L'île du mystère

Graham · Chapitre 5 sur 18

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L'île du mystère

Chapitre 4

 

Rendre visite à Danny Zigler, pour commencer, semblait une excellente idée. Il connaissait Key West comme sa poche, il était dans les parages la nuit du meurtre et il avait intégré l’histoire aux anecdotes qu’il racontait aux touristes de passage. Danny Zigler faisait partie de ses amis, à l’époque. Il était une légende de Key West à lui tout seul.

Ces temps-ci, Danny travaillait à la fois comme guide pour l’une des agences qui emmenait les touristes dans les endroits prétendument hantés de l’île et comme vendeur pour l’un des glaciers de Duval Street. C’était un type sympa et facile à vivre, qui n’avait jamais nourri la moindre ambition professionnelle. Etait-ce regrettable ? David n’aurait su le dire. Danny se retrouvait parfois sans emploi, et il se satisfaisait plutôt bien de cette situation jusqu’à ce que, les poches vides, il se mette à la recherche d’un nouveau job. A Key West, Danny Zigler faisait en quelque sorte partie du décor.

Il était encore tôt et, sur Duval, peu de magasins ouvraient à cette heure matinale, à part la supérette, les cafétérias et le cybercafé. Mais David savait que le glacier ne tarderait pas à ouvrir ses portes, et c’était sans doute le meilleur moment pour aborder Danny.

En approchant de la boutique, David l’aperçut derrière la vitrine, occupé à nettoyer une machine à milk-shakes. Il frappa au carreau. Danny leva les yeux et un large sourire éclaira aussitôt son visage. L’instant d’après, les verrous cliquetèrent et la porte s’ouvrit à toute volée.

— David Beckett ! J’avais entendu dire que tu avais l’intention de revenir par chez nous. Comment vas-tu ? Franchement, ça fait du bien de te revoir !

L’enthousiasme de Danny semblait sincère. Il serra David dans ses bras et recula d’un pas.

— T’as l’air drôlement en forme, mon vieux !

De son côté, Danny n’avait pas beaucoup changé : il était toujours aussi mince, et ses cheveux châtains, noués en queue-de-cheval sur sa nuque, étaient à présent parsemés de fils argentés. Son visage grêlé portait les marques d’une maladie infantile. Les traits de son visage étaient très fins, ses yeux marron débordaient de chaleur. Il avait un bon contact avec les gens et possédait un vrai don pour raconter les histoires. Il avait été un guide exceptionnel, à l’époque où il travaillait pour le musée. Le cours de son existence avait-il été affecté par le meurtre de Tanya ? C’était plus que probable.

— Merci, Danny. Alors, dis-moi, comment vas-tu ?

Danny haussa les épaules avant de s’essuyer les mains sur le tablier blanc qu’il portait par-dessus un jean et un T-shirt du groupe Metallica.

— Oh, je n’ai pas à me plaindre, vraiment. La boîte pour qui je bosse reçoit de plus en plus de lettres de gens qui m’apprécient comme « guide fantôme ». Et ici, eh bien, je peux manger autant de glaces que je veux à l’œil ! J’admire le coucher du soleil tous les soirs, j’ai de l’eau de mer sur les jambes et du sable entre les orteils… Que demande le peuple, franchement ?

Il marqua une pause, fronçant les sourcils.

— Il paraît que tu ne veux pas vendre le musée à Katie O’Hara, c’est vrai ?

David acquiesça d’un signe de tête.

— Je suis désolé, Danny.

— C’est ton musée, après tout.

— Je n’en suis pas le seul propriétaire. Je possède la majorité des parts, c’est vrai, mais mon grand-père a légué ses biens à ses deux petits-fils, à savoir Liam et moi. On doit tout décider d’un commun accord, et il se trouve que je ne veux pas que le musée rouvre ses portes.

— Je peux comprendre, mon vieux.

— Encore une fois, je suis désolé pour toi. Tu étais le meilleur guide que cette terre ait jamais porté !

— Oh, t’en fais pas pour moi ! Vraiment. Je suis mon petit bonhomme de chemin, tranquille, et je suis heureux comme ça, répondit Danny. Cela dit, Katie aurait fait du bon boulot, j’en suis sûr. Elle est hyperdynamique et c’est une redoutable femme d’affaires. Mais tu la connais, non ?

— C’était encore une gamine quand j’ai quitté l’île.

— Hé, on était tous des gamins quand tu es parti ! Alors, raconte un peu, combien de pays as-tu visités ? Il paraît que t’es devenu un photographe célèbre.

— Je ne sais pas si c’est le terme qui convient. Disons que j’ai plutôt bien réussi dans ma branche.

— C’est vraiment dommage que tu n’aies pas pu assister à l’enterrement de Craig, fit observer Danny.

— J’étais auprès de lui quand il était en vie. Il a toujours été le pilier de mon existence.

— Tu es allé sur sa tombe ?

— Pas encore.

Danny sembla contrarié par sa réponse, même s’il se garda de tout commentaire.

— Tu comptes rester longtemps à Key West ?

— Je ne sais pas encore. Je n’ai pris aucun engagement professionnel pour le moment. J’aviserai le moment venu. Et toi, Danny, que se passe-t-il dans ta vie en dehors du boulot ?

— Oh, pas grand-chose. Je me suis toujours contenté de peu, tu sais, ce qui ne m’empêche pas de prendre du bon temps.

— Tu n’es toujours pas marié ? Tu vois quelqu’un, peut-être ?

Danny rit de bon cœur.

— J’en vois plusieurs, même ! Des filles que j’apprécie beaucoup, d’autres qui ne font que passer. Mais c’est pas vraiment le genre de femmes que tu présentes à ta mère, si tu vois ce que je veux dire. Chacun y trouve son compte, c’est déjà ça. Tout ce que je veux, moi, c’est prendre un peu de bon temps, et elles, elles ont besoin d’argent. Ça me va bien comme ça.

— Je comprends.

— Surtout pas d’engagement à long terme, c’est tout ce que je veux. Surtout, ne sois pas désolé pour moi. Je suis heureux comme ça, vraiment.

— Tant mieux pour toi.

Danny le considéra d’un air songeur.

— Et toi, pourquoi es-tu revenu ?

— J’ai quelques affaires à régler.

— Je veux bien le croire. Tu sais quoi, je bosse comme guide samedi soir, tu devrais venir ! On visite tous les endroits mystérieux de l’île… et je suis plutôt en forme, ces temps-ci, tu verras.

— Je viendrai peut-être.

Danny hésita. Avec une petite moue contrite, il reprit enfin :

— Tu sais, on évoque souvent Tanya dans ce genre de visite. On raconte que son fantôme hante toujours les salles du musée.

— C’est ce que tu dis, toi aussi ? demanda David.

— Je suis désolé, répondit Danny.

— Tu n’y peux rien. C’est tout à fait le genre d’histoire qui plaît aux touristes en mal de sensations fortes.

Danny regarda autour de lui, visiblement mal à l’aise.

— Je t’offre une glace ?

David secoua la tête.

— Non, merci, Danny. Que racontes-tu exactement au sujet du meurtre de Tanya ? insista-t-il.

Danny pâlit.

— Je… je…

— Tu dis que la police m’a suspecté, c’est ça ?

— Non… non, je ne parle pas de ça.

Il mentait, de toute évidence. En tout cas, il ne disait pas la vérité. Ce fut du moins l’impression de David.

— Te souviens-tu de ce qui s’est passé exactement ?

— Comment ça, ce qui s’est passé exactement ? Je ne travaillais pas, ce week-end-là. C’est toi qui me remplaçais, tu t’en souviens ?

— Comment est-ce que j’aurais pu l’oublier ? J’aimerais juste savoir ce dont tu te souviens.

— En fait, je ne me rappelle pas grand-chose.

— Qu’as-tu fait de ton temps libre, la nuit du meurtre ?

Danny réfléchit quelques instants.

— J’ai pris quelques verres dans un bar de Duval. Ensuite, je suis descendu à Mallory Square, et puis je suis rentré chez moi. Je me suis réveillé au son des sirènes de police, le lendemain matin. A l’époque, j’habitais dans un appartement d’Elizabeth Street. Quand je suis sorti, j’ai vu la voiture des flics et l’ambulance garées devant le musée, et j’y suis allé directement.

— Est-ce que tu avais vu Tanya, ce soir-là ? demanda David.

— Non… Si ! Je l’avais croisée dans un bar en fin d’après-midi, aux alentours de 17 heures. On a même parlé un peu, je crois. Oui, c’est ça. J’avais entendu dire qu’elle quittait l’île et que vous n’étiez plus ensemble, tous les deux. Elle m’a dit qu’elle avait plusieurs personnes à voir ce soir-là et qu’ensuite, elle louerait une voiture pour se rendre à Miami où elle prendrait un avion le lendemain.

— Tu dis qu’il devait être 5 heures de l’après-midi, c’est ça ? Dans quel bar était-ce, exactement ? Tu t’en souviens ?

Danny secoua la tête.

— Attends… C’était dans le bas de Duval… peut-être bien dans le bar de l’oncle de Katie, maintenant que j’y pense.

— Merci, Danny. Tu avais dit tout ça à la police, à l’époque ?

— Bien sûr ! Pourquoi ?

— Parce qu’on n’a jamais retrouvé le meurtrier de Tanya.

— C’est vrai.

— Ça m’a fait plaisir de te revoir, en tout cas, Danny. Merci encore.

— Y a pas de quoi, mon vieux. Tu ne veux toujours pas de glace ?

— Toujours pas, merci quand même.

David lui adressa un petit signe de la main et s’éloigna.

17 heures. Si Danny disait vrai, Tanya se trouvait chez O’Hara à 17 heures, le samedi du meurtre.

Danny ne l’avait plus revue de la soirée.

C’était une information qui avait son importance, si toutefois elle s’avérait fondée. Si Danny n’essayait pas de dissimuler la vérité pour se protéger.

Ou protéger quelqu’un d’autre.

C’était donc la version de Danny, celle-là même qu’il avait livrée à la police dix ans plus tôt. Il avait croisé Tanya à 17 heures. Dans les heures qui avaient suivi leur rencontre, elle avait été assassinée, et plus tard encore, après minuit, alors que le musée avait fermé ses portes, son meurtrier l’avait déposée sur le lit à baldaquin, à la place d’Elena de Hoyos.

Puis David était arrivé sur place pour conduire la première visite de la journée.

Le meurtrier avait-il préparé cette mise en scène avec l’idée que David soit le premier à découvrir le cadavre de Tanya ?

La réponse à cette question contenait peut-être la clé de ce meurtre non élucidé.

 

***

 

— On ne trouve personne au cimetière, tu sais, déclara Bartholomé. Pas grand monde, en tout cas. Parce qu’en fait, la plupart d’entre nous poursuivent leur chemin. On ne reste vivant que dans les souvenirs de ceux qui nous ont aimés. Ou de ceux qui nous ont haïs. Toujours est-il qu’en principe, les morts ne s’éternisent pas ici. Bon, d’accord, on en trouve parfois qui errent autour des cimetières mais… en fait, ceux-là sont obligés de rester parce que… Attends un peu, pourquoi suis-je encore ici, moi ? Oh, hum… C’est peut-être à cause de toi. Mais bon, revenons à nos moutons. Par exemple, tu ne trouveras pas Craig Beckett dans ce cimetière. C’était un homme bon, il avait la conscience tranquille. Alors il a continué son chemin.

— Je sais bien qu’il n’est pas ici, répliqua Katie.

— Dans ce cas, que faisons-nous là ?

— Tu n’étais pas obligé de venir avec moi.

— Très juste. Le problème, c’est que tu te conduis de façon tout à fait irréfléchie, pour une personne intelligente. Je me sens donc obligé de te suivre partout où tu vas. Disons que tu es la croix que je porte ici-bas, conclut Bartholomé d’un air résigné.

— Hé, je ne suis la croix de personne, et je sais parfaitement ce que je fais, protesta Katie en s’exhortant au calme. Nous sommes en plein jour, et il y a des touristes dans toutes les allées du cimetière.

— Mais pourquoi sommes-nous ici ?

— Je te rassure tout de suite : je ne crois pas que l’âme de Craig Beckett soit enfermée dans son corps usé et embaumé, à six pieds sous terre… Il se trouve simplement que j’aime venir au cimetière. Je trouve que c’est un bel endroit, propice à la réflexion. A condition que des importuns, qu’ils soient vivants ou morts, ne viennent pas m’énerver.

— A quoi veux-tu réfléchir ? demanda Bartholomé.

— En fait, j’aimerais juste penser à Craig. Me souvenir de lui. Pourrais-je avoir un peu de silence, s’il te plaît ?

Le cimetière de Key West occupait le sommet d’une colline au centre de l’île. En 1846, un puissant ouragan avait balayé les premières tombes et charrié les corps jusqu’à Duval Street. Après cet épisode, le cimetière avait été transféré sur un terrain plus élevé. Si quelques tombes étaient encore à même le sol, la plupart étaient à présent surélevées. D’extravagants monuments funéraires côtoyaient des mausolées et des caveaux plus classiques.

Cent mille personnes étaient inhumées au cimetière de Key West, soit trois fois plus que le nombre d’habitants qui résidaient sur l’île à plein temps.

Katie aimait ce cimetière. Il ressemblait tellement à Key West, chargé d’histoire, exubérant, plein de vieilles tombes et de monuments plus récents. Des soldats de la guerre de Sécession étaient enterrés là, un monument funéraire était érigé pour les victimes disparues à bord du Maine et quelques plaques originales apposées sur les tombes retenaient l’attention du visiteur. La préférée de Katie proclamait : « Je t’avais bien dit que j’étais malade ! »

Le cercueil de Craig Beckett reposait dans un mausolée familial qui se dressait ici depuis que la plupart des morts de l’île avaient été transférés sur ce nouveau site. L’une des plus belles statues d’ange du cimetière ornait le faîte du toit, et les touristes se pressaient autour du monument pour prendre des photos. A l’époque où la famille Beckett avait acheté sa dernière demeure terrestre, les prix étaient encore très abordables. A présent, un mausolée de cette taille et le lopin de terre qui l’entourait coûtaient une petite fortune.

— La voilà encore ! s’écria soudain Bartholomé.

— Qui ? Où ça ? demanda aussitôt Katie.

— La femme en blanc. Là-bas, dans le carré des anciennes tombes.

Bartholomé avait raison. Elle se tenait devant l’une de ces tombes, la tête baissée, les mains jointes.

— Je vais aller lui parler, annonça Bartholomé.

— Je n’ai pas l’impression qu’elle ait très envie de communiquer, objecta Katie. A ta place, j’attendrais un peu.

Ignorant son conseil, Bartholomé s’éloigna d’un pas vif en direction de la séduisante silhouette spectrale drapée de blanc. Au moment où il s’approchait d’elle, elle se retourna et le vit.

L’instant d’après, elle avait disparu.

Katie secoua la tête. Décidément, les relations humaines n’étaient jamais faciles, même entre les morts. Surtout pour les morts, peut-être…

Des rires fusèrent derrière elle et elle fit volte-face. Un groupe de touristes remontait l’allée ; ils sortaient à peine du carré dédié aux rescapés du Maine ; là, protégée par une clôture en fer forgé, la statue de bronze d’un marin veillait sur les tombes de ses compagnons.

Ils se dirigeaient à présent vers le caveau des Beckett couronné de cet ange magnifique. Katie préféra s’éclipser.

Elle déambula dans un coin du cimetière où les tombes étaient empilées sur plusieurs rangées, à la manière de mausolées, et se posta à un angle qui lui permettait d’observer sans être vue. Le petit groupe semblait apprécier sa visite, ce qui n’était guère étonnant : les touristes aimaient se promener dans les allées de ce surprenant cimetière. Quand on considérait que la vie formait une espèce de boucle et que tout le monde mourait un jour, il n’était pas anormal d’aimer les cimetières. Aujourd’hui, pourtant, pour une raison qui lui échappait, la bonne humeur des visiteurs l’agaça profondément.

Bartholomé s’attarda dans le secteur des anciennes tombes. Il s’agenouilla soudain devant l’une d’elles, sans doute pour essayer de lire l’inscription gravée sur la pierre.

Tandis qu’elle continuait à l’observer, la femme en blanc réapparut derrière Bartholomé, qui ne la vit pas. Sous le regard intrigué de Katie, elle tendit la main vers l’épaule du corsaire.

Au même instant, le petit groupe de touristes éclata de rire à l’unisson et la femme en blanc s’évapora.

Mais une autre femme, plus jeune, apparut soudain. Elle portait aussi une robe blanche mais de style plus actuel, semblable à celle qu’arborait Marilyn Monroe dans un de ses films.

Elle aussi observait Bartholomé.

Mais en regardant autour d’elle, elle aperçut Katie et la panique se peignit sur son visage.

Elle disparut à son tour.

Katie fronça les sourcils. Quelque chose chez ce fantôme-là l’avait profondément troublée. Une impression de déjà-vu qu’elle ne parvenait pas à s’expliquer.

En proie à une bouffée d’irritation, elle balaya cette idée.

« Il y a des fantômes partout, aujourd’hui ! », songea-t-elle avant de secouer la tête.

Rien de bien étonnant, au fond, quand on se promenait dans un cimetière. Toutefois, comme l’avait fait remarquer Bartholomé, les fantômes erraient rarement entre les tombes. Ils préféraient hanter les endroits où ils avaient vécu de grands bonheurs ou des drames terribles, des lieux où ils recherchaient quelque chose qu’ils n’avaient pas trouvé de leur vivant.

— On joue à cache-cache ?

La voix profonde et virile d’un homme bien vivant la fit sursauter. Les joues en feu, elle fit volte-face.

David Beckett se tenait devant elle.

— A cache-cache ? Non… j’étais juste en train… d’attendre un peu.

— Je trouve ça bien, que les gens visitent les cimetières pour le plaisir et qu’ils n’hésitent pas à rire dans les allées, déclara David tandis que le petit groupe s’éloignait.

— Vous êtes venu voir votre grand-père ? demanda Katie.

— Mon grand-père n’est pas ici.

Elle sourit.

— Vous avez raison. Quand l’avez-vous pour la dernière fois ?

— Juste avant de partir au Kenya, répondit-il en jetant un coup d’œil en direction du mausolée.

— Oh…

Il la gratifia d’un sourire contraint.

— Contrairement à ce que tout le monde semble croire ici, je n’ai pas abandonné mon grand-père, mademoiselle O’Hara. Je ne me sentais plus chez moi sur cette île, c’est comme ça. Il m’était impossible de croiser tous les jours des regards soupçonneux, des visages qui me demandaient en silence : « Alors, tu as commis ce meurtre, oui ou non ? » Depuis mon départ de Key West, nous nous sommes vus souvent, Craig et moi. On se donnait rendez-vous à Miami, à Key Largo, parfois même à Orlando. Parce que vous ne le saviez peut-être pas, mais il adorait les parcs d’attraction. S’il y a une chose au monde dont je sois sûr, c’est que si le paradis existe bel et bien, c’est là qu’il se trouve en ce moment, auprès de ma grand-mère. Ces deux-là s’aimaient profondément. En aucun cas ils ne traîneraient comme des âmes en peine dans les allées d’un cimetière…

— Pourquoi donnez-vous l’impression d’être toujours sur la défensive ? fit observer Katie.

Il secoua la tête.

— Vous avez raison. Disons que je sens bien qu’on m’attend au tournant.

Il fit un geste, et Katie aperçut le beau bouquet de lilas qu’il tenait à la main.

— C’étaient les fleurs préférées de ma grand-mère.

Les touristes s’étaient éloignés. Katie le suivit jusqu’au mausolée des Beckett et le regarda déposer le bouquet devant la grille en fer forgé.

— C’est très joli, murmura-t-elle.

— On dirait qu’elles ont été abandonnées là.

Katie secoua la tête.

— Non. Ça, c’est abandonné, ajouta-t-elle en désignant un caveau familial entouré d’une petite clôture métallique.

Le gardien du cimetière continuait d’entretenir la parcelle, mais à l’évidence, cela faisait des décennies que personne n’était venu se recueillir sur les tombes. Entre les pierres tombales fissurées poussaient des herbes folles, tandis que les noms des personnes enterrées là étaient à peine lisibles.

— C’est la vie, fit remarquer David. Bon, eh bien, je vais vous laisser vaquer à vos occupations…

Mais à peine eut-il pivoté sur ses talons qu’il parut se figer.

Son regard s’était posé sur un homme qui se tenait de l’autre côté du cimetière, dans le carré qui donnait sur Olivia Street.

La tombe de Tanya Barnard se trouvait dans ce secteur-là ; bien qu’aucun nom ne fût inscrit sur sa pierre tombale, la plupart des habitants de Key West savait où elle était enterrée. A cause de l’affaire Carl Tanzler-Elena de Hoyos, les autorités de l’époque avaient décidé, d’un commun accord avec les parents de Tanya, que personne à part eux ne saurait où se trouve la tombe de leur fille. Ils désiraient ainsi éviter les pillages et les dégradations qu’auraient pu commettre certaines personnes mal intentionnées. Bien malgré elle, Tanya était devenue une célébrité locale post mortem.

Katie n’avait jamais vu le spectre astral de Tanya ; elle n’avait jamais perçu la présence de son esprit, jamais aperçu son fantôme.

En revanche, elle avait souvent croisé Elena de Hoyos dans les allées du cimetière. Quoi de plus normal, au fond, de la voir hanter ces lieux ? Cette pauvre femme avait été arrachée à son cercueil, elle n’avait connu ni la beauté éclatante de la jeunesse ni la sérénité de l’âge que peut apporter une relation amoureuse « normale ».

Lorsqu’elle marchait entre les tombes, Elena de Hoyos ne pleurait pas ; elle avançait la tête haute et parfois, même, elle dansait et virevoltait, comme pour se souvenir des bals fastueux de sa jeunesse, de cette époque bénie où elle était tombée follement amoureuse d’un séduisant jeune homme qu’elle allait épouser par la suite — tous ces jours heureux avant la maladie, l’abandon de son mari et l’adoration malsaine de Carl Tanzler.

Katie reconnaîtrait-elle Tanya, si seulement elle la voyait ? Le meurtre de la jeune femme avait fait la une des journaux de Key West, bien sûr. Des photos avaient été publiées, mais Katie n’avait jamais vu Tanya de son vivant.

— C’est pas possible, marmonna David.

A l’autre bout du cimetière, l’homme avait l’air de savoir ce qu’il cherchait. Katie l’examina plus attentivement, plissant les yeux pour se protéger du soleil. C’était le type qui se trouvait chez O’Hara la veille au soir, celui dont le visage lui avait paru familier et qui avait proposé de lui payer un verre. Il s’immobilisa enfin et déposa sur une tombe un bouquet de fleurs.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle.

David garda les yeux rivés sur l’inconnu.

— Sam Barnard. Le frère de Tanya.

Les yeux de Katie s’arrondirent de surprise, et elle considéra tour à tour David puis Sam Barnard. Soudain, David s’éloigna à grands pas en direction du visiteur. Il longea les caveaux en brique et continua à marcher résolument. Sa voix s’éleva enfin, portée par la brise.

— Sam !

Sam se retourna lentement. Il était à présent rasé de près et portait un polo et un pantalon en toile. Une question traversa l’esprit de Katie : avait-il réellement trop bu, la veille, ou bien avait-il fait semblant d’être soûl pour pouvoir observer les gens présents au bar ce soir-là ? Sans doute connaissait-il déjà les lieux ; cela faisait vingt-cinq ans, après tout, que le bar de son oncle était ouvert. Mais en l’absence de ce dernier, c’était Jon Merrillo qui veillait au bon fonctionnement de l’établissement, et Jon n’habitait à Key West que depuis cinq ans.

Katie sentit les battements de son cœur s’accélérer. L’espace d’un instant, elle jugea préférable de partir. Après tout, ce n’étaient pas ses affaires. Mais tout de suite après, une bouffée d’appréhension la saisit. Et si une dispute éclatait entre les deux hommes ? Sam Barnard avait peut-être envie de se venger… N’était-il pas étonnant qu’il réapparaisse sur l’île juste après le retour de David Beckett ?

D’un geste fébrile, elle plongea la main dans son sac et chercha son téléphone, prête à composer le numéro de la police.

Mais ce ne fut pas nécessaire.

Sous son regard hébété, les deux hommes s’étreignirent comme de vieux amis. Puis ils se mirent à discuter et s’approchèrent de la tombe de Tanya.

Elle éprouva tout à coup une curieuse sensation. Ce n’était ni froid, ni chaud, juste un souffle d’air. Elle tourna légèrement la tête. Bartholomé avait glissé un bras sur son épaule.

— Comme c’est touchant… Sérieusement, j’apprécie beaucoup ce gars-là. Il me rappelle quelqu’un que j’ai connu il y a des lustres et des lustres…

Il marqua une pause, et haussa les épaules.

— C’était peut-être un de ses ancêtres, qui sait ?

— Je croyais que ce n’était qu’un malotru et que tu veillerais à ce qu’il ne m’importune pas, ironisa Katie.

Bartholomé secoua la tête.

— Disons qu’il est en train de se racheter. La vie est ainsi faite, non ? Nous commettons des erreurs, nous faisons amende honorable. Que comptes-tu faire, maintenant ? Les rejoindre ?

— Non. Non, je pensais plutôt m’éclipser discrètement.

— Attends un peu.

— Pourquoi ?

— Tanya Barnard va peut-être faire une apparition.

— Tu vois quelqu’un ? Parce que moi, non.

— Moi non plus, admit Bartholomé. Peut-être a-t-elle poursuivi son chemin, finalement. En même temps, elle est morte dans des circonstances violentes et son meurtre n’a jamais été élucidé. On pourrait croire qu’avec son frère et son ex-fiancé réunis ici aujourd’hui, elle tenterait à son tour une apparition.

Katie promena un regard circulaire sur le cimetière. Aucun fantôme ne déambulait dans les allées.

La bonne humeur et les rires des touristes les avaient probablement contrariés.

Tous les hommes, toutes les femmes qui venaient au monde mouraient un jour. La mort était la seule certitude de l’existence.

Mais les fantômes se montraient parfois susceptibles.

— Allons-y. Je travaille, ce soir, et j’aimerais trouver de nouveaux morceaux, déclara Katie.

— Vas-y, je reste encore un peu.

— Pour espionner… ou pour guetter la belle dame en blanc ?

— Les deux, mon capitaine ! J’ai le choix : soit je cherche à la revoir, soit je t’attends, ma chérie. D’un autre côté, tu es horriblement jeune, je n’aurai certainement pas la patience d’attendre tout ce temps.

— Merci du compliment, ironisa Katie.

D’un pas pressé, elle se dirigea vers les grilles du cimetière. Absorbés par leur conversation, les deux hommes ne remarquèrent pas sa disparition.

 

***

 

Sam Barnard avait quatre ans de plus que David. Il faisait ses études à l’université pendant que ce dernier était à l’armée. S’ils avaient rarement eu l’occasion de sortir ensemble, ils avaient souvent partagé des repas de famille, chez les uns ou les autres.

— J’ai appris que Craig était décédé et j’ai su qu’on cherchait à te joindre, expliqua Sam à David. Pour être honnête, je ne suis pas venu ici avec l’intention de rendre hommage à nos chers disparus. Simplement, j’ai entendu dire qu’un habitant voulait racheter le musée, et la nouvelle a remué pas mal de souvenirs. Le meurtre de ma petite sœur, cette mise en scène macabre avec son cadavre… et puis le coupable qu’on n’a jamais retrouvé. Je ne suis pas revenu avec l’intention de faire un scandale, pas du tout. Tu sais, j’habite à moins de cinquante kilomètres d’ici et je n’ai jamais remis les pieds sur l’île depuis le départ de mes parents. Mais aujourd’hui…

— Je ne laisserai personne rouvrir le musée, assura David.

Ils étaient assis à la terrasse d’un bar de Front Street. Sam leva son verre de bière en direction de David.

— Heureux de l’apprendre. Je ne suis pas là non plus pour te mettre la pression. Je sais que tu ne l’as pas tuée.

— Vraiment ?

Sam hocha la tête.

— Je sais que pas mal de gens s’imaginent que je suis ici pour te régler ton compte, un truc dans le genre.

— Sans doute, oui.

— Mes parents savaient que ce n’était pas toi. J’en suis convaincu, moi aussi.

— Ton opinion compte beaucoup pour moi, Sam.

— Tu sais, j’étais au courant de ce qui se tramait. Tanya avait beau être ma sœur, j’avais beau l’aimer et la respecter, je ne l’ai jamais mise sur un piédestal. J’étais conscient de ses qualités et de ses défauts. Elle me faisait souvent penser à une gamine, prête à croquer la vie à pleines dents, à profiter pleinement de chaque instant qui passe. Quand tu t’es engagé dans l’armée, j’ai eu un mauvais pressentiment. Tanya n’était pas du genre à attendre quelqu’un indéfiniment. Oh, elle n’aurait certainement pas filé le parfait amour avec ce footballeur ; il était plutôt du genre cavaleur. Je l’avais prévenue, mais elle s’en fichait. Elle avait déjà trouvé une université dans le Nord. En revanche, elle ne voulait pas partir avant de t’avoir parlé. J’ai toujours cru qu’elle voulait essayer de recoller les morceaux. Et c’est pour ça qu’elle avait beaucoup bu, ce soir-là. Pour se donner du courage, sans doute.

— Elle n’avait jamais eu besoin de courage pour venir me voir.

— Tu n’étais pas au courant de ses intentions, hein ? Tu ne savais pas qu’elle voulait tenter une réconciliation ? demanda Sam.

— Non. Dans tous les cas, on serait restés amis. Je ne lui en voulais pas, tu sais. Je crois même que je comprenais sa décision.

— Elle fait partie des affaires classées, maintenant, murmura Sam.

— J’espère bien que non. J’aimerais trouver le moyen de découvrir la vérité.

— Comment t’y prendrais-tu, après tout ce temps ? Ote-moi d’un doute : tu n’es quand même pas devenu détective privé ou médium, un truc dans ce genre-là ? Qu’est-ce qu’on pourrait bien trouver de neuf, dix ans plus tard ?

— Certaines affaires classées sont finalement résolues, tu sais. Pas toutes, c’est vrai. Et pour répondre à ta question : non ; je serais bien incapable d’entrer en communication avec l’esprit de Tanya pour lui demander ce qui s’est passé.

— Tu es photographe, c’est ça ? demanda Sam en fronçant les sourcils. Et tu tournes aussi des documentaires animaliers, c’est ça ? Sur le monde sous-marin… Comme Sean, en fait.

— Exactement. On fait à peu près la même chose, Sean et moi, c’est drôle, non ? Cela dit, je fais sans doute plus de photo pure que lui.

Il marqua une pause, mais comme Sam demeurait silencieux, il reprit finalement la parole :

— Et toi ? Tu organises toujours des excursions de pêche au gros ?

Sam hocha pensivement la tête. Son pouce traçait des sillons le long de son verre embué.

— Oui, toujours.

— Tu es marié ?

— Non. Et toi… Oh, je parie que non. Je me trompe ?

— Je voyage trop pour songer à me poser quelque part avec quelqu’un, répondit David.

Sam se pencha vers lui, un petit sourire narquois aux lèvres.

— Si on est toujours célibataires, toi et moi, c’est parce que quelque chose ne tourne pas rond chez nous. Le détraqué qui s’en est pris à ma sœur ne s’est pas contenté de l’étrangler. Il a tué mes parents à retardement. Et puis, en plaçant ton ex-fiancée dans le musée de ton grand-père, il s’est assuré que tout le monde ici te prendrait pour le coupable. Avoue que c’est pas très équilibrant, tout ça.

— Ça peut te paraître bizarre mais j’ai réussi à garder le cap, affirma David. Le truc, c’est que je n’ai jamais envisagé que mon grand-père mourrait à son tour. Et je n’ai jamais pensé que quelqu’un se mettrait en tête de rouvrir le musée. J’avais donné le feu vert à Liam pour qu’il en fasse ce que bon lui semblait. On peut dire que je suis arrivé juste à temps pour l’empêcher de vendre.

— Qu’as-tu l’intention d’en faire, alors ? demanda Sam. Tu vas le laisser s’effriter, tomber en ruines comme la maison Usher dans la nouvelle d’Edgar Poe ?

— Non. Je veux vider les salles, sortir tout ce qu’il y a dedans, le nettoyer de fond en comble et repeindre les murs pour pouvoir le mettre en vente. Les parents de Liam sont partis vivre sur leur île privée ; il a donc récupéré leur maison de Key West. Pour l’anecdote, ils la lui ont vendue un dollar symbolique car c’est leur fils unique. Moi, j’ai la maison de mon grand-père et ça me suffit largement. De toute manière, je ne compte pas m’éterniser ici.

Sam émit un rire rauque.

— Et tu crois vraiment que les gens auront oublié ce qui s’est passé entre ces murs ? Les guides des fameuses visites du Key West fantôme continueront de s’arrêter tous les soirs devant la bâtisse. Tanya a été étranglée et son cadavre a été découvert à l’intérieur du musée. Personne n’oubliera jamais cette triste histoire.

— Et certains continueront de penser que c’est moi qui l’ai tuée et que c’est moi qui l’ai transportée jusque-là, enchaîna David. A moins que…

— A moins que tu ne mettes la main sur le vrai coupable, compléta Sam. Ouais, mon vieux, je comprends ta position. Sache que je suis là, si tu as besoin d’aide. J’ai loué une maison au bout de Duval Street. Tiens, je te laisse mon numéro de portable.

Joignant le geste à la parole, il griffonna une série de chiffres sur une serviette en papier.

— Appelle-moi quand tu veux.

— Je n’y manquerai pas. D’ailleurs, j’aurais quelques questions à te poser tout de suite, si ça ne t’ennuie pas.

— Laisse-moi deviner… Qu’est-ce que je faisais la nuit du 12 ? dit Sam.

— Bingo. Est-ce que tu as vu ta sœur, ce soir-là ? J’essaie de retracer ses allées et venues.

— En espérant tomber sur son tueur, c’est ça ?

David acquiesça d’un signe de tête.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Où étais-tu ce soir-là ?

— Ce soir-là ? Tu as découvert son corps le lendemain matin, il me semble… Bon, d’accord, la police a déclaré qu’elle avait été assassinée la veille au soir, le 12, entre 19 et 21 heures. Le musée était ouvert jusqu’à minuit. Le tueur a donc déposé le corps après minuit et fait en sorte que tu le découvres au cours de la première visite guidée du matin.

— Tout le monde croyait qu’elle était déjà partie pour l’Ohio, fit observer David. Tes parents le pensaient aussi, et ils lui en voulaient un peu d’être partie sans leur avoir dit au revoir. Personnellement, j’étais tellement sûr qu’elle n’était plus sur l’île que je n’ai même pas cherché à la voir. Le tueur l’a gardée… quelque part avant de la transporter au musée après la fermeture.

— J’écumais les bars de Duval Street avec une bande de copains, le soir du meurtre, déclara Sam. Est-ce que j’ai vu ma sœur ? La réponse est oui. Je lui ai même fait la morale parce qu’elle avait bu.

— Tu l’as surprise en train de boire un verre dans Duval Street ? Comme c’est étrange…, ironisa David.

— Tu sais bien qu’on ne peut pas se permettre d’abuser de l’alcool tous les soirs, même quand on a la chance de vivre dans un petit coin de paradis, répliqua Sam. Tu veux savoir ce qu’elle m’a répondu ?

— J’aimerais bien, oui.

— Ce que j’essayais de t’expliquer tout à l’heure, mon vieux. Elle pensait que quelques verres lui donneraient le courage d’aller te parler. Elle avait des doutes, tout à coup. Elle t’avait aperçu de loin et c’était comme si toutes ces années d’éloignement s’étaient envolées. C’est ce qu’elle m’a dit, en tout cas. Elle voulait trouver du courage non pas pour te dire adieu, mais pour te demander de lui laisser une autre chance… et elle redoutait ta réponse.

Ce n’était pas nouveau ; David avait déjà entendu ça, par le passé. Pourtant, ces explications étaient toujours aussi douloureuses à entendre, particulièrement lorsque Sam les formulait.

Il ignorait si elles étaient vraies.

Il savait seulement que cela faisait mal.

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