L'orange de Noël
Octobre
Moi, la vagabonde, je n’aimais guère ces interminables pluies d’automne qui me confinaient au creux de la cheminée, sous un parapluie ou le toit d’une cabane de feuilles, à garder lorsque je le voulais bien ou après avoir reçu de la Maïré une tannée qui m’arrachait des grimaces de douleur mais jamais une larme ni une plainte. « Elle est dure comme un chien ! » disait ma mère. Pierre, lui, me frappait rarement ; j’avais une manière de le regarder, avec un air de tendresse et de défi à la fois, qui le désarmait. Avec mes deux frères cadets j’entretenais des rapports distants ; ils me redoutaient à cause des vengeances raffinées que j’exerçais sur eux à l’occasion (une couleuvre dans leur lit ou de la cendre dans leur soupe) et je les méprisais pour leur servilité (ils étaient toujours dans le sillage de la Maïré, à supputer ses intentions et ses désirs).
Il plut cette année-là tout de suite après les vendanges.
Aujourd’hui, il me suffit de fermer les yeux pour retrouver le goût fade des premières journées de classe, succédant à celui, sucré, tiède, exaltant, des vendanges.
Il fait encore chaud ; les fenêtres de la classe sont ouvertes, ainsi que la porte sur le seuil de laquelle s’aventurent parfois des volailles prudentes. Le Puy-Faure s’estompe derrière un rideau de pluie tiédasse ; le marécage macère sous une crème de brouillard écœurant, qui sent le crapaud mort. Au fond de la classe, je somnole derrière Alice Bernède, Anna et Camille Blavignac, prise d’accès de torpeur dont me tire la voix sévère de la maîtresse. Cette voix, je ne la reconnais plus : tantôt elle ronronne, s’enlise dans des phrases qui n’ont pour moi ni queue ni tête, se perd comme dans du sable ; tantôt elle raye le silence comme du verre, se casse sur des intonations brutales lorsqu’elle souhaite imprimer fortement une idée dans les têtes pouilleuses qu’elle domine. Ce n’est plus Cécile ; ce n’est plus moi. Nous sommes devenues étrangères l’une à l’autre depuis le jour où j’ai franchi en élève le seuil de cette école.
La différence entre les autres élèves et moi, je l’ai ressentie dès la première heure de classe, lorsque je me suis retrouvée au dernier rang, en présence de vieux livres écornés, sabrés à l’encre violette de noms qui n’étaient pas le mien, alors que la plupart des autres avaient reçu par l’intermédiaire de la maîtresse, de la librairie Bessot et Guionie, à Brive, des ouvrages neufs qu’ils manipulaient religieusement. Le seul qui n’eût pas servi était un manuel d’arithmétique d’Arsène Pintaut, achat obligatoire du fait que cette sommité de la littérature scolaire était notre inspecteur primaire. Ce livre, j’en raffolais ; je l’ouvrais sans raison, à tout bout de champ, non pour le lire mais pour respirer son odeur complexe d’encre, de colle et de papier neuf.
Je m’ennuie. Je regarde les poules, le cochon qui se vautre dans la boue de la cour de récréation à la recherche d’un croûton, les canards qui s’ébrouent sous la pluie. Je rêve que je suis poule, cochon, canard et que je dévore avec délices les problèmes odorants d’Arsène Pintaut. Qu’est-ce que je fais ici ? Tout ce que j’ai appris depuis que Mlle Brunie est arrivée, c’est à délier ma langue, à nouer dans ma glotte des nœuds de phrases avec des ficelles de mots qui n’ont aucun sens. Je peux dire : « J’ai faim. Puis-je avoir une tranche de pain ? » ou « Peut-être aurons-nous demain un temps agréable. » Je peux réciter par cœur le poème d’Albert Samain qui parle d’une petite grenouille et d’une fillette qui s’appelle Chloé, ou encore le Vase brisé, de Sully Prudhomme. Et après ? Cette musiquette de mots m’a amusée ; elle m’ennuie à présent.
Le premier jour, aidée par une grande, Alice Bernède, j’ai appris les voyelles : « A E I O U Y » et le jeu m’a captivée un moment. Le lendemain, ce fut le tour des consonnes et là, très rapidement, le jeu a tourné au chahut, lorsque Mademoiselle s’est mis en tête de faire répéter à ceux de ma division : « peu deu feu gueu… beu deu veu jeu… ceu que reu neu… » J’ai répété à voix basse d’abord, puis plus haut, en bourrant le dos d’Alice de coups de poing. « Peu deu feu gueu… » J’imagine le train de Vayrac démarrant dans la gare du Bosplot en patinant sur ses rails. Je suis la locomotive. Je m’époumone, souffle ma vapeur, ma fumée, et gronde : « Peu deu feu gueu… » La classe explose d’un rire qui n’en finit plus. Fière de mon succès, je me lève, me mets à tourner dans les rangs en raclant le dallage de mes socques ferrés, manœuvrant mes bras comme des pistons. « Peu deu feu gueu… » Le délire m’emporte, me soulève. Des garçons et des filles se lèvent à leur tour, s’accrochent à moi par le fond de mon tablier et la chaîne se forme, et je siffle, et je crie : « Le Bosplot… Le Pescher… Le Planchat… Lanteuil… Brive… Tout le monde descend ! » Je me sens ivre, comme folle. J’entre tout entière dans le domaine du jeu véritable : celui qui n’a d’autres limites que celles du plaisir. Je me donne une fête totale, un happening, comme on dit aujourd’hui.
Fière, indifférente, je passe devant ce sémaphore animé de gestes convulsifs : Mlle Brunie. Elle crie : « Allez-vous cesser ? Revenez à vos places immédiatement ! Toute la classe sera en retenue ce soir ! » De guerre lasse, elle oriente le train vers la cour et, claquant dans ses mains, annonce l’heure de la récréation. Dans la cour, le jeu se poursuit mais s’essouffle vite ; la locomotive rejoint son garage sous le préau. Je regarde le convoi se défaire dans la boue et les flaques d’eau, au milieu des canards indignés. Cessant d’être interdit, le jeu m’indiffère. Je bâille.
Mlle Brunie me prend par la main, me ramène dans la classe, ferme les deux battants superposés.
— Pourquoi as-tu fait cela ? Réponds !
Elle se tient debout devant moi, raide, sévère. Laide. Je me tais. Elle me prend par les épaules, me secoue.
— Qu’est-ce que je t’ai fait ? Tu as voulu me ridiculiser, hein ? Tu es un monstre. Réponds !
Je me tais. Elle me secoue de plus belle, me gifle. Je la frappe à la jambe avec mon socque. Elle me lâche en gémissant. Digne, l’œil sec, j’ouvre la porte et je m’en vais.
Je ne reparus pas de deux jours à l’école. M lle Brunie semblait avoir pris son parti de cette fugue, persuadée sans doute que je ne tarderais pas à reparaître. Le jeudi soir, elle monta jusqu’aux Bories-Hautes. De loin, j’aperçus son petit parapluie dansant au-dessus des vignes qui commençaient à roussir et me réfugiai dans le cantou, en face du pépé.
C’est la Maïré qui l’accueillit, assise sur le banc, en train d’éplucher des patates.
— Je viens prendre des nouvelles de Malvina.
La Maïré me montra de la pointe de son couteau et dit simplement :
— Elle va bien. Qu’est-ce que vous lui voulez ?
— Je veux qu’elle revienne. Vous l’avez fait inscrire. Elle doit fréquenter l’école. C’est la loi.
— La loi… soupira ironiquement la Maïré. Aucune loi n’oblige une pauvre innocente à s’instruire. Foutez-lui la paix ! Ça vous suffit pas l’escandale de l’autre jour ? Si vous savez pas tenir votre classe, pauvre, faites un autre métier.
— Où est Pierre ?
— Il est en train de curer l’étable, mais je vous préviens, il est de mon avis.
Mlle Brunie se retira. Je la suivis à distance.
Mal rasé, le mégot aux lèvres, du fumier jusqu’aux yeux, Pierre daigna à peine lever la tête.
— Vous aussi, dit la demoiselle, vous croyez que Malvina n’apprendra jamais rien ? Vous vous découragez vite. J’avais pensé, pourtant…
Pierre posa sa fourche contre le mur et cracha son mégot.
— C’est vrai, je croyais, mais j’ai changé d’avis. Je vous en veux pas d’avoir giflé la petite. Une correction de plus ou de moins, elle a l’habitude. Mais elle était tranquille avant que vous arriviez, et maintenant elle est comme folle. Vous lui avez tourné la tête. Elle raconte n’importe quoi, se met à rire sans raison et à « parler monsieur ». Si vous voulez faire une « expérience pédagogique », comme dit Mlle Berthier, il faudra choisir quelqu’un d’autre. Malvina remettra plus les pieds chez vous.
— Et Paul ? Et André ?
— Oh ! ceux-là, vous pouvez bien les garder. Pourvu qu’ils sachent un peu d’orthographe et d’arithmétique, ça suffira. Pour travailler la vigne et curer l’étable, pas besoin d’être savant.
Très pâle sous son petit parapluie, M lle Brunie s’approcha de moi, caressa mes cheveux et dit simplement :
— Je t’aimais bien, Malvina, Mais puisque tu l’as voulu, adieu.
Le château écrase le village. De loin on ne voit que lui, ses deux donjons, l’un carré, l’autre circulaire, ses courtines ébréchées et envahies par le lierre, la silhouette massive des bâtiments intérieurs, pour la plupart à l’abandon. On dirait un laissé-pour-compte de l’histoire planté là un peu par hasard ou par le caprice d’un hobereau nostalgique. À ses pieds, le village, malgré quelques jolies maisons à tourelles qui font les coquettes avec les pieds dans la bouse, leurs adorables portes à millésime, leurs tortils baronniaux, se tasse et fait grise mine, mais alentour, le pays respire largement avec ses vallées d’églogue, ses collines qui jouent aux montagnes, ses forêts sans légende et ses chemins sans histoire.
Autour du donjon carré étêté par Richelieu et qui ne s’en est jamais remis, le passé redevient lui-même et assume sa ruine avec un air de fatalité plein de noblesse et de poésie.
Cette partie ruinée du château appartenait alors à tout le monde et à personne. Il était interdit en principe d’en prélever les pierres et ce qui restait d’ornements, mais on y entrait comme dans un moulin. Des paysans du bourg y rangeaient leurs charrettes et le maire le corbillard municipal ; on s’y débarrassait des fûtailles pourries, des antiques araires, des lits vermoulus. Les amoureux s’y donnaient rendez-vous et les enfants y apprenaient à leur manière les batailles de l’histoire.
Mme Hortense de Bonneuil habitait la partie occidentale que dominait le donjon circulaire : un domaine de pelouses nettes, de buis disciplinés, de rosiers fous et de lauriers sages, de grands ramages de glycines et de pigeons (elle disait « mes colombes » car elle avait l’âme romantique et lisait Anna de Noailles).
C’était une longue femme noire, sans un cheveu blanc, née semblait-il avec une vocation de veuve ou de moniale. Elle parlait avec lenteur et précision en étirant ses lèvres sèches jusqu’au milieu des joues. Chaque jour, elle enfilait ses gants de peau pour aller chercher son lait à la ferme. Dans ses rapports avec la population de Saint-Roch elle bénéficiait d’une condescendance sans chaleur, d’un respect figé comme si cette famille, propriétaire du château depuis moins d’un siècle, avait hérité d’un millénaire d’histoire en achetant cette carcasse de pierre. Elle vivait seule avec de vieux domestiques. Sa fille demeurait à Brive où elle était pionne dans une institution religieuse et venait assez souvent passer une journée ou deux au château ; elle se prénommait Isabelle, montait à cheval, chassait et fumait comme un homme.
Mon refuge à moi, qui faisait pendant à celui du tilleul, se situait dans le donjon circulaire. Il fallait pour y accéder passer par une entrée majestueuse flanquée d’un écriteau : « Interdit d’entrer : danger », monter un escalier à vis rappelant ces gros coquillages évidés qu’on trouve sur les plages, déboucher par une spirale à des étages marqués par des lambeaux de poutres effondrées. En principe il était impossible de monter plus haut que le deuxième étage. Mon domaine à moi se situait au quatrième. Il fallait escalader des gravats, des blocs, s’insinuer dans des pertuis pour couleuvres, se glisser dans des couloirs ouverts en partie sur des vides vertigineux.
J’avais acquis la certitude que personne ne montait jamais jusque-là. Qu’y aurait-on fait, d’ailleurs ? C’est cette virginité, ce caractère quasi inviolable de mon refuge qui me plaisaient. Mon tilleul, je l’aimais bien à cause du vert, du mouvement des oiseaux, des abeilles et des feuilles mais j’y étais trop proche des autres et la moindre pluie m’en éloignait. Je lui préférais ma cellule de la tour, cette caverne creusée dans la chair du château, sans autre ouverture que l’entrée, sans autre mobilier qu’un moellon armorié qui me servait de siège et une petite caisse à liqueur « La Bénédictine » dans laquelle j’entassais des trésors d’écureuil et, en dernier lieu, une vieille ardoise d’écolier sur laquelle je crayonnais inlassablement et le papier qui avait enveloppé le bonbon que Mlle Brunie m’avait donné lors de notre première rencontre. J’avais tapissé le sol pulvérulent d’une couche de fougère où, les nuits d’été, je venais m’étendre en la recouvrant, suprême luxe, avec la couverture qui avait servi de siège à Bécharel pour le break municipal. Le silence minéral, la pureté magique de l’air qui circulait à travers ce squelette, la fraîcheur de puits qu’exhalait le ventre crevé du donjon, me faisaient oublier, dès que j’avais franchi le seuil de ma cellule, les spectacles souvent monotones et décevants du village.
C’est là que je me réfugiai après la dernière visite de Mlle Brunie et cet « adieu » qui était resté en moi comme une blessure. Pourtant j’étais libérée de cette partie de moi-même qui avait consenti avec légèreté à des complaisances. J’entrepris un long discours, tantôt à voix haute, tantôt dans le secret de mes pensées, pour me fustiger et m’inciter à retourner à ma solitude.
Pierre l’avait bien compris : avant l’arrivée de Mlle Brunie j’étais heureuse, insouciante, libre, irresponsable. Moins de trois semaines plus tard je me retrouvais entortillée dans un nœud de problèmes, engagée dans le monde des adultes qu’auparavant je refusais et qui me rejetait, dans lequel en tout cas je n’avais aucune place.
Je restai là trois jours, grignotant des croûtons, des pommes, des noix, buvant le lait ou le cidre que j’allais voler à la nuit tombée.
Le lendemain de mon installation j’entendis crier mon nom et je reconnus la voix de Mlle Brunie. Montée sur la terrasse de la tour je l’aperçus même sous son petit parapluie (il pleuvotait interminablement), entourée de Bécharel et de quelques enfants qui l’aidaient dans ses recherches et paraissaient s’amuser follement. Je criai : « Peu deu feu gueu beu deu veu jeu ! » mais ceux qui me cherchaient étaient trop loin pour m’entendre.
Je me saoulais de rancune mais elle avait un goût amer. Le lendemain, comme je m’ennuyais, je dormis longtemps. Pour me dégourdir les jambes j’allai, profitant d’une éclaircie, danser sur la tour, pieds nus dans les flaques, face au pays brumeux et gorgé d’eaux mortes, écouter avec ravissement, montant de Sainte-Thérèse, le chœur des grandes élèves de Mlle Berthier qui chantaient un cantique : « Mon âme, prends courage – Le Ciel en est le prix… », et je mimais leurs attitudes lors des messes du dimanche, je pianotais sur un harmonium imaginaire, je sentais un bonheur triste m’envahir.
La nuit qui suivit, je rêvai de Cécile plus intensément que d’ordinaire. Elle m’emportait sur sa bicyclette et nous nous enfoncions dans la nuit, à l’aveuglette, à travers les nuages de pluie.
Prise d’une envie de pédaler, féroce et irrépressible, je me levai, descendis de mon perchoir à hibou et courus à travers le village endormi en réveillant les chiens jusqu’à l’école communale. Je pris dans la grange la bicyclette de M lle Brunie et partis en danseuse en direction de la Chapelle-aux-Saints. La nuit était froide avec des nappes de brouillard ici et là. Les noix fraîches craquaient sous mes pneus. Péniblement, j’escaladai un petit raidillon de mauvais chemin et, retournant mon engin, je me laissai glisser, les yeux fermés, droit devant moi comme dans mon rêve, traversai la route en trombe et me retrouvai tout étourdie dans un pré marécageux après un bond par-dessus une haie d’épines noires. Je n’avais pas de mal, sauf quelques écorchures mais je dus laisser sur place la bicyclette qui avait une roue voilée.
Il m’avait fallu ces trois jours pour m’apercevoir combien Cécile me manquait.
Elle venait se mêler à mes songeries, à mes jeux, à mes sommes. Je la recréais sur ma vieille ardoise, effaçais rageusement son image, recommençais. Je souhaitais la revoir mais aussi lui faire payer cher la gifle qu’elle m’avait administrée.
Le dimanche qui suivit je le passai à regarder et écouter vivre le village en me disant avec une pointe de vanité qu’on devait parler de moi, que Bécharel avait passé une annonce avec son tambour et que le curé avait évoqué en chaire ma disparition. Je me laissai bercer par la musique de l’harmonium et les cantiques, vibrai au son de la vieille cloche, tâchai de deviner dans le peuple de fourmis qui se pressait à la sortie de l’église, Pierre, Flavie et la Maïré.
Estimant que ma vengeance avait assez duré, je redescendis parmi les hommes.
Lundi matin. Le village est long à s’éveiller de sa torpeur dominicale.
Je songe à ma sœur Flavie, couturière de treize ans ; elle doit être déjà en route pour aller rejoindre sa patronne, Jeanne Sauvezie, qui demeure dans la maison du bourg voisine de la boulangerie. Installée derrière un baquet plein d’eau, sous une gouttière, j’attends son passage, simplement pour la voir de loin car je l’aime bien avec son allure d’écureuil, ses petits yeux gris que la souffrance ou la fatigue ne parvient pas à rendre durs, ses gestes précis de petite ménagère ; je ne la vois que rarement mais je l’observe en toute occasion comme on regarde un bel animal en cage.
La boulangère, Noémie Farges, est occupée à ranger ses tourtes dans les râteliers ; elle a passé une partie de la nuit à préparer la pâte et à cuire le pain ; une partie du jour elle restera derrière son comptoir pour le vendre. C’est une femme jeune et belle encore malgré l’usure du travail qui lui voûte les épaules et lui met des cernes aux yeux. L’odeur du pain me bouleverse ; si j’allais lui demander un michou elle ne me le refuserait pas, comme d’habitude, mais ça ferait toute une histoire.
Saisie par le froid et l’humidité, je m’accroupis pour faire pipi et c’est à ce moment précis que je vois passer Flavie, son cabas au bras, légère et fragile comme une quenouillée de lin, à demi perdue sous son gros parapluie noir privé de la moitié de ses baleines. Elle passe, fiérote, lestée d’une grosse soupe et d’un chabrol, frappe à la porte de sa patronne. Je peux la voir encore dans la lumière de la lampe à pétrole, distinguer le bruit des voix, imaginer la conversation : « Alors, petite, tu es d’attaque ce matin ? » « Oui, madame. » « Tu sais que nous allons au moulin de Bernes, aujourd’hui, et que la Julie Ponchet est une fichue garce. Elle nous aura à l’œil toute la journée. Il ne te manque rien ? » « Non, madame. » « Alors, en route, mauvaise troupe ! » La lumière s’éteint, la porte s’ouvre et se referme sur deux ombres emmitouflées.
Ça sent le lait chaud, la bacade, le pain frais et mon estomac se contracte. Derrière l’« Épicerie-mercerie-tabac » d’Eugénie Saulière où je vois bouger des ombres, monte le grognement des porcs. Personne dans la rue. Une vieille chienne passe en traînant ses mamelles. Un éclat de forge lèche la chaussée tandis que résonnent les premiers coups de marteau de Lavergne, le forgeron.
En longeant les murs, je remonte jusqu’à l’église où les enfants sont déjà rassemblés pour le catéchisme : ceux de Sainte-Thérèse et ceux de la « communale » mêlant leurs voix face à Mlle Berthier qui se tient assise avec sa chaufferette sous les pieds, son fichu noir aux pans rejetés dans le dos, enveloppant sa tête de madone.
Sainte-Thérèse est à deux pas. C’est une vieille demeure grise à allure de château aujourd’hui à l’abandon, dans l’attente d’un amateur de résidence secondaire. Elle a poussé tout droit en marge du bourg, au milieu des jardins striés de cordes à linge, encore dans leur opulence estivale, avec quelques touches de rosiers et des flambées d’asters. Je traverse la cour boueuse au milieu de laquelle trône un puits désaffecté dans lequel les filles laissent tomber pendant les récréations des pierres et des éclats de voix.
La porte de la salle de classe est entrebâillée. J’entre. Les pensionnaires (elles sont une dizaine) ont laissé des odeurs de soupe maigre. La cuisinière s’affaire encore à la cuisine et au réfectoire où tremblote un lumignon. Il fait un froid de pierre ; on n’a pas encore, par mesure d’économie, allumé le poêle.
« Ma » place est tout au fond de la première division : celle des « petites ». J’écris « ma » place parce que personne ne me l’a jamais contestée. M lle Berthier m’aime bien ou, du moins, me voue une indifférence courtoise dans la mesure où je me borne à regarder, écouter, dormir (je dors beaucoup et n’importe où). Elle ne m’a éconduite qu’une fois : le jour où j’ai lâché un lézard vert dans la classe. Je peux revenir quand je veux sans avoir à demander la permission. Les filles me laissent tranquille ; elles m’ignorent, me méprisent ou me redoutent.
J’attends en grelottant, sale, morveuse, puante mais jubilant à l’idée de la surprise que je vais occasionner. Je somnole un moment. Et soudain, un cri :
— Mademoiselle, elle est là !
— Qui donc ?
— Malvina Delpeuch.
Mlle Emma s’approche, me secoue l’épaule.
— Mon Dieu ! D’où sors-tu ? Tu sais qu’on te cherche partout ? La gendarmerie est prévenue. On a fouillé tout le pays. Angèle ! courez prévenir le maire. Vous, Louise, allez aux Bories-Hautes avertir les parents.
J’ouvre un œil atone d’enfant martyr, me laisse extraire du banc par les mains précautionneuses de Mlle Berthier.
— Berthe, dit-elle, je m’absente un moment. Veuillez surveiller la classe, je vous prie. Et que je n’entende pas un bruit !
Elle m’entraîne jusqu’à sa chambre, une grande pièce vide, glaciale, sombre, meublée d’un lit à rideaux aux dimensions d’un catafalque, d’une table-bureau surchargée de livres et de cahiers, de deux chaises sur lesquelles trônent des vêtements de nuit. Elle débarrasse l’une d’elles, m’y installe, jette les vêtements derrière le rideau dissimulant le mobilier de toilette.
— Malvina, ma petite fille, il faut tout me dire. C’est grave. Fais un effort pour me faire plaisir. Veux-tu un bonbon ?
Je mâchonne sans plaisir une gomme farineuse qui colle aux dents.
— Parle, maintenant. Pourquoi t’es-tu cachée ces trois jours ?
— Elle m’a battue.
— Qui, elle ? Mademoiselle Brunie ? Pour cette stupide histoire de chahut ?
— Oui. Peu deu feu gueu…
Après s’être accroupie près de moi elle se redresse, hoche la tête.
— Je comprends. Et elle t’a giflée ? Mon Dieu, quelle histoire ! Quelle idée, aussi, de vouloir faire de toi une élève normale ! Je ne comprends pas cette lubie, ni pourquoi elle t’a frappée. Vous étiez pourtant devenues des amies ? Tu l’aimais bien ?
Je secoue énergiquement la tête :
— Non ! non ! non !
Elle se penche de nouveau sur moi, plaque sa main sur mon front.
— Ne t’agite pas. Tout cela n’est pas clair. Voyons, Malvina, tu as l’habitude des coups. Ta mère ne se prive guère de te frapper et tu t’es fait souvent rosser par tes camarades. Alors, pourquoi lui en veux-tu de ce soufflet ?
Je la regarde froidement, sans répondre. Cette longue face pâle, ces yeux immenses, d’un bleu de scabieuse, ces lèvres décolorées par le froid et les privations, ces cheveux qui commencent prématurément à grisonner, ces mains cireuses qui semblent coupées au poignet et vivre leur vie propre…
Elle soupire en se relevant :
— Je commence à comprendre. Tu es jalouse. Tu tolères mal que Mlle Brunie s’occupe des autres élèves plus que de toi. Tu as voulu te venger d’elle ? Eh bien, tu as réussi. Par ta faute elle va quitter Saint-Roch entre deux gendarmes. On va peut-être la jeter en prison et tu ne la reverras plus. C’est ça que tu voulais ? Alors c’est que tu es plus mauvaise encore que je ne pensais.
Les gendarmes à cheval, coiffés de leur tricorne luisant de pluie, arrivèrent dans la matinée. On me conduisit derrière eux par les rues du village animées comme un dimanche, jusqu’à l’école communale. Mlle Brunie nous attendait en compagnie du maire, tous deux silencieux, très pâles, appuyés aux pupitres. Dès que je l’aperçus je courus vers elle, la serrai dans mes bras en pleurant. Elle murmura en m’embrassant les cheveux :
— Ma petite… Mon enfant… Si tu savais comme j’ai eu peur ! Pourquoi as-tu fait ça ?
— Oui, insista un gendarme, pourquoi es-tu partie ?
— La demoiselle t’a brutalisée ? ajouta l’autre. Elle t’a battue ?
Je secouai furieusement la tête et leur jetai un mauvais regard. De quoi se mêlaient-ils, ces deux-là ?
— Nous ne comprenons plus, dit le premier gendarme. Pourquoi a-t-elle disparu ?
Le maire expliqua que j’étais une enfant « un peu sauvage » et que j’étais coutumière du fait.
— Sa famille ne « porte pas peine », d’habitude. Mais Malvina n’était jamais restée aussi longtemps absente.
Il se pencha vers moi, ses grosses moustaches qui sentaient le tabac frôlant mes joues.
— Malvina, où t’étais-tu cachée ? Nous avons cru que tu t’étais noyée dans la Gane, près de l’endroit où on a retrouvé la bicyclette de Mlle Brunie.
Dévoiler le secret de ma cachette ? Jamais ! Je me raidis, fis un geste vague au-dessus de ma tête. J’étais « là-haut, quelque part ». Il faudrait bien qu’ils se contentent de cette réponse. Mon secret, peut-être l’avouerais-je à Cécile, plus tard, mais à personne d’autre qu’à elle. Ces alvéoles bien cloisonnées, étanches, me protégeaient du monde des adultes ; ils étaient ma part inviolable de mystère et de merveilleux.
Les gendarmes parurent perplexes. Leurs regards allaient de Mlle Brunie à moi, se reportaient, interrogatifs, sur le maire qui écartait désespérément les bras, déclarant que c’était un incident sans importance, qu’un rapport de quatre lignes suffirait.
Il ajouta :
— Ne restez pas là, brigadier !
— Nous y resterons le temps qu’il faudra ! répliqua le gendarme.
— Alors tant pis pour votre bicorne. Vous êtes sous une gouttière.
Il pleuvait ici et là dans l’appartement de Cécile et dans la classe. À la moindre averse on entendait au milieu du silence studieux un gémissement ou un juron en patois : « Milhard de Dieus ! Enquèra ! » « Eugène Simbille, qu’est-ce que c’est que ces manières ! » « C’est pas des manières, mademoiselle, c’est des gouttes. Regardez ! » Il levait à deux mains son cahier maculé d’une grosse étoile qui semblait avoir traversé des tissus de poussière et de toiles d’araignées. Les filles ouvraient en riant leurs parapluies ; les garçons se penchaient le plus près possible de leur cahier ou de leur livre. Les gouttes avaient des points de chute imprévisibles, on se croyait à l’abri et brusquement : « glop ! » « Ah ! puta de puta, gémissait Jeantounet Bernède, faut que je recommence ma rédaction ! »
— Cette toiture, soupira le maire, il faudra bien que nous nous décidions à la faire « resuivre ». C’est du « vieux tuile » bouffé par la mousse ou déplacé par l’ouragan de mil neuf cent douze. Mais si j’entreprends ce chantier je vais me mettre à dos le curé et presque tout le conseil. C’est pire, à Sainte-Thérèse.
Les gendarmes et le maire repartis, nous nous assîmes, Cécile et moi, à un pupitre.
— Avant que la récréation soit terminée, dit-elle, il faut que je te parle. Et ne fais pas celle qui ne comprend pas. Tu es moins sotte que tu veux le paraître. Alors voilà : si tu décides de revenir t’asseoir à ta place, nous ne parlerons plus de ce qui s’est passé et nous redeviendrons amies comme avant, sinon, tu peux rester chez toi, courir les bois ou fréquenter l’école de mademoiselle Berthier, mais tu n’auras plus rien à faire ici et si tu te présentes je te chasserai comme une baraquaine. Tu as bien compris ?
Je hochai la tête d’un air excédé. Bien sûr que j’avais compris ! Je réclamai un bonbon à l’orange. Cécile fouilla dans sa poche, en découvrit un sous son mouchoir, entre les bons points et les morceaux de craies ; il était à l’anis et je fis la grimace.
— Tu me promets d’être sérieuse, de t’intéresser à ton travail ?
Je hochai énergiquement la tête.
— Récite-moi tes voyelles et tes consonnes, si possible en gardant ton sérieux.
Je m’exécutai. Satisfaite elle me frotta la tête, retira sa main avec répulsion : mes cheveux étaient gras de saleté et coupés de travers par les ciseaux malhabiles de Flavie.
Pierre arriva peu après, engoncé dans un vieux pardessus gorgé d’eau, mal rasé, son chapeau gouttant devant lui. Il ne dit rien, leva la main sur moi. Cécile s’interposa :
— Non, Pierre, je vous en prie. Malvina est à plaindre plus qu’à blâmer. Je reconnais avoir été injuste avec elle. Elle s’est vengée à sa manière mais le regrette. Maintenant, elle va reprendre la classe bien sagement. Elle me l’a promis.
Pierre ôta son chapeau, le fit claquer contre sa cuisse.
— Reprendre la classe ! Vous n’avez donc pas compris que cette pauvre folle n’apprendra jamais à écrire son nom ! C’est tout juste si elle sait compter les vaches qu’elle garde, quand elle le veut bien.
Il ricana :
— Vous voulez toujours l’amener jusqu’au certificat ?
— C’est mon intention. J’ignore si elle l’obtiendra mais je vous garantis qu’elle ira à Meyssac au mois de juillet prochain.
Le rire grinçant de Pierre me fit mal. Il devait se demander qui était la plus folle de la maîtresse ou de l’élève. Rageusement, il se recoiffa, fit tourner son chapeau sur sa tête pour l’enfoncer.
— Toi, Malvina, tu perds rien pour attendre. Maintenant, dis adieu à la demoiselle.
Il ajouta, embarrassé :
— Pour les livres et les fournitures, si vous pouviez les reprendre, ça m’arrangerait. Nous n’avons pas d’argent pour les payer. Une de nos vaches a crevé. Ceux de Paul et d’André, je vous les réglerai plus tard, avant Noël, si d’ici là je suis pas parti.
Il faisait allusion à la guerre qui menaçait, au service de trois ans dont reparlait l’État-Major à la suite des combats au Maroc. C’était son obsession.
— Ne vous tracassez pas, mais laissez-moi faire encore un essai. Cette petite, vous ne l’avez pas comprise et vous n’avez fait aucun effort pour l’aider. Elle est différente de vous et de tous les gens de ce village. Moi-même elle me déroute et me dérange. Sous ce fatras d’incohérence je devine une belle intelligence et une sensibilité toutes neuves. La difficulté avec elle c’est qu’on ne peut pas la contraindre sans la brimer ni lui laisser la bride sur le cousans qu’elle s’égare. Il faut la surveiller sans en avoir l’air mais avant tout s’intéresser à elle, entrer dans son jeu pour le maîtriser et l’orienter. Il faut surtout l’aimer. Je vous demande la permission d’aider Malvina et de l’aimer. Si je me trompe, le mal ne sera pas grand : elle retournera garder vos vaches et nous n’en parlerons plus.
Pierre n’avait pas suivi le raisonnement dans tous ses méandres mais le discours l’impressionna. Il accepta une ultime tentative.
— La Maïré va nous en vouloir mais je le prends sur moi. Après tout, vous avez peut-être raison.
— Malvina a besoin de vêtements propres et décents. Ses frères pourraient peut-être me les rapporter tout à l’heure. Je vais faire sa toilette après ma classe. Elle n’est pas à toucher avec des pincettes.
Tournée vers moi, elle ajouta :
— Allez, monte ! Je te rejoins dans un moment.
L’eau, dans le cuveau, était tout juste tiède et je grelottais sous le savon et la brosse qui m’écorchaient la peau. Je gémissais : « Assez ! assez ! » mais Cécile protestait : « Ce que tu es douillette ! Je fais moins de façons, moi. Si tu crois que je fais chauffer l’eau pour me laver… Regarde ! On dirait que tu t’es roulée dans la bouse. Ton chien est moins sale que toi. » L’eau était grise et grasse de suint, avec des brindilles et des puces qui nageaient à la surface. Cécile lava mes vêtements, chercha ma culotte (je n’en portais jamais), ranima le feu dans sa cheminée et mit ma lessive à sécher après m’avoir couchée dans son lit. Je revivais ; je sentais m’envahir une délicieuse torpeur malgré les bourrasques de pluie qui agitaient mon tilleul et lui arrachaient ses dernières feuilles. Des odeurs de soupe chaude et de boudin grillé montaient de la classe où les élèves qui ne retournaient pas chez eux le midi faisaient cuire leur fricot de pauvres sur le poêle Godin. Cécile me servit un vin chaud dans lequel elle fit tremper du pain, puis une pomme et des noix. Je dévorai le tout, rotai d’aise et demandai une ardoise pour griffonner des dessins.
— Pas de dessins pour aujourd’hui, dit impérieusement Cécile. Tu es dispensée de classe mais pas d’étude. Voilà ton cahier de lecture. Tu vas reproduire les voyelles du mieux que tu pourras. Si je suis satisfaite tu auras un bon point et un bonbon à l’orange. Mais ne cherche pas à me voler : les bonbons sont dans l’armoire et la clé est dans ma poche.
Elle m’embrassa sur le front et descendit faire sa classe. Lorsqu’elle remonta, une heure plus tard avec les vêtements rapportés par mes frères, je dormais, mon ardoise sur mes genoux.
— Ce n’est pas trop mal, dit-elle, mais tu dois faire mieux et tu le peux. Repose-toi encore. Je vais remonter dans un moment.
Je m’appliquai sans conviction. Ces signes abstraits qui sortaient du crayon d’ardoise serré comme une baïonnette dans son étui métallique, n’évoquaient rien pour moi et ma main peinait pour s’imposer une discipline. Le trait amorçait des zigzags et des circonvolutions, se perdait dans des figurations de fleurs, de nuages, de personnages. Rageusement, j’effaçais mon exercice avec la petite éponge humide que Cécile m’avait laissée et je recommençais, tendue, nerveuse, au bord des larmes.
— Tu as tort de vouloir aller trop vite, dit Cécile. Regarde comment je fais, moi. Un œil sur le modèle… Un œil sur l’ardoise…
Je louchais désespérément. Mon crayon accouchait de monstres qui ne suivaient que leur caprice. La pointe dérivait dans le fantastique, transcendait la réalité, inventait de merveilleuses références. Le « i » devenait l’if du cimetière et se terminait dans un brouillon de nuages, le « m » qui avait trois pattes comme pour mieux marcher se chaussait de sabots et pataugeait dans une flaque de boue ; le « f » devenait faux ou faucille pour faucher un carré de pré planté de marguerites…
— Tu dois oublier ce que ces lettres te rappellent, répétait inlassablement Cécile. Contente-toi de les reproduire telles qu’elles sont. Tu ne vas tout de même pas recommencer à dessiner des bâtons !
Je m’amusais à dessiner des bâtons. Éblouie, Cécile m’entendit compter jusqu’à sept : la « Brunette »… la « Banou »… la « Rousselle »… la « Marguerite »… Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Elle m’embrassa, me fit répéter, compter les bâtons jusqu’à dix. Au-delà j’affrontais des domaines redoutables dans lesquels je me sentais étrangère, exclue. Un domaine pour les riches, où les chiffres prenaient des dimensions impressionnantes. Les nombres simples étaient mon domaine à moi : celui de l’enfance où tout se ramène à des notions élémentaires et à des dimensions quotidiennes. Avec les nombres composés commençait le territoire des adultes, semé de chausse-trappes, débouchant sur l’illimité. Je prenais un plaisir inquiet à faire glisser entre mes dents les « douzzzes » ou les « seizzzes » sans savoir quelle importance arithmétique leur conférer. J’avais beau les répéter à l’endroit et à l’envers, les chanter, les mélanger, les baratter avec ma langue, il ne restait de cet exercice qu’une aigre musique. Lorsqu’elle était de bonne humeur, la Maïré s’amusait à m’enseigner les unités en comptant les briques de la cheminée ; par la suite, Pierre m’avait appris à faire le compte des vaches mais nous n’en avions jamais dix – c’étaient les troupeaux des riches qui dépassaient ce chiffre.
— Tu sais, me dit Cécile au terme de cette mémorable journée, je suis assez contente de toi. Les garçons de la première division ne font pas mieux et, de plus, ils ne s’amusent pas.
Elle me prenait la tête à deux mains, me regardait dans les yeux :
— Je t’aime, Malvina, et je veux que tu apprennes. Est-ce que tu le veux aussi. Répète : « Je le veux. »
Profitant de ces tendres dispositions, je lui demandai un bonbon à l’orange, puis je répondis très poliment en salivant de plaisir :
— Oui, mademoiselle, je le veux.
Le dimanche suivant, Cécile se rendit pour la dernière fois à la messe à la Chapelle-aux-Saints. Elle en revint crottée, trempée, transie et jurant que le temps des randonnées à bicyclette sous les pluies d’octobre qui risquaient de la clouer au lit avec une pneumonie était révolu. Ses collègues de La Chapelle et de Végennes l’avaient traitée de folle. Je l’aidai à essuyer son Hirondelle avec un chiffon et allai la ranger dans la grange, suspendue à un piton de bois. Cécile prit un bain de pieds brûlant à la farine de moutarde, chauffa le lit avec des briques et se coucha en grelottant.
Lorsque je revins vers midi je la trouvai en train de lire, les paupières rouges, les pommettes avivées, le drap remonté jusqu’au menton.
— Tu étais à la messe, ce matin ?
J’y étais comme chaque dimanche. C’était pour moi un spectacle dont le sens m’échappait totalement mais qui me réjouissait et que je ne manquais jamais.
— Le curé s’en est encore pris à moi sans doute ?
— 1 Voï !
En fait, je n’en étais pas certaine car il parlait souvent par métaphores. Il me semblait bien pourtant que c’était d’elle qu’il s’agissait lorsqu’il parlait des « suppôts en jupons de l’école sans Dieu » qui « fabriquait des Garnier et des Bonnot », les bandits célèbres à cette époque de la « bande à Bonnot ». Ce matin-là il avait été plus direct, parlant de ces enseignantes « notoirement incompétentes, incapables de tenir leurs élèves dans le droit chemin », des « sévices qui aboutissaient à la rébellion et peut-être au crime. »
Je répétais phonétiquement au fur et à mesure que ma mémoire me restituait la diatribe. Cécile paraissait suivre le sermon comme si elle y assistait, me priait de poursuivre lorsque ma mémoire était en défaut. Elle hochait la tête, serrait les poings sur le drap, murmurait :
— Non et non ! Je ne me laisserai pas calomnier et insulter par ce Basile de village !
Je me demandai pourquoi elle appelait Basile l’abbé Brissaud.
— Passe-moi mon tabac et mes allumettes, je te prie.
Elle dut s’y prendre à deux fois pour rouler sa cigarette, dispersant autour de la boîte à pastilles qui contenait son tabac des brindilles qu’elle balayait d’une main nerveuse. C’était la même chose à La Chapelle, les mêmes allusions à l’« école impie », chaque dimanche, sans nulle réaction dans les rangs de ces moutons et de ces brebis dont la plupart envoyaient leurs enfants dans cette école honnie des autorités ecclésiastiques et vomie par Dieu – moins coûteuse que l’école congréganiste. L’institutrice de La Chapelle elle-même écoutait sans broncher ; c’était une timide stagiaire chlorotique, poitrinaire, avec laquelle Cécile ne se sentait aucune affinité.
Tant bien que mal, je rapportai ce que l’abbé Brissaud avait dit à la fin de son sermon, tonnant comme Moïse descendant de la montagne sainte dans un flamboiement de rayons. Il avait parlé des « écuries » d’un certain « Augiasse » ou « Argiasse », je ne savais plus, où il faudrait bien un jour faire passer le « torrent de la foi divine ». Là encore, personne n’avait réagi car cet « Augiasse » n’était pas connu dans le pays et d’ailleurs on se demandait ce que cette affaire d’écurie avait à faire là.
— Cet après-midi, dit Cécile, il faudra me laisser seule. J’attends une visite. As-tu mangé ?
Je secouai la tête. Avec simplement du pain, des noix, un morceau de fromage et un verre de vin nous fîmes la dînette. Ensuite, alors que je dormais à moitié, elle me fit répéter mes voyelles et mes consonnes sur une vieille ardoise de carton qui s’effrangeait et se boursouflait.
— C’est bien, dit-elle. La semaine prochaine je t’offrirai une véritable ardoise, avec un cadre de bois et une ficelle pour attacher ton éponge. Et si tu me récites les consonnes et les voyelles sans te tromper, si tu les écris correctement au tableau, tu auras un bon point.
L’œil brillant, je savourai à l’avance cette victoire. Mes progrès étaient évidents mais je n’en avais qu’une conscience imparfaite. Cécile, en revanche, me couvrait de baisers pour des subtilités qui m’échappaient.
— Tu as bien compris, insista-t-elle. Je désire rester seule cet après-midi.
— C’est un monsieur ou une dame que tu espères ?
— On dit : « que tu attends », mais ça ne te regarde pas. Disparais et que je ne te revoie pas avant ce soir tard ou même demain. Et surtout tiens ta langue si tu veux que nous restions amies. C’est juré ?
Je jurai, réclamai des bonbons à l’orange et tins parole.
Cachée derrière un pommier je le vis surgir, pédalant dans une brouillasse de pluie molle et froide, sa casquette sur le nez, jouant du guidon pour louvoyer entre les nids de poule.
Il paraissait jeune, de l’âge de Cécile à peu près, et portait de belles moustaches noires sous la capuche de son imperméable. J’observai qu’il avait un paquet attaché à son porte-bagages. En descendant de bicyclette devant le portail de l’école il regarda autour de lui comme s’il craignait d’être surpris, rangea son engin sous le préau et pénétra rapidement dans la salle de classe.
Appuyée de l’épaule à mon tilleul, je me sentais exclue d’une fête mystérieuse, rejetée comme un témoin indésirable et encombrant, et je me mis, en suçant mon dernier bonbon à l’orange, à haïr Cécile et l’inconnu qui partageait cette fin de dimanche avec elle. Ce qui allait se passer, je n’avais aucune peine à l’imaginer. Des scènes comme celle qui se préparait j’en avais surpris souvent dans les granges perdues, les maisons des vignes, au milieu des bois, derrière des meules de foin. Ces corps à corps m’intriguaient et me fascinaient. Leur caractère répétitif, la monotonie du rite ne parvenaient pas à décourager mon attention. Confusément je devinais dans ce mystère un mouvement essentiel de la vie, un mécanisme secret mais capital qui ne s’assimilait qu’imparfaitement à l’accouplement des animaux dont j’étais souvent le témoin. Ma surprise venait de ces précautions dont s’entouraient les partenaires pour s’isoler comme s’ils étaient en train de commettre un forfait. Je somnolais encore, mon intelligence, ma sensibilité, mes sens enfouis dans des épaisseurs d’inconscience, lents à s’éveiller, à établir des liens entre les motivations des adultes et leurs actes. De vagues présomptions, une chaleur brutale au ventre, c’est tout ce que je ressentais devant ces spectacles à deux personnages. Les parodies auxquelles se livraient les galopins de mon âge m’amusaient mais je comprenais mal le luxe de précautions dont ils entouraient leurs sordides et clandestines célébrations des sens. Je m’étais toujours refusée à y participer. On n’insistait pas car j’étais laide, crasseuse, idiote, et l’on me redoutait à l’égal de cette Angèle-Mauvais-Œil dont on évitait le strabisme démoniaque lorsqu’on avait quelque affaire en projet, l’inquiétude d’une épidémie ou un enfant dans le ventre.
Grimper dans mon tilleul, qui n’était d’ailleurs plus une cachette – il avait perdu presque toutes ses feuilles – épier ce qui se passait à l’intérieur ? J’y renonçai. Cécile ne m’aurait pas pardonné cette indiscrétion si elle m’avait surprise. Il me semblait plus sage et plus loyal d’attendre le départ de l’inconnu et les confidences de Cécile.
Trois ou quatre fois, je tournai autour de l’école, épiant les fenêtres, pataugeant dans l’eau glacée du marécage, tournant en rond dans la cour, résistant à la tentation de crever les pneus de la bicyclette. Des idées de vengeance me tournaient dans la tête : j’irais tout raconter au village et au curé : que M lle Brunie se lavait où c’était interdit, qu’elle fumait, qu’elle avalait de pleins verres de vin pur, qu’elle recevait un homme… Au besoin j’inventerais. Ce que je considérais comme une trahison, Cécile me le paierait cher.
L’idée me vint de pousser jusqu’à la grange située derrière l’église, où l’on donnait un bal le dimanche après-midi, après les parties de quilles ou de palets. Je glisserais mes secrets dans quelques oreilles bien disposées à les accueillir et laisserais l’incendie gagner tout le village…
La rage au cœur, j’allai m’enfermer dans ma cellule du château. L’air sentait le froid et la fumée de bois. Il devait y avoir fête chez M me Hortense de Bonneuil. Mlle Isabelle avait débarqué la veille avec quelques amies surveillantes comme elle dans l’institution religieuse Jeanne-d’Arc, à Brive, où les pensionnaires payaient quatre cent cinquante francs par année scolaire. On distinguait des éclats de lumière et des murmures de voix, des mouvements lents contre les larges fenêtres griffées par des retombées d’ampélopsis. De la grange où dansait la jeunesse, montait un rythme insistant et lourd ; j’imaginais le vieil Armand Lavaur, l’aveugle, juché sur une estrade composée de quatre planches couchées sur des fûtailles vides et rythmant la danse avec sa canne : « Pan pan pan pan pan-pan pan pan pan pan… » et les couples tournaient la bourrée dans la poussière âcre qui montait du vieux parquet malgré l’eau dont on l’avait arrosé.
Il ne faisait pas tout à fait nuit lorsque je redescendis vers l’école communale.
La pluie et le vent brassaient des odeurs de pomme aigre dans le village quasi désert. Lavergne, le forgeron, fumait sa dernière pipe de la journée, abrité par l’auvent de sa forge noire et froide, sous une constellation de fers cloués en aura sur la grande porte. D’aigres petites lumières de foyers, de lampes à huile ou à pétrole bougeaient contre les fenêtres, sous lesquelles les gens lisaient la Croix de la Corrèze achetée le matin chez Eugénie Saulière (l’épicière qui avait refusé de vendre à Cécile des articles de première nécessité) ou, plus rarement, la Dépêche. Valette, le bedeau-tisserand, travaillait encore dans sa cave d’où montait, dans la clarté blanche de la lampe à carbure, le claquement sec de la navette (ringue… rangue…) et le craquement du métier vétuste dont les œuvres vives paraissaient danser dans la lumière crue. Avec cette pluie tenace le village semblait dégorger ses misères cachées.
L’homme venait tout juste de partir. De loin je l’aperçus, engoncé dans son imperméable de cycliste qui lui donnait l’aspect d’un gros insecte à la carapace luisante.
— Eh bien, me dit Cécile, toi au moins tu ne perds pas de temps. Tu nous guettais, hein ? Après tout, peu importe. Il ne reviendra peut-être jamais. Tu es contente ?
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre par quels sentiments j’étais passée, après qu’elle m’eut renvoyée. J’appris qu’ils s’étaient disputés, son « cousin » et elle, puis réconciliés, puis disputés de nouveau et que, cette fois, c’était peut-être pour de bon.
— Pourquoi est-ce que je te raconte ça ? De toute manière, tu ne peux rien comprendre. Tiens, prends un autre bonbon.
Je feuilletais en faisant mine de ne rien entendre les livres que le « cousin » de Brive lui avait apportés : des œuvres de Jean Jaurès et de Romain Rolland. Cécile soliloquait en arpentant sa chambre de long en large. Elle avait envie de parler ; elle en avait besoin ; elle se serait confiée à son armoire.
— Ce n’est pas la première fois que nous nous querellons mais je crois bien que c’est la dernière. Il ne tolère pas que j’aille à la messe. Il me reproche même mes croyances, me répète que je ne suis pas une véritable laïque, que je fais le jeu des curés ! Est-ce que j’ai jamais, dans ma classe, invité les élèves à se montrer assidus au catéchisme et aux offices ? Est-ce que je ne proteste pas lorsque le curé pour me provoquer retient les enfants du catéchisme après l’heure prévue pour la sortie ? Je lui ai même envoyé une belle lettre, au curé, avec copie à l’inspecteur primaire, et il la lira sûrement en chaire un de ces dimanches en la tournant à son avantage. « Voilà comment, dans cette paroisse, on contrarie l’enseignement de la religion ! »
Elle fit un geste vers le crucifix placé au-dessus de son lit avec un brin de buis bénit, au milieu d’un grand rosaire de bois noir déployé en forme de cœur.
— Sur un coup de colère il l’a décroché. Il voulait le jeter par la fenêtre. Je lui ai dit : « Si tu fais ça, tu pars et tu ne reviens plus ! » Il s’est calmé. Nous nous sommes réconciliés et puis ça l’a repris brusquement. Il voulait que je renonce à ce traitement de misère, à ce village pourri, à ces gens stupides et illettrés, que je retourne avec lui à la ville, que nous vivions ensemble. Si c’est avec son salaire de typographe qu’il compte nous faire vivre, et avec « ça » !
Elle brandit un journal dont elle répéta le titre avec colère : L’Insurgé. Ouvrier imprimeur à Brive, Fred Moreau (c’était le nom de son « cousin ») écrivait des articles et des poèmes dans ce journal qui se disait « révolutionnaire » ; il déclarait une guerre ouverte à la bourgeoisie, insultait l’armée, appelait les prolétaires aux armes, prônait l’avortement, éclaboussait de sa colère et de sa haine le monde capitaliste. Fred en assurait en partie la fabrication en prenant sur ses heures de loisir.
— Tu as raison, avait-il fini par dire à Cécile. Je ne peux pas t’épouser du fait de mes convictions et je dois faire bientôt mon service militaire, à moins que je décide de déserter. Tu sais que la guerre est imminente. Je la sens venir. Guillaume est un dément. Les Français veulent prendre leur revanche de soixante-dix et reconquérir l’Alsace et la Lorraine. Alors, nous marier, ça n’aurait pas de sens.
Elle allait et venait dans la pièce, s’asseyait sur le bord de sa table de travail garnie de livres et de devoirs à corriger pour le lendemain, revenait vers le lit défait, encore chaud de leurs corps, s’y appuyait des deux mains, paraissait en respirer l’odeur, se plantait les bras croisés devant la cheminée sans cesser de soliloquer.
C’est à lui qu’elle écrivait chaque jour ou presque en me laissant parfois le soin de mettre la lettre à la poste. C’étaient des lettres épaisses, matelassées de sentiment sous leur enveloppe rose griffée par l’ample écriture où s’harmonisaient sans défauts les pleins et les déliés.
— Vivre sans sacrements avec un révolutionnaire, un anarchiste, moi, Cécile Brunie ! Partager, sans être passée devant l’autel, la vie d’un garçon qui parle de déserter avant même d’être appelé au service militaire ! Non et non ! Je ne veux plus le revoir. C’est fini. Il l’a bien compris d’ailleurs. Il ne m’a même pas embrassée en partant.
Elle eut un accès de larmes vite réprimé puis, se tournant vers moi, me prit aux épaules et me dit presque joyeusement :
— Heureusement tu es indifférente à ces affaires de cœur et d’ailleurs tu ne comprends rien à ce que je te raconte. Et maintenant, si nous travaillions un peu ?
Je n’avais plus du tout envie de me venger d’elle. Au contraire : elle me faisait pitié. De la voir pleurer, j’avais failli pleurer moi aussi. Comme il faisait nuit, elle alluma la lampe à pétrole décorée d’un abat-jour vert où couraient des frises de fleurs et de fruits, se balança dans son rocking-chair tandis que je prenais place à son bureau avec mon ardoise de carton.
Pour lui faire plaisir, je m’appliquai et couvris les deux faces : celle qui était rayée et celle qui était vierge, de lettres et de tronçons de mots qui se tortillaient comme des vers sous mon crayon. Lorsque j’eus terminé, je lui tendis mon chef-d’œuvre. Elle l’examina, se redressa, l’examina de nouveau comme si elle doutait que j’en fusse l’auteur. J’étais allée au bout de mes facultés de connaissance et d’application.
— Mais c’est bien ! s’exclama-t-elle. C’est très bien ! tu vois que, lorsque tu le veux, tu peux faire aussi bien sinon mieux que les autres.
De nouveau, elle paraissait très excitée. Ouvrant le livre de lecture appliquée, elle me fit faire d’autres exercices mais je me fatiguai vite ; mon attention se relâcha et dériva vers des images qui passaient dans ma tête, occultaient le raisonnement et l’application.
— Tu es fatiguée ? Alors arrête et repars chez toi pour souper. Emporte ton ardoise et montre-la à Pierre. Dis-lui bien que c’est toi, toute seule, qui as fait ces exercices, sinon il ne te croirait pas. Attends…
Elle ajouta en marge : « Excellent : 9 sur 10 », me prépara quelques exercices à faire à la veillée, me confia quelques feuillets et je repartis d’un cœur léger avec l’impression d’être nantie d’une mission de confiance. Tout le monde à la ferme était couché. Je mangeai ce qui restait de soupe, croquai une pomme et, dans la lumière de la bougie, sur les feuillets vierges que Cécile m’avait confiés, tirant la langue, les yeux au ras de la feuille, j’alignai des lettres et des mots que je répétais à voix basse pour ne pas réveiller le pépé, et ces mots devenaient des objets ou des êtres vivants. Je découvrais avec une sourde exaltation les équivalences subtiles entre la langue parlée, l’écriture, les choses et les êtres auxquels ils se rapportaient ; je nouais entre eux des liens délicats et tout s’ordonnait comme par une opération de magie.
Certains mots me paraissaient dotés d’un potentiel d’émotion inépuisable. Lorsque je les entendais ou que mon regard tombait sur eux, je me les répétais à satiété. Ainsi « volontiers », que Cécile employait souvent ; ou encore « affinité » ; ou bien « subtil ». Il ne s’y attachait pour moi aucune signification précise. Je n’étais sensible qu’à leur sonorité, leur couleur, leur poids.
En maniant ainsi les mots, je me sentais au seuil d’un mystère dans lequel je pénétrais insensiblement. L’écriture ne m’apparaissait plus comme un univers à part, séparé de moi par une frontière infranchissable. Le sentiment d’impuissance qui avait engendré l’indifférence s’estompait, dérisoire et ridicule. L’indifférence vaincue, je me sentais apte à affronter les domaines redoutables de la connaissance. Loin de se fermer à moi, ils m’aspiraient, me poussaient toujours plus loin et plus profond dans une nuit qui s’illuminait à chacun de mes pas comme si j’étais porteuse de ma propre lumière. Ils me révélaient à moi-même ; ils m’engendraient.
Je m’endormis, le nez sur mes papiers. Le froid m’éveilla. Mes socques enlevés, j’allai me couler tout habillée contre Flavie qui dormait avec le pépé dans le grand lit à rideaux de cretonne rouge de la salle commune. Elle grogna, protesta : « Tu pourrais te déshabiller, au moins ! » puis me serra contre elle pour me réchauffer.
— Flavie, je sais lire et écrire. J’ai écrit « chat » et « chien ». Tu verras demain, je te montrerai ce que j’ai fait. Et puis je sais compter jusqu’à vingt. Une… deux… trois…
Je m’endormis avant d’avoir atteint le nombre seize.
1- Oui.
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