L'île du mystère
Chapitre 9
On trouvait des strip-teaseuses de toutes les tailles, de toutes les corpulences et de tous les âges. Lorsqu’il étudiait la photo à l’université, David, avec un de ses amis, avait réalisé un reportage sur des strip-teaseuses basées dans le nord de la Floride. Raillés par leurs camarades, ils avaient toutefois obtenu les meilleures notes de leur classe de photojournalisme.
De nombreuses jeunes femmes séduisantes et sexy devenaient strip-teaseuses parce que c’était un moyen facile et rapide de gagner de l’argent. S’il ne fallait pas mélanger prostitution et strip-tease, cette dernière activité conduisait bien souvent à la première. L’une des filles qu’ils avaient interrogées pour le documentaire leur avait également confié que de nombreuses drogues circulaient dans ce milieu, et il était assez fréquent de voir les strip-teaseuses sombrer dans la dépendance à l’alcool et aux produits stupéfiants, quels qu’ils soient. C’était alors le cercle infernal : il fallait de l’argent pour nourrir ce genre d’addiction, les filles passaient alors de l’autre côté de la barrière en vendant leurs charmes aux clients du club qui semblaient disposés à les rémunérer généreusement.
Certaines d’entre elles, dépendantes ou non de la drogue, de l’alcool ou du sexe, aimaient réellement leur travail et le frisson d’excitation que leur procuraient leurs représentations sur scène. Elles avaient l’impression de dominer les hommes qui venaient les regarder danser, et cette sensation était à la fois gratifiante et réconfortante.
D’autres aimaient le sexe, tout simplement.
D’autres encore étaient uniquement attirées par l’argent.
Lorsque Morgana fit son entrée sur scène, David éprouva d’abord un élan de pitié pour cette femme dont la silhouette témoignait des altérations du temps qui passe.
Mais elle dansait bien — très bien, même. En la regardant évoluer avec souplesse et grâce, il en conclut qu’elle avait certainement été danseuse dans sa jeunesse. Une vraie danseuse, pas une strip-teaseuse. Il y avait quelque chose de léger et de sensuel dans chacun de ses mouvements, chacune de ses ondulations.
Certains clients du club parlaient entre eux sans même la remarquer, tandis que d’autres, visiblement plus réceptifs, sifflaient et poussaient des cris d’encouragement.
Morgana continuait à danser sans leur prêter la moindre attention.
A la fin du morceau, elle joua le jeu et, avec des gestes presque mécaniques, passa entre les clients d’une démarche chaloupée. Un sourire étirait ses lèvres écarlates, mais son regard refusait de s’éclairer. Elle semblait étrangement éteinte, même lorsqu’elle se penchait pour recueillir un billet entre ses seins ou virevoltait sensuellement pour accepter l’offrande qu’un client voulait glisser dans les ficelles de son string.
Lorsqu’elle déserta la scène, David s’approcha d’elle avec un billet de cent dollars. Elle leva les yeux vers lui et vit la peur assombrir son regard. De peur qu’elle ne lui rende son billet et ne prenne ses jambes à son cou, il s’empressa d’expliquer :
— Mon amie Katie m’a parlé de vous aujourd’hui. Je suis sincèrement désolé. J’aimerais vous parler un moment. En fait, j’aurais aimé vous poser quelques questions au sujet de Stella Martin.
Elle continua à le fixer quelques instants sans mot dire.
— Il y a un patio où on pourrait parler tranquillement au fond du bar, en bas, dit-elle enfin. Mais je vous préviens : le propriétaire est du genre costaud, et il se trouve que c’est un bon ami à moi.
David ne put s’empêcher de sourire.
— Je n’ai pas l’intention de vous faire de mal, ne vous inquiétez pas.
— Vous n’avez pas intérêt non plus à me mettre les flics sur le dos !
— Ce n’était pas non plus mon intention.
— Je vous rejoins dans cinq minutes.
Elle tourna les talons, et David fit volte-face juste à temps pour distinguer une silhouette qui disparaissait dans le fond de la salle.
Assis dans un renfoncement plongé dans la pénombre, l’homme frôlait à présent les murs pour se diriger vers la sortie.
Cet homme n’était autre que Danny Zigler.
***
La voilà qui sortait enfin de chez elle, Katie O’Hara. Comme elle l’avait fait des milliers de fois avant ce soir-là.
Katie O’Hara… Quel joli brin de femme ! Une gosse adorable. En même temps, elle n’était pas du genre à se laisser faire ; elle était capable de raisonner un ivrogne qui cherchait des ennuis, et parlait avec un mélange de fermeté et de douceur qui captait à tous les coups l’attention de son auditoire. Avec le temps, l’adolescente frêle et un peu gauche était devenue une femme très séduisante. Les intonations mélodieuses de sa voix avaient quelque chose de magique, et elle était très douée pour animer son entreprise de karaoké.
Katie O’Hara…
Elle était là, à quelques mètres à peine. Seule. Vulnérable.
Ce soir…
Ah, ce soir…
Non. C’était encore trop tôt.
Bien trop tôt. Il fallait que le meurtre de la strip-teaseuse soit encore mis en lumière et commenté, il fallait qu’il marque les esprits. On oubliait tellement vite ce genre de femme, la vie était ainsi faite… Mais Stella Martin, elle, travailleuse du sexe pathétiquement ordinaire, connaissait son heure de gloire, fût-ce à titre posthume. Elle marquerait l’histoire en entrant dans la légende de l’île.
Ce serait la même chose pour Katie, bien sûr.
L’espace d’un instant, il fronça les sourcils. Qu’est-ce qu’il lui avait pris de choisir une prostituée ? Stella ne méritait pas tant d’égards, vraiment.
Si l’on y réfléchissait bien, Tanya Barnard n’était pas non plus une oie blanche.
Quant à Katie… Katie était une fille bien, elle. Elle méritait le meilleur. Oui, Katie méritait vraiment d’entrer dans la légende.
Il devrait prévoir quelque chose de très spécial pour elle. Surtout, ne pas agir sur un coup de tête. Surtout pas de précipitation. Il planifierait tout dans les moindres détails, cette fois.
Et puis le Fantasy Fest approchait à grands pas.
Oui… c’était l’occasion idéale pour imaginer quelque chose de tout à fait grandiose.
***
Le lundi soir, les rues de la ville étaient relativement calmes.
Quelques badauds se promenaient sur les trottoirs. Les bars de Duval étaient ouverts ainsi que plusieurs établissements dans les quartiers voisins. Ce n’était pas un lundi tout à fait ordinaire : la ville commençait à s’animer, il y régnait une effervescence presque palpable. Nombreux étaient ceux qui prenaient des vacances au moment du Fantasy Fest et certains d’entre eux étaient déjà arrivés sur l’île. Le gros du flot débarquerait le vendredi soir, lorsque la ville donnerait officiellement le coup d’envoi de ce festival haut en couleur.
L’ambiance serait-elle plus tendue à cause du meurtre, cette année ? Katie en doutait. Les touristes venaient ici pour oublier les tracas, grands et petits, qui minaient leur quotidien tout au long de l’année. Ils feraient vite abstraction de ce fait divers, si tragique fût-il, qui ne les concernait pas directement.
Le fantôme marchait devant elle.
Elle croyait que le spectre de Stella Martin allait bifurquer avant Duval, mais il n’en fut rien. Elle s’arrêta un instant, comme si elle hésitait sur la direction à emprunter. Elle lança un regard à Katie, puis se remit à marcher vers Duval.
Katie lui emboîta le pas. Elle n’avait aucune raison d’avoir peur : elle connaissait cette rue comme sa poche.
Le pub Rick’s et le bar irlandais qui se trouvait juste en face étaient ouverts, et l’ambiance était apparemment animée. Un peu plus loin, d’autres établissements diffusaient de la musique qui s’échappait dans la rue, attirant les passants encore nombreux à cette heure-ci. Elles longèrent un bar plus petit, à la terrasse duquel se trouvaient quelques amis de Katie. Ils lui firent signe, et elle leur rendit leur salut en poursuivant son chemin.
Elles approchaient d’un motel qu’on remarquait à peine, tant il se fondait dans le décor. Idéalement situés au-dessus des magasins qui ourlaient la rue, ces petits hôtels proposaient des chambres et des studios meublés à des prix abordables. Son frère en avait loué un avec quelques amis, une année. « Tu imagines, Katie, il y a un lit classique, deux lits superposés et quand tu ouvres le placard, un matelas se déplie tout seul ! C’est génial ! Le problème, c’est qu’il n’y a qu’une seule salle de bains, mais c’est quand même la formule idéale pour les familles ! »
Le fantôme s’immobilisa. Elle regarda Katie et fronça les sourcils d’un air inquiet. Un soupir s’échappa de ses lèvres.
Puis elle se remit en chemin.
Après une brève hésitation, Katie décida de la suivre.
Une allée étroite conduisait à l’arrière du bâtiment où un escalier permettait aux clients de l’établissement de sortir directement. Un autre passage menait aux boutiques, bars, restaurants, motels et logements privés qui foisonnaient sur Duval Street.
Katie percevait tous les bruits de la rue. Les rires, la musique. Les voitures et les motos. Un klaxon retentit soudain, puis des rires éclatèrent encore.
Le fantôme promena alentour un regard angoissé, puis se mit à courir dans l’allée, jusqu’à une haie buissonnante qui s’étalait sous un immense flamboyant dont le feuillage formait comme une cabane végétale.
Katie la rejoignit. Stella Martin paraissait très apeurée et ne cessait de jeter des regards anxieux autour d’elle.
Elle ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Elle n’était pas encore aussi à l’aise que Bartholomé. Au prix d’efforts visibles, elle parvint néanmoins à articuler quelques mots.
— Ça s’est passé ici, c’est tout ce dont je me souviens. J’ai senti du plastique sur mon visage, tout est devenu noir, et je n’arrivais plus à respirer… Ensuite, des mains se sont refermées autour de mon cou. Je n’oublierai jamais ces mains qui serraient très fort.
Une voiture pétarada dans la rue et le fantôme de Stella Martin sursauta violemment.
— Retournez dans la lumière, là où il y a du monde. La nuit tombe… Il connaît bien le quartier. Il me suivait… Je ne m’en suis pas rendu compte…
— Stella, dit Katie à voix haute, est-ce que c’était Danny ? Danny Zigler ?
Stella fronça les sourcils.
— Je… Non. Je ne sais pas. Je ne sais pas ! Mais ne restez pas là. S’il vous plaît. Il fait presque nuit. Partez vite et aidez-moi, je vous en prie, aidez-moi… Partez et faites bien attention à vous. Qui d’autre pourra m’aider, s’il vous tombe dessus ?
Le fantôme était en train de trouver sa personnalité. De son vivant, Stella Martin avait été une femme de caractère, franche et directe. Il n’y avait pas de raison que son fantôme ne soit pas semblable.
Katie se retourna.
Elle connaissait cette ville par cœur. Les rues, les culs-de-sac, les moindres bosquets de végétation, les lieux fréquentés par les habitants et ceux qu’ils délaissaient.
C’était son territoire, ici, l’endroit où elle avait grandi.
A cet instant précis, pourtant, elle eut la désagréable impression d’être observée.
Comme si quelqu’un l’avait suivie.
Et tandis qu’à quelques mètres à peine, il régnait une ambiance festive dans les rues pleines de musique et de gens venus s’amuser, elle se sentit soudain très seule.
Quelqu’un l’avait espionnée, elle en était persuadée.
Quelqu’un l’avait vue parler toute seule, pile à l’endroit où Stella Martin avait été tuée.
Une horrible sensation remonta soudain le long de sa nuque. Jamais encore elle n’avait éprouvé quelque chose d’aussi terrifiant. Il ne s’agissait pas de l’au-delà, mais bien du monde réel, celui des vivants.
Elle sentait la présence du mal, tout près d’elle.
Tapi quelque part, il l’épiait. Ses cinq sens en alerte, elle l’entendit presque respirer, parfaitement immobile. Les yeux fixés sur elle. Prêt à bondir. Elle devinait sa respiration qui s’accélérait, ses poings fermés le long de son corps. Ses mains nerveuses et puissantes, le genre de mains qui pouvaient se refermer autour d’un cou de femme et puis serrer, serrer jusqu’à la mort.
Le fantôme semblait de plus en plus agité, lui aussi.
Il commença à disparaître.
— Courez ! cria le spectre de Stella Martin avant de s’effacer complètement.
Katie prit ses jambes à son cou.
***
Démaquillée, vêtue d’un jean et d’un T-shirt, les cheveux noués en queue-de-cheval, Morgana Williams, l’amie de Stella, ressemblait à présent à une femme d’une bonne trentaine d’années, tout à fait ordinaire.
— Je sais qui vous êtes, dit-elle à David avec une pointe de lassitude dans la voix.
Il lui avait proposé de boire un verre, mais elle avait commandé un café. Ils étaient assis dans le patio du bar, là où les clients venaient prendre l’air et boire tranquillement un verre, échappant provisoirement aux décibels. Certains d’entre eux se préparaient déjà à de mémorables gueules de bois. D’autres, plus modérés dans leur consommation d’alcool, venaient simplement rejoindre leurs amis au calme.
— Je n’ai pas tué votre amie, déclara David.
Elle esquissa un sourire. Ses yeux se mirent à briller dans la pénombre.
— Je vous crois. Je n’habitais pas encore à Key West, il y a dix ans. Je suis issue d’une famille de fermiers, originaire de l’Indiana. J’avais peur de m’ennuyer à mourir, là-bas. Pour être franche, je n’avais pas dans l’idée de mener la vie que je mène aujourd’hui, mais bon… Je ne désespère pas de croiser le prince charmant, un de ces quatre.
— La vie est pleine de surprises, en effet.
— La police m’a déjà interrogée au sujet du meurtre de Stella.
— C’est plutôt normal, fit remarquer David.
— En fait, ils ont interrogé tous les employés du club. Un des flics fait partie de votre famille, non ? Un certain Liam Beckett, je crois.
— C’est mon cousin.
— Pas étonnant. Vous vous ressemblez drôlement.
— C’est un type bien.
Elle approuva d’un signe de tête.
— Il s’est montré très respectueux, en tout cas. Il ne nous a pas traitées comme des putes… ni comme la fange de la société.
David ne put s’empêcher de sourire.
— Vous exercez un métier, après tout. A propos, en vous voyant sur scène, tout à l’heure, je me suis fait la réflexion que vous aviez dû être danseuse professionnelle, à une époque de votre vie. Je me trompe ?
Le visage de Morgana s’éclaira. Elle était presque jolie quand elle souriait.
— Vous avez remarqué, c’est vrai ?
David hocha la tête.
— En fait, j’ai commencé une carrière de danseuse à New York, expliqua-t-elle fièrement. J’ai même travaillé dans des comédies musicales, Off-Broadway. Et puis j’ai fait la connaissance de Joe, qui m’a présentée à des amis à lui… des amis pas très fréquentables. Ils s’appelaient cocaïne et héroïne, si vous voyez ce que je veux dire. A partir de là, tout est parti en vrille… Enfin, c’est du passé, n’en parlons plus. Vous n’êtes pas là pour écouter l’histoire de ma vie, hein ?
— Tout ce que je sais, c’est que vous dansez bien, dit simplement David.
Elle but une gorgée de café.
— Je ne peux que vous répéter ce que j’ai déjà dit aux flics, reprit-elle. Stella entretenait une relation plutôt suivie avec Danny Zigler. Oh, ils rompaient régulièrement, et puis ils se réconciliaient. Elle avait aussi des clients fidèles, mais elle ne me parlait jamais d’eux. Elle disait qu’elle leur avait promis de tenir sa langue, parce que les grosses huiles dans leur genre n’aiment pas être surprises en train de fricoter avec des filles comme nous. Ça me faisait bien rire. Je lui disais qu’ils avaient plutôt honte d’avouer qu’ils avaient besoin d’aide pour redresser le mât du navire, si vous voyez ce que je veux dire. Bref… vous croyez vraiment que Danny aurait pu la tuer ? Personnellement, je le sens plutôt comme un type gentil. D’accord, il manque peut-être d’ambition, mais… il y en a un paquet, de types comme lui, dans les parages.
— Vous ne connaissez donc aucun des hommes qu’elle voyait régulièrement ?
Morgana renifla.
— Vous auriez une cigarette ?
David secoua la tête.
— Non mais je vais vous trouver ça.
Le bar du patio était encore ouvert, et David alla acheter un paquet de cigarettes. L’homme qui se tenait derrière le comptoir ne le connaissait pas, et il le servit sans faire de commentaires sur son passé ou sur les événements du jour.
David regagna la table et tendit le paquet à Morgana. Elle alluma une cigarette et aspira une longue bouffée.
— Ouais, ouais, je sais, dit-elle en le regardant à travers l’écran de fumée, ces saloperies finiront bien par avoir ma peau. Mais en attendant, elles m’empêchent de prendre des choses nettement plus destructrices, si vous voyez ce que je veux dire.
— Je ne vous juge pas, vous savez.
Elle partit d’un rire rauque.
— C’est sympa de votre part ! Bon, revenons à nos moutons. Qu’est-ce que je pourrais bien vous dire d’autre ? Si elle voyait réellement quelqu’un dont elle refusait de parler, c’est qu’il devait faire partie du gratin de l’île, quelque chose dans ce goût-là. Tout ce que je sais, c’est qu’elle aimait bien Danny et qu’ils se voyaient régulièrement.
— Merci d’avoir accepté de m’aider, Morgana, merci de me raconter tout ça. Ce que j’aimerais savoir, c’est ce qui s’est passé la nuit précédant le meurtre de Stella. Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
Morgana tira une autre bouffée sur sa cigarette. Elle resta silencieuse pendant quelques instants, visiblement plongée dans ses souvenirs.
— On a travaillé ensemble, ce soir-là, mais elle est partie plus tôt que d’habitude. Non… non, ce n’est pas tout à fait ça. En fait, elle a dit au patron qu’elle prenait une pause et elle est sortie dans la rue. Elle s’est précipitée à l’intérieur quelques minutes plus tard, tout essoufflée. Je lui ai demandé ce qui s’était passé, bien sûr, mais elle n’a pas voulu me répondre.
Morgana hésita. Finalement, elle haussa les épaules en grimaçant.
— Elle… elle avait la sale manie de faire les poches de ses clients, et quand je lui faisais la leçon, elle se justifiait en prétendant qu’elle s’était fixé une mission charitable : en volant le fric et les cartes bancaires des jeunes types qui croisaient son chemin, elle les empêchait de boire comme des trous et, du même coup, de se tuer dans un accident de voiture en prenant le volant pour rentrer chez eux.
Un sourire flotta sur les lèvres de David.
— C’est un raisonnement d’une logique implacable.
Morgana sourit à son tour, mais, très vite, son visage redevint grave.
— Elle n’avait pas un mauvais fond. C’est juste que… Disons qu’elle avait dû avancer avec ce que la vie lui avait offert, c’est-à-dire pas grand-chose. Ses parents étaient morts quand elle était petite, c’est du moins ce qu’elle racontait à tout le monde. Elle avait été trimbalée de famille d’accueil en famille d’accueil et c’est comme ça qu’elle avait fait ses armes, si vous voyez ce que je veux dire.
David hocha la tête.
— Ne vous sentez pas obligée de justifier la conduite de votre amie, Morgana, dit-il en posant une main sur celle de son interlocutrice. Elle ne méritait pas ce qui lui est arrivé. Elle avait ses défauts, comme tout le monde. C’était peut-être une pickpocket et une prostituée occasionnelle, mais je ne la blâme pas. La vie ne nous laisse parfois pas beaucoup d’options. Et puis, elle n’avait jamais fait de mal à personne, je veux dire, physiquement.
Morgana approuva avec véhémence.
— Vous avez entièrement raison. C’est dégueulasse, ce qu’ils racontent aux infos. Certains journalistes insinuent qu’elle méritait presque de mourir comme ça, avec le genre de vie dissolue qu’elle menait.
Les yeux de Morgana s’embuèrent de nouveau.
— Oh, Seigneur, ça a dû être horrible… Quand j’imagine la scène… Tout ce que j’espère, c’est qu’elle n’a pas souffert longtemps.
— J’ai vu son corps, Morgana. Si vous voulez mon avis, tout s’est passé très vite. Je ne pense pas qu’elle se soit rendu compte de quoi que ce soit… jusqu’à ce que son agresseur l’attrape. Elle a perdu connaissance rapidement, et elle est sans doute morte après s’être évanouie.
— Vous croyez, c’est vrai ? Je veux dire, je sais bien qu’on mourra tous, un jour ou l’autre… mais j’espère seulement qu’elle n’a pas souffert.
David patienta quelques instants puis, comme le silence s’étirait et que Morgana semblait perdue dans ses réflexions, il prit la parole :
— Je vous en prie, Morgana, j’ai encore besoin de votre aide, dit-il avec douceur.
Elle le fixa d’un air absent puis hocha lentement la tête, comme si elle reprenait contact avec la réalité.
— D’accord. Elle est donc rentrée et elle s’est remise au travail. Elle a bossé tard, cette nuit-là, jusqu’à 3, 4 heures du matin. Mais elle semblait tout émoustillée. Elle avait rencontré un jeune type, un étudiant. Il avait bu quelques verres au pub avec des amis. Je crois qu’elle devait le retrouver plus tard, après le boulot. Elle ne me l’a pas dit ouvertement parce qu’elle savait que ce n’était pas mon genre. Pas du tout, même. Je suis peut-être une bonne strip-teaseuse, j’arrive assez bien à minauder devant des vieux types poilus mais je ne vais jamais plus loin avec les clients du bar. Jamais !
— Donc, elle ne vous l’a pas dit ouvertement, mais vous pensez qu’elle est allée rejoindre quelqu’un après le travail. Vous a-t-elle parlé d’autre chose ?
Morgana réfléchit.
— J’essaie de me souvenir… Oh, je crois qu’il y avait eu une embrouille avec la police, ce soir-là. Non ! Voilà, ça me revient… Elle avait piqué le portefeuille d’un client du bar et elle s’en était sortie de justesse parce que le type avait accusé quelqu’un d’autre. En me racontant toute l’histoire, elle m’a dit que le prétendu coupable était un « jeune gars tout mignon » et qu’elle espérait pouvoir se faire pardonner, d’une manière ou d’une autre.
— Parfait. Stella est donc sortie une première fois pour faire les poches d’un client. Puis elle est rentrée et sortie de nouveau. Et vous croyez que c’est ce jeune type qu’elle est allée retrouver ensuite ? Celui qui a pris un verre au club avec des amis et qui s’est fait accuser du vol dont elle était responsable ?
— Je crois, oui.
— Vous reconnaîtriez les hommes qui sont venus au club, cette nuit-là ?
— Peut-être. Oui, sans doute.
David s’adossa à sa chaise.
— Vous m’avez été d’une aide précieuse, Morgana. Merci beaucoup, vraiment.
Des étudiants… Ceux-là mêmes qu’ils avaient neutralisés dans la rue, Pete et lui. Cela ne faisait quasiment aucun doute. Déjà, David passait mentalement en revue les différents endroits où il serait susceptible de les croiser. Liam travaillait sur l’affaire, bien sûr, et les nombreux interrogatoires qu’ils avaient déjà conduits les aideraient probablement à remonter cette nouvelle piste.
— Laissez-moi vous raccompagner chez vous, Morgana.
— Je n’habite pas à côté, vous savez.
— Ça n’a pas d’importance. Je préfère venir avec vous.
Elle sourit. Au même instant, une femme sortit des buissons qui formaient une haie juste derrière eux et fila comme une flèche dans la lumière tamisée du patio. Elle courait si vite qu’elle faillit renverser leur table. David leva les yeux sur la silhouette tandis que Morgana s’exclamait :
— Qu’est-ce que c’est que… ?
En proie à un mélange de colère et de stupeur, David bondit sur ses pieds, dans l’intention d’arrêter cette tornade humaine.
Mais avant même de croiser ses grands yeux verts, dilatés par la peur, il sut qui se tenait devant lui.
Katie O’Hara.
***
— Quand je t’ai demandé de m’attendre, ce n’était évidemment pas dans une contre-allée sombre et déserte, fit-il observer d’un ton réprobateur. Bon sang, Katie, tu es pourtant bien placée pour savoir qu’un tueur se balade dans les rues de Key West !
David était furieux contre elle. Avant même qu’ils aient laissé Morgana à la porte de son appartement, sa mâchoire s’était contractée, il parlait d’un ton bref et ses gestes étaient dépourvus d’affection.
Comment diable aurait-elle pu lui expliquer ce qui s’était passé ?
« Ecoute, tu ne vas peut-être pas me croire, mais je vois des fantômes. Ils me surprennent parfois, mais je n’ai pas peur d’eux. En fait, ils sont tous à la recherche de quelque chose. Ils viennent me voir parce qu’ils ont besoin d’aide. »
Son frère l’avait déjà mise en garde, et elle n’avait aucune envie de passer pour l’illuminée de Key West. Incapable de trouver une explication cohérente à son comportement, elle décida de jouer la carte offensive et secoua la tête.
— Tu sais, David, je t’apprécie beaucoup. Mais je suis une fille d’ici, j’ai grandi sur cette île. Je travaille ici, je connais Key West comme ma poche. Je ne compte pas m’enfermer chez moi à double tour sous prétexte que tu t’es mis dans la tête de retrouver la trace d’un meurtrier, persuadé que ce qui est arrivé il y a dix ans va se reproduire aujourd’hui.
— Tu as l’air de maîtriser parfaitement l’art de retourner les situations, on dirait, répliqua David d’un ton sarcastique.
Elle scruta son profil. Il s’arrêta net. Ils étaient seuls dans la rue, à présent déserte.
Puis il pivota vers elle et chercha son regard. Il n’essaya pas de la toucher ; ses poings étaient serrés de chaque côté de son corps.
— J’aimerais vraiment savoir ce que tu fabriquais, seule dans la rue à cette heure-ci ! Désolé, Katie, mais c’est l’excuse la plus bidon qu’on m’ait jamais donnée ! « J’ai eu envie de prendre un peu l’air, enchaîna-t-il en imitant les intonations de sa voix, et puis, tout à coup, il y a eu un petit bruit dans les fourrés et je ne sais pas pourquoi, j’ai paniqué. » Tu aurais pu trouver mieux, tu ne crois pas ?
Elle soutint son regard sans ciller, s’efforçant de trouver les bons mots tout en restant impassible. Et soudain, une terrible envie de pleurer s’empara d’elle.
C’était tellement difficile de trouver quelqu’un comme David ! Quelqu’un qui éveille en elle des émotions et des sensations à la fois troublantes et exquises… Objectivement, ils avaient passé très peu de temps ensemble, mais lorsqu’ils n’étaient pas absorbés par les événements extérieurs, elle se sentait incroyablement bien, auprès de lui. Sexuellement, leur entente frôlait la perfection, et elle aimait leurs discussions animées entre deux étreintes. Comme elle, il était de Key West, il savait ce qu’elle éprouvait pour cette île fascinante, parce qu’il ressentait exactement la même chose. Comme elle, il aimait l’eau, la plongée sous-marine, les bateaux, le rythme de vie si particulier…
Elle leva les mains devant elle dans un geste d’impuissance. Leur histoire venait à peine de débuter et, à en juger par la mine sombre de son compagnon, ils n’iraient pas beaucoup plus loin ensemble. N’était-ce pas mieux ainsi, de toute façon ? Ne valait-il pas mieux mettre un terme à leur relation avant que la séparation ne soit trop douloureuse ?
— Ecoute, David, je ne sais pas quoi te dire. J’ai eu envie de m’oxygéner un peu, tu peux comprendre ça, non ? J’avais l’intention de rester sur Duval, au milieu de la foule, mais je ne sais pas trop comment je me suis retrouvée un peu à l’écart. J’étais sans doute perdue dans mes pensées, pour ne pas changer. Et puis il y a eu ce bruissement dans les buissons, un oiseau sans doute, qui m’a fichu une trouille bleue. Il ne s’est rien passé d’autre, tu m’entends ? Absolument rien. J’ai pris peur bêtement, et je me suis mise à courir vers l’endroit éclairé le plus proche. Comment diable aurais-je pu savoir que tu étais là, justement ? Bon, d’accord, excuse-moi, tu m’avais dit que tu serais au club de strip-tease… Mais je ne pouvais tout de même pas deviner que tu serais dehors, dans le patio ! Je veux dire, le spectacle a lieu à l’intérieur, d’habitude. Sauf pendant le Fantasy Fest, mais ce n’est pas vraiment du strip-tease, ce sont juste des hommes et des femmes qui exhibent leurs peintures corporelles, conclut-elle, presque essoufflée d’avoir tant parlé.
Il la considéra d’un air incrédule, puis secoua la tête.
— Pourquoi mens-tu, Katie ?
— Je ne mens pas, c’est la vérité !
Il continua à la fixer sans mot dire, et Katie prit soudain conscience qu’elle retenait son souffle, dans l’expectative.
— Je n’ai pas envie de devoir me justifier, David, reprit-elle finalement. J’habite ici depuis toujours, je mène une petite vie tranquille. Toi, ça fait dix ans que tu n’as pas mis les pieds sur l’île et ce n’est pas parce que tu es de retour que tout va changer, tu comprends ?
Il laissa échapper un soupir impatient puis la prit par le bras.
— Ce que je comprends surtout, c’est que tu ne m’en diras pas plus ce soir. Alors, rentrons, d’accord ?
Une bouffée de soulagement envahit Katie. Il n’allait pas la laisser seule dans la rue, c’était déjà une bonne chose. Ils marchèrent en silence. Des flots de musique leur parvenaient par intermittence. Lorsqu’ils arrivèrent chez elle, elle ouvrit la porte et se tourna vers lui.
— Vas-tu m’inviter à entrer ? demanda-t-il d’un ton neutre.
— Bien sûr. A entrer et à passer la nuit avec moi, ajouta-t-elle.
Ils pénétrèrent dans la maison. Submergés par le même tourbillon de tension, de passion et d’émotion mêlées, ils s’enlacèrent et se perdirent dans un baiser enfiévré.
Ils commencèrent à se déshabiller mutuellement en gravissant les marches de l’escalier.
Et dans sa chambre, Katie ne prit pas la peine d’allumer la lumière. Ils basculèrent sur le lit dans un corps à corps fougueux et sensuel, s’embrassant et se caressant comme s’ils se connaissaient depuis toujours…
Comme s’il leur restait seulement quelques heures à vivre.
***
David appela Liam dès le lendemain matin. Avaient-ils récemment reçu une plainte pour cambriolage ? demanda-t-il à son cousin, en précisant qu’il ne s’agissait pas du vol à la tire commis par Stella Martin la veille de son meurtre. Après avoir parcouru le registre des plaintes, Liam lui répondit par la négative.
— Pourquoi me demandes-tu ça ? voulut-il savoir.
— J’ai parlé à Morgana, l’amie de Stella.
— Moi aussi, dit Liam.
— Je sais. Elle m’a dit que tu étais un vrai gentleman.
— Super… Je suis heureux de l’apprendre. Je me suis efforcé de vérifier en détail ce qui s’était passé samedi soir ; il ne serait pas impossible que le type qui s’est fait délester de son argent ait décidé de se venger, si tu vois ce que je veux dire. Tu sais, celui que vous avez neutralisé, Pete et toi, samedi soir ? Quant à Morgana, elle parle sans doute de ces étudiants qui se sont mêlés à la bagarre.
— Morgana pense que Stella est allée retrouver un de ces étudiants, justement, fit remarquer David.
— Franchement, David, je ne crois pas qu’elle ait été tuée par un étudiant de passage sur l’île. Il y a des fous de tous âges, là n’est pas la question, mais j’ai du mal à croire qu’un de ces gamins ait eu l’idée de transporter son corps dans un musée, en prenant soin de faire disparaître la cassette de vidéosurveillance, tout ça sans laisser ni la moindre empreinte, ni le moindre cheveu derrière lui.
— C’est vrai, il n’y a aucun indice de ce type-là ?
— Les experts de la police scientifique n’en ont pas trouvé pour le moment, en tout cas.
— O.K. Je vais quand même mener ma petite enquête de mon côté, d’accord ? Il faut absolument que nous sachions qui a passé la nuit avec Stella, déclara David.
— Je vais te communiquer la liste de tous les endroits que nous avons déjà visités, si ça peut t’être utile.
— Merci, Liam.
— Te connaissant, tu repasseras tout de même derrière nous, je me trompe ?
— Tu ne ferais pas la même chose, à ma place ?
— Je fais de mon mieux dans cette affaire, crois-moi.
— Je sais. Je sais aussi que ce n’est pas facile pour toi de m’avoir sur le dos, et je te suis infiniment reconnaissant de tout ce que tu fais pour moi, assura David.
Il venait tout juste de mettre un terme à leur conversation quand Katie le rejoignit au rez-de-chaussée. Elle sortait de sa douche, ses cheveux étaient encore humides et elle portait un court peignoir en éponge.
— Bonjour, dit-elle d’une voix un peu rauque.
Elle se dirigea vers lui. Il était assis sur un tabouret, devant le comptoir de la cuisine, et elle prit place sur le tabouret voisin, puis posa les mains sur ses genoux.
— Je crois savoir où Stella a été tuée, déclara-t-elle sans préambule.
David fronça les sourcils.
— Ah bon ?
Elle hocha la tête et soutint son regard pendant quelques instants. Puis elle se leva et alla se servir une tasse de café.
— Viens avec moi, je t’expliquerai ma façon de voir les choses.
Elle porta la tasse à ses lèvres et continua à le fixer par-dessus le pourtour en faïence.
— Comment peux-tu savoir où le meurtre a eu lieu ? demanda-t-il, piqué dans sa curiosité.
— Par pur esprit de logique.
— Tu pourrais peut-être m’en dire un peu plus, tu ne crois pas ?
— Tu n’as qu’à venir avec moi. Accorde-moi juste une minute. Je monte m’habiller et je t’expliquerai comment je suis arrivée à cette conclusion.
— D’accord.
Un sourire étira les lèvres de Katie, et il comprit, à cet instant, qu’elle avait eu peur qu’il ne la croie pas.
— Mais j’aimerais passer chez moi d’abord, reprit-il. J’ai pris une douche, tout à l’heure, mais je voudrais me changer.
— Tu n’as qu’à choisir des vêtements de rechange dans la chambre de Sean, pour cette fois.
David fronça les sourcils.
— Ton frère est censé rentrer bientôt, non ? Je n’aime pas trop l’idée de me servir dans ses affaires.
Elle haussa les épaules.
— Il m’a dit il y a déjà bien longtemps que les affaires qu’il n’avait pas emportées ne comptaient pas pour lui. Et puis vous étiez amis, pas vrai ? Ce n’est pas comme si tu ne le connaissais pas. Sa chambre est en haut, au bout du couloir.
— D’accord, merci. Mais il faudra tout de même que je repasse chez moi.
— Je sais, mais suis-moi d’abord ! Je crois vraiment que je vais pouvoir t’aider à avancer dans tes recherches.
Elle le considéra encore un moment en souriant.
Il aurait dû reconnaître bien avant le sentiment qui le submergeait quand elle le dévisageait ainsi. Nombreux étaient ceux qui portaient sur lui le même regard, autrefois. Ses grands-parents, ses tantes et son cousin. Il souvint alors du bien-être intense qu’il ressentait lorsque ces derniers le regardaient avec une confiance totale, sans l’ombre d’un soupçon dans leurs yeux.
Katie fit volte-face et se dirigea vers l’escalier. Il l’imita quelques instants plus tard. Sean et lui étaient à peu près de la même taille. Surmontant ses réticences initiales, il inspecta la penderie de son ami et choisit un jean et un polo. Sean ne verrait sans doute pas d’inconvénient à cet emprunt provisoire.
Une fois habillé, il regagna la cuisine et se rassit sur le même tabouret en attendant Katie.
Soudain, le journal dont la une annonçait « Un meurtre au paradis » glissa sur la table de la salle à manger dans un léger bruissement.
David fronça les sourcils et se leva. Sans doute y avait-il une bouche d’air conditionné au-dessus de la table.
Mais non, il n’y avait rien de tel.
Il souleva le journal, croyant découvrir une mouche ou un insecte rampant coincé sous les feuilles de papier. Mais il n’y avait rien là non plus.
Etait-ce un effet de son imagination ?
Non, il n’avait pas rêvé : il avait réellement vu le journal se déplacer sur la table.
Alors qu’il réfléchissait encore à une explication rationnelle, Katie dévala les marches. Elle portait une petite robe d’été blanche à fines rayures bleu marine.
David la détailla longuement.
Elle était…
Eblouissante. Tellement naturelle, tellement parfaite, avec ce sourire et ce regard francs et spontanés. Pourtant…
Pourtant, elle lui cachait quelque chose, il le sentait. Et il espérait qu’elle lui ferait bientôt suffisamment confiance pour s’ouvrir à lui.
— Tu es prêt ? lui demanda-t-elle en se dirigeant vers l’entrée.
Il hocha la tête.
Ils quittèrent la maison et marchèrent côte à côte. David attendit qu’elle prenne la parole. Ils bifurquaient sur Duval lorsqu’elle tendit le bras.
— Là-bas, il y a le musée où Stella a été retrouvée.
— Exact.
— Je pense que l’homme avec qui elle a passé la nuit séjournait sur Duval Street, probablement dans l’un de ces motels bon marché où il avait réservé une chambre pour lui tout seul. C’était donc soit là, continua-t-elle en pointant son index vers un petit hôtel situé au-dessus d’une boutique de maillots de bain, soit là…
Son index glissa le long de la rue jusqu’à un établissement situé à quelques dizaines de mètres du club de strip-tease.
— Ce n’est pas impossible.
— S’ils étaient effectivement de ce côté-ci de la rue, elle a très bien pu sortir par-derrière pour éviter de croiser la police, en supposant que c’était bien elle qui avait volé le portefeuille du type, la veille au soir. Il y a pas mal de patrouilles de police sur Duval. Elle aura donc pris la fuite par-derrière. Suis-moi, je vais te montrer.
En pleine journée, et particulièrement à cette heure encore matinale, le patio du bar était presque désert. Quelques clients buvaient un café à leur table. Il fallait attendre l’après-midi pour que l’endroit commence à s’animer.
Katie prit la main de David et l’entraîna au fond du patio, là où une petite allée longeait les bâtiments dont la façade donnait sur Duval Street. De ce côté-ci de la rue, des propriétés privées côtoyaient des motels. Il y avait aussi, à l’angle, un comptoir de location de scooters.
— C’est ici, pile ici, déclara-t-elle en s’immobilisant sous un vieux flamboyant dont les longues branches feuillues formaient comme un abri de verdure.
Si c’était bel et bien ici qu’elle avait été étranglée, cela signifiait que son agresseur l’avait suivie discrètement jusqu’à cet endroit isolé. Qui était-ce ? Son petit copain officiel… ou le client avec qui elle avait passé la nuit ?
Ou bien quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui connaissait ses activités et ses horaires. Selon les conclusions du médecin légiste, elle était morte dans l’après-midi, avant l’agitation qui envahissait l’île à la tombée de la nuit.
Sourcils froncés, David rejoignit Katie sous le flamboyant. Des crotons sauvages formaient tout autour une haie naturelle, un endroit idéal pour se cacher.
Il promena un regard circulaire, inspectant l’étendue d’herbes folles qui recouvrait le sol.
Le vent fit bruisser les feuilles du vieux flamboyant.
Un rayon de soleil transperça l’épaisse ramure.
David s’éloigna de quelques pas puis se pencha en avant. Quelque chose avait brillé fugacement au soleil.
C’était une carte de crédit « Gold ».
— Tu as un mouchoir en papier sur toi ? demanda-t-il à Katie.
Elle lui tendit un Kleenex et il saisit délicatement un coin de la carte. Son propriétaire était un certain Lewis Agaro.
Lewis Agaro. C’était le jeune type qu’il avait poursuivi l’autre soir à la demande de Pete Dryer. Celui qui avait été accusé de vol à la tire alors que la véritable coupable était très certainement Stella Martin.
La voix de Katie l’arracha à ses réflexions.
— Le nom te dit quelque chose ?
— Oui. Je sais qui c’est, mais j’ai du mal à croire que ce gosse ait tué Stella. Il était mort de trouille à la simple idée que les flics le prennent pour un voleur. Pete se souvient sûrement de lui aussi. Je crois sincèrement qu’il n’avait rien fait de mal. D’ailleurs, Pete l’a laissé partir rapidement. Il semblerait que Stella ait eu la fâcheuse manie de délester les pauvres types qui n’étaient pas insensibles à ses charmes. Pete avait reçu plusieurs plaintes du même genre, et il s’apprêtait à la convoquer au poste pour tirer ça au clair.
— Donc, tu penses que…
— Avant toute chose, j’aimerais parler à cet étudiant avant que les flics ne lui mettent la main dessus. Et je voudrais aussi avoir une petite discussion avec Danny.
Il fronça les sourcils.
— Regarde, il y a un truc collant sur la carte.
Katie examina le rectangle de plastique d’un air absent.
— Quelles sont tes conclusions, à chaud ? demanda-t-elle.
— Eh bien, si Stella avait fait les poches de son dernier client avant de quitter le motel, elle a très bien pu perdre la carte en chemin. Et s’il s’avère que tes suppositions sont exactes, si c’est vraiment ici que son agresseur l’a tuée, il nous faut remonter jusqu’à ce jeune type, Lewis Agaro. Bon sang, qu’est-ce que c’est que ce truc ? maugréa-t-il en retournant la carte pour l’examiner de plus près.
Sur le point d’effleurer le plastique du bout des doigts, Katie se ravisa. La police aurait besoin de relever des empreintes. Elle se contenta donc de l’observer longuement, puis plongea son regard dans celui de David.
— Je crois que ce sont des traces de glace au chocolat séché, déclara-t-elle en pesant ses mots.
— Danny Zigler, murmura David.
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