L'orange de Noël
Avril
De jour en jour, de mois en mois, d’année en année, il devenait plus beau et plus dru. Il grandissait avec moi. Cette sécrétion verte qui enveloppait ses branches, dissimulant peu à peu ses ramures noires et nues, cette structure végétale qui semblait, rongée par l’humidité et gercée de traînées vertes, sur le point de s’effondrer, s’épanouissait comme une buée.
Jadis, je ne m’aventurais dans ce domaine dont l’hiver m’avait chassée qu’avec d’infinies précautions, attentive à ne pas arracher avec mes pieds et mes mains les pousses délicates, à détruire ce qui constituerait plus tard les murs mouvants de ma cellule, l’écran que j’interposerais entre le monde et moi. Le printemps revenu, je recomposais mon petit univers dans ce cocon de feuilles, apportant de l’extérieur, pièce à pièce, les richesses que j’avais mises à l’abri dans ma caverne du château. Les hirondelles maçonnes m’avaient appris la manière de construire mon nid avec de petites boules d’argile malaxées et assemblées ; le printemps se chargeait de reconstituer l’enveloppe de mon nid, et moi d’y déposer mes trésors de pauvre et de simple. Parfois les garçons se hissaient dans mon domaine aérien pour le piller mais ils ne volaient rien car il n’y avait rien à voler ; ils se contentaient de le saccager pour le plaisir. D’autres fois, c’était l’orage ou le vent qui dispersait tout, brisait les branches, arrachait les feuilles, ouvrait des brèches dans les murs de ma forteresse. Inlassablement, je reconstituais mon domaine avec les débris que je recueillais alentour.
Ce matin d’avril, accoudée au mur de la cour de récréation, je regarde mon arbre renouveler le miracle du printemps.
À travers les premières feuilles, je distingue la planche pourrie qui me servait de siège et dont le dossier a disparu ; un collier de marrons d’Inde pend encore, ex-voto barbare, à une branche. M’y installer de nouveau je n’en ai ni le désir, ni la volonté. Cette cellule de feuilles n’est plus mon domaine ; je m’en suis exclue et ne me hisserai plus jusqu’à ces territoires de refuge.
Cette année-ci, j’ai grandi plus vite que mon arbre et surtout j’ai changé tandis qu’il demeure immuable. À ce point de notre existence commune, nos destins se sont séparés : il continuera, insensible aux mouvements du monde et aux humeurs des hommes, à porter feuilles et fleurs ; et moi, le monde, j’y suis entrée allègrement, de toute la force de mon cœur et de mon esprit longtemps comprimée pour m’en imprégner et le changer ; dans une certaine mesure, je suis devenue maîtresse de ma destinée, tandis que mon arbre demeure soumis aux lois inéluctables des saisons. Nous n’avons plus rien à nous dire.
Depuis plus d’un mois, je ne suis pas revenue dans ma cellule du château.
La dernière fois, c’était avec Isabelle. Elle a eu du mal à me suivre par les couloirs secrets, les arêtes de murailles vertigineuses, les chatières. Ce dernier domaine que j’aurais défendu quelques mois auparavant à coups de pierres, j’en sacrifiais volontairement l’inviolabilité.
Nous avons beaucoup ri, Isabelle et moi. Lorsque, ayant pris de l’avance, je me retournais, je l’entendais me crier de l’attendre, gémir en se penchant au-dessus des falaises de murailles rongées par la maladie qui leur faisait des ventres creux de cadavres. Elle me tendait la main, retroussait le fond de sa jupe de calicot sur ses pieds nus, blancs comme du lait. Je l’écoutais babiller en reprenant son souffle, le visage rouge, humide de sueur, exhalant cette odeur de garçon, un peu équivoque lorsqu’il s’y mêlait un parfum d’iris.
Elle parut déçue. Peut-être s’attendait-elle à trouver un antre de voleurs, mais, là comme dans mon arbre, il n’y avait rien de précieux. Dans une boîte à sucre, j’avais rangé la lettre de Fred et mes premiers bons points. Un « billet de satisfaction » de couleur gris-bleu un peu écorné, une image de champignon en couleurs (« Polypore de bouleau. Mauvais ») et cette pièce rare, qui paraissait taillée dans un morceau de cuir rouge : un « billet d’honneur » imprimé et encadré en or, que Cécile m’avait décerné solennellement lors d’une composition de rédaction. Il restait encore sur une nappe pulvérulente un matelas de mauvais sacs de jute, la couverture « empruntée » à Bécharel, quelques croûtons, des pommes pourries, de tristes jouets et, ouvert sur une pierre saillante, un vieil Atlas classique de Scharder et Gallouédec sur lequel j’épelais interminablement des mots barbares.
Isabelle s’assit, ses genoux remontés serrés entre ses bras, ses orteils bougeant avec des mouvements d’actinies dans un fond marin. Elle se poussa pour me faire place. L’endroit paraissait la fasciner. Par une sorte de meurtrière on distinguait sous la pluie d’avril les pelouses, les arbustes, les buissons, les murs des appartements de M me Hortense de Bonneuil et la tour ronde d’Isabelle dont les murs s’ornaient déjà d’une estompe d’ampélopsis.
— Parfois, dit-elle, je me demande…
Avec l’ongle de son pouce, elle gratta l’espace entre la lèvre inférieure et le menton et brusquement, après un court silence, elle tourna la tête vers moi comme si elle voulait me surprendre dans ma vérité.
— Je me demande si tu es heureuse.
Persuadée que cette question n’avait aucun sens, je me contentai de hausser les épaules. Heureuse… Ça voulait dire quoi ? Je vivais d’une manière tellement différente des autres que toute tentative de comparaison était absurde. Je vivais autrement. Dans celle que j’avais été j’avais tant de peine à me reconnaître qu’elle m’était devenue étrangère.
Ma personnalité passée pourrissait dans les branches de mon tilleul. Il fallait se méfier aussi des mots.
— Tu ne sais pas si tu es heureuse ? Je n’en suis pas étonnée. Mais, avant, l’étais-tu ? Tâche de te souvenir.
— Avant, c’était pas pareil.
Elle ajouta, le menton entre ses genoux, comme pour elle-même :
— Quand on commence à se demander si l’on est heureux c’est qu’on ne l’est pas ou qu’on ne l’est plus. Les sauvages de Polynésie qui vivaient dans la paix de leurs dieux avant l’arrivée des missionnaires et des militaires n’avaient pas de mot dans leur vocabulaire pour dire « bonheur », sans doute parce que c’était leur état naturel et qu’ils y baignaient depuis leur naissance. Toi, c’est un peu la même chose. Tu étais heureuse parce que tu étais libre. Maintenant tu ne l’es plus, même si tu as accepté tes nouvelles contraintes, alors tu dois faire l’apprentissage d’une nouvelle forme de bonheur. Tu ne seras plus heureuse que par instants. Des éclaircies entre deux nuages. La vie taillera pour toi de petits morceaux de bonheur et te les jettera comme à un chien. Lorsque tu diras « je suis heureuse » c’est que tu ne l’étais pas auparavant et que tu ne le seras plus un moment après. Je sais : il y a l’amour-propre et c’est la grande affaire. Accepterions-nous un bonheur dont nous n’aurions pas conscience et qui nous rejetterait en marge des conventions sociales ? Un bonheur de chien, quelle horreur !
Elle éclata soudain de rire, m’entoura de ses bras pour me serrer contre elle et m’embrasser sur la joue. Elle dit joyeusement :
— Excuse-moi. Il m’arrive de radoter. Malvina, tu es devenue un petit animal apprivoisé, civilisé. Que cela soit préférable ou non, c’est ainsi. Tu ne voudrais pas redevenir ce que tu étais ?
— Non !
— Alors tout est pour le mieux. Nous allons redescendre. Je suis flapie !
Elle me tendit la main pour que je l’aide à se relever.
— Alors, ton arbre, ta chambre secrète, c’est fini ? Cécile t’a fait la leçon ? Il me semble l’entendre : « Malvina, il faut cesser de jouer à la sauvageonne, renoncer à te terrer pour ne pas voir les réalités qu’il te faut affronter. » Elle a raison, hélas ! La vie court après nous et, quand elle nous a rattrapés, on ne peut plus lui échapper.
Cécile était dans mes pensées. Cécile était dans mes actes. Chaque heure. Chaque minute.
J’aurais aimé l’oublier car je ne lui avais pas tout à fait pardonné son abandon et le fait qu’on eût pu m’éloigner d’elle sans qu’elle s’accrochât à moi, mais je n’y parvenais pas pleinement. C’était en moi, en permanence, la lutte d’un flux et d’un reflux d’amour et de haine, des querelles de vagues aux limites d’un estuaire.
Parfois M lle Berthier me surprenait en train de lambiner sur un devoir, les yeux rouges. Elle me disait : « Viens me voir à la récréation. » Elle me dit :
— Tu penses encore à M lle Brunie, n’est-ce pas ? Tu voudrais aller la retrouver mais tu n’oses pas. Quelque chose te retient, qui s’appelle amour-propre. Tu aimerais la punir pour ensuite l’embrasser. C’est bien ça, Malvina ?
C’était vrai. Terriblement vrai. Je secouai la tête et fis cette réponse ambiguë :
— Non, mademoiselle. Je crois que je suis pas tout à fait guérie. C’est tout.
— Non, Malvina. Ce n’est pas tout. Pourquoi ne pas te confier à moi. Tu aimes Mlle Brunie, c’est bien naturel, et ça te soulagerait d’en parler avec moi. Ne suis-je pas ton amie ?
— Si, mademoiselle.
Mlle Berthier n’était pas mon amie. Je n’en avais qu’une et c’était Cécile.
Un matin, de bonne heure, alors que j’avais pleuré une partie de la nuit, je suis allée cueillir quelques fleurs dans le jardin d’Angèle Mauvais – Œil en me cachant derrière une rangée de groseilliers et je les ai placées dans le vase de Cécile, sur son bureau. Rachel Morange était en train de balayer après avoir allumé le feu car les matinées sont encore fraîches en cette saison. J’ai fait promettre à Rachel de ne rien dire ; elle a tenu parole. C’était un petit signe pour faire comprendre à Cécile que je ne l’oubliais pas. Elle ne fut pas dupe du silence de la classe lorsqu’elle demanda qui avait porté ce bouquet.
Encouragée par cette première approche, heureuse que Cécile ne se fût point précipitée vers moi, qu’elle restât sur sa réserve, sans doute pour ne pas m’effaroucher, je renouvelai mon geste, si bien que Cécile finit par me prendre sur le fait, un matin où Joséphine Escaravage était de service. Je lui sus gré de sa discrétion. Elle monta à son bureau pour y déposer les devoirs qu’elle avait relus la veille et vérifier la propreté de la classe.
— Tiens, dit-elle, c’est toi ? Merci pour tes fleurs. Dieu, qu’elles sentent bon ! Pourquoi ne passerais-tu pas me voir un de ces jours ? Nous bavarderions.
Ce fut tout et cela me convenait. L’essentiel de nos rapports était sauf.
Je me proposai de lui rendre visite le jeudi suivant, ainsi je coupais à la classe-promenade du jeudi et à l’humiliation que j’en éprouvais – les pensionnaires les moins fortunées partaient en rang, la main dans la main, en chantant, alors que les externes les plus riches se promenaient dans les calèches de la châtelaine ou le break du maire et se moquaient de nous.
La demeure était déserte. Sur la porte fermée de la salle de classe, un mot : « Absente pour la journée. » Une bouffée de colère me monta aux joues, se transforma peu après en chagrin. Je me disais que je ne supporterais pas un départ précipité de Cécile ; je m’accrocherais à elle ; si elle me repoussait, je me tuerais. Durant les vacances de Pâques, le mois précédent, elle était partie passer quelques jours chez une collègue, ancienne compagne d’École normale qui, pour son premier poste, avait échoué dans une école de hameau perdue dans les landes enneigées de Millevaches, et le reste chez ses parents, à Brive, mais cette absence était passée inaperçue car j’étais alitée, inconsciente et peu désireuse de la revoir.
Accablée par un brusque sentiment de solitude et d’abandon, je tournai en rond dans la cour, lorgnant vers le tilleul dont je m’étais interdit l’accès, suivant à pas lents, les mains dans le dos, le trajet qu’elle arpentait inlassablement durant les récréations. Puis je m’ébrouai, montai jusqu’aux Bories-Hautes pour proposer mes services.
Depuis le début du mois, Flavie était employée à Meyssac, chez les « Sœurs » où elle était entrée grâce aux bons offices du curé. Pierre était en train de travailler à la construction des cabinets de planches, suite à mon insistance, redoutant en fait que Cécile lui demandât où se trouvaient les « nécessités ».
— Tè ! fit la Maïré. Tu vas pas en promenade aujourd’hui ?
— Si tu veux que je t’aide ?
— Tu tombes bien ! Tes frères ont mené les vaches dans les Termes. Prends le chien et va garder les chèvres à la Rebière, mais fais bien attention, tête-en-l’air ! Tu sais que c’est le diable pour les tenir.
Je pris mon cahier de dessin et ma boîte de crayons de couleurs que je plaçai dans mon cabas avec un morceau de pain pour mon quatre heures et deux pommes à demi pourries. Je passai mon après-midi à crayonner dans une brume de verdure et de soleil tendre, mon vieux chapeau de paille au ras des yeux. Il faisait une de ces chaleurs bouleversantes d’avril, pleines d’odeurs acides de terre et d’eau avec parfois, sur un fil de vent tiède comme une langue de vache, des odeurs poivrées de buisson blanc. La vallée paraissait tanguer au-delà de la grange des Parementeaux et de la nouvelle vigne que Pierre avait plantée, prête à se mettre en mouvement comme la mer et à venir déposer au pied de mon sucquetou d’herbe tendre des vagues de verdure et de fleurs.
Mes crayons de couleur déployés devant moi, je me mis à frotter la feuille avec une ardeur fiévreuse, d’une main tantôt légère, tantôt appuyée, écrasant du pouce le nuage léger des bouleaux, faisant flamber les fusées de lumière des peupliers plantés au bord de la Gane, modelant d’un trait mou les collines lointaines qui se fondaient dans un bleu pathétique. Le paysage vivait en moi ; je le sentais bouger sous ma peau et sous mes doigts, me parler de son gros langage de feuilles, d’oiseaux et de vent, m’éclabousser de beauté. De temps en temps je m’ébrouais, m’éveillais de ma torpeur heureuse et lançais mon chien :
— Tsé ! Tsé ! vai quèire la bica !
C’est ce jour-là que j’écrivis mon premier poème de printemps. Je fis maladroitement rimer « avril » avec « Cécile » et « fleurs » avec « douleur ». Un poème d’amour. Je le relisais comme on boit une liqueur, à petites gorgées. Et je signai : « Malvina Delpeuch », avec une queue prétentieuse en forme de tortillon.
Après avoir ramené les chèvres à la ferme, je regagnai l’école communale. Cécile n’était pas encore rentrée. Je glissai le poème et le coloriage sous la porte de la classe et revins aux Bories-Hautes en proie à une sourde exaltation, à travers les odeurs de soupe chaude du village.
Joséphine Escaravage me fit signe par-dessus le mur de clôture de Sainte-Thérèse. Il n’était pas loin de midi et je m’apprêtais à retourner aux Bories-Hautes. Elle me tendit un feuillet plié en quatre « de la part de la maîtresse ». Il contenait ces simples mots : « J’ai besoin de te voir. Viens avant l’heure de la classe. »
Une heure plus tard, je traversais la salle de classe de la « communale » où les élèves prenaient leur repas de midi, à cause de la pluie. Eugène Caze me jeta un regard torve derrière ses lunettes graisseuses. Cécile m’attendait, l’air grave, debout, les mains serrées sur son ventre, très droite dans sa blouse noire stricte. Je restai immobile sur le seuil ; elle me regarda longuement et je vis ses yeux s’embuer. Un moment qui me parut interminable, nous restâmes à nous observer puis elle me tendit ses bras et je m’y jetai.
— Malvina… Ma petite fille… Pourquoi m’as-tu fait attendre si longtemps ? Dis-moi que c’est fini, que tu as tout oublié. Je veux te l’entendre dire.
— Je t’en veux plus. C’est fini.
Nous avons ri entre nos larmes. Brusquement elle se détacha de moi, me regarda comme si elle découvrait ma présence.
— Il me semble que tu as grandi depuis que je ne t’avais pas vue. Tu es presque aussi grande que moi à présent ! Et cette poitrine qui pousse…
Elle avait accroché ma pochade de la veille au mur avec ma « récitation ».
— J’ai pleuré en lisant ta poésie, hier soir. À ton âge, j’aurais été incapable d’en faire autant, et surtout je n’avais personne pour qui l’écrire. Ton coloriage est très beau aussi. Tu peins un peu comme les impressionnistes. Plus tard je t’expliquerai…
Elle s’assit dans le rocking-chair et me demanda de prendre place près d’elle, sur une chaise.
— Nous avons peu de temps et j’ai beaucoup de choses à te dire. J’aurais aimé étouffer ce qu’on appelle l’« affaire de Saint-Roch », ou du moins qu’elle ne sorte pas de la commune, non par sympathie pour l’abbé Brissaud mais pour que cette fin d’année scolaire n’en soit pas trop affectée.
Je hochai la tête, la regardai rouler une cigarette.
— Malheureusement quelqu’un d’ici a parlé et a écrit. L’inspecteur a été mis au courant, de même que le préfet et l’évêque, Mgr Botreau. Les journaux des deux bords en ont parlé à mots couverts mais cette histoire risque d’éclater au grand jour dans la presse.
L’inspecteur avait fait appeler Cécile à Brive pour la sermonner (il lui reprochait de ne l’avoir pas prévenu des machinations du curé), pour la complimenter de son attitude très digne et la mettre en garde : elle était mal considérée à l’Académie, malgré les excellentes notes d’inspection et l’impression favorable qu’elle avait faite au cours d’une récente conférence pédagogique, à Meyssac, où elle avait présenté devant ses collègues de la circonscription un exposé sur les difficultés de l’éducation primaire en milieu rural. En haut lieu, on n’aimait guère ces mouvements qui agitaient la base, ces querelles de village où trop de maîtres étaient impliqués par excès ou défaut de zèle ; on ouvrait une oreille distraite aux doléances des enseignants ruraux qui se trouvaient aux prises avec le maire, le curé, le délégué cantonal, la population, les parents d’élèves et l’on observait à leur égard une souveraine indifférence ; mais ce que l’on n’aimait pas, c’étaient les hostilités ouvertes, quel que fût l’agresseur.
— Si l’on me permet de conserver mon poste jusqu’aux prochaines vacances, dit Cécile, c’est grâce à l’appui de M. Pintaut et aussi grâce à toi, Malvina.
J’ouvris des yeux ronds. Grâce à moi ?
— Mais oui, Malvina ! On te connaît jusqu’à l’académie, à l’évêché et même à la préfecture. On cite en exemple notre « expérience pédagogique », comme disent les messieurs à lorgnons. Ils ne veulent pas risquer de la compromettre. Bien que tu sois maintenant une élève de Sainte-Thérèse, quel triomphe pour la laïcité si tu es reçue au certificat d’études !
Elle rit en se balançant, tira une lourde bouffée de cigarette, qu’elle garda dans sa bouche entrouverte en regardant le marécage sur lequel surnageaient de légers flocons de brume et dans lequel pataugeaient des porcs.
— Quant à l’abbé Brissaud il a été convoqué à l’Évêché pour s’expliquer sur cette affaire. J’ignore le sort qu’on lui réserve, mais si la vérité éclate il risque d’être déplacé ou mis à la retraite d’office. J’en parlerai à Emma Berthier. Peut-être est-elle au courant. Quoi qu’il en soit, il cessera ses provocations.
Elle toussa, jeta sa cigarette à demi consumée par la fenêtre et balaya de la main les cendres éparses sur sa blouse.
— Parle-moi un peu de toi. Tu fais des progrès, m’a-t-on dit. Emma Berthier affirme que si tu continues ainsi tu as des chances de réussir en juillet. Seul, le calcul…
Cette matière n’était pas mon fort. Je m’avançais à travers ce domaine comme au milieu d’un désert de ronces peuplé de reptiles. Aucune voix n’en montait qui me parlât, à moi, Malvina. Je franchissais une étape en suant sang et eau et je me retrouvais au moment de reprendre la route devant d’autres espaces désolés, entortillée dans des géométries stériles comme de monstrueuses toiles d’araignées, évitant mal le piège des règles de trois d’où la demoiselle me dégageait avec une inlassable indulgence, enveloppée comme d’un nuage d’insectes par des chiffres, des nombres, des formules qui bourdonnaient autour de moi. Les modestes victoires que je remportais sur moi-même me laissaient le goût amer de l’effort inutile. Le bon point (une image sainte) que M lle Berthier m’avait donné, davantage pour m’encourager que pour récompenser mes mérites, je le considérais sans le moindre sentiment de fierté. Elle avait beau me répéter que ces matières étaient nécessaires à ma réussite, je ne pouvais me défendre d’un sentiment d’inutilité qui me paralysait.
En revanche, lâchée dans la forêt exubérante de la littérature, je m’y épanouissais. Des voix m’interpellaient ; des mains se tendaient vers moi ; je respirais un air salubre et vivifiant ; aucun piège ne s’ouvrait sous mes pas et tout m’était amitié.
Un jour que M lle Berthier m’avait surprise en train de lire le carnet de maximes de Juillard que j’avais emprunté à Cécile, elle m’avait arraché le livre des mains :
— Malheureuse ! Tu as envie d’aller en enfer ? Tu ne sais donc pas que ce livre est à l’index, qu’il est l’œuvre d’un athée ? Tu ne l’as montré à personne, au moins ?
Elle fit disparaître le livre comme dans une trappe au fond de la grande poche de sa blouse noire, ce gouffre où les images saintes et les bons points voisinaient avec les bouts de craie et les crayons d’ardoise. Quelques jours plus tard elle me le rendit avec quelques mots de reproche amical :
— Lorsque j’ai débuté à Sainte-Thérèse, je n’avais pour enseigner les élèves qu’un livre de catéchisme ! Et aujourd’hui tout leur est donné, à ces chérubins, et même le pire !
L’histoire et la géographie étaient pour moi des domaines étrangers mais dans lesquels je me promenais avec une certaine alacrité. J’aimais de la première son mouvement, ses relations de l’image à l’événement ; de la seconde l’espace, ce monde déployé en couleurs suaves, ces mots qui me laissaient sur la langue un goût de poivre ou d’orange : « Tombouctou… Tahiti… Guadeloupe… »
Je devais à M lle Berthier une certaine passion pour les leçons de choses que sa collègue de la « communale », fille de la ville, négligeait. Elle avait pour expliquer les œuvres de la nature un talent particulier qui tenait autant aux références scientifiques que religieuses (« Les créatures, quelles qu’elles soient, disait-elle souvent, sont l’œuvre de Dieu… »).
Elle passait des heures à herboriser pour son propre compte. Nous lui faisions répéter pour le plaisir des noms étranges de fleurs et leurs équivalences en latin savant. Le printemps déployait dans la classe une marée végétale qui s’ordonnait en herbiers dans les pages de nos cahiers. Les leçons devenaient une fête des fleurs et nous consolaient de l’aridité des mathématiques qui d’ailleurs ennuyaient la demoiselle autant que nous. Sa passion pour les champignons dont elle connaissait toutes les espèces indigènes et quelques autres nous faisait pénétrer dans des domaines mystérieux et inquiétants. Nous avions reçu la consigne de lui rapporter tous ceux que nous trouvions ; elle les étudiait, les disséquait avec une moue de dégoût pour les « vénéneux », une expression d’effroi pour les « mortels » et un sourire gourmand pour les « comestibles » qu’elle gardait pour ses omelettes.
— Tu vois, Malvina : entre Fred et moi, c’est bien fini.
— Il t’a écrit ?
— Non. Je l’ai vu à Paris.
Sur le moment, j’ai cru qu’elle plaisantait ou se moquait de moi. Arrêtée au milieu du chemin bordé de bardanes et de centaurées, je l’ai interrogée du regard.
— Tu ne me crois pas ? C’est pourtant vrai. Je n’y suis restée que trois jours et ça m’a suffi. C’était aux dernières vacances de Pâques. Ne va le répéter à personne, tu entends, sinon j’aurai des comptes à rendre à la justice. Pour tout le monde ici, j’étais chez mes parents.
— Où tu as trouvé les sous ?
— Ma collègue de Végennes m’a prêté l’argent du voyage.
Fred Moreau vivait à Paris sous un faux nom. Il travaillait comme prote aux Hommes du jour et au Journal du Peuple que dirigeait son ami Henri Fabre et écrivait quelques articles pour l’Humanité. Il voyait Jaurès plusieurs fois par semaine et dînait parfois à sa table. Avec ses moustaches rasées et ses cheveux tondus presque ras, il était méconnaissable et pouvait se promener sans crainte dans Paris, en évitant autant que possible de se mêler aux manifestations, lui qui, dans l’Insurgé, demandait aux prolétaires de s’armer pour affronter les forces de l’ordre. Il n’était pas malheureux et même il gagnait bien sa vie. Si la gauche emportait les élections législatives, la loi de trois ans serait abrogée et, si la situation internationale se détendait (elle n’en prenait pas le chemin), une mesure d’amnistie interviendrait envers les déserteurs. Un autre espoir se formait insensiblement en lui qu’il ne pouvait ni expliquer ni justifier : le monde allait changer ; un beau matin, on se réveillerait et l’air que l’on respirerait ne serait plus le même, et tout serait possible, et l’homme ne serait plus une bête pour l’homme, et la guerre serait proclamée hors-la-loi, et… et… et… Il rêvait tout haut d’avoir trop et mal écouté le prophète Jaurès. Il construisait sur du sable des châteaux de brouillard.
— Nous nous sommes querellés. Fred m’a reproché mes sentiments religieux et jusqu’à ce détail qui lui tient au cœur : le crucifix placé au-dessus de mon lit. Son appartement à lui, une chambre de bonne donnant sur une cour, rue Cadet, est décoré de portraits de Jaurès, de Jules Guesde, du « petit père Combes », d’affiches où d’horribles filles de cabaret montrent leurs jambes en dansant. Il y reçoit des femmes, je le sais. J’ai découvert sous son armoire un mégot qui portait des traces de rouge à lèvres. Je ne l’aime plus et lui il a tant d’autres choses à aimer, à commencer par « son » Jaurès…
— Pourquoi tu m’en parles aujourd’hui seulement ?
Elle a ramassé une branche morte pour décapiter quelques fleurs de lychnis.
— Pourquoi… Pourquoi… Est-ce que je sais ? Je n’en ai pas eu l’occasion ou pas envie. Aujourd’hui… aujourd’hui, j’avais besoin de parler, et tu es là. Dieu, qu’il fait chaud !
Elle a ajouté brusquement, comme si ce détail n’avait guère d’intérêt :
— Fred m’a parlé de toi. Il t’aime bien. Il te considère un peu comme notre enfant à nous deux. Mais tu ne comptes guère à côté du camarade Jaurès ou de cette nouvelle égérie des pacifistes : la journaliste Marcelle Capy, qui a été institutrice dans le Lot, tout près d’ici, et dont il doit être un peu amoureux…
Nous nous sommes levés de table il y a un quart d’heure à peine. C’est dimanche. Une chaleur molle baigne la terre humide encore de l’averse matinale. Les prairies embaument. Quand on garde le silence face à l’immensité de la vallée et à la danse immobile des puys, on entend monter un chant profond, pathétique, fait d’une infinité de chants d’oiseaux, de grillons, de criquets et de cigales.
Depuis plusieurs jours déjà, je l’observe discrètement. Cécile affolée par sa solitude… L’hiver, ce n’était pas la même chose ; le mauvais temps ou le froid la confinaient dans son petit univers ; sa solitude était une notion acquise et acceptée, une manière d’hibernation ; il lui était relativement aisé de contraindre sa nature car elle vivait d’autres existences à travers les livres. Le printemps venu, elle était toujours aussi solitaire mais elle avait brisé sa coquille et ce qu’elle avait trouvé autour d’elle, c’était cet horizon immense et ce chant profond de la terre qui monte autour de nous aujourd’hui. Elle y sombrait comme dans un gouffre, sans rien ni personne à qui se raccrocher, si ce n’est moi et quelques êtres qui ne lui étaient d’aucun secours. Les livres lui tombaient des mains. Je la surprenais souvent, le regard perdu, la bouche amère, murmurant : « Je suis flapie. »
— Je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui, je suis flapie.
— Je sais bien ce que c’est, moi, dis-je sottement : c’est la farce dure de la Maïré et le vin de Pierre. Moi aussi, je me sens gonfle.
Elle hausse les épaules, se retourne brusquement et dit avec impatience :
— Pierre, qu’est-ce qu’il fait ?
Pierre nous a demandé de prendre les devants, dans la direction du sucquetou de la Rebière, le temps – je l’ai découvert et cela m’amuse – de se laver les dents avec ma brosse qui commence à être fatiguée, de se passer un peu de « sentbon » sous les aisselles et de se peigner.
Paul et André ne sont pas loin derrière nous, en compagnie de la Flavie qui est venue à pied de Meyssac, et qui repartira de même ce soir. Pour s’acheter une bicyclette, elle tresse, sa journée de travail achevée, de la paille de seigle pour une fabrique de cabas de Beynat. Tous les trois, ils font les « intéressants », les nècis, comme dit la Maïré, se roulent dans l’herbe, entraînent la Flavie dans leurs « roudoulous » et j’entends la voix de ma sœur qui proteste. J’ai envie de rester seule avec Cécile, de lui prendre la main, de respirer son odeur de prairie chaude, de parler, de lui réciter les poèmes de printemps qui tournent dans ma tête comme des moulins à prières, mais aujourd’hui, malgré sa confidence, elle me paraît inaccessible. Ce n’est pas ma présence qu’elle désire.
J’ai surpris leur manège à table. Il n’avait d’yeux que pour elle, mangeait sa soupe sans faire son habituel bruit de succion, tenait correctement sa fourchette, n’essuyait pas la lame de son couteau sur son genou et il n’a pas retourné son assiette pour manger le cailladou, autant de corrections inspirées par mon propre comportement ; il s’attachait à parler en bon français mais trébuchait parfois. Il disait : « C’est pas ségur que nous aurons du beau temps demain… » ou « André, mange ça tien et pas ça de Paul… » ou encore : « Hier, quand je suis été dans la vigne… ». Il faisait des manières pour parler comme le père Joffre ou le secrétaire de mairie, avec des effets qui m’auraient fait pouffer de rire si je n’avais craint qu’il ne m’en vire cinq, car il avait la main vive et sèche.
Cécile le regardait et l’écoutait parler de sa nouvelle vigne des Parementeaux, de son projet de recréer sur le Puy de la Rebière, du côté exposé au midi, le vignoble qui, avant le phylloxéra, donnait le meilleur vin du pays, de faire avec l’Herbemont qu’il avait planté, de ce vin de paille qu’aimait Cécile ; tout cela après ce « putain de service » qui le tiendrait éloigné trois ans du pays.
— La guerre, qu’est-ce que vous en pensez, mademoiselle Cécile ?
Elle faisait la savante, parlait avec affectation de l’espoir né de la Fédération des Gauches, de la visite des souverains anglais à Paris qui allait consolider l’Entente cordiale ; les troubles des Balkans la tracassaient et l’alliance avec la Russie ne lui disait rien qui vaille, mais elle ne croyait pas à la guerre car, y croire, c’était l’accepter comme une fatalité. Pierre l’écoutait, bouche bée, hochait la tête, se tournait parfois vers le cantou :
— Tu entends, Maïré ?
Il y avait de gros silences au fond desquels on entendait caqueter la volaille, grogner les porcs et bourdonner les mouches. De chauds effluves venaient jusqu’à nous par l’ouverture supérieure de la porte. La campagne se roulait dans la chaleur d’avril qui sentait l’amour.
Lorsqu’elle vit arriver Pierre par le pré qui longeait le chemin, Cécile s’arrêta pour le regarder, sa pipe aux lèvres, les mains dans sa ceinture de flanelle, sa chemise blanche de droguet, repassée par la Flavie, largement échancrée sur sa poitrine où buissonnaient des poils bruns. Il était beau, et fort, et sûr de lui dans sa démarche et dans son regard. Quelque chose de profond avait changé en lui en quelques semaines ; je savais que la présence de Cécile n’y était pas étrangère et qu’elle y était sensible.
Lorsqu’il arriva à sa hauteur, il lui tendit la main pour qu’elle se hissât jusqu’à lui et leurs mains ne se lâchèrent pas. Le cœur serré, je les vis s’enfoncer dans les hautes marguerites de la bordure en direction d’un châtaignier majestueux, rond comme une boule, qui paraissait avoir échoué là, en lisière d’un fourré, poussé par le vent et la pente du haut de la Rebière. J’étais heureuse d’un bonheur qui me faisait mal. Cette scène, cette bonne entente entre Cécile et mon frère, je l’avais imaginée, souhaitée même, en la redoutant. À deux années près ils avaient le même âge, ils étaient beaux, ils avaient des choses à apprendre l’un de l’autre et, lorsque avril vous souffle au cœur ses vents d’amour et qu’il ouvre une caverne de feuilles entre le châtaignier et les fougères toutes neuves, plus rien ne compte.
J’arrêtai Flavie et ses frères qui arrivaient en faisant les fous, leur ordonnai d’aller jouer ailleurs. Moi, j’irais garder les vaches dans un bout de pré que nous avions au-dessus de la font Saint-Roch. Dans mon cabas j’emportai l’Histoire de France de Calvet, un livre proscrit par l’enseignement congréganiste en raison des idées audacieuses qu’il développait et que Cécile me faisait lire en cachette. Les « ténèbres du Moyen Âge » étaient encore trop profondes et je comptais sur ce livre pour les éclairer. Le chien allongé près de moi, les reins au soleil, je rêvai sur les images de la « corvée », du « seigneur à la chasse », de la « dîme » et de ces villes du Moyen Âge hantées par des gens en costume de Carnaval.
« Deuxième période : destruction progressive de la féodalité… »
À la place de l’abbé Brissaud que Pierre s’était promis de recevoir avec son fusil s’il avait l’audace de se présenter aux Bories-Hautes, c’est Mlle Berthier qui vint parler à la Maïré et à mon frère de ma première communion.
Je souhaitais que ma famille s’y opposât car c’était du temps perdu pour mon instruction générale et, de plus, cela coûtait cher. Mlle Berthier me rassura : il y aurait bien sûr cette « semaine de retraite » qui précédait la cérémonie mais cela ne m’empêcherait pas de poursuivre mes études et elle y veillerait. Pour la dépense, il ne fallait rien exagérer : je revêtirais la robe de calicot blanc que la Flavie avait portée l’année précédente et qu’elle avait taillée dans celle de la Maïré, un peu grande pour elle. Le cierge qui avait servi depuis deux générations était rangé, enveloppé de papier journal, dans la grande armoire et il n’y manquait pas une papillote d’or et d’argent. Quant au repas, nul n’était tenu de faire un festin.
— C’est nécessaire, dit M lle Berthier. Tu serais la seule parmi toutes mes filles à ne pas faire ta première communion. Je ne pourrais pas te garder.
L’Histoire sainte ne retenait mon attention que par son côté merveilleux. Le Christ était mon compagnon ; il traversait mes jours et mes nuits dans sa tunique blanche qui rappelait la chemise de nuit de la Maïré, prononçait des propos étranges et semait des miracles comme des fleurs sur sa route. Pour faire du Christ un ami, je n’avais pas attendu M lle Berthier et ses leçons de catéchisme dans cette église froide, sombre, sévère, si différente des lumineuses collines de Judée. Cécile m’en avait parlé mais comme d’une créature plus proche des hommes que du Ciel.
Mon catéchisme, je l’apprenais avec une froide application, consciente, d’une part, d’entrer dans un jeu de société où tout le monde trichait et d’encombrer ma mémoire de pieux impédiments d’érudition.
Le plus pénible, pour moi, c’étaient les confessions. L’abbé Brissaud sentait mauvais ; il ne se lavait guère et avait l’haleine forte des mangeurs d’ail et d’oignon qu’il cultivait lui-même. Il déployait avant la confession son grand mouchoir à carreaux souillé de tabac à priser, donnait un vigoureux coup de trompette et se torchait le visage énergiquement. Écartant ses genoux, il me faisait signe de m’agenouiller à sa droite.
— Je t’écoute. Quelles bêtises as-tu encore faites ?
Dans son énorme oreille rouge et poilue j’égrenais des fautes vénielles en me disant que mes péchés resteraient accrochés à ce buisson de ronces et n’atteindraient pas son esprit, mais il entendait tout et avait une sorte de talent fruste pour déceler les réserves d’une âme traquée dans sa noirceur. Son escouade de menettes ne manquait pas de le tenir au courant des moindres faits et gestes de la communauté. C’était sa force ; il tenait le village dans un réseau serré de secrets qui, livrés en chaire à la communauté paroissiale, eussent déclenché une guerre civile.
Il ne me tenait pas rigueur de l’échec de ses manœuvres contre celle qu’il appelait la « putain laïque ». J’avais beau montrer des aptitudes à la scolarisation, j’étais toujours pour lui la nèci, la brebis qui, un jour ou l’autre, oublierait ce qu’elle avait appris pour retourner au bercail avec son suint retrouvé de crétinisme et d’ignorance. En revanche il continuait de vouer à Cécile une haine inexpiable.
Après m’avoir absoute d’un geste rapide, il me retenait sous son regard lourd.
— Alors, cette communion, tu t’y prépares ? Parle-moi un peu de la Sainte Trinité…
Il écoutait en grognant, ajoutait :
— Tu vois toujours la « putain » de la « communale », la fille publique ? Ton frère prend un mauvais chemin. C’était pourtant un bon chrétien, et qui m’a fait une bonne communion. Alors, tu ne veux rien me dire ?
Les mêmes questions, chaque fois, et les mêmes menaces :
— En te taisant, tu deviens leur complice. Ça se paie, tu sais, et très cher. Tu risques ta vie éternelle.
Il ne me faisait pas peur. Ma vie éternelle… S’il avait su combien je m’en moquais ! J’avais même un peu pitié de cette solitude dans laquelle il macérait avec ces venins et ce pus qui le rongeaient. Aucun des grognements de ce vieux fauve aux dents gâtées ne parvenait aux oreilles de Cécile ni de Pierre. Et d’ailleurs, entre eux deux, qu’y avait-il ? Je l’ignorais et Cécile ne m’en parlait pas. Ils se voyaient rarement. Parfois, le samedi soir, alors que nous étions réunis autour de la table, Pierre lançait :
— Et si on invitait la demoiselle pour demain ? Que n’en pensa, Maïré ? Tu pourrais tuer une poule. Celle qui boite…
La Maïré ne protestait plus car elle savait que c’eût été inutile. Pierre était le maître. Elle se contentait de hausser les épaules en manière d’assentiment et d’ordonner à Paul et à André d’aller lui chercher cette poule qui boitait et qu’il allait falloir sacrifier pour la demoiselle alors qu’elle aurait pu attendre encore une semaine ou deux.
La chasse s’organisait et la fête de mort commençait. La Maïré, assise sur une souche, prenait la poule entre ses genoux et, armée d’une paire de ciseaux qu’elle jugeait préférables à un couteau, lui traversait la gorge. Je restais à quelques pas et détournais les yeux. La Maïré me lançait :
— Fiche le camp ! Si tu restes à la plaindre, elle le sent et elle n’en finit plus de crever.
Mes deux frères ne perdaient pas un geste de la Maïré, pas un soubresaut de la volaille. Paul serrait la tête dans son poing pour la tenir immobile et André tenait l’assiette pour recueillir la giclée vermeille. Ce soir, Pierre aurait sa « sanguette » qu’il assaisonnait de sel, de poivre, d’ail et de persil. Un régal dont nul ne lui contestait la jouissance.
— Malvina, m’ordonnait Pierre, quand tu auras fini ton devoir tu iras chez la demoiselle. Tu lui diras qu’on l’attend demain pour le mérindé.
OceanofPDF.com