L'île du mystère
Chapitre 13
Craig Beckett possédait un extraordinaire talent d’écriture. Il relatait la vie de la famille Beckett, tant les événements marquants que les banalités du quotidien, avec l’aisance d’un capitaine de navire habitué à tenir son journal de bord, activité à laquelle il s’était livré des années durant.
Craig avait eu une longue vie bien remplie : il était décédé en 1895, à l’âge de quatre-vingt-seize ans. A grand renfort de détails pittoresques et colorés, il décrivait l’île, qui n’était à l’époque qu’un comptoir commercial habité par une poignée de colons pleins de courage, d’espoirs et d’ambition. Grâce à leur travail et leur persévérance, Key West deviendrait à l’époque victorienne l’une des villes les plus prospères des Etats-Unis.
Katie lut attentivement les premières pages dans lesquelles Craig Beckett revenait sur son parcours personnel : il était encore très jeune lorsqu’il était entré dans la marine comme capitaine. Au bout de quelques années, il avait quitté l’armée pour travailler au sein de l’entreprise de transport maritime de David Porter.
Un peu plus loin, il relatait à sa manière les événements que lui avait rapportés Bartholomé. Bien sûr, il n’était pas présent lors de l’attaque du navire qui avait coûté la vie à Victoria, l’attaque dont Bartholomé avait été tenu responsable à la place d’Eli Smith, sur dénonciation de ce dernier, mais il décrivait l’épisode avec une grande précision et des détails nourris par une imagination fertile et une longue expérience. Les canons qui tiraient de toutes parts, les langues de feu qui brûlaient les voiles du navire secoué par une violente tempête tandis qu’à bord, les femmes et les hommes hurlaient de terreur, menacés d’asphyxie et de noyade. Les pirates qui massacraient les malheureux à grands coups de sabre. Cette attaque surprise plongea l’île dans un profond émoi. David Porter n’avait-il pas mis un terme définitif à tous les actes de piraterie quelques années plus tôt ? Qui était l’auteur de cette ignominie ?
Craig Beckett évoquait ensuite les liens d’amitié qui l’unissaient à Bartholomé. « C’était un homme de cœur et de parole ; un homme qui aimait la mer et son pays. Il avait peut-être conservé un petit penchant pour le resquillage, mais il s’est toujours montré franc et honnête avec moi. Je savais qu’en tant que corsaire, il avait été amené à attaquer des navires ennemis, mais jamais il ne s’était écarté de ses missions. En ville, il faisait figure de citoyen modèle, et en tant qu’homme, il était sensible, généreux et incroyablement sentimental. Quand il aimait, c’était pour la vie. Ce vaurien de Smith n’aurait certainement pas songé à propager une telle rumeur, une rumeur si vile qu’elle coûterait la vie à un homme, si Bartholomé n’avait pas été éperdument amoureux de Victoria. C’est le cœur lourd que j’écoutai le récit de sa fin, tragiquement injuste… Cette foule déchaînée et hostile qui partit en procession pour lyncher un pauvre innocent parce qu’un messager du diable, rien de moins, avait réussi à les convaincre de sa culpabilité, sans autre preuve que ses propres mensonges remplis de fiel. Aveuglés par une haine primitive, ils traînèrent Bartholomé jusqu’à l’arbre aux pendus. On m’a dit qu’il avait affronté la mort très dignement, sans cesser de clamer son innocence et sans manifester la moindre peur. »
A la fin du paragraphe, Katie sentit des larmes picoter ses yeux, et elle se rendit compte que son visage était tout humide.
Elle aurait tellement voulu prendre Bartholomé dans ses bras pour le consoler !
Mais ce dernier semblait avoir disparu de la circulation…
Tant pis, elle ferait de son mieux pour lui témoigner son affection lorsqu’il daignerait reparaître.
Lorsqu’elle s’était étonnée de le voir tomber sous le charme de la dame en blanc, la fameuse Lucinda dont le frère avait péri en mer, il lui avait expliqué avec une certaine mélancolie que Victoria avait poursuivi son chemin. Elle ne faisait pas partie de ces âmes égarées qui erraient sans but dans les rues de Key West. Il fallait croire que c’était une femme forte, dotée d’un puissant caractère. Les circonstances atroces de sa mort ne l’avaient pas empêchée de trouver le chemin du paradis — ou de l’endroit, quelle que soit sa dénomination, où les âmes des défunts trouvaient enfin la paix.
Katie se sécha soigneusement le visage puis les mains avant de tourner la page.
L’histoire de Bartholomé était d’une tristesse infinie. Elle comprenait mieux, à présent, pourquoi il éprouvait encore le besoin d’aller clamer son innocence au pied de cet arbre tristement célèbre.
Etouffant un soupir, elle reprit sa lecture. Vint ensuite la grande et belle époque de ces hommes qui ne reculaient devant rien pour démanteler les épaves des bateaux échoués sur les plages ou prisonniers de profondeurs sombres, parfois hostiles. Puis les pêcheurs se mirent à ramasser les éponges au large des côtes, tandis que d’autres habitants se lançaient dans de vastes projets de construction.
Au bout d’un moment, elle sentit une présence dans la pièce. S’attendant à voir Sean, victime d’une insomnie inopinée, elle leva les yeux. Ce n’était pas son frère.
Bartholomé était de retour, nonchalamment assis sur le bord de la table.
— Je viens juste de lire ton histoire, lança-t-elle sans préambule. Je suis sincèrement désolée de ce qui t’est arrivé.
Il balaya l’air d’un geste vague.
— C’était très injuste, en effet, mais l’eau a coulé sous les ponts, depuis.
— Où étais-tu passé, cette fois-ci ?
— J’ai passé un peu de temps au poste de police. Le lieutenant Dryer a passé les rues de la ville au peigne fin, mais il semble très contrarié par toute l’agitation qui règne sur l’île à l’approche de Fantasy Fest. D’après ce que j’ai cru comprendre, il n’a pas encore réussi à interroger toutes les personnes qu’il désirait voir, parce que certains bars sont presque inaccessibles, avec tout ce monde. Liam Beckett assure donc la permanence et il s’en sort comme un chef, même s’il éprouve lui-même une frustration grandissante.
— Tu as du nouveau ? demanda Katie.
— Je n’ai rien appris de neuf au poste de police, si c’est ce que tu veux savoir, répondit Bartholomé.
— Ailleurs, alors ?
— Eh bien… j’ai une nouvelle à t’annoncer, en effet : Danny Zigler est mort.
— Je sais.
— Tu l’as vu aussi ? demanda Bartholomé.
— Il m’est apparu un court instant et il m’a montré ce livre.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le capitaine Craig Beckett en fut à l’origine. Il a noirci les premières pages, puis d’autres Beckett ont pris la plume au fil des ans. Ce n’est pas tout à fait un journal de famille, c’est plutôt une vision de l’histoire de l’île vue et vécue par les Beckett sur plusieurs générations, expliqua Katie.
— Donc, nous y revoici… de nouveau plongés dans le passé, murmura Bartholomé d’un ton songeur.
— Où as-tu vu Danny ?
— Dans Duval Street. Il se tenait devant le club de strip-tease. Il s’est évaporé dès qu’il m’a aperçu.
— J’ai l’impression qu’il sait qui l’a tuée, contrairement à nos autres fantômes, fit observer Katie.
— As-tu dit à quelqu’un qu’il était mort ?
Elle secoua la tête.
— Pourquoi ? insista Bartholomé.
Katie poussa un profond soupir.
— Personne ne me croirait, enfin ! Comment suis-je censée justifier ce que j’avance ?
— Mmm… c’est embêtant, c’est vrai. Tu peux toujours laisser entendre à quelqu’un que tu as l’impression qu’il est mort.
— Oui. Cela dit, je crois que personne n’a attendu mon avis pour se faire une petite idée sur la question. Ça fait plusieurs jours que la police le recherche, sans succès.
Bartholomé esquissa un geste impatient.
— Certains s’imaginent qu’il se cache parce qu’il a tué Stella Martin. C’est ce que pense le lieutenant Dryer, j’en suis sûr. En quittant le poste de police, il a dit à Liam Beckett qu’il allait devoir se charger de la disparition de Danny Zigler en plus du reste. Il a ajouté qu’il était désolé, mais qu’il n’avait pas le choix.
— Katie !
La voix de Sean claqua comme un coup de fouet et elle sursauta avant de se tourner vers l’escalier.
Déjà, son frère dévalait les marches, cheveux ébouriffés, sourcils froncés. L’inquiétude se lisait sur son visage. En quelques enjambées, il fut près d’elle et balaya la pièce du regard.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda-t-il d’un ton abrupt.
— Je suis en train de lire le journal de bord de la famille Beckett, répondit Katie sans se démonter.
— Et à qui parlais-tu ?
— A personne.
— Katie, je t’ai entendue, bon sang ! Dis-moi à qui tu parlais.
— A personne, Sean, je t’assure.
— Katie ?
Elle poussa un soupir las.
— N’est-ce pas ce que tu m’as appris quand nous étions enfants, Sean ? Nier, quoi qu’il arrive, nier… Tu me répétais sans cesse que les gens me prendraient pour une folle si jamais je leur disais que je communiquais avec des fantômes, tu ne te souviens pas ?
Sean émit un grognement.
— Katie, je t’en prie…
— Je te dis la vérité, Sean, il faut me croire !
Il fit quelques pas dans la pièce et se frappa le front du plat de la main dans un geste d’impuissance.
— Je n’aurais jamais dû te laisser toute seule. Tout ça pour ma foutue carrière… Mon unique sœur va se retrouver dans une maison de fous si je ne veille pas mieux sur elle !
— Je te remercie, Sean. Oui, la confiance que tu me témoignes me va droit au cœur, vraiment.
— Katie, écoute-moi bien : les morts sont… morts et donc, par définition, ils ne font plus partie du monde des vivants.
— Bien sûr, tu as entièrement raison. Et je ne parlais à personne.
Il la gratifia d’un regard noir avant de se diriger vers l’extrémité de la table.
A l’endroit exact où Bartholomé était assis.
Il passa devant le fantôme d’un pas irrité.
— Très bien Katie, tu possèdes l’incroyable pouvoir de parler aux fantômes. Super ! Dans ce cas, pourquoi n’appelle-tu pas ces pauvres filles qui se sont fait assassiner ? Tu n’as qu’à leur demander en direct qui les a tuées…
— Elles n’ont malheureusement pas la réponse à cette question.
— Bien sûr…
— Le tueur est arrivé derrière elles avec un sac en plastique ou quelque chose de ce genre. Il les a étouffées avec avant de les étrangler.
— Comme c’est ingénieux ! Elles n’ont donc pas eu le temps de voir son visage, c’est ça ?
— C’est ainsi que ça s’est passé, que ça te plaise ou non, répliqua Katie.
Il tendit la main vers la chaise, au bout de la table.
— Tu n’as qu’à en appeler une tout de suite. J’aimerais lui poser quelques questions par ton intermédiaire.
Il s’apprêta à s’asseoir. Katie retint son souffle lorsque Bartholomé se leva brusquement et tira la chaise vers lui d’un geste rageur. A la grande surprise de Katie, le siège se déplaça.
Et Sean atterrit par terre.
— Qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ? marmonna-t-il en recouvrant ses esprits.
Après avoir jeté un regard contrarié en direction de Bartholomé, Katie se précipita vers son frère pour l’aider à se relever, mais Sean était déjà debout.
Encore sous le choc, il agrippa fermement la chaise avant de s’asseoir. Puis il leva les yeux vers Katie et croisa ses mains devant lui.
— Katie, tu es belle, tu es intelligente, tu as une voix magnifique. Tu aimes Key West, tu as la chance de pouvoir y travailler, tout a l’air de rouler comme tu veux… sauf que tu devrais peut-être songer à partir d’ici. Je veux dire, pour de bon. Peut-être est-ce tout simplement cette île chargée d’histoire qui te complique la vie… et je ne parle même pas de ta passion pour les sports aquatiques, ajouta-t-il avec une note d’humour.
— Ecoute, Sean, j’ai commencé à communiquer avec les esprits quand j’étais à l’école, j’ai continué à le faire à New York, puis à Boston. Ce n’est pas une simple question de géographie, tu sais. C’est bien au-delà de ça.
— Est-ce qu’il y a un fantôme avec nous en ce moment ? demanda Sean.
— Oui.
— L’une des deux victimes ?
— Non.
Comme Sean l’observait, dans l’expectative, elle poursuivit :
— C’est un pira… un corsaire ; il s’appelle Bartholomé. C’est lui qui a tiré la chaise parce que tu te moquais de moi.
— Bartholomé. Bartholomé, est-ce que vous m’entendez ? demanda Sean d’une voix forte.
— Peux-tu dire à ton cher frère que je suis peut-être mort mais que je ne suis pas sourd ? dit Bartholomé à l’adresse de Katie.
— Il te fait dire qu’il est mort mais qu’il n’est pas sourd, répéta-t-elle à l’attention de son frère.
Sean secoua la tête.
— Katie, j’ai tellement envie de te croire… S’il est là, pourquoi est-ce que je ne le vois pas ?
— Pourquoi ne te voit-il pas ? répéta Katie en se tournant vers Bartholomé. Au fait, tu peux lui poser les questions que tu veux ; je n’ai pas besoin de les répéter, il t’entend très bien, ajouta-t-elle à l’adresse de son frère.
— Certaines personnes sont incapables de percevoir le tempo d’une musique, d’autres n’éprouvent aucune empathie pour leur entourage… Eh bien, c’est un peu pareil en ce qui concerne la communication avec l’au-delà. Disons qu’il ne possède pas cette sensibilité-là. Il n’a même pas envie d’essayer, d’ailleurs. Et je ne dis pas ça pour le vexer : la plupart des gens sont comme lui.
— Bartholomé dit que tu ne possèdes pas de sixième sens, expliqua Katie.
— Pourquoi est-il là ?
— Pour protéger Katie, bien sûr ! s’exclama Bartholomé.
— Il est là pour me protéger.
— Dis-lui que je suis là, maintenant, fit Sean.
— Il le sait ; il t’a vu.
— Alors pourquoi reste-t-il ?
— Parce que son intuition et son sens de l’anticipation sont au ras des pâquerettes ! tonna Bartholomé.
Katie rapporta mot pour mot les propos du défunt corsaire.
— Seigneur Jésus, c’est la meilleure ! maugréa Sean.
— Excuse-moi, Katie, mais ton frère n’est qu’un idiot, déclara Bartholomé en se dirigeant vers le livre.
Katie le vit se concentrer.
Puis il tendit la main et souleva l’ouvrage qui sembla flotter dans l’air.
Au bout de quelques instants, il le laissa retomber lourdement sur la table.
Sean bondit de sa chaise et fixa tour à tour Katie puis le livre d’un air éberlué. Il s’empara du journal de bord, le retourna dans tous les sens à la recherche de fils invisibles qui auraient pu expliquer ce tour de magie.
— Je t’ai pourtant dit que Bartholomé était un très bon ami à moi, Sean.
Sean reposa le livre.
— Katie… Ecoute, je ne sais pas comment expliquer ce qui vient de se passer, mais quoi que tu entendes, quoi que tu voies, promets-moi de le garder pour toi, d’accord ? Un type comme David, par exemple, te prendrait pour une folle si tu lui parlais de tes dons.
— C’est drôle, j’attendais le moment où tu allais me parler de lui, riposta Katie. J’ai bien senti que notre… rapprochement ne te plaisait guère.
— David était mon ami. C’est un type bien, j’en reste persuadé. Mais il est plein de colère et d’amertume. La vie ne l’a pas épargné. Il est parti pour tenter d’oublier, et à présent qu’il est de retour, une autre femme est assassinée sur l’île. On dirait presque que quelqu’un essaie de le piéger… à moins qu’il ne soit l’auteur de ces meurtres inexpliqués, un tueur d’une grande intelligence. Auquel cas je m’en voudrais toute ma vie de t’avoir abandonnée entre ses griffes, conclut Sean d’un air sombre.
— David n’est pas un meurtrier.
— Comment peux-tu en être sûre ?
— Il était dans mon lit lorsque Stella Martin a été assassinée, déclara froidement Katie.
Sean émit un petit grognement.
— Oh, Seigneur, épargne-moi les détails, tu veux ?
— C’est toi qui m’as posé la question !
— D’accord, d’accord… Tu veux que je te dise ce que je pense vraiment ? David a bourlingué un peu partout dans le monde, il est devenu riche et célèbre, c’est un immense photographe que tout le monde s’arrache. Il ne restera pas ici. Il déteste Key West. Tu lui plais, c’est clair, il va passer un peu de temps auprès de toi… et puis il partira.
— Quand ce moment arrivera, je me réjouirai des moments que nous avons passés ensemble.
Sean balaya la pièce du regard.
— Bartholomé, j’apprécierais beaucoup que vous m’aidiez à faire entendre raison à cette tête de mule.
Sur ce, il se dirigea vers l’escalier.
— Sean !
— Oui ? dit ce dernier en se retournant, une main sur la rampe.
— Danny Zigler est mort.
Sean laissa échapper un long gémissement.
— Est-ce que tu sais qui l’a tué ? Je veux dire, est-ce qu’il sait qui l’a tué ? Et où se trouve son cadavre, par la même occasion ?
Elle secoua la tête.
— Il… il ne sait pas encore très bien utiliser ses pouvoirs de fantôme.
Sean monta les marches et Katie se rassit à la table de la salle à manger. Bartholomé reprit également sa place. Un sourire amusé flottait sur ses lèvres.
— Je reviens sur ce que j’ai dit : ton frère est loin d’être un imbécile. Après tout, c’est un O’Hara. Les hommes de votre famille savent boire et se battre comme des lions… tout en restant d’honnêtes hommes !
***
David fut soulagé d’entendre la sonnerie de son téléphone. A force de garder les yeux rivés sur son écran d’ordinateur, ses paupières commençaient à picoter. Il finirait bien par découvrir la vérité. Les déplacements de Mike Sanderson, dix ans plus tôt, commençaient à se dessiner plus nettement.
Grâce à Liam et grâce à Pete qui tolérait sa présence, il pouvait aller et venir librement dans les bureaux de la police. La moitié des enquêteurs étaient d’anciens camarades de lycée, et tous lui facilitaient grandement la tâche en lui préparant les dossiers qu’il souhaitait compulser.
— David ? Sean à l’appareil.
— Tout va bien ?
— Oui, tout va bien.
Sean hésita un instant avant de reprendre :
— Vous avez des nouvelles de Danny ? Katie se fait un sang d’encre pour lui. Elle pense qu’il est peut-être mort.
David ne répondit pas tout de suite.
— C’est ce que je crois aussi, dit-il enfin. Je ne pense pas qu’il ait tué Stella Martin, contrairement à Pete. Il a passé toute la journée à le traquer. Je ne sais pas s’il le croit coupable du meurtre, s’il lui en veut simplement d’avoir pris la fuite ou bien s’il est inquiet, lui aussi. Toujours est-il qu’il attend avec impatience le mandat de perquisition pour aller inspecter lui-même l’appartement de Danny.
— Je vois… J’appelais juste parce que… je connais Danny depuis longtemps et que je pensais à lui, voilà.
— Merci, Sean. C’est sympa de ta part.
Lorsqu’il eut raccroché, David se leva et s’étira longuement. Puis il ferma les fichiers, éteignit l’ordinateur et consulta sa montre. Il était 20 heures, ce qui expliquait pourquoi il commençait à avoir faim. Il aurait pu acheter un plat à emporter en rentrant chez lui, mais il avait envie de voir Katie. Inutile d’appeler, il passerait directement chez elle. Ils décideraient ensemble de ce qu’ils feraient ensuite. Sean voudrait peut-être se joindre à eux.
Avant de quitter le bureau de police, il entrebâilla la porte du bureau de Pete où Liam travaillait encore.
— Il t’arrive de rentrer chez toi, parfois ? demanda-t-il à son cousin.
Liam leva sur lui un regard maussade.
— Je préférerais mille fois être dans la rue, crois-moi. Mais je suis cloué ici tant que Pete enquête à l’extérieur. J’ai très envie de rentrer chez moi. Notre emploi du temps est beaucoup moins chargé en temps normal et, pour couronner le tout, Fantasy Fest va bientôt commencer.
Il s’adossa au fauteuil et tapota son stylo sur le bureau.
— Mike Sanderson est de nouveau libre comme l’air, le frère de Tanya est en ville aussi. Plus personne ne semble se soucier de Stella Martin, à part son amie Morgana. Elle sera sûrement enterrée dans la fosse commune.
— Tu as eu le temps d’aller inspecter l’endroit où j’ai trouvé la carte bancaire ?
— Oui. Je n’ai rien trouvé d’autre, malheureusement. C’est bien ça, le problème. Ce type ne laisse rien au hasard. Il prend soin d’effacer tous les indices qui pourraient nous mettre sur sa piste. Et puis cette manière qu’il a d’exposer ses victimes dans des endroits publics, comme s’il tenait à mettre en valeur les facettes les plus étranges de l’histoire de l’île… Je me suis entretenu avec l’un de nos profileurs aujourd’hui. A son avis, le tueur est un habitant de Key West qui met en scène ses crimes pour prouver qu’il est ici chez lui, que l’île n’a pas de secret pour lui.
— Formidable…
— J’espère surtout que nous allons vite trouver quelque chose à nous mettre sous la dent. Avant qu’il frappe de nouveau.
— Moi aussi. Merci de m’avoir laissé consulter les dossiers, en tout cas. On se voit demain, d’accord ?
— Katie retourne travailler demain soir, n’est-ce pas ?
— Ne t’inquiète pas, je resterai près d’elle. Au fait, Sean est arrivé aujourd’hui.
— Ah bon ? demanda Liam, visiblement surpris.
— Oui. Katie l’attendait, mais elle ne savait pas exactement quel jour il serait là, expliqua David en se remémorant leur confrontation impromptue.
— Je ne pensais pas le voir ici avant plusieurs semaines, fit observer Liam, sourcils froncés.
— Ça te pose un problème ?
— Non, bien sûr que non. Je trouve juste ça bizarre, c’est tout. Tu es de retour sur l’île. Sam Barnard est là aussi. Mike Sanderson a pris l’habitude de revenir tous les ans pour Fantasy Fest et maintenant… c’est au tour de Sean O’Hara de faire son apparition.
— Si tu veux mon avis, ce ne sont que de simples coïncidences, fit remarquer David.
— Peut-être… mais c’est quand même étrange. Bon, eh bien, si on ne se voit pas demain dans la journée, on se retrouve le soir au pub, d’accord ?
David hocha la tête.
— C’est le coup d’envoi de Fantasy Fest, demain, lui rappela-t-il.
Liam opina du chef avant de reporter son attention sur les dossiers qu’il était en train d’étudier.
David rentra chez lui à pied pour prendre la température de la ville. Une foule dense et bruyante arpentait les trottoirs. Des torrents de musique s’échappaient des bars et des discothèques. Il passa devant l’effigie géante de la poupée Robert, retenue au pied par un énorme poids recouvert de film plastique.
Une femme qui marchait derrière lui s’exclama :
— C’est horrible, ça sent presque aussi mauvais que dans Bourbon Street les soirs de beuverie !
Elle avait raison : une odeur pestilentielle flottait dans l’air, mais ce n’étaient ni des effluves de mauvais alcool ni des relents de vomi. Non, c’était plutôt une odeur de charogne. Les rats envahissaient certains quartiers à la nuit tombée, et puis il y avait tous ces coqs qui se promenaient en liberté. David ne parvint pas à définir précisément l’odeur. L’air charriait trop de parfums, de fumée de cigares et de cigarettes et d’effluves d’alcool. Quelqu’un venait juste de casser une bouteille de bourbon pas très loin.
Il continua à avancer. Il longeait le pub O’Hara lorsque des cris lui parvinrent de l’intérieur. Il fronça les sourcils tandis que son cœur s’emballait ; pourtant, il savait que Katie ne travaillait pas, ce soir-là. Il poussa les deux battants de bois. Clarinda se tenait près d’une table où deux hommes venaient de se lever et se toisaient d’un air belliqueux.
— Je vous conseille de vous calmer, les gars ! disait-elle. Soit vous vous rasseyez tranquillement, soit vous allez régler vos affaires dehors. Sinon, j’appelle la police !
Mais ils ne l’entendirent pas.
David reconnut instantanément les deux clients récalcitrants.
Mike Sanderson et Sam Barnard.
— Hé, qu’est-ce qui se passe ici ? lança-t-il d’une voix ferme en approchant.
Les jeunes gens chargés de débarrasser les tables étaient venus prêter main-forte à Clarinda, et Jon Merrillo avait quitté le bar pour les rejoindre.
— Vous avez entendu ce que Clarinda vient de dire ? reprit David.
Sam se tourna vers lui et secoua la tête d’un air désolé.
— Désolé, mais j’en ai rien à foutre, marmonna-t-il avant de décocher un coup de poing à Mike Sanderson.
David se jeta sur Sam Barnard en criant à Clarinda d’appeler la police. Pendant qu’il le neutralisait en le plaquant au sol, Mike Sanderson se releva péniblement. Et lorsque ce dernier voulut répliquer en se jetant sur son adversaire, il s’affala de tout son long sur le ventre de Sam.
Ils étaient tous les deux dans un état d’ébriété avancé.
David réussit à dégager Sam Barnard. Des policiers en uniforme les avaient rejoints. Ils aidèrent les deux hommes à se relever et les invitèrent à venir s’expliquer au poste. Clarinda remercia chaleureusement David.
— Ça aurait pu dégénérer sérieusement, dit-elle en esquissant une petite grimace.
— Tu m’étonnes, renchérit Jon. Ces deux-là sont de véritables forces de la nature, ils auraient pu mettre le pub à sac.
— Je ne crois pas, fit remarquer David. Ils étaient bien trop ivres pour ça, ils se seraient vite écroulés.
— Merci de ton aide, en tout cas. Je t’offre un verre ? proposa Jon.
— Avec plaisir, mais je paierai ma consommation. Et puis je prendrai aussi trois plats à emporter… N’importe quoi sauf ce qu’on a mangé hier soir, pour changer un peu.
— Ça marche, lança Jon avant de s’éloigner en direction des cuisines.
David aida Clarinda à redresser les chaises qui s’étaient renversées dans la bagarre. Autour d’eux, les clients semblaient déçus de ne pas avoir pu assister à un spectacle plus animé. Les conversations reprirent leur cours.
— En un sens, je trouve ça plutôt bien, murmura Clarinda.
— Quoi donc ?
— Que ces deux-là n’aient pas été capables de se tenir tranquilles. Comme ça, ils vont passer la nuit au poste, et personne n’aura à craindre quoi que ce soit de leur part.
— Mike Sanderson et Sam Barnard te font peur, vraiment ?
— Mike Sanderson n’a pas l’air très net, avoue-le. Ça fait des années qu’il vient ici sans le dire à personne pour se glisser dans la peau de cette affreuse poupée. Quant à Sam Barnard… eh bien, il restera toujours le frère de Tanya. Il veut peut-être venger sa sœur, qui sait ? Il revient sur l’île et voilà qu’une autre femme est assassinée. C’est tout de même étonnant, tu ne trouves pas ? Ou peut-être détestait-il sa sœur pour une raison qu’on ignore, et l’a-t-il étranglée dans un accès de rage incontrôlée. Après tout, il s’est passé tellement de choses mille fois plus glauques que ça, sur cette île…
Elle le gratifia d’une bise sur la joue.
— Bon, je dois retourner au boulot. Merci encore, David.
Son sourire se transforma en grimace résignée.
— Après tout, c’est ça aussi, Fantasy Fest…
— Moi, je trouve ça sympa, comme festival, répliqua David.
— Bien sûr… Les hommes adorent Fantasy Fest parce que c’est le seul moment de l’année où ils ont le droit d’admirer en toute impunité des poitrines de femmes recouvertes de peintures prétendument artistiques ! plaisanta Clarinda.
— Ouh là, ça fait mal ! répliqua David en riant de bon cœur. Cela dit, vous êtes mal placées pour nous critiquer, vous nous voyez torse nu à longueur d’année… C’est bien dommage, d’ailleurs. C’est tellement mieux de conserver un peu de mystère !
Clarinda rit à son tour.
— Au risque de me répéter : bienvenue à Fantasy Fest !
David alla récupérer sa commande au bar. Lorsqu’il voulut payer, Jon refusa fermement. Après l’avoir remercié, David prit les sacs en papier et se dirigea vers la sortie.
Il s’immobilisa sur le trottoir. Tant de bruits et d’odeurs se mêlaient dans l’air…
Et pourtant…
Pourtant, derrière ce tohu-bohu de sons et d’effluves, David sentit l’odeur de la mort.
***
Le coup frappé à la porte fit sursauter Katie. Toujours plongée dans le grand livre de la famille Beckett, elle avait quitté la cuisine pour aller s’installer confortablement sur le sofa. Bartholomé était appuyé contre les coussins, derrière elle.
— Ne t’inquiète pas, c’est David Beckett, annonça-t-il.
Elle n’eut pas besoin de se lever : Sean alla ouvrir.
— Tu as apporté de quoi manger ? Super. J’étais en train de me préparer psychologiquement à me mettre aux fourneaux. Katie a passé la journée plongée dans le livre de bord de ta famille.
Elle se leva lentement et prit le temps de s’étirer. En croisant le regard de David, elle esquissa un sourire.
— C’est du hachis parmentier de chez O’Hara, c’est ça ?
— Quel nez !
— Katie a des sens ultradéveloppés, intervint Sean d’un ton entendu. Pose tout ça dans la salle à manger, je vais chercher les assiettes et les couverts.
Katie s’avança vers David. Il l’attira vers lui et effleura ses lèvres d’un léger baiser.
Dans la cuisine, Sean s’éclaircit la gorge.
— Ça ne vous dérange pas que je sois là ? Excusez-moi, mais je ne me suis pas encore tout à fait habitué à l’idée. Si vous pouviez faire preuve d’un peu de retenue…
— Sean, à t’entendre, on pourrait nous accuser d’outrage aux bonnes mœurs ! répliqua Katie.
Feignant d’ignorer sa remarque, Sean se tourna vers David, qui sortait les barquettes des sacs.
— Il y a du nouveau du côté de la police ?
— J’ai dit à Liam que Katie avait l’impression que Danny Zigler était mort. C’est aussi son avis. Mais Pete poursuit ses recherches, persuadé qu’il finira bien par le trouver et qu’il n’est pas étranger aux meurtres de Tanya et Stella.
Ils se mirent à table, et se servirent à tour de rôle de la salade et des entrées que David avait apportées. Sean alla chercher de la bière dans la cuisine, tandis que Katie optait pour un verre de vin. Quant à David, il but un verre de chaque.
— Et vous, qu’avez-vous fait de votre journée ?
— J’ai dormi comme un loir, répondit Sean. Je pense que j’aurai enfin récupéré toutes mes capacités d’ici demain. Parce que je compte bien passer la soirée au célèbre pub O’Hara.
— Comme l’a dit Sean tout à l’heure, j’ai passé toute la journée à lire, déclara Katie. David, ta famille est absolument fascinante. Tes tantes ont commencé à noircir les feuilles de cet incroyable journal dans les années 1940. Elles étaient encore enfants lorsque Elena de Hoyos est morte, et elles ont assisté à son second enterrement. Elles ont consigné des tas de choses sur la famille Otto… C’est tout simplement captivant.
— Tu as vraiment passé la journée plongée dans ce livre ? demanda David, incrédule.
Katie hocha la tête.
— Je crois sincèrement que… Comment formuler ça ? Bon, les musées sont faits pour préserver et transmettre le patrimoine historique d’une ville, d’une région, d’un pays, n’est-ce pas ? A partir du moment où un meurtrier choisit d’exposer ses victimes dans ce genre d’endroit, c’est qu’il attache forcément une certaine importance au passé, vous ne croyez pas ?
Sean la dévisagea avec attention.
— Il faut vraiment qu’ils arrivent à mettre la main sur ce type, déclara-t-il finalement.
— On va bien finir par le coincer, affirma David. Qu’est-ce que tu as trouvé d’autre dans le livre ? ajouta-t-il à l’adresse de Katie.
— J’ai lu avec beaucoup d’attention la partie écrite par Craig Beckett, le capitaine de bateau qui est arrivé sur l’île avec les premiers colons américains.
— Votre famille s’est établie ici à peu près à la même époque, non ?
Katie émit un petit rire.
— Paraît-il, oui. Malheureusement, nous n’avons pas de journal comme celui que tes tantes ont si bien conservé pour découvrir la véritable histoire de notre famille.
— La vérité finit toujours par éclater au grand jour, déclara Sean d’un ton docte.
— Bon, alors, quel est le programme pour demain ? demanda David.
— C’est un jour comme les autres au pub, avec trois serveurs en plus. La première grande fête des pirates aura lieu demain soir, et j’ai vu qu’un bar organisait une soirée baptisée « La morsure du vampire ». Il y aura un monde fou sur Mallory Square et des animations dans toutes les rues de la ville.
— La journée risque d’être longue, fit remarquer David d’un air songeur.
— C’est évident.
Ils terminèrent de dîner. A la fin du repas, Sean bâilla plusieurs fois et Katie lui suggéra d’aller se coucher. Il l’embrassa sur la joue, souhaita une bonne nuit à David et monta dans sa chambre.
Katie s’apprêtait à débarrasser, mais David l’en empêcha.
— Laisse, je m’en occupe. Je t’ai vue bâiller, toi aussi. Tu vas avoir une journée difficile, demain, va vite te coucher.
— Mais…
— Va te coucher, Katie.
Avant de monter, Katie passa par le salon. Elle avait laissé le livre de Beckett ouvert sur la table basse et voulait le refermer pour éviter que les pages jaunies par le temps ne s’abîment davantage. Elle pensait que Bartholomé aurait poursuivi sa lecture, mais il avait disparu.
Elle s’assit sur le sofa et ne put s’empêcher de parcourir la page.
Le passage relatait l’exécution d’Eli Smith sur décision de justice. Craig Beckett avait livré le coupable aux autorités et amené plusieurs témoins à la barre.
Tandis qu’elle lisait, David s’approcha d’elle. D’un geste aérien, il écarta ses cheveux et effleura sa nuque d’un baiser.
— Va te reposer, Katie. Il faut que tu sois en forme pour demain.
Elle se leva et se blottit dans ses bras.
— On peut monter se coucher… mais on n’est pas obligés de dormir tout de suite, hein ? murmura-t-elle d’une voix suave.
— Non… Enfin, si. Je veux dire, tout dépend de l’heure à laquelle on ira se coucher…
— Tout de suite ?
— Excellente idée.
Ils montèrent aussitôt, main dans la main. Ce soir-là, Katie referma soigneusement la porte de sa chambre derrière eux. Elle alluma la lumière et se tourna vers le grand lit où David l’attendait déjà. Elle éclata de rire avant de se jeter sur lui.
Une fois de plus, ils se déshabillèrent et s’enlacèrent avec le plus grand naturel. Ils firent l’amour d’abord sur le mode ludique puis, consumés par le feu de la passion, ils s’abandonnèrent à des étreintes fougueuses et érotiques avant de savourer un grand moment de tendresse.
Il était tard lorsque Katie se leva pour éteindre la lumière. Ils s’endormirent aussitôt.
***
La ville respirait à pleins poumons, débordante de vitalité et d’énergie, semblable à n’importe quel être humain. Elle incarnait à elle seule les tourments du passé, la folie du présent et les promesses de l’avenir.
C’était sa ville.
Il l’aimait comme des parents aiment leur enfant.
Ses ancêtres avaient été victimes d’une décision aussi ignoble qu’injuste, prise par des êtres méprisables, alors qu’ils auraient dû vivre paisiblement sur cette île qu’ils avaient découverte en même temps que les autres. Où plaçait-on les limites du bien et du mal ? Beckett n’avait-il pas tiré des coups de canon, lui aussi ? N’avait-il pas attaqué d’autres navires, n’avait-il pas fait des victimes lors de ses missions ?
Pourtant… pourtant, il avait fallu qu’il se pose en grand justicier devant l’Eternel !
Bon, puisque c’était ainsi…
Une vague d’amertume le submergea tandis qu’il observait la maison plongée dans l’obscurité. Malgré la douleur qui le transperçait de part en part, il ne détourna pas les yeux. Tous les muscles de son corps étaient tendus comme une arbalète, sa mâchoire serrée lui faisait mal, ses dents grinçaient sans qu’il puisse les contrôler. Mais il resta là, dans l’ombre des arbres, les yeux rivés sur la maison.
Il aperçut les contours de sa silhouette.
Il la regarda se déshabiller.
Malgré les rideaux tirés, il devina les courbes douces, délicieusement féminines, de son corps élancé.
Puis il vit Beckett qui se redressait pour la prendre dans ses bras.
Il les vit basculer ensemble sur le lit.
Il les vit qui se redressaient légèrement…
Il sentait la brûlure de leur désir dans ses veines, il percevait les battements précipités de leurs cœurs.
Un flot de haine pure déferla sur lui.
C’était sa ville, ici.
C’était sa ville depuis toujours. Certains n’en étaient peut-être pas conscients, les idiots… Ils étaient incapables de voir que les choses ne changeaient jamais vraiment, et qu’il en allait de même avec les êtres humains. Bien des années plus tôt, Beckett s’était cru investi d’une sorte de supériorité naturelle qui le plaçait au-dessus de tout, et c’était exactement la même chose aujourd’hui. Mais l’histoire n’était qu’un éternel recommencement, et les injustices commises dans le passé pouvaient encore être réparées.
Beckett avait condamné à mort un membre de sa famille, jetant l’opprobre sur toute sa descendance. Mais cette époque maudite touchait à sa fin. Il était de son devoir de rétablir l’ordre et la justice dans cette ville qui lui appartenait.
Et ce moment tant attendu approchait enfin.
Un sentiment de fierté l’emplit soudain ; il maîtrisait si bien l’art de la manipulation ! Personne ne le soupçonnait. Personne ! Aux yeux de tous, il passait pour un homme raisonnable et consciencieux. Il ne laissait rien au hasard. Son sang-froid inébranlable, son détachement et ses plans méticuleux étaient la clé de son succès. Il savait se montrer patient et faire bonne figure en toutes circonstances. Les autres ne voyaient absolument rien.
Il faillit rire tout fort. S’ils avaient su la vérité, certains l’auraient sans doute pris pour un fou, alors qu’en réalité, il était un génie. Ses actes étaient dictés par une force cosmique et spirituelle qui le hissait vers la perfection. Il se sentait parfois invisible. Il en connaissait plus que quiconque sur la vie, la mort, le temps qui passe et l’amour-propre. Il était tellement brillant que c’en était presque… criminel.
Katie O’Hara était tellement belle !
Elle se leva enfin et il admira la perfection de sa silhouette à travers les rideaux, les rondeurs de sa poitrine, les courbes de ses hanches, l’exquise longueur de ses jambes…
Il l’imagina telle qu’elle serait bientôt.
Une sensation de picotement courut dans ses doigts. Il avait tellement envie de la toucher…
Sa mort serait spectaculaire. Elle méritait plus que quiconque de goûter à l’immortalité.
La lumière s’éteignit enfin et il pivota sur ses talons.
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