L'orange de Noël
Février
Il paraissait revenir du bout du monde. La vase du marécage collait à ses souliers éculés et ses vêtements semblaient avoir été prélevés sur un de ces babouis que nos paysans plantent en plein champs pour effrayer les corbeaux. Sa barbe avait poussé et ses cheveux lui descendaient dans le cou. Rien ne le distinguait de ces vagabonds qui venaient parfois cogner à la porte, que la Maïré renvoyait en leur montrant le fusil et que Cécile accueillait par une collation et quelques sous.
— Mon Dieu ! gémissait Cécile, d’où sors-tu ? Tu es fou de revenir ? Tu sais pourtant qu’on te surveille, et moi aussi.
— Pas à cette heure-ci.
— Je n’en suis pas certaine. Pourquoi reviens-tu ?
— Depuis que j’ai déserté je ne reste pas au même endroit plus d’une journée. Hier, j’ai passé la nuit dans une grange près de Chauffour. Ce matin, en m’éveillant, je me suis dit que j’étais trop près de toi pour ne pas essayer de te revoir. J’en avais envie à crever. Mais je ne reviendrai plus, c’est trop dangereux.
Il avoua qu’il était à bout de ressources, qu’il avait froid, faim, sommeil. D’ici quelques jours, il prendrait le train pour Paris. Là-bas, il se débrouillerait mieux. Il avait des amis par les pacifistes, des gens originaires de la Corrèze, notamment Henri Fabre, le directeur des Hommes du Jour et du Journal du Peuple, qui pourraient l’aider à passer à l’étranger : en Suisse ou en Espagne. Il parlait avec fièvre et précipitation car il n’avait adressé la parole à personne depuis des jours, peut-être des semaines. Il le reconnut d’ailleurs en riant et en s’excusant tandis que je sortais de l’armoire le pain et les rillettes et que je faisais réchauffer sur le potager un fond de soupe. Il but un verre de vin, s’endormit sur la table et ne se réveilla que pour manger sa soupe, noyer le fond de bouillon d’un large chabrol et attaquer le chanteau de pain et les rillettes.
Quand il eut achevé, il replia son couteau et se leva pour partir.
— Reste, dit Cécile. Tu dors debout et la nuit est trop froide pour coucher dans une grange. Tu partiras à l’aube. Enlève tes vêtements.
Il se dévêtit, gardant seulement un vieux caleçon fatigué pour se coucher dans le lit que j’avais garni de briques chaudes. Il gémissait de plaisir, éclatait de rire, continuait à parler en dormant à moitié et finit par s’endormir tout à fait en racontant ce qu’il allait faire à Paris avec ses amis qui ne l’abandonneraient pas.
— Eh bien ; me dit Cécile en me montrant les vêtements en tas, c’est une rude nuit qui se prépare.
Elle fit chauffer de l’eau dans la grande bassine, y plongea les vêtements de Fred, m’envoya à plusieurs reprises remplir le seau à la pompe. Brisée de fatigue et de sommeil, j’obéissais passivement. Les derniers seaux me pesèrent tant que je devais m’arrêter à chaque marche. Cette lessive sommaire achevée, Cécile disposa les vêtements essorés sur le dos des chaises après avoir ranimé le feu. Il était minuit passé ; nous avions rarement veillé aussi tard.
— J’avais pensé dormir dans le rocking-chair, dit-elle, mais je crains de prendre froid. Alors nous allons coucher tous les trois ensemble. Nous nous réchaufferons mutuellement.
L’idée m’amusait. Revêtues de nos chemises de nuit, nous allâmes rejoindre Fred qui dormait déjà et dont le visage hirsute faisait une tache sale sur le traversin. Il fallut se serrer un peu. Cécile s’allongea sur le bord et s’obligea à ne pas s’endormir tout à fait car la nuit serait longue pour elle. De temps à autre, elle se levait dans la lueur du foyer, allait ranimer les flammes et changer les vêtements de place pour qu’ils sèchent plus uniment. Un bras de Fred passé autour de ma taille, son haleine qui sentait fort dans mon cou, je regardais la longue silhouette blanche de Cécile aller et venir, le mouvement des jambes visibles en contre-jour à travers l’étoffe. Lorsque la chemise de Fred fut sèche, elle revêtit sa robe de chambre et se mit à repriser dans la lumière de veilleuse de la lampe. Moi, je ne bougeais pas de peur d’éveiller Fred, malgré le poids de son bras sur ma hanche, et je me disais : « Tu es en train de dormir avec un déserteur, un homme dangereux que les gendarmes recherchent… » et je n’aurais voulu céder ma place pour rien au monde.
Je m’endormais pour de bon et m’éveillais en sursaut. Tantôt Cécile se tenait près de moi et nos mains se serraient pour sceller notre complicité ardente ; tantôt je la regardais aller et venir en silence, repriser, repasser, préparer des vivres qu’elle plaçait dans le rücksack qu’elle emportait pour les promenades de la classe, rester assise à regarder le feu en pleurant. Elle devait se dire qu’ils ne se reverraient plus, que cette nuit était la dernière, que la solitude allait retomber plus lourdement sur ses épaules.
Cécile était encore debout lorsque l’aube pointa au-dessus du château et colora de rose le Puy-Faure.
L’eau était chaude pour la toilette de Fred. Cécile avait préparé du café au lait dont l’odeur baignait la pièce. Le pain et le beurre étaient sur la table, les vêtements propres et reprisés sur une chaise. Fred fit sa toilette, se tailla la barbe, s’habilla et déjeuna le dos au feu sans dire un mot. Il ne se décidait pas à partir. Son regard s’attachait aux objets, à Cécile, à moi, comme s’il souhaitait emporter le plus possible de nous dans sa mémoire.
— Il est temps, dit Cécile. Bientôt il fera plein jour et tu risques de rencontrer le courrier de Vayrac. Prends ma bicyclette et laisse-la près de la gare. Malvina ira la chercher dans la journée, avec le retour du courrier.
Elle lui tendit une enveloppe contenant toutes ses économies : environ cinquante francs, ne gardant que le minimum nécessaire pour tenir jusqu’au prochain règlement de sa mensualité, et le pécule destiné aux éventuels accidents des élèves. De toute manière, Agathe Laspoumadère et Jules Bernède lui feraient crédit. Elle devrait se préparer à ne manger que du pain et des noix.
— C’est trop, dit Fred. Et ces vivres…
— Tu auras besoin d’argent à Paris. Surtout ne m’écris pas. Mon courrier est surveillé. Ma dernière lettre, envoyée par une collègue normalienne, a été ouverte. On m’espionne. Ce sera une chance si ta présence passe inaperçue. Maintenant, va-t’en !
— Je te rembourserai dès que possible, car nous nous reverrons. Je ne sais pas où je vais aller, ce que je vais devenir, mais quelque chose me dit que nous vivrons un jour ensemble. Il faut y croire. Promets-toi de ne jamais en douter.
Cécile ne parut pas entendre. Elle se tourna vers moi.
— Malvina, va préparer la bicyclette et fais attention que personne ne te voie. Il faudra sans doute regonfler les pneus.
Je les laissai seuls. Il restait encore un peu de nuit gelée dans un silence de banquise à peine troublé par le chant des coqs et les aboiements des chiens. Des fumées traînaient dans l’air rose en strates délicates. J’avais froid mais je me disais que je ne devais pas remonter dans la chambre avant qu’on m’y invite, que ces quelques instants leur appartenaient, et à eux seuls.
— Merci, dit Fred. Tu es une bonne petite. Ne dis rien à personne de ma présence. Jure-le moi sur la tête de Cécile.
Au bord des larmes, je jurai. Il me caressa la tête, me serra fort dans ses bras, m’embrassa éperdument et me dit avec des sanglots dans la voix :
— Je t’aime, Malvina. Je ne t’oublierai jamais. Si tu veux être une femme libre, il faut continuer à travailler comme tu le fais. Cécile m’a parlé de toi et de tes progrès. Tu réussiras et tu seras heureuse. Adieu, ma petite fille. Veille sur Cécile comme elle veille sur toi.
Il attacha sur le porte-bagages la vieille serviette de normalienne que Cécile avait garnie de nourriture, serra ses fonds de pantalons avec des épingles à linge et me fit un salut de la main.
Il était temps. Les enfants du hameau de Branes, chargés ce jour-là de l’entretien de la classe et de l’allumage du poêle, venaient d’apparaître à cent mètres de là, au carrefour, dans la direction opposée à celle qu’il venait de prendre.
— Qui a écrit ça ?
Silence dans la classe. Eugène Caze se moucha bruyamment. Rachel laissa tomber son ardoise ce qui fit un bruit de tonnerre.
— Il faut avoir le courage de ses actes, mes enfants, poursuivit Cécile. Je ne vous demande pas de dénoncer celui qui a écrit cette infamie, mais j’exige que l’auteur, s’il n’est pas un lâche, se dénonce lui-même.
Elle pointait sa règle sur le tableau noir où une main malhabile avait tracé à la craie, d’une écriture qui aurait pu être celle de n’importe lequel d’entre nous : « GUILLAUMETTE ». Elle ne paraissait pas émue outre mesure. Depuis le début du mois de février, elle avait reçu trois lettres anonymes l’accusant d’être l’amie des Allemands et l’ennemie de la France, de pactiser avec le diable, de donner le mauvais exemple aux enfants. Loin de dissimuler ces ignominies, elle avait demandé au maire la permission de les afficher derrière le treillage de fer du panneau municipal et de les faire lire le dimanche à la sortie de la messe par le tambour de ville. Joffre avait refusé poliment « pour ne pas troubler l’ordre public déjà bien compromis ». Elle les avait placardées à la porte de l’école d’où des mains mystérieuses les avaient enlevées. Cécile était plus affectée par cette atmosphère de suspicion qu’il n’y paraissait. Elle avait même demandé par lettre son changement à l’inspecteur qui lui avait répondu : « Nous ne prenons pas ces calomnies au sérieux. Tâchez de faire de même et patientez. » Elle serrait les dents et feignait l’indifférence.
— C’est peut-être le Drac, dit innocemment Joséphine Escaravage.
Cécile ne daigna ni sourire ni se fâcher. Elle remonta à son bureau, annonça une dictée commune à toute la classe, exception faite des petits qui commençaient tout juste à déchiffrer leur Mironneau. Nous échangeâmes des regards surpris car il était inhabituel d’ouvrir une journée de classe par une dictée ; nous attendions la leçon de morale et d’instruction civique. C’était une petite révolution.
— Je sais ce que vous pensez, dit Cécile, mais cette dictée sera également une leçon de morale.
Elle se recueillit quelques instants, tournée vers la fenêtre qui donnait sur le marécage en tapotant sa lèvre inférieure avec un bâton de craie. Puis elle dit :
— Écrivez !…. Titre : « Les ennuis de Guillaumette… »
Elle improvisa un texte racontant l’histoire d’une fillette que ses parents avaient eu l’idée saugrenue d’appeler Guillaumette et qui devait subir l’ironie et la méchanceté de ses camarades.
— Eugène Caze, ramasse les devoirs et mets-les sur mon bureau. Les grands, ouvrez votre livre de calcul, page soixante-dix, au chapitre « Mesures de longueur », soixante et unième leçon. Vous y êtes ? Les moyens révisez votre géographie : Foncin, page quatorze, chapitre « Les cinq parties du monde ». Lisez ce qui concerne l’Asie. Je vous interrogerai tout à l’heure. Toi, Malvina, surveille la leçon d’écriture des petits et aide Maria à préparer son encre et à mettre une plume neuve.
L’heure de la récréation venue, Cécile me retint dans la classe. Elle se tenait debout devant le tableau noir, une dictée à la main.
— Je crois que je tiens le coupable, dit-elle. Regarde ce devoir et dis-moi si cette écriture n’est pas la même que celle du tableau.
J’inspectai l’une et l’autre sans remarquer la moindre analogie.
— Un détail m’a frappée, ajouta Cécile. Cette façon de lier les « e » aux voyelles et cette petite queue à la barre des « t ». Tu le remarques maintenant ?
Peu sensibles lors d’un premier examen, ces particularités s’imposaient à la longue par leur répétition. Cécile tenait le nom de son auteur dissimulé par un pli en haut de la feuille.
— Tu ne devines pas qui a pu écrire ce nom au tableau ?
J’avançai quelques noms, dont celui de Julia Fabry. Elle déplia la feuille et je lus celui d’Eugène Caze. Elle n’en était pas autrement surprise. Emma Berthier l’avait mise en garde contre ce garnement et contre Julia Fabry. Cécile aurait plutôt pensé à Julia.
— Tu vas le punir ?
— À ma manière, oui, mais ne dis rien encore à personne.
J’allai me joindre à une partie de barres en surveillant Eugène du coin de l’œil. Il était en train de galoper derrière cette dinde d’Anna Blavignac qui gloussait chaque fois qu’il attrapait ses nattes ou soulevait ses jupes. En me délectant à l’avance, je l’imaginai à genoux sur une règle, les mains tendues de chaque côté du corps supportant ses sabots, sa dictée épinglée dans son dos, dans une attitude de martyr chrétien dans l’arène, mais Cécile lui réservait un châtiment beaucoup plus subtil.
Lorsque nous fûmes rentrés, elle pointa sa règle vers Eugène Caze.
— Passe au tableau. Écris : « Moi, Eugène Caze, j’avoue (avec un « e » à la fin) être un lâche. Je n’ai pas le courage de mes actes. Profitant de l’absence de la maîtresse et de mes camarades, j’ai écrit des insanités… j’épelle… au tableau. Je n’ai pas eu non plus le courage de me dénoncer. Je regrette cet acte infâme et je promets de ne plus recommencer. »
Un murmure de réprobation monta contre le coupable. Eugène, sans se démonter ni manifester la moindre émotion, signa comme on le lui demandait, posa la craie dans la rainure du tableau et regagna sa place avec un mince sourire.
— Ce n’est pas tout, dit Cécile. Tu vas recopier sur une feuille de cahier ce que je viens de te dicter. Tu la remettras à tes parents et demain tu me la rapporteras signée de la main de ton père. De plus tu copieras dix fois la tirade de Beaumarchais sur la calomnie.
Là, je crus qu’Eugène Caze allait protester, ce qui n’était guère dans sa manière car il était la passivité même. Il se contenta de croiser les bras et de dodeliner de la tête en roumant.
Le lendemain matin, Eugène n’était pas seul en arrivant à l’école. Son père l’accompagnait, vêtu d’une peau de bique mitée, reliquat de son séjour au château (il avait conduit la voiture d’Hortense de Bonneuil au temps où la famille fréquentait chez les barons de Jouvenel). Il portait, sans doute pour faire impression, son fusil à la bretelle. C’était un homme long et maigre, plus rude que puissant, affecté d’un léger strabisme dont il devait jouer pour se faire craindre.
Pour pénétrer dans la cour, il attendit que tous les enfants fussent arrivés et les rangs formés dans l’attente du moment où la maîtresse commencerait l’inspection des mains et des cheveux.
J’étais arrivée la première avec une bûche pour le poêle, la réserve de bois de chauffage affectée à la classe étant épuisée par suite des froids très durs de janvier. J’avais balayé la classe et allumé le Godin car c’était mon tour, et je m’étais acquittée en conscience de mon rôle, sans omettre de placer dans le vase installé sur le bureau une branche de forsythia encore en bourgeons dérobée en passant devant le jardin sauvage des Fabry.
Je sortis dans la cour au moment où apparaissait le père Caze qui marchait d’un pas tranquille devant son fils. Lorsque Cécile parut, quelques instants après moi, il l’apostropha sans ôter sa casquette :
— Vous vouliez une réponse à cette lettre, dit-il, je vous l’apporte moi-même.
Il sortit le papier de sa poche, le déchira et en jeta les morceaux par-dessus sa tête.
— Dans notre famille, dit-il, personne n’a jamais été traité de lâche. Vous allez retirer tout de suite cette accusation.
— Je ne retire rien de ce que j’ai dit. Votre fils s’est conduit comme un lâche. Il vous a dit pourquoi, je suppose ?
— Il m’a tout raconté, mais rien ne prouve qu’il soit fautif. Il vous fallait un coupable et vous l’avez choisi parce qu’il ne se plaint jamais.
— Ce qu’il a écrit est encore au tableau et j’ai sa dictée sur mon bureau. Voulez-vous que nous comparions les deux écritures ? Elles sont de la même main. Je puis vous le démontrer devant toute la classe si vous le désirez.
— C’est une machination ? Mon fils est incapable d’une mauvaise action.
— Alors pourquoi l’a-t-on renvoyé de chez les « Frères » de Beaulieu ? Ça aussi je peux le raconter devant toute la classe si vous y tenez.
— Vous n’avez pas le droit, mais vous en seriez capable ! On a raison de dire que vous êtes une mauvaise fille, une « sans Dieu », une traînée, une… Guillaumette ! Qu’est-ce que vous attendez pour aller chez les Prussiens après nous avoir espionnés ? Ah ! per moun arma… Si je me retenais pas !
Il ôta son fusil de son épaule et le braqua en direction de la maîtresse. Elle s’écria :
— Mes enfants ! Allez sous le préau, vite ! Cet homme est fou !
Elle resta seule avec moi qui refusais de partir avec les autres et la tenais par la ceinture de sa blouse.
— Eh bien, dit-elle en croisant les bras, qu’attendez-vous ? Sous votre arrogance, seriez-vous un lâche comme votre fils ? Si je suis tout ce que vous dites, alors tirez ! On vous donnera peut-être la Légion d’honneur et vous ferez figure de héros dans le bulletin paroissial et dans la Croix de la Corrèze.
Caze remit son arme à la bretelle, cracha à terre.
— Vous ne valez pas la cartouche que je tirerais. Quant à toi, Malvina, j’irai dire deux mots à la Maïré. Et si je te trouve sur mon chemin je t’écrase comme une vipère !
Il tourna les talons dans un grand élan de colère.
— Vous oubliez Eugène ! lui cria Cécile.
— Je vous le laisse parce que je peux guère faire autrement, mais je vous préviens : il lui faut le certificat cette année, sinon vous aurez de mes nouvelles et, cette fois-ci, j’économiserai pas la cartouche ! Après tout vous êtes payée pour ça, et bien payée, feignante !
L’affaire avait fait le tour du village dans la journée. Joffre vint le premier, au retour d’une foire des environs, se faire expliquer par Cécile les raisons de cette algarade. Il prit avec feu son parti. Caze était un homme irascible, impulsif et dangereux. De son séjour au château et de sa condition de chauffeur de maître, il avait gardé des idées de supériorité qu’aucune qualité humaine ne venait justifier. Il suggéra à Cécile de porter plainte ; elle refusa : plus vite on oublierait cette affaire et mieux cela vaudrait.
La majeure partie du village prit fait et cause pour Cécile. Groupés autour du curé, les irréductibles firent front. Bien sûr, Caze avait tort, mais la maîtresse n’aurait pas dû traiter un enfant de lâche devant toute la classe, sans preuve formelle. L’Académie en serait informée. Elle le fut et Cécile dut aller s’expliquer à Tulle. Elle en revint la tête haute, forte de la confiance de ses supérieurs et notamment de l’inspecteur primaire qui l’avait bien notée lors de sa dernière visite. On lui avait simplement conseillé d’éviter toute provocation, de ne rien faire qui pût attiser les récriminations dont elle était l’objet. La réputation de cette « petite Vendée » qu’était Saint-Roch, première en Corrèze pour le denier du culte et les pèlerinages à Lourdes, n’était plus à faire. On aviserait d’un changement à la fin de l’année scolaire si les choses ne s’étaient pas arrangées d’ici là.
Eugène se tint tranquille. Cécile ne le traitait ni mieux ni plus mal que les autres élèves. Elle ne faisait d’exception que pour moi (mais j’étais sa créature) et pour Rachel Morange à laquelle elle donnait gratuitement des « répétitions » car elle était comme moi faible en arithmétique.
— Méfie-toi d’Eugène, me dit un jour Alice Bernède. Il se vengera. Il en veut à la maîtresse mais aussi à toi. Tu sais pas ce qu’il est capable de
faire pour te nuire, ce grand 1 banlève !
Ce dont Eugène était capable et que Cécile ignorait parce que ce sont des choses qu’on ne va pas raconter aux adultes, je ne le savais que trop bien. Durant les récréations et au cours des promenades que notre classe effectuait les jours de beau temps, sous la direction de la maîtresse, je l’avais vu à l’œuvre.
— Eugène, je parie dix mèzes que tu manges pas une limace.
Il fallait lui en apporter une. Il la gobait vivante sans faire la grimace puis il tendait la main et empochait les billes de l’enjeu. Jeantounet Bernède prétendait l’avoir vu un jour en manger une, de limace, coupée sur une tranche de pain. Il pouvait manger n’importe quoi : des mouches qu’il faisait craquer lentement entre ses incisives, des vers de terre, des sauterelles, des grenouilles même. Les jeudis et les dimanches, il organisait des expéditions pour se rendre à Peyridieu, au diable vauvert, voir une grosse fille que l’on appelait « la Treuge » parce qu’elle était laide, sale comme une truie et de plus idiote comme le Babeu. Il l’amenait dans un fournil en ruine, lui faisait soulever ses jupes et montrer son intimité ; on disait même qu’il la « biquait » devant les autres. Il fallait payer pour voir, mais ça valait, disait-on, les quelques centimes qu’il fallait débourser.
Cécile l’avait sermonné à plusieurs reprises après l’avoir découvert en train de regarder pisser les filles dans les cabinets de l’école dotés de portes depuis peu. Faute vénielle. Autrement grave : je l’avais surpris dans la grange, un jour que Cécile avait dû rester dans la classe avec le délégué cantonal en visite, en train d’initier les petits à la masturbation collective et de sodomiser un blondinet un peu niais de la classe des moyens. C’étaient moins ces jeux qui me répugnaient (ils étaient de pratique relativement courante) que cette froideur méthodique d’Eugène, sa morgue, les menaces dont il usait pour parvenir à ses fins. Il exerçait sur ses camarades un chantage que la complicité rendait inavouable.
La mise en garde d’Alice Bernède était superflue. Je me méfiais d’Eugène depuis longtemps ; depuis le jour où je l’avais vu menacer de son couteau, au temps des moissons, une fille de la Fageardie pour qu’elle enlève sa culotte ; il voulait voir, simplement voir. Sans mon intervention et ma colère, elle aurait accepté toutes ses conditions. Ce couteau, il le portait toujours sur lui ; c’était un cadeau de première communion et il n’avait rien voulu d’autre ; il s’en servait pour intimider les faibles et torturer les animaux (Anna Blavignac m’avait raconté qu’elle l’avait vu le planter jusqu’à la garde dans le cul d’un âne).
Il n’y avait rien de bon en lui. Il n’était sauvé par aucune qualité, par aucune vertu. Après la guerre, il s’est engagé ; on l’a envoyé aux colonies, dans les bataillons d’Afrique, et personne ne l’a jamais revu.
Isabelle est revenue.
Je savais qu’elle se trouvait à Saint-Roch depuis deux jours. Un matin de gel, un jeudi, je l’avais entendue, alors que je revenais de prendre des nouvelles de la petite Maria Selves qui habitait aux Bories-Hautes, à deux pas de chez nous, et qui souffrait d’une angine. Elle chantait :
« Vive Limoges
Et ses beaux cavaliers
L’amour y loge
Sous les grands châtaigniers… »
J’ai marché à travers les vignes dans la direction d’où venait la voix. Isabelle était descendue de cheval pour sucer quelques grains de genièvre qu’elle allait chercher délicatement, de la pointe des doigts, dans les branches épineuses. Sa jument Praline encensait près d’elle comme après une longue course.
— Tiens ! c’est toi ? Goûte. C’est amer, mais excellent pour la gorge. Ma mère en fait de la liqueur.
Elle m’invita à monter avec elle, en croupe. Je restai figée sur place, sans un mot. Elle plaisantait sûrement.
— Tu as peur ? Praline est la placidité même. Tu pourrais tirer un coup de fusil près d’elle, elle ne broncherait pas. Allons, décide-toi ! Hop…
Elle sauta en selle, m’aida à monter, me conseilla de la tenir serrée à la taille. Elle sentait l’iris et une odeur qui n’appartenait qu’à elle et qui devait rendre les hommes fous. J’étais fière comme une petite reine ; le pays était à moi. Cette impression de puissance débonnaire que donne le cheval, je l’ai ressentie ce jour-là pleinement et plus fort que jamais. J’aurais pu commander aux hommes et aux choses, affronter mes ennemis, faire rentrer sous terre les démons de la bêtise, de l’ignorance, de la médisance, affronter le curé, Dieu lui-même, ce vieillard solennel et barbu des images du catéchisme. Nous avons traversé ainsi le village. Lavergne, le forgeron, est sorti sur le pas de sa forge, croyant qu’on lui amenait un cheval à ferrer et nous a salués en touchant sa casquette du bout de l’index. Trois pensionnaires d’Emma Berthier, sous la conduite d’une grande, se sont arrêtées devant l’église pour nous regarder passer, bouche bée. Derrière la vitrine du magasin d’Agathe Laspoumadère, j’ai vu trois visages de vieilles se rapprocher pour mieux nous contempler. Noémie Farges, la boulangère, a tourné vers nous son visage fatigué en balayant le pas de sa porte et nous a saluées d’un sourire. Non, je ne voulais affronter personne. Au contraire, j’avais envie de me réconcilier avec le monde et le monde venait à moi. Si le curé était sorti de son presbytère en ce moment précis, peut-être lui aurais-je souri.
— Nous allons rendre visite à Cécile, décréta Isabelle. Je tiens à la féliciter pour la façon dont elle a cloué le bec à cette brute de père Caze. Il paraît qu’il n’ose plus se montrer au village. Nous allons d’abord passer au château. Il faut que j’y prenne quelques livres de Maurice Barrès que je lui ai promis il y a bien longtemps. Tu n’as pas froid, au moins ? Tes mains sont glacées…
J’entrai au château pour la première fois par la grande porte, celle dont le fronton s’orne d’un écusson armorié et d’un millésime, et à cheval encore ! Le gel avait figé le grand jardin dans un air dur comme du verre. L’eau du bassin était gelée et des bouquets de pendeloques s’épanouissaient au-dessus du jet d’eau.
Isabelle m’aida à descendre de cheval, me prit la main. Je résistai.
— Eh bien, quoi ? Tu as peur, encore ? Rassure-toi : ma mère est à Brive. Il reste seulement les domestiques et, avec ce froid, ils sont fermés chez eux. Le temps que je passe ici, je vis seule dans ma chambre et j’y prends même mes repas. Cette grande baraque est trop difficile à chauffer en hiver. Suis-moi !
D’une des fenêtres de la salle principale – celle des grandes flambées d’automne et de printemps qui éclaboussaient les vitres – je lorgnai vers le donjon. Ma cellule me regardait de son œil noir, comme pour me reprocher ma désertion – je n’y étais pas remontée depuis des semaines. La traversée du vestibule, du salon, de la grande salle me déçut. Malgré les housses qui recouvraient fauteuils et canapés, le cadre était somptueux, comparable à ceux des toiles de maîtres du XVIIIe siècle que Cécile m’avait montrées dans des albums. L’odeur n’était pas celle que j’imaginais – encens, orange chaude, vétiver, glycine en fleur – mais celle d’une cave ou d’une crypte ; il y macérait des relents de vieilles étoffes et de chandelle morte.
Quoique sommairement meublée, la chambre d’Isabelle était tiède et confortable. Elle l’avait aménagée dans une tour ronde dont la petite fenêtre à meneaux donnait sur le « barry » des Faures avec, au milieu, la demeure des parents de Julia Fabry. Contrairement aux autres pièces, on y respirait la vie et même un certain air de bonheur.
De part et d’autre du lit à colonnes, de vastes dimensions (« Je les aime grands, me dit Isabelle, parce que je dors souvent en travers »), se déployaient deux volées d’étagères garnies de livres. Isabelle en choisit quelques-uns qu’elle rangea dans un panier d’osier, en prit trois autres pour moi, que je pourrais garder ; c’étaient des romans de la comtesse de Ségur. (« Un peu gnangnan mais amusant, tu verras. ») Elle parut chercher ce qu’elle pourrait encore me donner car elle semblait en veine de générosité. Elle prit une grosse orange dans le compotier et la glissa dans ma poche. (« Ne fais pas d’histoire ! Tu ne dois pas en manger tous les jours, pas vrai ? »)
Isabelle m’amena avec elle dans le réduit voisin, assez sombre et qui servait à la fois de débarras et de cabinet de toilette, avec au fond une baignoire taillée semblait-il dans du marbre, avec des robinets de cuivre en col de cygne. Fouillant dans une malle, elle en retira une paire de mitaines, une pèlerine, un châle de cachemire, une adorable petite robe verte avec des fronces sur la poitrine et dans le bas, deux paires de chaussettes légères et une de souliers.
— Essaie-les et si c’est ta pointure, tu les gardes. Mais oui, tout ça c’est pour toi. Veux-tu autre chose ?
J’avais envie de lui demander la permission de prendre un bain dans la grande baignoire de marbre mais la timidité des pauvres me l’interdisait. Je remerciai, secouai la tête. Il fallait que je reparte porter à Cécile des nouvelles de Maria Selves et étudier un problème que je n’arrivais pas à résoudre correctement.
— Je comprends, dit gravement Isabelle. Alors je vais t’amener à cheval jusqu’à l’école.
— C’est pas la peine. Merci bien, mademoiselle.
Elle posa brusquement ses mains sur mes épaules.
— J’ai une idée ! Tu vas dire à Cécile de venir me rejoindre vers midi. Je vais préparer un petit repas pour deux. Dis-lui bien que, si elle refuse, elle perdra une amie et une alliée. Prends ce que je t’ai donné. Cécile emportera le reste. Je lui donnerais bien des affaires que je ne porte plus, mais elle refuserait tant elle est fière. Allez, va !
L’après-midi, je suis remontée dans ma cellule et j’y ai retrouvé mes trésors oubliés : ma boîte de Cruogénol pleine de pelures de ma première orange de Noël, une cinquantaine de billes et d’agates dans une grande boîte de chocolat d’Aiguebelle, un tessenou, collier fait de pierres de différentes couleurs comme ceux que le sorcier de Végennes fait porter aux enfants malades, la boîte d’allumettes contenant mes premiers bons points… Par le fenestron donnant sur le château, je pouvais voir la tour ronde d’Isabelle, la petite lumière des chandelles disposées sur le guéridon où elle avait installé le couvert.
Cécile avait paru surprise, puis heureuse de l’invitation. Étonnée aussi que je ne sois pas invitée.
— Oh, moi, ça fait rien. Tu verras, c’est beau mais ça sent de drôles d’odeurs. Isabelle te donnera des livres. Elle aimerait bien te donner aussi des vêtements, mais elle dit que tu es trop fière pour accepter.
— Montre ce qu’elle t’a donné.
Cécile est arrivée à midi par la grand-rue du village, sans se cacher, après être passée chez Agathe Laspoumadère acheter à crédit une bouteille d’eau de noix de Brive, le régal d’Isabelle. Je l’ai vue entrer au château après avoir sonné, longer la grande allée, disparaître derrière les laurières, reparaître devant le perron, l’escalader d’une démarche de reine, sonner de nouveau.
Maintenant, elles sont là, non loin de moi, à portée de voix, mais je ne suis pas de cette fête d’amitié et je sens comme une humeur amère se distiller en moi, semblable à ce « lait de tristesse », le premier que l’on tire d’une vache qui vient de vêler. J’ai emporté avec moi l’orange que m’a donnée Isabelle et l’un des livres de la comtesse de Ségur qu’elle m’a offerts : les Mémoires d’un âne. En le feuilletant, je suis tombée sur l’image d’un âne surnommé Cadichon, compagnon des petites filles modèles, qui parlait et semblait prendre plaisir à les promener à travers champs avec leurs petites ombrelles, les franges de dentelles dépassant le fond de leurs jupes, leurs cheveux ondulés sur les épaules. Après avoir lu l’histoire de Cadichon, je me suis souvenue de l’âne martyrisé par Eugène Caze et j’ai réfléchi longuement à ces deux mondes : celui des petites filles modèles et celui des enfants cruels, et j’ai mesuré la profondeur du fossé qui les sépare comme il sépare trop souvent le monde des livres de celui de la vie réelle.
J’ai refermé le livre de la comtesse de Ségur (née Rostopchine) et je ne l’ai plus jamais ouvert. Peut-être est-il encore là-haut, dans ma cellule du château.
Ce mois de février, je l’ai traversé comme un désert, en désespérant de voir jamais le terme du voyage.
Un problème, un exercice résolus, d’autres, plus difficiles encore, se présentaient. Je découvrais un auteur par le biais d’une dictée et je me disais : « En voilà un qui connaît la vie et sait en parler », et d’autres surgissaient qui le bousculaient, le reléguaient aux tréfonds de ma mémoire où reposent encore ces magisters implacables de l’orthographe et de la grammaire : Émile Moselly, Hector Malot, Erckmann-Chatrian, André Lichtenberger… Je découvrais des lois physiques ; la chimie me révélait les mystères de ses formules, et ces données nouvelles s’engloutissaient dans le tonneau des Danaïdes de la connaissance. L’histoire n’en finissait plus de faire mourir ses vagues jusqu’aux plages de notre temps, la géographie d’ouvrir des portes sur un monde que personne n’a exploré et n’explorera jamais complètement. Je découvrais chaque jour, au cours des leçons de choses, que les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent être, que l’apparence n’est rien en comparaison de la réalité que révèle un télescope ou un microscope. Même la morale, que je croyais immuable comme une stèle, changeait de vérité comme on change de chemise.
Cécile s’inquiétait de mes découragements et de mes doutes.
— Ne sois pas pressée. Tu es trop curieuse de certaines matières et pas suffisamment de quelques autres.
Je courais après des figures de brouillard comme dans les rêves. Lancée à travers un marécage dont la boue collait à mes sabots, je parvenais à rejoindre des images, à les prendre à bras-le-corps mais elles se dédoublaient, reprenaient le fil du vent et la poursuite décevante se poursuivait. J’en venais à me dire que réalité et vérité vues à travers le savoir humain sont des duperies et je me réfugiais à bout de course dans mes émotions comme dans ces cellules auxquelles Cécile souhaitait me voir renoncer. J’apprenais et je constatais que je ne savais rien en regard de tout ce qui restait à apprendre. Et je souffrais de cette soif inextinguible qui, malgré mes déceptions, me possédait.
Régulièrement, irrémédiablement, j’achoppais sur certains problèmes. Celui que Cécile me donna à résoudre à la mi-février, alors que mes camarades traversaient le bourg affublés de défroques de Carnaval et allaient quêter de porte en porte, je l’ai gardé en mémoire. Elle prit un air sévère pour me dire :
— Tu as mal travaillé, hier. Aujourd’hui tu es punie. En calcul, tu as un gros retard à rattraper. Le défilé de Carnaval, ce sera pour l’année prochaine. Ouvre ton cahier, écris :
J’ai là, sous les yeux, l’énoncé rédigé d’une main fiévreuse : « Quel capital représente une rente de 195,50 F en 4,5 % au cours de 92,75 F ? Quelle sera l’augmentation que recevra le capital si le cours de la rente s’élève à 95 % ? En d’autres termes, quel bénéfice réalisera le prêteur s’il vend ses titres de rente au cours de 95 F ? »
Elle ajouta :
— C’est un problème très simple. Tu dois le résoudre en un quart d’heure. Les règles de trois, je t’ai appris à les faire, non ? Alors, au travail ! Pour t’aider, sache que, pour 4,50 F de rente, il faut payer 92,75 F. Pour 1 F, on paiera une somme égale à 92,75 F sur 4,50 F, et, pour 195,50 F, il faudra payer… il faudra payer… J’attends la suite.
Je détestais l’arithmétique et je haïssais Cécile. Passe encore pour les histoires de trains, de robinets, d’étoffes ! J’imaginais des objets précis, des situations, des gestes familiers. Mais une rente ! Ces spéculations qui m’étaient totalement étrangères me faisaient perdre pied. Une porte de fer tombait entre moi et le problème et il n’existait pas de Sésame qui pût la faire se relever. Je relisais l’énoncé, le ressassais du bout des lèvres et me heurtais à cette maudite porte de fer, les oreilles bourdonnantes, les mains moites, un vertige d’impuissance dans la tête.
Cécile releva les yeux de son livre.
— Comment ! Tu n’as pas écrit une ligne ? Tu n’es plus capable de poser et de résoudre une règle de trois ? Tu le fais exprès ! Allons, bon, voilà que tu pleures à présent… Petite imbécile !
— Je peux pas y arriver ! Je peux pas !
— Tu peux si tu veux. J’ai assez perdu de temps avec toi. Si tu continues, tu iras finir l’année scolaire avec mademoiselle Berthier et on verra bien si tu réussiras à passer ton certificat d’études…
L’encrier partit sans que j’eusse le temps de réfléchir aux conséquences de mon geste. Heurtée de plein fouet au visage, Cécile recula jusqu’à son rocking-chair et s’y laissa tomber. Tout un côté de son visage était souillé d’encre violette. Blême, elle se releva, se regarda dans son miroir et, sans un mot de reproche, entreprit de se débarbouiller dans la cuvette de faïence à décor de grosses fleurs bleues. Elle resta un moment les mains posées sur le rebord de la cuvette, la tête penchée sur l’eau qui avait tourné au violet, les épaules rentrées. Je restai immobile, ébranlée par un gros ressac de colère qui s’échappait de moi pour ne laisser qu’amertume et remords.
— Je t’ai fait mal ?
— Ce n’est rien, laisse.
Elle ajouta sans se retourner.
— Je suis trop exigeante et trop sévère avec toi, peut-être parce que j’en attends trop. J’étais folle de croire au miracle. Tu as tes limites comme chacun de nous.
Elle se retourna brusquement, me montra la porte.
— Allez, va-t-en ! Va rejoindre tes camarades. C’est jour de fête et ta place n’est pas ici. Je ne veux pas te revoir avant demain.
Certes, je regrettais mon geste mais je crois qu’il était nécessaire pour exorciser certains démons familiers et démythifier les illusions que Cécile nourrissait à mon égard – elle s’imaginait que la pionnière de la laïcité pouvait tout entreprendre, tout réussir et se fortifier dans l’adversité, mais elle avait ses limites, tout comme moi, et elles se confondaient. Paradoxalement, la violence de mon geste détendit nos rapports. Persuadée que j’échouerais (honorablement) au certificat d’études, elle renonça pour un temps à me traquer dans mes limites. Sans renoncer à mes efforts, j’appris à m’accommoder de mes insuffisances et à les corriger plutôt que de les heurter de front.
Dissipés les premiers mouvements de rancœur, nous avons ri souvent de la scène de l’encrier. Et nous en rions encore aujourd’hui.
De mon propre chef, j’ai repris mon Lemoine (chevalier de la Légion d’honneur et directeur d’école primaire à Paris) et suis remontée aux premières leçons : « Compter les élèves d’une classe, les plumes contenues dans une boîte, c’est chercher le nombre de ces élèves et de ces plumes. » Je voulais tout réapprendre et rien ne me paraissait trop simple pour moi.
Le pépé mourut à la fin du mois.
Un matin, en voulant se lever comme d’habitude, la Maïré le trouva raide près d’elle, la bouche et les yeux ouverts. Depuis le dimanche précédent, sa santé s’était détériorée. Il se levait encore parce qu’il ne supportait pas de rester au lit plus que son temps de nuit, mais il n’avait pas touché au paquet de caporal que sa fille lui avait rapporté du bourg comme chaque dimanche. De temps en temps il quittait le cantou, faisait en chemise le tour de la table en s’appuyant à elle d’une main, à sa canne de l’autre, s’arrêtant pour pousser de longs râles d’emphysème, regarder la pluie noyer le paysage de la vallée et danser en bourrasques sur les vignes. C’était sa manière à lui de dire adieu à son petit univers.
La Maïré fut la seule à le pleurer. Paul et André ne connaissaient même pas son prénom – Joseph – car tous, dans la famille, nous l’appelions « le pépé ». De même, je suis restée des années sans connaître celui de ma mère, que tous appelaient « la Maïré » et non Caroline, un prénom qu’elle-même jugeait ridicule.
À cause de l’enterrement je manquai la composition de calcul et cela m’évita une mauvaise note. Sur son grand registre d’appel, dans la colonne « absences », Cécile écrivit en face de mon nom : « Décès de son grand-père. » Plus tard, je décrochai du mur la gravure représentant la bataille de Sébastopol. C’est, avec une pipe brûlée, le seul souvenir qui me reste de cet homme effacé. Je souligne le mot en raison de son double sens : effacé, il le fut toute sa vie et sa mort a effacé les dernières traces qui restaient de cette existence misérable comme on efface d’un revers de manche un schéma inachevé sur une ardoise.
Cette fin de mois fut calme. Le curé paraissait avoir renoncé à ses agressions dominicales contre l’« école sans Dieu » et ceux et celles qui la servaient. Le bulletin paroissial manuscrit de sa propre main et polycopié à Brive jetait plus d’eau bénite que de venin. On trouvait encore le dimanche, à la porte de l’église, les titres des journaux à l’index soulignés à l’encre rouge et parfois une phrase calligraphiée en ronde majestueuse qui stigmatisait en maximes empruntées à Maurice Barres ou à Charles Maurras les crimes de la laïcité, mais elles n’y restaient pas longtemps car je les arrachais et les déchirais.
— Ce calme ne me dit rien qui vaille, me déclara un jour Cécile. Ce curé n’est pas homme à baisser pavillon et faire amende honorable. J’ai idée que nous ne tarderons pas à avoir de ses nouvelles.
Je la vois encore, debout contre la fenêtre, une cigarette aux doigts, en train de contempler le marécage où barbotaient des porcs venus on ne savait d’où et dont certains ressemblaient à des sangliers.
Soudain, là, à cet instant précis, j’ai ressenti une impression curieuse, comme les effluves d’un orage proche.
1- Godiche.
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