L'île du mystère

Graham · Chapitre 2 sur 18

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L'île du mystère

Chapitre 1

 

Aujourd’hui

 

—  Si tu veux mon avis, tu te lances dans une entreprise périlleuse, déclara Clarinda à l’oreille de Katie.

Elle s’était approchée de son amie pour être sûre de se faire entendre par-dessus la musique que diffusait la sono. Légèrement éméché, un étudiant d’Omaha reprenait une chanson mélancolique d’Alice Cooper, tandis qu’un brouhaha indescriptible régnait dans le bar bondé.

Katie haussa les épaules et leva les yeux vers son amie. C’était peut-être une entreprise périlleuse, comme le soulignait Clarinda, mais c’était aussi une aubaine qu’elle ne pouvait laisser passer.

— Ça va être fantastique, tu verras. Ça va marcher ! Sans compter que ce sera un point positif pour Key West, répliqua-t-elle avec un sourire.

Clarinda haussa un sourcil dubitatif, puis posa un verre d’eau agrémentée d’un zeste de citron sur la console du côté de Katie.

— Je t’aiderai, bien sûr, dit-elle en secouant la tête d’un air résigné. Et puis je suis sûre que Danny Zigler sera ravi de venir travailler pour toi. Le pauvre était malheureux comme les pierres, quand le musée a fermé ses portes, il y a des années. Les gens racontent que l’endroit est hanté. J’imagine que tu es au courant ?

— J’en ai entendu parler, en effet.

— Chérie, on peut avoir une autre tournée ? claironna un homme en s’approchant du bar.

— A condition que vous cessiez de m’appeler « chérie », répliqua Clarinda en exhalant un soupir exaspéré. Qu’est-ce qui se passe, ce soir ? En principe, on n’a que des gens du coin qui tiennent plutôt bien l’alcool…

— Seigneur Jésus… les touristes viennent de découvrir Key West. Quelle plaie ! plaisanta Katie.

— Rigole, rigole… Je donnerais tout pour tenir le karaoké plutôt que de servir derrière le bar.

— Je t’ai déjà dit que tu pouvais prendre ma place, si tu veux…

Clarinda leva les yeux au ciel.

— C’est ça, et quand l’animatrice du karaoké est censée prendre le micro pour mettre un peu d’ambiance, ce n’est pas seulement le bar qui se videra d’un coup, mais la rue tout entière ! Non… à terme, je compte bien faire fortune en dessinant des caricatures sur Mallory Square, mais en attendant, je continuerai de t’aider à abreuver les ivrognes pour qu’ils continuent à nous laisser des pourboires généreux. Après tout, c’est dans notre intérêt à toutes les deux.

— Chérie ! On a soif ! beugla de nouveau l’homme au bar.

La chanson d’Alice Cooper touchait à sa fin. Le client suivant avait choisi un morceau de Frank Sinatra. Katie applaudit le chanteur en herbe qui regagnait sa table et celui qui s’avançait vers le micro. Ou plutôt qui titubait vers le micro, remarqua-t-elle en fronçant les sourcils.

Clarinda avait raison : que se passait-il, ce soir ? Tous les alcooliques de la ville semblaient s’être donné rendez-vous ici ! Mais c’était aussi ça, Key West, petite ville touristique où les vacanciers aimaient faire la fête et boire plus que de raison.

Quel dommage ! Key West possédait tant d’autres atouts, songea Katie, viscéralement attachée à sa terre natale. Les passionnés de pêche et de sports nautiques affluaient sur l’île, attirés par les excursions en haute mer et les sites de plongée exceptionnels. Il n’en demeurait pas moins que de nombreux visiteurs, tous âges confondus, venaient de loin pour s’amuser jusqu’au bout de la nuit dans les bars et les pubs de Duval, le centre névralgique de la vie nocturne où l’on trouvait aussi une forte concentration d’hôtels bon marché.

Le O’Hara’s, le bar de son oncle Jamie où elle tenait le karaoké ingénieusement rebaptisé le Katie-oké, se trouvait à l’extrémité sud de Duval, tandis que les endroits les plus fréquentés essaimaient à l’autre bout de la rue. Mais Katie et ses talents d’animatrice attiraient de nombreux habitants de la ville. C’est là que venaient répéter la plupart des chanteurs et des musiciens à l’approche des festivals qui se succédaient sur l’île : le Fantasy Fest, Pirates au Paradis, les festivals de l’artisanat et de la musique, les Journées Hemingway et bien d’autres manifestations. Katie tenait le karaoké quatre soirs par semaine. En-dehors de ces plages établies, elle s’occupait souvent de la sono et préparait la scène pour les artistes qui se produisaient régulièrement chez O’Hara’s. Il lui arrivait aussi de prendre le micro pour chanter quelques standards le lundi et le mardi soir.

Après avoir étudié l’art dramatique à Juilliard, elle avait intégré une prestigieuse compagnie théâtrale en Nouvelle-Angleterre où elle avait habité plusieurs années. Mais Key West lui manquait terriblement. Lasse de la neige et du verglas, Katie avait décidé de rentrer chez elle. Elle supportait beaucoup mieux la chaleur et les gouttes de sueur qui dégoulinaient dans son dos. C’était ainsi, elle n’y pouvait rien !

Et puis l’eau lui avait tellement manqué ! Sa nouvelle demeure, une petite maison de l’époque victorienne qui faisait partie des trois mille logements construits à l’époque dans le quartier, était située dans Elisabeth Street, en plein cœur de la vieille ville tant appréciée des touristes. Mais Katie avait la chance de compter parmi ses amis le propriétaire d’un hôtel, le Salvage Inn, idéalement situé sur le golfe, le long d’une jolie plage artificielle. Elle allait au lycée avec Jonas Weston, qui était devenu depuis le petit ami de Clarinda. Katie était la bienvenue au Salvage Inn. Elle s’y rendait aussi souvent que possible.

— Ces types commencent à être vraiment lourds. Tu veux que j’en fiche un à la porte ?

Katie entendit la question mais elle ne se donna pas la peine de jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Elle n’appréciait pas que Bartholomé lui adresse la parole en public, et il le savait pertinemment.

Sans se douter un instant de la présence de Bartholomé, nonchalamment perché sur un tabouret de bar près de Katie, Marty Jenkins s’approcha d’elle.

— Tu veux bien passer cette chanson de marin, Katie ? demanda l’animateur déguisé en pirate.

— Bien sûr, Marty.

Elle prit le CD qu’il lui tendait et le glissa dans le lecteur.

— Les paroles n’apparaissent pas à l’écran, Marty, mais je suppose que tu les connais par cœur ?

Il sourit.

— Je m’entraîne pour le prochain spectacle de pirates, ma douce. Je n’ai pas besoin des paroles, merci.

— Tu vas encore faire un tabac, j’en suis sûre, Marty !

— Au fait, Katie, j’ai entendu dire que tu avais acheté l’ancien musée de cire.

Katie leva les yeux au ciel.

— Ce n’est pas un musée de cire, Marty ! Ce sont des automates.

— Ça veut dire qu’ils peuvent tous bouger ?

— En théorie, oui. Mais ils ne sont plus en service…

— Tu as mis le doigt dessus, Katie ! lança Marty en pointant son index vers elle. Ça fait cinq ans que cet endroit est fermé. Craig Beckett avait bien essayé de le garder ouvert après la découverte du corps de cette pauvre fille, dans une des salles, mais il a fini par jeter l’éponge. S’il est encore temps pour toi de reprendre tes billes, fais-le, jeune fille ! C’est un conseil d’ami que je te donne là.

— Je veux que ce musée revive, Marty. Je l’adorais, quand j’étais petite.

Il secoua la tête.

— Il paraît que l’endroit est hanté… et pas par des esprits gentils, si tu veux tout savoir ! Tu sais ce qui s’est passé là-bas, Katie. Un meurtre, bon sang !

— C’est une histoire très triste, c’est vrai, mais l’eau a coulé sous les ponts depuis, Marty. Je ne remets pas en cause la gravité des faits, crois-moi. C’était dramatique… ce type qui s’est servi du rêve d’un autre comme cadre de sa mise en scène macabre… Mais c’est du passé. Ne t’inquiète pas pour moi, Marty.

— Je te rappelle quand même qu’ils n’ont jamais trouvé le coupable.

— Si tu veux mon avis, Marty, il y a belle lurette qu’il a quitté la région. Aucun autre meurtre de ce genre n’a été commis depuis.

Marty s’éloigna en secouant la tête.

— Moi, je crois qu’il a raison. On n’a pas franchement envie de visiter cet endroit quand on sait ce qui s’y est passé, murmura Bartholomé en se penchant vers elle.

Pourquoi prenait-il la peine de parler à voix basse ? Katie n’en savait fichtre rien.

— Hé, poursuivit-il, j’ai l’impression que ce type est encore en train d’enquiquiner Clarinda ! Veux-tu que j’intervienne, Katie ?

Celle-ci jeta un regard noir au fantôme qui se tenait à côté d’elle. Personne d’autre qu’elle ne le voyait ni ne l’entendait — elle en était convaincue.

Baissant la tête, elle prit la parole à mi-voix.

— Bartholomé, si tu désires réellement rester ami avec un mortel, je te conseille d’arrêter ça tout de suite. Ferme-la, tu m’entends ? On va finir par croire que je suis folle, à parler comme ça dans le vide.

— Ce type est un malotru, je n’y peux rien ! protesta Bartholomé. Oh, tiens, tiens… et la voilà qui erre encore dans la rue.

Katie leva les yeux presque malgré elle.

Une femme en blanc marchait sur le trottoir. Vêtue d’une longue robe de style victorien, elle tordait un mouchoir entre ses doigts. Une expression de profonde tristesse voilait son visage. En proie à une bouffée de compassion, Katie se mordit la lèvre. C’était une véritable plaie, cette faculté qu’elle avait de voir les fantômes de personnes défuntes : elle ne pouvait les prendre tous en affection — il y en avait beaucoup trop à Key West, de toute façon. A en juger par sa tenue vestimentaire, cette femme était morte il y a bien longtemps ; il lui restait simplement à trouver une forme de paix intérieure pour pouvoir avancer.

— Cette femme ne cesse de me hanter, reprit Bartholomé avant d’ajouter d’un ton espiègle : Sans mauvais jeu de mots, bien sûr.

Katie regarda autour d’elle pendant que Bartholomé riait de son trait d’esprit. Qu’il soit mort depuis plusieurs siècles n’entamait en rien son humeur joviale. De son vivant, Bartholomé avait parcouru les mers et les océans comme corsaire — il ne supportait pas qu’on le confonde avec un pirate ! — et son esprit aventurier, son naturel curieux l’avaient suivi au-delà de la mort. Il dévisagea Katie avec attention.

— Tu ne sais vraiment pas qui c’est ? Elle ne t’a jamais adressé la parole ?

— Jamais, confirma Katie.

— Attention, dit Bartholomé d’un ton bref.

Au même instant, Katie croisa le regard de Clarinda, qui l’observait d’un air préoccupé. Son attitude devait paraître très étrange, elle en était consciente. A sa connaissance, elle était la seule à Key West à posséder le don de voir les fantômes.

Et Bartholomé était un fantôme d’une rare élégance. Il portait des chaussures à petits talons ornées d’une boucle en métal argenté, son pantalon court et bouffant était d’une propreté impeccable, ses bas pourpres immaculés. Une chemise à jabot blanche, un gilet rouge et une longue veste noire complétaient sa tenue. Ses cheveux noir de jais étaient noués en catogan sous son tricorne. Il appréciait particulièrement le festival « Pirates au Paradis » et persuadait chaque fois Katie de participer avec lui aux nombreuses animations et parades qui avaient lieu à cette occasion, impatient de se mêler aux pirates des temps modernes qui investissaient alors les rues de Key West.

— Tout va bien ? demanda Clarinda en contournant la sono pour se rapprocher de Katie. Je t’ai encore vue parler toute seule, ajouta-t-elle avec une pointe de réprobation dans la voix. Un des gars au bar voulait te payer un verre. Il doit s’imaginer que tu es déjà pompette…

Katie jeta un coup d’œil en direction du petit groupe debout derrière le bar. Elle fronça les sourcils. Le visage de son admirateur ne lui était pas inconnu, mais elle ne parvint pas à mettre un nom dessus.

— Je n’ai pas soif. Remercie-le de ma part. J’étais juste en train d’entonner la chanson qui passe, c’est tout. Dis-moi, Clarinda, tu connais ce type ?

Clarinda se retourna et signifia le refus de Katie d’un petit geste de la main. L’homme haussa les épaules. Agé d’une trentaine d’années, il avait d’épais cheveux châtain clair et une barbe soigneusement taillée. Ce n’était pas quelqu’un qu’elle croisait tous les jours, mais son visage lui semblait étrangement familier.

— J’ai l’impression de l’avoir déjà vu, moi aussi, admit Clarinda.

— Et pourtant, je mettrais ma main à couper qu’il n’habite pas ici.

— Il présente peut-être le journal télévisé… ou bien une émission sur la pêche, un truc dans le genre, suggéra Clarinda.

— Quoi qu’il en soit, évitons de le contrarier. Dis-lui merci de ma part et explique-lui que je ne bois jamais pendant le travail. J’étais juste en train de chantonner.

— Rassure-toi, je lui ai déjà dit que tu ne buvais pas pendant le service, mais il a rétorqué que tous les animateurs de karaoké buvaient un peu pour se mettre dans l’ambiance. Ce à quoi j’ai répondu que tu devais être l’exception qui confirme la règle !

— Merci, Clarinda. Reste sympa avec lui, d’accord ? Pour le reste, je sais très bien me débrouiller seule.

— Parce que je suis avec toi, oui ! s’exclama Bartholomé. Je n’hésiterai pas à brandir mon épée si l’un de ces malotrus te manque de respect, Katie !

Katie le foudroya du regard.

— Bon, bon, d’accord, je ne peux plus manier l’épée dans mon état… mais je pourrai toujours lui faire un croche-patte, assura fièrement Bartholomé. Je suis passé maître dans l’art du croche-patte, ceci dit en toute modestie, bien sûr.

— Formidable, marmonna Katie.

— Qu’y a-t-il de formidable ? voulut savoir Clarinda.

— C’est bientôt l’heure de la fermeture, Marty se prépare à venir chanter, les clients commencent à partir… il est temps de passer à l’action, improvisa Katie.

— Je te préviens, Katie, il est hors de question que je chante avec toi…

— Ça va aller, assura Katie.

Tandis que son amie s’éloignait vers le bar pour s’assurer que tout le monde était servi, Katie se tourna vers Bartholomé.

— Je ne veux plus entendre un mot jusqu’à la fermeture du bar, compris ? Tu seras bien avancé, le jour où on m’enfermera dans un asile de fous !

— Ici ? A Key West ? Balivernes ! Je n’ai pas encore croisé une seule personne entièrement saine d’esprit sur cette île, ironisa le corsaire.

— Tais-toi, maintenant, et je ne plaisante pas !

Bien sûr, elle n’avait aucune emprise sur lui. De quoi pouvait-on bien menacer un fantôme ? Elle-même l’ignorait. Cela faisait des années qu’elle subissait ce… disons cet « étrange phénomène » qui lui permettait de voir ceux qui avaient franchi la fameuse « barrière de l’au-delà », selon l’expression de certains spécialistes.

Bartholomé laissa échapper un soupir offusqué et alla s’accouder au bar. Son visage se dérida vite tandis que, bras croisés sur la poitrine, il prêtait attention aux conversations qui allaient bon train autour de lui.

Peu de temps après, Marty monta sur l’estrade pour chanter son nouveau morceau, et l’assistance, résidents et touristes mêlés, l’acclama avec enthousiasme. Il conclut sa prestation en invitant tout le monde à participer au Fantasy Fest. Comme un client lui demandait des précisions sur ce festival, Marty expliqua que c’était un mélange de mardi gras — on élisait un roi et une reine — et d’Halloween, le tout donnant lieu à une immense fête complètement folle, où tout était permis — ou presque. Il y avait des spectacles et des animations dans toute la ville et tout au long de la journée. Il y avait même une parade d’animaux domestiques déguisés et une autre où des hommes et des femmes défilaient nus, simplement parés de peintures corporelles. C’était sans doute le festival le plus spectaculaire de l’île, neuf jours magiques où le rêve et l’imagination étaient à l’honneur.

Marty se tut, visiblement satisfait de ses explications. Un autre client lui demanda alors des précisions sur « Pirates au Paradis » et, après un petit temps de réflexion, il répondit que c’était un peu le Fantasy Fest de tous ceux qui auraient aimé être pirates dans une vie antérieure. Il y avait des soirées costumées, des reconstitutions historiques, de faux combats de sabre et d’épée. Le rhum coulait à flots dans les bars et les campements improvisés. On assistait à une mise en scène du procès d’Anne Bonny, on apprenait des tas de choses sur la vie des pirates d’antan… au point que certains finissaient par se prendre pour de vrais pirates !

Lorsque le bar commença enfin à se vider, vers 3 heures du matin, Katie et Clarinda interprétèrent ensemble une chanson tirée de la comédie musicale Jekyll and Hyde, malgré les protestations de Clarinda. Cette dernière avait pourtant une très jolie voix, juste et bien posée, mais elle manquait cruellement de confiance en elle. Elle acceptait de chanter uniquement quand il n’y avait pas beaucoup de monde, et seulement avec Katie.

Le bar fermait ses portes à 4 heures, mais Katie éteignait le karaoké une heure plus tôt pour laisser le temps aux derniers clients de terminer leur verre et régler leur note. Après avoir débranché les amplis et rangé son matériel, elle s’apprêta à rentrer chez elle. Clarinda l’attendait à la porte du bar.

— Jonas vient me chercher dans une heure. Attends-nous, on te raccompagnera chez toi.

Katie secoua la tête.

— Je n’ai pas peur de rentrer seule. J’ai grandi ici, tu sais. J’ai une technique imparable pour éviter les ivrognes et…

— Il y a des bandes pas très fréquentables à Key West, maintenant, coupa Clarinda d’un ton ferme.

— Je rentre directement chez moi, ne t’inquiète pas. Je coupe par Simonton Street, c’est plus tranquille que Duval. Ça va aller, Clarinda.

Son amie ne cacha pas sa contrariété, mais Katie campa sur ses positions. En l’absence de son oncle, parti pour quelques jours à St-Augustine, c’était Jon Merrillo qui tenait le bar, et Katie avait bien l’intention de quitter les lieux sans qu’on la remarque. Samedi, elle deviendrait aux yeux de la loi la nouvelle propriétaire du musée des mythes et des légendes de la famille Beckett, et cette perspective l’emplissait d’un mélange d’excitation et de tension qui l’empêchait presque de dormir la nuit.

— Fais attention à toi ! lança-t-elle à l’attention de son amie avant de pousser la lourde porte du bar.

— Ma belle, je sais aussi bien que toi amadouer tous ces types alcoolisés… Nous avons fait nos armes ensemble, non ? répliqua Clarinda avec une pointe d’amusement dans la voix. Rentre vite et ne t’inquiète pas pour moi. Jonas ne va plus tarder, maintenant.

Katie mit son sac en bandoulière et quitta le bar en gratifiant son amie d’un petit signe de la main.

 

***

 

Duval Street était encore très animée, à 3 heures du matin. Que penserait le premier gouverneur de Floride de cette rue nommée en son honneur ? Un sourire flotta sur les lèvres de Katie. Au moins, son nom ne risquait pas de tomber dans l’oubli…

Key West était une île chargée d’une histoire aussi riche que passionnante. Son nom actuel venait de la déformation, au fil du temps, de son nom originel, Cayo Hueso, « l’île des os » en espagnol. Lorsque les premiers Britanniques prirent cet Etat aux Espagnols, Hueso sonna à leurs oreilles comme West. Ce nom convenait parfaitement à l’île, située à l’extrémité occidentale des îles des Martyrs, qui constituaient sous le règne hispanique ce qu’on désigne de nos jours par les Keys de Floride. Et même si les îles Dry Tortugas étaient situées en réalité plus à l’ouest, le nom était resté. Par la suite, les rues avaient été baptisées du nom des premières familles américaines : Simonton et ses amis, ses collègues et leurs familles respectives. Lorsque la Floride était devenue territoire américain, Simonton avait acheté Key West à un Espagnol nommé Salas, lequel avait reçu l’île en cadeau — ou plutôt en paiement d’une dette — de l’ancien gouverneur espagnol. L’île fut également régie par un gouvernement britannique, mais quelle qu’ait été la nationalité de ses dirigeants successifs, il y régnait toujours une enivrante sensation de liberté. C’était un endroit haut en couleur, qui avait réussi à préserver son authenticité au fil du temps.

— Tu aimes cette île, n’est-ce pas ? fit remarquer Bartholomé qui marchait à côté d’elle.

Elle haussa les épaules.

— C’est chez moi, ici. Quand on grandit dans le Massachusetts, entouré des magnifiques couleurs d’automne, on s’y sent forcément chez soi. Ici, c’est l’eau qui prédomine… et le parfum de folie qui flotte dans l’air. Oui, j’adore cette île.

Elle s’immobilisa et fixa un point, sourcils froncés, de l’autre côté de la rue Simonton.

— Qu’y a-t-il ? s’enquit Bartholomé. Je ne vois rien. Pas même la beauté en blanc qui erre dans les rues toutes les nuits.

— Il y a de la lumière.

— Il y a de la lumière partout, de nos jours, et fais-moi confiance, je me souviens parfaitement de l’époque où il n’y en avait pas.

— Il y a de la lumière dans le hall d’entrée du vieux musée Beckett. Je veux dire mon musée.

— Si j’ai bien compris, tu n’en seras officiellement propriétaire que samedi.

— C’est exact. J’ai rendez-vous à la banque samedi. Liam a promis de venir avec moi pour me faire profiter de ses conseils avisés. Je signerai les derniers documents après cette réunion mais…

Personne n’était censé pénétrer dans le musée. Agé de quatre-vingt-huit ans, Craig Beckett était décédé presque un an plus tôt. C’était un homme d’une grande bonté, honnête et droit, qui n’avait jamais eu aucun souci de santé. Mais il n’avait vécu que pour et par l’amour de sa vie, son épouse, Leandra. Craig Beckett ne s’était jamais remis de sa disparition, vingt ans plus tôt. Il n’avait certes pas cherché à mettre fin à ses jours, comme certains le font dans les mêmes circonstances… il avait simplement perdu le goût de vivre. Désigné exécuteur testamentaire, Liam Beckett avait eu l’intention de faire démolir le musée plutôt que de le rénover. Liam, qui avait quitté le lycée avant qu’elle n’y entre, était devenu son ami lorsqu’elle était rentrée de Nouvelle-Angleterre. Le musée était fermé depuis plusieurs années. Enfant, Katie adorait cet endroit et elle avait longtemps rêvé de rouvrir ses portes. Au fil de leurs conversations, elle avait réussi à convaincre Liam de lui vendre la bâtisse. Mais David Beckett, le cousin de Liam, était co-exécuteur testamentaire et il ne s’était pas encore prononcé sur le sujet. Il avait passé les dernières années à parcourir le monde pour son travail, sillonnant l’Afrique, l’Asie, l’Australie, et à en croire Liam, le sort de la bâtisse était bien le cadet de ses soucis. Toujours selon lui, il y avait très peu de chances que son cousin revienne vivre à Key West — à supposer qu’il y revienne un jour. Depuis qu’il avait quitté l’île, presque dix ans plus tôt, pas une fois il n’avait manifesté le désir de rentrer.

Son ex-fiancée, l’amour de sa vie à l’époque des faits, avait été assassinée peu de temps après l’avoir quitté. Son meurtrier l’avait étranglée avant de la transporter ici, dans une des salles du musée de la famille Beckett, où il l’avait installée à la place de la légendaire Elena Milagro de Hoyos, dans une macabre mise en scène.

Bien sûr, les soupçons s’étaient d’abord portés sur David Beckett. Mais ses grands-parents lui avaient fourni un alibi — un alibi que certains avaient remis en cause, évidemment. C’était la famille, après tout. Mais David Beckett n’avait pas cherché à fuir. Il était resté en ville pendant toute la durée de l’enquête et avait attendu que l’affaire soit définitivement classée pour partir. On ne l’avait pas revu depuis.

Certaines personnes auraient souhaité que l’enquête se concentre davantage sur lui. Katie se souvenait vaguement de David Beckett. Au lycée, c’était un sportif accompli, une véritable gloire locale. Sean, le frère aîné de Katie, partageait cette passion avec David Beckett, qu’il connaissait bien à l’époque.

Poussée par la curiosité, Katie traversa la rue. Tout était calme. Des réverbères éclairaient la chaussée. Le brouhaha en provenance de Duval était à peine audible. Elle leva les yeux vers le bâtiment qui abritait le musée de la famille Beckett.

A l’origine, aucune raison historique n’avait motivé son installation ici. La bâtisse avait été construite par Perry Shane dans les années 1850. Ce dernier l’avait quittée pour aller combattre aux côtés des Nordistes dans sa région natale, le New Jersey. Pendant des années, la demeure avait fait partie de toutes les maisons laissées à l’abandon, décrépies et malmenées par le temps. La famille Beckett l’avait rachetée pour une bouchée de pain dans les années 1920. Aujourd’hui, elle constituait l’un des joyaux architecturaux de la rue. De style victorien, elle s’ornait de marquises au rez-de-chaussée et à l’étage, et un étroit balcon longeait les fenêtres mansardées du grenier. La vue, de là-haut, ne permettait sans doute pas d’apercevoir la mer ni même les bateaux qui accostaient l’île, mais ce détail architectural était très à la mode, à l’époque où la maison avait été construite.

Avant d’être transformée en musée, celle-ci abritait six chambres au premier étage et deux dans le grenier. Le rez-de-chaussée comprenait un salon et une salle à manger, une bibliothèque, une cuisine et une buanderie. Un hangar où l’on remisait jadis les attelages jouxtait la demeure. A l’époque du musée, le guichet et les tourniquets avaient été installés dans le vaste hall d’entrée, et la visite débutait au premier étage, où les visiteurs déambulaient de pièce en pièce avant de redescendre par l’escalier de service pour poursuivre avec les salles aménagées au rez-de-chaussée.

— Puis-je savoir ce que tu fabriques ? demanda Bartholomé en lui emboîtant le pas.

— Je veux savoir pourquoi il y a de la lumière.

— Parce qu’il y a quelqu’un à l’intérieur, quelle question ! Cet endroit ne t’appartient pas encore, Katie. Ne prends pas de risques inutiles, je t’en prie.

— Ce sont sûrement des étudiants en quête de frissons nocturnes. Désolée, mais il est hors de question que je les laisse faire n’importe quoi à l’intérieur. Craig Beckett a fermé les portes du musée il y a quelques années, mais il a laissé en place tous les automates.

— Et si tu te trompes ? S’il ne s’agit pas d’étudiants éméchés ? Je t’en prie, Katie, ne te mêle pas de ça !

— Je ne suis pas seule, tu es avec moi, n’est-ce pas ? Je ne risque rien, ne t’en fais pas.

— Katie ! Ouvre les yeux, bon sang ! Je ne suis qu’un fantôme. Certes, j’aime à me rappeler l’époque où j’étais fort et robuste, ce temps béni où je pouvais porter secours aux gentes damoiselles en danger, mais ce temps-là, hélas, est révolu ! Si tu tombes sur un cambrioleur, il ne se gênera pas pour te faire comprendre que tu le déranges et…

— Enfin, Bartholomé, quel genre de cambrioleur allumerait la lumière dans un endroit où il est entré par effraction ?

Bartholomé émit un petit grognement.

— Un cambrioleur qui aurait trop bu ? Katie… reviens ici tout de suite !

Mais Katie, qui venait de sauter par-dessus la petite barrière de bois blanc, feignit de ne pas l’entendre.

— Katie !

— Quoi encore ?

— « Il est dangereux d’être trop zélé ! » cria-t-il dans son dos.

Il prenait beaucoup de plaisir à citer Shakespeare.

— Les meurtriers n’allument pas la lumière ! répliqua-t-elle par-dessus son épaule.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

Encore une fois, elle l’ignora et remonta d’un pas décidé l’allée de gravier qui conduisait à la bâtisse. Quelques marches en pierre menaient à l’imposante porte de bois protégée d’une marquise.

Elle sentit la présence de Bartholomé derrière elle.

Etait-elle sur le point de commettre une bêtise ? Non ! Elle serait bientôt la propriétaire de cet endroit ; en cas de problème, il lui faudrait à peine trois secondes pour composer le numéro de la police. Elle n’allumerait pas la lumière, mais se déplacerait plutôt dans le noir pour voir de quoi il retournait.

Elle s’immobilisa devant la porte. Au moment où elle tendait la main vers la poignée, le battant s’entrouvrit dans un léger grincement, comme poussé par le vent.

— Je n’ai rien fait, je t’assure ! murmura Bartholomé.

Katie secoua la tête, agacée, et entra.

Jadis de toute beauté, le parquet avait sérieusement besoin d’être rénové. Les ouvriers avaient circulé pendant toutes ces années et leurs chaussures de chantier avaient abîmé le bois verni. Pour le décorum, une vieille caisse enregistreuse trônait au centre du hall d’accueil, mais c’était derrière un superbe bureau en acajou que le guichetier vendait les tickets d’entrée. Craig Beckett l’avait acheté dans une vente aux enchères, et il servait autrefois de table de travail au capitaine d’un vieux navire. Le fauteuil pivotant qui se trouvait derrière le bureau était aussi d’époque. Recouvert d’un cuir fauve patiné par les ans, il avait conservé toute sa superbe. Katie avait visité l’endroit quelques jours plus tôt, en compagnie de Liam Beckett, et les lieux lui étaient familiers.

La lumière qu’elle avait aperçue depuis la rue provenait d’un des lustres en cristal du hall d’entrée, qui éclairait une partie de la pièce d’une pâle clarté.

Sur le point d’ouvrir la bouche pour signaler sa présence, Katie se ravisa. Dans le silence cotonneux qui baignait les lieux, le moindre bruit résonnerait comme une détonation. Elle s’assit donc sur le grand bureau d’acajou, passa les jambes par-dessus et mit pied à terre de l’autre côté.

Une curieuse sensation d’irréalité l’enveloppa lorsqu’elle leva les yeux vers l’escalier. Les mannequins d’Hemingway et de Pauline, sa seconde épouse, se tenaient sur les marches main dans la main. Ils représentaient l’une des attractions les plus prisées des visiteurs, qui désiraient presque tous se faire photographier à côté du couple.

— Ne monte pas cet escalier, Katie, ordonna Bartholomé d’un ton brusque.

Katie le gratifia d’un sourire narquois.

— Ne me dis pas que tu as la trouille, cher Bartholomé ! Moi qui croyais que les fantômes n’avaient peur de rien… Et puis tu étais pirate, tout de même !

— Corsaire. Mon bateau était officiellement agréé par le gouvernement, corrigea Bartholomé avec une pointe d’exaspération dans la voix. Ne sois pas ridicule, je t’en prie : je n’ai pas peur ! Ou plutôt, si : j’ai peur pour toi, petite idiote. Qu’est-ce qui te prend, bon sang ? Tes parents ont dû t’apprendre que les jeunes femmes ne s’aventurent pas dans les allées sombres.

— Nous ne sommes pas dans une allée sombre, que je sache !

— Non, c’est mille fois pire ! Tu ne pourras même pas t’échapper si quelqu’un te veut du mal.

— Je n’ai pas l’intention de monter, rassure-toi.

Elle se dirigea vers la dernière salle de la visite, décidée malgré tout à savoir ce qui se passait ici, au beau milieu de la nuit.

— Katie…, marmonna Bartholomé en lui emboîtant le pas.

Elle fit volte-face et le foudroya du regard.

— Quoi ? Je vais avoir la peur de ma vie ? Je vais voir des fantômes ?

— Il est rare que les fantômes fassent du mal aux vivants. En revanche, les êtres vivants sont souvent dangereux. Pense à tous les criminels, les délinquants, les violeurs, les cambrioleurs qui se promènent sur terre…

— Ecoute, je vais inspecter les salles du rez-de-chaussée et je préviendrai la police ensuite. Ou bien j’appellerai directement Liam. Il est officier de police, après tout. D’accord ? Je veux juste éviter de crier au loup.

— Pardon ?

— Je ne vais pas déranger la police si ce n’est pas nécessaire, expliqua Katie. Liam est peut-être passé tout à l’heure et il aura oublié d’éteindre la lumière.

— Et laissé la porte ouverte ? fit remarquer Bartholomé d’un air dubitatif.

Katie haussa les épaules. Elle prit sur sa gauche, là où débutait la visite du rez-de-chaussée. La première salle présentait l’une des légendes les plus effrayantes de Key West : l’histoire de la poupée. Quand il était petit garçon, Robert Eugène Otto avait reçu en cadeau une poupée à l’air démoniaque dont on racontait qu’elle avait été ensorcelée par une domestique en colère, adepte du vaudou. Dès que la poupée fut en sa possession, Robert Eugène Otto développa une véritable obsession pour elle, allant jusqu’à lui donner son propre prénom. On raconte que Robert la Poupée se déplaçait librement dans la maison et jouait des tours aux membres de la famille Otto. Plus tard, la poupée rendit l’épouse de Robert complètement folle.

Après cette histoire quelque peu macabre, la salle suivante rendait un hommage particulièrement émouvant aux marins qui avaient péri lors de l’explosion du vaisseau Maine amarré dans le port de La Havane en 1898. Le tableau proposé par le musée montrait plusieurs marins absorbés dans leurs corvées quotidiennes sur le pont du Maine. De lourdes tentures de velours pourpre s’ouvraient ensuite sur des couples en train de danser au Silver Slipper. La Première Guerre mondiale éclata, puis vint le temps de l’armistice et de la prohibition. A cette époque, l’alcool de contrebande coulait à flots depuis La Havane jusqu’à Key West.

A l’arrière de la bâtisse, un couloir mal éclairé par la lumière du hall d’entrée courait le long de l’ancien office. Au bout de ce passage se dressait un deuxième automate d’Hemingway ; c’était en 1931, et l’oncle de Pauline venait de leur offrir la maison de Whitehead Street en cadeau de mariage.

Katie savait ce qui l’attendait ensuite : la salle consacrée au comte von Cosel et à Elena de Hoyos. C’était une alcôve toute simple où l’on accédait par une arche habillée de tentures. Ce tableau avait toujours remporté un franc succès auprès des visiteurs. Jusqu’au jour où le mannequin de la pauvre Elena avait été remplacé par le cadavre d’une jeune femme, une native de Key West qu’on avait retrouvée étranglée. Ce jour-là avait marqué le début de la fin.

Si les gens aimaient l’étrange, les histoires d’amour impossibles et les destins tragiques, cette macabre découverte avait franchi les limites de l’horreur. C’était une chose de mener une vie excentrique dans les Keys.

La violence gratuite y était tout simplement honnie.

Il y avait toutefois tant d’autres choses passionnantes, drôles et émouvantes, dans le musée ! La fois, par exemple, où Sloppy Joe avait déménagé son bar de l’autre côté de la rue en pleine nuit parce que son propriétaire avait eu l’audace d’augmenter son loyer. On racontait aussi que Tennessee Williams, de passage à l’hôtel La Concha, y avait écrit le premier jet de sa célèbre pièce de théâtre, Un tramway nommé désir. Il y avait aussi cette insurrection de marins et de soldats, et les barricades qui avaient conduit Key West à la sécession puis à la proclamation éphémère de la République des Conques.

Depuis toujours, pourtant, l’histoire de l’île faisait pâle figure à côté de l’épisode von Cosel et Elena de Hoyos.

Mus par une curiosité malsaine, les visiteurs se posaient des questions tout à fait choquantes. Le comte avait-il réellement fait l’amour avec le cadavre de sa bien-aimée ? Et si oui… comment s’y était-il pris ?

Katie connaissait toute l’histoire, bien sûr. Elle l’avait entendue toute sa vie, et l’avait elle-même racontée à des amis étudiants qui refusaient de la croire jusqu’à ce qu’ils aient vérifié l’authenticité des faits sur internet. Le mélange de tragique et de perversité exerçait une étrange fascination sur l’être humain.

Et Katie ressentit exactement la même chose lorsqu’elle tendit la main pour écarter le rideau.

— Arrête, Katie, je t’en prie ! supplia Bartholomé dans un murmure.

Elle ferma brièvement les yeux, soudain terrifiée à l’idée de trébucher sur un cadavre gisant au sol, juste derrière le rideau.

Pourtant…

Elle devait absolument écarter ce rideau.

Ce qu’elle fit… et poussa un cri.

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