L'île du mystère
Chapitre 12
L’officier de police de garde ce soir-là s’occupa d’eux dès leur arrivée. Sur la route, David avait prévenu Liam, qui venait de quitter le poste, et ce dernier avait appelé Pete Dryer, rentré chez lui un peu plus tôt dans la soirée. Les deux hommes devaient les rejoindre.
Assise dans la salle d’attente à côté de Katie, Clarinda secoua la tête.
— On se croirait dans une série policière, tu ne trouves pas ? Regarde-moi ça…
Une faune étrange peuplait le poste de police, ce soir-là. Un ivrogne sanglotait dans les bras d’un homme qui semblait tout aussi ivre que lui.
Il y avait un junkie.
Un conducteur en état d’ébriété visiblement très mécontent d’avoir été arrêté.
Tout ce petit monde formait un tableau insolite, à la fois drôle et pathétique.
Pas de doute possible : c’était Fantasy Fest à Key West.
Liam Beckett arriva le premier. Un insigne de police ornait son polo blanc, qu’il portait avec un bermuda en toile kaki bien repassé. Ton neutre et visage impassible, il serra la main de Mike Sanderson et le remercia d’être venu se présenter spontanément. Pete fit son apparition une minute plus tard. Il semblait épuisé, ce qui n’était guère étonnant quand on savait que l’un des festivals les plus importants de l’île allait bientôt démarrer alors qu’un meurtrier se promenait dans la nature.
Pete salua David d’un petit signe de tête.
— Merci de l’avoir persuadé de venir jusqu’ici, David. On prend la relève, merci encore.
Pendant un court instant, David ne bougea pas, comme s’il était réticent à l’idée de partir. Il hocha finalement la tête.
— D’accord, bon courage.
Mais tandis qu’ils marchaient vers la sortie, il s’immobilisa soudain.
— Attendez-moi une seconde. J’aimerais dire deux mots à Liam.
Il tourna les talons avant que Katie ait le temps de le retenir.
— Oh, Seigneur… Tu crois vraiment qu’il va revenir ? demanda Clarinda.
— Je crois, oui.
— Mmm, personnellement, je n’en suis pas si sûr, fit remarquer Jonas au bout d’une minute.
Au moment où Katie commençait à douter elle aussi, David fit son apparition. Un sourire éclairait son visage. Il glissa un bras sur ses épaules et l’autre sur les épaules de Clarinda.
— Alors, où allons-nous dîner ?
— N’importe où fera l’affaire, répondit Jonas avec humour.
— Le problème, c’est que je ne suis pas sûre qu’on puisse trouver une table n’importe où, intervint Clarinda. Il y a un monde fou partout.
— On n’a qu’à aller chez O’Hara, suggéra Katie d’un ton espiègle. Il y aura toujours une table pour nous, là-bas.
Clarinda rit de bon cœur.
— Dire que c’est mon soir de congé ! Mais ça ne me dérange pas. Au moins, je sais qu’on mangera de bonnes choses !
— Et puis, on trouvera forcément une place pour se garer, là-bas. Je connais bien le propriétaire, renchérit Katie en riant à son tour.
Finalement, la soirée se termina sur une note agréable. Passionné de photo, Jonas écouta David parler des nombreux pays qu’il avait visités lors de ses reportages. A présent qu’il avait fait plusieurs fois le tour du monde, demanda Jonas, pourquoi ne revenait-il pas photographier et filmer son île natale, tellement riche en curiosités et merveilles de la nature ?
— Imagine tous ces oiseaux et ces poissons, toutes ces épaves de bateaux qui abritent une faune aquatique fascinante…
— C’est tout de même bizarre, quand on y pense, fit remarquer Clarinda en souriant : vous avez réussi à percer dans le même secteur, toi et Sean. Toi avec tes photos et lui avec ses documentaires filmés. Tu en tournes aussi de temps en temps, non ?
David acquiesça d’un signe de tête.
— J’aime les deux, en fait. La difficulté majeure, avec la photo, mais c’est ce qui la rend aussi passionnante, c’est de réussir à capturer l’instant unique où le sujet et la lumière seront en parfaite harmonie. Mais filmer me plaît bien aussi. C’est différent, c’est suivre la vie en mouvement. L’an dernier, j’ai tourné un documentaire en Australie sur une équipe d’océanographes qui explorait l’une des épaves les mieux conservées dans cette partie du monde.
— Vous avez déjà eu l’occasion de travailler ensemble, Sean et toi ? demanda Jonas.
David secoua la tête.
— Ça fait dix ans que je n’ai pas vu Sean. On s’envoie des e-mails de temps en temps, mais on n’a jamais travaillé sur le même projet.
Jon Merrillo, qui tenait le pub pendant l’absence de Jamie O’Hara, s’arrêta à leur table. Agé d’une quarantaine d’années, il n’était pas natif des Keys mais il était tombé amoureux de cette région qu’il connaissait à présent comme s’il y avait toujours vécu. A l’entendre, pour rien au monde il ne retournerait vivre dans le nord du pays.
— Je vais finir par croire que vous ne pouvez vraiment plus vous passer de cet endroit ! lança-t-il d’un ton amusé.
— Au moins, ce n’est pas moi que les ivrognes de service viennent enquiquiner, ce soir ! répliqua Clarinda. Et c’est bien appréciable.
— Ici, on ne laisse pas les ivrognes semer la panique, tu es bien placée pour le savoir, Clarinda.
— C’est vrai, Jon. Tu fais toujours le nécessaire avant que les choses dégénèrent.
Ce dernier hocha la tête d’un air approbateur.
— Au fait, Katie, tu as eu ton oncle Jamie au téléphone, récemment ?
Katie esquissa une grimace penaude.
— Non… mais j’ai parlé à Sean. En principe, il sera là demain.
— Ça fera du bien de le revoir. J’appellerai Jamie demain. Je suppose qu’il va vouloir rentrer avant la fin de la semaine. C’est déjà de la folie, ici.
Après son départ, Clarinda laissa échapper un long soupir.
— Dire que je me réjouissais de passer une bonne soirée face à la mer, avec au programme un magnifique coucher de soleil et un dîner raffiné !
— On n’a qu’à prévoir quelque chose cette semaine, suggéra Katie.
— Je suis de repos lundi prochain, c’est tout. C’est parti pour dix jours non-stop de fête et de folie !
— Remettons ça à lundi prochain, alors, déclara David.
Ils terminèrent leur café et le Key lime pie, la tourte au citron vert, grande spécialité pâtissière de Key West, que le cuisinier du pub confectionnait lui-même. Dans la voiture, Jonas demanda :
— Est-ce que je dépose Katie tout de suite et je te raccompagne chez toi ensuite, David ?
Clarinda lui donna une petite tape sur le bras.
— Ne sois pas bête, enfin. Va chez Katie. Dépose-les tous les deux chez Katie ; David passe la nuit là-bas. Ce n’est pas le moment de faire des manières : Katie ne doit pas rester seule, c’est tout.
— Ah…, dit Jonas en jetant un coup d’œil vers David qui hocha la tête.
Arrivés devant la maison, Katie et David sortirent de voiture et dirent au revoir à leurs amis d’un petit signe de la main. Des flots de musique en provenance de Duval Street leur parvenaient encore.
— C’est un peu comme Noël, tu ne trouves pas ? fit remarquer David d’un ton amusé. Les festivités commencent un peu plus tôt chaque année.
— C’est vrai. Mais ne nous plaignons pas ; après tout, c’est le tourisme qui nous fait vivre.
— C’est clair. J’ai l’impression d’être parti depuis une éternité.
Ils pénétrèrent dans la maison et Katie se dirigea aussitôt vers la cuisine.
— Tu sais, je trouve ça étonnant que Danny Zigler s’intéresse autant à l’histoire de l’île, reprit Katie. Je veux dire, il est d’ici, il connaît tous les grands événements qui ont marqué Key West…
— On les connaît, c’est vrai, mais peut-être pas dans les détails. Il avait sûrement une raison de vouloir en savoir plus.
C’était aussi l’avis de Bartholomé… et le sien.
Katie se promit d’étudier la question plus sérieusement le lendemain.
— Tu crois qu’un événement survenu il y a très longtemps pourrait avoir conditionné le meurtre de Tanya ? Ce qui expliquerait pourquoi on a retrouvé son corps dans le musée Beckett ?
— Je ne sais pas. Au fait, j’ai remis la carte de crédit à Liam et je lui ai dit qu’ils trouveraient sûrement des traces de glace dessus. Franchement, je ne comprends pas encore ce qui se passe, mais tu as raison : la clé du mystère se trouve peut-être dans le passé lointain de l’île. Tanya appartenait aussi à l’une des plus anciennes familles de Key West. Je ne sais pas… mais j’ai bien l’intention de trouver les réponses à nos questions. Je me plongerai dans les livres dès demain.
Katie attrapa la bouilloire.
— Tu veux une tisane ou autre chose ?
Il lui retira la bouilloire, la reposa sur le plan de travail et la prit dans ses bras.
— Oui… j’ai très envie de me perdre en toi, d’oublier le monde qui nous entoure pour une nuit, murmura-t-il. Enfin, si tu n’y vois pas d’inconvénient, bien sûr.
Un sourire aux lèvres, Katie rencontra son regard. Les intonations de sa voix suave et l’étreinte de ses bras puissants agissaient sur elle comme un puissant aphrodisiaque.
Elle enfouit ses doigts dans ses cheveux épais et soyeux.
— Tu es très bon, dis-moi.
— Mmm… ?
— Très éloquent.
— Tu veux dire que je manie bien les mots, c’est ça ?
— Oui…
— Tu trouves ? Et encore, tu n’as rien entendu. Je pourrais rendre l’âme en enfouissant mon visage dans la soie parfumée de tes cheveux, me noyer avec délectation dans l’océan de tes yeux.
— Mes yeux sont plutôt noisette… avec parfois quelques reflets verts.
— J’ai vu l’océan se parer de bleus et de verts et prendre même une teinte mordorée avant de virer au noir d’encre lorsque les éléments se déchaînent.
— Un vrai poète, dis-moi !
— Un poète musclé, qui plus est.
— Vraiment ?
Il la souleva dans ses bras d’un mouvement preste.
Un tourbillon d’émotions exquises submergea Katie. Aux yeux de certains, David passait encore pour un suspect potentiel dans une, voire deux affaires de meurtre. Et sa quête de la vérité tournait parfois à l’obsession.
Mais en cet instant précis, tout cela n’avait plus d’importance. La terre s’était arrêtée de tourner, le temps avait suspendu son vol. Ensemble, ils allaient goûter des moments intenses, torrides et sensuels… Une parenthèse simplement magique.
— Très musclé, en effet, concéda-t-elle d’une voix suave.
Ils se retrouvèrent au lit le plus naturellement du monde. A moitié dévêtus, ils s’embrassèrent et se caressèrent en continuant de se déshabiller. Katie était plus que jamais consciente de la présence de David ; elle vibrait au rythme de sa respiration saccadée, sentait chaque muscle de son corps se raidir ou se détendre, écoutait avec délectation les battements sourds de son cœur. David était un amant expérimenté, mais elle ne voulait pas penser à ce qu’il avait vécu avant elle ni à ses propres aventures. Elle avait juste envie d’éprouver des sensations à la fois douces, électriques, enivrantes. Et c’était si facile dans les bras de David… Il savait exactement où la caresser, où l’embrasser, où la titiller avec sa langue et ses dents. Ses baisers ardents et passionnés se muaient d’un instant à l’autre en un souffle exquis qui faisait frissonner chaque centimètre carré de sa peau, attisant encore le feu du désir qui coulait dans ses veines.
Il couvrit sa poitrine de baisers brûlants, embrassa son ventre, mordilla ses hanches avec gourmandise, traça du bout de la langue de minuscules cercles entre ses cuisses.
Ses caresses se précisèrent, de plus en plus ardentes, de plus en plus érotiques.
Et lorsque les premières vagues de l’extase s’apprêtèrent à déferler, lorsque les premiers frissons parcoururent son corps devenu électrique, il s’écarta légèrement puis revint vers elle jusqu’à ce que, éperdue de désir, elle s’accroche à ses épaules et l’entraîne à son tour vers les cimes du plaisir absolu.
Repus de volupté, ils restèrent un long moment immobiles et enlacés, à se caresser tendrement tandis que le souffle de la climatisation rafraîchissait leurs corps alanguis.
Katie se blottit encore plus contre David.
— Mmm… vous êtes l’éloquence incarnée, monsieur Beckett, susurra-t-elle contre ses lèvres.
— Il faut croire que j’ai trouvé ma muse, mademoiselle O’Hara…
Elle ne tarda pas à s’endormir, un sourire béat aux lèvres.
Une heure plus tard, elle ouvrit les yeux.
Une légère brise soufflait dans la pièce.
Pourtant, toutes les fenêtres étaient fermées…
Etrange.
Les rideaux se soulevaient vers l’intérieur, comme poussés par le vent.
Un éclair zébra le ciel.
L’espace d’un instant, elle eut l’impression que Danny Zigler se tenait là, debout devant sa fenêtre, ce qui était parfaitement impossible puisque la chambre était à l’étage et qu’il n’y avait pas de balcon. Juste le vide.
Elle retint son souffle, cligna des yeux.
Lorsqu’elle se redressa, David l’imita presque aussitôt.
— Que se passe-t-il ?
— La fenêtre ! murmura-t-elle.
D’un bond, il sauta du lit et se dirigea vers la fenêtre. Les rideaux étaient tirés et parfaitement immobiles. David les écarta.
La fenêtre était fermée, le loquet de sécurité abaissé.
Il se tourna vers elle dans la pénombre.
— Je… je suis désolée, David. J’ai dû faire un cauchemar. Je t’ai réveillé, excuse-moi.
— Ce n’est pas grave, pas grave du tout, assura-t-il en la rejoignant au lit et en la prenant dans ses bras. Je suis très certainement la cause de tes cauchemars, ajouta-t-il en caressant ses cheveux d’un geste apaisant.
Une espèce de froid intérieur l’avait envahie, mais les caresses de David la réchauffèrent rapidement.
Elle ne parla pas, se contenta de rester là, blottie contre lui.
Elle aurait pu protester, lui dire qu’il se trompait. En aucun cas il n’était la cause de ses cauchemars, bien au contraire. Il était plutôt une sorte de rêve merveilleux et vivant devenu réalité, pour son plus grand bonheur.
Mais ce qu’ils vivaient tous deux n’était rien d’autre qu’une parenthèse, si douce, si agréable fût-elle. Peut-être David poursuivrait-il sa route lorsqu’il aurait trouvé ce qu’il était venu chercher à Key West. Et son amour-propre lui soufflait de rester prudente. Elle n’avait aucune idée de ce que leur réservait l’avenir, et elle devait à tout prix se protéger si elle ne voulait pas souffrir.
Le silence s’étira dans la nuit.
Katie sombra de nouveau dans le sommeil. Lorsqu’elle se réveilla, il faisait jour et elle tenta d’analyser sereinement ce qui s’était passé quelques heures plus tôt. Elle songea à l’image qui s’était imposée à elle par le biais de ce don étrange qui ressemblait parfois davantage à une malédiction, et qui faisait partie intégrante de son être.
Un mélange d’effroi et de chagrin l’emplit soudain.
Danny Zigler n’était plus de ce monde.
***
A la surprise de David, le café était déjà passé lorsqu’il descendit dans la cuisine. Il n’avait pourtant pas vu Katie programmer la cafetière, la veille au soir.
Il se servit une tasse et prit une gorgée du breuvage brûlant. Quoi qu’il en soit, il était excellent. Il s’était préparé en silence pour éviter de réveiller Katie. Après avoir pris une douche dans la salle de bains de Sean, il avait simplement noué la serviette autour de sa taille et ramassé ses vêtements, car il avait besoin de son portable dans la poche de son jean.
Katie avait eu un sommeil agité. Mieux valait la laisser dormir tout son soûl. Il était impatient de rentrer chez lui pour se plonger dans la lecture des livres qu’elle lui avait rapportés de la bibliothèque, mais il ne partirait pas tant qu’elle dormirait.
Il en profiterait donc pour passer quelques coups de fil et commença par son cousin.
— Quoi de neuf ? demanda-t-il à Liam.
— Alors… l’interrogatoire de Mike Sanderson a duré près de deux heures. Une équipe d’informaticiens est en train de vérifier toutes les informations qu’il m’a livrées. Selon ses dires, il n’était plus à Key West quand Tanya a été assassinée, il était à Miami, et il doit rechercher la facturette de carte bancaire de l’hôtel où il était descendu à l’époque. S’il ne la retrouve pas, on s’adressera directement à son organisme de carte de crédit. On a retrouvé celle de St-Augustine, mais pas celle de Miami, et il prétend avoir eu pas mal de cartes bancaires quand il était étudiant.
— Quand bien même il se trouvait à Miami, il ne faut que trois heures, trois heures et demie pour s’y rendre. Il a très bien pu réserver une chambre là-bas et redescendre à Key West sur sa lancée.
— C’est possible, en effet. Mais sans être méchant, Mike Sanderson n’a rien d’une lumière. Je le vois mal programmer ce genre d’expédition méticuleuse : prendre une chambre d’hôtel à Miami, revenir ici, assassiner Tanya et transporter son cadavre dans le musée.
— Et Danny Zigler ? Tu le vois mieux dans la peau du meurtrier calculateur ?
— Je ne sais pas. On n’a toujours pas retrouvé sa trace. Il ne s’est pas présenté pour conduire la visite du Key West fantôme hier soir. On attend toujours le mandat de perquisition pour pouvoir inspecter son appartement.
— Et Lewis Agaro ? demanda David. Vous l’avez interrogé ?
— C’est fait, oui. J’ai envoyé la carte de crédit au labo pour faire analyser la substance collante qui recouvrait le plastique. On en saura peut-être plus sur les endroits que Stella a visités après avoir volé la carte. Tout en sachant que ces traces y étaient peut-être déjà quand elle l’a prise. Mais bon, on ne veut écarter aucune piste.
— C’était de la glace au chocolat, déclara David.
— Comment est-ce que tu le sais ?
— Je le sais, c’est tout. Stella et Danny Zigler semblaient très proches, ce qui, en soi, ne veut pas dire grand-chose, je le reconnais. On ne peut pas encore affirmer qu’elle ait vu Danny après avoir passé la nuit avec le jeune type. Mais je suis presque sûr qu’il sait quelque chose.
— Quel genre de chose ?
— Je suis entré dans son appartement, Liam. Il semblait s’intéresser de près à l’histoire de l’île, et j’ai trouvé plusieurs milliers de dollars dans un des livres qu’il consultait. Bien sûr, je te demanderai de ne rien dire, ni à tes collègues, ni aux journalistes.
A l’autre bout du fil, Liam partit d’un rire amusé.
— Est-ce que j’ai le choix ? Si je divulgue l’information, je t’envoie du même coup en prison pour effraction de domicile !
— Je n’ai pas forcé la serrure au sens propre du terme, si ça peut te rassurer.
— Pete a demandé un mandat de perquisition, et si Danny s’avère coupable de… quoi que ce soit, il veut être sûr d’avoir respecté les procédures à la lettre, fit observer Liam. Tu as fait bien attention de ne laisser d’empreintes nulle part, j’espère ?
— Ne t’inquiète pas, ils ne trouveront rien qui m’appartienne. Il m’arrive de regarder la télé, tu sais !
— Tant mieux.
— Comment s’est passé l’interrogatoire de l’étudiant ? Tu as réussi à lui tirer des informations intéressantes ?
— Non. Je ne le crois coupable de rien d’autre que de s’être laissé embobiner par une professionnelle du sexe plus expérimentée que lui dans tous les domaines, répondit Liam. Bon… maintenant que tu m’as tout dit au sujet de l’appartement de Danny Zigler et de son mystérieux butin, quelles conclusions en tires-tu ?
— Si tu veux mon avis, Danny Zigler est mort. Il détenait des informations importantes. Soit il faisait chanter quelqu’un, soit ce quelqu’un essayait d’acheter son silence.
— Dans ce cas, pourquoi l’aurait-on tué ?
— En fait, je pense qu’il soupçonnait quelque chose depuis un bout de temps, et puis, à force de recherches et de logique, il a réussi à assembler les pièces du puzzle : il savait qui était le meurtrier de Stella. Ecoute-moi, Liam, je suis conscient de te mettre dans une position délicate parce que tu es flic et que tu enquêtes sur ce crime, mais peux-tu me promettre de tenir ta langue tant que vous n’aurez pas reçu le mandat de perquisition ?
— En fait, tu me demandes de… Et puis merde ! lâcha Liam. Ecoute, je vais faire mon possible pour orienter mes recherches en fonction des informations que tu viens de me livrer sans rien dire à personne. Pour le moment, en tout cas.
— Merci, Liam. As-tu appris autre chose ? Que disent les expertises médico-légales ?
— Je ne t’apprendrai rien de plus, c’est sûr. Stella n’a subi aucune violence sexuelle. Elle a eu un certain nombre de rapports protégés librement consentis. Elle avait mangé des nuggets de poulet et des frites la veille au soir. Ah si, il y a bien quelque chose de nouveau. On savait jusqu’à présent que le tueur agressait ses victimes par-derrière et qu’il portait des gants. Le labo a trouvé des particules microscopiques d’amara…
— D’amara ? C’est un cuir synthétique qu’on utilise pour doubler les gants de plongée, fit observer David.
— Exactement. Notre tueur porte donc des gants de plongée.
— Mmm… La moitié des habitants de Key West possède ce genre d’équipement.
— C’est vrai, admit Liam en soupirant. Soyons positifs : cet indice élimine l’autre moitié de la population, c’est déjà ça. Oh, et l’extrémité des doigts serait enduite de silicone. Grâce à ce détail, il nous sera plus facile de retrouver la marque des gants. On essaie d’exploiter le moindre indice, tu sais, David.
— Il vous reste des témoins à interroger ?
— On a gardé Sanderson mais on le relâchera d’ici la fin de la journée. Il n’a pas appelé son avocat parce qu’on lui a promis de ne pas prévenir sa femme — à moins qu’on ne tombe sur des preuves accablantes contre lui, évidemment. J’ai laissé l’étudiant, Lewis Agaro, partir tout à l’heure. Je crois qu’il n’a plus vraiment envie de rester pour le Fantasy Fest. Il a tout juste vingt et un ans et il était venu célébrer dignement sa majorité… Il n’est pas prêt d’oublier son séjour à Key West, si tu veux mon avis !
— C’est clair ! Bon, tiens-moi au courant s’il y a du nouveau et j’en ferai autant de mon côté.
— Ça marche. Dis-moi, David, j’ai cru comprendre que vous étiez ensemble, Katie et toi ? ajouta Liam.
— C’est exact.
Un silence suivit sa réponse.
— Qu’est-ce qu’il y a, ça te pose un problème ? reprit David.
— Elle mérite mieux que ça, c’est tout.
— Merci, c’est sympa.
— Ce que je veux dire, c’est qu’elle mérite plus qu’un type qui se sert d’elle dans le seul but de chasser les vieux démons qui le hantent depuis dix ans. Je suis désolé, David, mais c’est mon sentiment et il fallait que ça sorte.
David hésita avant de demander :
— Est-ce que j’ai… perturbé tes plans concernant Katie ?
— Non, on est amis, tous les deux. De très bons amis, mais rien d’autre. De toute façon, elle mériterait aussi beaucoup mieux que moi. Je passe mon temps au boulot, je n’ai aucune vie sociale en dehors du bureau, depuis quelques mois. Mais toi, David, tu ne resteras pas ici et tu le sais. Alors sois franc avec elle, d’accord ?
— Je le suis, Liam, ne t’inquiète pas, affirma David avant de raccrocher, songeur.
Il était franc et honnête, non ? Il avait cette impression-là, en tout cas. Après la mort de Tanya, il avait éprouvé le besoin presque viscéral de fuir cet endroit qu’il aimait pourtant plus que tout au monde. Et maintenant ? Quels sentiments éprouvait-il pour l’île ? C’était difficile à dire. Il avait fait plusieurs fois le tour du monde, il avait foulé les cinq continents, sillonné tous les océans.
Et maintenant ?
Il se raidit en entendant du bruit à la porte. Resserrant la serviette autour de sa taille, il balaya instinctivement la pièce du regard, à la recherche d’une arme.
Au même instant, Katie fit irruption et dévala l’escalier pour se précipiter vers la porte d’entrée.
— Katie ! s’écria David dans l’espoir de la freiner dans son élan.
Sans succès. Il s’empara de la cafetière brûlante.
Elle ouvrit la porte à toute volée.
Sean O’Hara s’encadra dans l’embrasure de la porte.
En dix ans, Sean n’avait pas beaucoup changé. C’était un grand type roux, musclé et élancé. A l’époque, il faisait partie des meilleurs joueurs de l’équipe de football du lycée.
Il portait un sac dans son dos et deux autres gros sacs de voyage reposaient à ses pieds.
— Sean ! s’exclama Katie en se jetant dans les bras de son frère.
« Plutôt gênant, comme situation », songea David. Il n’avait pas eu l’intention de mentir, il n’avait pas non plus l’intention d’offenser qui que ce soit, mais il n’éprouvait pas le besoin de s’excuser. Katie et lui étaient des adultes responsables, ils avaient choisi d’être ensemble, ils n’avaient rien à cacher.
David n’avait simplement pas prévu de ne porter qu’une serviette de toilette autour de la taille, lorsqu’il reverrait Sean au bout de dix ans…
— Katie O’Hara ! claironna ce dernier en la soulevant dans ses bras pour la faire virevolter dans la pièce.
Il laissa échapper un grognement de douleur exagéré.
— Hou là, attends une petite minute… C’est que je ne suis plus tout jeune, et te porter toi en plus de mon sac à dos… Mon dos dit non, non, non !
— Je suis tellement contente de te voir, frérot ! s’exclama Katie lorsqu’il l’eut libérée. Mais tu aurais quand même pu me passer un petit coup de fil en arrivant en Floride. C’était ce qu’on s’était dit, non ?
— Tu as un portable, toi aussi, non ? répliqua Sean d’un ton amusé.
— Exact, sauf que je tombe toujours sur ta messagerie quand je t’appelle !
— D’accord, d’accord. L’essentiel, c’est que je sois là, non ? Et je…
Il s’interrompit en apercevant David. Au même instant, ce dernier s’avisa qu’il tenait toujours la cafetière, prêt à intervenir en cas de danger. Il la reposa et avança vers Sean, la main tendue.
— Sean… Ça fait plaisir de te voir.
Visiblement décontenancé, Sean lui serra la main. Puis il recula d’un pas et fixa tour à tour Katie puis David et encore Katie puis David.
— Nom de… Je peux savoir ce qui se passe, ici ?
Il marqua une pause, leva une main devant lui.
— Non, non, attendez un peu… Epargnez-moi les détails, O.K. ? Je ne suis pas complètement idiot, je vois très bien ce qui se passe. Simplement… Merde, qu’est-ce qui vous a pris, à tous les deux ? David, c’est ma petite sœur, au cas où tu l’aurais oublié ! Et toi, Katie… ce type a peut-être tué une femme… Désolé, David, je ne voudrais surtout pas t’offenser, mais statistiquement… Vous avez perdu la boule ou quoi, tous les deux ? conclut-il avec une pointe de résignation dans la voix.
— Sean, ta « petite sœur », comme tu dis, a bien grandi en dix ans. C’est désormais une adulte capable de mener sa vie comme bon lui semble, intervint David. En ce qui me concerne, tu peux me croire, je n’ai jamais tué personne de ma vie. Pour finir, il me semble que nos petits arrangements domestiques ne te concernent aucunement.
— C’est clair ! Je ne veux rien savoir là-dessus, vous m’entendez, rien ! s’exclama Sean en rendant un hommage inconscient au sang irlandais qui coulait dans ses veines. Katie est ma… sœur !
— Sean, je suis assez grande pour faire des choix toute seule, affirma Katie. Et puis si mes souvenirs sont bons, David faisait partie de tes amis — c’était même un bon ami à toi, avant que tu ne lui tournes le dos comme tous les autres imbéciles…
— Je te remercie, Katie, mais ne te sens surtout pas obligée de prendre ma défense, déclara David. Ecoute, Sean, il se trouve que j’aime beaucoup ta sœur, et je crois que c’est réciproque.
Ignorant son intervention, Sean se tourna vers sa sœur.
— Je n’ai jamais tourné le dos à David, contrairement à ce que tu prétends.
Il jeta un coup d’œil dans sa direction.
— On est restés en contact, toutes ces années. Plus ou moins régulièrement, mais on n’a jamais coupé le fil. Je ne suis pas du genre à laisser tomber un ami, Katie.
— Je sais, Sean, confirma David. Ecoute, tout à fait sincèrement, je ne voulais ni t’offenser ni te manquer de respect. Je tiens beaucoup à ta sœur. Vraiment.
— Et à l’heure où nous parlons, un meurtrier se promène en liberté dans les rues de la ville, renchérit Katie.
— C’est pour ça que tu couches avec lui ? Parce que tu te sens en sécurité auprès de lui ?
— Non ! protesta Katie d’un ton indigné. Pas du tout, enfin ! Seigneur, Sean, détends-toi un peu, je t’en prie. Rentre tes affaires. Bois une tasse de café, je ne sais pas… Donne-moi juste le temps de prendre une douche et m’habiller. Vous n’avez qu’à discuter un peu, tous les deux. Ça fait dix ans que vous ne vous êtes pas vus. Vous devez avoir plein de choses à vous raconter. Mais surtout, je vous en supplie, ne vous mettez pas en tête de défendre mon honneur, c’est compris ?
— Il est presque nu ! s’exclama Sean. Et puis, on n’est plus dans la cour du lycée, si ça peut te rassurer !
— J’ai quand même des vêtements, déclara David en ramassant son jean et sa chemise d’un geste digne.
Il se félicita intérieurement de les avoir descendus et se dirigea vers les toilettes du rez-de-chaussée. Lorsqu’il en émergea quelques minutes plus tard, les sacs de Sean étaient posés par terre dans l’entrée, et ce dernier, assis sur un tabouret de bar, tenait une tasse de café à la main.
Il gratifia David d’un regard noir.
— Bon… Il paraît qu’une prostituée a été retrouvée morte dans un musée et que la mise en scène rappelait étrangement le meurtre de Tanya. J’apprécierais beaucoup que tu me donnes de plus amples détails sur cette affaire.
David lui fit part du peu d’informations qu’il détenait. Il conclut en évoquant l’hypothétique implication de Danny Zigler.
— Danny Zigler ? répéta Sean en arquant un sourcil dubitatif. Il est un peu original, c’est vrai, mais c’est un avorton. Sans compter qu’il n’a pas inventé le fil à couper le beurre.
— Danny n’a pas tué cette fille, affirma David.
— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
— Je ne pense pas qu’il soit assez fort physiquement pour tuer quelqu’un à mains nues.
— Même s’il prend soin d’étouffer ses victimes au préalable ?
— On arrive à se débattre même quand on suffoque. A mon avis, le tueur est quelqu’un de grand et costaud.
— Quelqu’un de notre taille, souligna Sean.
— Oui. Exactement.
Sean secoua la tête.
— Et c’est Katie qui t’a conduit jusqu’à l’endroit où Stella a été tuée selon elle, c’est ça ?
— Oui.
— Elle n’a rien dit de… bizarre, elle n’a pas eu de comportement étrange ?
— Que veux-tu dire par là ? demanda David.
— Rien, rien.
Sean le fixa longuement, sourcils froncés.
— Ecoute, Sean, c’est la première fois que je ressens quelque chose d’aussi fort pour quelqu’un, déclara David.
— Reconnais tout de même que ç’a été plutôt rapide, répliqua Sean d’un ton dubitatif.
— Tu es son frère, c’est normal que tout ça te semble un peu précipité.
— Justement, n’oublie pas que je suis son frère.
— En tout cas, mes sentiments pour elle sont sincères.
— Donc, tu débarques ici, tu tombes instantanément amoureux de Katie et tu t’apprêtes à renoncer à la gloire et la fortune pour vivre tranquillement sur ton île et élever toute une ribambelle de petits Conques, c’est ça ? demanda Sean d’un ton railleur.
— Je ne sais pas de quoi demain sera fait, admit David. Ce que j’essaie de te dire, c’est que ta sœur compte énormément pour moi. Ce qu’on vit tous les deux est bien plus fort qu’une simple histoire d’amitié sensuelle.
Sean détourna les yeux en hochant la tête.
— Excuse-moi, mon vieux. Katie restera toujours ma petite sœur, tu comprends. Mets-toi un peu à ma place : j’arrive chez elle et je tombe sur un type qui fut autrefois un très bon ami à moi, qui a été soupçonné de meurtre il y a dix ans, et qui boit tranquillement son café avec une serviette autour de la taille.
— Je comprends ta réaction, Sean, et je suis désolé.
Katie les rejoignit enfin.
— Alors, Sean, ça y est ? Tu es au courant de tout ce qui s’est passé sur l’île depuis ton départ ?
Sean jeta un coup d’œil en direction de David.
— Je ne suis pas parti depuis dix ans, figure-toi. J’étais là à Noël.
— Je parlais de… de Stella Martin, répliqua Katie. Et de ce qui s’est passé il y a dix ans, admit-elle avec une petite moue penaude.
Sean laissa échapper un soupir irrité.
— Je croyais t’avoir dit de rester en dehors de tout ça, Katie.
— Je n’ai pas besoin de chaperon, Sean. D’ailleurs, Dieu merci, tu n’es jamais là… Alors cesse de jouer au grand frère protecteur, tu veux bien ?
— Pourquoi la laisses-tu courir de tels risques ? demanda Sean à David.
— Je veille sur elle, ne t’inquiète pas. J’essaie de passer le plus de temps possible en sa compagnie et j’évite de la laisser seule, si ça peut te rassurer.
— De toute manière, je suis là, maintenant, fit remarquer Sean.
— Hé ! Je me débrouillais très bien sans vous jusqu’à présent, alors arrêtez de jouer les machos autoritaires et protecteurs ! protesta Katie. Vous savez bien que je déteste ça !
Elle les foudroya du regard à tour de rôle.
Imperturbable, Sean se tourna vers David.
— Je ferai en sorte de rester avec elle quand tu auras des choses à faire, déclara-t-il.
— L’objectif, c’est d’éviter de la laisser seule. Je reconnais que je m’inquiète souvent pour elle, avoua David.
— Hé, vous parlez de moi comme si je n’étais pas là, tous les deux ! C’est assez insupportable…
Au même instant, le téléphone de David se mit à sonner, et il s’en empara.
— David à l’appareil.
Une voix douce et féminine, légèrement chevrotante, lui répondit.
— Tante Alice ! s’exclama-t-il, brusquement assailli par une énorme vague de culpabilité.
— Qu’est-ce que j’entends, David ? Tu es sur l’île et tu n’es même pas passé nous voir ?
Alice et Esther étaient en fait ses grands-tantes. Toutes deux étaient d’adorables vieilles dames, bienveillantes et attentionnées. Elles l’aimaient comme leur propre fils et David savait que son départ leur avait causé beaucoup de peine. Elles avaient plus de quatre-vingts ans, Esther approchait même des quatre-vingt-dix ans. Quel égoïste il faisait ! Il n’avait même pas pris le temps de leur rendre visite depuis qu’il était de retour…
Il les aimait pourtant profondément.
C’étaient des conteuses exceptionnelles, qui connaissaient l’île et son histoire cent fois mieux que tous les professeurs qu’il avait eus au lycée.
— David ? fit la petite voix de sa tante tandis que le silence s’étirait.
— Je sais, tante Alice, je sais… Excuse-moi.
— Nous sommes au courant de ce qui s’est passé… cette pauvre femme qu’on a retrouvée morte. Ton cousin Liam est débordé, bien sûr, mais c’est lui qui nous a dit que tu l’aidais à mener l’enquête. Cela dit, nous voulions t’inviter à déjeuner, ta tante Esther et moi. Crois-tu pouvoir te libérer, aujourd’hui ?
Katie et Sean l’observaient d’un air intrigué, et lorsqu’il leva les yeux vers eux, ils s’empressèrent de détourner le regard, gênés d’avoir prêté l’oreille à sa conversation.
— Est-ce que je peux venir avec deux très bons amis ? demanda-t-il.
— Bien sûr, David ! Ça fait si longtemps que nous n’avons pas eu le plaisir de recevoir tes amis ! s’écria Alice, enchantée.
***
Katie aurait mis sa main à couper que son frère refuserait l’invitation de David. Aussi tomba-t-elle des nues lorsqu’il accepta de les accompagner. Il avait l’air déterminé à rester auprès d’elle. Au fond, c’était plutôt agréable d’avoir un frère aimant et protecteur.
Même si cela s’avérait parfois légèrement exaspérant.
Il avait loué une décapotable deux places à Miami.
— Je n’avais pas prévu de me déplacer en groupe, plaisanta-t-il lorsqu’ils abordèrent la question du transport.
— Ma voiture est dans l’allée. Tu n’as qu’à bouger la tienne, dit Katie.
— On peut aussi y aller à pied, suggéra David.
— Elles habitent derrière le cimetière, à un peu plus d’un kilomètre d’ici. Prenons plutôt la voiture, dit Sean, visiblement fatigué par son voyage.
Katie s’installa au volant. Elle ne put s’empêcher de ralentir en longeant le cimetière, et jeta un coup d’œil aux allées baignées de soleil pour tenter d’apercevoir quelques esprits errants.
Comme d’habitude, la belle silhouette spectrale d’Elena avançait entre les tombes.
Elle ne vit personne d’autre.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda sèchement Sean.
— Je conduis, répliqua-t-elle.
Katie appuya sur la pédale d’accélérateur. Deux blocs après le cimetière, elle tourna sur la droite et se gara devant la magnifique demeure de style victorien où Alice et Esther Beckett, les deux sœurs célibataires de la famille, avaient passé presque toute leur vie. A peine furent-ils descendus de voiture que les vieilles dames sortirent de la maison pour les accueillir.
Katie les avait déjà vues. Elles étaient connues dans tout Key West et les îles alentour. Issues d’une famille fortunée, elles plaçaient leur argent dans des causes honorables et des associations caritatives. Plusieurs églises — Alice était convaincue que Dieu ne faisait aucune différence entre les cultes —, des associations destinées à protéger les espèces animales et une multitude de fondations pour la recherche médicale profitaient de leurs dons bienveillants. Pour leur générosité et bien d’autres qualités encore, les deux sœurs étaient très appréciées sur l’île.
Elles se précipitèrent sur David et le couvrirent de baisers en le serrant dans leurs bras frêles. Lorsqu’elles aperçurent Sean, qu’elles connaissaient bien, elles le taquinèrent sur la rareté de ses visites. Rougissant comme un enfant pris en faute, Sean expliqua qu’il venait rarement à Key West, à présent, ses obligations professionnelles l’appelant souvent à l’étranger, comme David, puisqu’ils faisaient à peu près le même métier.
Puis vint le tour de Katie, qui reçut les mêmes démonstrations d’affection de la part des deux sœurs, même si elle ne leur avait jamais rendu visite auparavant.
— Doux Jésus, la petite sœur de Sean ! Mon Dieu, la nièce de Jamie O’Hara, c’est bien ça ! Quelle beauté ! s’extasia Alice. Vous êtes encore plus jolie que votre mère… Et Dieu sait qu’elle était adorable et belle comme un cœur, n’est-ce pas, Esther ? J’ai appris que vos parents avaient quitté l’île, mais lorsqu’ils viendront vous rendre visite, dites-leur de passer à la maison, d’accord ? Nous serions tellement heureuses de les voir ! Nous sommes devenus de vrais ermites depuis quelque temps, c’est terrible !
— Alice a raison, renchérit Esther. C’est épouvantable. Oh, David, si tu savais à quel point ton grand-père nous manque ! Le monde est encore plus triste depuis le départ de Craig.
— C’était un homme formidable, c’est vrai, reconnut David.
— Bon, bon, nous n’allons tout de même pas rester dehors alors qu’un bon repas nous attend à l’intérieur ! fit remarquer Alice d’un ton faussement réprobateur.
— Venez, jeune fille, suivez-moi, ajouta Esther en prenant Katie par le bras.
Les deux sœurs leur présentèrent Betsy, une charmante jeune femme originaire des Bahamas qui s’occupait de la maison et préparait les repas. La table avait été dressée sous le « porche de printemps » ; Alice et Esther désignaient ainsi la terrasse abritée qui flanquait l’arrière de la maison. De grandes moustiquaires atténuaient la brise venue du large.
Le repas fut un véritable festin. Salade composée agrémentée de baies et de fruits secs, mérou grillé et tagliatelles aux légumes, le tout accompagné de délicieux petits pains encore chauds.
La conversation roula d’abord sur des sujets légers. David et Sean évoquèrent leurs expéditions et leurs succès respectifs dans le monde de la photo et du documentaire animalier. Puis Katie expliqua rapidement son parcours aux vieilles dames, qui l’écoutèrent avec attention. Une fois son diplôme universitaire en poche, elle s’était rendu compte qu’elle ne pourrait vivre loin de Key West. Elle était donc rentrée « au bercail » avec le projet de monter sa propre entreprise. Ainsi était né le fameux Katie-oké, et elle se réjouissait chaque jour d’avoir pris cette décision.
Son histoire enchanta les deux sœurs.
— J’avais une assez jolie voix, à l’époque, fit remarquer Alice.
— Vous avez déjà entendu une oie cacarder ? demanda Esther.
— Esther, ce n’est pas très gentil de ta part ! s’exclama sa sœur.
— Je plaisante, ma douce. En fait, je suis sûre que ma sœur ravirait tout le monde avec une belle chanson de marin.
— Il faudrait que je vous emmène au pub, un de ces jours, proposa Katie.
— Ce serait avec grand plaisir, ma chère, mais après le Fantasy Fest, alors, répondit Alice.
Lorsqu’ils eurent terminé le dessert, une savoureuse tourte aux noix de pécan, les deux sœurs les conduisirent dans le salon pour boire « une goutte de sherry », comme le proposa Alice.
— C’est excellent pour la santé, assura Esther.
— Qu’est-ce que c’est que ça, tante Alice ? demanda soudain David, en montrant du doigt un grand livre recouvert de cuir posé sur le manteau de la cheminée.
— Ça ? C’est l’histoire de notre famille, jeune homme, répondit la vieille dame. C’est drôle, il est là depuis toujours et c’est la première fois que tu me demandes ce que c’est.
— Est-ce que je peux y jeter un coup d’œil ?
— Bien sûr. Notre famille a toujours habité là, comme la vôtre, d’ailleurs, Katie et Sean.
David alla chercher le livre puis retourna s’asseoir sur le canapé.
— Quel âge a-t-il ? voulut-il savoir.
— Oh… On a commencé à l’écrire dans les années 1820, répondit tante Esther. Le premier à avoir pris la plume s’appelait Craig Beckett ; évidemment, c’était un ancêtre de ton grand-père, David.
— C’était un sacré personnage, d’après ce qu’on en sait, déclara Alice avec fierté.
— Craig Beckett ? répéta Katie, piquée dans sa curiosité.
Elle brûlait d’envie de feuilleter le fameux livre à son tour.
— C’était un capitaine de navire, n’est-ce pas ?
— Exactement, jeune fille. Il effectuait des expéditions au long cours pour le compte de Commodore Perry, puis David Porter. C’était d’ailleurs pour cette raison que ce prénom, David, est entré dans notre famille. Craig était un homme craint, respecté et apprécié à des centaines de kilomètres à la ronde. C’était un solide gaillard qui ne reculait devant rien, pas même devant les pirates qu’il pourchassait courageusement. Mais c’était aussi quelqu’un de juste, dénué de cruauté. Vous savez comme moi qu’un certain nombre de pirates furent pendus haut et court sur cette île, mais quand l’un d’eux parvenait à prouver son statut de corsaire, Craig Beckett faisait toujours preuve de clémence à son égard. C’était un homme honnête et droit.
David tournait les pages du vieux livre avec précaution. Il tenait entre ses mains un ouvrage de presque deux cents ans, un précieux élément du patrimoine familial. Les deux sœurs devaient l’avoir lu et relu d’innombrables fois, songea Katie.
— Ah, tiens, tu n’as qu’à lire ce qu’il raconte à un endroit… C’est lui qui a ordonné la pendaison d’un dénommé Smith. Ce dernier était apparemment une véritable ordure, passe-moi l’expression. Il avait attaqué et pillé un navire, puis tué tous les passagers à bord, avant de faire porter le chapeau à un pauvre innocent qui fut pendu à sa place.
David referma délicatement le grand livre, puis alla le reposer à sa place.
— Merci de votre accueil, mes chères tantes, nous avons passé un excellent moment en votre compagnie, déclara-t-il en gratifiant les vieilles dames d’un sourire affectueux. Je compte rester encore quelque temps à Key West. La prochaine fois, je vous inviterai au restaurant.
Sean se leva et Katie l’imita. Alice et Esther en firent autant pour les raccompagner à la porte.
— David, tu sais que tu es toujours le bienvenu à la maison, n’est-ce pas ? Ça nous a fait tellement plaisir de te revoir, mon grand ! Repasse quand tu voudras, d’accord ? dit Esther, le regard soudain brillant.
— C’est promis. Mais j’aimerais vraiment vous emmener quelque part, la prochaine fois, histoire de vous faire sortir un peu.
— Dans un endroit tranquille, alors. On en reparlera, d’accord ?
Toutes deux se hissèrent sur la pointe des pieds pour embrasser David puis Sean. Lorsqu’elles étreignirent tendrement Katie, cette dernière ne put s’empêcher de poser la question qui lui brûlait les lèvres :
— Alice, Esther, m’accorderiez-vous une immense faveur ? Accepteriez-vous de me prêter votre album de famille pendant quelques jours ? J’aimerais beaucoup le lire, et je vous promets d’en prendre soin, si vous êtes d’accord.
— Mais bien sûr, chérie ! répondit aussitôt Esther. Nous serions ravies de vous le prêter.
— Et nous vous faisons entièrement confiance, renchérit Alice. Emportez-le chez vous, nous savons que vous y ferez attention.
— Je veillerai dessus au péril de ma vie, vous pouvez compter sur moi, promit Katie avec solennité.
— Doux Jésus, n’en faites rien, mon petit ! se récria Alice en souriant. Votre vie a beaucoup plus de valeur que ces quelques feuilles de papier !
Quelques minutes plus tard, ils étaient tous les trois dans la voiture de Katie, sur le chemin du retour. Comme l’une des rues de leur itinéraire était en travaux, Katie fut obligée de bifurquer sur Duval Street, prise d’assaut par un flot ininterrompu de touristes.
— Seigneur, qu’est-ce que c’est que cette horreur ? demanda Sean, assis sur la banquette arrière.
— Quoi donc ?
Katie garda les yeux rivés sur la route. Pris dans l’ambiance, les touristes changeaient souvent de trottoir sans se soucier de la circulation.
Un feu rouge lui permit de repérer ce qui avait causé la surprise de son frère. L’une des boutiques avait installé sur le trottoir une réplique surdimensionnée de la célèbre poupée Robert, qui devait bien mesurer trois mètres de haut.
— Vous croyez que c’est un ballon de baudruche ? demanda Sean, intrigué.
David observait également la poupée par la vitre du passager.
— Non… J’ai plutôt l’impression que c’est de la toile enduite tendue sur une structure de bois ou de métal, je ne sais pas. C’est horrible, en tout cas.
Le feu passa au vert et Katie appuya sur l’accélérateur. Une longue file de visiteurs serpentait devant le musée où le cadavre de Stella Martin avait été retrouvé.
Stella était encore à la morgue, à l’heure qu’il était.
Et déjà, les curieux se pressaient pour voir l’endroit où le corps de la strip-teaseuse avait été déposé par son meurtrier.
— Le capitalisme à outrance, murmura Sean.
— L’île survit en grande partie grâce au tourisme, lui rappela Katie. Sean, tu veux que je laisse ma voiture sur le trottoir pour pouvoir récupérer la tienne ? enchaîna-t-elle alors qu’ils approchaient de la maison.
— Non. Je vais me coucher directement. Je crois bien que je pourrais dormir sept jours d’affilée ! J’espère déjà me sentir plus en forme demain, une fois que j’aurai récupéré un peu de sommeil.
Katie gara la voiture dans l’allée. Les portières claquèrent. Sean se dirigea vers la maison, mais au bout de quelques pas, il fit volte-face et marcha vers eux d’un air décidé.
— Ecoutez-moi bien, tous les deux : une femme a été tuée, Fantasy Fest démarre sur les chapeaux de roues et un fou se balade tranquillement dans les rues de la ville. Alors si vous ne comptez pas passer la nuit à la maison, ayez au moins la gentillesse de me prévenir, d’accord ? conclut-il en fixant David avec insistance.
— D’accord, Sean, ne t’en fais pas, répondit ce dernier.
— Bon… ça va peut-être vous sembler un peu étrange, mais je préférerais que vous passiez la nuit ici, tous les deux, confia Sean d’un ton moins assuré.
Comme aucun d’eux ne faisait mine de bouger, il esquissa un geste impuissant et s’éloigna en direction de la maison.
— Je vais faire un tour au poste de police, déclara David lorsqu’ils furent seuls. Tu veux bien me promettre de rester sagement chez toi en attendant ?
Elle souleva légèrement le grand livre de la famille Beckett.
— Promis. Mais n’oublie pas que je travaille demain soir.
— Hé, à ce rythme-là, je vais finir par adorer le karaoké, murmura David d’un ton taquin.
Elle l’embrassa sur la joue et se dirigea vers la maison.
— N’oublie pas de fermer la porte à clé ! cria-t-il avant de s’éloigner.
Une fois chez elle, Katie posa le précieux livre sur la table de la salle à manger. Elle regretta un instant de ne pas avoir sous la main les ouvrages qu’elle avait empruntés à la bibliothèque, mais ils étaient restés chez David.
Elle n’aurait pas pu les lire tous en même temps, de toute manière.
Il avait fait très chaud, ce jour-là, et elle se dépêcha d’aller prendre une douche fraîche, puis enfila une petite robe à bretelles en fine cotonnade. De retour dans la cuisine, elle brancha la bouilloire pour se préparer du thé.
Elle pivota sur ses talons et se figea.
Son cœur tressauta dans sa poitrine puis sembla s’arrêter.
Danny Zigler se tenait devant elle.
Un rapide coup d’œil en direction de la porte lui confirma qu’elle était bien fermée à clé.
Il lui était déjà apparu la nuit précédente, en rêve, peut-être, ou dans une espèce de songe éveillé. Toujours est-il qu’elle avait vu Danny, et qu’elle avait alors eu le pressentiment qu’il n’était plus en vie.
A présent, elle en avait la certitude.
Comment avait-elle pu croire un seul instant qu’il était encore vivant et qu’il s’était introduit chez elle par effraction ? C’était absurde…
Le spectre commença à s’effacer tandis qu’elle le regardait fixement. Il tenait entre ses mains sa vieille casquette de base-ball, et ses cheveux étaient en bataille. Ses vêtements paraissaient sales et chiffonnés.
— Danny…, murmura-t-elle.
Il disparut complètement.
Puis il se matérialisa de nouveau et désigna de l’index la table de la salle à manger.
Katie baissa les yeux, sourcils froncés.
Il lui montrait le grand journal de la famille Beckett.
— Qu’essaies-tu de me dire, Danny ? Que dois-je chercher là-dedans ?
Son image se brouilla. Son bras, sa main et finalement ses doigts disparurent en dernier.
Et Katie se retrouva seule dans la pièce.
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