L'orange de Noël
Septembre 1913
Elle était là, à quelques pas de moi. Je l’observais aussi aisément que si j’avais été près d’elle, à l’intérieur de l’école. Elle me fascinait mais je n’aurais su dire pourquoi ; peut-être à cause de son prénom – Cécile – ou peut-être parce qu’elle venait d’ailleurs, qu’elle avait une façon particulière de se comporter, de marcher, de parler, de sourire, de vous regarder. Il a fallu des jours et des semaines pour que cette pellicule de merveilleux qui l’enveloppait se détachât d’elle par lambeaux, pour qu’elle nous devînt plus proche, qu’elle se banalisât à notre contact.
Déjà, juchée dans mon arbre, je cherchais par-dessus le mur de l’école communale ce qui pourrait inciter à la détester, quelle était la faille, le point faible qui annulerait entre elle et moi, entre elle et les gens de Saint-Roch, ces distances et ces différences.
Dans les premiers temps je n’éprouvais pour elle que curiosité ; je la regardais comme on contemple un étrange oiseau voletant en tous sens dans sa cage – et c’est bien l’impression qu’elle me donnait.
Assise dans mon arbre, sans la quitter de l’œil, je me répétais son prénom : Cécile… Je le suçotais comme ces bonbons acidulés, en forme de demi-lune, où la dent s’enfonce dans une pâte molle avant de trouver le cœur craquant du sucre. Elle venait de la ville. De quelle ville ? J’en avais oublié le nom : peut-être Brive, mais pour moi toutes les villes devaient ressembler à celle-ci, où mon frère aîné m’avait amenée l’année précédente pour la Foire des Rois (j’en gardais un souvenir de brume, de neige, de tumulte dans l’odeur des truffes et des volailles mortes) et peu après pour les Foires Franches qui passaient comme un tourbillon dans ma mémoire.
On avait tant répété autour de moi que Cécile Brunie, jeune institutrice stagiaire envoyée à Saint-Roch par l’Académie pour laïciser la commune, était le diable en jupons que j’attendais avec impatience sa venue et quelque événement qui confirmât ces propos.
Le jour où elle arriva à Saint-Roch, deux ou trois semaines avant la rentrée des classes, j’étais présente. Aujourd’hui, alors que plus de soixante ans ont passé, cette scène reste vivante dans ma mémoire.
Délégué par le maire, M. Joffre, notre garde champêtre, Bécharel, était allé l’accueillir à la gare du Bosplot avec un char à bancs déglingué et un cheval poussif. Je n’étais pas seule à l’attendre : toutes les menettes du village étaient présentes, tenant un bol d’eau bénite dans lequel trempait un rameau de buis. Je cherchai des yeux M lle Emma Berthier, la directrice de l’école congréganiste Sainte-Thérèse ; elle était absente. Le maire tournait sur lui-même en battant des bras comme un corbeau qui aurait du plomb dans l’aile.
— Qu’est-ce que vous lui voulez ? disait-il. Allez-vous-en ! C’est pas elle qui a demandé ce poste. Alors foutez-lui la paix !
Avec son mouchoir il essuyait ses moustaches rousses et son gros visage de marchand de bestiaux que la chaleur de septembre baignait de sueur. Un incident quelques jours après la visite en Corrèze du président de la République, M. Poincaré, un scandale que les journaux de gauche : la Dépêche et l’Avenir ne manqueraient pas d’exploiter… Les menettes se taisaient, immobiles, engoncées dans leur robe noire ornée sur la poitrine du chapelet et du crucifix, la tête bien serrée dans le bonnet blanc attaché sous le cou. Elles attendaient l’Antéchrist, le diable, la représentante de l’école sans Dieu.
Un murmure s’éleva dans l’assistance lorsque, sur la route départementale, entre deux haies de peupliers où tremblait une brume de chaleur, se dessina la carriole de Bécharel.
— Je vous en prie, suppliait le maire, rentrez chez vous !
Une femme hurla :
— Qu’elle retourne d’où elle vient ! On a pas besoin d’elle ici. Satan ! Satan !
De guerre lasse, le maire s’en prit à l’abbé Brissaud qui venait d’arriver. C’était un vieillard encore très dru avec des épaules de lutteur de foire et un visage gris de barbe qu’il rasait une fois par semaine, le dimanche matin, en chantant des cantiques à pleine voix derrière sa fenêtre ; il portait une vieille soutane effrangée qui commençait à virer au violet, des godillots de fantassin et le chapeau de paille qu’il mettait pour travailler son jardin potager.
L’abbé fit un signe rassurant.
— Laissez faire, Joffre, dit-il. Je me porte garant de mes paroissiennes. Un peu d’eau bénite n’a jamais tué personne. Si cette fille est le diable vous la verrez repartir vers la gare en courant.
Je me tenais entre deux bigotes : la Marie du Moulin de la Tournadre et la Clotilde Bonneau, comme entre deux rideaux d’un théâtre, un peu ivre de plaisir, persuadée que j’allais assister à une de ces scènes dont le curé faisait parfois le récit en chaire, le dimanche, l’Ancien Testament ouvert devant lui sur le pupitre qu’ébranlaient ses grosses mains de paysan ; en l’écoutant on imaginait les armées de Pharaon poursuivant la horde des Juifs. Déjà des éclairs et des coups de tonnerre ébranlaient ma tête ; cramponnée des deux mains aux jupes noires, je voyais apparaître entre les peupliers le char de guerre conduit par Bécharel, et j’entendais les lamentations du peuple juif.
Il n’y eut ni éclairs ni tonnerre et la voix de Dieu resta muette. On entendait seulement celle de Bécharel qui demandait le passage. Affolé par la foule, le cheval cabra et le char à bancs faillit verser dans le fossé. Après que le maire, chapeau bas, mal à l’aise, eut bredouillé une formule de bienvenue, le chœur des menettes éclata, tellement confus et suraigu que je n’enregistrais que des bribes de phrases : « Fille impie… Satan en jupons… Tu n’as rien à faire ici… Va-t’en !…. » Je reçus sur le nez quelques gouttes d’eau bénite ; on me bousculait comme si je n’existais pas, mais je riais de plaisir et me laissais entraîner par le tourbillon derrière la carriole. C’était la fête, une lapidation symbolique dont la victime, le visage estompé dans l’ombre d’un chapeau à voilette, très pâle, droite et immobile sur le siège de cuir rapé, semblait figurer dans la scène en effigie. Je me disais : « Qu’elle pousse le portillon de la voiture, qu’elle saute au milieu de la route, sorte sa fourche ou sa langue de feu comme le diable du Thermogène qui figure sur une affiche dans la boutique d’épicerie d’Agathe Laspoumadère. Au moins qu’elle dise quelque chose, qu’elle se défende, qu’elle riposte ! » J’attendais un paroxysme, une de ces sublimes montées de colère qui dégénère en ivresse. En suivant les menettes qui se ruaient derrière le véhicule jusqu’à la « communale », en scandant comme elles « Sa-tan ! Sa-tan ! » je regrettais de n’avoir pas moi-même le bol d’eau bénite et le rameau de buis. Les mains dans les poches de leur tablier noir, des enfants suivaient d’assez loin, en file le long du fossé, muets de surprise et de crainte. Moi, j’entrais tête baissée dans la fête sauvage et en réclamais ma part ; au besoin je me serais battue pour garder ma place entre les deux harpies qui menaient le train.
Peu à peu le cortège s’effilocha, Bécharel ayant cinglé de la mèche de son fouet la croupe de la jument qui prit le trot et distança le groupe. Il ne resta bientôt plus que Marie, Clotilde et moi entre elles deux, toujours accrochée aux pans de leur jupe, et puis Marie et moi, et puis moi toute seule qui marchais en sautillant comme à la marelle dans la poussière.
L’école communale était située à moins d’un kilomètre du bourg, en retrait de la route au fond d’une cour. Elle n’avait d’école que le nom. C’était une ancienne ferme achetée par la commune après la mort du dernier propriétaire. Sur la grange, la toiture de chaume achevait de pourrir et de s’effondrer ; couverte en vieilles tuiles, la maison d’habitation à un étage abritait l’unique salle de classe et, au-dessus, le « logement » de l’institutrice. Un prunier sauvage se dressait comme un drapeau sur l’arête de la grange où s’étageaient de grosses pierres de lauze. Le sol de la cour de récréation sentait la fiente de porc. Les jours de pluie les élèves devaient se cantonner dans la salle de classe ou s’entasser sous ce qui servait de préau : un ancien séchoir à châtaignes, le clédier, et la porcherie dont on avait fait en abattant un mur un seul espace.
On accédait à la salle de classe par quatre marches disjointes d’où jaillissaient au printemps de minuscules bouquets de plantes saxatiles et ces petits lézards de murailles que nous appelons des rapiettes. Telle était cette école, telle elle est encore à quelques détails près, sauf qu’elle a été abandonnée depuis peu par manque d’élèves.
Installée dans ce qui avait été la salle commune de la ferme, grossièrement dallée, badigeonnée d’un ancien plâtre qui se boursouflait et révélait en s’écaillant des suies ancestrales mal grattées et des relents de fumée de bois, la classe n’incitait guère à l’étude. Elle sentait le vieux, le froid, l’humide, été comme hiver, malgré l’énorme poêle Godin que l’on gorgeait de bois de la Toussaint à Pâques. Le bureau de la maîtresse et les tables patinées et couturées de paraphes avaient été prélevés dans une école de Meyssac. Au mur de droite était accroché un planisphère de Vidal de La Blache où l’humidité avait fait naître, en surimpression, de nouveaux continents et dessiné des frontières capricieuses. En face, sur des étagères qui ployaient dangereusement, moisissaient des sauvagines empaillées, des vestiges archéologiques, des fossiles marins et un herbier dû au zèle d’un ancien maître.
À droite du bureau une fenêtre donnait sur un marécage limité par un ruisseau : la Gane, que l’on traversait sur des ponceaux romains ou sur des troncs d’arbres couchés pour passer d’un champ à un autre ; au-delà, une pente de rocaille à genièvres, qui sentait la Provence dès les premières chaleurs du printemps, montait vers le calvaire du Puy-Faure. L’autre fenêtre, en vis-à-vis, près de la porte à doubles battants horizontaux, donnait sur le bourg de Saint-Roch et ses châteaux qui crénelaient le sommet de la colline comme une eau-forte de Hugo. Pour donner un peu plus de lumière, il fallait laisser ouvert le battant supérieur de la porte. Le seul « luxe » : deux lampes à acétylène que l’on alimentait avec des comprimés « Delta », garantis « propres et sans odeur ».
L’appartement de la maîtresse présentait le même aspect vétuste, sauf que la lumière y était plus abondante, une fenêtre supplémentaire ayant été ouverte dans le pignon donnant sur le marécage. Les murs nus, boursouflés comme les parois d’une caverne gardaient, au-dessus d’un mauvais lit Louis-Philippe, les traces d’un crucifix. La table constituait, avec deux chaises, une armoire de château énorme et funèbre, un lavabo rond sur pied, en fer écaillé, le seul mobilier. Rafistolé avec de vieilles boîtes à conserve, le parquet craquait à chaque pas et restituait des poussières végétales, des fragments de coquilles de noix et de pelures de châtaignes.
Et puis il y avait mon arbre.
On avait respecté ce tilleul qui avait poussé en dehors du mur de la cour sur lequel il s’appuyait. C’était à la fois mon refuge et mon observatoire. Dès que les premières feuilles poisseuses commençaient à sourdre des parois de cette caverne végétale, je m’y lovais comme une couleuvre. Le printemps venu, je m’y donnais des fêtes de solitude, des spectacles sans fin renouvelés, des ivresses légères lorsque l’odeur de la miellée et sa fraîcheur de rosée se répandaient autour de moi. Quelques planches dérobées dans les deux épiceries du bourg (chocolat Pupier… rhum Saint-James… liqueur « La Charmoise »…), deux coussins de fougère liés par des ficelles, une étagère sur laquelle je rangeais des trésors de fleurs, de fruits, de cailloux pailletés composaient mon décor. Je m’y installais comme une reine au milieu d’une cour d’abeilles et d’oiseaux, observant d’un air dédaigneux la plèbe scolaire en tabliers noirs ou gris se livrant aux tristes jeux de la « récré », ou l’instituteur qui avait précédé Mlle Brunie vaquer à ses occupations entre les quatre murs sinistres de son logement. Mon tilleul a disparu. À sa place, à la fin de la guerre de trente-neuf, on a planté de ces marronniers tout bêtes et tout ronds qu’on trouve dans les cours de récréation de la France entière.
Personne ne prêtait attention à moi, fillette un peu innocentoune et parfaitement inoffensive, qui n’en faisait qu’à sa tête en dépit des menaces et des coups, qui ne savait ni lire ni écrire (on avait renoncé à m’enseigner quoi que ce soit). On disait de moi : « Malvina, elle est brave mais un peu
simple. Elle fera pas grand-chose dans la vie. C’est une 1 baraquaine. C’est rien. »
La baraquaine apprenait la vie à sa manière, faisant son miel de ce qui lui convenait sans rien demander à personne. Elle s’asseyait à la table familiale, mangeait aussi discrètement que le chien qui attendait les déchets sous la table, disparaissait pour aller explorer le village et les alentours où il y avait toujours à glaner des événements nouveaux.
On avait pris l’habitude de ma présence. Je pénétrais comme Asmodée dans toutes les demeures, les yeux grands ouverts, l’oreille tendue aux propos les plus anodins et aux moindres bruits. Les regards semblaient glisser sur moi. On ne m’adressait que rarement la parole et c’était pour me chasser (« Vai t’en, drolla ! ») lorsque ma présence devenait importune, mais je revenais et m’efforçais de me faire aussi « transparente » que possible. Lorsqu’il m’arrivait de surprendre des amoureux derrière une meule ou dans le foin d’une juque, ils m’obligeaient à fuir en disant : « C’est rien : c’est la Malvina. »
Rien. Je n’étais rien, mais je portais en moi le petit univers du village et je le connaissais mieux que quiconque.
Elle me regardait et je soutenais hardiment son regard.
Maintenant, la carriole avançait au pas. C’était un break à quatre roues acheté par le maire à la châtelaine, Mme Hortense de Bonneuil. Après avoir fait office de corbillard, il servait à divers usages et notamment aux promenades du jeudi des pensionnaires de Sainte-Thérèse, l’école congréganiste que dirigeait M lle Emma Berthier. En marchant et en sautillant, je répétais à voix basse : « Cécile… Satan… », mais elle ne m’entendait pas à cause du bruit de la voiture et des grelots de la jument. Elle avait dégrafé le col de la chemise d’étoffe légère qu’elle portait sous un petit caraco à basques et s’éventait nerveusement le visage avec le journal acheté pour lire dans le train. Cécile Brunie rappelait, plus qu’une maîtresse d’école, ces dames de Meyssac, de Beaulieu ou de Brive qui se rendaient parfois en visite au château et que j’accompagnais jusqu’au perron en me cachant derrière les haies de lauriers : des perruches qui parlaient haut, dans ce français que je comprenais mal, en faisant de grands gestes comme dans les pièces de théâtre de Labiche présentées lors des cérémonies de distribution des prix.
Lorsque la voiture s’arrêta devant l’école communale, M lle Cécile Brunie se leva lentement, ouvrit le portillon à l’arrière et attendit que Bécharel vînt l’aider à descendre.
— Nous voilà arrivés, dit Bécharel. Laissez vos bagages. Je m’en charge.
— C’est ça, l’école communale ? dit la demoiselle, comme si, malgré l’inscription goudronneuse étalée au-dessus de la porte, elle eût pu en douter.
— Ça paie pas de mine, mais vous vous y plairez, le temps de vous y faire. C’est un peu peureux pour une jeune fille seule, mais faut pas craindre. Il se passe jamais rien ici. Méfiez-vous seulement des marchands de draps et des colporteurs.
Lorsqu’il l’eut aidée à descendre du break elle s’avança vers moi et me dit :
— Qui es-tu, petite ?
Bécharel répondit à ma place :
— C’est rien. Elle s’appelle Malvina Delpeuch et habite avec sa famille aux Bories-Hautes. Des pas grand-chose. La petite est un peu innocentoune, mais pas méchante. Vous en tirerez pas un mot.
J’emboîtai le pas à la maîtresse et la suivis dans son inspection. Elle parlait toute seule, soupirait : « Ça, une école… ce taudis ! Ce n’est pas possible… Et aucune porte ne ferme à clé. »
Elle se tourna vers Bécharel qui la suivait, penaud :
— Il faut que je parle au maire. Tout de suite. Où est-il ?
— Il va pas tarder à arriver. Mais vous savez, mademoiselle, à Végennes, à La Chapelle, c’est pas mieux qu’ici.
Mlle Brunie sembla me prendre à témoin de sa déception. Les mains dans mon dos, je la regardais à loisir, sans baisser les yeux lorsqu’elle me fixait. C’était une grande belle fille au visage d’un ovale un peu lourd sous la masse des cheveux bruns ramenée en chignon au sommet de la tête, qu’elle découvrit en ôtant son grand chapeau de paille traversé d’une longue aiguille et orné d’un simple nœud grenat. Je me disais que j’en aurais pour des jours et des jours à la regarder du fond de ma cellule de verdure vivre et se mouvoir, à l’écouter parler, chanter peut-être, avant d’obtenir d’elle une image cohérente. Les gens de mon entourage étaient d’une seule pièce : ou bons ou mauvais, rarement complexes. Par les voies de l’intuition, à défaut du raisonnement, j’avais ainsi établi dans ma tête une sorte de géographie humaine de la commune, avec des noirs et des blancs, rarement des demi-teintes. La demoiselle, elle, me troublait ; en dépit des frissons de colère qui la parcouraient je la devinais douce et vulnérable.
— Qu’as-tu à me regarder ainsi ? dit-elle brutalement. Toi aussi tu crois que je suis le diable en jupons ? Eh bien, réponds ! Tu as perdu ta langue ?
Je reculai de quelques pas, souhaitant disparaître dans la gigantesque armoire qui m’avait toujours causé quelque appréhension, comme si ses lourds battants de noyer pouvaient ouvrir sur des domaines mystérieux et redoutables. Elle poursuivit :
— Tu es une élève de M lle Emma Berthier ou de l’école laïque ? Tu sais lire ? Écrire ? Compter ? Pourquoi es-tu sisale ? Il n’y a ni eau ni savon chez toi ? Mais réponds donc !
— Elle vous répondra pas, répéta Bécharel. Vous perdez votre temps.
Elle fouilla dans son réticule de velours vert, en tira un bonbon qui ressemblait à un papillon dans son enveloppe de papier, insista pour que je le prenne.
— 2 Ané ! dit Bécharel. Prena-lou. Coï pas de la poisoun.
Je défis maladroitement le bonbon, le mis dans ma bouche et gardai le papier dans ma poche. Le maire venait d’arriver, rouge et suant d’avoir couru, mal à l’aise dans son costume des dimanches, son col cassé sur lequel retombait la couenne fraîche de son double menton, ses bottines vernies. D’une voix courte, il regretta l’accueil que les menettes avaient réservé à la nouvelle maîtresse malgré son opposition et ses menaces. Ses administrés étaient pour la plupart de braves gens mais qui avaient toujours mal accepté les tentatives de laïcisation de l’école, puis la « Séparation ». Ils ne pratiquaient guère la tolérance dans ce domaine mais leur violence restait verbale. La demoiselle ne devait pas se décourager.
Cécile l’écoutait distraitement, sans cesser de marcher dans la pièce. Elle dit en contenant mal sa colère :
— N’ayez crainte, monsieur le maire. C’est mon premier poste mais je ne me découragerai pas pour si peu. On m’a mise en garde. Saint-Roch, dit-on, est une « petite Vendée », première paroisse de la Corrèze pour le denier du culte et les pèlerinages à Lourdes. Je n’attendais pas qu’on m’accueille avec la fanfare et la chorale des enfants de Marie, mais j’espérais au moins avoir une classe et un logement convenables.
— Je sais… Je sais… bredouilla le maire. Cette maison n’est pas un palais mais vous vous y plairez. L’endroit est calme, l’air vivifiant. Ça vous changera de l’École normale. D’ailleurs le maître qui vous a précédée s’y plaisait beaucoup.
— Alors pourquoi est-il parti précipitamment ?
Joffre parut ne pas entendre. Il se dirigea, les bras écartés, son mouchoir d’une main, son chapeau de l’autre, vers la fenêtre donnant sur le Puy-Faure : quel paysage admirable ! quelle lumière ! quel silence !
— Monsieur le maire, il faudra poser des serrures, changer les vitres qui manquent, boucher les trous et passer une nouvelle couche de badigeon à l’intérieur. J’en parlerai au délégué cantonal.
— Je crains que ce soit inutile. Mon conseil municipal a déjà consenti d’énormes sacrifices pour cette école. Il n’en acceptera pas d’autres. Nous sommes une commune pauvre. D’ailleurs, à Végennes et à La Chapelle-aux-Saints…
— Je sais ! dit aigrement la demoiselle, mais c’est une mauvaise raison.
Le maire eut un regard vers la porte fermée par un simple bruchou de bois blanc. Il soupira :
— Des serrures… Vous ne trouveriez pas dix maisons dans le bourg qui ferment avec de véritables serrures. Je vous assure que vous ne risquez rien.
— Je vais donc repartir, dit M lle Brunie. Je ferai mon rapport à l’inspection académique qui transmettra ma protestation au préfet.
Le maire leva les bras au ciel. Comme s’il n’avait pas assez d’ennuis ! Il ferait pour le mieux mais il fallait d’abord convaincre le conseil municipal. Quant à lui, il ne pouvait que faire des propositions. Des serrures… Des vitres…
La même scène se renouvela au cours de la visite de la classe et, cette fois-ci, je crus bien que M lle Brunie allait fondre en larmes. Qu’on la comprenne : elle ne réclamait rien pour elle mais pour ses futurs élèves. Un tableau neuf notamment, des cartes murales, des cabinets décents – les deux qui se trouvaient sous le préau n’avaient pas de porte – la réfection du dallage, un nouveau badigeon… Le maire paraissait sur le point d’éclater. Avait-elle décidé de saigner à blanc le budget déjà exsangue de la commune et risquer de compromettre son mandat aux prochaines élections municipales ?
Cécile l’écoutait en souriant. Elle dit, sans hausser le ton :
— Je regrette que le président Poincaré ne se soit pas arrêté à Saint-Roch, le mois dernier, lors de sa visite en Corrèze. Il aurait été édifié sur la tenue de nos écoles laïques. Qu’en pensez-vous ?
— Je pense, dit Joffre en s’épongeant le front, que vous êtes une sacrée petite bonne femme et que vous feriez merveille si vous m’accompagniez sur les champs de foire. Allons, topez là ! Marché conclu ! Mais n’attendez pas de miracle. Tout se fera en son temps.
Le maire reparti avec le break, je restai seule en compagnie de la demoiselle, toutes deux enfermées dans notre solitude : elle bougonnant, gémissant, se prenant la tête à deux mains, cherchant des objets ou des ustensiles qui faisaient défaut ; moi, muette mais ne perdant rien de son monologue et de ses gestes, veillant à ne pas me trouver dans l’axe de ses évolutions. Une seule fois, elle m’adressa la parole :
— Toi, l’innocente, tu peux me dire où je pourrais trouver de l’eau et un baquet ?
Je fis effort pour répondre dans un bon français :
— Ya de l’eau dans la cour.
— Tiens ! Tu sais donc parler ? Et en français encore ! Avec ça tu ne parais pas aussi sotte qu’on le dit. Mais ce que tu es sale ! Évidemment, tu n’as pas de mouchoir ?
J’ouvris des yeux surpris. Un mouchoir… Elle soupira, sortit le sien de son réticule, que le tramway départemental avait un peu noirci d’escarbilles, me le mit aux lèvres pour que je le mouille de salive, me frotta le museau, dégagea le coin de mes yeux et la commissure de mes lèvres. Le jeu m’amusait et je me mis à rire.
— Est-ce que tu as des poux ?
Je ris de plus belle. Des poux ! Presque tous les enfants de Saint-Roch en avaient et ne s’en portaient pas plus mal. C’était même une preuve de bonne santé. De temps à autre on tondait ras les garçons mais la vermine ne tardait pas à reparaître. C’est à peine si on en parlait, sauf à Sainte-Thérèse où M lle Emma Berthier leur donnait la chasse avec fureur. À la « communale » on n’avait guère ce genre de préoccupation.
La pompe à bras était située contre l’escalier qui menait à la salle de classe. Elle était désamorcée. Je me servis d’une vieille boîte à conserve, comme je l’avais vu faire maintes fois, pour aller puiser dans un baquet où croupissait, sous la gouttière, l’eau du dernier orage et j’activai le bras. Il coula une eau verdâtre et maigre puis claire et abondante. La demoiselle parut satisfaite. Il s’agissait ensuite de trouver un baquet ou une cuve. Dans la cave, qui servait jadis de cellier, nous découvrîmes entre un amas de fûtailles vermoulues un cuveau en assez bon état auquel l’humidité ambiante avait conservé son étanchéité. Il était encore tout violet de moût et des rafles restaient collées au fond.
— Voilà qui fera l’affaire en attendant mieux, dit la demoiselle. Tu veux m’aider ?
Je me demandais ce qu’elle pouvait bien vouloir faire de ce cuveau dans sa chambre et de cette eau qu’il fallut monter à pleins seaux. Voulait-elle nettoyer le plancher, se constituer une réserve ?
— Et voilà ! dit-elle, le dernier seau versé. Cette eau est un peu froide mais je l’aime ainsi. Tu vas me laisser seule à présent. Je n’ai plus besoin de toi. Tu pourras revenir me voir quand tu voudras.
J’allai me hisser dans mon tilleul, auquel j’accédais par une échelle de poulailler. Assise sur la planche du « chocolat Pupier », un coussin de fougère dans le dos, face à la fenêtre, j’assistai à un rite étrange. M lle Brunie se déshabilla entièrement après avoir pris soin de bloquer la porte avec une chaise inclinée. Je la perdis de vue puis je la vis réapparaître, réajustant son chignon, entièrement nue, fusée de chair rose et blanche, à la fois mince et drue, donnant des idées de fleur et de fruit. En enjambant le bord du cuveau, elle poussa un petit cri, porta ses mains à ses épaules et lentement, à l’aide d’une éponge, elle fit ruisseler l’eau sur sa peau. J’étais si proche d’elle, je pouvais suivre ses gestes avec tant de précision qu’il me semblait que cette cascade glacée ruisselait sur ma peau et j’en ressentais des frissons comme
lorsque j’allais, les jours de 3 bujade, me tremper dans la Gane. J’imaginais les menettes avec leur bol d’eau bénite et leur rameau de buis devant ce spectacle, elles qui conservaient précieusement leurs crasses, leurs humeurs vénérables et ne se lavaient jamais dans leur intimité si ce n’est en des occasions exceptionnelles.
Je cherchai dans ma mémoire à qui je pourrais bien raconter cette scène étonnante, et qui, surtout, pourrait bien me croire. Je finis par me persuader que la demoiselle allait assister dans la soirée à quelque veillée ou qu’un homme allait lui rendre visite. Mais où ? Mais qui ?
Alors que le soir tombait, je grignotai l’un des croûtons que j’avais rangés dans une boîte en fer pour les protéger des oiseaux et des fourmis. De l’autre côté du marécage, sur la haute colline pelée du Puy-Faure où chantaient les dernières cigales de l’été, le soleil coulait sa lumière brumeuse et dorée. Au-delà de la route départementale, le flanc de la colline où s’accrochait le village s’enveloppait de pénombre. Il venait jusqu’à moi
des odeurs de soupe, de 4 bacade et de feu de bois qui me faisaient saliver.
Une dernière fois, je regardai la demoiselle qui, après être sortie de son bain, se bouchonnait vigoureusement puis, un flacon à la main, parcourait son corps de caresses très longues et très lentes. J’avais reniflé son parfum – iris ou violette, je ne sais plus – qui flottait autour d’elle et la rendait attirante et mystérieuse.
On m’avait laissé un fond de soupe avec une grosse pomme de terre,
un 5 tourtou froid, racorni, gréseux, qui crissait sous la dent (le meunier négligeait de repiquer ses meules). J’avalai le tout avec une moitié de
cailladou6 crémeux.
— Où es-tu encore allé traîner, drolla ? me demanda mon frère aîné, Pierre.
Il n’exigeait pas de réponse à sa question et je me tus comme à mon habitude. Notre mère – la Maïré – tricotait dans la cheminée avec de vieilles baleines de parapluie affûtées. Mes deux frères, André et Paul, étaient couchés. On n’attendait plus que Flavie, ma sœur cadette, qui venait d’avoir treize ans et se louait dans les fermes avec sa patronne, Jeanne Sauvezie, pour des travaux de ravaudage et de couture. J’avais la grande table familiale pour moi toute seule et cela me plaisait : cette vacuité autour de moi, cette pénombre balayée par les petites rafales du foyer, cette liberté dans laquelle je me laissais bercer, ce silence que j’apprivoisais… Souvent je faisais exprès de rentrer tard, quitte à débarrasser la table et à faire la vaisselle, pour mieux jouir de cet instant où je vivais en plein accord avec la maison. Depuis la mort de mon père, foudroyé par une hernie étranglée au temps des moissons, deux ans plus tôt, personne ne se souciait du comportement de l’enfant ingrate que j’étais ; on me laissait libre d’aller à ma guise, de vivre à ma convenance, de fréquenter ou non l’école où d’ailleurs je n’apprenais rien. Je vivais comme le Babeu, le garçon idiot de la Chanourdie, que je rencontrais parfois sur les chemins ou dans les bois, la bouche baveuse, l’œil éteint, poussant des cris inarticulés (« ba… beu… ») et dont je me méfiais comme du Drac ou du chenaton, ce petit chien blanc qui apparaît lorsqu’un enfant vient à mourir.
Flavie rentra tard ce soir-là. Elle revenait à pied du moulin de la Tournadre, à trois kilomètres des Bories-Hautes et s’était attardée en traversant le bourg qui paraissait en révolution à cause de l’arrivée de la nouvelle institutrice laïque.
Elle posa son cabas, but une gorgée d’eau à la 7 couade de bois.
— Cette femme, tu l’as vue, toi ? Comment elle est ?
Je haussai les épaules. Elle ne pouvait être comparée qu’à la femme du maire ou à ces perruches qui montaient parfois au château en faisant danser leur réticule. Je mimai leurs gestes précieux et ajoutai :
— Elle se lave. Je l’ai vue.
— Tu as vu quoi ? demanda la Maïré de sa voix aigre.
Ils se rapprochèrent de moi comme si je venais de proférer une incongruité. Il me sembla même voir bouger dans sa gangue de suie, au
creux du 8 cantou, la pipe saliveuse du pépé. Aussi clairement qu’il m’était possible, en veillant à ne pas en rajouter selon une manie dont j’abusais, je racontai la scène à laquelle je venais d’assister. Ils demeuraient sceptiques. J’entendis Pierre murmurer :
— Elle se lave comme les putes. Que je te prenne pas à tourner autour !
Et la Maïré :
— Quand le curé va apprendre ça…
Flavie ajouta, en mangeant la moitié du cailladou qui restait, sur une tranche de pain :
— Dites rien au curé ni à personne, ça vaudra mieux. Elle invente. J’en mettrais ma main au feu. Dis, Malvina, c’est vrai que tu inventes ?
Je secouai la tête, rechaussai mes socques et, tandis que Pierre allumait la lampe à pétrole au-dessus de la table, je m’évadai, la vaisselle faite, après avoir bu à la couade quelques gorgées d’eau de puits. J’entendis dans mon dos la voix dure de la Maïré :
— 9 Inte vaï inquere ?
Où j’allais, ça ne la regardait pas. Je repris la route du village par la traversière qui pique droit vers la font Saint-Roch par vignes et taillis déjà tout bleus de nuit, traversai le village qui bourdonnait comme une ruche, portes ouvertes, dans ses fumées et ses odeurs du soir. L’abbé Brissaud pérorait dans un groupe de menettes excitées ; Mlle Berthier se tenait près de lui, pâle, fluette, les mains croisées sur le crucifix de bois qu’elle portait au niveau du nombril. J’entendis quelques lambeaux de phrases : « C’est intolérable… il faut la chasser… école impie… fille de rien… » J’aurais aimé leur crier : « Et puis, si vous saviez : elle se lave ! » mais on ne m’aurait pas prise au sérieux.
Après avoir contourné les murailles du château rongées par la maladie de la pierre, j’empruntai le sendarel qui mène par les chaumières et les jardinets jusqu’à la route départementale en direction de la Dordogne. La nuit était presque tombée lorsque j’arrivai à l’école. Le marécage dormait sous ses strates de brume légère ; loin, comme détaché du monde, le Puy-Faure palpitait encore dans une phosphorescence violette ; sur la pureté magique du ciel je distinguais nettement, minces comme des allumettes, les trois croix du calvaire.
Je montai chez M lle Brunie et grattai à sa porte. Il y eut un bruit de chaises déplacées, puis un silence et une respiration oppressée contre le battant.
— Qui est là ? demanda une voix blanche.
— C’est moi, Malvina.
La porte s’ouvrit sur la pénombre totale, la demoiselle ayant éteint la bougie dont je distinguai un point d’ignition empanaché d’une fumée claire.
— Toi encore ? À cette heure-ci ? Que me veux-tu ?
Sans y être invitée, je me glissai dans la pièce. Tandis que la demoiselle rallumait la bougie, je distinguai sur la table un amoncellement de papiers et de journaux. Un battant ouvert de l’armoire révélait quelques robes pendues, des linges rangés sur les étagères, des chapeaux posés à plat comme les tourtes que la boulangère, Noémie Farges, s’apprêtait à mettre au four. Contre la fenêtre ouvrant sur mon arbre s’alignaient deux grands sacs et une valise. La demoiselle était vêtue d’une chemise de nuit qui laissait ses bras nus jusqu’au coude.
— Avec ta permission, dit-elle en se rasseyant, je termine cette lettre.
Elle portait aux joues des traces de larmes et tenait à la main un petit mouchoir roulé en boule. Je la sentais nerveuse, sur le point de me mettre dehors, mais je restai. À plusieurs reprises, elle me rabroua, me reprochant mes regards insistants, mes silences, ma présence même, mais je devinais confusément que c’était la population de Saint-Roch qu’elle invectivait à travers moi.
Elle cacheta sa lettre et se leva.
— Selon toi, dit-elle, combien d’inscriptions vais-je avoir ? Pour ce qui est des garçons, je ne me fais guère de souci puisqu’ils ne peuvent aller dans une autre école que celle-ci, à moins d’entrer comme pensionnaires à Meyssac, Beaulieu ou Brive. Mais les filles ? Elles iront toutes ou presque à Sainte-Thérèse, comme avant.
Elle ajouta pour elle-même :
— Voilà que je parle avec une innocente ! Je deviens folle.
Puis, tournée vers moi :
— Tu es gentille d’être venue me dire bonsoir. Va-t’en à présent. Je suis fatiguée. Il faut que je dorme.
Je secouai la tête, bien décidée à rester.
— Tu ne peux tout de même pas coucher ici ? Tu as vu le lit ? Il tient à peine debout. Et tes parents, qu’est-ce qu’ils penseront s’ils ne te voient pas rentrer ?
Le plus naturellement du monde, je répondis :
— Ils s’en foutent. Je fais ça que je veux. Je reste. Toute seule, tu aurais peur. On portera pas peine chez moi. On a l’habitude.
— Je te répète que je n’ai pas besoin de toi. Dis à tes parents qu’ils peuvent te faire inscrire à partir de demain. Il va falloir que je passe commande des livres et des fournitures. Tiens, en remontant chez toi, mets cette lettre à la poste, je te prie.
Je partis. Une demi-heure plus tard j’étais de retour, munie de trois ou quatre sacs de jute « empruntés » à la boulangère. La lumière de la bougie détourait encore la porte. Allongée à même le palier, la tête posée sur une bûche abandonnée, je m’endormis après avoir entendu la demoiselle pester contre le sommier qui grinçait à chaque mouvement. Au milieu de la nuit, le froid me saisit et, en me retournant, je heurtai le mur. Quelques instants plus tard, je clignai des yeux dans la lumière de la bougie qui détaillait un visage lourd de sommeil et une masse de cheveux libres (elle ne portait pas de bonnet !). Nous nous regardâmes en silence quelques instants, puis elle me tendit la main.
— Allons, viens ! Tu dois être gelée. Je te ferai une place près de mon lit. Nous réglerons nos comptes demain.
À moitié endormie, je me laissai conduire à travers la chambre. Cécile me déshabilla en grelottant et en gémissant sur ma saleté et mon odeur. Elle s’estimerait heureuse si je ne lui laissais pas ma vermine en cadeau. Cela nous fit rire toutes deux. Elle sentait sous sa chemise ce parfum d’iris ou de violette qui m’avait bouleversée, intense au point qu’il me semblait baigner dans ces effluves et cette chaleur lorsqu’elle me fit allonger sur des couvertures au pied de son lit. Je me sentais planer à des altitudes éthérées, bien au-dessus du Puy-Faure, dans un air où palpitaient des pollens, des duvets de saule, des plumes d’ange. Lorsque je me penchais au-dessus de Saint-Roch, de l’église et de la mairie, des mâchoires carriées du château, je percevais des cris de haine, des mouvements de foule, mais ils n’arrivaient pas à percer mon sommeil.
Le maire avait pris soin de prévenir la demoiselle : cette année, les vendanges seraient retardées à cause de l’été pourri que nous avions connu, et les élèves rentreraient quelques jours plus tard qu’il n’était prévu car ils devraient rester dans leur famille pour aider à la récolte.
— Tous les ans ou presque, c’est la même chose, avait-il ajouté. Ne vous en plaignez pas trop… Nous en profiterons pour demander à Bécharel de badigeonner la classe et votre logement.
— Et les serrures ? Et ces vitres qui manquent ? Et les portes des cabinets ?
— Soyez patiente. Tout viendra à son heure.
— La population s’est un peu calmée ? Je peux traverser le bourg sans risquer d’être lapidée ?
Un petit rire secoua la bedaine bardée d’une grosse chaîne de montre.
— Vous n’avez rien à craindre. On n’ira pas jusque-là. Tout ça, c’est un coup monté par le curé. Il a voulu montrer une fois de plus qu’il est le maître ici. Il vous a envoyé son avant-garde pour vous impressionner, mais ne vous découragez pas. Si vous restez ferme à votre poste, si vous oubliez ce qui s’est passé hier, si vous vous tenez tranquille et ne faites pas de zèle, il vous fichera peut-être la paix.
— C’est donc lui qui fait la loi au village ? Et vous, le maire, vous acceptez cela ?
— J’accepte… J’accepte… Comme vous y allez ! En confidence, je lui dois mon élection. De plus, lorsqu’il est arrivé, il y a trois ans, l’école congréganiste comptait six filles. Un an plus tard, elles étaient quinze. Cette année, elles seront plus de vingt. Il tient la population comme ça !
Il tendit son poing qu’il fit tourner comme pour fermer la serrure d’un cachot.
— C’est un homme redoutable. Même l’évêque de Tulle le craint. Lors de la « Séparation », il a pris le maquis avec sa servante, son crucifix et un fusil. Il disait sa messe dans un fournil avec sa pétoire à portée de la main.
Il ajouta, ses grosses mains enfoncées dans ses poches :
— Si c’est vous qui avez demandé ce poste à concurrence, c’est que vous avez le goût du suicide. Si l’on vous y a envoyée sans vous mettre en garde, c’est qu’on tient à vous mettre à l’épreuve. Dans les deux cas, vous êtes à plaindre, mais je vous aiderai, car vous m’êtes sympathique malgré vos exigences. Un conseil : tâchez de vous trouver le moins souvent possible en présence du curé.
— Je le verrai dimanche à la messe.
Joffre redressa brusquement la tête.
— Vous, une laïque, vous allez à la messe ?
— J’y vais chaque dimanche car je suis croyante et pratiquante, n’en déplaise au curé et à ses menettes. Pourquoi voudriez-vous que j’y renonce ?
— Vous allez vous jeter dans la cage aux fauves ! Si vous voulez vous éviter des ennuis, allez plutôt entendre la messe à Végennes ou à La Chapelle.
— Décidément, monsieur le maire, ce n’est pas moi qui suis à plaindre, mais vous. Je comptais que vous me feriez les honneurs de la commune dans votre break et que vous me présenteriez au conseil municipal comme c’est la coutume, mais vous craignez trop les foudres du curé. Je devrai donc me contenter de Malvina comme guide.
Elle ajouta en posant sa main sur mon épaule :
— Nous sommes devenues deux amies, vous savez. Nous ne nous quittons plus. Cette nuit elle a couché dans ma chambre.
— Méfiez-vous de cette innocente. Elle raconte déjà des horreurs sur votre compte.
— Que voulez-vous dire ?
Le maire parut embarrassé.
— Elle prétend qu’elle vous a vue en train de vous laver, toute nue. Elle n’a fait que le répéter à sa famille, mais, à l’heure qu’il est, la moitié de la commune est au courant.
— Pour être agréable aux menettes, devrais-je renoncer à me laver ?
— Je ne vous en demande pas tant, mais faites en sorte de ne pas provoquer inutilement cette population encore un peu attardée.
— Je vous obéirai donc, monsieur le maire. J’accepterai de sentir mauvais, d’avoir les mains et les ongles crasseux, de ne me laver le visage et les pieds que les jours de pluie et, pour faire bonne mesure, je donnerai asile à la vermine. Au nom du Sacré-Cœur, naturellement !
— Allons, ne vous fâchez pas ! Je vais vous faire un aveu : je me lave, moi aussi, mais je fais en sorte que ça ne se sache pas.
Je n’étais pas très loin, dans mon arbre, en train de compter et de
recompter un trésor de glands dont je voulais faire un 10 tessenou. À l’appel de la demoiselle je descendis par mon échelle à poules et sautai dans la cour, pas très fière. Le maire venait tout juste de repartir dans son break. J’encaissai la semonce sans broncher.
— Je croyais que, toi et moi, nous avions fait un pacte d’amitié, dit la demoiselle, et tu t’empresses de rapporter mes faits et gestes de manière à ce que toute la population soit informée. C’est donc fini entre nous ?
Elle haussa les épaules, répéta son propos de manière qu’il me fût accessible.
— Est-ce que tu le regrettes, au moins ?
Je hochai gravement la tête, jurai à sa demande que je ne la trahirais plus. Puis elle me demanda mon âge.
— J’ai dix ans.
— Tu en es certaine ? Réfléchis bien. Je suis sûre que tu es plus âgée. De toute manière, je saurai ton âge lorsque ta mère viendra me porter ton bulletin de naissance pour te faire inscrire. Si elle vient…
J’avais dix ans. Je n’en démordais pas. Ce chiffre me plaisait et je m’y accrochais. Au-delà commençait un territoire inquiétant, mystérieux, presque le début d’une vie d’adulte et je ne voulais à aucun prix ressembler aux adultes. J’étais bien dans ces dix ans dont j’avais fait mon refuge et, depuis près de quatre ans, je refusais d’en sortir. Laborieusement, j’expliquai à la demoiselle ce parti-pris insolite ; elle mit quelques instants à suivre mes explications embrouillées. Quand elle eut compris, elle s’accroupit près de moi, posa ses mains sur mes épaules.
— Je crois que tu es moins sotte que tu veux le paraître. Tu as quel âge exactement ? Puisque nous sommes amies, tu peux bien me le confier. Douze ? Treize ? Quatorze ?
J’acquiesçai. J’allais « sur mes quatorze ans ». La demoiselle se releva et me dit gravement :
— Alors, Malvina, il est temps que tu te réveilles.
Elle m’envoya à l’épicerie chercher une bouteille de pétrole, m’en frictionna la tête pour venir à bout des poux et des lentes et je me promenai plusieurs jours avec sur moi cette odeur qui faisait se détourner les gens sur mon passage. La première nuit que nous avions passée ensemble, la demoiselle et moi, j’avais gardé ma vermine et elle m’en sut gré, de même que du sentiment de sécurité que je lui avais procuré. Elle redoutait surtout
l’irruption des 11 drollards qui, plus tard, vinrent rôder sous ses fenêtres au retour des veillées ou des bals du samedi soir et lancer des pierres dans ses contrevents en criant des obscénités.
Les inscriptions se faisaient au compte-gouttes. Par crainte du curé, le maire avait renoncé à faire passer le tambour de ville, Bécharel, afin d’annoncer à la population que le registre de la « communale » était ouvert, et les parents ne se pressaient guère, d’autant que le maître d’école qui avait précédé M lle Brunie n’avait pas laissé de bons souvenirs – il menait sa classe mollement et les résultats de fin d’année scolaire, au certificat d’études, avaient été catastrophiques. Mlle Brunie alla elle-même placarder sur le panneau d’affichage de la mairie un avis de sa main, que le maire fit mine d’ignorer.
Les mères arrivaient accompagnées de leurs rejetons, les bulletins de naissance dans la poche de leur davantal, la chevelure dissimulée sous le bonnet, la poitrine bien serrée dans le caraco noir boutonné strict avec de petites basques flottant sur la croupe. Un peu intimidées, mélangeant le patois et le français, elles n’étaient guère loquaces. Il en vint trois ou quatre la première semaine, ce qui faisait sept ou huit élèves. Tous des garçons.
Le meunier, Jules Bernède, de Fonfrèje, amena lui-même ses trois enfants : deux garçons et une fille. Sa pipe aux lèvres, son chapeau de paille sur les yeux, il descendit sans se presser de son char à bancs, en fit descendre les trois gosses et se dirigea vers la classe d’un pas de promenade après avoir remonté en deux mouvements d’épaules ses brajes tenues par des bretelles lâches. C’était un homme lourd et lent, bâti comme un Gaulois dont il avait les épaisses moustaches, mais subtil et réfléchi. Il avait renoncé à la messe depuis que le curé, sous prétexte qu’il lisait la Dépêche du Midi, avait refusé de donner l’extrême-onction à sa mère. La meunière était prête à se jeter aux genoux du curé ; Jules non. On s’était passé des sacrements ; il avait continué à lire la Dépêche et avait décidé que ses enfants iraient tous à l’école laïque. Au conseil municipal, on l’estimait et on le respectait, moins en raison de sa puissance physique (il pouvait soulever un sac de farine avec ses dents) que de sa sagesse qui n’était jamais prise en défaut. Il faisait partie des fortes têtes de la gauche radicale ou socialiste qui commentait le dimanche, chez la Jeanne, autour d’un canon, les éditoriaux de Jaurès.
De mon arbre, je sifflai pour prévenir la demoiselle occupée à des travaux ménagers. Elle descendit et je me joignis au meunier pour pénétrer dans la classe.
Il ôta son chapeau, s’inclina discrètement et tapa sa pipe contre un de ses socques. Cécile s’installa à son pupitre et fit signe à Bernède de s’asseoir. Il souleva l’unique chaise de la classe, éprouva sa résistance et soupira :
— Excusez-moi, mais je préfère rester debout.
Il tira de la poche de son gilet les bulletins de naissance pliés en quatre et les tendit à l’institutrice. Assise sur la marche du bureau, j’assistai à l’opération, les mains serrées entre mes cuisses, en échangeant des grimaces avec les enfants.
— Eh bien, voilà qui est fait ! dit Cécile. J’attends vos enfants pour le jour de la rentrée, monsieur Bernède. Je vous remercie de m’avoir accordé votre confiance.
Bernède se dandina d’un pied sur l’autre. Il avait envie de parler, mais craignait de proférer une balourdise. Il se décida enfin après s’être éclairci la voix :
— Je vous préviens, mademoiselle Brunie, les bigotes désarment pas. Ma femme les a reçues hier. Elles ont insisté pour que nous mettions notre petite Alice à l’école Sainte-Thérèse. Quand elles ont vu qu’elles pouvaient rien faire, elles ont passé aux menaces. Plus personne ne viendrait faire moudre chez nous, le curé refuserait de faire faire la communion aux enfants, l’épicière nous fermerait sa porte… Quand je suis arrivé, elles ont changé de ton, les garces. J’ai simplement dit : « Foutez le camp et que je vous revoie plus ! » Alors, voilà les petits. Les deux garçons, c’est pas des intelligences, mais ils sont sérieux et travailleurs. Ils en sauront bien assez pour faire boulangers. J’aimerais bien que le Jouannet ait son certificat, cette année. Il vaut rien en rédaction mais il est bon en calcul et il a la voix juste pour le chant. Le Jeantounet a besoin de se secouer un peu, mais juste ce qu’il faut, parce qu’il bégaie et qu’il est timide. Faites pour le mieux. Alice, c’est autre chose. Elle veut apprendre pour entrer dans les postes. C’est son idée fixe.
— Pourquoi voulez-vous faire des boulangers de vos garçons ? Ils ne vous aideront pas au moulin ?
Bernède prit le temps de bourrer et d’allumer sa pipe, son chapeau sous le bras. Le métier ne nourrissait plus son homme. Le curé soutenait ceux de Bernes et de La Tournadre et les paysans l’écoutaient. Lui, Bernède, il en avait assez de battre la campagne avec son char à bancs pour aller mendier un sac de farine à moudre. Il s’était plaint au conseil municipal des manœuvres du curé mais il s’était heurté à un silence obstiné. Le maire, cette « chiffe molle », ne pouvait contraindre ses administrés à faire moudre ici plutôt que là. Bernède avait donc décidé de construire et de se lancer dans la « boulange ». Il avait appris au service militaire. Il n’entrerait pas en concurrence avec la Noémie Farges, du bourg, cette forte femme qui travaillait seule avec un petit commis depuis la mort de son homme.
— Elle y tient plus, la pauvre. Elle se crève et fournit pas assez. Les gens vont s’approvisionner à Végennes ou font leur pain eux-mêmes comme dans le temps. Nous sommes un peu du même bord, question politique. Je suis allé la trouver et je lui ai expliqué. Elle est d’accord. Reste à savoir si les calotins voudront manger de mon pain hérétique.
Survint, le lendemain, la Marie Simbille, des Escrozes, tenant un de ses « drolles » d’une main et un livre de l’autre. C’était une femme tout en os, jaune de teint, toujours tirée à quatre épingles malgré l’état quasi misérable de la famille. Elle jeta un sec « bonjour », posa le livre sur le bureau de Cécile et l’ouvrit à une page cornée. C’était le livre d’histoire de Gauthier-Deschamps. En même temps que Cécile, je me penchai sur une image représentant un cavalier romain en train de trancher un morceau de sa cape pour l’offrir à un pauvre.
— D’après vous, dit la femme, qui est ce cavalier ?
— Le soldat Martin, dit Cécile. C’est écrit là.
— Non, mademoiselle ! Ce cavalier n’est pas le soldat Martin. C’est saint Martin.
— Ma foi, si c’est votre avis…
— C’est pas mon avis qui compte, c’est le vôtre.
— Au moment où cette scène se déroulait, Martin était encore un soldat de l’armée romaine. C’est la vérité historique et la simple logique.
La Marie Simbille reprit le livre, recula comme une vipère dont on aurait piétiné la queue.
— La vérité… La logique… C’est bien ce que je pensais. On dit pourtant que vous êtes croyante et que vous fréquentez la messe. Et vous niez que Martin soit un saint ! Le curé avait raison : vous êtes une fille sans religion. Ça me coûtera ce que ça me coûtera, mais mon fils reviendra chez les « Frères », à Beaulieu.
La Marie se retira sans un mot. Elle faisait partie du commando de menettes qui avait accueilli la nouvelle maîtresse avec le buis et l’eau bénite. Son fils n’apprenait rien chez les « Frères », comme on disait encore, et elle aurait bien aimé tenter une expérience à la « communale », malgré son mari qui, quelques années auparavant, avait prêté main-forte au curé Brissaud pour jeter par la fenêtre le mobilier de l’instituteur.
— Eh bien, dit Mlle Brunie, tout se précise. Amis et ennemis choisissent leur camp. Pour le moment cela nous fait… dix élèves, dont trois filles. Quatre avec toi.
Moi, j’avais choisi mon camp, en dehors, bien entendu, de toute considération politique. Je n’avais aucune sympathie véritable pour la nouvelle maîtresse ; elle était trop différente, trop lointaine, malgré mes approches assidues et les témoignages d’affection qu’elle me prodiguait. Je n’éprouvais encore pour elle qu’une curiosité craintive et émerveillée rejoignant celle que suscitaient les personnes étrangères à la commune : dames et demoiselles qui fréquentaient chez la baronne Hortense de Bonneuil, marchands ambulants beaux parleurs, baladins qui venaient parfois donner leur spectacle sur la place… Prématurément, Mlle Brunie m’avait inscrite sur ses registres et attendait la visite de ma mère ou de Pierre mais ils ne se décidaient pas et elle avait scrupule à insister. D’autres parents allaient se présenter ; avec une quinzaine d’élèves elle pourrait former une classe de trois divisions et présenter quelques grands au certificat d’études, à Meyssac, en juillet.
L’Aurélie Blavignac, de Puyperdu, se présenta le lendemain avec ses deux filles : Anna et Camille. Elle habitait un hameau perché sur un sucquet de vignobles, dominé par un gigantesque pin parasol qui se voyait à des kilomètres à la ronde. La famille vivait dans une aisance relative, le mari travaillant à la « Compagnie », sur les tramways départementaux de la ligne de Beaulieu à Brive. Ceux-là, le curé et les menettes ne s’y frottaient pas. Chaque matin, le facteur leur livrait l’Humanité, c’était tout dire. Bon ouvrier, Blavignac avait pu se maintenir à son poste malgré ses activités syndicales et politiques mal vues des responsables de la Compagnie et en dépit des interventions du curé.
Je n’aimais pas cette femme. Elle était froide, sectaire, aigrie par sa solitude, déplaisante jusque dans son physique : une lourde ossature et des mains en battoirs à linge. Son mari était plus avenant mais on ne le voyait jamais la semaine ; le dimanche, à l’heure de la messe, une fleur rouge à la boutonnière, il allait boire le coup chez la Jeanne. Ses vignes, dont il prenait soin en dehors de son service, étaient les mieux soignées, les plus belles du pays et la qualité de son vin faisait des jaloux. Il est vrai que, depuis des temps immémoriaux, les vignobles de Puyperdu étaient réputés en raison de la qualité du sol et de l’ensoleillement.
L’Aurélie Blavignac s’assit et, d’un air pincé et doucereux, se présenta de manière à ce que, d’emblée, il n’y eût pas d’équivoque. Elle portait ses convictions comme une cocarde.
— J’ai assisté de loin à la réception que les menettes vous ont réservée. Pourquoi ne vous êtes-vous pas rebiffée ? Moi, à votre place… Il est vrai que…
La main levée sembla laisser la phrase en suspens.
— Que voulez-vous dire ?
— Allons ! mademoiselle, nous savons bien que vous êtes du même bord que ces bigotes. Vous avez sûrement un crucifix et un livre de messe dans vos bagages.
— Le contenu de mes bagages et mes convictions ne regardent que moi, madame Blavignac.
— Vous fâchez pas ! Mon mari et moi on a appris à se méfier. Il y a des « davidées » qui se promènent dans le diocèse.
— Voulez-vous insinuer que je pourrais bien être une de ces filles ?
La demoiselle s’était levée lentement, très pâle. Je me demandais quant à moi ce que « davidées » voulait dire. Mlle Brunie devait me l’expliquer plus tard : c’étaient des filles formées par les écoles congréganistes, fortement nourries de religion militante, qui s’insinuaient dans la phalange de l’« école impie » pour en opérer un changement de l’intérieur, y semer le trouble, la faire éclater. Elle avait lu le roman de René Bazin : Davidée Birot dont l’héroïne, institutrice laïque qui avait dérivé vers la religion, aurait pu être le modèle de certaines compagnes d’École normale qu’elle connaissait bien. Les deux femmes s’affrontèrent du regard tandis que tournait et retournait dans ma tête ce joli nom de fleur : « davidée »… Aurélie Blavignac rompit la première sur un ton conciliant :
— On n’est jamais assez prudent, mais oubliez ce que j’ai dit.
Elle montra, au-dessus du bureau de la maîtresse, la trace du crucifix, qui transparaissait sous le badigeon de Bécharel.
— Vous n’avez pas l’intention de le remettre ? dit-elle.
— Nous sommes une école laïque, madame, et les choses de la religion et de la politique n’y ont pas leur place. Si vous souhaitez toujours faire inscrire vos enfants, donnez-moi leur bulletin de naissance, je vous prie.
C’est le lendemain, un samedi, qu’eut lieu la première rencontre entre Pierre et M lle Brunie. Grâce à moi ou par ma faute, comme on voudra.
La maîtresse se rendait le moins souvent possible au bourg. Elle en avait assez de voir les fenêtres se fermer sur son passage, des visages l’épier derrière les rideaux, des bouches invisibles lui crier des injures, des femmes se signer en la croisant ou détourner ostensiblement la tête.
L’une des épicières, Eugénie Saulière, avait refusé de la servir en lui jetant : « Les “sans Dieu” peuvent bien crever la gueule ouverte ! » ; l’autre épicière, Agathe Laspoumadère, s’exécuta mais avec tant de réserve et de méfiance que la demoiselle ne put s’empêcher de lui dire : « Rassurez-vous, personne ne m’a vue entrer. »
Elle se lamentait :
— Qu’est-ce que je vais bien pouvoir manger à midi ? Tu as une idée, toi, Malvina ? Non, bien entendu. Il me reste en tout et pour tout ce quignon de pain et ce fromage trop fait. Et je n’ai pas le courage de monter jusqu’au bourg, avec cette chaleur et tous ces gens qui m’épient et me narguent. Je me contenterai donc de ce que j’ai.
Elle ne s’étonna pas de me voir partir aussitôt, mais ouvrit des yeux ronds lorsque je reparus une heure plus tard avec dans mon cabas un pot de
grillons 12, un large chanteau de pain et une bouteille de piquette.
— Où as-tu trouvé ça ? Tu l’as volé ? Chez qui ? Chez tes parents ? Bon ! Alors tu vas le rapporter tout de suite. Le règlement interdit que l’on fasse des cadeaux à la maîtresse.
Je secouai la tête. Elle se fâcha, menaça de me jeter dehors. Je sentis les larmes me brûler les yeux. Elle s’en aperçut et eut un geste de lassitude.
— Écoute, Malvina, je ne peux pas accepter. Si mes supérieurs apprenaient que je reçois des cadeaux des parents d’élèves, ils m’infligeraient un blâme. Ce qui est valable pour mademoiselle Berthier ne l’est pas pour moi. Je gagne mille cent francs par an et je dois me suffire avec cette somme.
Elle avait parlé trop vite et trop de mots m’échappaient pour que je puisse suivre son raisonnement. Dès qu’elle eut terminé, elle jeta un châle sur ses épaules, me prit la main et par les escourssières nous montâmes jusqu’aux Bories-Hautes. Il faisait un temps chaud de fin septembre ; l’air sentait le vieux moût des fûtailles ; des comportes et des cuves rincées à grande eau que l’on apprêtait pour les vendanges trônaient dans les cours des fermes et sur le seuil des maisons du bourg. Une cendre bleue coulait sur les lointaines forêts au-dessus desquelles planaient interminablement des milans et des busards. Il faisait chaud comme dans une chambre de malade. La demoiselle s’arrêtait pour souffler et s’éponger les ailes du nez avec son mouchoir. Rose de chaleur, avec ses cheveux noués derrière la tête (on l’avait trop longtemps contrainte, à l’École normale, à les porter en chignon) elle était très belle et j’étais fière d’avoir ma main dans la sienne, nerveuse, secouée de légères contractions, amicale.
— Nous ne sommes pas près de commencer la classe si ce temps se maintient, dit-elle. Il paraît qu’il fait mûrir le raisin et monter le degré, comme on dit. Tu iras vendanger toi aussi, sans doute, le moment venu ? J’y allais volontiers, chez mes grands-parents, quand j’étais plus jeune.
J’aimais vendanger. Ou plutôt assister aux vendanges, c’est-à-dire passer de rang en rang, me laisser barbouiller de jus par les garçons, épier la ronde des guêpes saoules dans les comportes et les cuves, me gaver de raisin et revenir le soir, le ventre malade, dans le grand ballant des charrettes. Il ne fallait pas m’en demander davantage : je n’aurais pas su. J’étais l’« innocentoune », et bien heureuse que l’on me jugeât ainsi.
À quelques pas de la ferme, je pris les devants pour prévenir Pierre qui se trouvait dans la remise en train de préparer sa fûtaille, les mains violettes, le torse nu, des rafles jusque dans la moustache. En apercevant la demoiselle et sa coiffure libre, il eut un mouvement de surprise, murmura :
« 13 14 Que volè inquere ? » et, en roumant, enfila sa chemise qu’il boutonna de travers et s’essuya les mains à une touaille.
Mlle Brunie lui tendit le cabas.
— Je vous rapporte ces cadeaux que Malvina a eu la gentillesse ou l’inconscience de m’apporter à l’école. Elle a mal agi, mais promettez-moi de ne pas la gronder.
Pierre se contenta de me regarder sévèrement et de dire de la grosse voix qu’il prenait pour parler aux chiens : « Malvina ! » Je baissai les yeux en signe de contrition.
— Fallait pas monter jusqu’ici pour ça, dit-il maladroitement, mais puisque ma sœur vous l’a offert, gardez-le, allez !
La demoiselle remercia, secoua la tête, expliqua : le règlement, l’administration, le blâme, la censure…
— Je comprends, dit Pierre, gravement. Au moins, restez pas là, au soleil. Finissez d’entrer. Vous goûterez notre vin. Vous me dérangez pas. J’avais presque fini.
Il me jeta quelques mots en patois pour m’ordonner d’aller prévenir la Maïré, ainsi que Paul et André qui coupaient de l’herbe pour les lapins dans une friche voisine. Je les appelai de derrière la ferme et revins précipitamment. La grande salle dallée était fraîche, sombre, bourdonnante de mouches et de guêpes qui butinaient sur la table mal nettoyée un rond de confiture. La demoiselle avait remis sur ses épaules le châle qu’elle avait ôté en cours de route. Elle se tenait devant une gravure jaunie et tachée de chiures de mouches sur laquelle il m’arrivait de rêver sans comprendre ce que pouvaient bien faire ces hommes en essaims qui prenaient d’assaut des ruines sous un ciel de fumée.
— La bataille de Sébastopol, dit la demoiselle. Prise de la tour Malakoff. C’est une belle œuvre d’Yvon.
— Le grand-père s’est battu en Crimée en cinquante-cinq, dit Pierre. Il en a bavé, le pauvre. C’était l’enfer à ce qu’il disait.
— Il est mort ?
— Non, mais c’est tout comme. Il parle plus depuis longtemps. Regardez-le fumer sa pipe dans le cantou. Il en bouge pas, sinon pour aller pisser, et encore…
On distinguait à peine le pépé dans sa coque d’ombre. En Crimée, il avait appris à chiquer, mais, depuis son retour en France, il avait dû renoncer car il salissait ses chemises avec ce jus brunâtre qui lui coulait des lèvres. Alors il s’était mis à la pipe et elle ne quittait plus sa bouche.
— J’aurais dû venir vous trouver pour faire inscrire Paul et André, dit Pierre, mais j’arrive pas à trouver un moment. Je viendrai un de ces jours, c’est promis
Il ajouta :
— J’ai appris la réception qu’on vous a faite l’autre jour. Encore un coup du curé ! Celui-là, quand il quittera Saint-Roch…
J’essuyai la table sur laquelle Pierre posa les verres, la bouteille de piquette et le pot de grillons. Il se ravisa, alla chercher dans le cellier une vieille bouteille (du bon, celui-ci) qu’il essuya au torchon après l’avoir arrosée avec la couade.
— Il ne faut pas vous déranger pour moi, dit la demoiselle. Je vais repartir.
— Vous avez bien le temps. On doit pas se bousculer pour les inscriptions.
— Vous me parlez de Paul et d’André. Et Malvina ?
Pierre avait ouvert à moitié le tiradour de la grande table, où nous rangions le pain et les couverts. Son geste resta en suspens.
— Malvina ? Nous avons tout essayé. D’abord on l’a mise à Sainte-Thérèse, il y a un an. Elle y est pas restée quinze jours. Après on l’a « donnée » à la « communale » mais elle manquait un jour sur deux et le maître nous l’a rendue. On a même essayé de lui faire donner des « répétitions » chez mademoiselle Berthier. Autant vouloir enseigner nos vaches et nos cochons. En ce moment, elle nous regarde et nous écoute, mais elle comprend rien à ce que nous disons.
— Ou elle fait semblant de ne rien comprendre…
Je baignais dans la félicité. La demoiselle… Mon frère… Je n’avais jamais osé espérer qu’ils se rencontreraient ainsi, dans cette pièce, dans ma maison, qu’ils partageraient le pain et le vin. Et cette rencontre était mon œuvre ! J’éprouvais le sentiment d’entrer de mon plein gré dans le jeu complexe des adultes, de le susciter, de le maîtriser, de l’orienter, d’en être responsable. Cette idée barbotait dans mon inconscient mais se précisait insensiblement. Je rayonnai lorsque la demoiselle ajouta :
— J’aimerais que vous me confiiez Malvina. Cette enfant est sensible et intelligente autant que vous et moi mais sa sensibilité est demeurée à l’état brut et son intelligence commence tout juste à s’éveiller. Ce qu’il faut c’est s’occuper d’elle individuellement, l’obliger, par la douceur et la persévérance, à s’intéresser aux études. Accepteriez-vous de me la confier ?
Confier Malvina à la maîtresse ? Pierre resta sans répondre. Il n’aurait pas été autrement surpris qu’on lui demandât la permission de lui emprunter un peu de vent et de lumière. J’étais libre comme le vent, libre comme la lumière, libre de toute l’indifférence des autres. Allait-on me mettre en cage pour tenter de m’apprivoiser ? Cette réflexion que je me faisais à moi-même m’amusa pourtant. Ce jeu, je l’acceptais, à condition qu’il me plaise et ne me lassât point. Et là, c’était une autre affaire.
— Si vous arrivez à en faire quelque chose, dit Pierre, je suis prêt à croire aux miracles.
— Il n’y aura pas de miracle, mais nous allons essayer. Il faut que je puisse compter sur votre compréhension et sur votre aide.
— Nous verrons bien, dit Pierre, évasivement.
Ils s’étaient attablés et avaient entamé les grillons lorsque la Maïré et mes frères surgirent avec leur baluchon d’herbe grasse. En guise de contenance, pour cacher sa surprise et sa déconvenue, la Maïré houspilla les poules qui commençaient, d’une patte circonspecte, à prendre possession de l’espace interdit de la demeure, et le chien qui attendait, assis sur son arrière-train, les morceaux que nous laissions tomber dans sa gueule. Elle échangea avec Pierre, en patois, quelques mots aigres-doux. La demoiselle, qui ne parlait pas notre langue mais la comprenait assez bien, se leva pour partir. Par sa présence et en quelques mots, la Maïré venait de détruire le bel édifice que j’avais édifié. Poussée par la colère, je me précipitai vers elle en pleurant, cognant des poings contre sa poitrine, frappant ses tibias avec mon socque. La Maïré glapit :
— 15 Aquela drolla vèn fola, per moun arma ! Achaba o te tane !
— Restez ! dit Pierre en se levant à son tour. Ma mère est surprise de votre présence. Je lui expliquerai.
Puis, d’une voix autoritaire :
— 16 Taisa te, Maïré ! N’i a pro ! Vai t’en !
— Laissez ! dit la demoiselle. De toute manière, il fallait que je parte. J’attends de nouvelles inscriptions avant quatre heures.
C’était faux et Pierre ne fut pas dupe. Il remplit son verre, le tendit au pépé qui venait de se rappeler à son attention en lui frôlant l’échine de la pointe de sa canne. La demoiselle tapota la joue de Paul et d’André qui se tenaient immobiles et muets devant l’évier en attendant la conclusion de l’algarade, leurs mains souillées de jus d’herbe croisées sur le ventre.
— Tenez-vous toujours à faire inscrire vos frères et sœur à mon école ? demanda la demoiselle.
— Le maître, ici, c’est moi, dit sévèrement Pierre, du moins jusqu’à mon service. Paul et André iront à la « communale », comme l’année dernière. Ce sont deux braves enfants, pas très avancés mais pas bêtes. Tout ce que j’espère c’est qu’ils aillent jusqu’au certificat, qu’ils sachent écrire un bout de lettre. Ce sera bien assez pour s’occuper des vaches et de nos vignes. Alors inscrivez-les et revenez me voir quand ça vous fera plaisir ou besoin. Vous serez toujours bien reçue chez nous. Ça vous fera un peu d’amitié quand vous en manquerez.
Je séchais mes larmes dans le cantou, face au pépé qui achevait son verre d’une main tremblante lorsqu’une silhouette se dessina dans la porte. Un voix aigre lança :
— 17 N’ia degun ?
C’était la Toinette qui revenait de faire ses dévotions à la fontaine Saint-Roch et remontait à son perchoir à chouette de Bel-Air. Je reconnus en elle une des menettes qui avait aspergé quelques jours auparavant les traces du Satan en jupons. Elle entrait sous prétexte de nous emprunter des allumettes, mais en fait attirée par le bruit de la dispute dont elle n’avait sans doute rien perdu car elle avait l’oreille fine malgré ses quatre-vingt-huit ans. Elle marqua un arrêt en apercevant la demoiselle et repartit précipitamment avec ses trois ou quatre allumettes de contrebande.
— Elle va en avoir des choses à raconter au village ! dit la demoiselle. Pierre, je n’aurais jamais dû accepter votre invitation. Voilà votre famille compromise par ma faute aux yeux du curé. Quant à moi, je n’ai plus rien à redouter. Ma réputation est faite.
Elle ajouta avant de nous quitter :
— Merci tout de même pour le vin et pour l’amitié.
Il y eut un dimanche bien calme.
Ceux qui attendaient un incident à la grand-messe en furent pour leurs illusions. Informé de la présence probable de Cécile Brunie, l’abbé Brissaud avait concocté une diatribe acerbe contre l’« école sans Dieu » et ceux qui la servaient avec un zèle damnable. Il dut la réserver pour une autre occasion car, afin d’éviter de faire de nouveau acte de scandale, la demoiselle avait choisi d’aller entendre la messe et communier à La Chapelle-aux-Saints. Elle s’y était rendue à pied et était revenue de même.
Je l’avais attendue, juchée dans mon arbre ou traînant mes socques dans le marécage pour débusquer les couleuvres. Le monde me paraissait vide et dépeuplé. Au début de l’après-midi, n’y tenant plus, alors que l’orage menaçait, je forçai la porte de sa chambre, fouillai dans ses affaires et dans les paperasses encombrant la petite table qui lui servait de bureau. Sur une feuille vierge, je dessinai des images d’elle qui naissaient spontanément dans ma tête, afin sans doute de susciter sa présence, de me la rendre proche, de me l’approprier comme les chasseurs du néolithique faisaient des animaux de subsistance. Le flacon de parfum était à portée de ma main ; je m’en oignis à plusieurs reprises avec délices et savourai, les yeux mi-clos, la saveur inconnue d’un bonbon à l’orange. La porte de la grande armoire s’ouvrit en grinçant sous ma main qui tremblait. Revêtue des robes et des chemises de la demoiselle, le visage enfoui dans ses lingeries intimes, je recréais sa présence dans le mouvement des étoffes. Elle était là ; elle était mienne ; je dépassais la simple curiosité pour pénétrer par effraction dans un monde secret, mystérieux ; nous devenions complices dans un sentiment que j’ignorais encore mais qui se modelait en moi comme un fruit mûrit sous la feuille.
Il faisait chaud, lourd et sombre. Les cigales s’étaient tues sur les pentes du Puy-Faure enveloppées d’une lumière d’abricot. D’une ferme lointaine venaient une aigre musiquette d’accordéon et des cris. Aux premiers éclairs, j’imaginai celle que j’appelais déjà par son prénom – Cécile – en proie à l’orage, fouettée par la pluie, trébuchant dans les flaques, embrasée par la colère de la foudre. Allongée sur le lit défait, je me mis à pleurer et à gémir avant de m’endormir.
Lorsque j’ouvris les yeux, Cécile achevait de se bouchonner avec une serviette dans la lumière de la lampe à pétrole. Ses vêtements s’entassaient sur le parquet. Elle enfila une chemise, grignota un morceau de pain et parut s’abîmer dans la contemplation de mes gribouillis. Puis elle vint me rejoindre et s’allongea près de moi.
— Tu sens encore le pétrole, dit-elle. Lorsque j’irai à Meyssac, j’achèterai du civadon, de l’« herbe aux poux ». C’est aussi efficace et ça sent moins mauvais.
Elle ajouta :
— Tu sais que tu es douée pour le dessin ? Si tu l’es autant pour le reste, je ferai quelque chose de toi. Dis-moi : tu aimerais passer ton certificat d’études ? Ce n’est pas impossible, à condition que tu le veuilles vraiment. Dis-moi, est-ce que tu aimerais ? Réponds. Oui ? Non ?
J’opinai, sans conviction, me retournai et la serrai contre moi. J’étais tellement possédée de bonheur et de bien-être qu’il me semblait que mon corps dépassait ses limites et prenait des dimensions insolites. Je me rendormis. Lorsque je m’éveillai de nouveau il faisait nuit et j’étais seule. Ce n’est qu’en me redressant que je finis par distinguer Cécile, accoudée à la fenêtre qui donnait sur le marécage d’où montaient les fortes odeurs de l’orage. Un petit point lumineux dansait devant elle comme une luciole.
Cécile fumait en regardant la nuit brouillée d’éclairs.
Elle passait et repassait devant moi en riant et je n’en croyais pas mes yeux et mes oreilles, et je riais aussi, et je courais derrière elle.
C’était une belle bicyclette, une Hirondelle de Saint-Étienne qu’elle s’était achetée un mois auparavant et payait à tempérament : un sacrifice qui pesait lourd dans son maigre budget.
— Tu veux l’essayer ? Allez, monte ! N’aie pas peur.
Je secouai la tête. Elle insista et je me risquai. Mes premiers tours de roue je les fis dans la cour de l’école puis sur la route, Cécile me retenant ou me poussant par la selle en courant derrière moi. À la fin de la journée je savais me tenir seule en équilibre sur les pédales. Échappant à sa surveillance, je me lançai sur la route départementale et poussai en zigzag jusqu’au moulin de Fonfrèje où je m’affalai au milieu de la volaille et des cochons. Pas fière de mon exploit, les genoux et les paumes des mains écorchés, je revins à l’école avec la bicyclette à la main.
— Ce n’est rien, dit Cécile, et la bicyclette n’est pas abîmée. Un peu de teinture d’iode et ça passera.
Au cours de cette même soirée j’eus une autre surprise en pénétrant dans l’appartement de Cécile : un rocking-chair trônait près de la fenêtre. Il avait été amené là avec la bicyclette depuis la gare du Bosplot par la voiture de poste, ainsi qu’une malle de vêtements, une panière de couverts et une caisse de livres. La chambre paraissait transformée. Cécile me fit essayer le fauteuil à bascule, m’expliqua – comme si j’étais susceptible de le comprendre – qu’elle jugeait cet élément indispensable à son confort, en y ajoutant sans doute une pointe de malice. Avec des planches supportées par des briques découvertes dans l’ancienne grange elle s’était composé des rayonnages rustiques pour ses livres. Sur la panière elle avait disposé un napperon et un vase avec des fleurs cueillies au rosier sauvage de la cour. Quelques gravures étaient épinglées au mur, des reproductions en couleurs de la maison Braun : une « Maternité » d’Eugène Carrière, « Madame Vigée-Lebrun et sa fille » par elle-même, la « Joconde » et mes dessins à moi, Malvina Delpeuch, des gribouillages informes dont je m’étonnais qu’ils eussent pu retenir son attention.
Les livres, je n’aurais su dire pourquoi, me fascinaient. Je crois que j’y découvrais inconsciemment l’approche d’un mystère qui pouvait être merveilleux ou redoutable. Cette appréhension m’est toujours demeurée. Ouvrir un livre c’est se laisser happer par un monde qui rappelle les « trous noirs » de l’univers profond, découvrir que tout est possible, se sentir prisonnier d’une opération de magie à laquelle il ne nous est plus donné d’échapper dès lors que nous acceptons d’entrer dans le jeu. Je prenais un livre, l’ouvrais avec précaution, le feuilletais, le refermais brusquement, la mort dans l’âme. Ce fruit de l’intelligence me rejetait dans mes limites. Je me disais que jamais je ne pourrais apprendre à lire. Jamais. Cécile surprit mes mouvements de désespoir.
— Si tu savais comme c’est simple ! Tu connais le plus jeune des Bernède : Jeantounet ? Il n’est pas très malin, hein ? Eh bien, il sait lire et écrire. Alors, toi qui es plus intelligente que lui, tu apprendras vite.
En attendant la rentrée de l’école, comme elle ne manquait pas de temps libre, elle s’occupa de moi.
Elle ouvrait Pêcheur d’Islande, de Pierre Loti, me lisait quelques passages pris au hasard et me montrait les images correspondantes, dans l’édition illustrée de Calmann-Lévy, à 95 centimes, un roman interdit à l’École normale à cause du récit d’une nuit de noces. Elle me guidait dans ces itinéraires prodigieux. Je ne comprenais pas tout mais j’étais sensible au mouvement du récit, donné par des mots repères, et je marchais à travers le texte comme une aveugle, un ballet d’images folles dans ma tête. Je murmurais : « Lis-moi encore », et elle poursuivait inlassablement.
Parfois elle me disait :
— Toi, petite, je peux te prédire une grande passion : celle de la lecture. Mais il est plus urgent que tu apprennes à parler.
Elle commença à me faire répéter des mots, puis des phrases, puis des vers dont les cadences et la fluidité m’enchantaient. Un jour, à la ferme, au milieu d’un repas, dans le silence troublé seulement par le bruit des mastications laborieuses et des déglutitions, je lâchai tout à trac : « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses – l’espace d’un matin… » Mon frère m’écrasa d’un regard de lourde pitié. La Maïré soupira. Pauvre folle que j’étais…
Parfois, au milieu du bourg ou en pleine campagne, je m’arrêtais pour lâcher à tous les échos un quatrain d’Albert Samain ou de Sully Prudhomme, ou encore tout un chapitre de Jean-Christophe, de Romain Rolland. Ma mémoire surprenait Cécile. Je retenais tout. « Une mémoire de sauvage ! » disait-elle. Le terrain était excellent ; il suffisait d’y semer de bonnes graines.
Lorsqu’elle était satisfaite des progrès de son élève, Cécile me permettait d’utiliser sa bicyclette. Je pédalais en danseuse car mes jambes étaient encore un peu courtes, m’amusant à courir derrière les poules ou à effrayer les femmes. Prise d’une frénésie d’espace et de vitesse, je sillonnais routes et chemins, traversant la Gane d’un élan dans une gerbe d’eau qui trempait le fond de ma robe, évitant les chiens qui me suivaient en aboyant et cherchaient à mordre mes mollets.
La Maïré me jetait de sa voix aigre :
— Rouler à bicyclette et réciter des âneries, c’est tout ce qu’elle t’apprend, la maîtresse ?
— Laisse ! répondait Pierre. Tu vois pas qu’elle est en train de changer, la petiote ?
Je changeais. Chaque matin je ressentais l’impression de m’éveiller à une existence nouvelle, de découvrir un aspect du monde qui allait m’obliger à me projeter hors des limites de mon univers quotidien. Je voulais comprendre Cécile, l’imiter en tout, devenir son reflet, son ombre, son double, devenir elle-même jusque dans ses singularités. Un jour je volai une des vieilles pipes du pépé – celle qui représentait une tête de zouave à la chéchia brûlée – l’emportai chez Cécile et, profitant de son absence, la bourrai de tabac et me mis à la fumer. Cécile à son retour me trouva penchée à la fenêtre, verte et vomissant.
Assez vite j’avais appris à articuler et à parler à haute voix ; Cécile entreprit de m’apprendre à m’exprimer. Je n’établissais aucune corrélation entre un texte de Loti que je déclamais sans en saisir le sens et mon être profond. Insensiblement, Cécile m’amena à relier ma pensée à mes propos. Lorsque je prenais une pomme sur une étagère, elle me l’enlevait des mains et me forçait à dire : « J’ai envie d’une pomme, mademoiselle », ou « puis-je prendre une pomme, mademoiselle ? » Je me pliais assez mal à cette discipline nouvelle pour moi : la priorité, la préséance de la parole sur le geste. La Mairé bâilla de stupeur le jour où je lui dis, dans le plus pur « langage monsieur » : « Maman, veux-tu me couper une tranche de pain, je te prie ? » Elle ne devait pas être loin de considérer que, par une opération de sorcellerie, la demoiselle avait changé la nature intime de sa fille et de penser que les menettes de Saint-Roch avaient raison de la considérer comme l’émanation d’un esprit maléfique venu troubler la sérénité de la paroisse. Elle me préférait telle que j’étais avant.
La rentrée des classes, comme on l’avait prévu, fut retardée d’une semaine à cause des vendanges. Le maire en profita pour envoyer Bécharel badigeonner la salle de classe et remplacer les vitres qui manquaient. Pour les serrures et les portes des cabinets il faudrait attendre.
— Le curé s’est fâché, avoua Joffre. Vous savez que les filles de Sainte-Thérèse sont encore plus mal loties que vous ? Si j’en faisais davantage j’aurais contre moi la majorité de mon conseil municipal et presque toute la population.
Cécile vint nous aider pour les vendanges, aux Bories-Hautes, malgré l’opposition sournoise de Maïré. Contrairement aux autres années, Pierre avait rencontré des réticences parmi les gens des environs, la Toinette de Bel-Air ayant jasé. Pierre avait choisi son camp ; on lui faisait payer sa désertion.
La demoiselle mit à profit ce travail pour bavarder avec moi. Durant deux jours pleins, nous ne nous quittâmes pour ainsi dire plus. Elle se tenait d’un côté du rang et moi de l’autre. Je mettais du cœur à l’ouvrage, m’attachant à couper les grappes sans les égrener et sans en oublier, tout en répondant le plus correctement possible aux questions de Cécile, en bon français. Elle commença même à m’apprendre des chansons mais dut renoncer car je n’étais guère douée.
Au soir du deuxième jour, alors que nous revenions sous une pluie fine vers les Bories-Hautes, appuyées aux ridelles de la charrette, elle me dit en mouillant de salive les jointures de sa main meurtrie par le sécateur :
— Et maintenant, ma petite Malvina, il va falloir penser aux choses sérieuses.
1- 1. Une bohémienne.
2- Allons, prends! C’est pas du poison.
3- Lessive.
4- Pâtée pour les porcs.
5- Crêpe de blé noir.
6- Fromage blanc.
7- Récipient pour puiser de l’eau.
8- Le creux de la cheminée.
9- Où vas-tu encore?
10- Un collier.
11- Garnements.
12- Sorte de rillettes.
13- Que veut-elle encore?
14- Grognant.
15- Cette fille devient folle, par mon âme! Cesse ou je te cogne!
16- Tais-toi, mère! Ça suffit! Va-t’en!
17- 2. Il n’y a personne?
OceanofPDF.com