L'île du mystère
Chapitre 5
Amours à l’agonie, mortelle disparition… Tel était le titre du livre le plus connu paru au sujet du meurtre de Tanya Barnard. Naturellement, plusieurs dizaines d’articles avaient été publiés dans tous les journaux du pays, la mise en scène particulièrement morbide et spectaculaire attisant l’intérêt de milliers de lecteurs.
Katie n’avait jamais acheté ce livre. L’idée qu’on puisse gagner de l’argent en exploitant ce genre de drame la révoltait.
Ce jour-là pourtant, en rentrant du cimetière, elle s’arrêta dans une des nombreuses boutiques de Duval Street pour acheter le fameux livre. Elle le trouva dans une échoppe pour touristes qui vendait des tongs, des vêtements, des souvenirs et quelques livres sur les Keys. Deux d’entre eux proposaient des cartes et des informations historiques, deux guides fourmillaient de renseignements sur les sports nautiques pratiqués sur l’île. Il y avait aussi un ouvrage consacré à la décoration et l’architecture typiques des Keys, une biographie de Carl Tanzler, une anthologie d’histoires de fantômes et le livre sur le meurtre de Tanya Barnard. La boutique était tenue depuis peu par un couple originaire d’Europe de l’Est, mais les nouvelles circulaient vite, sur l’île. Tout le monde saurait bientôt que Katie O’Hara avait acheté ce livre.
Un peu plus loin, elle commanda un feuilleté au thon dans l’un de ses restaurants préférés, puis rentra chez elle avec ses achats. Il lui restait encore quelques heures de liberté avant d’aller travailler.
C’était samedi soir.
Autant s’attendre à une soirée animée.
Les vendredis soir marquaient le début de la vague de folie qui s’emparait de l’île chaque week-end. Retrouvailles entre amis, enterrements de vie de jeunes garçons et de jeunes filles, envies de s’amuser jusqu’au bout de la nuit dans les bars et les discothèques de l’île… Tout le monde avait une bonne occasion de venir faire la fête à Key West. Pour couronner le tout, le Fantasy Fest débutait la semaine suivante et l’afflux de touristes avait déjà commencé.
Comme elle regagnait sa maison, tenant à la main son déjeuner et le livre qu’elle venait d’acheter, elle éprouva soudain un curieux sentiment d’appréhension.
Il faisait grand jour. De nombreux touristes arpentaient les rues, à pied, à vélo, au volant de voiturettes de location. De la musique s’échappait de plusieurs bars. Katie se demanda aussitôt si un fantôme était en train de la suivre, un fantôme qui éprouverait brusquement le besoin de communiquer.
Tanya. Tanya Barnard errait peut-être dans les rues de la ville ; elle avait aperçu son frère et son ex-fiancé et ressentait à présent le besoin de les aider à découvrir la vérité…
Pourtant, en regardant autour d’elle, elle ne vit personne, pas même la petite troupe qui déambulait parfois dans les rues, tous issus d’époques différentes. Ils ne se voyaient pas toujours les uns les autres, tous ces fantômes qui hantaient la ville. Il y avait quelques conquistadors espagnols qui traînaient sur les quais ; les marins, eux, semblaient se reconnaître et se réunissaient souvent près des docks comme pour se délecter encore des effluves de bière et de rhum que servaient les restaurants du front de mer. Un pirate du début du e XIX siècle hantait depuis quelque temps le bar Captain Tony, et on racontait même que certains clients l’avaient aperçu au comptoir.
Mais cet après-midi-là, les morts restaient invisibles. D’où venait cette impression angoissante d’être observée par quelqu’un qu’on ne voyait pas ?
Elle éprouva la même sensation quelques minutes plus tard, lorsque, arrivée devant chez elle, elle inséra la clé dans la serrure de la porte. Et cette sensation fut si intense qu’elle pivota sur ses talons pour s’assurer que personne ne l’avait suivie.
— Bartholomé ? demanda-t-elle à mi-voix en jetant un dernier coup d’œil autour d’elle avant de relâcher la poignée.
Son hôte fantomatique voulait peut-être l’inciter à rester sur ses gardes. Elle dut pourtant se rendre à l’évidence : Bartholomé n’était pas là ; sans doute était-il resté près du cimetière. Là-bas, il s’entraînait parfois à souffler dans le cou des passants, juste pour le plaisir de les voir devenir verts de peur. Il réussissait aussi à faire bruisser les feuilles et, plus rarement, à faire du bruit en cognant un verre ou une autre surface dure. Ce qu’il adorait par-dessus tout, c’était entendre les cris d’effroi d’une jolie jeune femme.
De temps en temps, il se glissait dans les groupes de touristes qui suivaient une des nombreuses visites à sensations que proposaient plusieurs agences. Posté derrière le guide, il s’amusait alors à souffler la flamme de sa lanterne. Katie ne lui tenait pas rigueur de ses facéties. Après tout, cela faisait presque deux siècles qu’il errait dans ce bas monde ; le pauvre avait bien besoin de se distraire un peu !
Cette fois-ci, pourtant, Bartholomé n’était manifestement pas responsable de sa frayeur.
Elle rentra chez elle et se dépêcha de fermer la porte à clé. Une fois à l’intérieur, elle se sentit un peu ridicule, mais vérifia tout de même que la porte était bien verrouillée. Elle se servit ensuite un verre de thé glacé, puis alla s’installer sur le sofa du salon avec son sandwich et le livre qu’elle entama sans tarder.
L’auteur commençait par décrire Key West à l’époque du meurtre, puis elle racontait l’histoire de Carl Tanzler et évoquait les événements majeurs vécus par la famille Beckett depuis leur arrivée sur l’île, des siècles plus tôt. L’histoire des Beckett ressemblait beaucoup à l’histoire de sa propre famille. David Beckett, premier du nom, était un pirate qui, après s’être proclamé corsaire, avait résolu de n’attaquer que les bateaux espagnols au nom de la Grande-Bretagne. Au fil du temps, les Beckett avaient acheté des terres, très probablement avec de l’argent mal acquis, puis s’étaient lancés dans le sauvetage et le démantèlement des épaves, activité florissante à l’époque. Ils avaient ensuite investi beaucoup d’argent dans la cueillette des éponges. Au e XIX siècle, ils faisaient déjà partie des familles les plus prospères de l’île. Leur grande force résidait dans le fait qu’ils avaient su s’adapter aux changements successifs, surfant sur la vague du tourisme lorsque les épaves avaient cessé de rapporter de l’argent, ouvrant plusieurs affaires dans des secteurs d’activités différents. Dans les années 1950, la famille était toujours solidement implantée sur l’île, et ses biens immobiliers constituaient l’essentiel de sa fortune. Les Beckett faisaient partie des familles les plus respectées de Key West. Dans la liste des autres familles que dressait l’auteur, Katie reconnut la sienne et celle des Barnard. Ils n’étaient pas les premiers à s’être établis sur l’île, contrairement aux Whitehead et aux Simonton, mais leurs familles respectives n’avaient plus quitté l’île depuis leur arrivée.
Venait ensuite le récit du meurtre.
Toutes les personnes ayant été vues dans l’enceinte du musée le jour du meurtre avaient été interrogées par la police. Pete Dryer, à l’époque membre de la police municipale, se trouvait au musée lorsque le corps avait été découvert. Il avait veillé à préserver soigneusement les lieux du crime. Après un examen minutieux, cependant, le médecin légiste avait précisé que le meurtre n’avait pas été commis dans le musée. Personne ne savait où Tanya était morte. Personne n’était entré dans le musée par effraction ; à l’époque, il n’y avait aucune caméra de surveillance. Les enquêteurs de la police scientifique n’avaient pas trouvé le moindre cheveu ni la moindre fibre de tissu, pas l’ombre d’un indice. Les soupçons s’étaient aussitôt tournés vers David Beckett. La ville était petite. Bien qu’extrêmement improbable, l’hypothèse selon laquelle il se serait éclipsé du musée pour accomplir son méfait demeurait possible.
Katie se leva pour prendre un bloc-notes sur le comptoir de la cuisine. Les enquêteurs semblaient convaincus que le meurtrier était un habitant de l’île. Ils avaient évoqué un homme très fort, très vigoureux. Katie dressa la liste de toutes les personnes présentes lors de la visite guidée du matin : quatre étudiantes ; un couple, Molly et Turk Kenward, originaires de Portland dans l’Oregon ; Pete Dryer, sa sœur Sally et son mari, Gerry Matthews, ainsi que leurs deux enfants, Suzie et Whelan.
Elle barra les noms des quatre étudiantes puis ceux des enfants. Sur le point de rayer également Pete Dryer, sa sœur et son beau-frère, elle se ravisa. Elle laissa également David Beckett, mais barra Molly et Turk Kenward. Non seulement ces derniers n’habitaient pas sur l’île, mais c’étaient en outre des septuagénaires. On pouvait toujours les imaginer, bien sûr, en assassins du troisième âge, mais la probabilité était infime.
Katie continua à feuilleter le livre, cherchant qui d’autre sur l’île avait été interrogé par la police. Lily et Gunn Barnard, les parents de Tanya, n’étaient plus de ce monde ; Sam Barnard, son frère, venait de réapparaître à Key West. Danny Zigler avait été interrogé, ainsi que tous les Beckett vivant dans les Keys, y compris Liam qui travaillait à présent comme enquêteur pour la police. Le propre frère de Katie, Sean, avait été interrogé, ainsi que de nombreux anciens camarades de lycée de Tanya.
Katie fronça les sourcils en apercevant le nom de son frère. A l’époque, personne ne lui avait dit que Sean avait dû répondre aux questions de la police.
Tous les propriétaires des bars de Duval Street et tous les serveurs avaient également été entendus. Une fois de plus, Katie fut surprise de découvrir le nom du dernier endroit où Tanya Barnard avait été vue.
Le pub O’Hara.
Son oncle Jamie avait également été interrogé. Jamie et Sean. Elle hésita un instant avant d’inscrire leurs noms au bas de la liste.
Sous le choc de ce qu’elle venait de découvrir, elle sursauta en entendant la sonnerie de son téléphone portable. Jetant un coup d’œil à la longue série de chiffres qui s’inscrivait sur l’écran, elle fronça les sourcils.
— Allô ? murmura-t-elle, en proie à une étrange excitation.
— Katie, c’est moi, Sean, fit la voix de son frère à l’autre bout du fil.
***
— J’étais à Key West parce que c’étaient les vacances d’été, expliqua Sam Barnard à l’attention de David.
Les deux hommes étaient toujours assis à la terrasse du bar.
— Je m’étais inscrit à l’université dans l’optique d’obtenir un MBA classique, mais j’ai bifurqué vers les sciences marines en cours de route. C’était un cursus de cinq ans. J’ai séché la dernière année, mais ça n’a pas vraiment d’importance ; je me vois mal à la tête d’une entreprise de pisciculture, de toute façon. Ma boîte marche bien. J’ai appris suffisamment de choses pour entretenir cinq bateaux de pêche. Mon bungalow d’accueil est idéalement situé sur la plage de Key Largo. Le jour du meurtre, j’avais passé la journée à la pêche avec mon père. J’ai croisé Tanya à notre retour, il devait être 4 heures de l’après-midi. Je crois lui avoir dit qu’elle se comportait comme une idiote à cause de ce type de l’Ohio. J’étais de ton côté, mais je sais maintenant que les conseils sont inutiles, dans ce genre de situation. Cela dit, elle ne m’a pas envoyé paître, au contraire. Elle a même reconnu qu’elle avait fait une bêtise, et elle m’a dit que si tu ne voulais plus d’elle, elle partirait. Je me souviens, elle m’a demandé si je pensais qu’elle n’était qu’une sale traîtresse… Cette prise de conscience soudaine s’expliquait par ton retour, bien sûr. Je lui ai répondu franchement. Oui, pour moi, elle n’était qu’une sale petite égoïste qui voulait tout à la fois : s’amuser, faire la fête, rencontrer des gens et puis, d’un seul coup, revenir en arrière comme s’il ne s’était rien passé, et se réconcilier avec le type qu’elle avait trompé. Elle m’a écouté sans même chercher à protester. Je lui ai dit ses quatre vérités, ce jour-là… et c’était la dernière fois que je voyais ma sœur en vie.
Un silence accueillit sa confession. Au bout d’un moment, David prit la parole.
— Il était donc 16 heures passées quand elle a quitté la maison, c’est ça ?
Sam hocha la tête.
— Danny Zigler l’a vue à 17 heures au pub O’Hara. Dans les dépositions de police, Jamie O’Hara a déclaré lui avoir servi une pinte de Guinness au comptoir. Elle semblait agitée. A un moment, elle lui a souri en lui demandant de lui souhaiter bonne chance. Elle aurait quitté le bar vers 19 heures, toujours selon Jamie. Et personne ne l’a revue vivante après ça.
— Tu as pu consulter les dépositions ? demanda Sam d’un ton à la fois surpris et intéressé.
— Mon cousin a rouvert le dossier.
Sam pointa l’index vers lui.
— Tiens, à propos, je me souviens d’un autre truc… Ton cousin Liam faisait partie de ceux qui ont vu Tanya chez O’Hara ce soir-là.
— Ils sont une dizaine à l’avoir croisée chez O’Hara, ce soir-là, fit observer David.
— La question qu’on doit alors se poser, c’est : qui, parmi ces dix personnes, a quitté le bar après elle ? Et encore, je ne sais pas trop si ça nous avancerait à grand-chose de le savoir. Parce qu’elle a pu tomber sur quelqu’un d’autre dans l’heure qui a précédé son meurtre. Oui, c’est ça : dans l’heure qui a suivi son départ du pub, elle a croisé quelqu’un, quelque part, et ce type dont on ignore tout l’a étranglée. Les flics connaissent sans doute plus précisément l’heure du crime. Mais le problème, c’est qu’il y avait des centaines de gens dans les rues à cette heure-là. Et puis, les faits remontent à dix ans…
Sam se tut quelques instant avant de reprendre :
— Et comme elle ne portait aucune trace de violence sexuelle, la piste de l’ADN est définitivement condamnée, malgré tous les progrès scientifiques de ces dernières années.
— C’est clair, admit David.
Sam exhala un long soupir.
— A l’époque, la police a penché pour la thèse du psychopathe qui aurait quitté l’île tout de suite après son méfait. Quand on y pense, ça tient debout : ce malade a très bien pu filer vers le nord en voiture, ou peut-être même qu’il a pris un petit avion. Mais toi, David, tu ne crois pas à cette thèse-là, pas vrai ?
— Je ne sais pas. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un déséquilibré. Pour moi, le tueur est quelqu’un d’ici qui avait un plan bien précis dans la tête.
— Comme quoi, par exemple ?
— C’est bien ce que j’aimerais découvrir.
— J’avoue que je ne te comprends pas trop, David. Je veux dire, évidemment que j’aimerais savoir ce qui s’est vraiment passé cette nuit-là… Je donnerais tout pour connaître le salaud qui a tué ma petite sœur. Mais qu’est-ce qui peut bien te faire croire que tu peux encore trouver la clé du mystère, dix ans plus tard ? Les flics ont affirmé qu’ils avaient creusé toutes les pistes, même la plus mince. Rien n’a changé ici, mon vieux. Comment est-ce que tu comptes t’y prendre ?
David le fixa avec attention avant d’esquisser un sourire.
— C’est moi qui ai changé, Sam. Je ne suis plus un gamin. Rien ni personne ne m’empêchera de suivre mon idée jusqu’au bout. Je sais en mon âme et conscience que je ne suis pas responsable de la mort de Tanya. Je sais que quelqu’un l’a tuée, quelqu’un qui a réussi à s’en sortir sans être inquiété. Tu vas peut-être me prendre pour un fou, mais je suis persuadé que nous connaissons tous le type qui a commis ce meurtre. La vérité existe quelque part. Je suis prêt à tout pour la découvrir.
***
— Sean ! D’où m’appelles-tu ? demanda Katie à son frère aîné. De l’autre bout du monde, j’imagine… Je suis contente de t’entendre, en tout cas !
— On a parlé sur Skype la semaine dernière, tu te souviens ? répondit son frère d’un ton taquin.
— C’est vrai que c’est super de pouvoir se voir en se parlant… surtout quand on a un frère baroudeur !
— Figure-toi que je suis à Hawaii, en ce moment. Je vais venir passer quelque temps à Key West, sœurette.
— Génial ! C’est le grand retour des fils prodigues, on dirait.
— Je sais, répliqua Sean avant que Katie ait le temps d’en dire plus.
Elle fronça les sourcils.
— Comment l’as-tu appris ?
— David Beckett m’a envoyé un e-mail pour m’annoncer qu’il comptait rentrer à Key West.
— Mais je croyais que…
— J’ai bouclé plus tôt que prévu le documentaire que j’étais en train de tourner, coupa son frère. Je suis donc à Hawaii, je prends un vol pour Los Angeles après-demain, et j’arriverai à Miami dans trois jours.
— Je viendrai te chercher à l’aéroport.
— Non, non, ne t’embête pas pour moi, je louerai une voiture. Attends-toi à me voir rappliquer mardi ou mercredi au plus tard.
— C’est formidable, Sean ! Oh, fais attention à la circulation. Les premières animations du Fantasy Fest ne vont pas tarder à commencer.
— T’en fais pas pour moi, sœurette, je n’ai pas oublié la folie qui s’empare de l’île à cette période de l’année. J’aurais pu prendre un avion-navette à Miami, mais je préfère malgré tout venir en voiture… même si les routes seront saturées de touristes en goguette !
— Comme tu voudras. Je suis bien contente de te voir, en tout cas.
Le silence retomba et s’étira au point que Katie crut un instant que la communication avait été coupée.
— Katie ?
— Oui ?
— Surtout, ne dis à personne que tu… que tu vois des choses.
A son tour, Katie garda le silence. Sean avait bien ri, la première fois qu’elle avait eu une apparition. Elle avait six ans et allait à l’école primaire avec son frère. Ils étaient en train de jouer avec d’autres enfants à l’intérieur de l’église, quand la chose s’était produite. Elle avait vu le fantôme d’une religieuse. A l’époque, la réaction amusée de Sean l’avait beaucoup blessée, mais elle avait vite compris qu’il essayait de la protéger. Car, bien sûr, lorsqu’elle avait expliqué à ses camarades, en toute candeur, ce qui lui était arrivé, tous s’étaient moqués d’elle, riant à gorge déployée, inventant des comptines méchantes. Ils avaient cessé de la taquiner uniquement parce que Sean était intervenu, leur faisant croire que tout ça n’était qu’une blague, qu’ils étaient vraiment idiots d’y avoir cru.
Plus tard, alors que Katie jouait seule dans la cour de récréation, la religieuse lui était de nouveau apparue. D’une voix très douce, cette dernière lui avait expliqué qu’elle possédait un don précieux, mais que c’était un secret qu’elle devait garder pour elle.
Mais le jour où son grand-père s’était éteint, bouleversée par les larmes de sa mère, Katie n’avait pu s’empêcher de lui confier que le vieil homme lui était apparu et qu’il aurait tellement aimé pouvoir la réconforter. Sur le coup, sa mère avait simplement cru que Katie essayait de la consoler… jusqu’à ce que Katie lui révèle l’endroit où son grand-père avait laissé sa vieille montre gousset en or et lui dise qu’il désirait la donner à son gendre, le père de Katie.
Sa mère avait remué toute la maison à la recherche de cette fameuse montre, sans succès.
Katie restait toutefois sur ses gardes. Elle n’avait jamais parlé à personne des marins, des mousses et des pirates qui déambulaient sur les docks.
Elle évitait soigneusement de croiser le regard des fantômes qu’elle rencontrait. Sa tactique, toutefois, n’avait pas fonctionné avec Bartholomé.
Jusqu’à ce jour, elle avait même cru que son frère avait oublié cette histoire de fantôme parce qu’elle ne lui en avait plus jamais parlé depuis ce lointain épisode. En revanche, il lui était arrivé plusieurs fois de lui livrer certaines informations ou de le mettre en garde contre certaines personnes tout simplement parce qu’un fantôme l’avait elle-même avertie. Mais elle restait obstinément muette lorsqu’il lui demandait d’où elle tenait ce genre de renseignements.
— Katie ?
— Oui ?
— Je t’en prie, Katie, ne dis rien à personne, tu m’entends ? Surtout pas à David. Je sais pourquoi il est revenu. Si Dieu en personne daignait te rendre une petite visite, garde-le pour toi, compris ? Motus et bouche cousue.
— Je crois que Dieu est trop occupé pour venir me voir, Sean. Le monde va mal, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué. Je ne pense pas être digne de son intérêt, conclut-elle avec une pointe d’amusement dans la voix.
— Je ne suis pas en train de plaisanter, Katie. Je sais que tu… que tu crois voir des choses, insista Sean. Il est donc normal que je…
— Sean, crois-tu sérieusement que le meurtrier de Tanya Barnard traîne encore dans les parages ? Dix ans se sont écoulés depuis.
— David est revenu sur l’île avec la ferme intention de retrouver le coupable, Katie. Le connaissant, je parie qu’il ne s’en cache pas. Et s’il a raison, si le meurtrier se trouve toujours à Key West, il va forcément prendre peur. Je t’en prie, Katie, sois prudente… Katie, tu m’écoutes ?
— Je t’aime par-dessus tout, frérot, répliqua-t-elle. Et je bois tes paroles, je t’assure. Simplement, je ne sais pas du tout de quoi tu parles. Je n’ai jamais vu ces « choses » dont tu parles. Jamais.
— C’est exactement ce que je voulais entendre, sœurette !
Il hésita un instant avant d’ajouter :
— Reste bien sur tes gardes.
— Pourquoi ?
Son frère ne répondit pas mais Katie eut l’étrange impression d’entendre un prénom résonner dans le silence pesant.
A cause de David…
— Ecoute, Sean, je ne te suis pas : soit tu penses que c’est lui le coupable, soit tu penses qu’il est innocent.
— Je ne pense pas qu’il soit coupable.
— Alors ?
— C’est juste que… la vie est parfois compliquée.
— Soit tu as confiance dans une personne, soit tu te méfies d’elle. Je ne vois pas ce qu’il y a de compliqué là-dedans.
— J’ai confiance en lui, assura Sean.
— Alors, quel est le problème ? insista Katie.
— La confiance est quelque chose d’intuitif, ça ne s’explique pas. Et puis, imagine un instant que quelqu’un ait voulu l’atteindre, lui, en s’en prenant à son ex-fiancée. Cette personne traîne peut-être encore dans les parages, qui sait ? Alors je t’en prie, Katie, fais bien attention à toi. Garde tes distances.
— J’ai vraiment hâte de te voir, Sean, déclara Katie en feignant d’ignorer son avertissement.
— Moi aussi, petite sœur. On se dit à bientôt, d’accord ? Et d’ici là, reste sage.
— Comme une image, Sean, comme une image.
Il émit un grognement incrédule.
— Je t’aime, Katie. Ne commets pas d’imprudence, promis ?
— Tu n’as pas l’impression de te répéter un peu, Sean ? Moi qui croyais que David était ton ami…
— C’était mon ami, c’est vrai. Je veux dire, c’est encore mon ami, mais…
— Seigneur, Sean, tu n’es qu’un vilain menteur ! Avoue que tu l’as soupçonné, toi aussi, sur le coup.
— Non, c’est faux. Bon, d’accord… Mais tout au fond de moi, je continue à croire qu’il n’aurait jamais pu commettre un tel crime. Simplement, un homme a beau être mûr et solide dans sa tête, il n’en reste pas moins fragile dans certaines circonstances. Tanya lui avait fait du mal en rompant leurs fiançailles. Tous ceux qui l’ont vue ce soir-là disent qu’elle avait l’intention d’aller lui parler. Qui sait ce qui a bien pu se passer ? David a peut-être perdu son sang-froid… J’ai du mal à le croire, mais il se trouve que Tanya est morte. David est un sportif complet, il était toujours plus fort que nous, déjà quand nous étions gamins. En même temps, c’est quelqu’un de profondément équilibré. Craig lui a transmis toutes les valeurs auxquelles il tenait : l’amitié, la solidarité, le respect d’autrui. C’est un homme réfléchi, calme et mesuré. Pour toutes ces raisons, je crois sincèrement qu’il est innocent. Disons que je me suis peut-être laissé influencer par tous les bruits, toutes les rumeurs imbéciles qui couraient sur son compte à l’époque.
— Réponds-moi franchement, Sean, insista Katie : tu ne penses pas que David a tué Tanya, ou bien tu t’interdis de le penser ?
Sean hésita un instant avant de répondre.
— Un peu des deux, j’imagine.
— Très bien. Moi, je suis sûre que David n’est pas coupable. Le problème reste donc entier : qui a tué Tanya ?
— Je ne sais pas, Katie.
— J’ai lu dans un livre consacré à l’affaire que la police t’avait interrogé au moment des faits.
— Ils ont interrogé beaucoup de monde. Il se trouve que j’avais pris quelques verres au pub d’oncle Jamie, ce soir-là. C’est là-bas que j’ai croisé Tanya, d’ailleurs. Je leur ai tout raconté, évidemment.
— Est-ce que tu te souviens avoir vu d’autres personnes quitter le bar après Tanya ?
— Même si je m’en souvenais, je ne te le dirais pas.
— Quoi ?
— Reste en dehors de tout ça, sœurette, tu m’entends ?
— Bisous, grand frère… J’ai l’impression qu’on va bientôt être coupés. On se voit bientôt, de toute manière.
Elle mit un terme à leur conversation avant que Sean ait le temps de réitérer ses mises en garde.
Perdue dans ses pensées, elle baissa les yeux sur la feuille posée devant elle. Le prénom de son frère était le dernier qu’elle avait ajouté à la liste. Elle le raya d’un trait. Sean était bien incapable de faire du mal à qui que ce soit. Comme son oncle, d’ailleurs, songea-t-elle en barrant son nom. Elle examina la liste, secoua la tête. Ça ne pouvait pas non plus être Liam, ni Pete Dryer, ni…
Seigneur ! Pas étonnant que la police n’ait jamais trouvé le coupable. Malgré ce que tout le monde semblait croire, le meurtrier n’était pas un habitant des Keys. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Il y eut un léger bruit à la porte, et Katie leva les yeux. Bartholomé était de retour ; c’est en passant à travers la porte qu’il avait fait ce petit bruit étrange.
— Où étais-tu passé ?
— Je faisais de l’espionnite, si tu veux tout savoir.
— Et qui espionnais-tu ?
Il sortit de sa poche sa montre gousset, qui ne fonctionnait plus depuis belle lurette, sauf pour lui, semblait-il.
— Tu ferais mieux de te préparer, tu vas être en retard au travail. Sans compter que ton oncle est le propriétaire du bar, et que tu es chargée de veiller à ce que tout se passe bien pendant son absence.
Katie se leva d’un bond en voyant l’heure. Sourcils froncés, elle étouffa un juron, ramassa ses clés, son sac à main et sortit. Elle était en train de fermer la porte à clé lorsque Bartholomé passa au travers.
— Alors, vas-tu me dire où tu étais ?
— Au poste de police, répondit le fantôme.
— Ah oui ?
— Je ferais peut-être mieux de tenir ma langue, reprit-il avec une lenteur délibérée.
— Sale pirate de…
— Corsaire !
— Si ça continue, je vais appeler un exorciste qui t’enverra rejoindre tes traîne-savates de copains en enfer !
Il rit de bon cœur, mais reprit son sérieux dès qu’il croisa son regard.
— D’accord, d’accord. J’étais donc au poste. Les officiers de police ont tous reçu l’ordre de garder un œil sur David Beckett. Tu vois, j’aurais mieux fait de ne rien dire, ajouta-t-il devant sa mine stupéfaite. Ils ne savent pas ce qui s’est passé ce soir-là, ils ne possèdent aucune preuve, aucun indice. Certains trouvent étrange que David soit encore obsédé par le meurtre de Tanya. Des preuves ! On ne connaissait pas ce mot à mon époque, crois-moi ! On vous pendait haut et court sans autre forme de procès !
Katie s’arrêta pour le dévisager d’un air perplexe.
— C’est comme ça que tu es mort ? Pendu ? Tu ne me l’avais jamais dit !
Son spectre astral se redressa fièrement. Il releva la tête, bomba le torse.
— Vous avez devant vous la victime d’une erreur judiciaire, mademoiselle O’Hara. Ma mort fut aussi injuste que prématurée !
Il exhala un soupir.
— Mais tout cela n’a plus d’importance, Katie. Ce qui compte, à présent, c’est que tu sembles avoir le béguin pour un meurtrier.
Elle secoua la tête. Que se passait-il, au juste ? Etait-elle vraiment en train de devenir folle ?
— David Beckett n’est pas un meurtrier, Bartholomé.
— Comment peux-tu en être sûre ?
— Je ne sais pas. C’est une question… d’intuition.
— Je préférerais tout de même que tu gardes tes distances.
— Si ça peut te rassurer, mon frère arrive dans quelques jours. Et puis, de toute façon, Liam Beckett a récupéré toutes les pièces du dossier pour l’examiner de nouveau.
— Ça ne me plaît pas du tout, si tu veux tout savoir, maugréa Bartholomé.
— Tant pis pour toi. A partir de maintenant, je vais te demander de garder le silence et de te faire tout petit. Mon oncle est peut-être propriétaire du O’Hara, mais il n’hésitera pas à se débarrasser de moi, si ses clients lui racontent que je suis complètement folle et que je passe mon temps à parler toute seule !
***
Les méandres de l’âme étaient décidément bien difficiles à suivre, songea David. Fouler le sol de Key West après toutes ces années d’absence ne le troublait pas. Séjourner dans la maison de ses grands-parents ne le dérangeait pas non plus, au contraire. Il était heureux de retrouver les pièces chargées de souvenirs. La demeure lui rappelait les soupes de conques qu’ils savouraient tous ensemble quand les soirées se rafraîchissaient, la limonade maison et les plateaux de fruits de mer. Certaines pièces avaient besoin d’être réaménagées, d’autres demeuraient chaleureuses et confortables. Sa grand-mère avait confectionné des napperons au crochet pour protéger les meubles, qui semblaient aussi propres que lorsqu’elle était en vie. Le service à thé qu’elle aimait tant était encore sur la petite console Duncan Fife, près de la porte de cuisine. Sa propre chambre était restée intacte : les posters de ses groupes et de ses sportifs préférés ornaient encore les murs. Il était temps d’y remédier, d’ailleurs.
Il n’éprouvait aucune tristesse à évoluer dans la grande maison vide.
Alors que sa visite au musée avait été profondément douloureuse.
Un peu plus tard, il éprouva le même pincement au cœur en franchissant les portes du pub O’Hara en compagnie de Liam.
C’était le dernier endroit où Tanya avait été vue de son vivant.
L’établissement n’avait pas changé. Le bar en acajou massif s’ouvrait sur de nombreuses tables flanquées de confortables banquettes à haut dossier. Des portes de bois à double battant façon saloon donnaient sur le trottoir. Comme dans la plupart des bars de Duval Street, l’air conditionné s’échappait à l’extérieur. Le O’Hara proposait à sa clientèle des plats typiquement irlandais : le célèbre fish and chips, le hachis parmentier, un large choix de corned beef, du chou-fleur au bacon. Sur la carte, on trouvait aussi les leprechauns, des petits friands garnis de tranches de bœuf finement émincées, et les banshees, des cocktails composés d’un nombre impressionnant d’alcools.
Sur la scène se produisaient en semaine des groupes de musique folklorique. Le pub organisait également des soirées karaoké, un concept qui plaisait beaucoup, à en juger par la foule qui se pressait au bar ce soir-là. Contrairement à de nombreux autres bars, le O’Hara veillait à maintenir un niveau sonore raisonnable, au point qu’il s’avérait possible de tenir une conversation normale lorsqu’on s’installait au fond de la salle. Près la scène, évidemment, la musique était plus forte, mais pas au point de ressentir douloureusement ses pulsations, ni d’avoir envie de prendre ses jambes à son cou.
Assise devant son ordinateur, Katie aidait un groupe de jeunes femmes à choisir les titres qu’elles désiraient interpréter. Elles s’éloignèrent quelques minutes plus tard, visiblement satisfaites. A cet instant, Katie leva les yeux sur lui, aussi soudainement que si quelqu’un lui avait tapé sur l’épaule pour lui signaler sa présence. Son sourire avait disparu, et elle se contenta de le dévisager longuement. Elle ne paraissait pas en colère contre lui, en tout cas.
David remarqua que de nombreux habitants de l’île fréquentaient encore le O’Hara. Le pub se situait un peu plus au sud de l’île que d’autres endroits incontournables comme le Sloppy Joe ou le Captain Tony. La plupart des bars ne servaient pas à manger, surtout après une certaine heure. Le O’Hara, lui, servait ses clients jusqu’à 1 heure du matin, et lorsque Jamie O’Hara était dans les murs, le service se poursuivait parfois jusqu’à 5 heures, selon l’humeur du patron et la clientèle. Et ce détail, bien sûr, n’était pas mentionné dans les brochures disponibles à l’office du tourisme.
— Qu’est-ce que tu prends ?
David se retourna. Liam, tout sourire, parlait avec la serveuse qu’il appelait par son prénom, Clarinda.
— Du hachis et une Guinness, répondit-il. Merci.
On aurait dit, au début, que la jeune femme évitait de poser les yeux sur lui, mais elle parut se ressaisir et, plantant son regard dans le sien, elle s’éclaircit la gorge et déclara d’une voix posée :
— Bienvenue à Key West, David.
— Merci.
— Je m’appelle Clarinda. Je suis une Conque, moi aussi.
— C’est un plaisir de vous rencontrer, Clarinda.
Elle rougit.
— Vous étiez venu dans notre classe quand j’étais à l’école primaire, reprit-elle. Vous nous aviez parlé du métier de soldat.
— J’espère que je n’en avais dit que du bien.
Un sourire éclaira le visage de la jeune femme.
— Dans mon souvenir, oui. Bon, eh bien… soyez le bienvenu chez vous.
Elle s’éloigna en direction du bar. Sur scène, une bande de jeunes gens arborant des T-shirts de l’université de Floride chantaient un morceau du groupe Kiss. Ils s’en sortaient plutôt bien.
— David, ce n’est pas que je m’ennuie avec toi. Au contraire, mais j’aimerais savoir ce qu’on fait ici.
David considéra son cousin d’un air amusé.
— On est venus dîner, ça te va, comme réponse ?
— Il y a plein d’autres restaurants que celui-ci.
— Exact. Disons que j’essaie de faire revivre le passé, avoua David.
— Et c’est le dernier endroit où Tanya a été vue. Bon sang, David, j’aimerais vraiment pouvoir t’aider, mais je ne vois pas en quoi une visite au pub O’Hara pourrait faire avancer les choses.
David leva les mains devant lui.
— Je n’en sais rien, Liam. Mais tout de même, ça ne te semble pas un peu bizarre que tous les protagonistes de cette fameuse soirée soient présents aujourd’hui ?
— Que veux-tu dire par là ?
— C’est toi l’enquêteur, Liam. A ta décharge, je ne peux pas m’empêcher de dresser des constats qui n’ont peut-être aucune raison d’être. Retourne-toi discrètement et regarde un peu qui est chargé de débarrasser les tables en salle.
Liam obéit et son regard se posa sur Danny Zigler.
— Il ne m’a pas dit qu’il travaillait ici, quand je lui ai parlé ce matin, reprit David. Et voyons un peu si j’ai raison… Oui, oui, c’est bien lui : Sam Barnard est en train de boire un verre au bar.
Les étudiants quittèrent la scène, cédant la place à un petit groupe d’hommes d’affaires qui se mirent en devoir de massacrer une chanson de Billy Joel. Au moins avaient-ils l’air de s’amuser.
— Sam est ici parce que tu y es aussi, fit observer Liam. Ecoute, David, j’ai ressorti le dossier, je t’ai soutenu quand tu es venu au bureau, je suis avec toi, et j’ai bien l’intention de faire tout mon possible pour que l’enquête aboutisse enfin. Mais tu sais, les habitués du O’Hara se comptent par dizaines. C’est un des pubs préférés des habitants de l’île.
— Sam est à Key West parce que je suis rentré, d’accord. J’ai discuté avec lui dans la journée. Si tu veux mon avis, il est ici ce soir pour les mêmes raisons que moi. Comme tu l’as dit tout à l’heure, c’est le dernier endroit où Tanya a été vue vivante. Mais que fais-tu de Danny Zigler ?
— Zigler est sans cesse à la recherche de petits boulots. Il a un peu perdu le nord quand le musée a fermé ses portes, expliqua Liam.
Clarinda leur apporta les bières qu’ils avaient commandées.
— Vos plats arrivent dans une minute, messieurs.
— Merci, dit Liam. Comment va Jonas ?
— Il va très bien, merci. Il organise toujours des promenades en plongée. Il doit passer plus tard.
— Super, on le verra à ce moment-là. Au fait, Clarinda, j’ai une question à te poser. Tu ne rentres jamais seule à la fin du service, j’espère ?
— Jamais. C’est Katie que tu devrais sermonner. Elle ne veut rien entendre. Je reviens tout de suite, ajouta-t-elle en se hâtant vers une autre table pour prendre une commande.
Un type dont David se souvenait vaguement, un certain Marty je-ne-sais-quoi, monta sur la scène. D’une belle voix de baryton, il attaqua une chanson de marin.
A la fin du morceau, Katie annonça que le Fantasy Fest approchait à grands pas, et que viendrait ensuite une autre fête célèbre à Key West : Pirates au Paradis. Tous ceux qui auraient la chance d’assister à ces festivités retrouveraient Marty Jenkins dans son nouveau spectacle.
Les clients se mirent à cogner leurs choppes de bière contre les tables en entonnant un air que David ne connaissait pas. Katie se leva et adressa un petit signe à Clarinda.
Les deux jeunes femmes montèrent sur scène pour exécuter un numéro de Broadway. Ou plutôt Off-Broadway, constata David quelques instants plus tard. Les paroles défilaient à une vitesse vertigineuse, et leur prestation, bien que ponctuée de leurs rires amusés, fut excellente. Un tonnerre d’applaudissements retentit dans la salle à la fin de leur numéro, mais Katie enchaîna rapidement avec un morceau d’Elvis Presley interprété par un artiste qui se produisait aussi au Fantasy Fest. Il reprit avec brio la célèbre chanson du King, Blue Suede Shoes.
Clarinda apporta leurs plats. David était en train de porter sa fourchette à sa bouche lorsqu’il remarqua que Katie fixait la porte du pub d’un air interdit. A la fin du morceau, les clients applaudirent avec enthousiasme, mais Katie paraissait ne rien remarquer de l’agitation ambiante. Elle continuait à observer les deux portes ouvertes, comme si quelque chose d’inouï était en train de se produire à cet endroit.
Comme si elle avait vu un fantôme.
Sous le regard stupéfait de David, elle se leva d’un bond, indifférente à la scène déserte après le départ d’Elvis, et se précipita vers la porte qu’elle franchit presque en courant.
Sur une impulsion, David se leva et lui emboîta le pas.
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