L'orange de Noël

Michel Peyramaure · Chapitre 8 sur 13

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L'orange de Noël

Mars

 

Je la regardais descendre par l’escourssière, entre la vigne et le bois, son cabas au bras droit, son vieux parapluie pendant à l’autre. Je l’attendais chaque matin.

Maria Selves était ma nouvelle amie, bien que plus jeune que moi de trois ans. Je me retrouvais en elle, sauf qu’elle n’avait pas vécu son enfance en sauvageonne, que le calcul était son fort et qu’en revanche elle n’arrivait pas à aligner correctement trois phrases en bon français. Le patois lui collait à la langue et, dans sa famille, on ne faisait rien, au contraire, pour le lui faire oublier. Littéralement, elle avait dû apprendre une langue étrangère. Je l’y aidais, moi que Cécile présentait comme un petit prodige en français.

Elle arrivait un quart d’heure avant le catéchisme, alors qu’il faisait à peine jour, s’installait à la table que la Maïré finissait de débarrasser, ouvrait son cahier et son livre : « L’année enfantine de lecture courante », de Guyau, illustré de gravures naïves, et la leçon commençait en forme de litanie monotone : « Uneu voisi neu de Jean a vait un beau per ro quet rou geu et vert qui s’appeu lait Jacquot… »

— Dis, Malvina, que coï un perroquet ?

Je le savais pour être passée par là et je faisais la savante :

— C’est un gros oiseau de toutes les couleurs, qui vient des colonies et qui parle. Il dit « Jacquot ». C’est pourquoi il porte ce nom.

— Dis, Malvina, onte soun les « colonies » ?

— Là où est ton frère qui est parti soldat en Afrique.

Et la leçon reprenait : « Jac quot pare lait, chan tait, i mi tait tous les cris des a ni maux et mê meu le rou le ment des tambours… » Un perroquet qui imitait Bécharel et son tambour du dimanche, ça, elle ne pouvait pas y croire. La Maïré tournait autour de nous.

— Ané, drollas ! Il faut partir à présent.

Depuis la mort du pépé elle paraissait plus détendue, délestée de travaux et de soucis, délivrée. Je la surpris même à chanter alors que nous débitions des raves pour les cochons. Elle me dit, un jour :

— Maintenant que nous avons une bouche de moins à nourrir, on pourra te payer des études chez mademoiselle Berthier.

J’avais pris ces propos pour des paroles en l’air, mais sans les dédaigner tout à fait. Parfois, la nuit, ils me remontaient à la mémoire avec des sueurs froides à l’idée que je pourrais être contrainte de quitter Cécile. J’attendais que la Maïré revînt à la charge. Cela ne tarda guère. Elle avait trouvé du renfort en la personne de Pierre et de Flavie. Une rude offensive se préparait. Elle se déclencha un dimanche après-midi, début mars.

Alors que je revenais de chez Rachel Morange où j’étais invitée à manger une tarte aux pommes, je les trouvai tous trois rassemblés. Ils paraissaient m’attendre.

— On voulait te parler, dit Pierre en roulant une cigarette. Le curé m’a invité à boire un coup, tout à l’heure, au presbytère. C’est un brave homme sous ses airs bourrus. Il ne manque aucune occasion de faire le bien. Depuis l’enterrement du pépé, il voulait me parler, mais il en a pas eu l’occasion. Alors, voilà… Mais reste pas debout, milladious ! On dirait que tu es au tribunal !

C’est exactement l’impression que je ressentais : me trouver devant un tribunal dans l’attente d’une sentence et ignorante des faits qu’il allait sanctionner.

— Tout s’arrange pour nous, poursuivit Pierre. Flavie va partir lingère à Meyssac, chez les « Sœurs ». C’est pas bien payé, mais elle sera nourrie et elle aura ses dimanches. Elle doit ça à l’abbé Brissaud qui est intervenu personnellement (il répéta le mot en collant sa cigarette). De plus, comme il nous estime, il s’est débrouillé pour que nous puissions vendre notre vin. J’en avais quatre barriques sur les bras. Il a trouvé un marchand de Bretenoux qui me prend la totalité, moins ce qu’il faut garder pour nous.

— Un bien brave homme, ce curé, dit la Maïré.

— C’est pas tout, ajouta Pierre.

Il alla allumer sa cigarette à une braise, revint s’asseoir, poursuivit :

— Tu sais, cette friche, derrière chez Selves, aux Parementeaux, à mi-pente du Puy de la Rebière ? Je la voulais depuis longtemps, mais tu connais Selves : têtu comme une bourrique ! Il voulait pas vendre parce qu’un jour, qu’il disait, ça lui ferait besoin. Eh bien, c’est fait ou tout comme. On passera l’acte pour Pâques et je pourrai défricher et planter de la vigne dès cette année. Ça encore, c’est grâce à l’abbé Brissaud.

— Un saint homme, et de service, murmura la Maïré.

Je commençais à subodorer un relent de chantage.

— C’est bien, dis-je. Tu dois être content ?

Il y eut un lourd silence. Je me sentais de glace. À voix basse, Flavie intervint.

— Il y a une condition. Dis-lui, Pierre.

Pierre évacua une épaisse fumée qu’il dissipa de la main.

— Bien sûr, c’est un brave homme de curé et qui demande qu’à rendre service à ses paroissiens quand il le peut et quand ils le méritent. Mais faut comprendre : il donne rien pour rien. Alors, voilà… Il m’a dit : « Pierre, je suis très attaché à ta famille. Vous êtes des gens honnêtes, quoique pauvres et vous manquez jamais une messe. Vous donnez guère au denier du culte, mais c’est pas par avarice comme certains que je connais. Alors, voilà, avant que tu partes pour le service et pour éviter à ta famille de retomber dans la misère, je vais faire quelque chose pour vous. » Il m’a annoncé ce que je viens de te dire et il a ajouté : « Pour ça il faut que Malvina se fasse inscrire à Sainte-Thérèse. C’est à cette seule condition que je peux vous aider. Tu peux pas la laisser entre les mains de cette ennemie de l’Église. » Voilà ce qu’il m’a dit. Faut comprendre, Malvina.

Mon calme les déconcerta et ma réponse les fit sourire d’aise :

— Moi, je veux bien.

— À la bonne heure ! s’exclama Pierre. Tu es une bonne fille.

Il alla rallumer sa cigarette. Elle faillit tomber de ses lèvres lorsque j’ajoutai :

— On attendra le certificat. Après, je ferai ce que vous voudrez.

Pierre laissa tomber sa main sur la table.

— C’est tout de suite qu’il faut t’inscrire et pas dans dix ans.

— Et mademoiselle Berthier, elle est d’accord ?

Il fit un geste désinvolte de la main : elle en passerait par la volonté du curé.

— T’inquiète pas ! Manquerait plus qu’elle soit pas d’accord, per moun arma ! C’est pour le coup qu’elle aurait des comptes à rendre à l’évêché, déjà qu’on trouve bizarre qu’elle fréquente Guillaumette !

Pierre en avait trop dit. Le calme auquel je m’astreignais fit place à une colère subite et glacée. Je m’arrachai au banc, livide, un nœud dans la gorge, les jambes molles.

— J’irai pas à Sainte-Thérèse, tu peux le dire au curé. Ou alors faudra que tu m’y traînes et qu’on m’y attache avec des chaînes !

La Maïré tenta de m’arrêter comme je me précipitais dehors, en larmes :

— Onte vas ? Demora drolla ! Vène aici !

Elle me parlait avec le ton qu’elle prenait pour appeler ses poules et ses cochons. J’attendais le « Piri… piri… » ou le « Viri… viri… » qui ne vinrent pas. C’était l’épreuve de force, la guerre ouverte. J’aurais dû m’y préparer. À vrai dire, je m’y attendais un peu mais l’offensive se déclenchait avec une telle violence qu’il n’y avait pas à composer. Je battais en retraite mais bien décidée à me replier sur mes positions et à n’en pas bouger. L’énormité du chantage m’exonérait de tout scrupule. Il fallait que je voie Cécile sur-le-champ, que je lui explique, persuadée qu’elle me protégerait, me garderait avec elle. Flavie me rattrapa alors que je m’engageais sur le sendarel qui mène au village. Elle me cria :

— Reviens ! Écoute-moi ! Tu crois que j’ai pas honte !

— Laisse-moi ! Tu es avec eux contre moi ! Je te déteste. Si tu avais honte, comme tu le dis, tu m’aurais défendue. Tu vois pas que le curé a fait un marché, qu’il veut obliger Pierre à me vendre !

Je l’abandonnai avec son poids de remords mais cela m’importait peu. Elle avait accepté le chantage, elle avait pactisé avec Pierre et la Maïré, contre moi. Je l’entendis encore crier : « Tu me rendras malade, égoïste, mauvaise ! » Qui donc, dans cette affaire, faisait preuve d’égoïsme ? Qui donc sacrifiait-on au bien-être de la famille ?

J’arrivai en larmes chez Cécile, lui racontai tout entre deux hoquets. Elle me prit contre elle, me serra fort, me berça dans ses bras. Je me sentais rassurée. Il ne pouvait rien m’arriver.

— Décidément, dit-elle, il veut la guerre, ce curé.

— Ils peuvent pas m’obliger.

— Si, mais rien n’est encore fait. S’il le faut, j’irai voir le curé, mademoiselle Berthier, je remuerai ciel et terre. Je ne veux pas te perdre, moi non plus. Un tel échec après une telle espérance au début de ma carrière, je ne pourrais jamais m’en remettre.

À la nuit tombée, elle se rendit chez Emma Berthier après m’avoir conseillé de revenir dans ma famille et de ne pas faire d’esclandre :

— Tu n’es pas la plus forte, comprends-tu ?

Le repas fut sinistre. J’avalai sans un mot une soupe amère, qui passait mal, puis j’allai me coucher dans la grange, comme jadis, et je dormis mal.

 

Le lendemain, à la récréation, Cécile confia la surveillance de la cour à une grande et me demanda de la suivre dans sa chambre. Elle avait longuement parlé de moi avec Emma Berthier qui désapprouvait et condamnait l’attitude de l’abbé Brissaud mais ne pouvait s’opposer à sa volonté sans s’exposer à être mutée avec un blâme, sinon renvoyée, ce qui n’aurait rien arrangé.

— Elle m’a déconseillé de rencontrer le curé car elle craint la violence de ses reparties autant que les miennes. Cette démarche compliquerait inutilement une situation déjà difficile. Emma essaiera de lui parler, de le faire revenir sur ses exigences, mais sans beaucoup d’espoir. Tu sais ce qu’elle m’a dit : que, dans la commune, on considérait comme une sorte de miracle que tu sois reçue au certificat d’études. Et ça, il ne le tolérera pas ! S’il y a un miracle, il ne faut pas qu’il soit laïc. Son honneur est en jeu et il est d’un orgueil monstrueux.

— Alors il n’y a plus rien à faire ?

— Il a mis trop d’enjeux dans la balance, et ils pèsent trop lourd contre ta volonté et la mienne. C’est un chantage bien ficelé.

Elle ajouta en me prenant contre elle :

— Ma petite fille, ce qui compte, c’est que tu sois reçue. Je consens à m’effacer pourvu que tu réussisses. Emma veillera personnellement sur toi. Elle me l’a promis. Moi aussi, je serai là et personne ne pourra nous empêcher de nous revoir, pas même l’évêque de Tulle !

J’étais seule, revenue à la situation qui était la mienne quelques mois auparavant, avec la différence que ma conscience s’était éveillée et avec elle l’orgueil et la fierté. Seule. Abandonnée de tous. Manipulée comme un objet par les mains de cet ignoble curé qui jouait au potentat de paroisse. Le soir venu, je montai dans la chambre de Cécile pour prendre les affaires que j’y avais laissées. C’était ma véritable demeure ; j’y avais passé plus de temps qu’à la maison des Bories-Hautes. Mon maigre bien : livres, cahiers, vêtements éparpillés à travers la pièce sur les tables et les étagères, mon gant de toilette et ma brosse à dents avec son petit savon rond et rose (un cadeau de Cécile comme tout le reste) je le rangeai dans un grand cabas.

— Tu oublies ça, me dit Cécile.

Elle me tendait la lettre de Fred, la première que j’aie jamais reçue et que j’avais rangée dans le Jean-Christophe, mais je laissai le livre ; il me rappellerait trop de souvenirs et d’émotions encore chauds en moi.

— Si tu oublies encore autre chose, me fit Cécile, tu le reprendras à la prochaine visite.

— Je reviendrai plus jamais.

Elle me regarda d’un air de reproche douloureux et dit d’une voix un peu haute, comme brisée :

— Tu ne m’aimes plus, Malvina ? Nous ne nous reverrons plus, c’est sûr ?

Je secouai la tête avec l’amère satisfaction de faire de la peine à Cécile. Pour la première fois depuis que nous nous connaissions, je me prenais à la détester. Il y avait eu la scène de l’encrier (elle portait encore à la joue gauche la trace du choc), mais ce n’était qu’une foucade de notre amitié orageuse. Cette fois-ci, la dissension était plus profonde et mieux ancrée en moi. Elle pouvait bien pleurer, je m’en moquais ! Je ne pleurais pas, moi. Non, je ne pleurais pas mais j’étais ivre de détresse, avec un poids énorme sur le cœur, malade d’impuissance et des premières atteintes de ma nouvelle solitude. Elle dit pour rompre la gêne :

— N’oublie surtout pas de réviser « ta » Révolution française dans le Calvet, mais fais-le discrètement, chez toi, parce que ce livre est mal vu des autorités ecclésiastiques.

Elle s’épongea les yeux.

— Tu ne veux pas m’embrasser ?

Je secouai la tête et m’en fus.

 

Un manège d’ombres tourne autour de moi. On m’a installée dans le lit du pépé devenu celui de la Maïré puis le mien depuis que j’ai sombré dans cette étrange prostration. Mes paupières sont tellement gonflées par la fièvre qu’une sorte de brume enveloppe des personnages que je ne reconnais pas, qui parlent avec des voix inconnues. J’ignore où je suis ; je dois habiter un pays lointain, un de ceux qu’on voit sur la géographie Foncin du cours élémentaire ; il fait une chaleur tropicale sous les palmiers ; Alger, ville blanche, s’épanouit en cirque sur la mer ; les possessions coloniales françaises déploient leur rougeole sur le planisphère ; le gros champignon de l’Afrique penche sur sa queue ; un petit homme jaune montre son ventre « gonfle » comme celui de la Flavie quand elle a mangé trop de farce dure et ce ventre s’arrondit comme la carte d’Indochine. Je murmure :

— Les Annamites, petits, solides, industrieux, avides d’instruction, sont la race dominante ; les Cambodgiens sont analogues aux Hindous ; les Laotiens aux Siamois… »

— Qu’est-ce qu’elle dit ?

— Rien. Des bêtises, comme d’habitude. Elle délire.

— Donne-lui un peu de tisane.

Je songe que je suis moi aussi 1 gonfle comme une pétairolle, et cette idée m’arrache un rire.

— Elle rit à présent. C’est bon signe.

— Pas forcément. Donne la tisane.

Ça fait plus d’une semaine que je suis alitée avec la fièvre dans le corps et des délires dans la tête. Sur l’insistance de Mlle Berthier qui m’a donné les premiers soins, le docteur Farge est venu m’examiner. Il ne comprenait pas ; il disait en lissant ses grosses moustaches : « Enfant hypersensible… émotion trop forte… repos… tisanes… silence… chaleur… » Il est revenu deux fois. Il parlait près de mon visage en me regardant ; son haleine sentait l’anis ; il avait des mains fortes et douces à la fois pour appuyer sur mon ventre, m’ouvrir la bouche et me regarder tout au fond. J’aurais bien aimé qu’il reste, qu’il s’allonge près de moi, qu’il me prenne dans ses bras comme Cécile quand nous dormions ensemble.

— Tu veux parler ? Je t’écoute. Parle.

Le visage d’Emma Berthier se penche vers le mien. Je ne distingue que ses yeux, leur violet profond, leurs cernes délicats, la petite croix d’argent sur le col qui monte jusqu’au menton.

— J’ai chaud… J’ai soif…

On me soulève, on met un oreiller dans mon dos, on me fait boire de la tisane de bourrache. Mauvais… Ma chemise me colle à la peau comme au temps des fenaisons et des battages quand je portais des seaux d’eau aux hommes dans le soleil et la poussière de blé. Sous moi, les draps gluants sentent la farine de moutarde.

— Bois encore un peu, insiste Flavie. C’est bon pour la fièvre. Après on te donnera un cachet du medesi. Tu nous as fait une de ces peurs…

— Ça va mieux, dit Emma Berthier. Dans quelques jours, tu pourras reprendre l’école. Tu veux bien venir à Sainte-Thérèse avec moi, dis ? Je ne ferai pas mieux que mademoiselle Brunie mais je tâcherai de faire aussi bien.

La Maïré entra avec ses bidons de lait et s’approcha du lit.

— Ne lui parlez pas trop. Ça la fatigue a dit le medesi. Elle retournera bien assez tôt à ses livres et à ses cahiers.

Tous ces mots, je les entends mais je les comprends mal. Ils tombent en moi comme des cailloux dans une citerne vide. Je reviens de si loin que tout me semble étranger et me déconcerte. « Elle s’en tirera, a dit le docteur Farge, car elle a une robuste constitution. À son âge on ne meurt pas d’une forte émotion. »

Flavie ne m’a pas quittée. Elle est encore là, ce matin, avec son joli petit visage aux traits tirés, aux yeux fatigués, ses mains prestes, toujours disposées à intervenir lorsque je me découvre ou que la sueur me coule dans les yeux. Je m’y accroche comme à une bouée de sauvetage sur un océan brumeux et tiède. Si le monde renaît ce sera par elle et autour d’elle. Elle me souffle à l’oreille :

— Malvina ! Tu m’entends ? Il fait beau. Il y a du soleil partout, si tu voyais. La vigne est déjà toute verte et commence à fleurir. Cet après-midi, tu pourras te lever un peu. On fera une bonne flambée.

Elle ajoute :

— Le curé est venu te voir. Il était pas fier. Il a dit trois mots de consolation à la Maïré, une prière et il est reparti sans faire de discours. Tes camarades de classe sont venues aussi. Celles de la « communale ». Elles t’ont porté des fleurs. Pas guère parce que c’est pas la saison.

Je hoche la tête pour signifier que j’ai compris, et je souris. Et Cécile, est-ce qu’elle est venue aussi ? Cette question, je ne la poserai pas. Oublier Cécile. Faire comme si elle avait cessé d’exister.

— Faut que je te dise aussi, poursuit Flavie, le visage soudain illuminé, la Maïré a promis que si ça va mieux dimanche elle fera la farce dure au petit salé.

Je salive abondamment, de toutes mes papilles. Cette farce dure, c’est comme si je l’avais devant les yeux. On la fera lever dans mon lit encore chaud et elle se mettra à gonfler comme un nuage, elle débordera du lit et je me sentirai sur elle, en elle comme dans la juque au plein de l’été. Dimanche, j’irai mieux. Je me lèverai. J’irai faire un tour dans les vignes de mars.

 

L’ambiance de la classe de M lle Berthier changeait de celle de la « communale » : elle était plus détendue, plus disciplinée, plus feutrée, avec moins de bruits de sabots (les demoiselles portaient presque toutes des souliers et certaines, par beau temps, des bottines vernies comme celles de Julia Fabry). Il est vrai que l’aspect du bâtiment, son allure de château branlant, contribuait à renforcer cette impression.

Comme M lle Berthier me l’avait annoncé, j’avais ma place réservée, dans la division des moyennes mais, en fait, comme à la « communale », j’évoluais entre les extrêmes, prenant ma pâture là où elle me semblait la plus favorable à mon développement. Tout en me surveillant, Mlle Berthier me laissait une certaine liberté, consciente qu’étant donné mes particularités j’étais mieux à même que quiconque d’avoir conscience de mes faiblesses et de mes avantages ; elle se contentait de rectifier discrètement et avec le sourire mes erreurs d’orientation. Elle me disait par exemple :

— Je crois que tu en sais suffisamment sur les insectes. En revanche tu devrais t’intéresser de plus près aux plantes. Il y a souvent des questions sur cette matière au certificat.

Elle me confia son herbier et me fit travailler au cours des heures de « répétitions », mêlée à ses pensionnaires, sur les pétales, les sépales, les pistils, autant de noms qui me ravissaient. Tout se compliquait lorsque j’abordais le monde des espèces. Je voyais trop les fleurs dans leur beauté et pas assez leur classification méthodique. Au chapitre « plantes », les leçons de choses prenaient l’apparence d’un labyrinthe semé de fleurs mortes, éventrées, disséquées au scalpel, fouillées au microscope. Le jardin devenait laboratoire et je boudais à la porte.

J’étais arrivée nimbée d’une auréole, située au nœud d’une affaire qui donnait à jaser à toute la commune. Mes camarades tentaient de lire sur mon visage, le jour de mon installation, les traces de cette étrange consomption qui m’avait terrassée et laissée suspendue entre vie et mort durant plus d’une semaine. Certaines me témoignèrent spontanément de l’amitié, notamment une fille de Végennes nommée Guilhermine, qu’on appelait Ninon pour la facilité ; elle partageait son goûter avec moi sous prétexte que je devais reprendre des forces et me couvait d’un œil tendre, presque maternel. La plupart m’ignorèrent, passée la curiosité des premiers jours, et même me manifestèrent carrément leur mépris comme s’il restait sur moi quelque effluve méphitique de mon séjour à la « communale » : c’étaient des filles d’agriculteurs aisés, celles qui portaient des souliers et que le domestique venait chercher le soir, ou en fin de semaine quand elles étaient pensionnaires, avec la voiture à cheval.

Mlle Berthier me prenait parfois à part pour m’interroger, lorsqu’elle voyait une ombre passer sur mes traits.

— Malvina… Qu’est-ce qui ne va pas ? Il faut tout me dire. Tu regrettes Cécile ? Pourquoi ne reviens-tu pas la voir ?

Non, je ne regrettais pas Cécile. C’était comme si la fièvre avait dilué en moi en même temps son image et l’amour que je lui portais. J’étais arrivée toute neuve pour ainsi dire à Sainte-Thérèse mais ce n’était qu’une apparence fallacieuse. Il ne fallait pas que je revoie Cécile, sinon tout recommencerait et aucune autre perturbation ne devait troubler mes études ; je me « tuais les yeux », comme disait Mlle Berthier, sur des problèmes qui me paraissaient insolubles et sur lesquels je m’acharnais. La maîtresse m’aidait de son mieux mais ses qualités pédagogiques étaient loin de valoir celles de Cécile qui était sortie dans les trois premières de sa promotion à l’École normale. Elle n’avait que son brevet élémentaire et, dans la course aux effectifs, elle partait avec un lourd handicap car beaucoup d’élèves et de parents évaluaient les différences et en tiraient des conclusions qui n’étaient pas à son avantage. Le temps des lettres d’obédience qui permettaient d’enseigner avec une simple permission écrite de l’évêque était révolu mais pas encore celle de l’enseignement au rabais. Sans la protection du curé, Mlle Emma ne serait pas restée un an de plus à Saint-Roch ; elle le savait et ne tenait pas rigueur de ses insuffisances à sa concurrente. C’était une âme généreuse et je l’aimais bien.

 

Elles se tenaient en grappe dans la cour de récréation, contre la margelle du vieux puits, six ou sept grandes, parmi les plus huppées. Dès qu’une autre élève s’approchait d’elles, leur cercle se resserrait et elles baissaient la voix. Elles devaient s’entretenir d’une affaire importante et qui devait me concerner car elles ne cessaient de me suivre de l’œil.

Estelle Vige, de la Fromagerie, cessa de sauter à la corde en passant près de moi. Elle fit volte-face en retombant sur ses deux pieds et me dit rapidement :

— Il paraît que Julia Fabry a fait des bêtises.

Quelles bêtises, Estelle l’ignorait. Ce qu’elle savait en revanche c’est que le curé avait demandé à M lle Emma de se rendre d’urgence au presbytère. La récréation que Ninon était chargée de surveiller durerait plus que d’ordinaire. J’en profitai pour retourner dans la classe étudier quelques maximes de morale dans le « Petit trésor des lectures des enfants », de P.-M. Georges.

Moins d’une demi-heure plus tard M lle Emma était de retour, animée d’une sombre exaltation dans laquelle il nous était malaisé de discerner des sentiments de plaisir ou de peine.

— Jeanne Fronty, dit-elle, d’une voix changée, faites répéter leur leçon de grammaire aux petites. Vous, Germaine Ponchet, levez-vous et récitez-moi l’Enterrement d’une fourmi.

Tandis que cette grande pimbêche un peu sotte de Germaine trébuchait sur les vers bébêtes de Rollinat, Mlle Emma songeait à autre chose. Elle tournait sa règle en tous sens comme un sergent-major fait de sa canne, parcourait du regard le paysage de la vallée et la classe. Elle sursauta lorsque Germaine, après avoir débité le dernier vers : « Les fourmis sont en grand émoi Maurice Rollinat », regagna sa place.

Un orage avait éclaté quelque part, dont je ne percevais que des ombres mouvantes et quelques lueurs fugaces. M lle Emma s’absenta de nouveau, cette fois-ci pour se rendre à l’école communale, à l’heure du repas. L’affaire dont m’avait parlé Estelle devait être grave car la maîtresse tenait d’ordinaire à assurer la discipline et le service.

— Eh bé, ma pauvre, me dit Ninon en secouant sa main droite comme si elle s’était piquée à une épine, il s’en passe de belles !

Elle revenait du réfectoire, la bouche pleine, au moment où, assise à mon banc, j’entamais ma seconde tartine de grillons. Les grandes lui avaient appris des choses. Julia Fabry, la Fachounaïre, avait été surprise par Mlle Brunie en train de fouiller dans sa chambre alors qu’elle avait dû s’absenter pour se rendre auprès du secrétaire de mairie. Il était absent et Cécile était revenue plus tôt que prévu. Que pouvait bien chercher Julia ? Qu’y avait-il de précieux à voler chez Cécile ?

Alice Bernède compléta mon information le soir même et je crus que la terre s’ouvrait sous moi. Julia cherchait des lettres ; elle en avait garni ses poches au moment où la maîtresse l’avait surprise. On avait entendu des cris jusque sur la route.

— Des lettres ? Quelles lettres ?

— Bête ! Celles des Boches et celles de son amoureux, tu sais, celui qui a été porté déserteur.

— Pour en faire quoi ?

Alice prit un air de mystère et me souffla à l’oreille pour que ses frères, Jouannet et Jeantounet, n’entendent pas.

— Paraît que le curé serait dans le coup. La Fachounaïre a tout raconté à la demoiselle. Julia s’est fait renvoyer exprès de Sainte-Thérèse pour espionner la maîtresse. Voï ! C’est ce qu’« on » dit. Et le coup d’Eugène Caze, tu te souviens ? Il paraît que, là encore, le curé serait derrière. Ça m’étonnerait pas. Cet homme-là, il est capable de tout. Il en veut à la demoiselle et il s’est juré qu’elle finirait pas l’année à Saint-Roch.

— On va peut-être le mettre en prison.

— Qui ?

— Le curé.

— Ché pas. Mon père dit qu’il pourrait être muté si Cécile porte plainte.

Je faillis me rendre à la « communale », mais y renonçai ; ma rancœur envers Cécile était encore trop vive. Je me contentai de remonter aux Bories-Hautes dans le frais de la soirée en traversant le village par la rue principale. Des gens discutaient à voix basse sur le seuil des maisons et se taisaient dès qu’il m’apercevaient. Aucune lumière dans la cave de Valette, le tisserand-bedeau ; le pauvre chéti mangerait ce soir une soupe assaisonnée de cendre. Un essaim de menettes bourdonnait devant le comptoir d’Eugénie Saulière ; retrouvant une facétie de jadis, j’écrasai mon nez à la vitre et tirai la langue, les deux mains en éventail de chaque côté de la tête ; cela me fit du bien. Décidément, ce gros bourdon de curé avait mis une fois de plus la panique dans la ruche.

J’allais m’engager dans le chemin des Bories-Hautes par les escourssières qui prennent derrière chez la boulangère lorsque je vis Julia Fronty quitter avec sa mère le presbytère, tête basse et l’air sombre. Pour ne pas traverser la rue principale, elles obliquèrent par une venelle conduisant chez Angèle Mauvais – Œil et rejoignant par le cimetière l’autre extrémité du bourg. Alice avait dit vrai mais il y avait encore dans cette affaire trop d’invraisemblances.

— Tu me crois ? me dit Alice le lendemain. Eh bé, je peux te dire que la demoiselle a fait signer une lettre à la Fachounaïre, comme quoi elle espionnait pour le compte du curé. Elle appelle ça une « déposition ». Va voir la demoiselle : elle te racontera tout, à toi.

J’avais bien envie de lui parler, à Alice, du chantage que l’abbé Brissaud avait exercé sur ma famille afin de m’arracher à la « communale » et de me faire entrer à Sainte-Thérèse ; de lui dire aussi que la demoiselle m’avait trahie, mais, si Alice était ma meilleure amie, je me méfiais de ses bavardages. L’affaire du chantage, le cas échéant, viendrait à son heure. Le curé ne perdait rien pour attendre.

Quant à la demoiselle…

 

— Pierre t’attendait pour soigner les bêtes. Tu sais l’heure qu’il est ? me lança la Maïré.

Pierre n’était pas à l’étable ; il se tenait assis à table devant un verre de vin. Il y avait un autre verre en face de lui et, tenant ce verre, Mlle Brunie. J’eus un mouvement de recul. La Maïré me poussa sans ménagement dans la pièce.

— Bestiasse ! elle te fait peur à présent, la démeïselle ?

La demoiselle ne me faisait pas peur, mais j’aurais préféré ne pas la rencontrer.

— Tu es au courant, je suppose ? dit-elle.

Je hochai la tête, posai mon cabas sur la table et en sortis mon encrier, mes cahiers, mon ardoise… La Maïré sursauta :

— Tu vas pas te mettre à faire tes devoirs à l’heure qu’il est ? Mets plutôt le couvert. Toi, Flavie, au lieu de bader du bec, prépare la soupe et l’omelette !

— Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, dit Mlle Brunie. Je voulais simplement expliquer l’affaire à Malvina, si vous le permettez. Je préfère lui dire moi-même ce que d’autres risqueraient, volontairement ou non, de déformer.

— Vous nous dérangez pas, dit Pierre. Malvina mettra un couvert de plus.

— Ça, per moun arma ! grogna la Maïré.

— Si ça te gêne, dit Pierre, tu mangeras dans le cantou, à la place du pépé. Malvina, fais comme je t’ai dit. Mademoiselle, ne faites pas de façons, allez ! C’est de bon cœur, mais vous attendez pas à faire un festin. Ici on mange de la viande que le dimanche et les jours de fête, des fois, mais on s’en porte pas plus mal comme vous voyez.

Tandis que je mettais la table, la demoiselle m’expliqua l’« affaire ». C’était exactement ce que m’avait rapporté Alice. De plus j’appris que Julia n’en était pas à son coup d’essai, qu’elle lui avait volé des exemplaires de l’Insurgé et de « mauvais livres » parmi lesquels le premier tome de Jean-Christophe, des articles de Jaurès découpés dans la Dépêche et une photo la représentant avec Fred à la terrasse du café de Plaisance, à Brive, sur la Guierle.

— Tous ces documents, dit-elle, se trouvent chez le curé. Il comptait sans doute en faire bon usage pour me discréditer auprès de la population. Il était de mèche avec le père Caze. Après avoir obtenu le renvoi d’Eugène de chez les « Frères », sous un faux prétexte, il l’a fait inscrire chez moi, non pour m’espionner (Julia s’en chargeait), mais pour mettre la pagaïe. Je n’ai pas eu beaucoup de mal à leur faire avouer ces machinations. Des menaces, quelques gifles et ils auraient vendu père et mère. J’ai leur déposition signée et je l’ai mise en lieu sûr.

— Ce curé ! glapit la Maïré, il trompait bien son monde. Si je le tenais, cet enfant de pute !

— Et alors, dit Pierre en me faisant asseoir, c’est tout ce que tu trouves à dire ?

— Laissez-la, dit M lle Brunie. Il faut qu’elle juge cette situation en son âme et conscience, qu’elle nous juge, vous et moi, car nous n’avons pas été loyaux avec elle. Nous l’avons bel et bien sacrifiée. Je m’accuse quant à moi de l’avoir mal défendue.

— Putain ! marmonna Pierre, il nous a bien eus, ce curé. Faut pas nous en vouloir, mademoiselle Cécile, nous n’avons jamais été riches et ce qu’il nous promettait nous avait un peu tourné la tête. Alors, Flavie, cette soupe !

La demoiselle cherchait à accrocher mon regard ; le sien m’interrogeait au-dessus de la soupière fumante. Je faisais en sorte de n’exprimer aucun sentiment, de manière à la laisser dans l’incertitude. Le jeu dura tout le temps de la soupe.

— Je vous fais mes compliments, madame Delpeuch, dit-elle. Cette soupe est excellente. Moi, je n’en fais jamais. Une femme seule… Un tourin, quelquefois, histoire de faire chabrol…

— Vous faites chabrol, vous ! s’exclama Pierre.

Il la regardait, sceptique. Elle se mit à rire.

— Ça vous étonne ? Je suis de Brive, vous savez, et là-bas tout le monde ou presque fait chabrol, comme vous. Lorsque j’étais enfant et que mon père voulait nous faire rire, il essuyait ses grosses moustaches avec son index et il disait : « Voilà quarante sous de moins à donner au médecin ! » Ma mère faisait aussi chabrol. Elle disait : « Juste un doigt de vin, Antoine… »

Elle imitait les gestes de ses parents, parodiait leur façon de parler. Flavie, Paul et André éclatèrent de rire. Demain, à l’école, mes deux frères raconteraient qu’ils avaient soupé avec la maîtresse et qu’elle avait fait chabrol comme un homme. La demoiselle laissa un peu de bouillon au fond de son assiette et la tendit à Pierre qui la remplit à demi de vin et se servit ensuite.

— Voilà dix sous, dit-il, qui n’iront pas au denier du culte !

Chabrol… Un mot avait été dit, un simple mot, et la pièce paraissait soudain plus avenante, l’atmosphère plus détendue, les visages plus ouverts. Il me sembla même entendre grincer le rire de la Maïré, là-bas, dans le creux de caverne du cantou. Ce simple mot soufflait un esprit de complicité, établissait une communauté entre ma famille, la demoiselle et moi ; il déliait des nœuds de rancune, reléguait les vieilles animosités dans le placard aux souvenirs. Je fis chabrol moi aussi, comme à l’accoutumée, avec une sorte de jubilation. Je me souvenais de ce que nous disait Mlle Brunie lors de la leçon d’histoire : « Du Guesclin, lorsqu’il partait à l’assaut d’une citadelle, avalait trois ou quatre soupes au vin. C’est notre chabrol à nous. » Les yeux fermés, le nez au ras du puissant mélange, je guettais en moi la mutation gorgée après gorgée du breuvage en force vive, l’élaboration d’une magie ancestrale propre à renverser tous les trônes et tous les autels du monde. « Et les Gaulois, mademoiselle, demandait Alice, ils faisaient aussi chabrol ? » « Bien entendu ! sinon ils ne seraient pas descendus jusqu’à Rome et n’auraient pas résisté si longtemps aux légions de César. » J’imaginais les fiers barbares aux longs cheveux, au torse nu, couverts de colliers et de torques, casqués d’ailes de coqs, en train de braver les ciels d’orage et les légions de Rome après un triple chabrol. Le culte de mes héros favoris de l’histoire de France, les champions de l’indépendance et de la liberté, je le célébrai désormais sous les espèces de la soupe et du vin et ils prenaient tous des trognes majestueuses de révolutionnaires et de guerriers.

Stimulée par cette buée de chaleur et d’énergie qui s’épanouissait en moi avec plus de puissance que d’ordinaire, je pris mon courage à deux mains et lançai :

— Et moi, dans cette histoire, qu’est-ce que je vais devenir ?

Cécile échangea un regard avec Pierre. Il restait encore autour de nous assez d’alacrité pour que ma question ne suscitât pas de vieilles rancunes mais au contraire un besoin de compréhension mutuelle.

— Tu as bien fait de poser cette question, dit Cécile. Après tout, tu es au cœur du problème. Pierre, qu’en pensez-vous ?

— Moi, dit Pierre, j’ai rien contre mademoiselle Berthier. La petite a pas l’air de se déplaire à Sainte-Thérèse. Elle travaille pas mal. Alors…

Cécile surenchérit :

— L’enlever à Mlle Emma, la réinscrire à la « communale », ça risquerait de la perturber de nouveau et ça n’est pas le moment. Nous ne sommes qu’à trois mois du certificat et la guerre peut éclater d’un jour à l’autre, ce qui changerait beaucoup de choses dans votre famille et dans la commune. Je verrai Emma Berthier. Je lui demanderai la permission de revoir Malvina, de suivre son travail, de corriger au besoin ses insuffisances, et Dieu sait qu’elle en a ! Malvina est intelligente, certainement la plus intelligente des enfants de la commune, mais il est très difficile d’apprendre en quelques mois ce que d’autres assimilent en cinq ou six ans. Qu’en pensez-vous ?

— Ma foi, dit Pierre, si vous pensez que c’est la bonne solution, je vous fais confiance.

— Et toi, Malvina, qu’est-ce que tu en penses ?

C’était la première fois qu’on me demandait mon avis sur une question importante qui me concernait. Je devenais une personne, « quelqu’un », avec sa propre volonté dont les autres devraient tenir compte, son libre arbitre, une relative indépendance.

— Je ferai ça que vous voudrez, dis-je.

— Je ferai ce que vous voudrez, rectifia Cécile.

Elle ajouta :

— C’est bien. Ta réponse prouve que tu n’es pas rancunière. Mais je te préviens : il va falloir travailler plus encore. Les derniers mois sont les plus importants.

Flavie servit l’omelette cuite dans le pélard que nous utilisons pour les tourtous. Elle y avait incorporé de délicieux petits champignons de mars. La Maïré décrocha la claie à fromage qui pendait au plafond, choisit quelques caillades bien prises auxquelles restaient collés des brins de paille et les posa sur une assiette propre, à peine ébréchée, que Paul avait gagnée dans une fête votive.

Il ne fut question tout le temps du repas que de moi, de mes progrès et de mes insuffisances, du caractère aléatoire de cette sorte de pari que Cécile avait fait sur moi. Parfois ils parlaient comme si j’avais été absente ; parfois ils m’interrogeaient. Comme le dessert composé de pommes et de noix s’éternisait, Paul et André s’endormirent sur la table.

— 2 Anatz vos coijar, drôlles ! dit la Maïré, du ton qu’elle prenait pour chasser les poules et le chien.

— Excusez-moi, dit Cécile en se levant. Il est tard et vous devez avoir sommeil.

— Ça, dit Pierre, c’est vrai. On dirait que j’ai des cailloux dans les reins. Faudra revenir, mademoiselle Cécile. Un de ces dimanches la Maïré fera la farce dure. C’est sa spécialité.

Il ajouta avec un gros rire et une joyeuse bourrade à ma sœur :

— On fera couver la pâte par la Flavie. Elle a les fesses chaudes.

 

1- Vessie de porc.

2- Allez vous coucher, les enfants!

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