L'orange de Noël
Juillet
— Malvina ! C’est l’heure. Allons, réveille-toi, ma drolle…
Il faisait à peine jour. La Maïré dormait encore. Une petite charpie de nuages roses s’effrangeait au-dessus du Puy-Faure. Je n’avais vu qu’en de rares occasions cette barre de lumière oblique comme un couperet de guillotine qui tranchait le mur blanc en diagonale en passant par l’image du Christ debout sous un déluge de rayons comme sous une pomme d’arrosoir.
Il était très tôt. Pierre m’avait prévenue : « Je te sonnerai le réveil à quatre heures et demie. » J’aurais bien aimé voir à quoi ressemblait la vallée au petit jour, vue de la fenêtre de ma chambre, histoire d’en faire un poème ou une simple rédaction mais je demeurais paralysée au creux de mon lit. La paresse qui m’immobilisait ce matin-là n’était pas celle des dimanches et des jours de fête que les cris et les menaces de la Maïré troublaient sans susciter en nous la moindre crainte, mais une sorte de refus du jour, de ce jour en particulier, une peur incontrôlable devant l’intensité de la lumière, la fuite du temps, l’attente anxieuse d’une nouvelle injonction dont la crainte me tordait les entrailles.
J’avais envie d’être malade, de recréer autour de moi mes cellules matricielles, mon amnios de solitude, de redevenir irresponsable, de laisser le monde se faire sans moi.
— Malvina ! Tu te lèves, oui ou non ? J’entends Selves qui est en train d’atteler.
— Je suis malade. Je peux pas me lever.
— Tu veux que je te lève, moi, milhard de Dieus ? Puta de puta, si je prends le vîmes…
Il ne plaisantait qu’à moitié. Rabattant les draps, il me cueillit toute molle et moite de panique au creux de ma couche de panouille et me força à me lever.
— Tu vas pas avoir peur, non ? C’est rien, tu verras. J’y suis passé. Tu l’auras, ton certificat. Allez, va pisser ! Ton déjeuner est prêt. Je t’ai préparé une pout. Elle est toute chaude.
J’étais réellement malade. L’angoisse s’était portée sur mon ventre au point que je dus aller trois fois aux cabinets.
— Tu es blanche comme une caillade. Qu’est-ce que tu as ? La « courante » ? Si tu es malade pour de bon…
C’est moi, maintenant, qui minimisais mon malaise. Ce n’était rien ; ça passerait avec l’air frais. En mangeant ma bouillie de maïs, je m’efforçai de me remémorer quelques exercices de calcul et de géométrie que j’avais révisés la veille. Rien ! Je tâtonnais dans ma mémoire : elle était vide comme un tonneau. Je tentai de remonter le fil, de retrouver quelques notions acquises ou révisées les jours précédents et je trébuchais dans la pierraille stérile d’un désert. Ce n’était pas possible ! Je ne pouvais pas avoir tout oublié en une nuit ; la peur ne pouvait m’avoir privée à ce point de mémoire et de réflexion. Bêtement je comptai de l’œil les briques de la cheminée comme on m’avait appris à le faire. Ça marchait ! Je pouvais compter jusqu’à dix. Tout n’était pas perdu.
— Tu as fini de lambiner ? Va t’habiller à présent ou j’appelle la Maïré et tu vas voir tes fesses !
La Maïré se leva comme nous étions sur le point de descendre chez Selves où nous attendait l’attelage qui nous conduirait à Meyssac. Elle s’avança vers moi dans sa chemise de nuit qui lui balayait les pieds, ses cheveux gris répandus sur ses épaules, son visage tanné par le soleil des foins bouffi de sommeil. Je respirai son odeur aigre. Elle se pencha vers moi, inspecta ma tenue – j’avais revêtu les vêtements qu’Isabelle m’avait offerts et que Flavie avait ajustés à ma taille, le dimanche précédent. Elle hocha la tête et me dit :
— Ma drolla, tâche de faire de ton mieux, qu’on ait pas fait tous ces sacrifices pour rien. Prends un morceau de pain et des grillons. Tu auras faim sur les dix heures. Va, et que le bon Dieu te protège, ma petiote.
Elle me serra contre elle avec violence, torcha une larme sur sa joue et nous poussa dehors. Debout sur le seuil dans le premier soleil, elle nous regarda partir comme si nous ne devions plus revenir. De temps en temps, sur le rapétou qui mène à la ferme de Selves, je me retournais ; elle était toujours debout comme une sainte Vierge dans sa tunique de douleur.
Les premières mouches bourdonnaient autour de Joséphine, la jument de Selves, qui marquait son impatience par des coups de sabot sur la terre battue de la cour.
— Tiens-la serré, recommanda notre voisin. Je sais pas ce qu’elle a ce matin, la garce. On dirait qu’elle a peur de son ombre. C’est pourtant pas elle qui va passer son certificat !
— J’en connais une autre qui n’est pas rassurée, dit Pierre.
— C’est vrai que t’as pas bonne mine, Malvina. Tu devrais t’allonger dans le fond du char à bancs. Quand on a pas l’habitude de se lever à bonne heure…
— Si c’était que ça… Tu te souviens pas comment ça fait pour le certificat ? Moi, je me rappelle. J’avais une de ces chiasses. Allez, a dieu siats, l’homme ! Joséphine était nerveuse comme moi mais elle n’était pas malade, elle. Avant d’arriver sur la grand-route, j’avais vomi toute ma pout et me retenais pour ne pas faire dans ma culotte. Les souliers d’Isabelle me torturaient les pieds et je bougeais désespérément les orteils pour me libérer de cette pression insupportable avant de me décider à les ôter.
Il y avait déjà une chaîne de chars à bancs, de voitures de toutes tailles et de toute nature roulant dans des bruits de grelots tout au long de la ligne droite où flottaient de légers flocons de poussière soulevés par les roues. Un groupe de trois ou quatre véhicules s’était formé devant la « communale ». Cécile avait décidé de prendre la route avec Jules Bernède. Elle m’avait dit : « Tu comprends, si je partais avec toi et Pierre, on trouverait encore à clamper dans le village, à dire que je suis l’amoureuse de Pierre et que tu étais ma préférée. Il vaut mieux que nous partions séparément. » Pourtant jamais la présence de Cécile ne m’eût été aussi précieuse. Le corps vide, la tête creuse, ballottée par la carriole qui menaçait de perdre un de ses cerclages de fer, j’étais dans l’état d’esprit d’un condamné à l’échafaud.
Joséphine Escaravage nous rattrapa avant le carrefour de Meyssac ; elle se tenait bien droite à côté d’Estelle Vige et conduisait elle-même avec beaucoup d’assurance, sans cesser de bavarder avec sa copine. Cécile venait derrière, le visage perdu sous son grand chapeau à voilette, le réticule de velours vert sur les genoux, à côté du père Bernède qui tenait sa tête entre les mains. Loin devant, les deux petites Blavignac conduites par un voisin tenaient compagnie à Julia Fabry.
Les filles de Sainte-Thérèse avaient pris les devants et j’entendais les sonnailles des beaux attelages dans la côte qui mène à la route de Meyssac par l’escourssière de la Geneste. Loin derrière, venait la théorie des « communales » de Végennes et de La Chapelle.
— Milhard de Dieus ! jura Pierre, qu’est-ce qu’il fabrique celui-là ? Il pouvait pas prendre un autre chemin, non ?
Il fit ralentir Joséphine et se rangea du mieux qu’il put pour laisser passer la bétaillère pleine de moutons qui partait à contresens en direction de l’abattoir de Vayrac.
— Ceux-là, dit Pierre, ils sont plus à plaindre que toi.
Je songeais à Rachel. Elle devait se tenir sur le pas de sa porte, là-haut, sur les hauteurs pouilleuses de Malevergne, écoutant les sonnailles dans la vallée, regardant la caravane s’ébranler dans la poussière tiède du matin. La veille, elle m’avait dit : « Je me lèverai un peu avant six heures et tu sauras que je pense à toi, que j’y penserai toute la journée. » Elle m’avait tendu un petit tessenou de pierres vertes et rouges pour que je le passe à mon cou. « Ça te portera bonheur, tu verras. » Je tâtais le collier et sentais un peu de la force d’âme et de la confiance de Rachel passer en moi.
Dans la montée de la Geneste, la caravane s’était resserrée. Les demoiselles de Sainte-Thérèse chantaient un cantique à la Vierge. Ne voulant pas être en reste, Joséphine Escaravage entonna le chant de Maurice Bouchor : « Ah ! que vous êtes belles – Cimes du Canigou… » que tous les enfants des « communales » de Saint-Roch, de Végennes et de La Chapelle reprirent en chœur.
— Et toi, dit Pierre, tu chantes pas ?
Je n’avais le cœur ni à rire ni à chanter, mais la joie ambiante me faisait du bien. Pierre avait passé son bras autour de mon épaule, me répétant pour la dixième fois que nous irions manger au restaurant, chez la veuve Delmas, et qu’il me payerait pour mon quatre heures une pâtisserie de chez Condamine. Au diable l’avarice ! Un jour comme celui-là, il fallait savoir ne pas compter. Ce qui le tourmentait c’est qu’il devrait faire vérifier le cerclage de la roue et le sabot droit de Joséphine qui faisait un drôle de bruit.
— T’en fais pas, Malvina ! Je serai pas loin. Le forgeron est juste à côté de l’école.
À peine avions-nous mis pied à terre, Cécile se dirigea vers moi.
— Je te trouve une petite mine ce matin. Est-ce que tu aurais peur ? Bétassoune… Je te promets que tu t’en tireras très bien. Si tu avais vu le Jeantounet Bernède ! Il a dû descendre trois fois de voiture et les filles se moquaient de lui.
— Me semble que j’ai tout oublié. Ce matin, quand je me suis réveillée, je savais plus rien.
— C’est normal. Ça te reviendra au fur et à mesure que tu en auras besoin. Maintenant, je vais te laisser avec les aspirantes de Mlle Berthier. Après tout, tu es une fille de Sainte-Thérèse.
Je rejoignis Ninon et quelques filles avec lesquelles j’entretenais de bons rapports. Les autres se tenaient à l’écart, habillées comme pour les grandes occasions, à quelques pas de la commission cantonale au milieu de laquelle venait de surgir comme un diable hors de sa boîte l’inspecteur primaire, M. Arsène Pintaut. Tous ces gens paraissaient se préparer pour une fête dont nous ferions les frais ; ils riaient fort, se saluaient en langage « monsieur » avec ostentation, se penchaient les uns vers les autres comme des poules qui s’observent, pour échanger des secrets de la plus extrême importance, semblait-il, sans cesser de parcourir du regard les groupes d’élèves qui se tassaient dans les coins d’ombre au pied des murs et sous les marronniers. Il me sembla que j’étais l’objet d’une attention toute particulière et le feu me monta aux joues. Une grande femme très sèche et très noire qui tenait une liasse de dossiers serrés contre sa poitrine me dévisageait avec insistance au point que je rougis et dus détourner la tête à plusieurs reprises. Elle se tenait près de notre délégué cantonal qui lui parlait à l’oreille.
— Les filles qui ont besoin d’aller aux cabinets, dit M lle Berthier, suivez-moi ! Les autres ne bougeront pas.
C’étaient de beaux cabinets avec des cuvettes de faïence blanche et une chasse d’eau qui arrosait les pieds si l’on n’y prenait garde. On ne voyait au-dessus de la porte que les verdures profondes des marronniers et un coin de ciel très bleu où passaient des rafales de martinets. Je n’avais pas « besoin » mais ces quelques instants de solitude me firent du bien et la chasse d’eau m’amusa.
— Patientez, mesdemoiselles, nous dit la maîtresse, il n’y en a plus pour longtemps. Je vous rappelle que vous aurez à l’écrit, ce matin, une dictée avec questions, une rédaction, du calcul avec un problème et une épreuve d’histoire et de géographie. La note d’écriture sera donnée sur la dictée. Alors appliquez-vous. Vous ne devez pas communiquer pendant les épreuves et il vous est interdit de sortir, sauf en cas d’urgence.
Je cherchai des yeux Cécile. Elle se tenait en marge de ses aspirants et aspirantes et discutait avec ses collègues de Chauffour et de Collonges. Je priai Dieu qu’elle me vît, qu’elle me regardât au moins une fois, une dernière fois, qu’elle restât attachée à moi par un fil de regard jusqu’à cette porte qui nous avait été désignée, que sa pensée me suivît jusqu’au bout de cette longue matinée sans se relâcher un instant. Déjà nous étions coupés du reste du monde, parqués en ligne comme des moutons sur un champ de foire et toute liberté nous était refusée, même celle de courir aux cabinets. De part et d’autre de notre groupe s’alignaient des filles que nous ne connaissions pas, qui nous paraissaient venir des confins du canton, du département, du pays. Certaines avaient de drôles de frimousses, mais je me dis qu’elles devaient penser la même chose de nous.
Cécile s’écarta pour laisser passer les garçons qui furent dirigés vers une autre aile de l’école en s’essayant maladroitement à marcher au pas. Elle s’enfonça dans l’ombre d’un marronnier, disparut derrière un groupe de parents et de collègues et je ne vis plus rien d’elle qu’une main qui s’agitait, pour quoi et pour qui ?
Lorsque je l’eus quittée des yeux, la grande femme noire était montée sur les marches de la classe en compagnie de l’inspecteur, et l’appel débuta.
De cette matinée redoutable, je n’ai gardé qu’un souvenir confus : celui d’un huis clos au sein d’une forteresse, dans lequel se succédaient des émotions, des enthousiasmes, des désespérances dans un silence d’église troublé par la voix lente et monocorde de la grande femme noire exposant les sujets des épreuves, par les cris cinglants des martinets, le rythme d’un marteau sur l’enclume du forgeron et, déchirant, le bruit mouillé d’un reniflement lorsqu’une fille au désespoir se mettait à pleurer.
La dictée consistait en un petit texte d’Anatole France : « Le cheval de Roger » avec des questions anodines : « Quel est le sens du mot “dada” (dans “enfourcher deux dadas”), de “enfourcher”, de “ébréché” ? Analyser les mots “puisse, vous, heureusement, monde”. Mots de la même famille que “fleur”. »
Cécile se penche sur mon épaule :
— Tu te trompes. C’est bien un texte d’Anatole France, mais c’est « l’Enfant et
les oiseaux ». Il y a plus de soixante ans, mais je m’en souviens.
— Je le sais mieux que toi, tout de même ! Mes notes sont là. Allez, va te
promener dans le jardin tant qu’il reste un peu de soleil. Laisse-moi travailler.
— Bien… Bien… Tu veux toujours avoir raison.
Elle s’éloigne, appuyée sur sa canne. Je sais qu’elle va revenir dans un moment,
qu’elle profitera de ce que je serai absente pour lire mes derniers feuillets, qu’elle protestera : « Tu ferais bien de changer le ruban de ta machine. Ton texte devient illisible ! » Et je répondrai comme d’habitude : « Et toi c’est tes lunettes que tu devrais changer. »
Je me sentais mieux. J’avais retrouvé l’ambiance de la classe de Sainte-Thérèse. Mon esprit détendu, la mémoire me revenait et je remerciai Anatole France, ce bon vieillard barbu coiffé d’une calotte de rabbin, de n’avoir pas accumulé les difficultés dans sa dictée. Une bouffée de chaleur heureuse me monta au visage lorsque la grande femme noire (pas si austère qu’il m’avait semblé au premier abord) énonça le sujet de la rédaction : « Commentez ce vers de La Fontaine : “Deux vrais amis vivaient au Monomotapa.” Qu’est-ce que l’amitié pour vous ? Quelle importance tient-elle dans votre existence ? Avez-vous une amie véritable ? Dites pourquoi vous l’aimez. »
Confondue de plaisir et d’émotion, je fermai les yeux sur un télescopage de sentiments qui passaient en rafale dans mon cœur et dans ma tête. Cécile ! J’allais parler de Cécile. Cela m’était demandé et je n’avais envie de parler que d’elle. Il me semblait que ma poitrine se dilatait, que je respirais un air plus salubre, plus riche, que l’espace ne m’était plus compté, que j’allais pouvoir donner ma pleine mesure sans restriction. Les derniers mots de l’exposé, je les avais écrits d’une main tremblante. Je pris un temps de pause et de réflexion, laissai reposer ma main et mon esprit, se décanter mon inspiration et mes idées en suçant le bout de mon porte-plume et en cherchant sous ma chemise le contact du tessenou de Rachel. Un instant, j’envisageai de donner à mon épreuve la forme du poème mais je me ravisai et, le premier vers écrit, je renonçai : on me demandait un devoir en prose.
Et je me lançai : « L’amitié ce n’est pas de l’amour, ni l’affection que l’on voue à ses parents, mais c’est un mélange de ces deux sentiments qui en fait quelque chose d’unique et d’irremplaçable… » J’avais lu quelque part et entendu de la bouche de Cécile un de ces mots magiques qui me touchaient par leur sonorité, leur couleur ou leur densité avant que le sens m’en fût révélé : « affinité ». J’essayai de le glisser dans mon texte ; il y fit merveille : « L’amitié est avant tout un sentiment à base d’affinité… » Je me sentais sûre de moi. La route était tracée et, au bout, il y avait Cécile, rayonnante comme une Vierge de missel. « Celle que j’aime d’une amitié profonde et sincère se prénomme Cécile. Je lui dois tout… »
Le cœur encore plein d’un reliquat d’alacrité et de fièvre j’entendis tomber l’énoncé du problème de calcul : « L’azote vaut 2 fr. 15 le kilo ; un cultivateur achète 19 sacs de nitrate donnant 14,58 % d’azote ; chaque sac pèse 85 kilos. Le marchand demande 450 francs ; de combien la facture doit-elle être majorée ? »
Et soudain ce fut la nuit avec en face de moi cet ange qui répétait : « Allons ! taisez-vous. On ne parle pas pendant les épreuves. Si vous avez quelque chose à demander c’est à moi qu’il faut vous adresser. » Les murmures s’apaisèrent autour de moi. Ninon me jeta un regard désespéré. Julia Fabry avait posé son porte-plume dans la rainure et semblait, la tête dans ses mains, lire les graffiti gravés sur le pupitre.
— Vous avez bien pris l’énoncé ? Voulez-vous que je le répète ?
Je tournai désespérément entre mes doigts le tessenou de Rachel, m’efforçai d’échapper au gouffre dans lequel je m’étais retrouvée le matin, d’avancer à pas prudents dans le traquenard des règles de trois qui dessinaient leurs structures en forme d’échafaud. Je relus le texte, jetai des chiffres sur ma feuille de brouillon, cherchant à déceler dans leur embrouillamini le fil lumineux qui me mettrait sur la voie. Déjà, près de moi, une fille de Végennes, le nez sur sa feuille, laissait courir sa plume dans un grattement de souris, sans un regard de commisération ou d’encouragement aux malheureuses qui l’entouraient. Les minutes passaient ; le clocher de Meyssac laissa tomber son glas. De nouveau mon ventre se nouait et je songeai à la fraîcheur, à la solitude des cabinets qui me rappelaient mes cellules du tilleul et du château. Tout était perdu ; un zéro en calcul était éliminatoire ; me l’avait-on assez répété : « É LI MI NA TOI RE ! » Le désespoir de Cécile, de Rachel, de Pierre lorsqu’ils apprendraient que j’avais échoué pour une affaire de nitrate… Avais-je le droit de les décevoir ? N’étais-je pas la dépositaire d’une espérance commune, la caution de nombreux sacrifices ?
Les dents serrées, je me lançai dans la ronde des chiffres.
Lorsqu’on releva les copies, je n’étais sûre de rien. En principe le résultat « tombait juste » mais j’avais choisi pour y parvenir des voies peu orthodoxes.
L’histoire et la géographie vinrent à point nommé me redonner confiance. Je connaissais bien les principaux événements de la vie de Henri IV et ceux qui jalonnaient la guerre de Cent Ans. Quant à tracer le cours de la Garonne avec ses affluents et les principales villes qu’elle « arrosait », c’était un exercice auquel je m’étais livrée une semaine auparavant.
Midi sonna dans une chaleur pesante et la dame en noir nous libéra. Ils étaient tous là : Cécile, Emma Berthier, Pierre, au milieu de la cour qui caquetait comme une volière. Ils m’interrogèrent et je haussai les épaules : on verrait bien. J’avais l’impression de sortir d’un buisson d’épines hanté de vipères et j’avais une faim de loup, mais pas envie de parler.
— Ils vont pas s’embêter les gens de la commission cantonale, dit Pierre. Ils ont rendez-vous à l’hôtel des Voyageurs avec treize plats au menu ! Avec la chaleur qu’il fait, ils vont en crever. Cécile, nous dînons ensemble ?
Cécile refusa : elle avait promis à ses collègues de les rejoindre. Le restaurant de la veuve Delmas était honnête. Nous y retrouvâmes des gens de connaissance et des camarades de classe avec lesquelles j’échangeai des impressions. J’appris qu’Alice Bernède m’avait désignée comme son amie dans sa rédaction ; elle avait rédigé d’un trait son problème mais elle n’était pas certaine d’avoir fait moins de cinq fautes à sa dictée. La salle de restaurant était comble et bruyante. Sur la place que nous avions traversée, des hommes mangeaient dans leur carriole, sur des bottes de paille, leurs gosses autour d’eux, comme les soldats d’Attila.
Je bredouillai lamentablement lors des épreuves de l’après-midi sur des questions de calcul mental et fus repêchée in extremis par le jeune instituteur qui m’interrogeait, indulgent à mon trouble. En épreuve de couture (« Marquer la lettre “R” : cinq centimètres de couture rabattue »), j’eus du mal à terminer dans le temps qui nous était imparti. L’épreuve d’histoire naturelle portait sur la botanique et je m’en tirai honorablement.
— C’est bien grâce à Emma Berthier que tu as réussi cette dernière épreuve, dit
Cécile.
Elle arrive par derrière sans que je l’entende dans le crépitement de ma machine à
écrire. Je la devine à la chaleur de son souffle sur mon oreille. Elle se penche pour mieux lire. Cette présence m’exaspère mais je la tolère car après tout c’est à elle en partie que ce livre est consacré.
— Cécile, veux-tu pousser les contrevents pour que la fraîcheur pénètre. Je suis
en eau.
Du bout de sa canne, elle libère dans la pièce un flot de lumière dorée. Le Puy-
Faure resplendit au loin dans une clarté de Provence. On dirait un Cézanne.
— Tu te souviens, dit Cécile sans se retourner. Jaurès… C’était quelques jours
plus tard.
Nous attendions dans la cour de l’école, la chaleur tombée. Dans le jardin voisin, les abeilles bourdonnaient autour d’un seringa. Flavie, son ouvrage terminé chez les « Sœurs », nous avait rejoint ; elle avait même fait pour la circonstance un brin de toilette tout en restant convenable et décente. Toute inquiétude m’avait abandonnée ; quelque chose me disait que j’avais réussi, peut-être à cause de la confiance qu’Emma Berthier et Cécile me témoignaient ; peut-être à cause du tessenou de Rachel. Cécile aussi avait confiance. Je devrais largement avoir la moyenne. Elle avait jeté quelques chiffres sur son carnet.
— Tu auras sûrement une grosse note pour ta rédaction, mais c’est le calcul qui m’inquiète. Évidemment, ton résultat « tombe juste » mais tu as suivi un drôle de chemin pour y arriver.
J’étais reçue.
L’inspecteur venait de l’annoncer du haut des marches, au milieu d’une rumeur faite de cris de joie et de gémissements qui l’obligeait à hausser le ton. Flavie pleurait, mais de bonheur, et aussi un peu Pierre et Cécile qui s’étaient pris la main et échangeaient un regard plein de gravité.
— Jamais je ne pourrai assez te remercier, lui dit Pierre. Sans toi, cette petite, qui sait ce qu’elle serait devenue ? Tu l’as sauvée. Et moi, pauvre imbécile, j’y croyais pas. Ce matin encore…
C’était la première fois que je l’entendais tutoyer Cécile. J’avais l’impression de les avoir poussés l’un vers l’autre, d’avoir scellé leur passion naissante, d’être devenue entre eux un pôle d’affection commun, un relais sentimental.
Mlle Emma vint vers nous, très animée.
— Compliments, Cécile ! Tous vos aspirants reçus ! Quels beau succès…
— Mais vous-mêmes, Emma… Vos résultats sont excellents.
— Oh, moi… Sept reçues sur dix en comptant Malvina. C’est la proportion habituelle. Ce qui me fait plaisir, c’est que ce sont les petites pécores qui se croient sorties de la cuisse de Jupiter parce que leur père a trois vaches de plus que le voisin, qui ont échoué.
Elle ajouta en m’embrassant :
— On parle beaucoup de toi, Malvina, et de ton épreuve de rédaction. Tu y as mis tout ton cœur à ce qu’on m’a dit. L’inspecteur l’a lue à haute voix devant toute la commission cantonale. Tu ne seras pas la première du canton, mais tu n’en seras pas loin. C’est votre œuvre, Cécile. Sans vous, Malvina ne serait pas là aujourd’hui.
Je songeais à Rachel, à sa joie lorsque je lui annoncerais ma réussite. Elle m’attendrait sur le pas de sa porte en découpant ses illustrés. L’année prochaine, elle sera là à son tour et elle entendra la voix de l’inspecteur prononcer son nom devant toute l’assemblée.
— Il faut partir, dis-je. La Maïré doit nous attendre.
— D’abord, dit Pierre, nous allons passer à la pâtisserie. Tu te souviens de ce que je t’ai promis ? Flavie, Cécile, mademoiselle Emma, vous êtes invitées aussi.
Fier comme un coq au milieu de ses poules, il faisait le généreux.
— Excusez-moi, dit Cécile. L’inspecteur désire me parler. Partez sans moi et veillez à ce que Malvina se couche de bonne heure. Nous nous verrons demain.
Dès qu’il eut remis la liste des aspirants reçus à la dame en noir, M. Arsène Pintaut essuya son front, passa l’index enveloppé dans un pan de son mouchoir entre le col cassé frangé de sueur et la peau. Il fit signe à Cécile de le rejoindre.
— Je ne veux pas attendre plus longtemps pour vous féliciter, dit-il. Tous vos aspirants reçus… C’est bien. C’est très bien. M. Bourgeois, notre inspecteur d’Académie, va revenir à de meilleurs sentiments à votre égard. Toutes ces lettres anonymes qui lui parvenaient et qu’il m’adressait en me demandant d’effectuer une enquête avaient fini par vous rendre suspecte à ses yeux. Mais nous savons, lui et moi, que ces procédés ne déshonorent que ceux qui les emploient. Tout cela sera oublié, mais il faut dire que vous m’avez causé bien du tracas, mademoiselle Brunie et que vous n’avez pas facilité ma tâche. Mon Dieu, quelle chaleur… Entrons dans une classe, il fera meilleur.
Ils s’assirent côte à côte dans la première travée. Machinalement, comme s’il poursuivait une idée, M. Pintaut fouilla dans ses dossiers, fit s’éparpiller quelques feuillets que Cécile l’aida à ramasser.
— Comment les élèves peuvent-ils travailler sur une aussi petite surface ? s’exclama-t-il. Que vous disais-je ? Ah, oui… Bien du tracas. Je sais que nous n’en sommes plus aux querelles entre Jules Ferry et Louis Veuillot, que le monde change, que les mœurs évoluent et qu’une institutrice, de nos jours, à l’heure de l’aéroplane… Bref, les rapports des femmes avec la société deviennent plus libres. Mais vous êtes allée trop loin, mademoiselle Brunie, et je ne vous cache pas que, sans mon appui, M. Bourgeois aurait décrété votre changement, voire votre révocation. Eh oui, mon enfant, les choses en étaient à ce point. Souvenez-vous ! Vous avez divisé la commune par vos prises de position trop tranchées, vos provocations conscientes ou non. Passe encore de recevoir des lettres d’Allemagne – j’en reçois moi-même – et de prêter ainsi le flanc à l’« espionnite », mais accueillir chez vous, dans un appartement de fonction, un anarchiste, un antimilitariste aujourd’hui recherché par la police, fumer en public, aller – pardonnez-moi cette expression triviale – « boire le coup » au bistrot comme les hommes, c’est prêter le flanc aux critiques et aux calomnies.
— Je constate qu’on vous a bien renseigné, monsieur l’inspecteur.
— Je me suis moi-même renseigné, je ne vous le cache pas. À certains moments de mon enquête, je me demandais si M. Bourgeois n’avait pas raison de vouloir vous infliger au moins une réprimande, voire une censure.
— Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Je ne suis qu’une stagiaire à son premier poste, c’est-à-dire rien.
— Pour plusieurs raisons. C’est difficile à avouer, mademoiselle Brunie, mais je dois vous le révéler aujourd’hui. Nous avions besoin de vous. À Saint-Roch et pas ailleurs. L’Académie, le Rectorat étaient excédés de ce curé de combat qui faisait la loi dans son petit royaume et confondait paroisse et commune. Tous les maîtres, toutes les maîtresses que nous avions envoyés pour laïciser cette « petite Vendée » ont échoué piteusement. Il nous fallait une enseignante laïque qui fût à la fois souple et résistante, qui sût ne pas heurter de front ce monstre d’orgueil et toute la population catholique avec lui, et ne pas battre en retraite au moindre incident. Une femme forte en quelque sorte, comme dans les Évangiles, une « pionnière », mais qui se laisse gouverner par la raison plus que par ses impulsions et ses sentiments. Votre réussite dans cette mission dont vous n’aviez pas conscience serait parfaite sans vos outrances.
Il ajouta brusquement :
— Vous fumez, je crois ?
— Modérément, monsieur l’inspecteur, et jamais en public, contrairement à ce qu’on a pu vous dire.
— Bien… Bien… Alors, puisque personne ne peut nous voir, nous allons en « griller une » en toute amitié. Dommage que nous n’ayons pas une absinthe.
Il tâta les poches de sa veste et de son gilet. Il n’avait pas d’allumettes. Cécile fit craquer une des siennes (de contrebande) qui prenaient sur n’importe quoi au moindre frottement.
— Par exemple ! s’exclama M. Pintaut, où peut-on se procurer ces merveilles ?
Cécile lui abandonna sa boîte et il manifesta une joie d’enfant.
— La suite de ce que j’ai à vous dire est également à votre honneur. Nous avons suivi de près les progrès de cette enfant : Malvina Delpeuch. Ce que vous avez réussi là est prodigieux. À vrai dire, lors de ma première inspection, je ne croyais guère à votre ambition. Et puis j’ai appris par notre délégué cantonal que le prodige s’élaborait lentement et que le certificat d’études se dessinait au bout de cette longue patience. Je ne connais que peu de cas similaires et aucun de si parfaitement achevé. Cette petite ira loin. Si elle consent à poursuivre son effort et si sa famille veut bien lui laisser le champ libre elle obtiendra sûrement une bourse.
Il toussa à la première bouffée, épousseta de la main les quelques brindilles de caporal accrochées à son petit gilet.
— Quoi qu’il en soit, je vous transmets d’ores et déjà les compliments de mes supérieurs. Une lettre suivra. M. Bourgeois souhaiterait que vous rédigiez un rapport détaillé sur la méthode qui vous a permis d’obtenir un tel résultat.
— Il n’y a pas de méthode, monsieur l’inspecteur. Tout s’est fait au jour le jour, avec des hésitations, des repentirs, des espoirs déçus ou comblés, sans idée préconçue.
— Intéressant… Intéressant… Rédigez-le tout de même, ce rapport, je vous prie. Il sera sûrement utile à l’administration. Que comptez-vous faire ?
— Je vous demande pardon…
— Je veux dire : souhaitez-vous être mutée à Brive, par exemple, où vous avez votre famille ? Nous aurons à la rentrée un poste de titulaire vacant à l’école Paul-de-Salvandy. Le préfet ne refusera pas, sur la proposition de M. Bourgeois. Moi-même, je pourrais…
— J’ai promis à Malvina de rester près d’elle si elle était reçue. Comment oserais-je la décevoir, monsieur l’inspecteur ? D’ailleurs il reste beaucoup à faire. Le curé est encore en place et n’a pas mis bas les armes.
— Plus pour longtemps ! dit joyeusement M. Pintaut. Je vous annonce qu’il est nommé aumônier au 95e, à Brive. Ainsi vous souhaitez rester à Saint-Roch… Vous avez peut-être raison. Une titularisation à titre exceptionnel vous y rejoindra sous peu. Mais vous ne souhaitez tout de même pas y faire toute votre carrière ? Vous valez mieux que cela.
— Pourquoi pas, monsieur l’inspecteur ? Avec votre appui et votre bienveillance…
Il partit d’un rire en crécelle qui fit voler des cendres autour de lui.
— À propos de bienveillance, dit-il, j’aurais bien aimé vous faire lire la lettre anonyme qui évoque nos rapports. Mademoiselle Brunie, je vous annonce, aux termes de cette lettre, que je suis follement épris de vous, que vous ne m’avez jamais refusé vos faveurs en intrigante invétérée que vous êtes et que, dans mon « harem » (je cite !) vous êtes ma favorite. On en rit encore à l’Académie…
Il se leva, s’excusa d’avoir retenu Cécile si longtemps et dit en prenant congé :
— Quelle chance a votre protégée ! Cette rédaction qui est un petit chef-d’œuvre de sensibilité, c’est une déclaration d’amour très chaste, ni plus ni moins.
— C’est vrai, dit Cécile. C’est exactement ce qu’il a dit. Tu t’es parfaitement
servie de mes notes mais tu as oublié un détail : le point de notre entretien où il a évoqué notre « communauté d’opinions philosophiques ». Ce « frère trois points », comme disaient les menettes de Saint-Roch, savait que je partageais les opinions de Jaurès sans jeter le Christ aux orties, que j’étais prête à me lancer dans les luttes politiques et syndicales, ce que je n’ai pas manqué de faire, tu le sais. Il avait deviné que je militerais dans les rangs des féministes aux côtés de Marcelle Capy, Hélène Brion, Marie Guillot et Marie Mayoux. Tout cela lui touchait le cœur et même l’exaltait un peu.
Elle ajoute :
— Jaurès : tu vas en parler ?
— Naturellement. Quel souvenir !
— Bien. Je te laisse. Nous aurons une belle soirée. Si tu veux nous monterons
tout à l’heure jusqu’au village, histoire de nous dégourdir les jambes, si je ne suis pas trop fatiguée et s’il n’y a rien d’intéressant à la télévision.
On distinguait très nettement sur le ciel de juin, au sommet du Puy-Faure, ces
trois allumettes piquées au-dessus des arbres : la croix du Christ et celle des deux larrons. Cécile, il y a deux mois, a voulu suivre le chemin de croix avec la procession, moins par conviction religieuse que pour retrouver l’ambiance des vendredis saints de jadis dans l’odeur forte des genévriers et du thym. Elle a dû s’arrêter à mi-chemin. « Mes jambes ne me portent plus, tu vois. C’est la fin, Malvina… » Il y a quelques années, elle a enlevé le crucifix au-dessus de son lit ; il en reste une trace claire à l’endroit où il était posé ; pour l’effacer, il faudrait refaire la tapisserie ; elle y a renoncé.
— Qu’est-ce que tu aimerais manger ce soir, Malvina ?
— Si tu faisais des merveilles… — Il est bien un peu tard et ça demande du temps, mais si tu y tiens…
La Maïré nous attendait sur le pas de la porte en écossant des haricots. Dès qu’elle nous vit, elle se leva et, rien qu’à son comportement – elle avait dû entendre nos rires dans la cour des Selves – elle savait que j’étais reçue. Elle ne souffla mot, m’embrassa et se retira pour aller je ne sais où. Elle revint quelques minutes plus tard, les yeux rouges.
— Je savais pas quoi faire pour le souper, dit-elle. Alors, comme je me suis pensé que vous auriez faim, j’ai préparé la pâte pour les merveilles.
— La Maïré, dit Paul, elle a pleuré tout l’après-midi.
— Tu vas te taire, menteur !
— Et si elle avait pas été reçue, ma sœur, dit Pierre, qu’est-ce que tu en aurais fait, de ta pâte ?
La Maïré écrasa Pierre d’un regard de reproche.
— Je savais bien qu’elle serait reçue.
— Elle est descendue faire brûler un cierge à l’église, ajouta Paul.
— Taisa te, innoucentou ! Tu vas voir le vîmes ! Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, ce soir, ces drolles ?
Je réclamai le privilège de faire cuire les merveilles que nous appelions également les jambes d’ouilles, et la Maïré m’abandonna les instruments du pouvoir : le rouleau, la bassine d’huile brûlante, la jatte de pâte dure. La pâte aplatie, je la découpais avec la pointe d’un couteau en images de fantaisie, larges comme la main, que je jetais dans le liquide en les laissant le temps nécessaire à durcir et à prendre une belle couleur d’or roux et d’ambre en se boursouflant. Au fur et à mesure que je les retirais de l’huile, je les alignais sur une assiette en disputant à mes cadets les gouttes solidifiées, craquantes sous la dent, qui se décrochaient. André les saupoudra de sucre broyé fin, à petites doses pour ne pas s’attirer les foudres de la Maïré. Ce régal des jours de fête, Pierre tint à l’agrémenter d’une bouteille de ratafia.
Ils voulaient tout savoir : en quoi consistaient les épreuves, ce que j’avais répondu, où j’avais fait des fautes… Ils hochaient gravement la tête, se regardaient entre eux et je devinais soudain qu’ils m’entouraient d’une sorte de respect sacré ; je devenais la petite déesse tutélaire du Savoir et l’on devrait désormais me témoigner une vénération discrète mais constante, veiller à son vocabulaire en m’adressant la parole, me donner à table les meilleurs morceaux. Il me parut urgent de démythifier ce personnage que je ne voulais pas devenir.
— Qu’est-ce que vous avez tous à bader ? J’ai rien fait d’extraordinaire. Il y en a des centaines dans le département qui ont été reçus.
— C’est vrai, dit Pierre, mais tu es la première de la famille. Ça compte, non ? On fera encadrer ton dipôme et on le mettra à la place de Sébastopol…
— …et tu feras brûler une bougie devant comme pour la sainte Vierge, banlève !
La fatigue commençait à me submerger. Je jetai au chien ma dernière bouchée de merveille qui avait un peu bougné et je me levai. La Maïré m’aida comme jadis à me déshabiller et je me laissai faire. Elle avait mis des draps propres à mon lit et un gros oreiller bien gonflé comme je les aimais. Il faisait encore jour lorsque je m’endormis.
C’est à quelques jours de là que nous avons appris, de la bouche de Cécile, l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Joseph, à Sarajevo. Nous cherchâmes cette ville sur la carte. C’était bien loin de Saint-Roch, mais il semblait, tant on en parlait, que les distances fussent abolies.
— La guerre se rapproche, dit Cécile en regardant fixement Pierre. Ça ne peut finir autrement. Guillaume l’a dit à Bruxelles : elle est inévitable entre nos deux pays. Demain dans les Balkans, bientôt à nos frontières.
La Maïré se signa ; elle se souvenait de ce que le pépé lui avait dit, du temps où il avait encore sa langue, de la guerre de Crimée et de ce qu’il avait souffert là-bas.
— Moi, dit Pierre, j’y crois pas à cette guerre.
Il ne voulait pas y croire. La vigne était belle et annonçait une récolte abondante ; pour plaire à Cécile, il se proposait de faire cette année du vin de paille avec l’Herbemont qu’il avait planté quelques années auparavant. Les blés et les seigles poussaient dru et il fallait songer aux moissons et aux battages.
Pour clore l’année scolaire, Cécile, avec l’accord et le concours de la municipalité, organisa une petite fête de distribution des prix, ce qu’on n’avait encore jamais vu à la « communale ». Isabelle de Bonneuil accepta d’y assister et d’y participer : elle avait abondamment pourvu les lauréats de livres de prix et puisé dans sa bibliothèque pour agrémenter le lot de quelques dons supplémentaires. Elle était assise à côté de M. Arsène Pintaut qui, sur les instances de Cécile, avait accepté d’être présent, et elle avait le maire à sa droite. Cécile avait invité également quelques collègues des environs, parmi lesquels Marguerite Martineau, une « forte tête » comme elle, lectrice de l’Humanité, pionnière de belle allure de la laïcité dans un poste à concurrence, à Saint-Julien-Maumont.
La fête se déroulait dans la cour de l’école sur la fin de l’après-midi à cause de la chaleur. La classe au grand complet, Rachel Morange au premier rang, entonna les Cimes du Canigou, de Maurice Bouchor. Alice Bernède déclama « l’Été », de M. Leconte de Lisle et Estelle Vige, qui était toujours première en récitation, le « Forgeron », de M. François Coppée. C’est le petit Armand Simbille qui eut l’honneur de réciter un compliment pour Cécile, et Maria Selves qui lui remit un bouquet de fleurs des champs. Le maire, sur ses propres deniers, offrit une collation aux enfants. Au-dessus de nos têtes, mon tilleul paraissait frissonner de plaisir dans le vent chaud qui montait du marécage.
À titre d’élève et de lauréate j’assistai à l’autre fête : celle de Sainte-Thérèse, mais je refusai de chanter, de déclamer et de jouer la comédie devant le curé et le parterre de paysans prétentieux. Le moment du goûter venu, je m’éclipsai après avoir embrassé Emma Berthier. Elle avait tant à faire qu’elle n’essaya pas de me retenir. J’emportais avec moi le Voyage du capitaine Hatteras au Pôle Nord, de Jules Verne, avec des illustrations de Gustave Doré, « don de Madame Hortense de Bonneuil », pour mon premier prix de rédaction, et les Contes de Noël de Charles Dickens, « don de Monseigneur l’évêque de Tulle » pour un deuxième prix de dictée, avec une belle couronne de papier vert laurier.
— Pourquoi tu restes pas pour les quatre heures ? me dit Ninon. Il y aura un biscuit avec du chocolat. Le curé va en profiter pour nous faire ses adieux. Tu manquerais ça ?
Elle était encore affublée du costume masculin du prétendant dont elle tenait le rôle dans une pièce en un acte de Labiche dont j’ai oublié le titre et qui m’avait profondément ennuyée.
— Faut que j’aille « garder », dis-je.
J’avais hâte surtout de déployer sur mes genoux mes livres de prix, de me plonger dans ce monde d’aventures et de merveilleux qui me changeait de ma vacuité quotidienne et de l’ennui qui, par vagues, commençait à m’investir.
OceanofPDF.com