L'orange de Noël

Michel Peyramaure · Chapitre 5 sur 13

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L'orange de Noël

Décembre

 

La langue tirée en coin, j’écris. J’écris interminablement. Le poêle Godin ronfle, rouge à éclater et sa chaleur me brûle la joue gauche. La voix monocorde de Cécile dicte une récitation pour les grands :

« La grande plaine est morne, immobile et sans voix

Pas un bruit, pas un son, toute vie est éteinte

Et l’on entend parfois comme une morne plainte

Quelque chien sans abri qui hurle au coin d’un bois… »

Les sabots ferrés raclent les dalles. Au-dessus de ma tête chuinte la lampe à carbure. J’entends le Jeantounet Bernède qui s’en prend à mon frère André :

— Pousse pas, con !

— Eh bien ! proteste Cécile.

Elle reprend : « Au coin d’un bois… À la ligne… » Une rafale de pluie fouette les fenêtres dont Bécharel a récemment remplacé les vitres manquantes brisées par des fêtards éméchés au retour d’un bal du samedi soir, à Marcillac.

J’écris. C’est ma première rédaction. Sujet : « Racontez les dernières vendanges. » Je ferme un instant les yeux. Le sécateur blesse les doigts qui deviennent rouges et se couvrent d’ampoules. On trébuche sur des mottes grasses. On choisit les grains les plus gros pour les gober. Cécile soupire en soulevant son panier, crie : « Pierre, vous pouvez venir ! » Le retour dans la petite pluie du soir, Cécile et moi, juchées dans la charrette, appuyées aux ridelles, ivres de fatigue et de jus, les mains poisseuses, les reins douloureux. La voix de Pierre, assis sur le timon : « Vous avez bien travaillé, les filles ! Ce soir, vous aurez double ration de pinard… » L’air tiède et humide me colle à la peau. Je fais mine de dormir, ma tête contre la poitrine de Cécile qui me caresse les cheveux dans le bourdonnement des voix. Le soir, dans la grange, ce vieux, le père Selves, notre voisin, qui chante le Vin de Marsala, et cette femme qui se met à pleurer. « Ah ! que maudite soit la guerre ! »

J’écris : « Je me souviendré toujour du temp des vendanges. Moi et Cécile on a été heureuse ensemble. Je voudré bien que l’anée prochainne elle soye encore la… »

Deux pages. Je viens d’écrire deux pages d’une traite et je reste là, éblouie, suçant mon porte-plume. Qui donc a rédigé ce texte ? Moi ? Ce n’est pas possible. Quelqu’un a dû guider ma main. Je regarde autour de moi. Joséphine Escaravage examine l’image de la grotte de Massabielle dans son porte-plume de corne tarabiscoté. Camille Blavignac taille consciencieusement son crayon. Un rire me secoue. La voix de Cécile :

— Malvina ! Tu rêves ?

— J’ai fini, mademoiselle.

Elle achève de dicter sa récitation : « …attendant jusqu’au jour la nuit qui ne vient pas. Point à la ligne. Guy de Maupassant. J’épelle… » Elle referme le livre, le pose sur son bureau, vient prendre mon devoir.

— Montre un peu.

Elle prend mon cahier, se promène dans les rangs, s’arrête sous la lampe à carbure en jouant avec sa mèche de cheveux, songeuse. Elle me regarde d’un œil soupçonneux, revient à mon texte.

— Camille… Joséphine… qui de vous a aidé Malvina à faire cette rédaction ?

Elles se regardent, secouent la tête négativement.

— Malvina, lève-toi et viens près de moi. C’est bien toi, toute seule, qui as fait ce devoir ?

— Oui, mademoiselle.

— Mes enfants, dit solennellement Cécile, vous êtes témoins que Malvina Delpeuch a rédigé ce texte sans le secours d’aucun d’entre vous. Je vais vous le lire. « C’était au mois d’octobre dernier, dans notre vigne des Bories-Hautes… »

J’écoute, rougissante, debout contre le tableau, les mains dans mon dos, jouant avec le nœud de mon tablier. Mon texte, c’est à peine si je le reconnais. Mes propres mots, embellis par la voix de Cécile, pénètrent en moi, font bouger des images, des impressions, des sensations d’une qualité nouvelle comme si la lectrice leur donnait une densité et une chaleur de vie exceptionnelles. C’est moi et ce n’est plus moi. Elle s’arrête, pose le cahier sur son bureau, dit avec un brin d’ostentation :

— Mes enfants, j’avais raison de faire confiance à Malvina. Votre camarade est très douée. Je lui donnerais volontiers neuf sur dix. Qu’en pensez-vous ?

Elle fouille dans sa poche, en retire un petit bout de carton saupoudré de poussière de craie et me le tend. La tête me tourne un peu. Je dois être très rouge. Elle m’embrasse.

 

Cécile n’attendit pas le lendemain pour divulguer sa découverte. Elle alla montrer mon devoir à Emma Berthier, en attendant que la nuit fût tombée pour éviter toute rencontre dangereuse. « Positivement étonnant ! » dit M lle Emma. Cécile alla ensuite frapper à la porte du maire ; il n’était pas encore revenu de la foire de Meyssac. Puis, en ma compagnie, elle monta aux Bories-Hautes. Pierre était occupé à traire ; il la pria d’attendre puis, laissant à la Maïré le soin de passer le lait, fit entrer Cécile. Engoncé dans le pardessus du pépé, un chapeau d’un vert pisseux sur la nuque, il ressemblait à un baboui, cet épouvantail à corbeaux que l’on place dans les champs.

Il sortit deux verres et la bouteille de ratafia, puis il alla se laver les mains à la couade.

— Qu’est-ce qu’elle a fait encore comme bêtise ?

— Aucune. Au contraire. Je vous apporte une bonne nouvelle.

— Alors, ça nous changera.

— Il faut que vous lisiez ça, dit Cécile en s’asseyant. C’est un devoir de Malvina. Paul et André sont témoins qu’elle l’a fait toute seule. Ça parle des vendanges.

Pierre parcourut les deux feuillets en s’appliquant car il ne lisait pour ainsi dire plus depuis sa sortie de l’école et écrivait moins encore. Il frotta sa joue envahie par une barbe de trois ou quatre jours.

— Ouais… Et alors ?

— Voyons ! protesta Cécile, vous ne comprenez pas ? C’est Malvina qui a écrit ça. Toute seule.

— C’est bien. C’est très bien. Elle sait lire et écrire à présent. Je vous remercie de le lui avoir appris.

— C’est tout ce que vous trouvez à dire ?

Flavie sortit de la chambre et vint vers nous en croquant une pomme pour tromper sa faim. Elle salua Cécile du bout des lèvres et lut le devoir.

— C’est pas possible, dit-elle. Il y a trois mois, Malvina savait à peine compter jusqu’à dix et elle connaissait aucune lettre.

— Eh bien, aujourd’hui, dit joyeusement Cécile, elle sait lire, écrire, compter, faire des opérations. Ce devoir… ce devoir est plein de sensibilité, de poésie même. J’étais loin d’attendre un tel résultat.

— C’est grâce à vous, dit Flavie en se servant un verre de ratafia. Vous croyez qu’elle pourra réussir dans la vie ?

— Si je le crois ! C’est décidé : je vais la présenter au certificat d’études. Ça vaut la peine d’essayer.

Un bruit de bidons annonça le retour de la Maïré.

— Toi, Flavie, dit-elle, mêle-toi de ce qui te regarde. Le certificat… Et pourquoi pas le brevet ? Vous rêvez, ma parole ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Elle prit le cahier posé sur la table, y jeta un regard.

— Des gribouillages…

— Comment tu peux dire ça ! protesta Flavie. Elle a eu neuf sur dix et un bon point. Ça mérite bien un compliment, non !

— T’en voilà un, de compliment, feignasse ! Tout ça te regarde pas. Va fermer les vaches !

Ébranlée par la gifle sèche de la Maïré, Flavie faillit tomber du banc.

— Maïré, dit Pierre, tu as tort de frapper Flavie. C’est plus une gamine. Elle gagne son manger. Et comment tu peux dire que c’est du gribouillage, le devoir de Malvina, puisque tu sais ni lire ni écrire ?

— Et je m’en porte pas plus mal ! Tu crois que je vois pas son manège, à la demoiselle ? Elle veut garder Malvina parce que ça lui fait une élève de plus, et trois avec Paul et André. Elle en fera un singe savant de Malvina, mais ce sera toujours un singe. Pour garder les vaches et préparer la bacade elle en sait bien assez ! À la Noël, on la lui retire.

— Vous n’avez pas le droit ! s’écria Cécile.

— Tu l’entends, Pierre ! On est plus maîtres chez soi à présent. On n’a « pas le droit » ! Elle se prend pour qui, la demoiselle ? Pour le juge de paix ?

Cécile se leva brusquement :

— Madame Delpeuch, ayez au moins le courage de vous adresser à moi et de me regarder en face. Je parlais d’un droit moral. Malvina est très douée. En moins de trois mois, elle a presque rattrapé les élèves de son âge. Et vous voudriez me l’enlever ? C’est une folie ! Pierre, dites quelque chose !

Pierre eut un geste d’impuissance. La Maïré était très fatiguée, ses varices la faisaient souffrir et elle avait le ventre malade. Maintenant que Malvina était un peu moins « sauvage », elle pourrait rendre des services à la ferme. C’était vrai qu’on la « trouvait de manque », des fois…

La Maïré était revenue à ses bidons. On l’entendait bougonner contre ces filles qui se lavent l’intimité, qui fument, qui boivent le coup chez la Jeanne et font du scandale à l’église. On avait eu moins d’ennuis avec ceux et celles qui l’avaient précédée. J’étais atterrée, comme à l’épicentre d’un cataclysme contre lequel j’étais impuissante. J’aurais aimé prendre la défense de Cécile, me battre pour elle, mais les mots ne venaient pas. Lorsque Flavie fut de retour, je constatai qu’elle avait pleuré. J’allai vers elle et la pris dans mes bras. Elle aussi était fatiguée, malade de trop de travail et de privations et j’en avais un peu honte, moi qui me portais comme un charme à grapiller ma subsistance chez les uns et les autres, à voler le lait et les œufs.

— Restons-en là ! dit Pierre en frappant du plat de la main sur la table. Maïré, il se peut que tu commandes ici, mais c’est moi qui fais le plus gros du travail !

— Tu crois que je fais pas ma part ?

— Je dis que tu fais ta part et moi la mienne et que chacun fait ce qu’il peut. Faut réfléchir sans se monter les uns contre les autres. Milhard de Dieus ! On peut parler sans se fâcher, non ? Excusez-là, mademoiselle Brunie, mais vous savez ce que c’est. La petite nous fait besoin. Si la guerre éclate et que je sois mobilisé, faudra bien qu’elle fasse sa part, elle aussi.

— Je comprends, soupira Cécile. Pour Malvina, libre à vous de refuser qu’elle sorte de sa condition, qu’elle aspire à une vie meilleure. Moi, j’ai fait ce que je devais faire, et davantage même. Si elle ne revient pas à l’école demain, je saurai à quoi m’en tenir.

Elle m’embrassa les cheveux, me pressa contre elle et s’éloigna sans un mot.

— Putain de putain ! grogna Pierre. Tu vois ce qui arrive à cause de toi, Malvina !

Il finit son verre, avala celui de la demoiselle, auquel elle n’avait pas touché. Quant à celui que Flavie n’avait pas eu le temps de finir, la Maïré le reversa dans la bouteille.

— Quand je pense que tu as sorti notre meilleur ratafia pour cette « sans Dieu », cette traînée !

 

La nuit qui suivit, je la passai à pleurer dans l’épaule de Flavie. Elle me répétait :

— Ça s’arrangera, vaï ! Demain matin, tu fais comme si rien s’était passé. Faut pas te décourager. Moi, si j’avais pu continuer…

Flavie… Je la revois, cette petite couturière de treize ans, le dos arrondi dans la lumière avare qui filtrait des vitres de l’hiver, suçant le bout de son fil, s’y reprenant à plusieurs fois pour le passer dans le chas tant ses mains tremblaient de froid, toussant sur son ouvrage et s’attirant des soupçons de la part des employeuses : « Tu serais pas poitrinaire, des fois ? On n’a pas beaucoup de santé dans ta famille. Si tu continues à tousser, tu pourras rester chez toi ! » Quand la faim la tenaillait, elle réclamait discrètement à manger et, dans les bonnes maisons, on lui donnait une pomme ou une tranche de pain. Mais c’est du froid qu’elle souffrait le plus.

Elle me disait souvent :

— Tu as de la chance, toi, de continuer à aller à l’école. J’aurais bien aimé, moi aussi…

À la veillée, tandis que la Maïré filait le chanvre ou égrenait le maïs, que Pierre tressait des paniers de vîmes et de ronces, elle rouvrait parfois ses livres et ses cahiers. Elle avait été une élève moyenne mais studieuse et appliquée, avec de bonnes notes en calcul, en chant, en discipline, mais très mauvaises en rédaction et en orthographe ; pour les autres matières, elle se cantonnait dans une médiocrité sans recours. Elle avait échoué au certificat d’études. De ces années d’école, il lui restait une nostalgie passionnée. Il avait fallu l’arracher à ses études – elle voulait redoubler et tenter de nouveau sa chance – pour la placer chez M me de Bonneuil comme lingère chargée des grosses lessives, mais elle était de santé fragile et la châtelaine ne tenait pas à l’employer à d’autres ouvrages parce qu’elle toussait et que le reste du personnel « se craignait » d’elle. Jeanne Sauvezie, la couturière du bourg, l’avait prise à l’essai et l’avait gardée parce qu’elle était habile, dévouée, peu exigeante. Et puis le travail était venu à manquer…

 

Le lendemain, Pierre vint nous réveiller comme si rien ne s’était passé.

Je me souviens qu’il faisait un temps dur et froid comme du roc. Un nuage de neige, couleur d’ardoise, montait derrière le Puy-Faure.

— Il doit neiger sur la Dordogne, du côté de Carennac, dit Pierre. Je sens la neige. Habillez-vous bien, toi et tes frères, si vous voulez pas « attraper la crève ».

Il paraissait avoir retrouvé son calme et même une pointe de jovialité perçait dans ses propos. La Maïré venait de descendre le lait au chemin et nous l’entendions discuter avec le laitier.

Flavie ôta la marmite du feu, la posa sur la table, versa une partie du contenu sur un linge blanc très épais. Je regardai sans appétit fumer les châtaignes blanchies que nous avions ramassées un mois auparavant dans un bout de châtaigneraie que nous avions vers Bel-Air, et épluchées au débouéradour. La Maïré nous servit un verre de lait. D’ordinaire, je me gavais de ces fruits savoureux qui constituaient notre petit déjeuner d’hiver. Je laissais la buée me baigner le visage, me pénétrer lentement les narines, descendre jusqu’à mon estomac qui se contractait de plaisir. J’avançais ma main. « Attends un peu ! me disait Flavie. Tu vas te brûler. » Elle en prenait une, la jetait dans son bol de lait où elle la repêchait du bout des ongles, m’en tendait la moitié, avalait l’autre avec de drôles de mouvements des lèvres, disait en aspirant les consonnes : « e ho ! » pour « c’est chaud ». Nous riions, nous agitions nos mains, doigts écartés, et même la Maïré, lorsqu’elle ne souffrait pas trop du ventre ou de ses varices, riait de nous voir faire.

Ce matin, nous attendions patiemment que les châtaignes refroidissent, tristement répandues sur leur linge, comme des pierres.

— Eh bien, dit Flavie, tu manges pas ?

— Pas faim.

— Il faut manger. Si la Maïré arrive et qu’elle te voie pimpigner, elle va gueuler. Allez, vaï, mange. Tout s’arrangera. Tu vois bien que Pierre est pour nous. S’il décide que tu resteras avec mademoiselle Brunie, t’as pas de souci à te faire. Mais tâche moyen de tenir le coup et de travailler dur.

Je hochai la tête, mangeai une châtaigne, puis une autre. Elles me restaient collées au palais, me plâtraient la langue, résistaient à la déglutition.

— Bois un peu de lait, ça les fera descendre.

Je me sentais écrasée de lassitude, des flocons de mauvais sommeil dans la tête, des frissons de froid par tout le corps. Près de moi Paul et André avalaient goulûment, avec de petits gémissements de plaisir. Ils avaient bien de la chance, eux. Ce n’étaient pas des phénomènes. Ils resteraient à la « communale » jusqu’au certificat et, qu’ils réussissent ou échouent, ils reviendraient à la ferme pour travailler. Que pourraient-ils faire d’autre, d’ailleurs ? C’étaient des élèves médiocres. Entre eux et moi, il n’y eut jamais d’affection véritable. Ils ont vécu de leur côté, moi du mien, sans même que nous échangions de cartes pour le premier de l’an, simplement un baiser sans chaleur devant la tombe des nôtres le jour de la Toussaint ; ils ne manquent jamais ce rendez-vous, avec leur épouse et leur couvée.

Lorsque la Maïré remonta du chemin en se tenant le flanc, je sentis la panique monter en moi et m’attachai à observer une contenance naturelle. Elle resta quelques instants sur le seuil comme si elle passait une revue d’effectifs, sans dire un mot. Après avoir suspendu le grand chaudron au-dessus du feu pour faire chauffer l’eau de la bacade, elle se dirigea vers le lit pour préparer le lever du pépé. Soudain une énorme pitié monta en moi pour cette femme qui peinait et souffrait sans la moindre joie, sans la plus modeste satisfaction. Et si elle avait raison ? Si l’école, le certificat, toutes ces notions de réussite ne faisaient que dénaturer ma vocation naturelle qui pouvait être de soulager les miens dans leurs tâches quotidiennes ?

— Ne te laisse pas aller ! me souffla la Flavie, sinon tout est perdu. Tiens bon !

— Qu’est-ce que vous marmonnez encore toutes les deux ? demanda la Maïré en se retournant.

Flavie garda le silence. C’est André qui répondit à sa place.

— Elle dit à Malvina de tenir le coup.

— Toi, Flavie, dit la Maïré, je t’ai déjà dit de t’occuper de tes affaires. Si je te reprends à lui monter le coup, drolla, tu auras affaire à moi.

La Maïré ne plaisantait pas. Elle avait la main dure. Deux ans auparavant, elle avait corrigé Pierre parce qu’il avait laissé une vache renverser un bidon de lait pendant la traite. Elle n’avait pas recommencé depuis, car il l’avait prévenue : « N’y tourne pas, sinon je prends la porte et tu me revois plus ! » Elle n’était tendre et indulgente qu’avec le pépé, cette pauvre chose dont la vie ne tenait qu’à un réseau d’habitudes. Elle ne le laissait manquer de rien ; il avait son paquet de caporal tous les dimanches et une pipe neuve tous les ans. Elle le faisait pisser, le déculottait, le torchait comme un enfant, avec toute une roucoulade de mots tendres. Elle avait pour son père des attentions et des délicatesses qu’elle n’avait jamais témoignées à son mari et à ses enfants.

 

Durant les jours et les semaines qui suivirent, la demoiselle garnit d’abondance son registre d’appel : un grand cahier recouvert de bleu où elle mentionnait l’absence de ses élèves en précisant les motifs invoqués : « Malade »… «Occupée à dévider… » « Utile à sa mère… » « Pour chercher son pain… » Durant cette période où le froid fit des ravages, elle indiquait souvent : « Pas de vêtements ». Elle gémissait en voyant des élèves arriver des lointains hameaux vêtus simplement d’une chemise de droguet et de leur tablier, grelottants, les ongles bleus, le bout du nez rouge, avec de la morve qui leur descendait au menton sans qu’ils s’en rendent compte. Elle les laissait entrer sans attendre l’heure, s’installer près du poêle pour faire sécher leurs vêtements, leur servait un bol de tisane au miel, les regardait fumer comme des soupes et dégager cette odeur de vieux vêtements trop portés, de crasse, de misère qui m’est restée collée aux narines.

La plus à plaindre était la petite Rachel Morange.

Elle arrivait seule et par tous les temps d’un hameau de trois feux perché dans les termes de Malevergne, à cinq kilomètres au moins de l’école communale, au milieu des forêts et des vignes mortes où l’on ne pouvait accéder qu’à pied ou avec des chars à bancs. Elle vivait seule avec

sa mère et un frère un peu 1 nèci, tout juste bon à garder les vaches. Son père avait quitté la maison peu après sa naissance pour aller travailler « sur la voie », près de Brive ; il n’était jamais revenu et n’avait jamais donné de nouvelles.

Rachel faisait seule le chemin, chaussée de socques trop grands pour elle, rafistolés avec des morceaux de boîtes à conserve et qui prenaient eau de toute part. Ses chaussettes en laine brute lui montaient aux cuisses mais, imprégnées d’eau, elles séchaient très lentement et gerçaient la peau.

Je la regardais arriver dans la neige par le chemin qui descend du bourg, enfouie dans l’ombre de son grand parapluie bleu alourdi par l’eau dont il était saturé. Elle tenait le manche appuyé à son épaule comme on porte un manche de faux ou de pelle, son cabas au bras gauche, fiérote malgré la fatigue, le froid, la faim. Une buée flottait autour de son visage rose de poupée toujours souriant et encadré d’un bonnet ayant appartenu à sa mère, sous lequel disparaissait la plus belle chevelure que j’aie jamais connue à mes compagnes. Rachel ne se plaignait jamais. Pour rien au monde elle n’eût manqué l’école, bien que ce fût une élève moyenne. Elle voulait devenir institutrice ; c’était son idée fixe. Au bout de la longue et pénible route sur laquelle elle s’était engagée avec tant d’espérance et de naïveté, il y avait cet avenir sur lequel, une fois pour toutes, elle avait fixé son regard et son ambition.

De retour à Malevergne, d’autres travaux et d’autres soucis l’attendaient, qu’elle assumait sans faillir et sans se plaindre, en souriant même, comme si elle était habitée par une puissance invisible. En vérité, elle allait constamment jusqu’au bout de sa résistance et mettait un point d’honneur à ne jamais laisser apparaître sa fatigue ou son découragement. Elle me fascinait. J’avais tenté de m’en faire une amie, d’autant que nous étions semblables sur de nombreux points sauf que, contrairement à moi, elle ne jouait pas et ne rêvait pas.

La première fois que j’ai vu Rachel Morange privée de son sourire, c’était à quelques jours de son départ de Sainte-Thérèse, dont sa mère l’avait retirée, dans l’impossibilité où elle était de régler les redevances. Un matin, nous la vîmes arriver avec un gros bandeau autour de la tête.

— Qu’as-tu, Rachel ? demanda Cécile.

— Mal aux dents, mademoiselle.

— Montre !

Le bandeau défait, Cécile eut un hoquet de stupeur : un emplâtre de bouse de vache fraîche recouvrait la joue tuméfiée.

— Qui est-ce qui te soigne ainsi ?

— Le sorcier de Végennes, mademoiselle. Il a donné la recette à ma mère.

Cécile nettoya la joue, examina la dentition. Rachel couvait un abcès.

— Tu vas filer à Meyssac tout de suite. C’est jour de foire. Si Bécharel n’est pas encore parti, il t’emmènera dans sa voiture. Te voilà de quoi payer. Jouannet Bernède t’accompagnera, avec la permission de ses parents.

— Mais je ne peux pas, mademoiselle. Il y a composition de géographie cet après-midi, protesta Rachel.

— C’est sans importance.

Au retour, Jouannet nous avait tout raconté : le tumulte de la foire, le berlingot qu’il s’était acheté, le grand chariot bâché du charlatan debout sur cette estrade improvisée, un collier de dents autour du cou comme les sauvages, et, à ses pieds, un éventaire garni de boîtes contenant des crocs sanguinolents. Un garçon jouait du tambour pour étouffer les plaintes et les hurlements des patients lorsqu’il criait : « Allez, roulez ! ». Rachel n’avait pas bronché lorsque le charlatan, dans le roulement du tambour, avait introduit dans sa bouche ses pinces de crabe et fouillé pour saisir la dent gâtée sous la boursouflure des chairs. Il avait dû s’y prendre à deux fois ou trois fois ; il jurait, s’essuyait le front en transpirant tandis que Jouannet, blême de peur, tenait ferme les bras de sa compagne. Le charlatan était ressorti face aux badauds en brandissant la molaire à la pointe de sa tenaille, s’écriant : « Sans douleur, messieurs et dames ! » C’était une sorte de Parisien. Pour ranimer sa patiente, il lui avait fait avaler une gorgée de gnole et l’avait fait sortir par derrière.

Nous avions déjà préparé nos cahiers pour la composition de géographie et la classe de l’après-midi commençait, lorsque nous avons vu apparaître Rachel, titubante et livide.

— Toi ! s’écria Cécile. Déjà ? Et Jouannet ?

Jouannet était resté à Meyssac. Il s’était refusé à couvrir à pied les dix kilomètres du retour et d’ailleurs il souhaitait profiter jusqu’au bout de cette aubaine inespérée : une journée de congé à titre exceptionnel. Rachel avait donc décidé de repartir seule ; il fallait qu’elle soit présente pour la « compo ». Elle s’en tira d’ailleurs avec une bonne note à laquelle la bienveillance de la maîtresse ne devait pas être étrangère.

 

Nous avions beau bourrer le poêle jusqu’à la gueule au point qu’il devenait rouge et semblait prêt d’exploser, nous n’arrivions pas à maintenir dans la classe une température supportable. De plus, nous devions laisser les lampes à carbure allumées toute la journée ; leur odeur âcre, leur sifflement inquiétant dans l’ambiance crépusculaire qui baignait la grande salle suscitaient un malaise que Cécile tentait de dissiper par des salves de bonne humeur.

Nous n’avons jamais autant chanté, ri, plaisanté que durant ce mois-là. Nous entonnions des couplets de Maurice Bouchor :

« Les Alpes dans l’espace

Dressent leurs purs sommets

La splendeur et la grâce

Les parent à jamais… »

Nous respirions un air d’été. Nous regardions le sommet du Puy-Faure, d’où des torrents d’edelweiss, de neige et de violettes allaient peut-être ruisseler, comme dans l’image de cette « Mer de Glace à Chamonix » qui ornait un mur de la classe. Cécile ouvrait son recueil de « Chants populaires pour les écoles » qui ne quittait jamais son bureau, écrivait le texte au tableau de sa belle écriture lente et souple qui ne manquait aucun plein et aucun délié. Après la « Chanson des Alpes » elle choisissait celle des Pyrénées :

« Ah ! que vous êtes belles

Cimes du Canigou

L’or de vos fleurs nouvelles

Brille comme un bijou… »

De préférence aux chants patriotiques qui nous ennuyaient, elle préférait ceux qui suscitaient en nous – et en elle – des images d’été, d’altitude, d’espace, d’azur, de chaleur. En chantant, nous entrions de plain-pied dans la magie du monde. Il suffisait de suivre le chemin de la musique et des mots et un autre univers était à notre portée.

Je me souviens particulièrement d’une chanson que la maîtresse nous apprit au temps de Noël. Elle s’intitulait : « Noël aux champs » et se chantait sur un air de « pastourelle béarnaise » :

« Bergers et bergères

Il faut ouvrir vos yeux.

Le son des harpes claires

Emplit les vastes cieux… »

Cette chanson, je ne la fredonnais jamais sans que les larmes me vinssent aux yeux. Le mystère de Noël était pour moi doublement opaque : j’avais du mal à comprendre pourquoi l’on attachait autant d’importance à une naissance qui remontait à une époque où le père de mon père n’était pas né et à admettre qu’un enfant ait pu naître d’une Vierge mais j’étais sensible jusqu’aux larmes à ce mouvement de caravane sous les étoiles de l’hiver, à cette étable où pointait une aube de Genèse, à cette femme et à ce charpentier (il s’appelait Joseph comme mon pépé : nous prononçions « Jaujeu ») qui paraissaient entraînés sur les chemins du désert et de la nuit par une puissance vertigineuse. Les images que Cécile faisait circuler parmi nous, les nativités d’un album qu’elle avait ramené de la ville exprès pour nous les montrer, je les accaparais, les appropriais, rêvant des heures sur ces personnages et ces paysages qui ne ressemblaient à rien de ce que je connaissais.

 

À l’approche de Noël, l’angoisse me tenaillait. La Maïré, je le savais, tiendrait parole et me retirerait de l’école.

Pour conjurer cette menace, je m’appliquais de mon mieux, lisant, écrivant en dehors des heures de classe jusqu’à sentir ma tête s’alourdir et ma vue se brouiller. Pour coordonner mes pensées et me délier la langue comme l’avait prescrit Cécile, je profitais de mes rares promenades solitaires pour parler à voix haute en articulant. On m’eût prise pour une folle, comme le Babeu, le pauvre idiot des Escrozes qui courait après les corbeaux et bavait dans sa barbe en poussant des cris de chien. Je parlais maintenant sans trop d’hésitation et d’erreurs dans le choix des mots. Le plus difficile avait été d’éliminer les termes de patois et les idiotismes pour les remplacer par leurs équivalents en français.

— Parle-moi ! disait Cécile. Tu as bien quelque chose à raconter ?

Elle faisait semblant, pour ne pas paraître me contraindre, de ne me prêter qu’une attention distraite mais, lorsque je dérivais dans mes « imaginations » comme elle disait, elle intervenait discrètement pour me ramener à des notions concrètes.

 

Mes repas de midi, je les prenais souvent avec mes camarades des villages lointains, dans la classe elle-même. Certains se rendaient au bourg où, pour quelques centimes, Agathe Laspoumadère leur trempait la soupe. Ceux-là, c’étaient les « riches » et nous en comptions seulement deux ou trois. Les autres réchauffaient leur gamelle sur le poêle ou contre les parois de fonte, attachée à un fil de fer. Nous apportions un boudin, un peu de charcuterie, des pommes de terre, un œuf dur, de la soupe et un fiolou de vin ou de cidre. C’était une petite fête quotidienne. Notre repas achevé, pour nous dégourdir les jambes et nous réchauffer, nous dansions la bourrée ou la Valsovienne, nous galopions en chaussettes autour des bancs.

Moi, je préférais parler. Assise au bureau de la maîtresse, je parodiais ses leçons, ses mimiques, son accent, mélangeant les genres, introduisant le lyrisme de Sully Prudhomme dans les plates démonstrations arithmétiques d’Arsène Pintaut, survolant des géographies démentielles au milieu desquelles s’affrontaient les héros de l’histoire de France de Lavisse ou de Calvet. J’avais en Rachel Morange un public en or, elle écoutait bouche bée en grignotant nos restes car elle n’avait dans son cabas qu’une pomme ou un quignon de pain dur. Cécile n’était pas là pour m’imposer une logique du raisonnement et j’en profitais. Pas un instant je ne laissais en repos ma mémoire et mon intelligence, ces instruments que j’avais découverts tout au fond de moi, enfouis sous des montagnes d’indifférence, j’en faisais un usage dévoyé. Cécile me le reprochait souvent et tentait vainement de m’imposer une discipline, mais l’intelligence et la mémoire éclataient en moi comme les sèves du printemps.

Avant la venue de Cécile, Noël était la fête des autres et j’en étais exclue.

Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs en amont de cette période, je ne retrouve que des joies étrangères à moi et non partagées. Notre famille était trop pauvre, accablée de soucis, désorganisée, pour que cette fête s’y marquât par des cadeaux, des agapes, des embrassades. La messe de minuit était notre seule réjouissance mais je m’y endormais, la tête enfouie dans le giron de la Maïré, bercée par les cantiques en langue du pays chantés par Mlle Berthier. Ce « divin enfant » qui venait de naître m’importait peu, d’autant qu’il n’était présent qu’en effigie à cette sorte de baptême.

De retour aux Bories-Hautes, trébuchant dans les mauvais rapétous d’entre les vignes, guidés par la lanterne que Pierre portait devant nous en compagnie du père Selves, nous nous endormions aussitôt. Le matin, sans connaître les raisons de ce cadeau, nous trouvions dans nos socques disposés devant le cantou une pomme que nous croquions sans un mot de remerciement et sans chercher dans ce don la moindre référence symbolique. Certain Noël du temps de mon père, j’avais trouvé une poupée de chiffons, Pierre une petite charrette de bois blanc et Flavie un Jésus en sucre.

Le mystère de cette nuit m’atteignait par des voies détournées sans susciter autre chose qu’une simple curiosité. Ces lumières au château et dans quelques maisons du village, ces chants du réveillon, ce tumulte de l’auberge, ce calme étrange d’une matinée longue à s’éveiller dans l’engourdissement du froid, de la pluie ou de la neige, se présentaient comme une singularité sans signification particulière.

Lorsque Cécile m’interrogea sur la façon dont nous célébrions cette fête de famille, elle ne s’étonna qu’à demi de m’entendre répondre qu’il ne se passait pour ainsi dire rien et que j’ignorais ce qu’on pouvait bien célébrer.

— Après Noël, dit-elle, je t’enverrai au catéchisme avec les autres. Il est grand temps.

— Non. J’irai pas.

— Et pourquoi donc ?

Il faisait froid dans l’église, on s’y ennuyait et je ne comprenais rien à ce qu’on y enseignait. Deux ou trois fois, par curiosité, j’y étais allée. J’aimais bien entendre la voix de M lle Berthier, la façon dont elle évoquait des personnages aux noms bizarres qui vivaient au milieu des nuages ou sur une terre qui n’était pas la nôtre, où ne poussaient que des buissons et des oliviers. Elle était assise dans un grand fauteuil capitonné, celui que l’on réservait aux rares visites de l’évêque – don de Mme de Bonneuil – emmitouflée dans sa grande pèlerine de laine noire qui ne laissait apparaître que son visage de madone chlorotique et ses longues mains émaciées. Ses pieds reposaient sur une chaufferette et ça sentait le roussi lorsqu’elle laissait trop longtemps ses pantoufles au-dessus de la braise.

— Désormais, dit Cécile, je veux que Noël soit une fête pour toi et que tu reçoives des cadeaux.

Depuis trois semaines Fred n’était pas revenu à Saint-Roch. Comme Cécile l’avait prédit, l’Insurgé avait été interdit, Fred avait des ennuis avec la justice et on le surveillait de près. Ce n’est pas sur lui que Cécile pouvait compter pour garnir ses souliers.

— J’aurai quoi comme cadeau ?

— Ce sera une surprise. Il y aura aussi un cadeau pour Rachel, mais ne le lui répète pas et n’en dis rien aux autres : ils seraient jaloux.

Son premier cadeau, Cécile le reçut quelques jours avant Noël. Un jeudi matin, alors qu’elle me faisait travailler le calcul, nous entendîmes la voix de Jules Bernède dans la cour. Il poussait devant lui un petit charretou recouvert d’une touaille blanche.

— Holà ! la compagnie… Il y a du monde ?

— Monsieur Bernède, qu’est-ce qui vous amène ?

Intriguées, nous descendîmes. Le père Bernède tenait son béret à la main. Il ôta sa pipe de sa bouche, s’essuya les moustaches d’un revers de poignet.

— C’est rien de bien « riche », dit-il.

Le charretou contenait une énorme tourte encore chaude, blonde comme une éteule d’août et si odorante que la salive me vint à la bouche. À côté de ce soleil opulent, il avait placé une petite lune de millassou d’un

blond roux qui paraissait bien 2 moufle.

— C’est ma première cuisson. J’ai chauffé le four avec du genévrier. Ça donne un goût spécial au pain, vous verrez. Alors j’ai pensé que ça vous ferait plaisir d’étrenner mon fournil. Ça vous aidera à passer Noël et à penser un peu à nous comme j’ai pensé à vous pour cette première fournée.

— Mais je n’en viendrai jamais à bout ! s’exclama joyeusement Cécile. Cette tourte pèse au moins dix livres !

— Tout juste ! Mais elle vous fera la quinzaine si vous la tenez au frais. Le millassou, c’est ma femme qui l’a fait pour vous, avec notre maïs. Maintenant il faut que je m’en retourne.

— Vous remercierez Mme Bernède, ainsi qu’Alice. Quant à vous, monsieur Bernède, permettez que je vous embrasse.

La grosse moustache trembla d’émotion lorsque les lèvres de Cécile la frôlèrent.

— Vous savez, dit le bonhomme en se retirant, toutes les misères qu’on vous fait dans le village, ça me peine et ma femme aussi. Tant qu’on sera pas débarrassés de ce curé, il y aura des histoires. C’est pas vous qui divisez la commune, mademoiselle Brunie, c’est lui. Des fois j’ai envie de prendre mon fusil et, milhard de Dieus !….

— Voulez-vous vous taire, monsieur Bernède ! Laissez faire. Tant que des gens comme vous prendront mon parti, je n’aurai rien à craindre.

— Il a encore dit du mal de vous en chaire, dimanche. Il sait bien que vous pouvez pas vous défendre, ce jean-foutre, et il en profite.

Il accrocha sa pipe à ses dents, ajusta en deux coups très vifs son béret sur sa tête et repartit entre les mancherons de son charretou.

 

Durant les journées qui précédèrent Noël, Cécile changea beaucoup. Je la trouvais irritable, tendue, taciturne. Elle ne supportait plus ces regards qui l’épiaient, ces visages qui se détournaient, ces silences dès qu’elle approchait, ces signes de croix que l’on faisait sur son passage, ces rires et ces cris des filles de Sainte-Thérèse qui lui lançaient, dès qu’elle avait le dos tourné : « Laïque, bourrique ! Couvent, savant ! » Elle se hérissait devant le mauvais vouloir des commerçantes qui la servaient avec des airs pincés, sans proférer d’autre parole que l’annonce du prix, ces vieux qui se poussaient du coude en regardant passer cette belle fille qui « recevait-des-hommes-chez-elle ». Comme moi, jadis, au seuil de cette fête qui est celle du grand partage de la joie et de l’espoir, elle se sentait bannie.

Ces derniers jours de classe avant les vacances lui semblaient interminables. Ils se traînaient dans la neige et la boue de l’aube au couchant. Cécile guettait « La Jeunesse » mais notre facteur n’apportait plus de lettres de Fred. En revanche, elle reçut deux courriers d’Allemagne : des pacifistes avec lesquels Fred l’avait mise en rapport et qui lui écrivaient dans un mauvais français des missives de plusieurs pages. Elle les pria de renoncer à cette correspondance qui pouvait être dangereuse pour elle et pour eux. Puis elle s’accusa de lâcheté, mais trop tard.

— Je vais partir, me dit-elle un soir. Il le faut. Passer Noël dans ce trou, c’est au-dessus de mes forces. À part les enfants, je n’ai vu personne aujourd’hui. Emma Berthier a dû se faire sermonner. Quant à la belle amitié d’Isabelle de Bonneuil, ce n’était peut-être qu’une provocation destinée à me compromettre. Quand je pense qu’elle m’a contrainte à m’exhiber dans ce bouge seule avec elle !

La colère la rendait injuste. J’aurais aimé le lui faire comprendre, mais comment trouver les mots qui convenaient ?

— Je vais aller passer quelques jours chez mes parents. Je ne sais pas si j’aurai le courage de reprendre mon poste. Pourquoi ne m’a-t-on pas prévenue de ce que j’allais trouver ici ? Quel jeu est-on en train de jouer à l’Académie, dont je suis la victime ? Pourquoi m’a-t-on choisie, moi, pour tenir tête à cette brute de curé, à cette population qui mène encore sa guerre de religion et m’a prise pour cible alors que je suis innocente et que je n’ai pas demandé à venir ? Non et non ! Je ne reviendrai pas !

Brusquement, elle sembla prendre conscience du mal que ses propos me faisaient. Elle vit mes yeux pleins d’eau, mes lèvres serrées, et me prit dans ses bras.

— Pardonne-moi, Malvina ! Mais tu vois bien que j’étouffe, que personne n’est venu m’inviter pour le réveillon ou le repas de Noël. On désapprouve le curé mais on le craint. Tous ! tous ! même les Blavignac, ces socialistes. Même Isabelle qui se dit « libérée ».

Elle allait d’une fenêtre à l’autre, les bras croisés sur sa poitrine bardée de sa grosse pèlerine noire, les frottant pour les réchauffer. Elle regardait du côté du marais puis du village, et c’est la même solitude, la même grisaille, la même immobilité lunaire qu’elle retrouvait.

— Ce millassou, me dit-elle brusquement, nous allons le manger ensemble. Mets-le à réchauffer. Je vais voir ce qui reste de vin dans la grange.

Je plaçai le gâteau sur un trépied, près des flammes. Elle remonta en brandissant d’un air triomphant une bouteille étiquetée : « Meymac près Bordeaux » que son père lui avait donnée lors de son départ. Elle ne voulait pas attendre Noël pour la boire. Noël, on le fêterait là, tout de suite. Les cadeaux viendraient plus tard.

— Mets la table. Nous allons faire la dînette. N’oublie pas la nappe blanche, celle qui a des broderies bleues, que je mettais en l’honneur de Fred. Et les belles assiettes, celles de la « Révolution ». Je mets la bouteille à chambrer.

— Et mon problème ?

— Quel problème ? Ah, oui… Nous verrons plus tard.

Elle ajouta une bûche, tisonna nerveusement. De l’armoire elle sortit quelques bijoux de pacotille, deux chapeaux dont elle nous affubla, ceux qui portaient des violettes, des roses et des cerises. Devant le troisième couvert qu’elle venait d’ajouter, elle posa le portrait de Fred dans un cadre en faux ivoire tarabiscoté : une belle photo d’adolescent dans un décor de colonnades en carton-pâte, portant une signature : « Beynié, Brive ».

Ce soir-là, nous avons ri comme des folles, et parlé, et chanté. J’avais permission de dire tout ce qui me passait par la tête et je ne m’en privais pas. Avec nos chapeaux et nos bijoux nous jouions aux dames. Le pain de Bernède, avec les rillettes d’Agathe Laspoumadère, c’était un régal. Le vin sentait un peu le bouchon mais il était chaleureux à souhait. Cécile couronna le millassou d’une prune à l’eau de vie. Brusquement, elle se leva, la main sur le cœur, dans une attitude de diva.

— Ça y est, dit-elle, ça tourne. Je ne sens plus le plancher sous mes pieds.

Elle ouvrit la fenêtre qui donnait sur le marécage et vomit son repas. La nuit était claire. La lune couvait comme une grosse poule blanche dans un nid de nuages d’argent posé sur le Puy-Faure dont on distinguait la masse lourde, recouverte d’une chape de vieille neige à demi gelée. J’aidai Cécile à gagner son lit et la débarrassai de son chapeau et de ses bijoux. Elle était glacée ; des frissons la secouaient par intermittence.

— Les briques… dans la cheminée…

Après l’avoir aidée à se déshabiller j’enveloppai les briques dans de vieux linges, les glissai à ses pieds et de chaque côté de son ventre. Moi aussi j’avais bu du vin, mais juste ce qu’il fallait pour me faire tourner la tête sans la perdre.

— Viens ! dit Cécile. Viens te coucher près de moi. Je ne veux pas dormir seule, cette nuit.

Quand je constatai qu’elle ne frissonnait plus et commençait à somnoler, je baissai la lumière de la lampe que je posai sur le bureau. Mon cahier, mon encrier, mon porte-plume étaient en place. La pèlerine de Cécile sur mes épaules, baignée dans son odeur, je commençai à déchiffrer le problème : « Deux machines à coudre marchant d’une manière continue et régulière consomment l’une 7 bobines de fil… » J’imaginai Flavie dans le froid d’une grande pièce noire, penchée sur la machine, l’animant de ses jambes maigres, poussant l’étoffe à deux mains ; j’entendais le ronron métallique et la voix de la petite couturière qui chantait : « Rossignolet des bois, rossignolet sauvage… » Le problème était trop difficile pour moi. Sans l’aide de Cécile, sans ses explications inlassables, je ne pourrais trouver la solution. Les lettres, les chiffres, les signes dansaient devant mes yeux. Je luttais contre le sommeil et je me disais : « Un cadeau… Il faut que je fasse un cadeau à Cécile, sinon elle partira et ne reviendra plus… »

 

Offrir un cadeau à Cécile ? Ce n’était pas seulement affaire d’imagination mais de possibilités. J’étais totalement démunie d’argent et de tout bien. Sauf peut-être Rachel Morange, il n’y avait pas plus pauvre que moi à l’école. Je n’allais tout de même pas lui offrir une pomme ou un dessin de ma main !

Il me restait un recours : voler, mais on se méfiait de moi. Les épicières m’accueillaient sans aménité lorsque je venais faire une course pour la Maïré ou simplement me mettre au chaud et renifler l’odeur enivrante et composite des boutiques. On m’apostrophait sans ménagement :

— Qu’est-ce que tu veux la baraquaine ? Rien ? Alors, ouste !

J’entrai chez Agathe Laspoumadère en même temps que la Julie Ponchet, du moulin de Bernes, qui me dissimulait involontairement derrière son ample robe en mérinos sur laquelle tombait un grand châle noir. Tandis que l’épicière servait sa cliente, je tentai de faire main basse sur une bouteille de « Charmoise ». La Julie surprit mon geste et glapit :

— Eh bien ! Qu’est-ce que je vois ? Tu voles à présent ?

— Elle vole pas, dit Agathe, mais il faut qu’elle tripote tout.

Non ! décidément, je ne pouvais voler cette brave femme qui m’aimait bien. En revanche, il m’aurait été agréable de tromper la surveillance de cette garce d’Eugénie Saulière, cul béni et langue de vipère, mais elle n’était pas facile à berner, toujours sur le qui-vive, en train de faire sa caisse et son inventaire.

Et entendant tinter les sonnailles de la porte, je me précipitai et entrai en profitant de ce que la Jeanne Sauvezie, ancienne patronne de Flavie, et sa grande fillasse montée en graine, décrottaient leurs socques sur le racloir. Il me suffisait de tendre la main pour dérober un paquet d’oignons ou une salade et, ni vu ni connu, je repartais les mains pleines, mais ce n’était pas ce que je voulais. J’étais fascinée par la colonnade mordorée des liqueurs et des apéritifs qui s’alignaient dans une lumière de paradis sur une étagère avec leurs étiquettes imagées et coloriées : « Lilet… Picon… Suze… Bénédictine… Charmoise… » La puissance de la tentation était telle qu’elle eût désamorcé toute velléité de remords. Je me glissai entre la Jeanne Sauvezie et sa fillasse d’une part, l’étagère aux merveilles de l’autre, de manière à passer inaperçue. Tandis que l’épicière tournait et virait en dispersant des éclats de voix aigre qui se brisaient contre les quincailleries suspendues au plafond, je tendis la main vers une bouteille de « Charmoise ».

Mon geste resta en suspens.

— Dis donc, toi la baraquaine, voilà que tu te mets à voler à présent ? Et une bouteille de « Charmoise » encore ! Attends un peu, ma drolla !

Je restai ancrée sur place, les mains dans le dos, bien décidée à jouer mon rôle d’idiote du village. La Jeanne Sauvezie tomba dans le piège.

— Faut pas lui en vouloir, allez, Eugénie ! Elle est un peu nèci vous savez bien ! Elle fait pas ça méchamment. Allez, pardonnez-lui pour cette fois. C’est la Semaine de Bonté.

— Je t’en foutrai des Semaines de Bonté, graine de laïque ! C’est à voler qu’on t’apprend dans ton école sans Dieu ? Ma bonne Jeanne, ça n’a pas de religion, comment voulez-vous que ça puisse avoir de la morale ? Je vais le dire à ta mère. Tu vas voir la rouste qu’elle va te passer !

D’un geste impérieux elle me montra la porte et je m’éclipsai dans un ruissellement de sonnailles. À quelques pas de là, une voix m’interpella. Je me retournai. La fille de Jeanne s’avançait vers moi avec une grâce de percheron, son visage couleur de tourteau de son ouvert d’un sourire. Elle me glissa une pièce dans la main.

— Tiens ! De la part de ma mère. Jésus a dit qu’il faut donner aux pauvres.

Sans le savoir, la Jeanne Sauvezie venait de me donner une idée.

 

Le lendemain, qui était un dimanche, je m’habillai du plus mal que je pus et pris la route de La Chapelle-aux-Saints avant l’heure de la messe. Il faisait un froid sec et âpre ; le soleil tardait à se montrer derrière un rideau de brume rose sale tiré sur l’horizon. J’arrivai à l’église alors que les fidèles franchissaient le portail. Après avoir ôté mes socques et mes chaussettes que je dissimulai derrière un contrefort, je m’installai près de la porte, pieds nus, enveloppée d’une mauvaise toile à sac et je tendis la main. Les gens se regardaient, interloqués.

— La coneisses, tu ?

— Non. Es pas d’aici. Probablament une barraquina.

On se penchait vers moi. On me questionnait. Je montrais ma bouche muette. On me donnait quelques centimes, parfois un sou. Ce maigre pactole me chauffait le creux de la main et le cœur et, comme je n’étais connue de personne, je n’avais ni scrupule ni remords, simplement très froid aux jambes dont je ne sentais plus les extrémités. Je devais être très pâle car des femmes me touchaient la joue du revers de la main, hochaient tristement la tête et me proposaient d’entrer à l’église, mais je m’y refusais sans trop savoir pourquoi, peut-être parce que je craignais d’offenser le Seigneur par mon imposture. Extérieurement, mon acte ne constituait qu’une bénigne malhonnêteté ; intérieurement, c’eût été un sacrilège.

Les portes de l’église refermées sur les premiers chants, je remis mes chaussettes, rechaussai mes socques et marchai d’un pas rapide vers l’église de Végennes située à quelques kilomètres de distance.

J’arrivai alors que les fidèles commençaient à se répandre hors du sanctuaire dans la sonnerie des cloches. De nouveau on s’apitoya sur ma tenue misérable, ma pâleur, mes pieds nus et, de nouveau, la source du pactole ruissela et ma paume se remplit de piécettes.

Ma quête terminée, la poche de ma vieille blouse bourrée, pendante comme le goitre de la Marie Belette, du moulin de la Tournadre, je repris le chemin de Saint-Roch, un peu ivre de cette petite fortune si facilement acquise, moi qui n’avais jamais possédé en propre de quoi m’acheter un bâton de « bois doux ». Mon plaisir ne comptait pas – c’était une satisfaction très ordinaire, celle d’une facétie bien menée – mais je songeais surtout à la joie de Cécile lorsque je déposerais sur sa table la bouteille de « Charmoise » ou de « Bénédictine ». Je ne souhaitais pas d’autre cadeau que cette joie.

Mon premier soin en arrivant à Saint-Roch fut de me rendre chez Eugénie Saulière, la tête haute, le visage arrogant. La boutique, à la sortie de la messe, bourdonnait d’un tumulte de conversations suraiguës. On commentait le sermon du curé, la présence ou l’absence de tel ou telle dans les rangs des paroissiens. Isabelle de Bonneuil était en train de choisir des gâteaux secs. Elle me frotta amicalement la tête, me demanda distraitement des nouvelles de « M lle Cécile ».

— Pourquoi tu viens plus la voir ? dis-je.

— J’ai eu beaucoup de travail ces temps derniers.

Lorsque Eugénie Saulière m’eut repérée, je crus qu’elle allait sauter par-dessus son comptoir.

— Toi encore ! Voleuse ! Fous-moi le camp et en vitesse !

Je laissai passer l’orage et dis poliment :

— Je voudrais une bouteille d’apéritif ou de digestif, madame, s’il vous plaît. J’ai des sous.

Jouant du coude dans le groupe des clientes, je déposai sur le comptoir deux poignées de pièces. Eugénie Saulière les examina comme s’il s’agissait de fausse monnaie et dit en fronçant les sourcils :

— Où tu as pris cet argent ?

— Je l’ai pas volé. On me l’a donné.

— Ça, ma drolla, c’est louche.

Isabelle intervint avec fermeté. Je n’étais pas une voleuse. Je venais en cliente ; qu’on me serve puisque j’avais de quoi payer.

— Montrez-lui donc ce que vous avez, dit Isabelle que le jeu paraissait divertir.

Je voulais voir les bouteilles de plus près, connaître les prix. De mauvaise grâce, l’épicière en disposa une demi-douzaine sur le comptoir, m’intima l’ordre de choisir rapidement car elle avait d’autres clientes à servir. Je pris le temps de réfléchir, puis je dis posément :

— Vous avez pas ce que je veux.

— Et qu’est-ce que tu veux ?

— De la « Chartreuse de Parme ».

Elle se fit répéter le nom de la liqueur, secoua la tête. Elle n’avait jamais entendu parler de cette liqueur. Je repris mon argent.

— Alors tant pis. J’irai voir chez Agathe.

Isabelle me rejoignit sur le pas de la porte.

— Toi, dit-elle, tu es rudement futée. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de « Chartreuse de Parme » ?

Je lui avouai que l’idée m’était venue soudain en me souvenant d’un livre que Cécile avait lu et qui portait ce nom suggérant l’idée d’une liqueur. Elle éclata de rire. Un nom de liqueur ! C’était le roman d’un nommé « Stindalle », mais la confusion était toute à mon honneur. Un nom de liqueur qui sentirait la violette.

— Tu as voulu lui donner une leçon, à cette pimbêche ? Elle t’avait mal reçue tout à l’heure à ce qu’on m’a dit.

— Elle m’a traitée de « voleuse » et de « baraquaine ».

Isabelle me prit par la main malgré mes nippes crasseuses pour m’accompagner chez Agathe Laspoumadère. En chemin, elle m’aida à compter ma fortune. J’avais « de quoi » et même un peu plus sans doute. En me poussant du coude, elle me demanda si j’avais pillé le tronc de l’église et je répétai que, cet argent, je ne l’avais pas volé, qu’on me l’avait donné.

En plus de la bouteille de « Charmoise » de Clermont-Ferrand, je pris une boîte de gâteaux « Lu » pour Rachel Morange. Il manquait quelques centimes. Isabelle fit l’appoint. Pour la remercier je l’embrassai et lui expliquai à qui je destinais ces cadeaux. Elle fit faire deux beaux paquets par Agathe, avec du papier doré et des rubans de ficelle rouge.

— Tu ne sais pas à qui tu me fais penser ? dit-elle. À un petit roi mage en haillons.

Cécile était restée au lit toute la matinée. Je la retrouvai telle que je l’avais quittée, tournée contre le mur, jouant à écailler de l’ongle le vieux plâtre, un livre à côté d’elle, qui devait l’ennuyer. Elle avait pleuré.

— Tu veux que je te prépare une tisane ? Elle secoua la tête : elle était simplement fatiguée et avait le ventre dérangé. Elle me regarda avec dégoût. D’où est-ce que je sortais ainsi fagotée pour un dimanche ? Je fis un mensonge : Pierre m’avait demandé de l’aider à nettoyer le hangar et à faire du bois.

— Tu es sale et tu sens mauvais, dit-elle. Cet après-midi, nous prendrons un bain toutes les deux. On a dû remarquer mon absence à la messe.

Je n’avais entendu parler de rien. En revanche, Isabelle… Cécile me coupa vivement la parole.

— Ne me parle pas de cette fille ! Elle se moque bien de moi.

Je m’installai au bureau pour reprendre mon problème de la veille. Cécile avait jeté un coup d’œil sur mon brouillon. Je n’avais rien compris ! Je ne comprenais jamais rien ! C’était pourtant simple…

— Et puis j’en ai assez de cette école, de toi, de tout !

Je ne pris pas cette réaction au tragique. Cécile avait souvent de ces accès de mauvaise humeur, le dimanche surtout, quand elle savait que Fred ne viendrait pas, qu’elle était condamnée à cette solitude qui était sa plaie secrète. Fred ne viendrait pas. Fred ne viendrait plus. Elle avait appris la veille, par la lettre d’une amie, ancienne normalienne comme elle, en poste à Brive, qu’il avait brusquement disparu après avoir reçu les papiers d’inscription précédant sa feuille de route. Il avait toujours dit qu’il n’accepterait pas de sacrifier trois ans de sa jeunesse dans une ville de garnison et moins encore à la guerre qu’il haïssait sous toutes ses formes et quelles qu’en soient les motivations. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’elle me confia la nouvelle en me demandant de ne rien répéter. Elle savait que je tiendrais parole.

— Tu ne veux pas m’aider ?

— Non, pas aujourd’hui. Il vaut mieux que tu partes. Retourne chez toi. Tu connais la décision de ta mère ? Tu iras t’installer dans la classe de Mlle Emma. On verra bien si elle réussira mieux que moi. Allez, va-t’en !

Je restai. Après avoir déjeuné en silence d’un morceau de pain de Bernède et de rillettes, je m’obligeai à lire dans mon Premier livre de lecture des textes que je connaissais par cœur et dont le sens commençait à me pénétrer et à m’émouvoir dans leur naïveté. Pour ne pas troubler Cécile qui somnolait, gémissait, pleurait, frappait du poing son traversin, je bougeai le moins possible et me retins de faire du bruit. Le temps paraissait s’engluer dans une matière grise et froide. À quatre heures, il faisait presque nuit. Profitant de ce que Cécile s’était levée pour aller sur le pot, je préparai une bassine d’eau et la mis à chauffer. D’ordinaire cette toilette commune était une fête : nous nous amusions comme des folles, emmêlées l’une à l’autre dans le vaste baquet qui avait remplacé le cuveau du début. Qu’en serait-il ce jour-là ?

Cécile se déshabilla, se plongea dans le bain.

— Frotte-moi, ça me fait du bien. Et ne plains pas le savon. Plus fort. Là… C’est bien.

Elle dormait à moitié, la tête renversée en arrière, respirant lourdement.

— À toi, maintenant, dit-elle. Ton dos ! Où est le gant de crin ?

— Pas si fort ! Tu me fais mal.

— Tu seras bien, après, tu verras. Tourne-toi à présent. Tu sais que « ça » pousse ! Tu as des seins presque aussi gros que les miens. Si tu sais te tenir, tu seras belle d’ici deux ou trois ans et les garçons commenceront à te regarder. Il faudra plus tard faire soigner tes dents. Celle qui manque devant, ça ne fait pas beau.

Je restai encore un peu, après que Cécile fut sortie, dans l’eau grise de savon qui avait gardé son odeur. Soudain je poussai un cri en me levant, accrochée aux bords du baquet.

— Tu t’es blessée ? dit Cécile. Une écharde peut-être.

Elle se mit à rire en me voyant sortir du bain. Du sang mêlé d’eau coulait entre mes cuisses.

— Rassure-toi, dit-elle. Ce n’est rien. Je t’avais prévenue. Tu ne souffres pas ? Bien. C’est l’essentiel. Eh bien, en voilà un événement ! Malvina, tu es une femme à présent. Tu entends ? Une femme. Attends ! je vais te donner ce qu’il faut.

Elle sortit de l’armoire un morceau d’étoffe grand comme un mouchoir, m’indiqua la façon de le poser et de le faire tenir avec des épingles à nourrice de chaque côté de la culotte. Elle me fit cette dernière recommandation :

— Que je ne te voie plus sortir sans culotte, surtout lorsque tu seras indisposée. Ne fais pas comme cette sotte de Joséphine Escaravage qui avait l’autre jour du sang jusqu’aux genoux. Et ne fais pas cette tête ! J’y suis passée avant toi, sauf que j’ai souffert. Tu ne vas pas pleurer parce que tu as tes règles ! J’en connais deux ou trois de tes camarades qui t’envieraient.

C’est vrai : j’étais prévenue. Non seulement par Cécile qui m’en avait parlé sur un ton très naturel, comme d’un rhume de cerveau, mais encore par les autres élèves, Anna Blavignac surtout, qui était « réglée » depuis un an déjà et considérait cet inconvénient comme une promotion. Elle exhibait ses linges avec une certaine fierté, ajoutant pour se rendre intéressante qu’elle souffrait le martyre. C’était laid, ça sentait mauvais, ce gros tampon de linge souillé devait gêner le mouvement des jambes, et pourtant Anna en tirait une certaine fierté. Joséphine Escaravage elle aussi « voyait », comme on disait alors, mais elle se montrait plus discrète – nous devinions ses périodes à l’odeur saumâtre qu’elle répandait.

Cécile m’observait du coin de l’œil avec une curiosité amusée et tendre à la fois. Je n’étais pas très fière de moi, troublée, inquiète de ce mouvement intérieur de mon corps qui avait amené ce flux de sang, cette fièvre légère qui n’était peut-être due qu’à la chaleur du bain ou à l’étrillage au gant de crin. Au propre, je me sentais dénaturée. Je me surprenais à surveiller mes gestes, ma voix, mon comportement pour savoir ce qui avait bien pu changer maintenant que j’étais femme. Je muais. Un espoir insensé se faisait jour en moi. Si ce changement physique allait s’accompagner d’une amélioration de mes qualités intellectuelles ?

Tandis que j’aidais Cécile à vider l’eau du bain par la fenêtre donnant sur le marais, quelqu’un frappa à la porte. Il était cinq heures du soir et il faisait déjà nuit. Emma Berthier portait au bras un cabas plein de noix et de pommes.

— Pardonnez-moi de venir si tard mais j’ai préféré attendre la nuit, vous savez pourquoi. Voici mon présent de Noël. C’est peu de chose, mais je ne puis faire plus.

Emma vivait misérablement. Les cinq cents francs de traitement qu’elle touchait annuellement ne lui suffisaient pas pour sa nourriture. Elle vivait en partie, comme on disait, « sur les parents ». Les moins démunis lui apportaient de la viande à l’occasion d’un abattage ; les autres ce qu’ils pouvaient : des fruits, des légumes… Le traitement de Cécile était supérieur mais elle n’était pas autorisée, du moins dans le principe, à recevoir des présents en nature de la part des familles, ce qui eût pu dégénérer en favoritisme vis-à-vis des enfants. Elle joignait à peine les deux bouts, obligée souvent de se priver de viande pour acheter un livre ou pour venir en aide à une élève, comme elle l’avait fait pour moi et, récemment, pour Rachel Morange. Elle priait Dieu qu’il ne se produisît pas d’accident à l’intérieur de son école, car elle aurait été tenue de rembourser de sa poche les frais de médecin.

— On ne vous a pas vue à la messe ce matin, dit Emma. J’ai craint que vous soyez malade.

— Rien de grave et ça va beaucoup mieux. Je suppose que le curé a mis à profit mon absence pour me prendre à partie, courageusement, selon son habitude.

Emma hocha la tête. L’abbé Brissaud ne s’en était pas privé, bien qu’on fût dans le temps de Noël.

D’une indiscrétion de la postière, cette teigne de Mélanie Puyjalon, il avait appris que l’institutrice recevait des courriers d’Allemagne. En chaire il s’en était pris à ces « faux patriotes qui font mine d’enseigner aux enfants l’amour de la France et entretiennent en secret des liens de complicité avec ceux qui occupent l’Alsace et la Lorraine et menacent nos frontières ». Il avait attaqué ouvertement « les hommes politiques et les écrivains qui, comme Romain Rolland, flattent notre ennemi héréditaire au lieu de se montrer vigilants et de rester l’arme au pied ». La disparition de l’Insurgé le comblait d’aise. Les « folliculaires patentés de l’anarchie » étaient « enfin bâillonnés » ! « Qu’on les jette en prison, qu’on débarrasse enfin le pays de cette mauvaise herbe qui pousse jusqu’au seuil de nos fermes ! »

— Le salaud ! gémit Cécile. Le Tartuffe ! L’ignoble personnage !

— Méfiez-vous plus que jamais, Cécile. La population est de plus en plus montée contre vous par la faute du curé. Même ceux qui vous soutenaient commencent à s’interroger. On vous appelle « Guillaumette » parce que, dit-on, vous avez de la sympathie pour l’empereur d’Allemagne. C’est l’abbé qui a lancé le mot au cours d’un conseil paroissial. Il vous attaquera sûrement dans son prochain bulletin. L’évêque de Tulle, monseigneur Botreau, a été informé. C’est un ami du préfet. Cette affaire peut aller très loin, surtout depuis que votre ami a déserté. Vous n’aurez bientôt plus d’autre soutien que moi dans le village, et vous savez que je ne peux rien faire pour vous.

— Il ne respecte rien, ce curé, pas même la trêve de Noël !

— Je le lui ai fait observer et il s’est contenté de rire, puis de me menacer d’une sanction. Il ne transige pas avec ce qui lui semble d’essence diabolique. Et pour lui vous êtes le diable en jupons. Au début, il s’est montré relativement modéré parce que vous êtes une femme et que votre apparente fragilité le désarmait. Depuis le « scandale », comme il dit, il vous considère comme un adversaire irréconciliable.

— Il faut que je le rencontre, que j’aie avec lui une explication franche.

— Je vous le déconseille. Vous ne feriez qu’aggraver la haine qu’il vous porte.

Cécile me confia les noix et les pommes en me recommandant de les placer dans la grange, avec les châtaignes, et de bien refermer le couvercle du coffre de manière que les rats ne les volent pas. Je descendis, remontai à pas de loup pour écouter la suite de leur conversation, l’oreille collée à la porte, certaine qu’elles allaient parler de moi.

— Malvina, dit Emma Berthier, je crois que vous la garderez. La famille n’a pas de quoi payer la redevance à Sainte-Thérèse. La Maïré est venue me trouver pour que je la prenne gratuitement. J’ai refusé pour ne pas aggraver votre situation. Fait-elle des progrès ?

— J’ai cru au miracle, mais je commence à déchanter. Elle a appris très vite les notions de base. Maintenant, elle plafonne. Elle sait compter, effectuer quelques opérations simples mais elle se montre réfractaire à la règle de trois et le moindre problème la paralyse.

— Vous l’avez éveillée. C’est déjà presque un miracle. Mais ne comptez pas trop l’amener au niveau du certificat. Si vous la présentez elle échouera. Continuez malgré tout. C’est important pour vous comme pour elle.

— C’est important, répéta Cécile en écho. Je la tiens et je ne la lâcherai plus, sauf si on me l’arrache. Et alors c’est à vous qu’incombera le soin de poursuivre son éducation et son enseignement.

— Oh ! moi… J’ai perdu beaucoup de mes illusions et je n’ai pas votre enthousiasme. Dès votre première rencontre, vous avez décelé la terre vierge et riche. Je souhaite que vous soyez là pour la moisson.

Elle se leva pour partir.

— Ces lettres que je recevais d’Allemagne, dit Cécile, ne contenaient que des témoignages d’amitié de gens qui veulent vivre en paix avec tous.

— Vous croyez que je ne le sais pas ! dit Emma en riant. Je ne vous ai jamais prise pour une espionne, mais vous avez eu raison d’arrêter cette correspondance. Dans le pays, si la situation s’aggrave on verra des espions derrière chaque buisson.

— Merci de m’avoir rendu visite, mais tâchez de ne pas faire d’imprudence.

— Si j’osais…

— Dites !

— Je vous demanderais d’accepter de venir réveillonner avec moi pour Noël. Ce ne sera pas un festin. J’ai reçu la moitié d’une dinde ce matin. Je la ferai cuire avec des marrons.

— Je comptais passer Noël à Brive, mais je resterai pour vous. J’aime bien cette complicité entre nous, ces allures de conspirateurs que nous nous donnons.

J’ouvris la porte, tendis à Emma son cabas vide.

— Travaille bien, Malvina, me dit-elle. On regrette souvent les moments perdus à paresser mais rarement ceux où l’on a travaillé.

 

— Eh bien, quoi ! Tu n’as jamais vu d’orange ? Tu en fais une tête ? Ça ne te fait pas plaisir ?

J’ai posé le fruit sur la table, devant moi, entre l’énorme Dictionnaire de Pédagogie qui sert à Cécile pour préparer ses leçons et les Chefs-d’œuvre de la Peinture, de Max Rooses, avec des reproductions en couleurs, qu’elle vient de recevoir d’une amie fortunée. L’orange est énorme ; elle tient à peine entre mes deux mains réunies. Sa peau est à la fois lisse et granuleuse, avec un vernis que je ne connais à aucun autre fruit, sans un défaut si ce n’est la trace verte du pétiole et, à l’opposé, une boursouflure délicate qui ressemble à un nombril. Je la regarde ; je la respire, mais j’hésite à la toucher de crainte qu’elle m’éclate au visage comme un ballon et me laisse entre les mains une peau vide et dérisoire. Je la pousse de la pointe de l’ongle ; elle roule et s’arrête contre ma règle. La lumière de l’hiver glisse sur cette rotondité parfaite, accroche à ses sinuosités des éclats de perle.

— Eh bien, petit singe ! Qu’attends-tu pour la manger ?

La manger… la détruire… Cette idée ne m’est pas venue et pourtant j’imagine ce fruit gorgé de suc, fontaine de sensations subtiles et enivrantes. Mon soleil à moi. Ma petite merveille. Je voudrais la garder. J’aimerais qu’elle reste toujours ainsi avec cette promesse de jouissance. Je l’enfermerai dans une boîte de verre et je la cacherai dans ma cellule du château pour que personne ne puisse me la voler. S’il le faut, je l’enterrerai.

— Tu ne veux pas la manger ? Alors je la reprends.

— Non !

Je lui fais une ceinture de mes bras, ma joue contre cette grosse joue fraîche et odorante. Mon orange. Ma première orange. J’en ai vu un cageot, l’an dernier, chez Agathe Laspoumadère ; elles étaient ratatinées, grises, comme fanées et avaient à peine retenu ma curiosité et pas suscité la moindre convoitise. Certains parents en achetaient et, le matin de Noël, les enfants en trouvaient une dans leur sabot. Moi, je n’ai jamais découvert qu’une pomme, mais c’était une présence tellement inhabituelle dans ce matin de Noël, devant les braises de la nuit, que nous lui trouvions un goût particulier. Une orange, je n’avais jamais espéré en trouver une, comme tombée de la hotte du Père Noël ou de ses grandes mains de vieillard. Et voilà que Cécile vient de déposer devant moi ce don merveilleux. Mon orange. Mon fruit de soleil et de givre. Ma pomme de chair vivante.

— Tu vois, m’a dit Cécile, la terre ressemble à cette orange et la lampe serait le soleil. Je prends la terre, je la fais tourner sur elle-même, comme ça, et tantôt elle est dans la lumière et tantôt dans la nuit. Et si je la promène autour de la lampe, c’est tantôt l’hiver et tantôt l’été selon l’inclinaison de l’axe de rotation. Tu comprends, Malvina ?

Elle tourne en riant autour de la table en donnant de petits coups de pouce à la terre pour la faire pivoter, déplace de grandes draperies d’ombre et de lumière, des mouvements d’étoffe et des rires en cristaux d’étoiles. Elle brasse le cosmos comme l’eau de son bain et secoue ses cheveux dénoués qui se perdent derrière elle dans une pénombre d’infini. Elle tourne, tourne, et, prise de vertige, je crie :

— Arrête ! Rends-la-moi !

— La leçon de cosmographie n’est pas terminée. Ce que je viens de faire devant toi, c’est une série de révolutions dont chacune dure une année. Maintenant, regarde ! Là, tu vois, où c’est encore un peu taché de vert, c’est le pôle Nord. Et là où c’est un peu creux, c’est le pôle Sud. Je trace une ligne tout autour avec mon ongle, et c’est l’équateur…

Elle me parle latitudes, longitudes, tropiques. Excédée, je lui arrache le fruit. Il est à moi. Il est ma merveille tombée du ciel, le gros soleil rouge des aubes d’hiver ou des soirs de septembre, la lune rousse, énorme, juteuse qui émerge des brumes de printemps. Cette orange est ma richesse. Elle vient d’ailleurs, de très loin, de terres situées à des milliards de milliards de milliards de kilomètres de Saint-Roch, où je n’irai jamais. Elle m’arrive chargée des sucs et des merveilles de l’univers. Crever cette peau légèrement grenue, y coller mes lèvres, laisser l’élixir de la connaissance me couler dans la gorge comme le canon de la fontaine Saint-Roch, m’inonder, me transformer…

— Et tes autres cadeaux ? dit Cécile. Tu les as à peine regardés.

Des crayons de couleurs dans une grande boîte, pareils à une flûte de Pan : douze crayons, une gamme éblouissante. Un album à colorier. Dans ce paquet mal ficelé, une pèlerine. Un livre tout neuf, à couverture jaune, le Tour de France de deux enfants.

— …ci, Cécile. Moi aussi j’ai un cadeau pour toi.

Je cours à la grange, en ramène la bouteille de « Charmoise » de Clermont-Ferrand. Cécile ouvre le paquet avec un air de mystère, s’exclame :

— Ma liqueur préférée !

Elle m’embrasse puis fronce les sourcils.

— Tu ne l’as pas volée, au moins ?

Je secoue énergiquement la tête.

— Écoute, Malvina, je veux savoir comment tu t’es procuré cette liqueur. C’est très cher, je le sais. Où as-tu pris l’argent ?

— Je l’ai pas pris. On me l’a donné.

Je reviens à mon orange et, sans cesser de la regarder, de la toucher, de la respirer, je raconte mon exploit du dimanche précédent, sans oublier mon retour chez Eugénie Saulière et la rencontre d’Isabelle. Cécile me regarde fixement, recule de quelques pas, met ses mains devant sa bouche comme si elle allait crier, éclate de rire, pliée en deux, s’appuie au montant du lit comme pour retrouver son souffle.

— J’ai acheté aussi une boîte de gâteaux pour Rachel. Je la lui porterai cet après-midi.

— C’est bien. Ce sera sûrement son seul cadeau de Noël avec une orange : la même que la tienne.

Elle ajoute :

— Je partirai demain et pour quelques jours, jusqu’au premier janvier. C’est la première fois que nous nous séparons si longtemps, toi et moi. Je te laisserai ma clé. Tu seras ici chez toi. Fais bonne garde, car je redoute une visite des gars du pays. Quand ils ont bu un coup de trop ils font n’importe quoi et pourraient bien ne pas se contenter d’envoyer des pierres dans mes contrevents, comme d’habitude, ou de faire leurs besoins dans la cour de récréation. Reste un peu avec les tiens. Tu as tendance à les négliger. Je te laisserai des devoirs à faire. Tâche de t’appliquer et de raisonner, surtout pour le calcul. C’est ton point faible. Je choisirai les problèmes les plus simples. Au besoin, fais-toi aider par Alice Bernède. À la rentrée, maintenant que tu sais lire et écrire, nous aborderons sérieusement l’histoire et la géographie.

Elle ajouta en peignant ma frange :

— Je veux que, lorsque l’inspecteur viendra nous voir, tu le surprennes.

 

Cécile m’avait demandé de la laisser seule. Elle allait déjeuner légèrement et se reposer avant de prendre le train au Bosplot.

Elle s’était couchée tard. Nous étions allées ensemble à la messe de minuit. Avant de quitter l’école, nous avions regardé les paysans descendre vers Saint-Roch du haut de leurs collines ou y monter des hameaux et des moulins de la plaine. Ils se signalaient par des lumières dansantes de lucioles et des chants lointains. Il restait un peu de neige par franges en lisière des forêts et des taillis de châtaigniers. La nuit était froide mais claire et les fidèles étaient venus nombreux, si bien que l’église était comble. Assise à l’harmonium, la tête enveloppée d’une mante noire, entourée de quelques filles de Sainte-Thérèse, Emma Berthier sondait du regard l’assistance dans l’espoir de nous voir paraître. Elle nous sourit discrètement et entonna un cantique en langue du pays.

Durant les trois messes nous restâmes debout sous la chaire, en face de l’harmonium. J’apercevais au premier rang les mantilles pailletées d’Isabelle de Bonneuil et de sa mère, non loin de Joffre, le maire, qui passait de temps à autre l’index dans son col cassé qui le gênait, entre sa femme et son neveu, le secrétaire de mairie.

— Va rejoindre ta famille, dit Cécile. Ce n’est pas avec moi que tu dois rester, ce soir.

Je refusai. Elle insista, décrocha autoritairement mes doigts de son bras avec un regard sévère. J’obéis, mais, de l’endroit où je me retrouvais, entre Flavie et mes frères, derrière la Maïré qui avait revêtu son caraco de mérinos avec les petites basques froncées et Pierre dans son costume des dimanches, je ne la quittai pas des yeux. De temps en temps elle se tournait vers moi et clignait des paupières en souriant.

Je touchai le coude de Flavie.

— La maîtresse m’a donné une orange. Elle est grosse comme ça !

— Une orange ! Seigneur… Tu me la montreras ?

— Je t’en ferai goûter un morceau, mais pas tout de suite. Je veux la garder un peu.

— 3 Barra la, drollas ! dit la Maïré en se retournant.

Le bonnet blanc attaché de deux rubans sous le cou lui faisait une tête grosse comme les deux poings. Paul et André dormaient, assis contre une base de colonne, dans la chapelle latérale.

— Tu sais, me souffla la Flavie à l’oreille, la Maïré t’enlèvera de chez la demoiselle. Tu l’as échappé belle.

Elle ajouta en pouffant :

— Tu te souviens, l’année dernière ?

J’étais entrée dans l’église au début de la messe de minuit après avoir dormi dans une grange abandonnée, aux Ardaillasses. Des paysans qui passaient avec leurs lanternes en chantant m’avaient éveillée et je m’étais

extraite de la vieille 4 juque dans laquelle j’étais enfouie, pour les suivre, enveloppée de ma toile à sac, des brins de paille dans les cheveux, dansant derrière eux pour faire l’intéressante, pauvre nèci que j’étais. Pendant l’office, je m’étais aventurée jusqu’aux marches de l’autel pour assister à la remise des présents par les rois mages et les bergers. Le curé avait roulé des yeux furibonds et le bedeau – Valette, le tisserand – m’avait jetée dehors. C’était moi et ce n’était pas moi : un être perdu dans le désert et la nuit, qui revenait de temps en temps me faire la grimace, de très loin, pour marquer nos distances qui s’élargissaient de jour en jour.

La messe terminée, je sortis la première et montai jusqu’à Sainte-Thérèse. De derrière le puits où je me dissimulai, je vis surgir la lanterne de Mlle Emma. Une chandelle s’alluma peu après à l’étage, dans sa chambre, puis j’aperçus la grande clarté du feu que l’on ranimait. Quelques minutes plus tard je vis apparaître, marchant seule dans l’ombre, Cécile dont j’avais du mal à distinguer la silhouette longeant les murs.

Je restai là une heure, peut-être deux, appuyée à la margelle, à regarder cette lumière de Noël qui dansait aux vitres, à écouter ce murmure de voix, là-haut, dans la grande chambre noire, autour d’une moitié de dinde aux marrons. Je n’étais pas malheureuse. Pas triste non plus. Et je n’en voulais pas à Cécile de m’avoir, pour une nuit, un peu oubliée. Je la devinais heureuse et cela me suffisait.

 

1- Simple.

2- Moelleuse.

3- Taisez-vous! les filles…

4- Grenier à foin.

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