L'île du mystère
Chapitre 2
Surpris par le hurlement strident, David faillit sursauter. Ce manque de sang-froid l’irrita profondément.
A trente-deux ans, il comptait plusieurs années de service dans l’armée, et ses missions l’avaient conduit à plusieurs reprises dans les zones les plus dangereuses du monde.
Il n’était donc pas censé sursauter en entendant une femme crier sans raison.
D’accord, il avait eu tort de venir ici. Il avait cru rentrer à Key West dans le seul but de signer les documents relatifs au testament de son grand-père… Mais la sensation de rentrer « à la maison » l’avait assailli dès qu’il s’était retrouvé sur l’île. Et avec elle, les réminiscences d’un passé qu’il n’avait jamais réussi à oublier. Le souvenir de cette terrible nuit, surtout, l’avait hanté pendant toutes ces années. Cédant à une pulsion irrésistible, il était revenu sur les lieux du drame sans savoir vraiment ce qu’il espérait y trouver.
Il n’y avait pas d’autre cadavre dans le vieux musée.
L’automate d’Elena Milagro de Hoyos reposait sur le lit à baldaquin comme on avait pu le voir dans le salon funéraire, bien des années plus tôt.
Mais David se souvenait avec une clarté terrifiante de ce matin où ils avaient trouvé Tanya, gisant sur ce même lit.
Elle n’avait pas été tuée ici ; elle était déjà morte lorsqu’on l’avait transportée à l’intérieur du musée. La mise en scène, aussi macabre que soignée, visait clairement à marquer les esprits. Ce mode opératoire était monnaie courante chez certains tueurs en série, qui prenaient un réel plaisir à mettre en scène leurs meurtres, y apposant une sorte de signature.
Le coupable n’avait jamais été arrêté. Les pistes et les indices n’avaient mené nulle part, même après que la police eut fait appel au FBI. Les enquêteurs n’avaient absolument rien trouvé : pas la moindre fibre de tissu, pas la moindre trace d’ADN, pas un seul cheveu. Le tueur n’avait rien laissé au hasard. Après le meurtre de Tanya, les habitants des Keys s’étaient préparés à connaître une vague de crimes similaires, car tout portait à croire qu’il s’agissait là d’un tueur en série. Mais aucun autre meurtre n’avait été commis. Et David avait été rapidement disculpé, même si certains répugnaient encore à l’admettre.
Le taux de criminalité des Keys était loin d’être nul. De nombreux accidents de la circulation mettaient en cause des conducteurs en état d’ébriété qui s’imaginaient pouvoir prendre le volant sans souci. Des croix jalonnaient l’autoroute qui reliait l’île au continent, signalant aux automobilistes les endroits où d’autres avaient perdu la vie. Et malgré les fréquents contrôles de vitesse effectués par la police, les accidents mortels étaient encore trop nombreux. Le phénomène des « gangs » commençait également à sévir dans les Keys, mais ces derniers se mêlaient rarement au flot de touristes qui écumaient Duval Street. La violence domestique existait aussi, hélas. Enfin, aux dires de Liam, un certain nombre de « continentaux » venaient commettre des méfaits sur l’île.
Mais au cours des dix années qui s’étaient écoulées depuis le meurtre de Tanya et le départ de David, aucun autre crime de ce genre n’avait eu lieu à Key West.
Lorsque le drame s’était produit, Craig Beckett s’était efforcé de garder la tête haute. Il savait, bien sûr, que son petit-fils était innocent puisqu’ils étaient ensemble au moment où Tanya avait été étranglée. Ce vendredi-là, le musée avait fermé plus tard que d’habitude parce qu’il y avait un festival en ville. Craig Beckett, en accord avec ses associés, avait décidé de permettre les visites jusqu’à minuit. Et c’est David qui s’était chargé de conduire la première visite à 9 heures, le lendemain matin.
Ce fut ainsi qu’il découvrit le corps de Tanya.
David avait tout de suite su qu’il passerait, aux yeux de nombreuses personnes, pour le coupable idéal.
Mais il avait un alibi.
La veille au soir, il avait également joué le rôle du guide à la place de Danny Zigler. De taille modeste, le musée ne proposait que des visites guidées. Les personnes interrogées à l’époque avaient laissé entendre qu’il aurait pu s’éclipser rapidement entre deux visites. D’autres avaient insinué que le médecin légiste s’était peut-être trompé sur l’heure de la mort. Dans ce cas, David aurait eu le temps de tuer Tanya après la dernière visite, juste avant de rentrer chez lui.
C’était une hypothèse qu’on n’avait pu exclure. Combien de temps mettrait un homme fort et musclé pour étrangler une jeune femme frêle qui ne se méfie de rien ?
Dieu merci, le médecin légiste avait confirmé l’heure de la mort. Le doute n’était pas permis.
Quant aux visiteurs présents ce fameux soir, tous affirmèrent que David n’aurait pu aller bien loin entre deux visites guidées.
Et après la fermeture du musée ? David et son grand-père avaient joué aux échecs jusqu’à 4 heures du matin. Puis ils s’étaient endormis dans le salon devant la télé. Sa grand-mère était venue les couvrir alors que l’aube se levait à peine. A 7 heures, tous prenaient leur petit déjeuner en famille. David n’était pas dupe : il savait que de nombreuses personnes soupçonnaient encore ses grands-parents de lui avoir fourni un alibi, mais il avait sa conscience pour lui : il avait passé la nuit auprès de ses grands-parents, et ces derniers savaient avec certitude qu’il était innocent.
Après le drame, Craig avait essayé de rouvrir le musée dans des conditions normales, mais face à la pression des visiteurs qui délaissaient toutes les salles au profit de celle où l’on avait découvert le corps sans vie de Tanya, le vieil homme avait fini par baisser les bras. Malgré toute la tendresse qu’il portait au musée, il avait finalement décidé de fermer ses portes, tout en nourrissant l’espoir secret de pouvoir le rouvrir le moment venu.
Son grand-père était mort sans avoir pu réaliser ce rêve qui lui tenait tant à cœur. Le musée resterait définitivement fermé. Dès demain, il suggérerait à Liam de vendre les automates et les mannequins. Réalisés avec soin par des artisans de talent, ces derniers avaient une valeur considérable. Il faudrait ensuite envisager de rénover la vieille demeure afin de pouvoir la mettre en vente.
Mais alors… que diable fichait-il ici ?
Il n’aurait su répondre à cette question. Ses pas l’avaient guidé jusqu’au musée sans qu’il prenne la mesure de ce qu’il était en train de faire, et il s’était brusquement retrouvé dans la fameuse salle, les yeux rivés sur le lit à baldaquin. Comme il aurait aimé se souvenir davantage de Tanya ! Hélas, l’image de son corps sans vie soigneusement installé sur le lit d’Elena avait en quelque sorte effacé tous les autres souvenirs qu’il gardait d’elle. L’horreur de sa mort resterait à jamais gravée dans son esprit.
Et voici qu’à présent, cette fille le fixait d’un air hébété, tandis que son cri perçant finissait de résonner contre les murs.
— Qui êtes-vous et que faites-vous ici ? demanda-t-il d’un ton peu amène.
Elle rougit. C’était une très jolie jeune femme, âgée d’une vingtaine d’années. De longs cheveux auburn flottaient librement dans son dos, et ses grands yeux noisette semblaient presque dorés dans la lumière tamisée. Les traits de son visage étaient à la fois fermes et délicats. Elle portait un jean délavé et un T-shirt frappé du logo d’un pub de Duval. David ne put s’empêcher de remarquer les courbes harmonieuses de son corps élancé. Il eut soudain l’étrange impression de l’avoir déjà croisée quelque part, mais il n’aurait su dire où ni quand.
Elle continua à le dévisager sans ciller. Ses pommettes étaient encore rouges, mais elle semblait à présent plus furieuse qu’apeurée.
— Qui êtes-vous et que faites-vous ici ? demanda-t-elle à son tour, sur le même ton.
— Pardon ?
— Vous m’avez parfaitement entendue : j’aimerais savoir qui vous êtes et ce que vous fabriquez ici.
Il la considéra d’un air incrédule.
— Etes-vous sous l’emprise de l’alcool ?
— Non ! Et vous ?
Il fit quelques pas dans sa direction et elle recula, visiblement prête à prendre la fuite.
Parfait… David eut soudain très envie de courir vers elle en criant « Bouh ! ». Mais bien sûr, il se retint.
— Je suis ici parce que le musée m’appartient, déclara-t-il posément. Vous, en revanche, n’avez aucun droit de vous trouver là. Je vous donne une minute pour quitter les lieux, ou je me verrai contraint d’avertir la police.
— Je vous trouve bien arrogant. Pour votre information, sachez que je suis la propriétaire des lieux.
Un instant décontenancé, il se ressaisit rapidement.
— Vous racontez n’importe quoi, répliqua-t-il d’un ton acerbe. Si c’est une blague, elle ne me fait pas rire. Ce musée appartient à la famille Beckett et il n’est pas à vendre. Pas encore, en tout cas.
— Beckett ! répéta-t-elle dans un souffle.
— Beckett, c’est bien ça. Le nom que vous avez sans doute vu sur la marquise, devant la porte d’entrée. B-E-C--K-E-T-T. Cela fait plusieurs décennies que ma famille possède ce musée. Je suis David Beckett. Il est 4 heures du matin et il me semble que je suis en droit de vous demander ce que vous faites ici à une heure pareille. Pour ma part, je peux y venir quand bon me semble. A présent, je vous serais reconnaissant de bien vouloir partir, conclut-il d’un ton presque affable, en insistant toutefois sur le dernier mot.
Il lui sembla que l’attitude de la jeune femme changeait brusquement lorsqu’elle eut entendu son nom. Comme si elle s’était retranchée derrière une barrière invisible. « Eh oui, je suis un Beckett. Je suis David Beckett, en chair et en os. Une curiosité locale ! » faillit-il crier.
Il avait quitté Key West dix ans plus tôt parce qu’il craignait que son passé ne l’étouffe s’il restait ici, alors même qu’il était innocent, alors même qu’un autre avait tué sa fiancée après leur rupture.
— Je suis sincèrement désolée ; j’aurais dû y penser, déclara la jeune femme en face de lui. En fait, nous nous sommes déjà rencontrés. Il y a longtemps, c’est vrai, mais j’aurais dû faire le lien ; vous ressemblez beaucoup à Liam. Je suis Katie…
— Je ne veux pas savoir qui vous êtes, coupa-t-il, surpris par sa propre brusquerie.
Il secoua la tête.
— Allez vous-en. C’est une propriété privée, ici.
— Vous ne comprenez pas. Je suis réellement la nouvelle propriétaire de cette bâtisse. Il ne me reste plus que quelques papiers à signer samedi. C’est-à-dire demain. Liam est l’exécuteur testamentaire de Craig… avec vous, bien sûr, mais d’après ce que j’ai compris, vous lui auriez laissé carte blanche pour gérer l’héritage de votre grand-père en votre absence. Et il se trouve que Liam a décidé de vendre.
David fronça les sourcils.
Vendre le musée ? Jamais de la vie ! Il fallait d’abord restaurer la bâtisse, puis la diviser par exemple en plusieurs appartements. David n’était pas superstitieux, il ne croyait pas aux malédictions, mais cet endroit portait une tache indélébile. Les automates eux-mêmes, désormais, semblaient habités par des forces maléfiques. Leurs visages paraissaient presque humains. Et quand ils bougeaient, leurs mouvements étaient étonnamment fluides et rapides.
Ces automates-là poussaient les imbéciles, les ivrognes et les névrosés à commettre l’irréparable. On avait tué une femme et son cadavre avait été déposé ici même, dans la salle où ils se trouvaient en ce moment.
David secoua la tête, soudain moins hostile. Il ne savait pas qui était cette fille, mais au moins n’était-il pas en face d’une touriste éméchée en quête de frissons. Sans doute venait-elle du Nord, et Key West représentait à ses yeux un paradis ensoleillé où le tourisme était une source d’argent facile. Elle avait dit toutefois qu’ils s’étaient déjà rencontrés…
— Ecoutez, le musée n’est pas à vendre et il ne le sera jamais. Si c’est la bâtisse en elle-même qui vous intéresse, elle sera mise en vente d’ici un an environ, déclara David.
Elle soutint son regard, et c’était dans le sien, à présent, que brillait une lueur d’animosité.
— Sous prétexte que vous êtes David Beckett, vous débarquez ici après des années d’absence et vous faites semblant tout à coup de vous intéresser aux affaires de votre famille… Comme c’est touchant ! Vous feriez bien de prendre contact avec le cabinet de notaires, monsieur Beckett. Que cela vous plaise ou non, le contrat de vente est déjà signé.
— Ecoutez, mademoiselle…
— Katherine O’Hara. Et je vous en prie, ne prenez pas cet air hautain avec moi, parce que ma famille vit ici depuis aussi longtemps que la vôtre, voire plus longtemps. J’espère sincèrement que vous vous trompez, j’espère que cette vente prendra effet. J’aime beaucoup ce que votre famille a fait de cet endroit, c’est magnifique. Votre grand-père et votre arrière-grand-père ont réussi à retracer l’histoire de l’île d’une manière touchante. Ils se sont attachés à souligner les aspects pittoresques, étranges et parfois émouvants de notre passé. Tout à fait franchement, je ne comprends pas que…
Sa voix se brisa ; elle le regarda fixement, en proie à une nervosité manifeste.
A quoi pensait-elle, à cet instant précis ? Que malgré ce qu’avaient conclu la police et les médias, c’était peut-être lui, le meurtrier de Tanya ? Un meurtrier particulièrement pervers qui s’était livré à une mise en scène sordide, qui plus est…
A l’entendre, sa famille vivait à Key West depuis des générations. Il connaissait en effet des O’Hara sur l’île mais…
— Vous êtes Katie O’Hara ? demanda-t-il soudain.
— Oui, je viens de vous le dire, répondit-elle d’un ton légèrement agacé.
— La petite sœur de Sean ?
— La sœur de Sean, oui, corrigea-t-elle sur le même ton.
— Sean n’est pas au courant de cette histoire, n’est-ce pas ? s’enquit-il plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu.
— A l’heure où nous parlons, mon frère est en train de tourner un documentaire au sud de la mer de Chine. Non, il n’a rien à voir là-dedans. Mais je ne vois pas ce que…
— Ça n’a pas d’importance. Quoi qu’il en soit, ce musée ne rouvrira jamais ses portes, et vu la manière dont vous m’avez dévisagé il y a quelques instants, je suis sûr que vous savez pourquoi je veillerai personnellement à ce qu’il en soit ainsi.
Elle prit une inspiration, comme pour s’efforcer de garder son calme.
— Une femme a été tuée dans des circonstances particulièrement tragiques. Vous avez été innocenté. Votre grand-père a fermé le musée avec l’espoir de le rouvrir un jour. Il y aura, hélas, toujours des psychopathes sur terre. Pour ma part, j’ai la ferme intention de sécuriser entièrement cette bâtisse, avec des alarmes et des portes cadenassées, afin que ce genre de drame ne se reproduise jamais ici, expliqua-t-elle d’un ton volontaire.
Il s’adossa au mur et, croisant les bras sur son torse, la considéra d’un air perplexe.
— Vous ne serez pas à l’abri d’une bande de jeunes crétins qui placeront un mannequin blond à côté d’Elena ou qui vous suggéreront, au beau milieu d’une visite, de créer un nouveau tableau en souvenir du meurtre de Tanya… Pire encore, vous n’avez jamais regardé ces films d’horreur en plusieurs parties, où les mêmes idiots s’obstinent à vouloir se balader dans les mêmes bois sinistres et sombres et finissent au fond d’un trou, comme leurs prédécesseurs ? Imaginez un instant que le fou qui a tué Tanya se trouve toujours dans les Keys. Vous ne pensez pas que ce serait tentant, pour lui, de réitérer ce qu’il considère sans doute comme un exploit ?
— Je ferai en sorte que cela n’arrive pas. Il ne faut pas voir le mal partout. Ce musée fait partie du patrimoine culturel de l’île ; cela fait longtemps que je travaille sur ce projet et…
— Quel âge avez-vous ? Vingt-deux, vingt-trois ans ?
— Vingt-quatre ans, mais je ne vois pas en quoi cela vous importe. J’ai déjà créé ma propre entreprise et…
— Katie ? Katie O’Hara ?
Il ne put s’empêcher de rire.
— Katie-oké ! C’est ça, votre entreprise ?
Elle se raidit et ses traits se figèrent en un masque glacial.
— Pour votre information, monsieur Beckett, le karaoké est une activité florissante, de nos jours.
— Dans le bar de votre oncle, sans doute.
— Vous êtes devenu un insupportable rustre, avec le temps, monsieur Beckett, répliqua-t-elle d’un ton léger qui contrastait avec ses paroles. Réjouissez-vous : je m’en vais. Je vous verrai chez le notaire demain.
— Comme vous voudrez. Passez une bonne nuit, mademoiselle O’Hara. Et pardonnez-moi : je n’avais pas l’intention de me moquer de la petite sœur de Sean.
Elle le toisa d’un air dédaigneux.
— Je me moque de ce que vous pensez de moi, monsieur Beckett. Et Sean s’en fiche, lui aussi. Nous travaillons dur tous les deux, nous sommes des adultes responsables, et nous ne nous débrouillons pas trop mal dans la vie, merci. A propos, je ne savais pas que vous étiez un ami de mon frère. Est-il au courant, au moins ?
David émit un rire amusé. Elle avait raison : il s’était conduit en mufle parfait. La faute à l’endroit où ils se trouvaient, sans aucun doute. Et à la perspective que le musée puisse rouvrir un jour.
C’était sa faute à lui, avant tout.
Sans jamais renier son passé, il avait quitté cette île où tout le monde connaissait Tanya, où tout le monde savait ce qui s’était passé. Ailleurs, personne ne le soupçonnait d’avoir commis le pire, personne ne mettait en doute l’alibi que lui avait fourni sa famille.
En revenant ici…
— Je suis sincèrement désolé, je ne voulais pas vous blesser, mademoiselle O’Hara. Cela dit, cet endroit n’est pas à vendre et mes raisons me semblent parfaitement justifiées. Je ne veux pas que l’histoire se répète.
— Nous en reparlerons demain, dit-elle en s’éloignant.
Elle s’immobilisa soudain et pivota sur ses talons.
— J’aurais dû savoir qui vous étiez. Je veux dire, j’aurais dû vous reconnaître. Votre grand-père n’arrêtait pas de parler de vous. Craig Beckett était un homme formidable.
A sa grande surprise, David fut bouleversé par sa remarque. Il avait aimé son grand-père de tout son cœur. A bien y réfléchir, il ne connaissait personne qui ne l’avait pas respecté et apprécié. Il avait continué à le voir régulièrement jusqu’à sa mort.
Mais pas à Key West.
— Merci, dit-il en baissant la tête.
— Je suis heureuse que vous soyez enfin rentré… étant donné que vous n’avez pas assisté à son enterrement.
— Si vous aviez connu mon grand-père, mademoiselle O’Hara, vous auriez su qu’il n’appréciait pas beaucoup les enterrements ni les mausolées dédiés aux morts, les cercueils de luxe qu’on vend à prix d’or… Tout cela le révoltait profondément. Les souvenirs restent gravés dans le cœur et l’esprit, me disait-il souvent. L’amour est un sentiment fort qui résiste à l’éloignement et à la séparation. Je chéris donc les souvenirs que je garde de lui, en mon âme et conscience.
— Tant mieux pour vous. Pour ma part, je trouve que les funérailles permettent à ceux qui restent d’honorer une dernière fois la personne qu’ils ont tant aimée. Mais chacun voit midi à sa porte. Au revoir, monsieur Beckett. A demain.
— Avec plaisir, répondit David en haussant les épaules.
Elle se retourna encore devant la porte.
— Je suppose que vous ne resterez pas longtemps à Key West ?
— Vous supposez bien.
Elle hésita de nouveau.
— Dans ce cas, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?
Il ne répondit pas.
— Je veillerai à lui redonner toute la dignité qu’il mérite, reprit-elle.
— Encore une fois, je vous prie de bien vouloir m’excuser. Je me suis montré très impoli. Mais je ne m’attendais pas à voir quelqu’un ici. Pardonnez-moi.
Elle hocha la tête et s’éloigna.
Il la suivit des yeux. La petite sœur de Sean. Au lycée, ils avaient fait partie de la même équipe de football, tous les deux. Elle n’en gardait probablement aucun souvenir, mais il était déjà allé chez elle. A l’époque, ses cheveux étaient d’un roux presque orange, son visage constellé de taches de rousseur — disparues depuis — et ses genoux cagneux étaient tout égratignés. En quelques années, la petite fille s’était métamorphosée en une ravissante jeune femme. Une jeune femme qui avait réussi à le déstabiliser. Tant et si bien qu’il s’était comporté en véritable goujat. Ce n’était pourtant pas dans ses habitudes de se moquer ouvertement des autres…
Cela dit… franchement… Katie-oké ?
Il frissonna. Un courant d’air glacé venait de l’envelopper et une expression lui vint soudain à l’esprit : « J’ai l’impression d’avoir été traversé par un fantôme. » On aurait dit que quelque chose de très froid l’avait saisi, au sens littéral du terme. Mais voilà, il ne croyait pas aux fantômes.
En partant, il veilla à éteindre les lumières et verrouilla soigneusement la porte d’entrée.
***
— Ce type a eu ce qu’il méritait, déclara fièrement Bartholomé. Je lui ai décoché une bonne droite, juste sous le menton. Et je mettrais ma main à couper qu’il l’a sentie. D’accord, ça ne l’a peut-être pas mis K.-O., mais je suis sûr que ça lui a fait quelque chose, d’une manière ou d’une autre.
Katie fit un geste de la main.
— Je n’arrive pas à y croire ! Tout le monde était tellement sûr qu’il ne remettrait jamais les pieds ici ! Il était censé rester en Afrique, en Asie ou en Australie — enfin, là où l’entraîne son métier. Pourquoi est-il rentré ? Pourquoi ? Il n’a pas tous les éléments du dossier en main, il se trompe forcément… Liam était certain de pouvoir vendre le musée. A l’entendre, David ne supportait plus cet endroit et n’avait pas l’intention de revenir à Key West.
— De rien, vraiment, ce fut un plaisir. S’il le fallait, je n’hésiterais pas à mourir pour sauver ton honneur. Mais c’est vrai : je suis déjà mort. Crois bien, ma chère, que j’ai fait mon maximum.
A cet instant seulement, Katie prit conscience qu’elle avait vexé Bartholomé.
— Oh, je suis désolée, Bartholomé… Excuse-moi, je t’en prie. Je te suis profondément reconnaissante d’avoir volé à mon secours.
— Tu peux compter sur moi. Tant que ce type sera là, je resterai à ton côté, promit le fantôme d’un ton solennel.
— Je ne comprends pas, vraiment. Il n’a rien à faire ici. Il a quitté l’île il y a des années pour aller vivre ailleurs.
Devant le silence de son compagnon, elle haussa les sourcils.
— Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? Cela fait dix ans qu’il est parti, Bartholomé. Il se fiche totalement du musée, et malgré ce qu’il en dit, son absence à l’enterrement de son grand-père est impardonnable.
— Je croyais que personne n’avait pu le prévenir à temps… parce que personne ne savait où il se trouvait à l’époque, fit observer Bartholomé.
— Tu prends sa défense, maintenant ?
— Non, non… pas du tout. Il s’est conduit avec toi d’une façon méprisable, tout à fait scandaleuse ! C’est totalement inacceptable. Sauf que…
— Sauf que quoi ?
Bartholomé la considéra un instant, puis il prit une inspiration et répondit :
— Je crois qu’en un sens, je comprends ce qu’il ressent.
— Enfin, Bartholomé, jamais je ne laisserais se reproduire une chose aussi monstrueuse ! protesta Katie.
— Personne n’aurait voulu que ça arrive, la première fois.
— Peut-être, mais ils n’étaient même pas conscients d’une telle éventualité. Moi, je resterai aux aguets. Et puis, ce n’est pas comme si la ville était infestée de psychopathes qui n’attendent qu’une chose : qu’on rouvre le musée !
— D’accord, mais mets-toi à sa place, ne serait-ce qu’un instant. Si mes sources sont exactes, il était fiancé à la fille qu’on a retrouvée morte à l’endroit précis où tu l’as surpris ce soir.
— Je crois qu’ils n’étaient plus fiancés, quand le meurtre a eu lieu.
— Précisément. Un mobile parfait.
— Tu crois qu’il l’a tuée ?
— Non. Pas du tout, en fait. Il n’en demeure pas moins qu’un échec sentimental constitue aux yeux de tous un mobile parfait.
— Tu regardes trop la télé, Bartholomé.
— Mmm… la télé. Quelle merveilleuse, quelle stupéfiante invention ! Et tellement distrayante, avec ça ! Mais les faits sont là, Katie : un amant éconduit peut commettre l’irréparable. Elle l’avait quitté pour partir au bras d’une espèce de brute épaisse, un sportif de haut niveau, je crois. Avoue que c’est un mobile idéal.
— Il a été innocenté, fit observer Katie.
— Il n’a jamais été arrêté ni poursuivi. Il avait un alibi. Un alibi fourni par sa propre famille.
Elle se tourna vers lui.
— Tu viens de dire que tu ne le croyais pas coupable.
— Exact. Je ne crois pas qu’il l’ait tuée, confirma Bartholomé. Il s’est montré très impoli avec toi, mais il m’est arrivé plus d’une fois de croiser de parfaits gentlemen capables d’être très grossiers dans certaines circonstances. De là à tuer quelqu’un… Surtout un crime passionnel comme celui-ci… Non, ce n’est pas le genre. C’est un homme plutôt séduisant, qui ne doit pas avoir de problèmes avec les femmes. Certes, il a sûrement souffert de cette rupture, mais je suis sûr qu’il a tourné la page assez facilement. C’est mon opinion, en tout cas. C’est le genre de type entier, qui ne fait pas dans la demi-mesure : le genre à se battre pour défendre son honneur, mais de là à commettre un crime… Enfin, c’est difficile à dire, de nos jours. Le profil type du meurtrier n’existe pas. A mon époque, on repérait facilement les bandits et les assassins. Mais aujourd’hui… et puis, ce soir, on l’a trouvé planté sur les lieux du crime.
— Aux dires de la police, elle n’a pas été tuée là. Son meurtrier l’a étranglée ailleurs avant de la transporter au musée. J’étais encore une enfant quand c’est arrivé. Une ado, en tout cas, et ç’a été un énorme scandale. Sean a été très perturbé par toute cette affaire. Je me souviens vaguement que David Beckett était… son ami. Ils partageaient la même passion pour le sport, le foot, la natation, la plongée, la pêche… Et puis David est parti. Et il n’est jamais revenu. La police a classé l’affaire et les ragots se sont tus. Essentiellement, je crois, parce que Craig Beckett était aimé de tous, ici. Cela dit, si David Beckett est innocent, je ne comprends pas sa position, ni la tienne, du reste. Sans compter qu’il ne vit plus à Key West. Alors ?
— Je dois admettre que j’admire sa détermination, confessa Bartholomé. Même s’il n’habite plus ici, il est résolu à faire tout son possible pour qu’une telle abomination n’arrive plus jamais ici. Mais ne t’inquiète pas, je continuerai à faire de mon mieux pour te venir en aide ! promit-il avec ferveur.
Les rues étaient calmes, à présent. Seuls quelques rires étouffés leur parvenaient encore de temps à autre, de plus en plus rarement. La nuit était bien avancée, et l’aube ne tarderait pas se lever.
Ils arrivèrent devant la maison de Katie. Comme d’habitude, elle avait laissé la lumière dans la cuisine, l’entrée et sous le porche où la balancelle bougeait doucement avec le vent. Un tout petit jardin s’étendait entre le portail et les marches qui montaient jusqu’à la maison. A cette époque de l’année, les hibiscus en fleur apportaient des touches de couleurs éclatantes au jardinet.
La partie supérieure de la porte d’entrée à double battant était ornée de vitraux de style Tiffany figurant une jeune femme de l’époque victorienne et son fiancé.
Katie ouvrit la porte et entra à l’intérieur. Elle était chez elle, ici. Ses parents sillonnaient le monde à bord d’un bateau ; réalisateur de documentaires, son frère était toujours à l’étranger. Aussi, quand ses parents avaient proposé, quelques années plus tôt, de lui vendre la maison de famille à un prix défiant toute concurrence, Katie avait sauté sur l’occasion. Comme n’importe quel acheteur, elle avait contracté un emprunt à la banque qu’elle remboursait chaque mois.
Elle adorait cette maison et, chaque jour, elle se réjouissait d’en être la nouvelle propriétaire. Au moins la demeure resterait-elle dans la famille pour quelque temps encore.
Elle pensa soudain à David Beckett, à toutes ces années qu’il avait passées loin d’ici. Il avait voyagé, découvert d’autres pays, d’autres cultures.
Elle était partie, elle aussi.
Oui… sur la côte Est des Etats-Unis, un peu plus au nord, en somme !
— Katie ?
Elle se tourna vers Bartholomé.
— Que se passe-t-il, maintenant ? voulut-il savoir.
— Rien. Je viens juste de me dire que ma vie tourne tout entière autour de cette île.
— Ce n’est pas une mauvaise chose.
— Mais en est-ce une bonne ? Je t’en prie, ne réponds pas. Je suis morte de fatigue, je monte me coucher.
— Nous devons être frais et dispos pour notre rendez-vous avec les notaires et les banquiers.
Elle souffla un baiser dans sa direction.
— Ne regarde pas trop la télé, Bartholomé.
— Ça va m’empêcher de grandir ? Me faire mourir jeune ?
Katie émit une sorte de grognement puis se dirigea vers l’escalier.
***
Il n’avait pas réussi à trouver le sommeil, cette nuit-là. De guerre lasse, il était sorti pour marcher un peu.
C’est en arpentant les rues sombres qu’il avait vu de la lumière à l’intérieur du musée.
Levant les yeux vers la vieille demeure, il était resté un moment à la contempler.
Il n’était pas difficile de deviner l’identité de la personne qui se trouvait dans le musée. Ils n’étaient pas nombreux à pouvoir y entrer en allumant la lumière, sans crainte de se faire repérer. En fait, il n’y avait qu’un seul homme.
Un homme qui connaissait les lieux comme sa poche. Beckett.
Il l’insulta en silence. Ce type avait eu tort de remettre les pieds ici. C’était de l’histoire ancienne, tout ça. Une affaire classée, assimilée par la mémoire collective. Certains continuaient à croire que David Beckett était coupable, mais voilà : il avait quitté l’île depuis bien longtemps, à présent. D’autres pensaient qu’un psychopathe de passage à Key West avait commis le meurtre avant de disparaître dans la nature. Cette affaire non élucidée faisait désormais partie des mythes et des légendes de l’île.
Il n’aurait pas dû revenir.
Mais il était là.
Il avait vu Katie O’Hara entrer dans le musée. Il l’avait entendue hurler, mais son cri ne l’avait pas inquiété. Immobile et silencieux, il avait continué à observer la façade du musée. Il avait attendu.
Elle était finalement sortie, et il avait reculé dans la pénombre protectrice. Il n’avait pas envie d’être vu, cette nuit-là.
Katie semblait furieuse en quittant le musée.
Elle avait cru en être la nouvelle propriétaire, mais David Beckett était de retour.
Quelques minutes plus tard, ce dernier était sorti à son tour. Il avait marché dans la même direction que Katie, mais au bout de la rue, il avait bifurqué vers la demeure des Beckett.
Après que David Beckett eut disparu, il avait suivi Katie de loin. Il savait où elle habitait. Il avait longé le trottoir en prenant soin de ne pas se montrer. Puis il s’était immobilisé devant sa maison et était resté là un long moment.
Le temps avait passé. A quoi bon rester planté là, perdu dans la contemplation de cette maison plongée dans l’obscurité ?
Mais c’était plus fort que lui. Les minutes continuèrent de s’égrener sans qu’il bouge d’un pouce.
Il ressentit tout à coup d’étranges fourmillements au bout des doigts, en même temps qu’une bouffée de haine montait en lui.
Et soudain, il comprit : la tentation de laisser l’histoire se répéter était là, plus séduisante que jamais.
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