L'île du mystère

Graham · Chapitre 12 sur 18

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L'île du mystère

Chapitre 11

 

 

Mettre la main sur Lewis Agaro s’avéra un jeu d’enfant.

David se contenta d’écumer les bars et le trouva dans un petit établissement au charme rustique, près de Mallory Square.

Il s’installa au bar, à côté du jeune homme grand et mince. Lewis Agaro se tourna vers lui. Dès qu’il le reconnut, il se leva, prêt à s’enfuir.

David posa une main sur celle de l’étudiant.

— Je n’ai pas l’intention de t’embarquer.

Lewis jeta autour de lui un coup d’œil apeuré. Sans doute cherchait-il son grand frère. Mais ce dernier demeura invisible.

Alors il se rassit. Une serveuse s’arrêta à leur hauteur et David commanda une bière.

— Je ne te demande pas si tu es au courant du meurtre, commença-t-il d’un ton dégagé. Il faudrait être sourd et aveugle pour l’ignorer. Figure-toi que je me demandais ce que ça faisait… Après tout, tu as été le dernier à profiter de sa compagnie. Stella Martin était peut-être une strip-teaseuse doublée d’une prostituée, mais c’était surtout un être humain et tu ne peux pas nier qu’elle t’attirait. Alors même que tu as failli porter le chapeau pour un vol qu’elle avait commis, elle…

Le jeune homme exhala un soupir, puis il prit son verre et le vida d’un trait. Une veine bleutée battait frénétiquement à la naissance de son cou.

— C’était une nana sympa, dit-il enfin. Elle avait… un culot d’enfer. Elle m’a dépouillé, je l’ai deviné dès que j’ai ouvert les yeux, mais elle n’a pas pris tout mon argent. Elle m’a laissé de quoi me retourner. Je voulais aller la trouver au club pour lui demander des explications, mais je n’avais pas l’intention de lui faire du mal, je le jure !

Il se tourna vers David. Une expression tourmentée assombrissait son visage.

— Je ne crois pas que tu l’aies tuée, si ça peut te rassurer, déclara David.

Lewis Agaro soupira de nouveau.

— Ce n’est pas moi, je le jure ! J’ai passé une nuit d’enfer avec elle. Quand je me suis réveillé, elle n’était plus là et mon portefeuille était presque vide. Je suis retourné au club mais elle n’y était pas. Et puis… ils ont retrouvé son corps.

— Est-ce que tu as vu quelqu’un, cette nuit-là ? Est-ce qu’elle t’a parlé de quelqu’un ?

Lewis Agaro fronça les sourcils et secoua la tête. Il parut réfléchir.

— Elle… On avait parlé de ce qui s’était passé dans la soirée, quand j’avais failli me faire arrêter pour un vol qu’elle avait commis, elle ! Elle trouvait ça drôle et elle n’avait pas peur, même quand je lui ai dit que les flics la soupçonnaient. Elle a répondu qu’elle connaissait Key West comme sa poche et qu’elle excellait dans l’art de détourner la loi. Vous… vous ne pouvez pas comprendre, vous ne la connaissiez pas. Elle n’était pas méchante, je suis même sûr qu’elle avait le cœur sur la main. Simplement, elle devait se débrouiller pour vivre seule dans un monde plein de requins. Même au lit, elle était tendre, attentionnée…

— Je n’en doute pas un instant.

— Les flics vont m’arrêter, hein ? Ils pensent que c’est moi qui l’ai tuée ? Même mon grand frère Billy me regarde d’un drôle d’air. Au début, il voulait fiche le camp d’ici sans demander son reste. Billy…

Il marqua une pause, esquissant une moue piteuse.

— Il ne sait pas que j’ai payé Stella pour qu’elle passe la nuit avec moi. Lui, il a terminé dans un bar avec d’autres étudiants de l’université de Floride. Il croit juste qu’on va tous se faire embarquer à cause de cette espèce de brute qui m’a accusé de lui avoir piqué son portefeuille, l’autre soir.

— Ils ne vont pas t’arrêter, Lewis, mais ils vont vouloir t’interroger, c’est clair. Dis-leur la vérité. Tu n’es pas d’ici, comment aurais-tu pu imaginer cette mise en scène macabre dans ce musée ? Les flics ne sont pas idiots, tu sais. Ils sont conscients de tout ça.

David prit une serviette en papier et chercha un stylo dans sa poche. Il inscrivit un nom et une série de chiffres puis tendit la serviette au jeune homme.

— Tiens, voici le nom et le numéro de téléphone d’un bon avocat. Si tu as besoin d’aide, n’hésite pas à l’appeler. C’est un type bien.

— Je n’ai pas de quoi me payer les services d’un avocat.

— Dis-lui que tu l’appelles de ma part. Tu verras, il est vieux comme Hérode, mais c’est un type formidable. Il m’a beaucoup aidé à un moment de ma vie. C’est un vieil ami de la famille. Tout va bien se passer, ne t’inquiète pas. Lewis, avant de partir, j’aimerais que tu réfléchisses une dernière fois. S’il te plaît. Y a-t-il autre chose que tu pourrais me dire ?

Le jeune homme se redressa brusquement.

— Oui… Il y avait ce type qui regardait le spectacle à l’étage. Quand Stella est sortie de scène, il s’est approché d’elle pour lui parler, il l’a prise par le bras mais elle s’est dégagée en protestant. Il lui a dit qu’il travaillait beaucoup, que l’argent allait enfin rentrer, qu’elle allait pouvoir arrêter le strip-tease. Je crois qu’il savait qu’elle avait promis de passer la nuit avec moi.

— A quoi ressemblait ce type ? demanda David pour la forme, vu qu’il connaissait déjà la réponse.

— Il était maigre avec un visage long et fin, à peu près de votre âge. Les amis de mon frère avaient fait une visite du Key West fantôme, et c’était ce gars-là qui la conduisait. Comme ils chahutaient un peu, il avait demandé aux autres touristes de crier en chœur un truc du genre : « Vous serez maudits pour l’éternité ! »

David hocha la tête.

— Merci, Lewis.

Il posa la main sur l’épaule de l’étudiant et se leva.

Danny Zigler et son style inimitable…

Bon sang, où diable était-il passé ? Plus le temps passait et plus la crainte de ne pas le retrouver grandissait. Il ne croyait toujours pas Danny capable d’un meurtre. Mais il ne le croyait pas capable non plus d’avoir décroché un poste important qui justifierait la somme d’argent trouvée dans son appartement. Danny détenait des informations importantes ou bien il nourrissait des soupçons — peut-être même savait-il pourquoi et comment Stella avait été tuée. La police finirait par tomber sur l’argent dissimulé dans son appartement. Entre-temps, David garderait l’information pour lui.

Il devait absolument retrouver Danny. Un sombre pressentiment le tenaillait toutefois : le retrouverait-il vivant ?

 

***

 

Lorsque la sonnerie du portable de Katie déchira le silence de la bibliothèque, elle sursauta et s’empressa de répondre. Pourquoi son cœur s’emballait-il de la sorte ? Etait-ce la surprise ou bien le nom de son correspondant qui s’affichait sur l’écran de l’appareil ?

David Beckett…

— Salut, dit-elle d’un ton faussement détaché. Tu as trouvé quelque chose d’intéressant ?

— On peut dire ça comme ça. Danny Zigler reste invisible.

— Il finira bien par réapparaître, j’en suis sûre.

David ne fit aucun commentaire sur sa remarque.

— Où es-tu en ce moment ? demanda-t-il.

— A la bibliothèque municipale.

— Ce n’est pas dans Duval Street, que je sache.

— Non, mais ça reste un endroit public.

Il laissa échapper un petit rire.

— Sans doute… Dis-moi, pendant que tu es là-bas, pourrais-tu me rendre un service ?

— Bien sûr.

— J’aurais besoin de ces trois livres, annonça-t-il avant d’énumérer trois titres.

Katie chercha vite un stylo dans son sac à main.

— C’est noté, je vais aller les chercher… enfin, s’ils les ont.

— J’ai comme l’impression que oui. Tu me rejoins chez Craig ?

Il ne disait jamais « chez moi » en parlant de la demeure familiale. C’était toujours « chez Craig ».

Comme s’il n’avait pas l’intention de rester sur l’île.

— D’accord. Je prends les livres et j’arrive.

Elle raccrocha. Bartholomé lui jeta un regard interrogateur.

— Alors ?

— Je le rejoins chez lui. Enfin, dans la maison des Beckett.

— Au musée ? demanda le fantôme en fronçant les sourcils.

— Non, non. Dans leur demeure familiale. Est-ce que tu… tu viens avec moi ?

— Seigneur, non ! Vous allez encore vous accoupler comme des bêtes, et crois-moi, je n’ai guère envie d’assister à ce genre de spectacle…

Katie émit un grognement réprobateur.

— On ne passe quand même pas tout notre temps à ça, voyons !

— Je préfère traîner mes guêtres dans la rue ; j’en profiterai pour observer les préparatifs du Fantasy Fest. Et puis j’aimerais bien repérer les habitudes de ma dame en blanc. Mais je vais t’accompagner jusqu’à la maison des Beckett et je reviendrai vite. Bon sang de bois, ton gars est tellement absorbé par son enquête qu’il te laisse un peu trop souvent toute seule, à mon goût !

Katie planta ses poings sur ses hanches.

— Alors là, tu te trompes complètement ! Il va me donner une bombe lacrymogène. Et puis, je ne suis peut-être pas une championne de karaté mais je ne suis pas non plus une brindille sans répondant.

Bartholomé se pencha vers elle, l’air soudain grave.

— Katie, le tueur dont nous parlons possède une force impressionnante. Il semblerait qu’il ait attrapé Stella Martin par le cou et qu’il l’ait tuée à mains nues sans lui laisser le temps de réagir. Tu n’es peut-être pas une brindille, comme tu dis, mais tu ne résisterais pas longtemps face à un type comme ça.

— Ce n’est donc pas Danny qui a fait le coup, fit observer Katie. Parce qu’il est plutôt du genre gringalet, lui.

— Viens, ma chère, je t’accompagne.

— Je dois d’abord m’occuper de ces livres.

 

***

 

De retour chez lui, David débarrassa la table de la salle à manger et rangea précautionneusement les chandeliers en argent de sa grand-mère, ainsi que les napperons en dentelle qu’elle utilisait pour protéger le vieil acajou délicatement sculpté.

Il commença par étaler les photos du premier meurtre, puis disposa à côté les clichés du deuxième meurtre.

Il feuilleta de nouveau les rapports d’enquête et les comptes rendus des interrogatoires mais n’y trouva rien d’intéressant. Personne n’avait été vu en train de pénétrer à l’intérieur du musée. Personne n’avait été vu dans la rue. En fait, c’était simple, désespérément simple : personne ne semblait avoir rien vu ! Dans l’affaire Tanya, la jeune femme avait passé un moment au pub O’Hara, puis elle était partie et personne ne l’avait revue vivante ensuite, à part le meurtrier.

Quant à Stella Martin… La police poursuivait ses interrogatoires mais il en savait plus que les enquêteurs. Elle avait passé la nuit précédant son meurtre avec Lewis Agaro. Elle lui avait volé son argent puis avait quitté le motel par-derrière. Elle avait été tuée au pied d’un vieux flamboyant.

Quelqu’un l’avait donc vue sortir du motel. Sans doute était-elle passée par-derrière pour éviter de tomber sur une patrouille de police. La veille, elle s’était querellée avec Danny Zigler et ce dernier restait introuvable.

Les photos des deux victimes étaient radicalement différentes. Tanya ressemblait à la Belle au bois dormant. La mort n’avait en rien altéré sa beauté.

Stella Martin, elle, semblait avoir été déposée là comme un vulgaire fardeau.

Devait-on en conclure qu’il ne s’agissait pas du même tueur ?

Le carillon de l’entrée tinta. Il quitta la table et alla ouvrir à Katie, qui entra d’un pas hésitant. Sans doute n’était-elle pas revenue ici depuis la mort de son grand-père.

David n’avait absolument rien touché à l’intérieur.

— Entre, je t’en prie, murmura-t-il en lui prenant la main pour l’attirer contre lui.

Elle leva les yeux vers lui, il effleura sa joue du bout des doigts et s’empara de ses lèvres. Une bouffée de désir le submergea aussitôt. Elle était si douce, si sensuelle… Il aimait tellement lui faire l’amour…

Au prix d’un effort, il s’écarta et esquissa un sourire.

— Excuse-moi…

— Il n’y a pas de mal.

Elle s’éclaircit la gorge, et jeta un coup d’œil dans le hall d’entrée.

— J’ai trouvé les livres que tu m’as demandés. Pourquoi tenais-tu tant à les avoir ?

— C’étaient les livres que Danny Zigler lisait ces derniers temps.

— Et tu sais ça parce que… ?

— Je me suis débrouillé pour entrer chez lui.

— Bon sang, David…

— Personne n’en saura rien. Je sais ce que je fais, ne t’inquiète pas pour moi.

— Super. Si je comprends bien, tu es un spécialiste du crochetage des serrures.

— Il fallait que j’inspecte son appartement.

— Ah bon ?

— J’ai l’impression que Danny a une personnalité beaucoup plus complexe que ce qu’on peut croire de prime abord. Il s’intéresse beaucoup à l’île et son histoire. Voilà pourquoi j’ai très envie d’en savoir plus, moi aussi. Je vais me plonger dans le passé de Key West, conclut-il d’un ton ferme.

— Le passé ? A court, moyen ou long terme ?

— Le passé lointain, répondit David. Il s’est produit quelque chose il y a très longtemps, qui pourrait bien avoir un rapport avec ce que nous vivons aujourd’hui et ce qui s’est passé il y a dix ans. Je ne dispose pas encore de suffisamment d’éléments pour savoir de quoi il s’agit au juste, mais j’avance petit à petit. Je crois vraiment que Danny sait, ou savait, quelque chose qui l’a fait avancer dans sa réflexion et… Bon, c’était peut-être un type cool qui aimait vivre au jour le jour, mais il était loin d’être idiot. Bref, je ne sais pas encore ce que nous recherchons, mais j’espère simplement ne pas passer à côté quand on tombera dessus.

Katie le considéra d’un air perplexe.

— Tu ne sais vraiment pas où se trouve Danny ? A t’entendre, on croirait qu’il lui est arrivé quelque chose !

— Je n’en sais rien, hélas. Mais je suis inquiet, je l’avoue.

Il la débarrassa des livres qu’elle avait empruntés à la bibliothèque et posa une main dans le creux de ses reins pour la guider vers la salle à manger. Katie s’écarta légèrement et fronça les sourcils devant les photos étalées sur la table. Elle pâlit à la vue des deux femmes sans vie mais ne détourna pas le regard.

— On dirait que Tanya a été traitée avec plus de respect, plus de délicatesse que Stella, qu’on a posée là à la va-vite, comme si elle ne méritait pas tant d’égards.

— Ce qui porte à croire que notre tueur est peut-être sensible aux différences de classes sociales.

— C’est possible, en effet. En même temps, ça colle mal avec le personnage. Je veux dire qu’il ne faut pas être très éclairé pour se croire supérieur à quelqu’un parce qu’on a plus d’argent… En revanche, toute cette mise en scène dans le musée a forcément été pensée par quelqu’un d’intelligent.

David tira une chaise et l’invita à s’asseoir, puis il prit place en face d’elle.

— Ah, Katie, ta naïveté est tout à fait rafraîchissante… Crois-moi, pour avoir bourlingué un peu partout sur cette terre, les choses ne sont pas aussi simples qu’on les imagine parfois. Les partis qui prônent la suprématie de la race blanche, par exemple, ne sont pas tous dirigés par des imbéciles totalement ignares. Et on n’est pas obligé de se sentir floué ou mis à l’écart pour se croire supérieur à une femme qu’on considère comme une moins que rien.

— Tu as raison, je suppose. Dis-moi, David, c’est quoi, ces traces bleues qu’on aperçoit sur les visages de Tanya et Stella ? Tu crois que c’est le papier photo qui fait ça ?

David se leva pour aller fouiller dans le tiroir du buffet. Il revint avec une loupe. Il avait déjà remarqué ces taches en examinant les clichés, l’autre jour. Elles se concentraient sur le bout du nez, le front et le menton des victimes.

— On dirait des bleus qui auraient été faits avant le décès, répondit-il. C’est une des raisons qui me fait croire que nous avons affaire au même tueur : un homme qui attaque ses victimes par-derrière avec un sac en plastique, ou quelque chose dans le genre, et qui les étouffe avant de les étrangler une fois qu’elles n’ont plus assez de force pour se débattre. Il porte des gants, ce qui explique pourquoi ses victimes n’ont pas pu le griffer.

Il s’adossa à sa chaise.

— Il faut que j’appelle Liam, et je téléphonerai à Pete ensuite. C’est lui qui m’a autorisé à rouvrir le dossier, à condition que je lui fasse part de l’avancement de mes recherches. J’aimerais qu’ils examinent ces bleus, tous les deux. A mon avis, c’est la preuve irréfutable que les victimes ont été attaquées par-derrière.

— Ensuite, qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Ensuite… on ira faire la tournée des bars.

 

***

Le crépuscule était en train de tomber sur la ville. Dans une heure, le soleil disparaîtrait à l’horizon. Puis ce serait la nuit, pleine de musique et de rires. Le bruit s’éloigna, comme les murmures d’un passé lointain. C’était un moment de la journée bien agréable, l’heure à laquelle les arbres séculaires rabattaient leurs branches pour former des cocons protecteurs, les rues s’emplissaient d’ombres et le mal circulait tranquillement dans la foule, certain de passer inaperçu.

Elle était de nouveau avec lui.

Oui, le soleil se coucherait bientôt et ce serait un spectacle de toute beauté, de ceux qui participaient à la notoriété de Key West. Dans Mallory Square, les saltimbanques présenteraient leurs spectacles dans l’espoir de récolter un peu d’argent. Dresseurs de chats, magiciens, acrobates, hommes robots, toute la place s’animerait dans la bonne humeur…

Katie O’Hara était avec David Beckett.

Ainsi donc, c’était ça, une fois de plus. Une fois de plus, David Beckett endossait le beau rôle, digne descendant de l’illustre famille… une famille qui n’aurait jamais dû avoir le droit de continuer à vivre ici.

Il était peu probable qu’ils passent tout leur temps ensemble.

Viendrait forcément un moment où elle se retrouverait seule.

Il contempla la maison et un sourire étira ses lèvres : il se sentait maître de la situation. Ils se prenaient tous pour des enquêteurs géniaux, mais ils étaient tous pareils. De pauvres imbéciles, oui !

Tout se déroulait exactement comme prévu. L’île était encore sous le choc du meurtre d’une prostituée, mais bon sang, on vivait dans un monde de capitalistes, non ? Le Fantasy Fest se chargerait d’égayer l’atmosphère !

Oh, Seigneur, ce serait tellement amusant…

Sans compter que le festival faciliterait drôlement les choses.

Ce serait le décor idéal pour l’ultime tomber de rideau, flamboyant. Il en finirait une fois pour toutes, et on n’entendrait plus jamais parler de cette famille.

Katie mourrait et gagnerait à son tour son statut d’immortelle.

David Beckett devait être puni. David, le petit-fils chéri de Craig !

David finirait par tomber… à la bonne heure !

Que Dieu bénisse l’Etat de Floride et la peine de mort en vigueur dans cette région des Etats-Unis.

 

***

 

Le portable de Katie sonna de nouveau et cette fois-ci, c’était son amie Clarinda. David était aussi au téléphone, faisant les cent pas autour de la table de la salle à manger, tout en parlant à son cousin Liam puis au lieutenant de police Pete Dryer.

— Allô, allô, tu es là ? dit Clarinda d’un ton enjoué.

— C’est bien moi, en effet. Alors, quoi de neuf ?

— On va à Mallory Square avec Jonas. Vous voulez venir avec nous ?

— Vous allez à Mallory Square ?

C’était la place préférée des touristes, un endroit magnifique et très animé. Les couchers de soleil, surtout, y étaient spectaculaires. Des jongleurs, des musiciens, des mimes, toutes sortes d’artistes en provenance des quatre coins du monde venaient s’y produire.

— On s’est dit que ça pourrait être sympa. Tu es encore avec David Beckett, j’imagine ?

— Bingo.

— Et bien sûr, vous êtes en train de vous triturer les méninges pour essayer de savoir qui a bien pu tuer la pauvre Stella Martin…

— Quelle perspicacité !

— Ecoute, Katie, vous n’y arriverez pas comme ça, d’un coup de baguette magique… Et puis, à force de tourner et retourner les choses, vous serez incapables d’y voir clair. Venez vous aérer un peu. On prendra un verre, et puis on ira dîner tous les quatre.

David venait de raccrocher. Katie croisa son regard.

— C’est Clarinda. Jonas et elle vont se balader sur Mallory Square et elle aimerait qu’on les rejoigne. On prendrait un verre et on dînerait ensemble.

Katie était persuadée que David déclinerait l’invitation, précisément parce que cette histoire de meurtre tournait à l’obsession. Aussi fut-elle surprise par sa réponse.

— Excellente idée. A quelle heure et où doit-on les rejoindre ?

Katie répéta la question à son amie.

— Dans une demi-heure… Le soleil ne va pas tarder à se coucher. On n’a qu’à se donner rendez-vous au bar derrière le Westin, d’accord ?

— D’accord. A tout à l’heure !

Déjà, David se dirigeait vers l’escalier.

— Hé, où vas-tu comme ça ?

— Je monte me rafraîchir.

— Moi aussi, j’aimerais bien me rafraîchir un peu avant de sortir !

— Accorde-moi dix minutes ! On passera chez toi ensuite et tu auras douze minutes chrono pour te préparer !

Il tint parole : lorsqu’il redescendit, dix minutes plus tard, il avait pris une douche, ses cheveux étaient encore humides et ses joues rasées de près. Il dégageait un charme dévastateur, songea Katie en le contemplant avec délectation. Il ne s’agissait pas simplement de beauté physique : c’était bien plus que ça. Fermes et volontaires, les traits de son visage semblaient sculptés dans du marbre, sa carrure athlétique imposait le respect, et son sourire était totalement irrésistible. Au prix d’un effort, elle détacha son regard de son visage et se hâta vers la porte d’entrée, de peur de céder aux envies primitives qui menaçaient de l’assaillir.

Ils se rendirent chez elle à pied. David semblait d’humeur légère. Ils marchèrent main dans la main, balançant leurs bras en cadence.

— Il te reste entre douze et quatorze minutes, annonça-t-il lorsqu’ils furent arrivés.

— Tu ne me connais pas ? Je suis rapide comme l’éclair, répondit-elle en le gratifiant d’un sourire espiègle.

Sur ce, elle gravit les marches quatre à quatre, prit une douche d’une minute, enfila une robe à bretelles et des sandales à petits talons, se brossa rapidement les cheveux, se parfuma et dévala l’escalier.

— Je suis impressionné. Tu as deux minutes d’avance.

Elle sourit, s’avança vers lui et l’embrassa. Il sentait divinement bon. Son corps était ferme et musclé, mais il émanait en même temps de lui une douce chaleur, une énergie vitale terriblement excitante. Sa langue franchit le barrage de ses lèvres et elle oublia totalement le coucher de soleil qu’ils étaient censés admirer avec Clarinda et Jonas.

David s’écarta en souriant et caressa doucement ses cheveux. Elle ouvrit vite la porte et sortit dans la lumière déclinante, puis tourna la clé dans la serrure.

— Depuis quand n’ai-je pas admiré le coucher de soleil à Mallory Square ? dit-il en lui prenant la main.

— Ça fait un moment que je n’y suis pas allée, moi non plus.

Les rues de la ville étaient noires de monde, même en pleine semaine. L’air s’était légèrement rafraîchi et le soleil flirtait déjà avec la ligne d’horizon. Des ombres emplissaient les porches tandis que les fenêtres des maisons et les vitrines des magasins s’illuminaient peu à peu.

Ils traversèrent Front Street et continuèrent à marcher en direction de la place. Des affiches avaient fleuri partout à l’approche de Fantasy Fest.

Ici, peintures corporelles. Faites-vous peindre la partie du corps de votre choix !

Déguisements délirants !

Une bière pour un dollar !

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—  Mmm… C’est assez décadent, tout ça, fit remarquer David en passant devant la dernière pancarte.

— Les adultes adorent se déguiser, ça leur rappelle leur enfance, commenta Katie.

— Ils aiment aussi beaucoup se déshabiller. Pendant le Fantasy Fest, les costumes les plus sophistiqués ne sont en fait que des peintures corporelles, répliqua David en souriant.

Ils arrivèrent enfin au bar où les attendaient Clarinda et Jonas. Vêtue d’une petite robe blanche à rayures noires, cette dernière s’élança à leur rencontre. En la voyant, Katie se félicita d’avoir pris le temps de se changer.

— C’est incroyable, il y a un monde fou là-dedans ! s’écria-t-elle en les rejoignant. Et le festival n’a même pas encore commencé. On a de la chance, on a réussi à avoir une table à l’étage. C’est l’idéal pour admirer le coucher de soleil et regarder les spectacles de rue.

Un large sourire aux lèvres, Clarinda glissa son bras sous celui de David.

— Viens vite que je te présente Jonas. C’est un natif de l’île, lui aussi, mais il est un peu plus jeune que toi. Il était au lycée en même temps que Katie et moi.

— Je suis impatient de le rencontrer, dit David d’un ton sincère.

Grand et très mince, Jonas avait l’air un peu timide, mais c’était un garçon foncièrement gentil. Il parut très heureux de faire la connaissance de David et le salua sans aucune allusion au passé, ni même au présent.

— Un vent de folie souffle sur la ville… comme chaque année à la même époque ! déclara-t-il simplement en faisant signe au serveur.

Katie et David commandèrent une bière pression. David avait pris son appareil photo, et même s’il ressemblait à n’importe quel autre appareil numérique compact et ultraplat, il était doté d’un objectif plus performant. Comme Jonas l’interrogeait sur ses spécificités techniques, David lui tendit l’appareil et se lança dans des explications détaillées. Clarinda en profita pour se tourner vers Katie.

— Tout va bien, hein ?

— Ça va. Pourquoi ?

— Eh bien… Je ne peux pas m’empêcher de penser à cette pauvre fille. Son meurtre ressemble tellement à celui de Tanya.

— C’est vrai.

— Ce qui veut dire qu’à l’heure qu’il est, un tueur se promène en liberté dans les rues de la ville, reprit Clarinda en frissonnant. Personnellement, je ne me déplace plus toute seule. Je me suis même installée chez Jonas et tu sais pourtant à quel point je tiens à mon indépendance. Et toi, tu… tu es avec David, n’est-ce pas ?

Katie ouvrit la bouche pour répondre mais déjà, Clarinda reprenait :

— Je veux dire… Il suffit de le connaître un tout petit peu pour savoir qu’il serait incapable de tuer quelqu’un mais tout de même… Tu ne trouves pas ça bizarre qu’il réapparaisse sur l’île et que cette fille… enfin, tu vois…

— J’ai une confiance totale en David, assura Katie.

Alors qu’elle venait de parler, David, qui était en train de montrer le fonctionnement du zoom à Jonas, se leva brusquement et resta un long moment debout, l’œil rivé au viseur de son appareil.

Katie s’efforça de repérer ce qui avait attiré son attention de manière si soudaine.

En contrebas, l’un des habitués de Mallory Square — d’origine française — présentait son spectacle avec sa ribambelle de chats. Un groupe de félins avançait gracieusement sur des câbles et s’évitaient avec adresse tandis que d’autres sautaient à travers des cerceaux en feu. Katie vouait une tendresse particulière à cet homme, qui recueillait dans la rue ou à la fourrière du quartier des chats abandonnés qu’il dressait avec une patience infinie. Un groupe de badauds regardait son numéro en riant et bavardant ; il venait de choisir dans le public deux jeunes garçons pour l’aider à guider sa petite troupe féline. Derrière lui se trouvait un duo de comédiens qui animait un spectacle à l’aide de ballons de baudruche en forme d’animaux. Le public suivait leurs gesticulations en riant à gorge déployée.

Au-delà de cette foule d’artistes et de leurs spectateurs s’étendait l’océan, qui s’assombrissait en même temps que le ciel. C’était une soirée tranquille. L’océan et le ciel se fondaient en un tableau parfait.

Tout à coup, les lumières du square semblèrent briller avec plus d’éclat.

Le soleil avait plongé dans l’eau, irisant le ciel de reflets orange, mauves et pourpres. Une bande ultraviolette soulignait l’horizon, annonciatrice de la nuit toute proche.

David posa sans ménagement l’appareil photo sur la table, et s’éloigna à grandes enjambées vers l’escalier qui menait directement à la pelouse du square.

— David !

Katie essaya de voir à son tour ce qu’il avait repéré puis, n’écoutant que son instinct, elle ramassa l’appareil et s’élança à sa poursuite.

A côté du spectacle de ballons de baudruche se trouvait un personnage solitaire encerclé d’un public nombreux. Le comédien portait le costume de la fameuse poupée Robert. Son masque avait dû glisser, et Katie eut le temps de le dévisager, sourcils froncés, juste avant qu’il le remette en place.

Katie avait toujours trouvé cette poupée particulièrement horrible. Comment des parents avaient-ils pu accepter pareil cadeau pour leur enfant ? Cette question l’avait souvent taraudée. Sans doute avaient-ils craint la réaction de la domestique qui l’avait offerte à leur fils. A leur décharge, il suffisait d’un simple coup d’œil pour deviner que celui ou celle qui avait fabriqué la poupée pratiquait sans nul doute la magie vaudou. La vraie poupée mesurait près d’un mètre. Le comédien, lui, faisait un bon mètre quatre-vingts et sa haute taille accentuait encore la monstruosité du « jouet ». Le masque était une reproduction presque parfaite du visage étrange et tellement effrayant de la poupée. Robert reposait désormais dans une vitrine de l’East Martello Museum. Là-bas, certaines photos de lui étaient éclairées d’une aura étrange, parfaitement inexplicable aux dires des experts.

La poupée Robert était une attraction touristique formidable… mais elle n’en demeurait pas moins terriblement angoissante.

Debout sur un petit podium de bois, le comédien dévisageait dans un silence pesant les gens qui l’entouraient, et esquissait parfois des gestes saccadés et menaçants. Il tenait dans ses bras un petit chien en peluche, réplique exacte de celui de la vraie poupée.

Katie courut dans le sillage de David, en prenant garde à ne bousculer personne. Au moment où elle arrivait devant l’estrade, David se jeta sur le comédien qui, oubliant son rôle muet, laissa échapper un cri de surprise. Puis il sauta à terre et s’enfuit à toutes jambes.

David s’élança à sa poursuite et Katie se mit à courir, elle aussi.

David le rattrapa sur le carré de pelouse qui longeait l’aquarium. Il le plaqua à terre à la manière d’un joueur de football américain, et les deux hommes roulèrent dans l’herbe.

Les gens s’écartèrent, et certains retinrent leur souffle. Une femme poussa un hurlement tandis qu’une autre éclata de rire avant de déclarer haut et fort que l’altercation faisait partie du numéro.

Katie se précipita vers David et le saisit par le bras.

— David, arrête ! Arrête ça tout de suite, tu m’entends ? Tu vas te retrouver au poste, si tu continues comme ça… Qu’est-ce que tu fiches, à la fin ?

L’homme qu’il maintenait au sol ne cherchait pas à se débattre. Peu à peu, un cercle de curieux se forma autour d’eux. David se laissa faire lorsque Katie l’obligea à se relever. Puis, sans quitter l’homme des yeux, il lui tendit la main. Après un court instant d’hésitation, le comédien la prit et se mit debout. Vif comme l’éclair, David lui arracha son masque de paille.

— Katie, je ne pense pas que tu connaisses Mike Sanderson. Mike est l’homme dont Tanya s’était entichée pendant que j’étais à l’armée. Il était censé avoir regagné l’Ohio au moment du meurtre. En réalité, il se trouvait encore à St-Augustine le lendemain du crime, ce qui signifie qu’il pourrait tout à fait en être l’auteur. Et le revoilà sur l’île… dans la peau d’un des personnages les plus fascinants et les plus repoussants de Key West. N’est-ce pas étonnant ? Peut-être aime-t-il aussi se glisser dans la peau de Carl Tanzler, comte von Cosel… Peut-être lui faut-il sacrifier une jeune femme tous les dix ans.

Mike Sanderson était grand et costaud, plus charpenté que David. Ses muscles saillaient sous le costume de marin que portait la fameuse poupée.

Pourtant, il n’avait pas du tout l’air belliqueux. Une expression désemparée se lisait sur son visage.

Une salve d’applaudissements éclata soudain. Lorsque Katie se retourna, elle fut surprise de voir que l’attroupement avait grossi. A en juger par leurs mines réjouies, les badauds semblaient croire que la course-poursuite faisait partie du spectacle.

— Oh, bon sang ! Retournez donc voir le dresseur de chats ! s’écria Katie.

Mike Sanderson n’avait toujours pas ouvert la bouche. David dardait sur lui un regard meurtrier.

— Partons d’ici ! ordonna-t-elle en entraînant les deux hommes par le coude.

Pour échapper à la foule qui se pressait sur Mallory Square, elle se dirigea vers les rues de la ville, tout aussi animées.

Cela lui fit un drôle d’effet, tout à coup, de marcher bras dessus bras dessous avec la poupée Robert.

Clarinda les rejoignit enfin, talonnée par Jonas. Aucun d’eux n’avait la moindre idée de ce qui se passait mais Clarinda, de nature plutôt intuitive, prit aussitôt les choses en main.

— On n’a qu’à repiquer sur Front Street, passer devant l’hôtel Old Customs House et le Westin, et puis faire une pause chez Jonas. Suivez-moi.

Katie se fit l’impression d’un proviseur de lycée contraint de s’interposer entre deux jeunes gens au tempérament fougueux. Mais au bout de quelques minutes, les deux hommes ne lui opposèrent plus de résistance, et ils marchèrent à une allure normale jusqu’à ce que Mike Sanderson s’arrête net.

— J’ai laissé tout mon argent là-bas, sous l’estrade. J’en ai besoin, confessa-t-il en rougissant. Je… je suis censé être en voyage d’affaires.

— Je m’en charge, déclara Jonas.

— Vous faites semblant de partir en voyage d’affaires pour venir présenter un numéro de mime ici, à Key West ? demanda David d’un ton incrédule.

— Je viens ici tous les ans, à l’occasion du Fantasy Fest, admit Mike Sanderson.

— Depuis combien de temps, au juste ?

— Depuis que j’ai quitté l’île, il y a dix ans. Enfin, pas exactement. Disons que j’ai d’abord terminé mes études…

— Pourquoi ? demanda Katie, sincèrement intriguée.

— Parce que j’aime l’ambiance qui règne sur l’île pendant le festival. Je ne peux pas m’en passer. Et comme ma femme, elle, déteste ça, je prétexte un voyage d’affaires pour pouvoir m’échapper tous les ans à la même époque.

— Comment pouvez-vous continuer à aimer cet endroit alors que Tanya y est morte ? intervint David.

Mike Sanderson s’immobilisa brusquement. Tout son corps s’était raidi, et Katie faillit trébucher.

— Je n’ai pas tué Tanya ! s’écria-t-il, furieux. Et n’essayez pas de me mener en bateau, je sais pertinemment qui vous êtes ; je sais aussi que Tanya n’était pas partie avec moi parce qu’elle voulait vous parler. Elle ne serait jamais venue me rejoindre, sachant que vous étiez de retour. Mais je ne l’ai pas tuée.

— Je crois vraiment que nous devrions parler de tout ça dans un endroit tranquille, déclara Clarinda. Tenez, nous sommes arrivés chez Jonas.

— C’est une pension de famille, fit remarquer David.

— Au rez-de-chaussée, oui. Mais son appartement occupe tout le premier étage.

Tandis qu’elle parlait, Jonas les rejoignit en courant. Il tenait entre ses mains le chapeau de Mike, rempli de pièces et de billets.

— C’est incroyable, vous ne trouvez pas ? Malgré le monde qu’il y a partout, personne n’a touché à l’argent. Je suis parfois stupéfait de l’honnêteté des gens.

Comme personne ne répondait, il s’éclaircit la gorge.

— Bon, si on montait ?

Il poussa la porte d’entrée. Dans le hall, quelques panneaux indiquaient les numéros des chambres et les noms des cottages disséminés dans un jardin, à l’arrière de la bâtisse. Ils gravirent l’escalier, arrivèrent devant une porte que Jonas déverrouilla rapidement. Quelques instants plus tard, ils étaient tous dans l’appartement.

Mike fit quelques pas dans la pièce. Avec des gestes adroits, il détacha les attaches en Velcro qui fermaient le costume de marin de la poupée Robert. Sous le déguisement, il portait un bermuda en jean effrangé et un T-shirt blanc. Il plia soigneusement le costume et le posa à ses pieds, puis fit un geste en direction de David, qui avait gardé le masque en tissu et le chapeau de marin.

— J’aimerais bien les récupérer, si ça ne vous ennuie pas. Je n’ai pas l’intention de déposer plainte, mais pour votre information, je gagne pas mal d’argent avec ce petit numéro.

— C’est vrai, vous récoltez des sommes intéressantes juste en enfilant cet horrible costume sur Mallory Square ? répéta Clarinda, incrédule.

— J’ai déjà fait quatre cents dollars ce soir, répondit Sanderson. C’est plus lucratif que de vendre des aspirateurs, croyez-moi. Enfin, il faut bien faire vivre sa famille.

— Mais… je croyais que vous étiez une star montante de l’équipe de football de l’Ohio ! intervint Katie.

— Je me suis blessé au genou. Tout le monde m’adorait avant l’accident… et je suis tombé aux oubliettes à la seconde où j’ai quitté le stade sur une civière, expliqua Mike Sanderson.

Katie l’observa avec attention. C’était un grand type aux cheveux blond cendré et aux yeux noisette. Son visage aux traits doux et agréables était légèrement bouffi. L’abus d’alcool, sans doute.

— La police de Key West essaie de vous trouver, vous êtes courant ? lança David sans transition.

— Oui, je sais. Ma femme m’a appelé pour me prévenir.

— Dans ce cas, pourquoi n’êtes-vous pas allé vous présenter au poste de police ?

— Je vous répète que je ne suis pas censé être là, répondit Sanderson avec un soupir irrité. Vous ne comprenez donc pas ? Personne n’est au courant de mes activités ici. J’ai tout de même le droit de mener ma vie comme bon me semble, à la fin ! D’accord, je viens ici tous les ans, mais je ne fais rien de mal… Je me rince l’œil en matant toutes ces poitrines recouvertes de peintures fabuleuses, mais je ne fréquente pas les prostituées, je ne prends aucun risque pour ma santé. Je profite du spectacle permanent, je picole un peu, et je me fais un paquet de fric que je rapporte ensuite à la maison en faisant peur aux touristes dans mon costume de Robert, l’affreuse poupée. C’est mon truc, c’est tout. En quoi est-ce que ça vous dérange ? En quoi est-ce que ça vous regarde, d’abord ?

— Ça concerne la police parce que vous avez menti quand vous avez été interrogé, il y a dix ans, répondit David. Et ça la concerne d’autant plus qu’un autre meurtre a été commis.

— Bon sang… Je ne fais ça que pour le fric, croyez-moi ! Je ne suis pas obsédé par les légendes de Key West. J’aimais Tanya ! Jamais je n’aurais pu lui faire de mal. J’étais jeune, à l’époque. Je l’ai attendue, et comme elle ne donnait pas de nouvelles, j’en ai conclu qu’elle avait préféré rester avec vous. Quand j’ai appris qu’on l’avait retrouvée morte, j’ai paniqué et je me suis enfui !

— Vous expliquerez tout ça à la police, déclara David.

Assis sur une chaise, Sanderson se redressa.

— Bien sûr. J’ai même hâte de le faire, si vous voulez tout savoir.

— Quand êtes-vous arrivé sur l’île ?

Sanderson fit la grimace et secoua la tête.

— Vendredi dernier.

— Avant le meurtre de Stella Martin, fit remarquer David.

Mike Sanderson se leva brusquement en pointant sur David un index accusateur.

— Espèce de salaud, c’est toi que Tanya avait laissé tomber, c’était toi l’amant trahi ! Le musée appartenait à ta famille, tu habites sur l’île depuis toujours, merde ! C’est toi qui connais par cœur les contes et les légendes de Key West. Et ils t’auraient jeté en taule si tu ne t’appelais pas David Beckett, descendant de la très respectable famille Beckett !

Contre toute attente, David garda son sang-froid pendant et après la diatribe de Mike Sanderson. Il resta parfaitement immobile et silencieux pendant un instant interminable.

Sanderson recula d’un pas.

— Tu es peut-être innocent, je ne dis pas le contraire, reprit-il d’un ton légèrement radouci. Mais je sais une chose : je n’ai pas tué Tanya et je suis prêt à te suivre quand tu veux au poste de police.

David se tourna vers Jonas.

— Tu nous conduis ?

— Je… euh… d’accord.

— Pourquoi pas, après tout ? s’exclama Clarinda. Le soleil est couché depuis longtemps, maintenant… Quelle merveilleuse soirée entre amis !

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