L'île du mystère

Graham · Chapitre 18 sur 18

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L'île du mystère

Chapitre 17

 

— Tout va bien, David, rassure-toi, déclara Liam en rempochant son téléphone portable.

— Comment ça, tout va bien ?

— D’après ce que j’ai compris, il y a eu un petit problème… et il est bien possible que tu aies raison, après tout.

— Quoi ?

— Sam Barnard s’est introduit dans le musée. Sean et Katie l’ont entendu, une bagarre a éclaté entre Sam et Sean. Heureusement, Katie avait eu le temps de prévenir Pete Dryer. Il s’est aussitôt rendu sur les lieux et a passé les menottes à Sam. Il n’est pas impossible que Katie ait égaré son portable dans tout ce remue-ménage. Elle est sans doute au pub O’Hara, à l’heure qu’il est. Tu veux que je te dépose là-bas ?

— Oui. Tu es sûr que tout est rentré dans l’ordre ?

— Pete a appelé le poste de police. La situation est sous contrôle, affirma Liam. Voilà ce qu’on va faire : je te dépose au pub et je passerai ensuite chez Katie. Si elle ne travaille pas et qu’elle n’est pas non plus chez elle, on se retrouve chez Craig. Je veux dire, chez toi. Enfin, tu m’as compris.

— Ça marche. Merci encore, Liam.

David se sentait curieusement mal à l’aise, tout à coup. Certes, il avait tenté de prouver la culpabilité de Sam Barnard quelques minutes plus tôt, mais était-il lui-même convaincu par sa propre interprétation de l’affaire ?

Liam le déposa à plusieurs dizaines de mètres de Duval Street dont les trottoirs grouillaient de monde, artistes de rue et touristes mélangés dans un flot ininterrompu. David se hâta en direction du pub O’Hara. Katie n’avait pas encore installé son matériel.

Il chercha Clarinda et la saisit par le bras.

— Bonsoir, Clarinda. Sais-tu où se trouve Katie ?

— Elle n’est pas encore arrivée.

Elle se tut tandis que ses yeux s’arrondissaient de surprise.

— Tu veux dire qu’elle n’est pas avec toi ?

— Elle est avec Sean. Enfin, elle était avec lui, aux dernières nouvelles.

— Jamie vient juste d’envoyer Jonas la chercher, reprit Clarinda. Elle ne répond pas au téléphone et Sean non plus. Inutile de te dire que Jamie commence à s’impatienter sérieusement. Dis-moi, David, il ne s’est rien passé de grave, n’est-ce pas ?

— Ecoute, je file vite chez moi. Si Katie arrive, préviens-moi tout de suite, d’accord ? Tu n’as qu’à tous les envoyer au diable, Jamie et ses clients, et tu m’appelles sur-le-champ ! Je compte sur toi, c’est clair ?

— Oh, mon Dieu, David, tu me fiches la trouille !

— Appelle-moi dès que tu as de ses nouvelles, je compte sur toi ! répliqua David en s’éloignant à grands pas vers la sortie.

Il n’avait pas le temps de rassurer Clarinda. Sans qu’il puisse s’expliquer pourquoi, un sentiment d’extrême urgence l’assaillit ; il quitta le bar et remonta les artères secondaires en courant, pressé d’arriver chez lui. Un petit groupe visiblement éméché freina sa progression. Perchée sur des talons ridiculement hauts, une femme s’approcha de lui en titubant et l’attrapa par le bras.

— Oh, c’est trop gentil de t’arrêter, beau gosse, susurra-t-elle en battant des cils. Tu vas sûrement pouvoir nous aider…

David la repoussa sans ménagement vers un homme du groupe. S’ils s’affalaient sur le trottoir, tant pis pour eux ! C’était bien le cadet de ses soucis, vu les circonstances.

Il sauta par-dessus une haie, traversa la pelouse comme une flèche et gravit les marches du perron. Avec des gestes rapides et précis, il inséra la clé dans la serrure, ouvrit la porte et appuya sur l’interrupteur.

L’électricité était coupée.

Un bruissement s’éleva dans les fourrés et il fit volte-face pour se trouver face à Liam.

— Qu’est-ce qui se passe, bon sang ? demanda ce dernier.

— Il n’y a plus d’électricité.

Liam poussa un juron. Comme il cherchait son téléphone portable, David l’arrêta dans son élan.

— S’il les retient en otage, il vaut mieux éviter d’ébruiter la nouvelle pour le moment. Sait-on jamais…

Liam approuva d’un signe de tête. Il s’empara de son arme de service et pénétra le premier dans la maison, suivi de près par David.

— Tu vérifies le disjoncteur ? demanda Liam.

David secoua la tête.

— Je vois encore suffisamment clair. Je monte inspecter les chambres, j’en ai pour une minute.

Lorsqu’il redescendit, il se dirigea vers la salle à manger.

Les livres se trouvaient toujours sur la table, comme il les avait laissés.

Il tourna les talons pour rejoindre son cousin, mais quelqu’un le tira brusquement en arrière, vers la table.

David fit volte-face, prêt à se défendre. Il n’y avait personne d’autre que lui dans la pièce.

Et de nouveau, il se sentit entraîné vers la table.

Le livre posé au-dessus de la pile s’ouvrit tout seul, et ses pages tournèrent.

Il sortit la petite lampe de poche qu’il gardait toujours sur lui et braqua le faisceau lumineux sur le livre. Un arbre généalogique occupait la double page. Perplexe, il voulut regarder ailleurs dans le livre, mais la feuille manqua se déchirer en glissant entre ses doigts.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il à voix haute, décontenancé.

Il savait que cette partie du livre répertoriait toutes les vieilles familles de l’île à qui la mairie, au fil du temps, avait rendu hommage en baptisant de leur nom des rues, des places ou des avenues de la ville. Il y avait aussi celles qui avaient quitté l’île et que tout le monde avait oubliées.

David étudia la double page qu’on tenait tant à lui faire lire. Un nom figurait tout en haut : Smith.

Du bout des doigts, il suivit les descendants de la famille au fil du temps, des naissances, des mariages et des décès.

Il laissa échapper un juron. L’instant d’après, Liam le rejoignit.

— Fouille toutes les pièces de la maison ! ordonna-t-il à son cousin. Demande de l’aide, Liam, vite, pour l’amour de Dieu !

Sans autre explication, David se précipita dehors et courut dans la nuit.

 

***

 

Katie était encore sous le choc lorsqu’elle entendit du bruit derrière elle. Elle cligna des yeux pour tenter de s’habituer à la faible lumière qui filtrait par les fenêtres.

Elle avait envie de crier pour alerter son frère. Une peur panique la tenaillait, des larmes lui picotaient les paupières.

Mais elle devait absolument se taire et retrouver Sean en silence.

Un autre bruit la fit sursauter. Les automates du musée avaient été activés. Près de l’arbre aux pendus, le commodore Porter agitait une affiche qui promettait la mort à tous les pirates. Ses bras remuaient par gestes saccadés, tandis que sa mâchoire s’ouvrait et se refermait sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche.

Finalement, un enregistrement de mauvaise qualité se fit entendre.

— Mort… mort… mort à tous… les… pirates ! proféra Porter d’une voix râpeuse et métallique.

Katie contourna l’automate et se heurta à la haute silhouette d’un chasseur d’épaves.

— Attention… avis de tempête ! Le premier arrivé à l’épave sera… le premier servi !

Il fallait absolument qu’elle garde son calme. Les mouvements mécaniques et les voix désincarnées des automates ne devaient pas la distraire. Lorsqu’elle voulut avancer, un marin portant un insigne du Maine sembla surgir de l’ombre pour lui bloquer le passage. Bien sûr, l’automate n’avait pas bougé d’un pouce. Katie était terrifiée, et c’était bien l’intention de celui qui avait activé la machinerie imaginée par Craig Beckett.

Ce n’étaient que des automates actionnés par un circuit électrique sophistiqué. Elle ne devait pas leur prêter attention.

Son objectif principal était de rejoindre Sean au rez-de-chaussée.

Elle avança de quelques pas et perçut des bruits furtifs derrière elle. Cette fois, il ne s’agissait pas d’un automate.

Quelqu’un la suivait dans l’obscurité. Elle continua à avancer à pas feutrés. Autour d’elle, les automates parlaient et gesticulaient. Elle passait de l’un à l’autre, se cachant derrière eux entre deux percées.

Elle s’approcha de l’imposante silhouette d’Ernest Hemingway. Ce dernier se mit en marche dans un soubresaut et prit la parole d’une voix entrecoupée pour se plaindre de sa femme, Pauline, qui dépensait tout son argent, jusqu’au dernier penny. Katie le contourna et, profitant du bruit qu’il faisait, se dirigea vers l’escalier de service qui conduisait aux salles du rez-de-chaussée.

En bas des marches, elle s’immobilisa un instant. Peu désireuse de longer le couloir qui courait derrière la bâtisse — si quelqu’un la suivait dans cet étroit passage, elle n’aurait aucune chance de lui échapper —, elle allait devoir traverser le plus discrètement possible le vaste hall d’entrée pour rallier l’aile opposée.

Alors qu’elle réfléchissait encore sur la conduite à tenir, un curieux chuintement la fit sursauter. Elle crut d’abord qu’un nouvel automate s’animait quelque part dans l’obscurité. Une voix éraillée déchira le silence.

— Toi… toi… toi… toi ! Tu vas mourir aussi. Montre-toi, où que tu sois ! Inutile de te cacher, vous êtes prisonniers du musée, toi et ton pauvre frère ! Ton amourette avec un Beckett va te coûter cher !

Katie se figea. La voix était toute proche. Mais d’où venait-elle ?

Elle prit une grande bouffée d’air et courut vers l’aile opposée, le dos courbé, la tête baissée, de sorte qu’elle bouscula l’automate de Robert, l’affreuse poupée de paille qui se balançait en silence sur son socle.

Déséquilibrée, elle faillit trébucher sur un corps étendu par terre. Elle s’accroupit. C’était Sam Barnard. Il portait des menottes aux poignets. Elle palpa son corps inerte et découvrit avec horreur qu’un sac en plastique recouvrait son visage. D’une main tremblante, elle arracha le sac.

— Katie !

C’était Bartholomé qui murmurait dans la pénombre. Elle sentit ses mains posées sur ses épaules. Il lui fit signe de se taire et l’invita à le suivre.

Son frère gisait dans la réplique du cimetière de Key West, là où les officiers du Maine étaient enterrés et honorés. Un sac recouvrait aussi son visage mais, contrairement à Sam, il n’avait pas été noué. Elle l’arracha d’un geste sec et se pencha vers lui, priant pour entendre sa respiration.

Elle sentit son pouls battre sous ses doigts. Il avait reçu un coup près de la tempe ; Katie reconnut instantanément le contact poisseux du sang dans l’obscurité.

— Oh, mon Dieu ! murmura-t-elle dans un souffle.

— Ne parle surtout pas, Katie, lui dit Bartholomé.

— Toi… toi… toi… toi… toi, tu vas mourir !

La litanie grinçante fut suivie d’un rire terrifiant. Saisie de panique, Katie se redressa et voulut s’élancer vers la droite.

— Non, Katie, de l’autre côté ! ordonna Bartholomé d’un ton pressant.

C’était trop tard, hélas. Elle évita de justesse l’automate d’une garçonne des années 1920 et heurta de plein fouet le torse puissant d’un homme tout en muscles.

Il l’attrapa par le cou. Ses mains étaient gantées. C’étaient des gants de plongée, de ceux qu’on trouvait partout à Key West.

Ses doigts se resserrèrent. Elle se débattit.

Il recula brusquement en esquissant une grimace de douleur, comme s’il avait été frappé dans le dos.

Katie profita de ce bref instant de répit pour lui mordre le bras. Avec l’énergie du désespoir, elle enfonça profondément ses dents dans la chair de son adversaire.

Si elle devait mourir, ce psychopathe ne s’en sortirait pas comme ça, cette fois.

Et il ne pourrait pas accuser David Beckett.

— Espèce de garce ! s’écria-t-il en levant la main sur elle.

Il la gifla de toutes ses forces. Le choc fut retentissant. Une sourde douleur irradia sa mâchoire et le reste de son visage, tandis qu’une myriade d’étoiles dansait devant ses yeux.

Puis tout devint noir.

 

***

 

David ralentit en atteignant la pelouse du musée. Il s’agissait de ne pas se faire remarquer, car la moindre imprudence pourrait coûter la vie à Katie. Il devait à tout prix s’accrocher à l’espoir qu’elle était encore en vie. Vu la psychologie du tueur, ce dernier prendrait un malin plaisir à la torturer moralement avant de passer à l’acte. La considérait-il comme l’apothéose de la mission qu’il s’était fixée ? Oui, sans aucun doute. Katie O’Hara, une si jolie jeune femme connue et appréciée de tous à Key West… Une créature délicate et pleine de vie dotée d’une voix mélodieuse… Sans compter que sa famille était aussi vieille et célèbre que la sienne.

Sean se trouvait aussi à l’intérieur, quelque part dans la vaste bâtisse.

La porte était restée ouverte. Comment réagirait ce fou s’il se sentait piégé ? Lorsque Liam arriverait avec du renfort, nul doute que ses hommes se mettraient en devoir de fouiller le musée de fond en comble. Il fallait donc agir vite ; si le hurlement des sirènes déchirait le silence, s’il prenait conscience que son temps était compté, le tueur se hâterait de passer à l’acte.

Cette fois, cependant, il avait commis une erreur. Il ne pourrait accuser quiconque si le pire devait se produire. En même temps, il semblait si sûr de son bon droit, si déterminé à réparer l’honneur de sa famille que d’autres, selon lui, avaient honteusement bafoué, qu’il se croyait encore intouchable.

David ne pénétra pas tout de suite à l’intérieur du musée. Il baissa les yeux et inspecta le sol. Il lui fallut un moment avant de repérer le câble tendu devant la porte, un bon moyen d’alerter le tueur de son arrivée.

Ses yeux s’étaient vite habitués à l’obscurité. Il enjamba le câble, puis s’immobilisa un instant dans le hall, avant de sauter sans bruit par-dessus le tourniquet. Il se dirigea ensuite vers l’aile gauche du musée.

Un corps gisait par terre. La gorge nouée, il accéléra le pas.

C’était Sam Barnard. David chercha son pouls. Il respirait encore.

— Cha-cha-cha-Charleston ! chantonna une voix rauque derrière lui.

Surpris, David fit volte-face. L’automate de la garçonne mimait une danse saccadée. Pas une fois il ne lui était venu à l’idée de remettre en marche les automates du musée. Il avait plutôt prévu de les faire estimer par des experts pour les revendre ensuite à d’autres musées susceptibles d’être intéressés.

Mais ce soir-là, les automates avaient repris vie.

On les avait activés pour créer un fond sonore et masquer ainsi les autres bruits. On les avait activés pour surprendre, distraire et effrayer.

Mais David ne se laisserait ni distraire ni effrayer. Il devait en revanche se montrer extrêmement prudent. Il savait où trouver le tueur. Il savait que ce dernier l’attendait.

Il inspecta rapidement la salle, mais il n’y avait personne à part Sam Barnard. Il promit mentalement à l’homme qui gisait au sol, inconscient, d’appeler une ambulance dès qu’il le pourrait. Dès qu’il aurait retrouvé Sean. Et Katie. Katie…

« Seigneur, je vous en supplie, faites qu’elle soit toujours en vie ! »

Heureusement, il se déplaçait facilement dans le noir et en silence. Il avança vers les autres salles. Le tueur l’attendait. Si seulement il pouvait trouver un moyen de le surprendre…

***

 

Une douleur sourde irradiait le crâne de Katie. Elle cligna des yeux, mais un épais voile sombre l’enveloppait encore. Seules des formes étranges et laiteuses traversaient parfois son champ de vision.

Elle essaya de remuer, en vain. Lorsque, d’un mouvement plus assuré, elle voulut se tourner sur le côté, elle comprit qu’elle était attachée à une table.

Elle battit de nouveau des paupières et baissa les yeux.

Elle était entièrement vêtue de blanc.

Elle portait une longue robe de mariée blanche et un voile en tulle. La table sur laquelle elle reposait était le faux lit d’Elena de Hoyos, dans la salle du musée consacrée au couple mythique de Key West.

Une vague de terreur la submergea et elle réprima de justesse un violent haut-le-cœur. Elle aurait hurlé de peur si elle n’avait eu un chiffon dans la bouche et du ruban adhésif sur les lèvres.

— Katie, Katie O’Hara !

Les intonations suaves de cette voix masculine la firent frissonner d’angoisse. Pendant quelques instants, des formes aux lignes indistinctes dansèrent devant ses yeux. Puis l’image se stabilisa.

Pete. Le lieutenant Pete Dryer. Bien sûr ! Comment avaient-ils pu être aveugles à ce point ?

Qui entretenait des rapports cordiaux avec toutes les familles de l’île ? Qui pouvait se procurer les clés des maisons et des musées ? Qui pouvait se promener en toute légalité sur les lieux des différents crimes ?

Qui était l’arrière-arrière-arrière-petit-fils d’un homme nommé Eli Smith, père d’une fille unique qui avait épousé un immigrant nommé Dryer ?

— Oh, Katie, je t’ai réservé le meilleur, tu sais… J’ai tendu un filin juste là, devant la porte. Quand David Beckett franchira le seuil de la salle pour voler à ton secours, il trébuchera dessus, tirera sur le câble et… Ah, quel plan génial ! Laisse-moi t’expliquer, ne sois pas impatiente. J’ai paré ton frère des beaux vêtements de Carl Tanzler. Oui, je sais, je sais… Il a échappé à la mort grâce à toi, mais ça ne me dérange pas de devoir bouleverser mes plans. En fait, j’aime assez ce genre d’imprévu. Oh, oui, j’aime ça ! Tanzler ! D’accord, Sean est plus jeune et beaucoup plus séduisant, mais… il tient dans sa main une seringue remplie d’un poison mortel qu’il plantera dans ton cœur dès que David entrera dans cette pièce. Ensuite, bien entendu, je lui tirerai une balle en pleine tête pour le punir de ce qu’il t’a fait. Au début, je pensais le laisser croupir en prison, mais son avocat aurait fait appel, et puis l’Etat de Floride nous considère tous un peu comme des cinglés… Il serait bien capable d’échapper à la peine de mort. Alors j’ai décidé d’appliquer la justice à l’ancienne, telle qu’on la pratiquait sur l’île au temps des pirates. David Beckett mourra ici, sans autre forme de procès.

Elle secoua la tête, incapable d’émettre le moindre son.

Avec des gestes brusques, Pete Dryer arracha la bande de ruban adhésif et retira le bâillon. Katie manqua s’étrangler. Elle toussa plusieurs fois, la gorge sèche, puis ouvrit la bouche et hurla :

— David ! C’est un piège !

— Ton chéri n’est pas encore arrivé, hélas, susurra Pete. Tu peux crier tant que tu veux. Mmm… Tout ça est tellement bon… presque jouissif ! Vois-tu ce que j’ai fait à ton cher frère ? C’est un gaillard, ton frère, et tellement serviable, avec ça ! En deux temps trois mouvements, il m’a aidé à neutraliser Sam Barnard et l’a empêché de se débattre pendant que je lui passais les menottes. Il ne s’est douté de rien jusqu’à ce que je lui assène un violent coup de revolver sur le crâne. Un jeu d’enfant, vraiment. Comme quoi, même les grands et les puissants commettent parfois des erreurs fatales. N’oublie jamais ça, Katie chérie. Ceci dit, ce conseil ne te sera pas utile, là où je compte t’envoyer… pour l’éternité.

— Pete, vous travaillez pour la police ! argua Katie.

— Je suis flic, c’est vrai. Un bon flic, qui plus est. Mais il faut que je t’explique quelque chose, Katie. Je pensais que tu avais compris. Mon ancêtre a maudit les Beckett. On l’a pendu… à cause d’un Beckett.

— Il avait commis un crime !

Pete secoua la tête.

— Tu ne comprends pas, Katie ! Un vaurien avait déjà été pendu pour ce crime ; il n’y avait aucune raison pour que mon ancêtre subisse le même sort.

— Mais il avait tué plusieurs personnes !

— Parce qu’il était investi d’une mission ! Ma famille devait accomplir de grandes choses sur terre, tu ne comprends donc pas ? Pour ma part, j’étais chargé de venger notre honneur en m’acharnant sur la cause de tous nos maux : la famille Beckett ! Je suis un justicier, que cela te plaise ou non.

— C’est faux ! Vous êtes un policier !

— Un excellent policier, tu veux dire. Katie, le temps a passé et joué en ma faveur. Ne crois pas que je suis fou : je suis investi d’une mission, c’est tout. David Beckett va enfin payer pour tout le mal qu’a commis son odieuse famille. Il aurait dû être arrêté et envoyé sur la chaise électrique, après le meurtre de Tanya… Non pas que cela m’ait affecté d’une quelconque manière. C’était une petite traînée. Je n’étais qu’un simple agent de police, à l’époque. Elle avait trop bu, ce soir-là… Tout s’est déroulé comme dans un rêve. Elle remontait une petite rue, derrière Duval. Je surveillais le quartier au volant d’une voiture de police. Je me suis arrêté et je lui ai demandé si elle voulait que je l’emmène quelque part. Elle est montée sans se faire prier, elle m’a dit qu’elle voulait voir David, et je lui ai proposé de la déposer au musée. Ensuite, elle s’est tournée vers la vitre, et là… j’ai fait ce que j’avais à faire. J’étais prêt… Ce fut un jeu d’enfant. J’attendais ce moment depuis un petit bout de temps et j’avais tout préparé. Je lui ai passé le sac en plastique sur la tête. Elle était ivre, elle n’a opposé aucune résistance. Puis j’ai caché son corps dans le coffre de la voiture, et je me suis servi de la clé du musée dont j’avais fait faire un double quelques mois plus tôt, en attendant le retour de David, le petit-fils prodigue, le héros des temps modernes ! J’ai attendu minuit et j’ai pris tout mon temps pour installer Tanya dans la salle du musée que j’avais choisie pour elle. Pour Stella, disons qu’elle s’est trouvée au bon endroit au bon moment, et moi aussi ; David était de retour à Key West, bien décidé à retrouver le meurtrier de Tanya. Quelle blague…

— Pourquoi l’avez-vous autorisé à rouvrir le dossier ? voulut savoir Katie.

— Parce que je ne crains rien ni personne. Avec Stella, la ville se préparait à vivre plusieurs jours de folie, l’ambiance était à la fête. Je l’ai surprise alors qu’elle se cachait dans les fourrés… pour échapper aux flics, quelle bonne blague ! Je l’ai tuée et je l’ai laissée sur place pendant plusieurs heures. Peut-être même que des gens l’ont aperçue et ont cru qu’elle était en train de cuver. Je suis revenu la chercher ; ça t’en bouche un coin, n’est-ce pas ? J’avais également un double des clés de ce nouveau musée de pacotille où j’ai déposé son cadavre. Après avoir pris soin de retirer les bandes des caméras de surveillance, évidemment.

Il marqua une pause, laissant échapper un rire sinistre.

— J’ai même appelé David Beckett pour l’inviter à venir inspecter les lieux du crime.

— Et Danny ? murmura Katie, dans l’espoir de gagner encore un peu de temps.

— Danny… Ah, ce pauvre Danny ! Je ne l’ai pas tué de gaieté de cœur, répondit Pete d’un ton peiné. Je pensais pouvoir l’empêcher de fouiner dans tous ces livres d’histoire en lui donnant de l’argent. Avec son petit boulot de guide, il s’était découvert une passion pour les vieilles malédictions, et il a vite appris que j’étais le descendant d’Eli Smith. Il trouvait ça marrant que l’ancêtre d’un lieutenant de police ait été pendu parce qu’il avait commis un meurtre. Marrant, tu te rends compte ! J’ai bien essayé de l’acheter en restant dans l’anonymat ; je n’arrivais pas à rassembler assez de colère pour le tuer, et puis je pensais qu’un peu d’argent suffirait à le calmer. Mon plan aurait fonctionné, c’est sûr… Danny n’était pas franchement du genre ambitieux ! Le problème, c’est qu’il m’avait surpris en compagnie de Stella, et j’ai vite compris qu’il ne tarderait pas à assembler les pièces du puzzle. Danny n’était peut-être pas ambitieux, mais il n’était pas non plus complètement idiot.

— Il avait laissé les livres et l’argent chez lui. C’est pour cela que vous avez pris tant de temps à obtenir un mandat de perquisition, n’est-ce pas ?

— Je devais absolument passer chez lui d’abord, expliqua Pete.

— Et pourquoi moi ? demanda-t-elle à mi-voix.

— Oh, Katie ! Une jeune femme si douce, si ravissante… Il est tellement amoureux de toi ! C’est exactement la vengeance dont je rêvais. Avec Tanya, c’était déjà parfait : le mobile sautait aux yeux, il était jeune et costaud, sa rancœur était plus que plausible. Pour toi, c’est pareil ! C’est encore mieux, même, parce que… il n’aimait pas Tanya autant qu’il t’aime, toi. Le tableau est idyllique. Voici enfin une vengeance digne de ce nom !

— Pete, écoutez-moi… vous êtes policier, votre équipe découvrira forcément que vous êtes l’auteur de tous ces crimes !

Il laissa échapper un rire sans joie.

— Je suis flic, c’est exact. Et c’est précisément ça qui me sauvera. La boucle est bouclée depuis l’arbre aux pendus, le calme peut enfin revenir. J’aurai accompli ma mission. Quant à ma position au sein de la police, c’est une véritable force, crois-moi ! Sans fausse modestie, je suis le meilleur flic de la ville. Je suis à la fois ferme et juste dans l’exercice de mes fonctions. J’ai démantelé d’importants réseaux de drogue et fait tomber de gros bonnets qui ternissaient l’image de notre île. Je vais enfin pouvoir savourer mon bonheur. Lorsque Beckett sera mort et enterré, lorsqu’il aura rejoint à son tour les légendes les plus sombres de Key West — je vois déjà les gros titres de la presse : « Un dangereux tueur abattu par le descendant d’un homme floué par l’histoire » —, j’entrerai à mon tour dans les annales de l’île. Dans quelques années, je prendrai la place du chef de la police. Et quand l’heure aura sonné, je me lancerai dans la politique. Un jour, je serai gouverneur, tu m’entends ? Ma vie est bien trop importante pour que je continue à croupir sur cette île minuscule. C’est mon destin de faire vivre dans le temps la malédiction proférée par mon ancêtre. Et rien ni personne ne pourra m’arrêter !

Il parlait avec le plus grand sérieux, d’un ton solennel qui lui fit froid dans le dos. Il croyait dur comme fer avoir été floué. C’était sans doute un bon flic, mais c’était aussi, et surtout, un fou dangereux.

— Pourquoi vous en prenez-vous à mon frère ? demanda encore Katie.

— Katie O’Hara ! Tu ne connais donc pas l’histoire de Key West ? La mort de ton frère est comme qui dirait la cerise sur le gâteau. Tu ne sais vraiment pas ? Oh, je t’en prie, je pensais que tu aurais deviné ! Il y avait un O’Hara dans le jury qui a prononcé la sentence de mort à l’encontre de mon ancêtre. Pour être franc, je n’en attendais pas tant, mais tout est tombé à pic.

Il la força à relever la tête jusqu’à ce qu’elle puisse voir le reste de la salle.

Elle grimaça et se mordit la lèvre pour ne pas crier.

Sean ressemblait à un pantin géant. Toujours inconscient, il se tenait en appui contre un poteau, le chapeau de Tanzler sur la tête. Sean étant plus grand et plus carré, il ne portait que la veste de costume à moitié enfilée, et Katie imagina la fureur de Pete Dryer lorsque ce dernier avait été obligé de renoncer à son plan initial.

— Katie !

La voix de Bartholomé était à peine audible. Il se tenait à côté d’elle. Derrière lui, elle aperçut Danny, Stella et Tanya.

— On essaie de toutes nos forces, Katie. Remue un peu ton poignet gauche. On essaie, crois-moi… on essaie.

Elle sourit. Une violente douleur lui martelait toujours les tempes.

Les rejoindrait-elle bientôt ?

Tout à coup, quelque chose vola à travers la pièce et alla s’écraser contre le mur. Pete Dryer fit volte-face en brandissant son arme. Il tira à plusieurs reprises, puis se tourna vers le couloir plongé dans l’obscurité qui menait jusqu’à la salle.

— Beckett ! Je sais que c’est toi ! s’écria-t-il. Montre-toi… ou je lui fais sauter les tibias avant de l’achever !

— Et tu crois peut-être que tes collègues ne remarqueront rien ? répliqua la voix de David.

— Sale connard ! Je le ferai, tu ne me connais pas !

David apparut soudain. Il ne la regarda pas. Sans doute n’osait-il pas.

Elle sentit comme un souffle sur son poignet et le fit pivoter discrètement. La corde qui l’enserrait était en train de se dénouer.

— Vas-y, Pete, tue-moi… N’est-ce pas ce que tu as prévu de faire ? lança David d’une voix posée.

Pete leva son arme.

— Si, en effet.

Il fit feu.

Mais David ne se trouvait pas devant lui. Un fracas de verre brisé retentit dans la salle. En proie à une confusion grandissante, Katie comprit qu’il s’était servi d’un miroir qu’il avait dû prendre dans une autre salle. Pete avait tiré sur son reflet.

De nouveau, un objet vola dans la pièce. C’était une pierre tombale qui se trouvait d’habitude dans la salle du Maine.

La pierre percuta Pete en pleine poitrine, le projetant violemment en arrière. Katie entendit son arme tomber par terre.

Quelque part sur le plancher…

— Lève-toi, Katie, lève-toi vite, murmura Bartholomé d’une voix pressante.

Elle libéra son poignet et se redressa pour dénouer elle-même l’autre corde.

— David, attention, il y a un autre…

— Filin, je sais ! compléta-t-il d’une voix rauque.

Pete Dryer plongea en direction de l’arme. De son côté, David sauta par-dessus le câble et se laissa tomber de tout son long. Trop tard : Pete était plus près du revolver.

Il le toucha du bout des doigts.

Mais ils n’étaient pas seuls, il y avait quelqu’un d’autre près d’eux.

Ce n’était pas Bartholomé. Ce n’était pas non plus Tanya ni Stella.

C’était la fameuse dame en blanc qu’affectionnait tant Bartholomé, la belle Lucinda au cœur brisé. Pointant sur le revolver un pied fin chaussé d’une délicate ballerine blanche, elle le fit glisser à l’autre bout de la pièce.

Katie, qui avait enfin réussi à se libérer, sauta à terre.

Déjà, Pete se relevait, prêt à plonger de nouveau pour récupérer son arme.

Fou de rage, David lui fit un croche-pied et le plaqua au sol sans ménagement, face contre terre. Il l’empoigna par les cheveux et frappa sa tête plusieurs fois contre le plancher, encore et encore, puis, se redressant d’un mouvement fluide, il s’étira de tout son long pour essayer de ramasser l’arme.

Ses doigts se refermèrent dessus.

Pete se leva avec peine. David braqua le revolver sur lui.

— Ne m’oblige pas à te tirer dessus, Pete. Je t’en prie.

Pete saignait abondamment du nez. Du sang coulait aussi d’une entaille qui barrait son front. Un sourire étira ses lèvres.

Il ne se jeta pas sur David, il ne chercha pas à récupérer son arme.

Au lieu de quoi, il s’élança vers le filin qu’il avait tendu devant la porte.

— Non ! hurla David en se ruant vers lui.

— Lève-toi, vite ! cria Bartholomé à l’attention de Katie.

Elle s’exécuta.

D’un geste mécanique, le bras de son frère, sanglé et relié au câble, s’abattit sur le lit où elle reposait encore un instant plus tôt. La couche nuptiale, triste et sinistre, d’Elena de Hoyos.

Dieu merci, le lit était vide.

Aveuglé par la rage, David asséna un violent coup de poing à Pete, qui s’effondra au sol comme une poupée de chiffon. Il lui faudrait un certain temps pour reprendre connaissance.

Katie courut vers David et se jeta dans ses bras. Pendant quelques instants, il l’étreignit doucement, comme s’il avait peur de lui faire mal. Puis il la serra contre lui et, parcouru de violents tremblements, enfouit son visage dans ses cheveux.

— Une ambulance… Il faut appeler une ambulance, bredouilla Katie.

David ouvrit la bouche. Un son à peine audible s’en échappa.

— Liam… ils ne vont plus tarder à arriver, ajouta-t-il au prix d’un effort.

Comme pour confirmer ses dires, le hurlement des sirènes déchira la nuit.

Quelques instants plus tard, une voix parvint jusqu’à eux.

— David ! David, où es-tu, bon sang ? appela son cousin.

— Là-haut ! cria David.

Il y eut un bruit métallique lorsque le câble placé dans le hall d’entrée déclencha le système d’alarme imaginé par Pete Dryer. Puis des pas pressés dans l’escalier.

David fixait un point dans l’obscurité, par-dessus l’épaule de Katie.

Elle se retourna.

— Merci, murmura-t-il. Merci à tous.

Ils étaient tous là : Bartholomé, Danny, Stella et Tanya. Bartholomé souleva son chapeau et esquissa une révérence.

— Ah, comme vous le savez, j’avais une dette envers les Beckett à qui je dois mon éternelle reconnaissance. Aux O’Hara également.

Le fantôme de Tanya s’approcha d’eux d’un pas gracieux. Levant les deux mains, elle effleura leur visage du bout des doigts.

Son image s’évapora tandis qu’elle les caressait.

Puis ce fut au tour de Stella de disparaître.

Et puis Danny.

— Bartholomé ! murmura Katie.

Il sourit.

— Je ne vais nulle part, ne t’inquiète pas, assura-t-il.

Il passa devant eux et Katie aperçut la femme en blanc, Lucinda, qui l’attendait de l’autre côté de la pièce. Il prit ses mains dans les siennes.

— Très chère, votre beauté n’a d’égal que votre courage ! Laissez-moi me présenter, Lucinda. Je m’appelle Bartholomé.

— David, Katie !

Liam fit irruption, suivi de près par une équipe de policiers. Un flot de lumière inonda la pièce.

— Appelez vite les médecins ! ordonna-t-il d’une voix forte.

 

***

 

Sean éprouva un vif sentiment d’humiliation à la suite de leur mésaventure.

Katie put quitter l’hôpital dès le lendemain matin, mais les médecins préférèrent garder son frère en observation.

Katie insista pour rester auprès de lui. Sa tête était enturbannée dans un gros pansement, et il avait fallu plusieurs points de suture pour refermer la plaie qui zébrait son crâne. Heureusement, ses blessures n’étaient que superficielles.

— Dire que je me suis défoulé sur Sam à cause de cette ordure et que je me suis fait tabasser sans rien voir venir ! raconta-t-il à Katie et David, lorsque ces derniers lui rendirent visite dans sa chambre d’hôpital.

Il marqua une pause avant de reprendre d’un ton incrédule :

— C’est dingue, quand même… On a tous côtoyé un fou dangereux pendant des années sans jamais rien soupçonner.

— Personnellement, je n’arrive toujours pas à comprendre qu’on ait mis tant de temps à interpréter les signes qui nous sautaient aux yeux, renchérit David. Et pour Sam, tu as cru bien faire, Sean. Tu as défendu ta sœur, c’est une réaction plutôt louable, non ? Tout portait à croire que Sam était le méchant de l’histoire. Comment aurait-on pu deviner ?

L’air sombre, Sean hocha la tête et leva les yeux vers sa sœur.

— Tu nous as sauvé la vie, Katie. On serait morts si tu n’avais pas retiré ces fichus sacs en plastique de nos têtes.

Bartholomé était confortablement installé dans un fauteuil tandis que David se tenait debout et que Katie était assise au pied du lit.

Le fantôme renifla bruyamment.

— Excuse-moi, Katie, mais je crois avoir droit à un peu de reconnaissance, moi aussi !

— Je te serrerais volontiers dans mes bras si je le pouvais, répliqua-t-elle en souriant.

— Ça va venir, j’y travaille en tout cas. Ecoutez, vous aurez beau ressasser cette histoire autant que vous voudrez, personne ne comprendra jamais ce qui peut se passer dans l’esprit d’un homme.

Il balaya l’air de la main.

— Liam va passer une bonne partie de la journée à remplir des papiers pour les besoins de l’enquête. Allez vous reposer un peu, vous deux, ajouta-t-il en pointant son index sur Katie et David. Je reste au chevet de Sean. Au fait, as-tu jeté un coup d’œil aux notes de ton frère ? Il a l’intention de tourner un documentaire sur les épaves des Keys avec David.

— C’est génial ! s’exclama Katie, radieuse. Comme ça, il restera à la maison.

— Ne fais pas attention à elle… Elle a la fâcheuse manie de parler toute seule, déclara Sean d’un ton contrit, à l’adresse de David.

— Non, elle discute avec Bartholomé, rétorqua ce dernier.

Sean resta bouche bée. Il dévisagea sa sœur d’un air abasourdi. Katie haussa les épaules.

— Tu veux dire… que tu le vois aussi ? reprit-il en se tournant vers David.

David secoua la tête d’un air désolé.

— Non… bien que je l’aie brièvement aperçu hier soir, au musée. Il existe vraiment, tu sais, et il va te tenir compagnie.

Tout sourire, Katie tapota la jambe de son frère.

— Alors comme ça, tu restes à Key West… C’est une excellente nouvelle, Sean !

Sean émit un grognement.

— Mon projet n’est pas encore tout à fait bouclé.

— Et tu vas demander à David de travailler avec toi, poursuivit Katie, feignant d’ignorer la remarque de son frère.

— Hé ! protesta Sean.

— Personnellement, je valide, déclara David d’un ton amusé. L’idée me plaît beaucoup.

Il tendit la main à Katie.

— Il faut vraiment que nous nous reposions un peu.

Elle se leva et prit la main de David en glissant un coup d’œil à Bartholomé.

— Allez dormir un peu, les tourtereaux. Je reste auprès de Sean, promis !

Katie embrassa délicatement son frère sur la joue.

— On n’est pas loin. Appelle-nous si tu as besoin de quoi que ce soit. Je repasserai en fin de matinée.

David et Sean se serrèrent la main.

— Jamie a appelé pour dire qu’il venait te voir. Il ne devrait plus tarder.

— Je me sens tout à fait bien. Je veux rentrer chez moi.

— Tu seras bientôt avec nous, assura David.

— David ? dit Sean.

— Oui ?

— Le projet t’intéresse vraiment ?

— Si tu veux tout savoir, il m’enthousiasme ! J’avais l’intention de rester à Key West, de toute façon, ajouta David d’un air entendu.

Il reprit la main de Katie et ils sortirent de la chambre. Avant de quitter l’hôpital, ils voulurent passer voir Sam, mais l’infirmière leur expliqua qu’il dormait paisiblement.

Dans la voiture, Katie resta un moment silencieuse.

— Je t’ai entendu parler dans la chambre en me réveillant, tout à l’heure, dit-elle finalement.

Il lui jeta un regard furtif.

— Exact.

— A qui parlais-tu ?

— A Bartholomé, quelle question !

— Mais…

— Je ne le vois pas, mais je l’entends.

— Ah bon ? Et que te disait-il ?

— Il m’expliquait qu’ils avaient tous poursuivi leur chemin : Tanya, Stella et Danny.

— Ça me fait tellement de peine pour eux…

— Stella et Danny étaient ensemble, c’est déjà ça.

— Pauvre Tanya…

— Certains pensent qu’on oublie les personnes qu’on a aimées sur terre en passant de l’autre côté. Personnellement, je ne le crois pas. Je pense au contraire qu’on porte toujours leur souvenir en nous.

— Tu as l’air bien sûr de toi.

— Je le suis, en effet.

— Pourquoi ?

Il se tourna vers elle. Un sourire heureux éclairait son visage.

— Parce que l’amour est le plus beau des sentiments humains. Ce serait un véritable calvaire de devoir y renoncer à jamais.

— C’est beau, murmura-t-elle, émue.

Il se gara sur le bord de la route et lui prit les mains.

— Katie, nous n’avons guère eu le temps de faire réellement connaissance, tous les deux. Tout s’est enchaîné si vite ! Ton frère m’a déjà interrogé sur mes intentions. Elles sont simples : je veux rester ici. Avec toi. Et puis, quand le moment sera venu, quand tu seras sûre de toi… eh bien, mes intentions prendront un tour beaucoup plus traditionnel. Je veux t’épouser, Katie. Je veux fonder une famille… et vivre heureux auprès de toi jusqu’à la fin de mes jours, bien entendu.

— Mmm…

— Mmm ?

Elle se pencha vers lui et l’embrassa.

— Il me semble te connaître depuis toujours, confessa-t-elle à mi-voix. Et je sais déjà que ma vie sans toi serait un enfer. Alors… Mmm… Je t’aime, David. Et c’est oui.

— Oui ?

— Oui, je veux bien t’épouser !

Il sourit.

Ils reprirent la route.

Le soir même, lorsqu’ils sortirent de la maison, la parade des anges défilait dans la rue, comme un signe de l’au-delà, et les premiers feux d’artifice embrasaient le ciel au-dessus de Mallory Square.

Ils contemplèrent les traînées lumineuses et colorées dans la douceur de la nuit.

David l’attira dans ses bras.

— C’est bon de se sentir chez soi, murmura-t-il simplement.

C’était un pur bonheur, en effet.

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