L'orange de Noël
Janvier 1914
Les gendarmes sont venus. Cécile était chez ses parents, à Brive. Quand j’ai ouvert la porte et que j’ai vu ces deux ombres noires, ces bicornes mouillés de pluie, ces buffleteries, j’ai cru que la maison me tombait sur la tête. Ils ont trouvé bizarre que je reste seule dans cette grande demeure. Celui qui paraissait être le brigadier a murmuré quelques mots à l’oreille de son subordonné en me regardant avec insistance et j’ai cru l’espace d’un instant qu’ils allaient m’emmener sur leurs grands chevaux noirs que j’entendais piaffer dans la cour. Ils ont annoncé qu’ils reviendraient.
Ils sont revenus.
— Ils voulaient, dit Cécile, me faire avouer où se trouve Fred. Je n’en sais rien, et j’aimerais bien qu’on me le dise. À Brive, personne n’a pu ou n’a voulu me renseigner.
Elle a ajouté en m’attirant vers elle :
— J’ai le sentiment que je n’achèverai pas mon année scolaire à Saint-Roch. Des lettres anonymes sont parvenues au préfet et à l’Inspection académique. J’ignore ce dont on m’accuse et quels en sont les auteurs mais je ne me laisserai pas faire. Fred avait de nombreux amis dans la presse. Ils me défendront au besoin.
Les gendarmes sont revenus. Plus guindés, cérémonieux et sévères que la première fois.
— Toi, dit le brigadier en me montrant du doigt, va voir dans la cour si j’y suis !
En présence de Cécile, ils ont fouillé toute la maison, sans oublier le cellier et la grange, remuant de vieilles poutres, des tas de chaume pourris où nichaient les rats, pestant et jurant. En se lavant les mains dans le baquet de la cour, ils avaient l’air grognon. Sans cesser de les observer, je jouais à la marelle sous le préau. Ils sont repartis sans un mot, bredouilles.
— Ils devaient s’imaginer, dit Cécile, que je cachais Fred sous mon lit ou dans mon armoire, qu’ils découvriraient des vêtements, des objets lui appartenant. Je me suis moquée d’eux. Je leur ai dit : « Je vous en prie, prévenez-moi le jour où vous le retrouverez. Je n’ai plus de nouvelles depuis si longtemps… » Ils se sont regardés sans rien répondre. Ce sont de braves bougres. Le brigadier m’a dit en partant : « Vous savez, mademoiselle, nous sommes les gendarmes de tout le monde… »
Ils reviendront. Ils savent qu’un jour ou l’autre Fred se montrera chez Cécile, que peut-être des gens de Saint-Roch leur signaleront sa visite.
Pour manger mon orange j’ai attendu que Cécile soit de retour. Je l’avais enveloppée dans un mouchoir et placée dans l’armoire, au fond d’une boîte à chapeau pour éviter que les rats ne l’entament.
L’épluchage a fait l’objet de tout un cérémonial. Je voulais la couper sans enlever la peau. Cécile m’en dissuada et me montra comment il fallait s’y prendre. Elle découpa la peau avec un couteau, en spirale régulière, sans entamer la pulpe, d’une seule pièce que je recueillis précieusement pour la placer dans une boîte de Cruogénol (pour femmes anémiques) où je plaçais d’ordinaire mes billes : elle garderait ainsi son odeur des semaines, des mois peut-être.
La saveur du fruit m’a un peu déçue, peut-être parce qu’elle était nouvelle pour moi et quelque peu insolite, qu’elle ne s’insérait pas dans le répertoire sensoriel élémentaire et limité qui était le mien.
— Eh bien, dit Cécile, tu en fais une tête ! Ça ne te plaît pas ? Qu’est-ce que tu imaginais ?
Ce que j’imaginais, Dieu seul le sait : peut-être un brusque phénomène de transsubstantiation qui allait me rendre plus forte, plus intelligente, plus belle. Peut-être une sorte d’ivresse qui allait m’entraîner dans des visions oniriques ineffables. La magie envolée, j’ai mâchonné sans plaisir deux autres tranches et décidé de porter le reste en cachette à Flavie qui me réclamait chaque jour la part promise. Elle a d’abord fait la grimace puis elle a eu un dandinement de tête et a fini par m’avouer son plaisir. Elle a même avalé les pépins, sauf un qu’elle a enterré dans un pot d’où rien n’est jamais sorti.
— Il ne faut jamais trop attendre des plaisirs de la vie, me dit plus tard Cécile, mais les prendre comme ils se présentent, sans en écarter aucun. Ton orange – qui était excellente – tu en as fait je ne sais quel objet magique et tu as eu tort. La magie nous est donnée en plus, parfois, mais elle vient de nous-mêmes, si nous savons la susciter.
« La calomnie, monsieur, vous ne savez pas ce que vous dédaignez… »
Les grands de la « communale » apprirent par cœur la tirade de Basile, dans le Barbier de Séville, de Beaumarchais, qui fut d’abord l’objet d’une dictée. C’était un texte trop fort et subtil pour eux, mais qui les amusait, lorsqu’ils le déclamaient, par son lyrisme, son mouvement, ses contrastes : « …Vous voyez Calomnie se dresser… » et ils se hissaient sur la pointe de leurs socques, les bras levés, pareils à des couleuvres en colère, devant la classe qui éclatait de rire.
C’est l’inspecteur primaire, M. Arsène Pintaut, qui étrenna la tirade au cours de sa première visite.
Il arriva un mercredi du début de janvier, en compagnie du délégué cantonal, adjoint au maire d’une commune voisine. C’était un petit homme blême, sans épaules, taillé en sifflet, qui semblait dépenser le gros de son énergie en tics et en mouvements imprévisibles, mais avec un œil vif et ironique derrière ses lorgnons à bords dorés qu’il laissait s’échapper à tout bout de champ et une barbe en filasse de chanvre où disparaissaient ses lèvres jaunes de tabac.
Il invita le délégué cantonal, qui n’avait pas le droit d’assister à l’inspection, à aller l’attendre dans la cour. Cécile libéra le bureau à son intention. Galamment, il refusa. Qu’elle reste à sa place ! Pour lui, une chaise suffirait. Cécile m’envoya en chercher une dans sa chambre.
Il tripotait sans relâche des paperasses sur la serviette noire et rigide posée sur ses genoux qu’il croisait et décroisait sans arrêt. Les feuillets s’envolaient et, lorsqu’il se baissait pour les ramasser, son lorgnon tombait dans sa barbe. Nous avions du mal à garder notre sérieux et Cécile devait nous rappeler à l’ordre par de petits coups de règle sur l’arête du bureau.
Contrairement aux apparences, M. Arsène Pintaut ne perdait rien de la leçon. Il le montra à plusieurs reprises en rectifiant l’exposé d’un élève ; il se lança même soudain dans une démonstration acrobatique au tableau noir, jetant son bras à droite et à gauche, dansant d’un pied sur l’autre, troussant un problème de train extrait de son manuel en vrai virtuose de l’arithmétique. Satisfait de sa démonstration, il gloussa avec une pointe de vanité avant de se retirer sur sa chaise comme un perroquet sur son perchoir. Il semblait attendre des applaudissements.
Il fallut passer à d’autres exercices. À la demande de Cécile, je récitai un texte de Romain Rolland, extrait de Jean-Christophe où il était question d’une cavalcade de nuages derrière laquelle courait un enfant. M. Pintaut hochait la tête. Glacée, figée sur place, j’avais débité mon texte sans une nuance, sans un frémissement d’émotion. M. Pintaut sembla pourtant assez satisfait.
— Approche ! me dit-il. Ainsi, c’est toi, Malvina Delpeuch, le petit phénomène ? Tu sais, je pense, qui étaient Romain Rolland et Jean-Christophe ? De quelle nationalité était ce dernier. Il était… Il était…
Éperdue, j’attendais de Cécile une aide qui ne vint pas. M. Pintaut me posa deux questions de calcul élémentaire sur lesquelles j’achoppai misérablement.
— Elle est très émotive, dit Cécile.
— Cela se soigne, mademoiselle. Si vous voulez présenter cette enfant au certificat d’études, il est nécessaire de la débarrasser de ses complexes, sinon elle échouera et ce serait dommage car elle ne semble pas sotte. Quelle est sa matière favorite ?
— Le français, monsieur l’inspecteur. Elle fait de très belles rédactions.
— Cela ne me surprend pas, mais il faut qu’elle apprenne sérieusement l’arithmétique. Est-il exact qu’il y a trois mois elle ne savait ni lire, ni écrire ni compter ?
— C’est exact, monsieur l’inspecteur. Elle a dû tout apprendre.
— Étonnant… Étonnant… Vous me montrerez ses devoirs, je vous prie.
C’est à un grand, Eugène Simbille, que Cécile demanda de réciter la tirade de la Calomnie. Il y mit tant de feu que nous crûmes que M. Pintaut allait se lever pour applaudir.
— Bien ! dit-il. Très bien ! Je n’aurai pas la candeur, mademoiselle, de vous demander les raisons qui vous ont fait choisir ce texte un peu difficile pour des enfants de cet âge.
Le regard pétilla derrière les lorgnons. Monsieur l’inspecteur paraissait enchanté.
— Ce doit être l’heure de la récréation, mademoiselle, dit-il. Je ne voudrais pas en priver ces enfants.
Il se leva en répandant autour de lui des feuillets que les élèves s’empressèrent de ramasser. Il rejoignit le délégué cantonal qui attendait dans la cour glacée et, tandis que nous sortions en ordre et en silence, il eut avec lui une discussion assez vive sur les conditions de travail des enfants. Penaud, le délégué écartait les bras et je n’avais aucune peine à imaginer ses arguments : cette commune était pauvre et la municipalité avait déjà fait beaucoup pour les enfants.
M. Pintaut retourna dans la classe où il resta seul avec Cécile, tandis qu’Eugène Simbille était chargé de la surveillance. La maîtresse lui montra quelques cahiers, dont les miens. Renonçant à partager les jeux de mes camarades, je m’assis sur le mur bordant la route pour mieux voir ce qui se passait dans la classe. Cécile et M. Pintaut paraissaient discuter avec animation : elle, immobile, lui, tournant autour d’elle comme un papillon de nuit avec des mouvements vifs et brefs des bras.
Cécile garda le silence toute la journée sur cette dernière entrevue. Lorsque je la rejoignis dans sa chambre, après les répétitions du soir, je constatai qu’elle avait pleuré. Je lui pris la main et l’embrassai. Elle me caressa les cheveux.
— C’est à cause de moi que tu as du chagrin ?
— Pas seulement à cause de toi, Malvina. Il paraît que tout ce qui arrive dans ce village est ma faute, que je me suis montrée trop intransigeante avec la population, pas assez « ouverte », c’est le mot qu’il a employé. Sans doute aurais-je dû aller trouver le curé, lui dire : « Monsieur l’abbé, vous voulez ma tête ? Je vous l’apporte. Vous m’injuriez, me ridiculisez, me calomniez devant tous vos fidèles et dans votre bulletin paroissial ? Je n’ai que ce que je mérite. Vous souffletez ma joue droite ? Voici ma joue gauche. » Non ! non ! non ! Je ne veux plus rester ici. Je vais demander mon changement. J’étouffe, je suis malheureuse et je n’ai pour ainsi dire personne à qui je puisse me confier.
Je retirai brusquement ma main de son épaule. Elle me prit dans ses bras.
— Pardon, Malvina. Tu es mon amie, ma petite sœur, mais tu es aussi désarmée que moi, sinon plus.
Elle ajouta :
— Monsieur Pintaut m’a parlé de toi. Ton cas est connu à l’Académie et même à la Préfecture où le préfet, M. Vergé, me juge immodérée dans mes ambitions. Mais moi, je sais que j’ai raison de te faire confiance. Alors, écoute-moi bien : il faut leur montrer à tous que nous avons eu raison, toi et moi. Tu devras redoubler d’efforts, essayer de comprendre ce que je t’enseigne et ne plus te contenter de le répéter « comme un perroquet » (c’est le terme qu’a employé Monsieur Pintaut). Comprendre, Malvina. Nous avons parlé de Romain Rolland ; il a été étonné que tu n’aies rien su répondre lorsqu’il t’a interrogée. Il était tout prêt à nous donner raison, à nous encourager, à nous protéger, et toi tu es restée là, muette comme une bûche. Pourquoi ?
Je haussai les épaules. Tout se brouillait dans ma tête et j’avais un nœud dans la gorge. Pourtant je savais que Jean-Christophe était allemand, qu’il aimait la nature, la musique, l’humanité tout entière, qu’il était contre la guerre. J’aurais pu parler de l’oncle Gotfried et de son crâne nu comme un œuf, mais j’étais paralysée.
— C’est ce que j’ai pensé, Malvina. Je l’ai expliqué à l’inspecteur. Il ne demande qu’à me croire mais il lui faut des certitudes.
Elle m’embrassa sur les deux joues, me fixa intensément.
— Ma petite fille, promets-moi, si je dois quitter Saint-Roch, de continuer à t’instruire avec qui que ce soit ou malgré qui que ce soit. Si tu le veux, tu le peux. Il ne faut pas que nos efforts, à toi et à moi, aient été inutiles. Prends exemple sur Rachel Morange. Elle veut être institutrice et elle le deviendra. Toi, tu auras plus de mérite encore qu’elle parce que tu reviens de plus loin, que tu dois aller plus vite et que ta route est plus difficile.
Contrairement aux prévisions pessimistes de Cécile, nos effectifs augmentèrent au début de ce mois de janvier. Il nous arriva deux nouveaux : une fille transfuge de Sainte-Thérèse et un garçon renvoyé pour « mauvais exemple » de l’école des « Frères » de Beaulieu. Des recrues de mauvais aloi.
Julia Fabry n’était pas une inconnue pour moi. Elle habitait avec ses parents une maison du bourg, assise à moitié sur le rocher, présentant sur la rue une façade grise, maussade, toujours close, portes et fenêtres, avec un couloir de jardin d’iris à l’abandon courant tout au long. Cette demeure ne respirait et ne vivait que par la façade opposée, mais on n’en distinguait rien, cachée qu’elle était par une haie de lauriers.
On ne voyait pour ainsi dire jamais les parents de Julia, si ce n’est pour la messe dominicale, et encore n’arrivaient-ils les derniers que pour repartir les premiers, comme des lépreux, s’arrêtant à l’épicerie d’Eugénie Saulière le temps d’acheter la Croix de la Corrèze, le Pèlerin et de faire quelques emplettes.
Fabry était militaire de carrière à la retraite, marié à une demoiselle de la ville, plus jeune que lui et parfaitement effacée. Ils avaient eu Julia sur le tard. Elle était née et avait vécu dans une ambiance de presbytère et de caserne, sans affection, retenue au milieu familial par une propension naturelle à la sédentarité et par tout un réseau secret mais solide de conventions dans lequel ses premiers pas s’étaient englués.
Mes dons de passe-muraille m’avaient valu ce rare privilège : pénétrer dans cette forteresse réputée inviolable.
En me glissant à travers les laurières, un dimanche matin, à l’heure de la messe il y avait trois étés de cela, j’avais pu parcourir la terrasse dallée donnant sur la vallée de la Gane, verte et bleue sous le soleil de juillet. Je m’étais prélassée dans les fauteuils et les chaises longues, avais avalé ce qui restait d’absinthe au fond d’un verre et, stimulée par ma propre audace, j’avais glissé un regard à l’intérieur. Une fenêtre étant entrebâillée, je l’escaladai et m’avançai à pas de loup. Ça sentait des odeurs de sacristie : vieux bois, encens et cire fraîche. À travers l’obscurité, dans la pénombre où vivaient seulement deux gros chats et une pendule comtoise, je distinguais des meubles à incrustation, d’origine chinoise, animés de petits personnages de nacre dans des paysages de fantaisie, des tapis épais où s’enfonçaient mes pieds nus, une panoplie d’armes barbares… Des potiches paraissaient me faire signe dans l’antichambre où veillait une sorte de monstre de faïence bleue qui me figea de terreur. J’attendis. Il ne bougea pas et je montai sans crainte à l’étage.
Une odeur lourde, étrange, flottait dans une chambre aux dimensions d’un cabinet, occupée par un lit bas envahi de coussins à décor chinois. Des fleurs et de longues pipes de bambou étaient disposées sur de petits guéridons de bois noir laqué. Sur l’un d’eux, près d’une de ces curieuses pipes, un adorable petit pot de porcelaine contenait une confiture noirâtre à l’odeur singulière.
En entendant les cloches sonner la sortie de la messe, je m’empressai de redescendre, sans rien emporter qu’une poignée de bonbons. La tête me tournait un peu comme si j’avais pénétré par effraction dans un monde interdit, totalement clos dans sa carapace de silence et d’oubli, en marge du village.
Le soir, je parlai de ma découverte à Flavie qui en ce temps-là allait encore à l’école. Elle me traita de folle. Elle n’accordait jamais le moindre crédit à mes imaginations et ne prenait aucun plaisir à me les entendre raconter.
Aucun mystère, en revanche, n’entourait la vie d’Eugène Caze. En apparence, du moins.
L’année passée, il s’était fait renvoyer de l’école communale de Saint-Roch après avoir tenté à deux reprises et sans succès le certificat d’études. Il n’était pas foncièrement sot mais buté et inapte à l’étude. Les « répétitions » n’y faisaient rien et son esprit répugnait à certaines disciplines : en français notamment, il était incapable, par paresse ou impuissance, d’aligner trois phrases cohérentes pour raconter les fenaisons et moins encore pour commenter une maxime de morale.
La ferme de Combe-Rigal que tenaient ses parents, anciens domestiques du château, devenus métayers, était une belle construction barlongue flanquée de deux tours rondes et d’une chapelle qui servait d’étable.
Au temps où mon père vivait, on m’y emmenait aux veillées et nous passions nos soirées à tresser des paniers, écaler des châtaignes et des noix, dévider le chanvre, égrener le maïs, chanter, danser, raconter des histoires et boire la piquette et le cidre.
Eugène était un enfant taciturne et sournois, toujours à l’affût d’un mauvais coup. Des lunettes de fer achetées à un marchand ambulant abritaient son regard derrière des verres graisseux. Flavie l’avait giflé un jour où elle l’avait surpris en train de la guetter derrière la haie où elle allait faire ses besoins. C’était un eirand, comme on dit chez nous, de ceux qui « ne profitent que lorsqu’ils font du mal ». Lui, il était monté en graine. La fascination qu’il exerçait sur les garçons de son âge qu’il initiait à des jeux pervers tenait à ce sadisme sans joie qu’il exerçait de même sur les animaux. Quant on découvrait un chat martyrisé, un chien assommé à coups de bâton ou empoisonné, des volailles plumées vives, il ne fallait pas chercher bien loin : il y avait de l’Eugène là-dessous. Et pas question d’aller se plaindre aux parents : Le père sortait le fusil dès qu’on mettait en doute l’honorabilité de la famille.
Cécile inscrivit Julia Fabry et Eugène Caze sur son grand registre. Avec ces « acquisitions », comme elle disait, l’effectif de la « communale » réparti dans les trois divisions : grands, moyens et petits, comptait dix-sept élèves avec moi qui ne me situais dans aucune section bien définie, évoluant entre les trois divisions, prenant ma pâture ici et là. C’était une petite classe mais sur laquelle Cécile veillait avec une attention constante, heureuse de constater que, malgré l’hostilité qui se manifestait dans la population à l’instigation du curé, on ne lui eût pas enlevé d’élèves – au contraire.
Je n’avais pas revu Eugène Caze depuis deux mois au moins. Il n’avait guère changé. C’était une sorte de drollard sans épaules, long et mince comme un échalas, tondu ras et coiffé d’un béret de chasseur alpin à la pliure mangée aux mites. Ses lunettes étaient toujours aussi grasses et son regard aussi fuyant.
Julia ressemblait à une princesse dont elle avait le port et les manières. Elle portait un tablier propre chaque jour, un cartable de cuir et des bottines qu’elle évitait de promener dans les flaques et que les garçons prenaient un malin plaisir à éclabousser au passage. Ses cheveux étaient noués en catogan sur la nuque avec un gros ruban rose. Elle nous déplut tout de suite. Nous l’appelâmes la fachounaïre (celle qui faisait des façons : la pimbêche). Cécile partageait notre réserve mais ne le montrait pas. Car pour elle tous les élèves étaient égaux.
Julia avait été renvoyée de Sainte-Thérèse pour « insolence envers la maîtresse ».
— Je ne comprends pas, devait confier Emma à Cécile. Julia était une élève tranquille, rangée, polie, et voilà qu’elle se met à m’injurier devant toute la classe pour une mauvaise note en français qu’elle avait amplement méritée. Quelle mouche l’a piquée ? Et pourquoi a-t-elle refusé de me présenter ses excuses ? Cécile, je ne vous ai pas fait un riche cadeau. Surveillez son comportement. Il y a quelque chose de louche et j’aimerais en avoir le cœur net. Il est vrai qu’elle est à l’âge ingrat…
Ce mois de janvier fut pénible pour moi. Cécile m’accablait de travail, me forçait aux limites de mes possibilités, me démontrait que je pouvais toujours aller plus loin et faire mieux encore. Elle m’assiégeait en permanence, m’obligeant à déployer toutes mes facultés, éveillant celles qui sommeillaient en moi, me poussant à en faire usage, sans se soucier de ma résistance physique et mentale.
— Ce problème est faux. Recommence-le ! Je te répète que le prix d’achat doit être égal à la différence entre le prix de vente et le bénéfice. C’est simple, non ? Hier, tu as résolu un problème plus difficile. Qu’as-tu aujourd’hui ? Où es-tu encore allée traîner cette nuit ? J’aurais dû te garder près de moi. Dès que je te lâche la bride, tu perds le fil, tu n’es plus la même. Que faut-il faire ? T’enfermer dans une pièce, avec une chaîne aux pieds ?
— Je suis fatiguée.
Je l’étais vraiment. Un méchant rhume que je contractai à la mi-janvier après avoir aidé la Maïré à préparer des raves pour la bacade, dans la grange, m’obligea à garder le lit quelques jours. Cécile vint me rendre visite à plusieurs reprises ; elle m’apportait des cachets d’aspirine, des bonbons pour la gorge, du miel pour mélanger à mes tisanes. Je me faisais plus malade que je n’étais pour le plaisir de voir sa mine changer, l’inquiétude percer sous sa fausse jovialité. Lorsqu’elle parla de faire venir le médecin, la Maïré le prit de haut :
— Déplacer le docteur Farge pour un rhume ? Manquerait plus que ça ! Les médecins, c’est bon pour les riches.
— Je paierai sa visite.
— On veut pas de votre argent. C’est pas le premier rhume qu’elle me fait, à traîner par tous les temps par le pays. Quelques cataplasmes de farine de moutarde et ça aura passé en trois jours.
Je me contractais dans mon lit devant le cataplasme. Le remède était pire que le mal. Cette bouillie brûlante que la Maïré m’appliquait autoritairement sur la poitrine, sans un mot de consolation, me faisait hurler. Elle n’y allait pas de main morte. Ma poitrine était rouge et des cloques commençaient à se former. Je la montrai à Cécile.
— Mais cette petite est brûlée !
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! répliqua la Maïré. Si elle est brûlée, on la guérira avec quelques feuilles de casse-diable. J’en ai là, qui trempe dans de l’huile de noix.
Cécile repartait, la mort dans l’âme, avec les livres qu’elle m’avait apportés à tout hasard. Un jour, je lui avouai que je rêvais sans cesse d’oranges. À travers mon sommeil ou ma fièvre, elles surgissaient, points minuscules qui grossissaient, devenaient énormes comme des melons, comme des nuages, et elles s’ouvraient, et je pénétrais en elles, m’y lovais, baignée dans un amnios de sucre et de jus parfumé, et je m’en gavais par tous les pores de ma peau, et je devenais orange. Elle demanda à Bécharel de m’en ramener de Meyssac et les déposa le dimanche suivant à mon chevet.
La reprise s’effectua sans heurts. J’étais faible encore et parvenais mal à assimiler les données les plus élémentaires, comme si mon savoir et mes capacités s’étaient diluées dans la fièvre. Cécile se contentait de soupirer et de reprendre inlassablement ses démonstrations.
Lorsque je sus lire et écrire à peu près couramment, je m’initiai à l’histoire.
L’album illustré que je feuilletai m’amusa comme les images d’un défilé de Carnaval que mon père, jadis, nous avait amenés voir à Beaulieu ou comme ces bals costumés que l’on donnait parfois au château et que je contemplais du haut d’un mur dominant les terrasses et les jardins.
Quand j’ouvris le premier livre d’histoire de France de Claude Augé et Maxime Petit, je compris que ce que je prenais pour une aimable réjouissance était une tâche d’une extrême complexité. Dénuée de la moindre notion de durée historique, je dérivais dans des époques lointaines, sans attaches avec le monde présent et dont l’intérêt me paraissait discutable. Ma mémoire enregistrait des faits, des noms, des dates, nouait des filiations qu’une nuit suffisait à dénouer. Je me retrouvais le lendemain avec un fatras d’impédiments qui seraient balayés par leur propre insignifiance.
— Écoute bien, insistait Cécile. Tous ces événements qui ont eu lieu avant nous, tu ne serais pas là s’ils ne s’étaient pas produits, et moi non plus. Le monde n’a pas commencé à ta naissance. Avant toi, il y avait ton père et avant ton père, ton grand-père, et ainsi de suite. Un homme, un lointain ancêtre, était peut-être à Tolbiac et un autre peut-être à Poitiers avec Charles Martel. L’un d’eux, sûrement, a participé aux croisades. Il devait y en avoir un à Marignan et un, beaucoup plus tard, à Valmy, dans les armées de la Révolution que tu vois là, autour de ces moulins. Ton grand-père était en Crimée, ça, c’est certain, et Pierre, d’ici peu, ira peut-être se battre contre les Allemands. Tu comprends ? Est-ce que tu comprends ?
Autant que les notions de distance terrestres et cosmiques, celles de la durée historique m’étourdissaient, m’emportaient dans un tourbillon d’où les premières cohérences ne se dégageaient qu’avec peine. Par éclairs je devinais le rythme sourd et puissant de ces profondeurs humaines, cette palpitation qui est celle de la vie, ces tempêtes qui propulsaient l’humanité à travers des murs de brume qu’elle perçait d’éclats de foudre et d’incendie.
— Tu comprends, Malvina ? Est-ce que tu comprends ?
Je remontais l’échelle des siècles en compagnie des rois, des empereurs, des tyrans, des généraux, des hommes de science. Quand je tenais le fil, je ne le lâchais plus, je m’y cramponnais la nuit, me hissais péniblement, comme à la cordée, d’Azincourt en Formigny, de Fontenoy en Waterloo, aidée par la puissance suggestive des images qui défilaient dans ma tête. Je dormais, rêvais, m’agitais.
— Tu as encore de la fièvre, me disait Flavie lorsque nous déjeunions de châtaignes blanchies et de lait. Tu t’es agitée toute la nuit. Si tu es malade…
— Ne dis rien à la Maïré, surtout. Ça passera.
Tout allait très vite à présent parce qu’une lumière nouvelle éclairait le monde de l’histoire. En regardant une image, et un visage en particulier parmi ceux qui grouillaient dans les assemblées et les batailles, je me disais : « Celui-ci doit être un Delpeuch. Je lui ressemble ». Je ne pouvais faire un plus beau cadeau à Cécile. Nous échangions nos fièvres, nos inquiétudes, nos espoirs. Elle devait maintenant freiner mon enthousiasme et ma soif de connaissance.
L’argent qu’elle était parvenue, à force de privations, à économiser sur son maigre traitement, elle en employa une partie à commander chez Eyboulet, à Ussel, une « sphère » toute neuve. Aux plongées dans le temps se superposèrent des voyages dans l’espace. Il fallut des prodiges de patience à Cécile pour me faire admettre la réalité de la rotondité terrestre et des lois de la pesanteur qui faisaient que les gens qui habitaient les régions antarctiques n’avaient pas forcément la tête en bas. Une fois acquise cette donnée élémentaire, tous les voyages devenaient possibles, et je ne m’en privais pas. Je me grisais de noms et d’images de terres lointaines. Les frontières de Saint-Roch, celles de la Corrèze, distendues, éclataient. L’univers ne se bornait pas à Beaulieu d’une part et Brive de l’autre. Les océans demeuraient un mystère dont Cécile m’entretenait intarissablement ; alors qu’elle était encore normalienne, elle avait visité Arcachon et les plages sauvages de l’Atlantique ; elle m’expliquait le jeu des marées et des vagues en mêlant à ses démonstrations quelques éclairs de poésie.
Un jour elle me ramena un coquillage fossile, sorte d’énorme escargot de pierre, qu’elle avait découvert au cours d’une promenade aux Ardaillasses. Elle m’expliqua :
— C’est un nautilus que la mer a laissé là en se retirant, il y a des millions d’années. Cette pointe, c’est un rostre de bélemnite. Tous ces animaux vivaient avant la venue de l’homme sur la terre.
— Avant Adam et Ève, dis-je, me souvenant de mes premières leçons de catéchisme.
— Oui, bien avant.
— Il y a des millions de millions de millions d’années ?
— Sans doute. La mer était ici, où nous sommes, et il y avait à Saint-Roch des animaux plus gros que toi et moi réunies.
— Gros comment : comme mes vaches ?
— Oui, et plus gros encore.
J’imaginais la Brune ou la Rousselle en train de batifoler dans les vagues antédiluviennes, broutant des herbes hautes comme des peupliers, et rentrant chaque soir dans une étable en forme de coquillage. Je divaguais plusieurs nuits dans des fonds marins hantés de monstres. Cette impression de ne plus se sentir isolée dans un monde de ténèbres, d’être rattachée par des liens invisibles mais évidents à une chaîne de création et de préparer son propre maillon pour les générations futures, d’être un élément actif de l’élaboration de l’avenir, me fascinait.
Cette fin de janvier nous l’avons vécue, Cécile et moi, dans une sorte d’exaltation permanente qui confinait à l’ivresse.
Et puis un soir, très tard, un caillou a heurté le volet de sa chambre.
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