particulièrement à la découverte du Nouveau Monde et à la colonisation de l’île par les Espagnols, un autre traitait de David Porter, de la loi martiale et du déclin de la piraterie, un autre encore retraçait l’âge d’or des chasseurs d’épaves.
Lorsqu’il s’empara du dernier ouvrage, quelque chose glissa d’entre les pages.
De l’argent.
Dix mille dollars en petites coupures.
« Bizarre, bizarre… », songea-t-il en fronçant les sourcils.
Danny faisait-il chanter quelqu’un ? Ou bien savait-il quelque chose et était-ce son silence qu’on tentait d’acheter ?
David n’avait aucun droit de se trouver chez Danny. D’un point de vue juridique, il s’était rendu coupable de violation de domicile. Il valait mieux qu’il parte d’ici, et vite.
Il prit néanmoins le temps d’étaler les billets sur la table, à côté des livres, et sortit de sa poche le petit appareil numérique qu’il emportait partout. Il photographia d’abord les billets, puis les ouvrages. Quand il eut terminé, il remit l’argent à sa place et rangea les livres dans leur position initiale. Il refit ensuite un tour rapide de l’appartement pour prendre des photos de chaque pièce.
Puis il partit.
En refermant la porte derrière lui, il eut l’impression que Danny n’était pas rentré chez lui depuis un certain temps.
Sans qu’il puisse réellement dire pourquoi, un mauvais pressentiment assaillit David.
***
Le sergent Andy McCluskey était à la réception lorsque Katie entra dans le bureau de police. Il la salua chaleureusement. Andy était un peu plus âgé qu’elle, mais ils avaient fréquenté le même lycée. Il était entré dans la police quatre ans plus tôt.
— Liam est débordé, expliqua-t-il lorsqu’elle lui eut exposé les raisons de sa visite.
Il se pencha au-dessus du comptoir et poursuivit sur le ton de la confidence :
— Sale affaire, hein ? Il interroge les témoins un par un.
— J’imagine qu’il y en a pas mal, fit remarquer Katie d’un ton neutre.
— Je peux le prévenir que tu es là, si tu veux, suggéra Andy.
— Non, non… Ne le dérange pas, ce n’est pas grave. Merci, Andy.
— Je ne sais vraiment pas pourquoi tu tenais tant à venir ici, de toute manière, intervint Bartholomé.
Ignorant sa remarque, elle prit congé d’Andy et gagna la sortie.
— Vas-tu me répondre, à la fin ? J’avoue que je ne te suis plus très bien, reprit Bartholomé lorsqu’ils se trouvèrent sur le trottoir inondé de soleil.
— Je suis moi-même un peu perdue, si tu veux tout savoir. Tout à l’heure, quand nous étions au pied de l’arbre aux pendus, j’ai soudain eu l’impression que nous devions élargir notre champ de vision. Admettons que ces deux meurtres aient été commis par un seul et même individu. C’est déjà très étonnant en soi. Deux meurtres mystérieux, deux cadavres exposés dans un musée. Tout ça à dix ans d’intervalle. Et le deuxième meurtre a lieu au moment où des gens partis depuis longtemps font leur réapparition sur l’île. Sam Barnard est de retour, et David aussi.
— Ça ne fait que deux personnes, souligna Bartholomé.
— Mon frère ne va pas tarder à arriver.
— Trois… Tu parles d’une horde !
— Garde pour toi tes remarques ironiques. Ce n’est pas digne d’un gentleman, mon cher.
— Mmm… Excuse-moi. Tu es encore jeune. Si mon rôle de fantôme consiste à te maintenir en vie le plus longtemps possible, et si l’ironie peut m’aider en ce sens, je…
Sa voix se brisa tandis que son attention se tournait soudain vers le trottoir d’en face.
— La voilà qui revient…
— Qui ?
— La fameuse femme en blanc.
— D’après ce que tu m’as raconté tout à l’heure, tu étais éperdument amoureux de Victoria, n’est-ce pas ?
Il acquiesça d’un signe de tête.
— C’est elle ? C’est Victoria ?
— Non. Je ne la connais pas, murmura-t-il avant de reporter son attention sur Katie. Mais revenons à nos moutons : tu voulais consulter les archives des rapports de police, n’est-ce pas ? C’est pour cette raison que tu désirais parler à Liam. Si tu veux mon avis, tu n’aurais rien obtenu. David est mieux placé que toi pour demander ce genre de choses. Liam et lui sont cousins, après tout. Et comme nous n’apprendrons rien de plus aujourd’hui, pourquoi ne nous intéresserions-nous pas à autre chose ? On pourrait par exemple essayer d’identifier cette femme en blanc en compulsant les archives de la bibliothèque. Qu’en dis-tu ?
— D’accord… Mais n’est-ce pas un peu malhonnête de ta part ? Je veux dire, par rapport à Victoria ?
— Je sais au plus profond de mon être — ou du moins ce qu’il en reste — que Victoria a poursuivi sa route et qu’elle est heureuse là où elle est. La femme en blanc a besoin d’aide, elle.
Un sourire flotta sur ses lèvres.
— Elle a besoin de moi. Alors, filons vite à la bibliothèque !
***
Après s’être plongée une heure durant dans l’histoire tumultueuse de Key West, Katie leva les yeux vers Bartholomé. Elle regarda l’ouvrage qu’il était en train de lire et fut surprise de constater qu’il avait réussi à tourner une page.
Katie promena un regard anxieux autour de leur table. Dieu merci, ils étaient seuls dans cette partie de la salle de lecture. Elle se pencha au-dessus de la table. L’ouvrage qu’il était en train de consulter traitait des épaves échouées au large des Keys.
— Tu as trouvé quelque chose ? demanda-t-elle.
— Oui !
— Quoi donc ?
Bartholomé leva les yeux.
— J’ai trouvé ma dame en blanc. Regarde… regarde bien cette photo. C’est elle ! Elle porte la même robe blanche. Elle s’appelle Lucinda Wellington, Lucy pour les intimes. Ses parents ont été emportés par la maladie, laissant derrière eux deux orphelins démunis : elle et son frère. Quand il fut en âge de prendre la mer, son frère se vit confier les commandes d’un navire en partance pour Boston. Restée à Key West, Lucy attendit impatiemment son retour. Hélas, le capitaine Wellington et son équipage furent pris dans une tempête alors qu’ils approchaient du sud de l’île. La demeure familiale se trouvait près du pub O’Hara, et Lucy passa toute la nuit sur le balcon, priant avec ferveur pour que le navire de son frère arrive à bon port malgré les éléments déchaînés. Plus tard, les chasseurs d’épaves découvrirent le bateau disloqué, mais on ne retrouva jamais le corps du capitaine Wellington. D’aucuns prétendent que Lucy s’est donné la mort en se jetant du balcon où elle avait prié en vain, avec tant d’ardeur ; d’autres affirment qu’elle est tombée accidentellement en se penchant par-dessus la rambarde pour essayer de distinguer l’épave qu’on ramenait sur la plage et les corps rejetés par la mer.
— Tu étais encore en vie à cette époque, n’est-ce pas ? demanda Katie.
Il hocha la tête.
— Oui. J’ai été pendu quelques années plus tard.
— Mais tu ne connaissais pas Lucy ?
— Non… Le décès prématuré de ses parents les avait laissés sans le sou, elle et son frère, mais elle descendait malgré tout de… disons d’une famille plus fortunée que la mienne. J’étais pourtant un parfait gentleman, je suis sûr que tu ne diras pas le contraire, mais à l’époque, les différences entre les classes sociales étaient extrêmement marquées. J’avais beau avoir de l’éducation et de bonnes manières, je n’étais pas facilement accepté parmi les riches.
Il fixa Katie avec intensité.
— Il faut que tu lui parles, Katie.
— Je veux bien essayer, Bartholomé.
Il esquissa un sourire.
— Regarde, j’ai encore tourné une page.
— Super ! On se replonge dans nos livres ?
— Ah ! Je viens de tomber sur une information concernant ta maison, Katie. Elle fut vendue à Shamus O’Hara en 1829. Il l’acheta à un certain John Moreland qui l’avait lui-même achetée à John Whitehead. Je ne remercierai jamais assez ma mère de m’avoir prénommé Bartholomé ! Il n’y avait que des John, à l’époque.
Il leva soudain les yeux vers elle.
— Imagine un peu ça, Katie : tes ancêtres ont très certainement assisté à ma pendaison. Et aucun d’eux n’aura levé le petit doigt pour dénoncer l’injustice de cette exécution…
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