L'île du mystère

Graham · Chapitre 7 sur 18

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L'île du mystère

Chapitre 6

 

Il fut surpris de voir Katie O’Hara débouler dans la rue d’un pas pressé. Elle avait l’air de chercher quelqu’un des yeux, un peu comme si elle venait d’apercevoir un parent disparu depuis des lustres.

Elle longea le trottoir de Duval. La foule était moins dense, à présent, mais elle ne prêtait aucune attention aux badauds qui déambulaient encore dans la rue.

De toute évidence, elle était en train de suivre quelqu’un.

David Beckett sortit du pub à son tour. Lorsqu’il eut repéré Katie, il se mit à la suivre.

On aurait dit qu’elle était en transe, comme hypnotisée, entièrement absorbée par ce qu’elle poursuivait.

— Katie ! appela David Beckett en s’élançant à sa poursuite.

Arrivé à sa hauteur, il la prit par les épaules et l’obligea à lui faire face.

Il ne la connaissait pas, ou très peu. Elle n’était encore qu’une gamine, à l’époque des faits.

Mais il avait bien connu son frère, Sean. Lui aussi avait quitté Key West après le meurtre.

Beckett la secoua doucement en prononçant son nom plusieurs fois, à la manière d’une litanie.

Il se passa alors une chose étonnante. Katie sembla reprendre ses esprits. Elle parut surprise de se trouver là, dans la rue, avec David Beckett. Il la tenait encore par les épaules. Les yeux de Katie rencontrèrent ceux de son compagnon. Son regard ne trahissait aucune hostilité, juste de la curiosité.

Elle secoua la tête, l’air encore hébété. L’inquiétude se lisait sur le visage de Beckett, mais Katie s’efforça de le rassurer, semblait-il. Que pouvait-elle bien lui dire ?

Il sentait bien que…

Qu’il se passait quelque chose entre ces deux-là.

Une lueur de tendresse brillait dans le regard de Beckett, et ce n’était certainement pas le genre de tendresse qu’un homme témoigne à la petite sœur d’un ami de longue date.

Et puis il y avait ses mains… la manière dont il l’étreignait…

Ils se tenaient l’un en face de l’autre. Pourquoi pas, après tout ? Katie était une jeune femme séduisante. Quant à Beckett… Ah, Beckett ! Il avait objectivement tout pour plaire. Le stéréotype du fils de bonne famille. Grand, beau, sportif, ancien soldat, photographe célèbre, brillant et cultivé…

Il sentit ses poings se serrer.

Oui, il y avait quelque chose à faire de côté-là.

C’était regrettable, en un sens. Katie était une fille sympa. Elle ne passait pas son temps à faire la fête dans tous les bars de la ville, elle ne collectionnait pas les aventures.

Ce serait elle, pourtant. Peut-être pas pour commencer… Ce serait trop rapide, trop suspect. Mais Katie aurait forcément le rôle principal.

 

***

 

Katie était sous le choc. Ce n’était pas tant ce qui s’était passé que le fait que David Beckett l’avait suivie, qu’il l’avait vue.

Comment aurait-elle pu expliquer son attitude ?

« J’ai enfin vu un fantôme qui pourrait bien être Tanya. En fait, je suis quasiment certaine que c’est elle. Elle était déjà au cimetière, tout à l’heure. Je crois qu’elle essaie d’entrer en contact avec moi. Quand je l’ai aperçue, un peu plus tôt, son visage m’a paru familier, et il se trouve que ce n’était pas qu’une impression. J’avais vu sa photo, il y a des années… »

— J’ai cru voir une amie d’enfance, mentit-elle. Je veux dire, j’aurais juré que c’était elle, mais il faut croire que… je me suis trompée. J’aurais pourtant mis ma main à couper que c’était… Janis Seacloud, ajouta-t-elle en cherchant rapidement le nom d’une ancienne camarade de classe, qui avait quitté Key West des années plus tôt sans jamais y remettre les pieds.

Bien sûr, David Beckett ne connaissait aucune de ses amies, mais mieux valait qu’un mensonge se rapproche le plus possible de la vérité.

Bartholomé se trouvait également à côté d’elle.

— Seigneur Jésus, jeune fille ! commença-t-il d’un ton réprobateur. Peut-on savoir quelle mouche t’a piquée ? J’ai cru un instant que tu avais perdu la tête. Quand je pense que tu me reproches sans cesse de te faire passer pour folle ! Tu n’as pas besoin de moi, crois-moi.

— Stop ! lâcha-t-elle dans un souffle.

— Pardon ? dit David en fronçant les sourcils.

Ses mains étaient encore sur ses épaules. Elle aimait les sentir là.

Mais ils se tenaient toujours dans la rue, et Katie sentait monter en elle un trouble grandissant.

— Zut, je suis partie au beau milieu d’un morceau ! s’écria-t-elle en tournant les talons, échappant ainsi à son étreinte.

Elle se dirigea vers le pub d’un pas pressé. Devant la porte, elle s’immobilisa et se tourna vers David, qui l’avait suivie sans mot dire.

— Euh… merci. Je suis vraiment désolée, je ne voulais pas vous inquiéter. Je suis… Merci, en tout cas !

Sans attendre de réponse, elle regagna sa place au fond de la salle et appela sur scène le groupe de filles qu’elle avait aidées à sélectionner un morceau, un peu plus tôt dans la soirée. C’était une vieille chanson de Madonna, et les amies s’amusèrent comme des folles en l’interprétant. En proie à un curieux sentiment de malaise, Katie espéra que la musique et l’animation qui régnait dans le pub l’aideraient à recouvrer rapidement son calme.

Pour l’amour de Dieu, elle voyait des fantômes depuis qu’elle était enfant ! Ils l’abordaient parfois, mais restaient en retrait la plupart du temps. Bartholomé était le seul à avoir éprouvé le besoin de se lier d’amitié avec un vivant.

— Du calme, petite, du calme, murmura ce dernier à son intention.

— Tu l’as vue ?

— Oui.

— Qui est-ce ?

— Je n’en sais rien.

— Tu es un fantôme, oui ou non ?

— Connais-tu tous les touristes qui arpentent les rues de cette ville ? Ils sont pourtant aussi vivants que toi, non ? Et ce n’est pas pour ça que tu connais tout le monde, n’est-ce pas ? Je t’en prie, Katie O’Hara, ressaisis-toi et ne te mêle surtout pas de cette affaire. Je sais parfaitement ce que tu penses : que c’était Tanya. C’était peut-être elle… ou non. Ça n’a pas d’importance. Tout ce qui compte, c’est que tu restes en dehors de tout ça et que tu gardes tes distances avec David.

Katie feignit d’ignorer ses conseils. Elle avait besoin de temps pour réfléchir tranquillement.

— Katie ? insista-t-il.

— Bartholomé, il faut que tu choisisses ton camp. Tu dis que tu apprécies David, mais en même temps, tu n’arrêtes pas d’insinuer qu’il pourrait être l’auteur du meurtre.

— Je l’apprécie beaucoup, c’est vrai.

— Et ?

— Et malgré ça, je n’exclus pas qu’il ait pu tuer Tanya.

Avec un petit grognement, elle reporta son attention sur l’ordinateur.

 

***

 

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Liam dès que David regagna sa place à table.

— Je ne sais pas… C’est la première fois que je vois quelqu’un dans cet état. Elle m’a dit qu’elle avait cru voir une de ses amies d’enfance.

— C’est quand même très étonnant. Je crois que je vais rester là, et que je la raccompagnerai chez elle, à la fermeture. Katie ne se comporte pas aussi bizarrement, d’habitude. Elle n’arrête pas de parler toute seule, on dirait.

Ayant entendu Liam, Clarinda s’approcha d’eux.

— Désirez-vous autre chose, messieurs ? Au fait, si ça peut vous rassurer, Katie ne parle pas toute seule, c’est juste qu’elle aime chantonner les morceaux qui passent.

— Je vois, dit Liam.

— Jusqu’à quelle heure anime-t-elle le karaoké ? demanda David.

— Jusqu’à 3 heures, le samedi soir. Pour Jamie O’Hara, c’est juste la bonne heure : les clients sont dans l’ambiance, ils resteront jusqu’à la fermeture. Quant aux adeptes de karaoké, ils peuvent toujours aller se défouler chez Rick. On est du genre partageur, comme il dit souvent.

Elle sourit, arqua un sourcil et, vu qu’ils ne désiraient rien d’autre pour le moment, se fraya un chemin vers les autres tables.

— Ne te sens pas obligé de rester, dit David à son cousin. Je m’en occupe.

— Non. Ça fait un bail que je connais Katie et… disons qu’ils ont l’air assez chauds, ce soir.

— Liam, je ne travaille pas dans quelques heures. Toi, si.

— Bon, d’accord. Tu as gagné. Promets-moi juste de la raccompagner jusqu’à sa porte.

— C’est promis.

Peu de temps après le départ de Liam, Sam s’approcha de la table.

— Comment ça va ?

— Doucement.

Sam hocha la tête et leva son verre de bière en direction de Danny Zigler, qui était occupé à débarrasser une table pas très loin d’eux.

— Voici un bon suspect pour toi, déclara-t-il.

— Danny ?

— Le genre de gringalet sans ambition qui vivote entre deux petits boulots…

— C’est ça. La question qu’on se pose alors, c’est : ce genre de gringalet sans ambition serait-il capable de commettre un tel meurtre ?

— Personnellement, je n’exclurais pas cette éventualité, fit remarquer Sam d’un ton neutre.

Katie annonça la dernière chanson de la soirée, et Marty monta sur la scène pour interpréter une chanson de Jimmy Buffet. Lorsqu’il eut terminé, Katie entreprit de ranger son matériel. Avant d’éteindre le micro, elle invita tous ceux qui souhaitaient continuer à chanter à se rendre chez Rick, un peu plus bas dans la rue.

Un peu plus tard, Katie vint se joindre à eux. Elle semblait heureuse de voir Sam.

— Tu étais là l’autre soir, n’est-ce pas ? lui demanda-t-elle d’un ton enjoué. Mais tu as rasé ta barbe, depuis.

— Tu es très observatrice ! répondit Sam.

— Il faut dire que c’était une sacrée barbe !

Manifestement, Sam appréciait Katie, qui se sentait également à l’aise en sa compagnie. Elle parlait d’une voix douce, ses yeux noisette brillaient comme de l’ambre et son parfum était tout à fait enivrant. Katie O’Hara était devenue une très jolie femme.

Juste un peu bizarre… On aurait vraiment dit qu’elle était en transe, quand elle avait quitté le pub si soudainement.

Sourcils froncés, Katie tendit l’oreille et se tourna vers la porte. Au même instant, David entendit des éclats de voix dans la rue.

Sans mot dire, il se leva en gratifiant Katie d’un regard rassurant. Puis il se dirigea vers la sortie. Une bagarre avait éclaté sur le trottoir. Pete Dryer était là. De taille et de carrure imposantes, il avait réussi à séparer les deux ivrognes qui avaient envie d’en découdre. Lorsqu’il vit David, il s’écria :

— Essaie de rattraper le petit qui essaie de se carapater, David !

David s’élança aussitôt à la poursuite du fuyard. Il devait avoir vingt et un, vingt-deux ans, et il n’eut aucun problème à le neutraliser. Le jeune homme courba la tête et se recroquevilla sur lui-même en levant les mains en l’air.

— C’est bon, c’est bon, je me rends… Ne me faites pas mal !

— Ce n’est pas dans mes intentions. C’est juste que le flic, là-bas, aimerait te parler, dit David. Allez, demi-tour et en route !

Son interlocuteur s’exécuta sans protester. Il paraissait plus jeune que les autres, et semblait terrorisé.

Deux autres types plus âgés et plus costauds avaient été maîtrisés. Ils se tenaient de chaque côté de Pete.

— Maintenant, j’aimerais qu’on m’explique ce qui se passe ici ! lança ce dernier.

— Ce petit vaurien m’a piqué mon fric ! lança l’un des deux hommes.

— C’est mon petit frère, intervint l’autre. Il ne t’a rien volé.

Pete se tourna vers le plus jeune.

— Tu lui as volé de l’argent ?

— Pas du tout ! C’est cette strip-teaseuse… Elle est venue vers lui et s’est mise à le tripoter partout. Je ne lui ai rien pris, merde ! Vous n’avez qu’à vérifier mes poches !

Pete arqua un sourcil perplexe. Le jeune homme retourna ses poches. Il n’avait que son portefeuille, avec sa carte d’identité à l’intérieur. Il s’appelait Lewis Agaro, était âgé de vingt et un ans. Son portefeuille contenait également un billet de dix dollars et deux cartes bancaires à son nom.

— Qu’est-ce que vous faisiez ensemble, tous les trois ? demanda Pete.

— On n’est pas ensemble. Cette brute a commencé à s’en prendre à mon petit frère sans qu’on sache pourquoi ! s’écria l’autre homme.

— Désolé, mec, je ne pouvais pas savoir ! On n’a qu’à essayer de retrouver cette fille, maintenant !

— La strip-teaseuse, c’est ça ? demanda Pete.

— Oh, et puis c’est trop tard, maintenant, reprit la victime du vol. A l’heure qu’il est, elle est déjà loin, vous croyez pas ?

— Ecoutez, commença Pete, je vais prendre votre déposition au poste. Quant à vous deux, ajouta-t-il en se tournant vers les deux frères, je vous conseille vivement de rentrer vous reposer. Si je vous retrouve encore en train de semer la pagaille quelque part, je veillerai personnellement à ce que vous passiez le restant de vos vacances derrière les barreaux. Et croyez-moi, il n’y aura ni mojito, ni margarita, en garde à vue !

A la fin de sa tirade, Pete se tourna vers David.

— Merde, je ne suis même pas en service ! Je venais juste boire un coup avec vous. J’ai appelé une voiture de patrouille. Je crois savoir quelle adorable garce a fait le coup. Ce n’est pas son premier larcin. Je vais essayer de la retrouver.

David esquissa un sourire.

— A demain, Pete.

Il longea le trottoir en direction du pub O’Hara. Lorsqu’il franchit la porte du bar, Katie n’était plus là.

Il attrapa Clarinda par le bras, plus fermement qu’il ne l’aurait souhaité.

— Où est Katie ?

— Elle est partie. Rentrée chez elle.

Sans doute son expression trahit-elle l’inquiétude qui le submergea, car Clarinda ajouta d’un air réprobateur :

— Je lui répète tout le temps de ne pas rentrer seule à cette heure-ci !

— C’est bon, ne vous inquiétez pas. Par où passe-t-elle pour rentrer chez elle ?

— Par Simonton, répondit Clarinda. Demandez-lui de m’appeler quand elle sera rentrée !

David pivota sur ses talons et se mit à courir dès qu’il eut quitté le pub. Au coin de la rue, il tourna à gauche. Il aperçut Katie sur le trottoir, presque deux blocs de maisons devant lui.

Sam Barnard marchait à égale distance entre elle et lui. David sentit sa gorge se nouer.

Pourquoi Sam la suivait-il à cette heure-ci de la nuit ?

— Katie ! cria-t-il d’une voix forte.

Katie et Sam s’arrêtèrent en même temps puis se retournèrent, visiblement surpris de le voir.

— Sam, où vas-tu comme ça ? demanda David en arrivant à sa hauteur.

— Mon hôtel se trouve un peu plus bas, dans cette rue, répondit Sam.

Un flot de sang colora ses pommettes tandis qu’il ajoutait :

— Je suis descendu à l’Artist House. Nous n’avons plus de maison, sur l’île.

— C’est un petit hôtel plein de charme, d’après ce qu’on en dit, fit observer David, tandis qu’ils rejoignaient Katie, qui les attendait un peu plus loin.

— Alors, c’était une bagarre d’ivrognes ? demanda-t-elle lorsqu’ils furent près d’elle.

— Oui. Heureusement, Pete était déjà sur place.

Elle partit d’un rire amusé.

— Pete ne se mêle plus beaucoup de ces altercations alcoolisées ; il a d’autres chats à fouetter, maintenant. Mais j’imagine qu’il n’a pas pu résister à l’envie d’intervenir alors que la bagarre avait lieu sous ses yeux.

— C’est ça, approuva David.

— Un flic reste un flic, qu’est-ce que tu veux ? intervint Sam.

Il resta un moment silencieux, visiblement mal à l’aise.

— Bon, eh bien, bonne nuit. A bientôt… On se verra demain, je suppose. Hé, Katie, tu travailles aussi demain soir, non ?

— Demain dimanche, oui. Bonne nuit, Sam.

Sam s’éloigna. Les rues étaient calmes, à présent. Katie leva vers David un regard interrogateur.

— En fait, j’avais l’intention de vous raccompagner chez vous, dit-il enfin.

Elle sourit.

— C’est gentil.

— Alors, on y va ?

— On y va.

Ils marchèrent en silence. A peine trois minutes plus tard, ils arrivèrent devant chez elle et Katie ouvrit la porte. L’espace d’un instant, elle parut hésiter. Allait-elle lui demander d’entrer ?

David attendit.

— Merci, dit-elle simplement.

Il hocha la tête.

— Fermez bien votre porte à clé, d’accord ?

Le sourire de Katie s’élargit. Dans la pénombre, ses yeux avaient réellement l’éclat du cristal, et il eut le plus grand mal à détacher son regard, comme hypnotisé par sa beauté à la fois si pure et si naturelle. Avait-il oublié qu’elle était la petite sœur de Sean ?

Une petite sœur qui avait bien grandi…

— Eh bien… bonne nuit, alors.

— Bonne nuit.

Elle ferma la porte et il entendit le bruit de la clé qu’elle tourna dans la serrure. Pivotant sur ses talons, il marcha à pas lents en direction de Beckett House, la maison familiale.

Parvenu à destination, il s’immobilisa sur le trottoir. Il aimait cette demeure, mais cette nuit-là, elle lui parut étrangement froide, vide et triste.

Au bout de la rue, il aperçut l’imposante silhouette du musée. David n’était pas précisément porté sur l’irrationnel, et pourtant, à cet instant précis, le musée lui sembla incroyablement vivant. Sa façade se dessinait dans l’obscurité, massive et écrasante… lugubre et menaçante.

Agacé par le tour que prenaient ses pensées, il pénétra dans la maison dont il était à présent propriétaire. Il alla se coucher directement, mais resta un long moment éveillé, les yeux fixés au plafond.

 

***

 

Katie se sentait épuisée, mais les événements de ces derniers jours défilaient en boucle dans son esprit. Sur les nerfs, elle sursautait au moindre petit bruit. Que lui arrivait-il, bon sang ? Elle n’était pourtant pas d’une nature craintive. Ce n’était pas comme si elle redoutait de voir surgir un fantôme de son armoire !

Parce qu’il y en avait peut-être un pour de bon, et le cas échéant, elle n’en avait pas peur. Les fantômes venaient à votre rencontre. Ils avaient besoin d’aide. En aucun cas ils n’apparaissaient sous forme de brume ou de nuage maléfique ; on ne pouvait les réduire à ce genre de manifestations aussi fantaisistes que grotesques. C’étaient au contraire des âmes égarées qui, la plupart du temps, souffraient beaucoup.

Les fantômes malfaisants existaient-ils seulement ? A sa connaissance, non. Les fantômes faisaient partie intégrante de sa vie, un peu comme les allergies pour certaines personnes. Ils la surprenaient parfois, l’agaçaient d’autres fois. Et puis certains, comme Bartholomé, s’attardaient auprès d’elle pour une durée indéterminée.

Katie avait beaucoup d’affection pour Bartholomé. Elle se sentait en sécurité en sa compagnie. A sa manière, il était devenu un très bon ami. Et elle savait qu’il l’appréciait aussi.

Elle pensa à David, à l’opinion tranchée qu’il devait avoir sur ce sujet. Nul doute que pour lui, tout ce qu’on ne pouvait voir n’existait pas. David ne croyait certainement pas aux fantômes…

Elle essaya de compter les moutons. Ridicule. Elle jeta un coup d’œil à son réveil. Il était 4 heures du matin. Il ne lui restait plus qu’à prier pour trouver le sommeil.

Elle finit par s’endormir et sombra bientôt dans un profond sommeil. Lorsqu’elle se réveilla, le léger bourdonnement de la climatisation ponctuait le silence, et elle apprécia la fraîcheur des draps sur son corps. Le soleil filtrait à travers les rideaux fermés. Il faisait jour, elle avait enfin pu se reposer. Et elle se sentait bien.

Elle s’étira et, s’accrochant à son oreiller, roula sur le côté, désireuse de se détendre encore un peu.

Elle se figea.

Et malgré elle, elle poussa un hurlement.

Elle n’était pas seule dans son lit. La femme qu’elle avait aperçue dans Duval Street était là aussi, allongée près d’elle, les yeux rivés aux siens.

Elle était morte.

Immenses, d’un bleu profond, ses yeux grands ouverts fixaient un point invisible.

C’était un fantôme, bien sûr…

Le fantôme de Tanya Barnard.

 

***

 

Dans ses voyages et ses pérégrinations professionnelles, David avait toujours privilégié les projets qu’il devait réaliser près de la mer.

Ce qui lui avait le plus manqué, en quittant Key West, c’était l’assurance de pouvoir se baigner et plonger dans des eaux limpides et chaudes. En plein hiver, bien sûr, l’Atlantique et le golfe du Mexique se rafraîchissaient considérablement. Mais sur une année complète, la température de l’eau était idéale neuf mois sur douze.

Ce jour-là particulièrement, l’appel de la mer se fit sentir. Il réfléchissait mieux quand il était dans l’eau. Evidemment, il n’avait plus d’amis suffisamment proches sur l’île pour leur demander de l’accompagner. Il aurait volontiers proposé une balade en mer à Katie O’Hara, mais cette dernière lui avait clairement fait comprendre qu’elle préférait garder ses distances. Et même s’il était conscient des risques qu’il prenait en partant plonger seul, il n’avait pas l’intention de renoncer à son projet. Plusieurs de ses amis, des plongeurs professionnels, avaient trouvé la mort en partant seuls, persuadés qu’à leur niveau, ils n’avaient plus besoin d’être accompagnés. Lui-même avait toujours encouragé les plongeurs, qu’ils soient amateurs ou professionnels, à sortir en groupe.

Mais ce jour-là, David avait décidé de vivre dangereusement. Il irait plonger en solo.

Le bateau de son grand-père, le Lucky Life, était toujours à quai et en excellent état. David savait que Liam le sortait régulièrement. Il se dirigea vers l’embarcation. Son cousin avait pris l’habitude de laisser son équipement de plongée dans l’un des coffres du bateau. Il louerait des bouteilles à la boutique, sur les quais, et il en profiterait pour acheter des sandwichs, de l’eau et de la bière.

Lainie Regent tenait encore le magasin de plongée. Après l’avoir salué chaleureusement, elle lui loua quatre bouteilles de trente minutes chacune. Cela lui suffirait largement, s’il contrôlait sa respiration et plongeait à vingt mètres maximum. Il lui assura qu’il ne s’aventurerait pas dans les vieilles épaves. Tout se passerait bien, elle ne devait surtout pas s’inquiéter.

— Bienvenue à la maison, David ! dit-elle encore en lui remettant l’équipement. Ce serait chouette que tu restes un peu dans le coin. J’ai vu quelques-unes de tes photos dans ce grand magazine spécialiste de la nature et de la vie sauvage. C’était tout simplement magnifique !

— Merci, Lainie.

Après avoir pris congé, David regagna le Lucky Life. Craig n’avait jamais été un grand pêcheur. Dans sa jeunesse, en revanche, il s’était adonné avec passion à la pratique de la plongée sous-marine. Son bateau avait été équipé en conséquence avec des emplacements pour huit bouteilles, un réservoir d’eau douce relié à un tuyau d’arrosage et une petite cabine avec un bureau minuscule. Depuis son départ, un sonar et un GPS avaient été installés.

Que demander de plus ?

Après avoir vérifié le niveau du réservoir, il entreprit de dénouer les cordes d’amarrage.

— David !

Il leva les yeux, surpris par la sensation de plaisir qui le submergea.

Une sensation accompagnée d’une douce chaleur.

Ou plutôt non… d’une chaleur torride.

Katie O’Hara avançait dans sa direction à grandes enjambées. Elle portait des sandales plates, un short en jean, une grande chemise blanche en coton ouverte sur un soutien-gorge de maillot de bain à fleurs, et un chapeau de paille à larges bords. Elle avait des jambes interminables, ses longs cheveux dansaient souplement sur ses épaules. David sentit son cœur s’emballer tandis qu’une vague de désir montait en lui. Au prix d’un effort, il resta de marbre tandis que le souvenir des femmes qui avaient traversé sa vie ces dernières années affluait à sa mémoire. Des jolies, des gentilles, des mignonnes, des très belles, des intellectuelles et d’autres encore qui ne possédaient pas toutes ces qualités. Toutes avaient été des amies. Un peu comme des navires croisant en haute mer, elles avaient essuyé des orages et des tempêtes, traversé des eaux calmes et des courants agités.

Aucune d’entre elles, en revanche, n’avait éveillé en lui des sensations aussi grisantes. Pour quelle raison produisait- elle cet effet-là sur lui ?

Il la connaissait à peine !

Sans compter qu’elle restait à ses yeux la petite sœur de Sean.

— Salut, Katie, lança-t-il en suspendant son geste.

Il fronça les sourcils.

— Comment avez-vous su où j’étais ?

Elle lui adressa un petit sourire d’excuse.

— J’ai appelé Liam pour lui demander votre numéro de portable. J’ai essayé de vous appeler, mais vous n’avez pas répondu.

— J’ai laissé mon téléphone avec mes affaires, dans la cabine du bateau.

Elle hocha la tête. Elle ressemblait exactement à l’image qu’il avait gardée d’elle avant de s’endormir.

— Pourquoi vouliez-vous me voir ? Il s’est passé quelque chose ?

— Non, non, il ne s’est rien passé et tout va bien, s’empressa- t-elle de répondre. En fait, je voulais vous parler. J’avais envie de discuter de certaines choses du passé avec vous. Mais maintenant que je suis là, je crois bien que vous avez besoin de quelqu’un pour vous accompagner. C’est dangereux de plonger seul, vous savez.

David ne put s’empêcher de sourire. Elle parlait du ton sérieux et professionnel des moniteurs qui leur avaient appris à plonger quand ils étaient gosses, eux-mêmes tout jeunes et fraîchement diplômés de l’école de plongée.

— Montez, dit-il simplement.

— Où comptez-vous aller ?

— A Sand Key. Dans un endroit peu profond. J’ai juste envie d’un coin tranquille et sûr… avec beaucoup de poissons et une eau cristalline.

— Ça me va ! Je dois louer d’autres bouteilles ?

— On aura de quoi faire deux plongées. Après ça, il sera temps pour vous d’aller travailler, je crois.

— Super. De quoi manger, alors ?

— J’ai ce qu’il faut. Montez !

Elle sauta sur le bateau, dénouant au passage le dernier cordage et l’enroulant soigneusement avec les autres.

Il sortit lentement du port, puis accéléra en direction du sud-ouest. Le bruit du moteur limita leurs échanges à quelques questions aussi brèves que pratiques. Katie sortit une bouteille d’eau de la glacière et ils burent à tour de rôle.

Le bateau ralentit enfin dans une zone où croisait un grand nombre d’embarcations touristiques. David sortit le fanion réservé aux plongeurs et alla chercher l’équipement.

Katie revêtit une combinaison en expliquant qu’elle redoutait toujours de tomber sur une méduse, puis ils s’aidèrent mutuellement à charger leurs bouteilles, rincèrent leurs masques, les enfilèrent et basculèrent dans l’eau. Plus par habitude que par réelle envie de prendre des photos, David avait emporté un petit appareil numérique étanche.

Il se réjouissait de partager ce moment avec Katie.

C’était bon d’être sous l’eau.

L’endroit le plus profond de ce spot de plongée atteignait vingt-trois mètres, mais on trouvait une belle barrière de corail et de magnifiques poissons presque à fleur d’eau, de sorte que les adeptes de la plongée avec masque et tuba trouvaient également leur bonheur.

Ils observèrent une distance d’environ un mètre cinquante, et cette promenade sous-marine fut tout ce dont il avait rêvé. Une eau limpide et une température idéale, ni trop chaude ni trop fraîche. Des poissons aux couleurs éclatantes jaillissaient des coraux, les anémones gonflaient leurs tentacules au rythme d’une musique silencieuse, et ils eurent même la chance d’apercevoir de gros poissons : un mérou énorme, un barracuda intrigué par leur présence qui veilla néanmoins à garder ses distances et, bien au-dessous d’eux, un escadron de jeunes requins.

Katie, moulée dans sa combinaison de plongée ultrafine, ses longs cheveux éparpillés autour de son visage et ses yeux encore plus grands, encore plus profonds derrière le masque, s’avéra un modèle idéal pour quelques photos prises sur le vif. Elle fronça les sourcils lorsqu’il sortit l’appareil, mais il haussa les épaules et il la vit sourire derrière le régulateur.

— C’est mon métier, lui rappela-t-il en silence.

Comment résister, face à une telle débauche de couleurs ? Et comme ils étaient restés à une distance raisonnable de la surface de l’eau, la lumière du soleil nimbait le paysage sous-marin d’une clarté opalescente presque irréelle. Son métier l’avait conduit aux quatre coins du monde, dans des endroits fascinants. Et pourtant, sa terre natale continuait à lui offrir les spectacles les plus enchanteurs qu’il ait jamais vus.

Son œil fut brusquement attiré par un petit mouvement à fleur de sable. Il descendit, balaya les grains de sable du plat de la main et découvrit une petite raie aplatie au sol. Avec précaution, il la prit dans sa main. Katie ne tarda pas à le rejoindre et le poisson gonfla ses nageoires, comme pour impressionner la nouvelle venue. Lorsqu’il la prit en photo, Katie fit glisser ses doigts le long de sa nageoire droite. Au même instant, son attention sembla attirée par autre chose.

Alors qu’ils étaient agenouillés dans le sable, à un mètre vingt de profondeur, le comportement de Katie changea du tout au tout, et ce revirement fut aussi brusque, aussi inquiétant que la veille au soir.

Elle était en train de caresser la jeune raie du bout des doigts lorsqu’elle se pétrifia.

Ses yeux écarquillés fixaient un point invisible.

Elle retint son souffle. Aucune bulle ne s’échappait plus de son régulateur.

David lâcha la raie et son appareil photo pour la prendre par les épaules. Il chercha son regard. Il n’aurait su dire ce qu’exprimaient ses grands yeux, encore plus immenses derrière le verre du masque de plongée.

Elle ne semblait pas avoir peur de lui.

En fait…

Elle ne semblait pas avoir peur du tout.

On aurait plutôt dit qu’elle était sur le point de fondre en larmes.

Il lui tapota doucement la poitrine. Elle prit une bouffée d’air et des bulles se formèrent de nouveau.

D’un geste de la main, il lui fit signe de remonter. Elle secoua la tête mais il se montra ferme. Baissant les yeux, elle finit par accepter.

David gravit l’échelle en premier ; il se débarrassa d’abord de ses palmes puis, une fois sur le pont, de sa bouteille. Katie retira à son tour ses palmes et les lança par-dessus bord. David lui tendit la main pour l’aider à remonter. Lorsqu’elle se fut débarrassée de sa combinaison, il lui tendit une bouteille d’eau fraîche et la dévisagea avec attention, attendant qu’elle prenne la parole.

Au lieu de quoi, elle prit place à la barre, s’assit sur la banquette de mousse et demeura silencieuse.

— Katie…

— Mmm… ?

Levant les yeux vers lui, elle esquissa un sourire.

— Bon sang, Katie, qu’est-ce qui ne va pas chez vous ?

Elle détourna son regard sur l’eau chatoyante. L’espace d’un instant, elle parut sur le point de parler, puis se ravisa. Finalement, elle chercha de nouveau son regard.

— Est-ce que… est-ce que vous croyez aux rêves prémonitoires ou aux intuitions ou… je ne sais pas, est-ce que vous croyez que notre esprit essaie parfois de nous souffler des choses que notre raison nous empêche de comprendre ?

Il secoua la tête.

— Katie, je… J’ai bien peur que non. Pas vraiment, en tout cas.

— Des scientifiques ont pourtant constaté que nos rêves sont souvent le reflet de nos vies, fit-elle observer, sur la défensive.

— Je ne vous suis plus, Katie. Qu’essayez-vous de me dire, au juste ?

Ebouriffés et trempés, ses cheveux formaient une auréole autour de son visage hâlé. Elle avait replié ses jambes sur la banquette et contemplait la surface de l’eau d’un air absent. Elle était belle, et il eut soudain très envie de la toucher, de lui dire que tout allait bien, que ça n’avait pas d’importance.

Elle avait des jambes très longues, fuselées et finement musclées. Ses seins emplissaient les deux triangles de son haut de Bikini. Elle avait un piercing au nombril, un petit dauphin d’argent qui dansait sur sa peau au gré de ses mouvements, rendant infiniment désirable son ventre plat et bronzé…

— C’est juste que… j’ai fait un rêve, cette nuit, déclara-t-elle finalement.

— Un rêve agréable ou un rêve qui ressemblait plutôt à un cauchemar ?

— Non, non, un rêve agréable.

— Vous ne voulez pas me le raconter ?

Ça n’expliquerait sans doute pas ce qui s’était passé dans l’eau, mais ce serait peut-être une piste.

— C’est-à-dire que je ne voudrais surtout pas que vous vous moquiez de moi, et encore moins que vous m’en vouliez, murmura-t-elle en relevant les yeux vers lui.

— Je ne me moquerai pas de vous, promis, assura-t-il, avant d’ajouter d’une voix étrangement enrouée : Et je ne vous en voudrai pas.

— J’ai rêvé de Tanya, débita-t-elle d’un trait.

En entendant ces mots, et malgré sa promesse, David eut soudain envie de se lever et de prendre ses distances.

— C’était un rêve positif, répéta Katie.

Elle posa la main sur son genou.

David prit alors conscience de son corps presque nu. Jamais il n’aurait imaginé qu’un genou puisse devenir une zone hautement érogène.

— Racontez-moi, dit-il d’une voix tendue.

— Dans mon rêve, elle ne connaissait pas l’identité de son assassin. Tout ce qu’elle savait avec certitude, c’est que vous ne l’aviez pas tuée.

— Super. Voilà une nouvelle qui ravirait les journalistes.

Elle rougit. S’ils ne s’étaient pas trouvés dans un bateau, sans doute aurait-elle tourné les talons.

— Ecoutez, Katie, je suis désolé, je ne crois pas vraiment à ce genre de trucs. Je veux dire… Je suis d’accord pour dire que les rêves sont souvent le reflet de ce que nous vivons dans notre quotidien. Vous ne croyez pas à ma culpabilité, et comme j’ai toujours clamé mon innocence, j’apprécie votre témoignage de confiance. Mais…

Il se pencha sur elle. Grave erreur. Sa peau exhalait encore les notes enivrantes de son eau de toilette, malgré son immersion dans l’eau salée. On aurait dit qu’une douce chaleur l’enveloppait, une onde bienfaisante qui l’attirait vers elle comme un aimant. Il brûlait d’envie de la toucher, de la caresser.

Au prix d’un effort considérable, il s’adossa à la banquette.

— Katie, vous m’avez vraiment fichu la trouille, hier soir. Et j’ai eu la même sensation de peur, tout à l’heure, quand vous vous êtes brusquement figée dans l’eau. Que s’est-il passé ?

De nouveau, elle détourna les yeux et se rongea l’ongle du pouce. Puis elle secoua la tête.

— Ça ne se reproduira plus, ne vous inquiétez pas.

— Katie…

— Désolée. Personnellement, je crois très fort que les rêves véhiculent des messages. Ça me fait du bien de penser ça. Tanya vous aimait, je l’ai senti dans mon rêve. Elle sait que vous êtes innocent, toujours dans mon rêve.

— Tanya est morte, lâcha David d’un ton abrupt.

— C’est exact. Il n’empêche que j’ai rêvé d’elle.

Elle marqua une pause, et prit une longue inspiration.

— Et puis elle m’est apparue dans l’eau, tout à l’heure. C’était une vision positive. Elle essaie de nous aider, David.

— Quoi ? Qu’est-ce que vous me racontez là ?

A quel petit jeu stupide était-elle en train de se livrer ? Désirait-elle le narguer ? Le mettre à l’épreuve en réveillant une blessure ancienne ? Dans ce cas, c’était peine perdue : son cœur s’était considérablement endurci au fil des dix années qui s’étaient écoulées depuis le drame.

Mais Katie n’avait pas du tout l’air de se moquer de lui. Et c’était peut-être pire… Elle était peut-être folle. Cette idée l’emplit d’effroi. Il ne voulait pas que Katie souffre de troubles psychologiques, car il éprouvait une réelle tendresse pour elle. Pourquoi ce flot de sensations intenses pour une femme qu’il connaissait à peine ? Il devait absolument garder la tête froide, analyser les choses avec calme et détachement.

— Si l’interprétation des rêves me laisse perplexe, Katie, je crois dur comme fer au pouvoir d’autosuggestion. Avec tout ce qui se passe en ce moment…

Il ne termina pas sa phrase, comme si la suite était d’une logique implacable.

— Oui, ça doit être ça, bien sûr, répondit-elle. Dans un sens, c’est plutôt rassurant que le pouvoir d’autosuggestion dont vous parlez propose des images positives à mon petit esprit tordu et terriblement influençable.

— Katie, je ne voulais pas vous vexer, vraiment.

Elle jeta un coup d’œil à sa montre.

— Zut, je suis désolée, il est déjà tard, il faut que nous rentrions. C’est bientôt l’heure pour moi d’aller travailler. Excusez-moi d’avoir gâché votre sortie, David, ajouta-t-elle d’un ton sincèrement contrit.

Elle ne semblait pas fâchée et il s’en réjouit.

— Ne vous excusez pas, Katie, c’était très bien, dit-il à mi-voix.

Cédant à l’envie qui le tenaillait, il tendit la main vers elle et effleura sa joue. Leurs regards se nouèrent. A cet instant précis, il comprit ce qu’était la fameuse alchimie qui opérait parfois entre deux êtres, sans qu’on sache pourquoi. Il était en train de le vivre avec Katie. Il ne s’agissait pas d’une simple attirance. C’était une sorte de fusion aussi spontanée qu’inexplicable.

Il se leva.

— Prenez les sandwichs, on mangera sur le chemin du retour.

Elle hocha la tête en silence. Pendant qu’elle sortait le pique-nique de la glacière, David rangea le fanion et remonta l’ancre. Puis il s’installa aux commandes et mangea le sandwich que lui tendit Katie. Elle resta debout près de lui pendant tout le trajet, cheveux au vent et visage offert aux embruns. David ralentit en approchant du port. Lorsqu’ils accostèrent, Katie sauta sur le quai et attacha prestement les cordes aux bittes d’amarrage.

— Je vais rincer l’équipement, déclara-t-elle en se redressant.

— Non, Katie, allez-y, je m’en occupe. Filez plutôt vous préparer.

Debout sur le quai, elle le dévisagea d’un air interrogateur. Elle était encore en maillot de bain. Ce n’était pas un maillot spécialement sexy ni exagérément échancré. Juste un soutien-gorge triangle et un shorty qui mettait en valeur son ventre plat et les rondeurs de ses hanches.

Elle possédait un corps magnifique. A la fois musclé et élancé, terriblement sensuel…

— C’est bon, Katie, je vous assure. Vous travaillez, pas moi. Allez-y vite.

Elle continua à le fixer.

— Je vous verrai au pub tout à l’heure, ajouta-t-il.

Elle sourit.

Une onde de chaleur embrasa sa poitrine. Ou son ventre, il n’aurait su dire vraiment. C’était une sensation diffuse, comme une brûlure curieusement agréable.

Il lui tendit ses affaires, la regarda enfiler son short et sa chemise trop grande pour elle. Une fois habillée, elle tourna les talons et s’éloigna.

David prit une bière fraîche dans la glacière. Assis sur le couvercle, il la suivit des yeux, un peu hébété.

C’était encore l’après-midi. Il faisait grand jour. Le soleil inondait l’île de sa lumière aveuglante.

Malgré tout, il était inquiet. Pour Katie.

Abandonnant le bateau et l’équipement de plongée — il reviendrait s’en occuper plus tard —, il enfila ses chaussures, sauta sur le quai et s’élança à sa poursuite.

Il y avait beaucoup de monde dans les rues, ce jour-là. C’était dimanche. On faisait les boutiques, on louait des équipements de plongée, on se préparait à sortir en mer, en bateau ou en jet ski. Les terrasses des cafés et des restaurants étaient bondées. Des scooters remontaient lentement les rues.

En quittant le quai, David s’engagea sur Front Street. Au loin, il vit Katie tourner devant le restaurant Two Friends. Il la suivit.

Il arriva juste à temps pour la voir entrer dans sa maison et refermer la porte derrière elle.

Il resta un moment sur le trottoir tandis que les propos de Katie lui revenaient à l’esprit. Qu’avait-elle voulu dire, au juste ?

Apparemment, personne ne prêtait attention à sa présence.

Il leva les yeux vers les fenêtres des demeures voisines, de vieilles maisons de style victorien et art déco. Il ne vit personne derrière les rideaux.

Il aurait pourtant juré que quelqu’un était en train de l’observer. Et si quelqu’un l’observait, cela signifiait forcément que Katie avait été suivie.

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