L'orange de Noël

Michel Peyramaure · Chapitre 4 sur 13

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L'orange de Noël

Novembre

 

Il fallait bien qu’un jour ou l’autre Cécile rencontrât Emma Berthier. À vrai dire elles s’étaient croisées à plusieurs reprises dans le village mais ni l’une ni l’autre n’avait eu l’audace de faire le premier pas.

Après l’« incident » (certains prononcèrent le mot « scandale »), une rencontre et un entretien devenaient inévitables.

Le dernier dimanche d’octobre, Cécile avait décidé de se rendre à la messe à Saint-Roch.

Les deux dimanches précédents, le temps s’étant remis au beau, elle s’était rendue à l’église de Végennes, malgré la distance et la côte redoutable qu’il fallait affronter pour accéder au bourg : quelques fermes assises sur une crête dominant un pays vaste et profond de vignes et de forêts qui roulaient comme une houle dans le bleu-violet de l’automne. Le curé était un vieil homme plus occupé de ses rhumatismes que de la concurrence entre les écoles et qui avait la sagesse de croire que Dieu est présent partout, dans toutes les âmes et qu’il finira par triompher des obscurantismes les plus tenaces.

Ce dimanche-là, la pluie lui interdisant de quitter Saint-Roch, Cécile se recueillit et se prépara mentalement pour l’affrontement qu’elle jugeait inévitable avec l’abbé Brissaud. Je la regardais aller et venir dans sa chambre, s’occuper à des riens, tendue, nerveuse, faussement enjouée dans l’attente du duel. Elle avait revêtu une tenue noire un peu trop sévère à mon goût, avec une grande croix d’argent sur la poitrine, une pèlerine également noire dont la pointe lui descendait jusque sur les talons, un chapeau rond à larges bords orné d’un simple ruban gris.

Le danger auquel elle allait s’exposer, elle en était pleinement consciente. Depuis quelques jours, l’abbé Brissaud ne décolérait pas. Trois des filles qui fréquentaient Sainte-Thérèse et quatre garçons que leurs parents avaient enlevés à l’institution des « Frères » de Beaulieu et de Meyssac, avaient demandé asile à la « communale » pour des raisons d’économie ou de commodité mais aussi parce que les calomnies sur l’incompétence et les mauvaises mœurs de l’institutrice laïque n’avaient pas tenu. Le curé avait fait irruption dans quelques-unes des familles coupables d’une telle trahison et les avait menacées, n’obtenant que des excuses mais aucun repentir ni changement de conduite.

— Il ne me fait pas peur, « votre » curé, m’avait dit Cécile. S’il croit pouvoir m’interdire la porte de son église, il se trompe. Je sais qu’il m’attend, qu’il cherche à m’attirer comme dans un piège pour me clouer au pilori devant tout le village. Ça fait des semaines qu’il guette l’occasion de me fustiger publiquement. Il considère comme une défaite par forfait le fait que je ne me sois pas encore présentée à lui. Je vais lui montrer que je ne le crains pas.

Cécile avait raison. Le curé cherchait l’affrontement. On ne se privait pas de l’affirmer dans la paroisse et on l’attendait.

— Tu me suivras ? demanda Cécile.

Je la suivrais. À aucun prix je ne voulais manquer l’« événement » mais je tremblais pour elle comme un écuyer pour son chevalier. Elle n’allait tout de même pas riposter à ses propos, enlever la chaire d’assaut comme une citadelle !

Elle me fit un brin de toilette, arrangea mes cheveux avec une frange sur le front, « à la chien », frotta d’un doigt humide de « sentbon » le lobe de mes oreilles, poudra par jeu mes joues avec sa houpette, me jugea « présentable » malgré mes socques râpés et mal cloutés, mais je n’avais rien d’autre à me mettre aux pieds.

Nous entrâmes parmi les derniers à l’église où notre arrivée fit sensation. Les parents d’élèves saluaient la demoiselle d’un air gêné. Les menettes se détournaient avec des airs pincés comme si la seule présence de l’institutrice laïque eût constitué une provocation. M lle Berthier se tenait à l’harmonium, entourée des grandes élèves de Sainte-Thérèse qui constituaient la chorale ; elle eut un sourire vite estompé mais je la surpris à plusieurs reprises à regarder dans notre direction d’un air inquiet, comme si les voûtes allaient se lézarder et nous tomber sur la tête.

Près de Cécile, je me sentais bien. Lorsque nous nous asseyions, je mettais ma main sur son genou et elle la tenait serrée dans la sienne. À travers l’étoffe de la robe je sentais sa nervosité et son inquiétude. Ma famille se tenait à deux pas de là, dans le même rang mais de l’autre côté de la nef. Sous le bonnet blanc attaché au menton, je distinguais le profil aigu de la Maïré, celui, sévère, de Pierre, les mines amusées de Flavie et de mes frères cadets.

La messe se déroula sans encombre, entrecoupée de cantiques auxquels Cécile mêlait sa voix.

Lorsque le curé, la tête rentrée dans les épaules, l’air bourru, monta en chaire, j’éprouvai une impression de panique comme si le sol allait s’ouvrir sous moi. Cécile me rassura en prenant ma main dans la sienne, brûlante et crispée.

L’abbé Brissaud ouvrit son livre : l’« Évangile selon saint Matthieu » au chapitre du « Bon grain et de l’ivraie ». La tête bourdonnante, insensible aux significations subtiles de la parabole, je l’écoutai raconter l’histoire du semeur :

— « Le royaume des Cieux, dit Jésus, ressemble à un homme qui avait semé de la bonne semence dans son champ. Mais pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. Lorsque la plante eut poussé et fait du fruit, alors apparut aussi l’ivraie. S’avançant, les esclaves du maître de maison lui dirent : « Seigneur, n’est-ce pas de la bonne semence que tu as semé dans ton champ ? Comment se fait-il qu’il y ait de l’ivraie ? » Il leur déclara : « C’est un ennemi qui a fait cela. » Les esclaves lui dirent : « Veux-tu que nous allions la récolter ? » Il déclara : « Non, de peur qu’en récoltant l’ivraie vous ne déraciniez le blé en même temps qu’elle. Laissez-les tous deux croître ensemble jusqu’à la moisson et, au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : “ Récoltez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes pour la consumer ; quant au blé, ramassez-le et rangez-le dans mon grenier ”. »

Il y eut un silence comme entre deux coups de tonnerre. De toute sa carrure le prêtre se renversa en arrière, fermant les yeux pour mieux se pénétrer du sens de la parabole. Il était majestueux et presque beau avec son lourd visage, ses cheveux blancs qui lui faisaient une auréole, ses mains puissantes accrochées à la balustrade de la chaire qui craquait chaque fois qu’il bougeait. Sûr de sa puissance et de son invulnérabilité, il promena un regard sur l’assistance, l’arrêtant sur Cécile qui le soutint hardiment. Puis il développa la parabole, la dépouillant de ses ambiguïtés et de ses superfluités pour la rendre nue comme une lame. Le champ de blé du Seigneur, ensemencé de foi, était menacé. Les mauvais semeurs étaient à l’œuvre, dispersant à pleines mains l’erreur et le mensonge, et tous pouvaient voir, au milieu des épis majestueux du savoir, surgir et croître le chiendent de l’ignorance et de la bêtise laïques.

Tendue à l’extrême, Cécile pétrissait son réticule de velours entre ses mains. Les fidèles se retournaient avec des sourires ironiques vers la semeuse d’ivraie, mais elle ne broncha pas.

Un nouveau silence succéda à la péroraison du prêtre. Il y eut des bruits de chaises, mais il leva la main pour faire signe qu’il n’en avait pas fini et poursuivit, le visage plus dur, comme serré dans un casque de fer :

— Mes chers frères, mes chères sœurs, qui sont-ils, ces mauvais semeurs ? Qui sont-elles, ces mauvaises semeuses qui compromettent la moisson de Dieu ? Ah ! nous les connaissons bien ! Ils sont au milieu de nous. Ils opèrent en toute impunité et leur apparence est si trompeuse que beaucoup d’âmes naïves s’y méprennent. Les ignorants ! Que de comptes ils devront rendre ! Oui, nous les connaissons bien, ces potaches en jupons aux propos lestes, aux façons cavalières, qui semblent sortir d’une caserne plus que d’une école. Elles sont institutrices comme on est employée de poste ou dactylographe. Leur seul souci c’est l’avancement et les palmes. Comme nous sommes loin des éducatrices chrétiennes, qu’elles portent ou non le costume, pour qui l’enseignement est un apostolat, qui ne veulent pas d’enfant à elle pour mieux aimer ceux des autres…

C’est à ce point du sermon que Cécile se leva. Ce ne fut pas de sa part une fuite mais une retraite hautaine. Elle se dressa lentement, resta debout sur la houle des visages tendus vers elle, gros d’inquiétude et de réprobation. Elle prit le temps de glisser son missel dans son réticule sans quitter de l’œil le prêtre qui continuait à vitupérer en haussant le ton puis, d’un pas tranquille et assuré, bien droite, elle quitta le rang, gagna la sortie, ouvrit la porte et la referma dans un bruit de tonnerre.

Je la retrouvai dans le tambour, appuyée de l’épaule contre le panneau de bois où figuraient les couvertures de la « bonne presse » et, encadrés de rouge, les titres des journaux à l’index. Une main au creux de la poitrine, elle respirait avec peine, très pâle. J’étais fière d’elle ; j’aurais mal toléré qu’elle acceptât sans réagir les insultes du vieux curé, qu’elle n’essuyât pas le crachat.

Elle prit ma main, m’ordonna de revenir à ma place. Je refusai. Elle me serra contre elle en pleurant.

— Ma petite fille, ma Malvina… Ce curé est un méchant homme mais il ne l’emportera pas en paradis.

 

Dans l’après-midi, nous eûmes la surprise, Cécile et moi, de voir apparaître Isabelle de Bonneuil montée sur sa jument, Praline. Elle pénétra dans la cour de la « communale » et, sans mettre pied à terre, appela Cécile qui accourut à la fenêtre.

— M lle Brunie, dit Isabelle, je tenais à vous féliciter. Vous avez fait preuve de fermeté et de dignité. Cette vieille ganache de curé méritait une leçon. Vous ne lui avez pas cloué le bec, mais c’est tout comme. Salut ! Nous nous reverrons bientôt, je l’espère.

Avant que Cécile ait pu répondre, Isabelle faisait tourner bride à Praline et piquait un petit trot vers le moulin de Bernes.

— Eh bien, tu vois, dit joyeusement Cécile, nous n’avons pas que des ennemis !

 

Cécile quitta Saint-Roch à Toussaint pour aller se recueillir sur la tombe des siens, à Brive.

C’est dans la semaine qui suivit que Mlle Emma Berthier vint lui rendre visite au retour d’une promenade, après avoir vérifié que personne ne pouvait la voir pénétrer à la « communale ». Elle revenait de la direction de Vayrac dans une belle éclaircie. L’été de la Saint-Martin, malgré quelques bénédictions d’averses, était dans sa splendeur, novembre s’ouvrait par de belles journées tièdes et des tourbillons de feuilles dorées dans le vent du sud. Mlle Berthier portait au bras un petit panier d’osier plein de cèpes. Elle pénétra furtivement dans la cour. J’alertai Cécile qui descendit pour l’accueillir.

— J’ai trouvé ces quelques champignons en me promenant, dit Mlle Berthier. Et j’ai pensé que… Voyez, ils sont tout frais. Les aimez-vous, au moins ?

— Je vous remercie, dit Cécile. J’espérais que vous viendriez un jour en amie. Voulez-vous monter jusqu’à ma chambre ?

Je me chargeai des champignons que je mis au frais dans la grange. Lorsque je remontai avec le panier vide, je surpris une conversation qui me concernait et j’écoutai, l’oreille collée à la porte.

— C’est un miracle, vraiment, disait Mlle Emma. En quelques semaines vous avez transformé cette petite. Je ne la reconnais plus. Il paraît qu’elle commence à lire et à écrire.

— Je n’ai guère de mérite, répondit Cécile. Le terrain était tout prêt. Je n’ai eu qu’à ensemencer. On aurait dit qu’elle m’attendait. Au début, ça n’a pas été facile et puis, peu à peu, je l’ai éveillée. Son intelligence n’était pas absente ; elle était simplement engourdie. Sa mémoire vierge lui permet de tout retenir très vite. J’ai l’intention de la présenter au certificat. Elle devra mettre les bouchées doubles, mais nous y arriverons, elle et moi.

— Durant des années, je suis restée aveugle à côté de cette petite. Elle avait l’air absent, ne répondait pas quand on l’interrogeait, restait des heures à dormir dans le fond de la classe. Vous, vous l’avez comprise du premier coup.

En vraie petite fille modèle, je frappai avant d’entrer comme Cécile m’avait appris à le faire. Elles se turent. Cécile avait servi un doigt de « Charmoise » à chacune et il y avait pour moi un verre de cidre doux.

— Vous avez eu tort de venir à l’église ce matin, dit M lle Berthier. Si je ne commençais pas à vous connaître, je croirais à de la provocation de votre part. Le village est suffisamment divisé sans que vous accusiez encore cette scission. Isabelle de Bonneuil s’en est prise au curé, cet après-midi, au château.

— L’église est la maison de tous ! dit sévèrement Cécile. J’y ai ma place. Je pensais que vous aviez compris cela.

— Ne vous fâchez pas. Le curé a eu tort lui aussi et une bonne partie du village juge qu’il n’aurait pas dû s’en prendre aussi directement à vous.

— Que me reproche-t-on alors ?

— C’est difficile à dire. Vous êtes un peu trop « moderne » pour ces gens. Vous vous conduisez comme une fille libre et c’est très mal vu dans nos campagnes. Je connais bien la population. Je la sers de mon mieux et je l’aime malgré ses défauts. Vous, vous venez d’ailleurs, de la ville, vous bouleversez leurs habitudes, vous vivez autrement. On dit même que vous n’avez de la foi que les apparences.

— Et que dit-on encore ?

— Que vous recevez un homme chez vous, que vous fumez, que vous lavez votre intimité. Pour ce qui est de votre travail d’institutrice, on ne peut rien vous reprocher, mais on vous tient à l’œil. Au moindre faux pas, l’Académie sera informée par des lettres anonymes. Méfiez-vous.

— Merci de vos conseils, dit sèchement Cécile. Mais vous-même…

— Oh ! moi… je ne suis rien, à Saint-Roch. Bonne tout au plus à aider aux travaux des champs et à remplacer le médecin quand il tarde à venir. Si je vous dis tout cela, c’est pour vous mettre en garde. Méfiez-vous surtout du curé. Ce que vous avez fait ce matin, il ne vous le pardonnera pas. C’est maintenant la guerre ouverte.

Elle se leva brusquement, consulta la petite montre d’argent qu’elle portait en sautoir à côté du sifflet dont elle se servait pour imposer la discipline dans son école.

— Je devrais être rentrée déjà. Des élèves retardataires m’attendent pour des « répétitions ».

— J’ai été heureuse de votre démarche, dit Cécile. Ma porte vous est ouverte. D’ailleurs elle ne ferme pas à clé ! Revenez me voir s’il n’y a pas trop de risques.

Cécile n’avait pas baissé pavillon. Le dimanche suivant, discrètement, elle était revenue à l’église, mais s’était tenue dans le fond de la nef et avait savouré ce qu’elle prenait pour une victoire : l’abbé Brissaud n’avait pas fait usage de ses armes.

— Ces braves paroissiens en sont pour leurs frais, me dit-elle comme nous sortions de l’église. Tu as remarqué qu’il y avait davantage de monde que dimanche dernier ? On est venu assister à l’estocade et rien ne s’est produit.

Isabelle de Bonneuil nous rattrapa comme nous entrions chez l’épicière, Agathe Laspoumadère. Cécile voulait se réapprovisionner en tabac, en feuilles, en allumettes et m’avait promis un craquelin. Les sonnailles de la porte n’avaient pas fini de tinter qu’Isabelle entrait à son tour. Mon regard allait de l’épicière qui pesait fin les cinq grammes en puisant le tabac dans un grand pot de faïence à motifs bleus avec une sorte de chausse-pied en corne et le laissait tomber avec un petit tapotement de l’index dans le plateau en forme de bol de la balance romaine. Il y en avait pour trois sous. Elle enveloppa cette mousse brunâtre et odorante dans un cornet de papier « Riz-la-Croix », y ajouta une boîte d’allumettes de la Régie et alla pêcher un craquelin dans une boîte de fer.

— J’ai besoin de vous parler, dit Isabelle. Montez avec moi jusqu’au château.

— Vous n’y pensez pas ! protesta Cécile.

— Vous n’avez rien à craindre. Ma mère va rester une heure à

clamper1 avec des amies sur la place, au soleil.

— Je ne puis vous suivre, mademoiselle. Cela passerait pour une provocation.

— Peut-être avez-vous raison. Alors je vous invite chez la Jeanne.

— Vous plaisantez ?

— Pas du tout. Sachez qu’à Saint-Roch je me conduis comme bon me semble et que personne n’y trouve à redire. Quand on a derrière soi des siècles de baronnaille mitée, de turpitudes dorées sur tranche, de vénérables hypocrisies, on peut se donner des allures « peuple ». Ça passe pour de la largesse de vue et de la simplicité. On dit de moi : « Elle n’est pas fière, la petite de Bonneuil. » Et on m’en estime davantage.

Elle ajouta en riant :

— Suivez-moi et ne craignez rien. Vous êtes sous ma protection.

Avant que Cécile ait pu protester, elle la prenait par le bras et elles entrèrent toutes deux, moi derrière, chez Jeanne. Notre arrivée fit sensation, au point que Cécile eut un mouvement de recul.

— N’ayez pas peur ! dit Isabelle en la faisant asseoir. Ici, vous êtes un peu chez vous. Les hommes que vous voyez là sont presque tous des lecteurs de la Dépêche et bouffent du curé.

Ça sentait la sciure de bois, la soupe et le tabac. La Dépêche était ouverte sur une table au milieu des ronds de vin et des dernières mouches engourdies. À notre arrivée, les conversations avaient baissé d’un ton. On nous observait. Isabelle commanda une absinthe pour elle, Cécile un verre de vin paillé.

— La petite devrait pas être là, dit la grosse Jeanne. C’est interdit par le règlement.

— Laisse faire le règlement ! dit Isabelle. Elle boira une grenadine.

Elle ajouta, les coudes sur la table :

— Votre tabac m’a fait envie. Je roulerai bien une cigarette.

— Vous voulez fumer ? Ici ? Devant tous ces hommes ?

— Et pourquoi pas, sainte Nitouche ? Vous n’allez tout de même pas prétexter que « ça ne se fait pas » ? Pas vous ! Si vous pouvez me fournir une raison valable pour que je renonce, je m’abstiendrai.

Cécile sortit de son réticule le paquet de « caporal », le tendit à Isabelle qui roula sa cigarette avec une dextérité que parurent apprécier les buveurs, parmi lesquels Bécharel qui avait posé son tambour sur la table, près de son absinthe, Bernède, Blavignac qui portait une rose rouge à la boutonnière et quelques autres. Isabelle fit la grimace devant les allumettes de la Régie qui, dit-elle, « prenaient une fois sur deux ». Elle sortit de son réticule des allumettes de contrebande fabriquées par un Espagnol de Vayrac et vendues sous le manteau par le Caïffa – de grosses bûchettes à section carrée, rugueuses, dotées d’une grosse tête rouge. Elle en frotta une sur la table et cela fit une longue flamme claire.

— Gare mes moustaches ! dit Isabelle. Un jour, j’ai mis le feu à ma voilette et j’ai failli brûler vive. Alors, Jeanne, tu nous sers !

Jeanne posa les verres crasseux et nous servit. Isabelle manipula avec dextérité la cuillère à absinthe, le sucre et la carafe. De gros rires d’hommes éclatèrent dans son dos. Elle haussa les épaules.

— Qu’est-ce que tu crois, Bécharel ? J’avais dix ans, quand j’ai bu ma première absinthe. Et alors, Cécile, comment trouvez-vous ce vin ?

Il était jaune doré comme un œil de chat et prenait toute la lumière. On y voyait danser un bel automne clair, des soleils et des sources. Je goûtai au verre que me tendit Cécile et fermai les yeux : quelque chose se mit à fumer en moi comme un encens sur l’autel.

— La patronne, dit Isabelle à voix basse en montrant la Jeanne, c’est la plus grande putain du canton mais la meilleure femme que je connaisse. Elle ne sait pas faire la différence entre ses richesses : elle donne son cœur et son corps avec la même facilité. J’aime ces gens qui ne trompent pas leur monde.

— C’est pour me parler de la Jeanne que vous m’avez amenée ici ?

— Je vous choque ? Tant pis ! Je n’aime pas tourner autour du pot. Si mes façons vous offusquent, mademoiselle l’institutrice, je cesserai de vous importuner. Si vous supportez sans vous signer ma vulgarité et ce que ma mère appelle mes « diableries », nous serons amies et, croyez-moi, vos amis, vous les compteriez sur les doigts d’une main, à Saint-Roch.

Elle tira une longue bouffée, avala voluptueusement la fumée et la restitua par le nez en léger nuage.

— Vous avez raison. Parlons sérieusement. Si vous vous imaginez avoir triomphé du curé parce qu’il ne vous a pas prise à partie ce matin, vous vous trompez. Je connais Brissaud. C’est un homme terrible. Il s’est mis en tête de vous briser comme il l’a fait de tous ceux et celles qui vous ont précédés et il réussira si vous ne vous défendez pas. Savez-vous pourquoi il a organisé cette petite réception en votre honneur lors de votre arrivée ? Pourquoi il a orchestré ce concert d’anathèmes contre vous ? Pourquoi il veut votre départ ?

— Parce qu’il voit en moi l’image du démon, je suppose.

— Ma pauvre Cécile, vous n’y êtes pas.

Elle vida son verre à moitié, reprit :

— Brissaud a une nièce qui fait ses études à l’École normale de Tulle. Sous des apparences de bonne laïque, pionnière attachée aux idées de tolérance, c’est une hideuse punaise de sacristie. Les « davidées », vous savez ce que c’est ? Eh bien, c’en est une, et des plus sournoises. La grande idée de Brissaud était d’obtenir sa nomination à la « communale » de Saint-Roch. Le projet était sur le point d’aboutir, et voilà que vous êtes nommée à sa place. Une manœuvre de dernière heure de Pintaut, l’inspecteur primaire, un franc-maçon qui mène la vie dure aux curés. C’est pourquoi je vous dis : prenez garde. Brissaud est en train d’engager une épreuve de force qui durera le temps de l’année scolaire mais pas plus. Il fera en sorte de vous compromettre, de vous rendre la vie impossible. Si vous n’êtes pas déplacée d’office vous quitterez Saint-Roch de votre plein gré. Il emploiera les grands moyens.

Cécile but ce qui restait de vin d’une main qui tremblait un peu. Isabelle poursuivit :

— Pour le moment, il cache ses armes mais l’armistice sera bref. On vous a sans doute parlé de son attitude lors de la « Séparation ». C’est à peine si l’on exagère en disant qu’il disait la messe avec son fusil sur l’autel. On lui avait tiré dessus. Il se serait défendu en tuant. Il a hérité l’esprit des Templiers et il dort avec son épée sous son traversin.

Elle commanda un deuxième verre d’absinthe, la prépara avec la même minutie un peu affectée, but une gorgée et parut soudain découvrir ma présence.

— On dit que vous avez fait des prodiges avec celle-là et que vous comptez l’amener cette année jusqu’au certificat. Ça me plaît. Au curé, pas du tout. Si vous réussissez, il ne vous le pardonnera pas et il fera son possible pour vous faire échouer. Tout son possible. C’est Basile et Machiavel dans un même homme. Il ne pardonne pas à ceux qui contrarient ses projets. Je crois qu’il s’est trompé d’époque, mais ici, sur ce tas de fumier qu’est Saint-Roch, c’est encore le Moyen Âge, d’une certaine manière.

Elle acheva son deuxième verre d’absinthe en même temps que sa troisième cigarette et elle était un peu ivre. Je la devinais pleine de tendresse pour Cécile, prête à lui prendre la main, à l’embrasser, à la protéger. Elle détestait Brissaud mais sans parvenir à le mépriser comme cette « légion de culs-terreux », ce troupeau qu’il menait à la baguette et qui se laissait prendre à ses façons rudes et franches (en apparence), aux niorles qu’il contait aux repas de familles, à ses sermons en patois, à sa réputation de mangeur, de buveur, de trousseur de filles (encore que, sur ce dernier point, il eût pris du champ).

L’heure tournait. Accoudée à son comptoir, Jeanne écoutait les hommes commenter le dernier article de Jaurès dans la Dépêche et les discussions s’animer. De temps à autre, elle tendait l’oreille vers notre table.

— J’ai reçu la visite d’Emma Berthier, dit imprudemment Cécile. Elle m’a offert un panier de champignons et son amitié. Je la trouve bien téméraire. Tout se sait ici et, lorsque le curé apprendra…

Isabelle fronça les sourcils.

— Cette pauvre folle ! Comment a-t-elle osé ? Quoi qu’il en soit, vous n’avez rien à redouter de sa part. Elle est franche comme l’or. Vous pouvez vous fier à elle. Elle s’est d’ailleurs querellée avec le curé. On les entendait du château. Il était question de vous.

J’étais bien. Comme dans du sable chaud. Petit à petit se formait autour de Cécile, de sa tendre peau, de sa solitude à vif, une cuirasse d’amitié. Si j’en avais eu le pouvoir, je l’aurais moi-même protégée, mais je la desservais plutôt par le favoritisme qu’elle me témoignait par rapport aux autres élèves dont certains me jalousaient. J’avais envie de les prendre toutes deux par la main, de les forcer à s’embrasser, de les nouer l’une à l’autre, d’en faire un bloc immuable contre les forces mauvaises qui menaçaient leur amitié toute neuve et vulnérable.

Isabelle faillit tout gâcher. En roulant sa quatrième cigarette d’une main mal assurée, elle murmura :

— Il y a plus grave : vos relations avec Fred Moreau. Vous devriez cesser de revoir ce garçon. Il peut être dangereux pour vous. Un révolutionnaire… Un anarchiste…

Cécile ne put réprimer un mouvement de surprise. Comment Isabelle avait-elle appris cette liaison ? Tout le monde à Brive connaissait Fred mais personne ne prenait très au sérieux ses diatribes contre la bourgeoisie, l’armée et le capital. Au cours d’une promenade en ville, une amie de pensionnat avait montré à Isabelle le jeune journaliste-typographe drapé dans son ample blouse noire, ses pinces accrochées à la boutonnière, devant la petite imprimerie de la rue de Corrèze. C’était un beau garçon à l’air un peu sévère mais avec du feu dans le regard. Le dimanche précédent, elle l’avait rencontré, pédalant sur la route du Bosplot.

— Vous souffrirez à cause de ce garçon, si vous persistez à le voir, poursuivait Isabelle. Sa seule idée est de révolutionner le monde et d’instaurer l’anarchie. Rien d’autre ne compte pour lui. Il faut se méfier de ces gens : ils commencent à écrire des articles et finissent par poser des bombes.

Cécile avait pâli. Ses mains tremblaient. Elle replaça ce qui restait de tabac dans son réticule et se leva. Isabelle lui accrocha le bras, la força à se rasseoir.

— C’est à cela que vous vouliez en venir ! dit Cécile d’une voix âpre. J’aurais dû me méfier de vous. Vous cherchez d’abord à me compromettre en m’entraînant dans ce lieu, en me faisant boire, et maintenant…

Isabelle écrasa sa cigarette à demi consumée.

— Pardonnez-moi, dit-elle. Je suis très maladroite et parfois les mots vont plus vite que ma pensée. Je voulais simplement vous mettre en garde. Fragile comme vous l’êtes, isolée, vous risquez d’être entraînée dans une vilaine affaire. La police a l’œil sur votre ami et l’Insurgé est condamné à brève échéance. On dirait que Moreau fait tout pour ça, d’ailleurs. Si l’on apprenait qu’il vient vous rendre visite dans les locaux de fonction que vous occupez, cela vous coûterait une mise à pied.

La brouille entre Fred et Cécile n’avait duré que quelques jours. Le dimanche suivant, il était revenu, et même un jeudi après-midi elle l’avait vu arriver, radieux, le porte-bagages de sa bicyclette chargé de cadeaux. Gentiment il m’avait prié d’aller lui chercher des champignons. Après chacune de ces dernières visites, j’avais trouvé Cécile transfigurée, chantonnant, riant pour des riens, me prenant sous les aisselles pour me faire tourner autour d’elle. De la savoir heureuse, toute rancune s’évanouissait en moi.

— Je vous prie de m’excuser, dit Cécile, je dois rentrer à présent. Mon Dieu, la tête me tourne. Et ces hommes qui nous regardent…

— Je sors avec vous. Nous nous donnerons le bras.

Les hommes s’étaient tus pour nous regarder sortir.

— Cécile, dit Isabelle, j’aimerais vous revoir si toutefois vous pardonnez mes mauvaises manières et ma brutale franchise. Je viendrai à l’école vous porter quelques livres que j’aime. Avez-vous lu Péguy et les Cahiers de la Quinzaine ? Je dois vous faire un aveu : je ne serais jamais venue seule chez la Jeanne, mais avec vous je me sens toutes les audaces. Cécile, vous donnez des idées et des envies de liberté.

Bras dessus, bras dessous, elles continuèrent à bavarder en descendant vers la route départementale. Les gens se retournaient sur leur passage. Moi, je restais derrière, les mains dans le dos, traînant mes socques dans la poussière, comme si je portais la traîne d’un mariage.

 

La classe de Cécile se composait maintenant de quinze élèves répartis en trois divisions. J’étais la seizième, mais étais-je une élève à part entière ? Le régime de faveur dont je bénéficiais me classait à part. À moi seule, je constituais une division flottante, en marge des autres : une rareté pédagogique.

J’apprenais vite mais mal.

Ma curiosité subitement éveillée faisait feu de tout bois. Je digérais gloutonnement le salmigondis qu’on me servait et interprétais avec fantaisie toutes les données qui pleuvaient sur moi et autour de moi. Ma mémoire me jouait de mauvais tours : elle retenait tout et Cécile avait ensuite du mal à me débarrasser de ces nourritures trop riches pour moi ou inutiles.

— J’ai dit, m’expliquait-elle, qu’il fallait mettre les bouchées doubles et non se goinfrer comme tu le fais.

J’avais assimilé toute la table de multiplication mais j’étais incapable de résoudre un problème nouveau pour moi ; je récitais des fables ou des poèmes que j’avais entendus trois ou quatre fois mais j’étais dans l’impossibilité d’en expliquer le sens ou d’en découvrir les beautés. Je répétais phonétiquement les maximes qui ne se traduisaient pour moi que par une petite musique de mots.

La classe terminée, Cécile me faisait monter dans sa chambre, ranimait le feu dans la cheminée, m’obligeait à restituer mes acquisitions du jour et pâlissait devant ce fatras. Le prodige confinait à l’incohérence. Elle achoppait sur une terrible certitude : mon intelligence s’éveillait moins vite que ma curiosité. Avec douceur, avec patience, elle s’efforçait de maîtriser mes aptitudes, de les soumettre à un choix draconien.

— Ce que je veux, comprends-tu, Malvina, c’est que tu apprennes à lire, à écrire, à compter. Le reste viendra facilement. Tâche de te discipliner.

La discipline – un mot qui n’avait aucun sens pour moi – me répugnait. Je sentais un monde bouillonner en moi et autour de moi et l’on me demandait d’en refuser les tumultes et les délices ; une boulimie de savoir me possédait et j’aurais dû me contenter de rogatons soigneusement triés ; on m’avait ouvert la porte donnant sur une fête permanente et l’on m’interdisait de m’y jeter. Je boudais sur ma belle ardoise neuve que Cécile m’obligeait à couvrir de lettres, de syllabes, de mots répétés interminablement et qui me donnaient l’impression de bégayer comme le petit Bernède. Les bons points ne me procuraient plus ce petit frisson d’orgueil et de plaisir que le premier avait suscité car je soupçonnais de la part de la maîtresse une certaine complaisance. La seule satisfaction qu’ils me procuraient c’était le spectacle des jalousies qu’ils suscitaient. La croix d’honneur dont je rêvais n’était pas encore à portée de ma main.

— Assieds-toi dans le rocking, disait Cécile, et raconte-moi ce qui t’a intéressée chez le forgeron. Réfléchis. Prends ton temps.

Pour lui faire plaisir, je racontais en me balançant la visite que j’avais faite au Père Lavergne. Cécile s’était mis en tête, pour délier mon intelligence, coordonner mon élocution et ma pensée, de me faire parler de tout et de rien.

Les débuts avaient été laborieux. Je n’avais rien à dire, sinon des banalités, des puérilités, des absurdités. Elle haussait les épaules, soupirait, me priait de revenir sur tel ou tel détail, reprenait des termes fautifs (« On ne dit pas : « J’arrive que… » mais « Je viens juste d’arriver. ») Elle me forçait à éliminer des termes en patois dont j’usais abondamment (« Ne dis plus : « Je vais quère mes vaches », mais « Je vais ramener mes vaches. ») Des termes neufs pénétraient par effraction dans mon vocabulaire, réajustaient mes réflexions dans des moules nouveaux, me donnaient l’impression de muer insensiblement dans ma nature profonde. En regardant mes mains propres, aux ongles nets, posées sur l’accoudoir du fauteuil, mes chaussettes soigneusement reprisées – moi qui n’en portais qu’au plus rigoureux de l’hiver – je m’écoutais parler comme une dame. Un sentiment confus gâtait ma vanité : j’abordais un monde condamné d’avance. Cécile quitterait bientôt Saint-Roch – elle était trop fragile et désarmée pour s’opposer aux pressions que les éléments catholiques de la population faisaient peser sur elle. Quant à moi, sans son appui, sans ses encouragements, je retournerais à mon ignorance, à ma crasse, à mon irresponsabilité.

Je les regardais et les caressais, ces mains que je ne reconnaissais plus. Cécile me les avait révélées, comme le reste ; elle m’avait appris à les soigner, à les respecter, à les aimer.

Le premier jour de classe, elle avait passé l’inspection.

— Montre tes mains ! Dessus… Dessous… Allez ! va te laver dans le baquet. Toi aussi…

Nous avions tous des mains de vendangeurs, noires de jus jusque sous les ongles et elle avait déclaré une guerre implacable à ce qu’elle appelait les « ongles en deuil », ces « nids à microbes ». Le même jour, armée d’un canif, elle nous avait fait une démonstration sur la manière de les curer et toute la salle avait croulé de rire. Cette demoiselle avait de drôles de manies ! On n’allait pas s’ennuyer avec elle !

Parfois elle s’arrêtait au milieu d’une explication, d’une dictée ou d’un problème et fronçait les sourcils :

— Alice ! on ne t’a pas appris à te servir d’un mouchoir ?

Alice reniflait, se torchait le nez d’un revers de manche, nous regardait comme pour mendier un secours. Elle n’avait pas de mouchoir ; elle n’en avait jamais eu. Elle portait bien sur elle, comme certaines d’entre nous, un bout de chiffon qui en faisait office, mais il fallait le dénicher sous le tablier où il était attaché pour qu’il ne se perde pas. Les garçons qui se mouchaient comme leurs parents, un index bloquant une narine, éjectant la gourme de l’autre – de préférence sur les pieds du voisin – apprirent à se servir de cette superfluité bonne pour les gens du château : le mouchoir à carreaux ; ils s’en servaient indistinctement pour essuyer leur ardoise et se torcher le nez ce qui leur faisait parfois des visages de meuniers.

Revue du matin… Nous devions montrer nos mains, exhiber notre mouchoir, tendre nos oreilles pour un examen attentif. Cécile ne tarda pas à déclarer la guerre aux poux. Ce fut un long conflit plein d’aléas, de fausses victoires, de retraites désabusées, de contre-offensives brutales, au pétrole, au vinaigre chaud ou au civadon.

 

Qui était Cécile ? D’où venait-elle ? De quel monde grouillant dans son passé, dont elle recevait des messages énigmatiques sous forme de lettres ou de paquets ?

En marge des jeux violents des garçons, nous lui inventions des existences durant les récréations. Elle arpentait la cour de long en large de son allure à la fois légère et appuyée, s’arrêtant parfois lorsqu’un passage de son livre retenait plus intensément son attention, jouant entre le pouce et l’index de cette mèche de cheveux, toujours la même, qui s’échappait de son chignon. Elle passait près de nous sans nous voir, pivotait devant le clédier ou le tilleul, marquait un arrêt avant de repartir sur cette longitude, toujours la même, qui avait fini par se marquer comme la trace d’un animal et que nous suivions nous-mêmes, les yeux fermés, par jeu, lorsque nous la sentions perdue dans sa lecture.

— Moi, disait Joséphine Escaravage, la dernière arrivée, transfuge de Sainte-Thérèse, moi je sais que ses parents habitent un château dans la région de Tulle. Ils ont pas guère d’argent mais beaucoup de terre.

Anna Blavignac, qui zézayait et perdait sa salive, était moins imaginative :

— Oh là, yéou ! T’es pas folle ! Un château… Ses parents tiennent bistrot à Brive. Son père y est venu gendre.

Sa sœur, Camille, n’avait pas d’opinion, encore moins d’imagination et ne commentait que des certitudes. Ce saint Thomas en jupons serait un jour fonctionnaire du Trésor ou postière. En revanche, Alice Bernède et moi nous nous livrions à de folles surenchères. Cécile devenait un personnage mystérieux, inquiétant : une comédienne, une fée, une grande pute. Nous délirions dans l’imaginaire, inventions des vies antérieures à cette exilée, tressions des auras à cette dame de légende.

Et ces lettres qu’elle recevait presque chaque jour elles venaient d’où et de qui ? Par leurs parents qui tenaient eux-mêmes cette révélation de la postière, Mélanie Puyjalon, certaines élèves connaissaient les origines géographiques de ces envois : la plupart du temps de la Corrèze et des départements limitrophes (des collègues de l’École normale), parfois de Paris, deux ou trois fois d’Allemagne, ce qui faisait beaucoup jaser dans le village du fait de la tension entre nos deux pays.

Nous guettions le facteur. Il appuyait sa bicyclette par une pédale sur la première marche de l’escalier, raclait ses souliers sur l’arête de la marche supérieure, pénétrait dans la classe, son képi à la main, en lançant un sonore « Salut, la jeunesse de France ! », et venait déposer sur le bureau de la demoiselle le courrier qu’il sortait de sa sacoche noire élimée. Nous l’appelions « La Jeunesse ». Il faisait presque chaque jour halte à l’école.

Ses lettres, Cécile les rangeait chez elle dans un cahier avant de les classer. Elle ne les cachait pas et les relisait souvent. Incapable quant à moi de les lire, je les regardais en essayant de deviner au passage des syllabes, des fragments de mots et de phrases qui ne parvenaient pas à se coordonner. Ces lettres me fascinaient ; derrière le réseau serré de l’écriture je tentais de découvrir le fil d’Ariane des sentiments ; je les respirais. J’avais appris à reconnaître au premier coup d’œil certaines d’entre elles, rédigées d’une belle écriture violette, très inclinée, rapide, cursive, terminée par la même signature puissamment étalée et dominatrice : « Ton Fred. »

Je rêvais tellement de recevoir moi aussi du courrier que je décidai de m’en adresser à moi-même, persuadée, je ne sais pourquoi, qu’il ne me parviendrait jamais.

Cécile m’avait appris à écrire mon nom et celui de mon village. J’en couvrais fièrement des pages, dessinant en marge une fillette qui était moi. Sur une des belles enveloppes roses de Cécile j’écrivis : « Mademoiselle Malvina Delpeuch, écoleu de Saint-Roch » et collai un timbre. À l’intérieur, je glissai un brouillon de dessin et de mots que je signai : « Ton Fred. » Et je mis la lettre à la poste.

Le lendemain, à ma grande surprise, « La Jeunesse » tira de son sac de cuir trois lettres dont une m’était destinée. Il s’écria :

— Salut, la jeunesse de France ! Mademoiselle Malvina Delpeuch est ici ? Tiens, ma belle, c’est ton amoureux qui t’écrit.

— La classe se figea dans un silence d’élévation. Le feu aux joues, je me levai, traînai mes socques jusqu’à « La Jeunesse » qui s’inclina cérémonieusement et me tendit le pli rose. Je revins à ma place, accrochée par un buisson de regards interrogatifs et respectueux. Ma lettre rangée sans l’ouvrir dans le livre d’arithmétique d’Arsène Pintaut, inspecteur primaire, je me remis tranquillement à ma leçon d’écriture tandis qu’autour de moi, le moment de stupeur passé, s’élevaient des murmures.

— Silence ! s’écria Cécile.

Elle frappa le bureau de sa règle et s’en tint à cet avertissement. Ce n’est que le soir qu’elle découvrit la supercherie. Elle parcourut le feuillet du regard et je crus qu’elle allait me réprimander mais elle se contenta de sourire et de hausser les épaules.

— Tu verras, ma petite Malvina, me dit-elle, bientôt tu pourras en écrire, de vraies lettres, et tu en recevras, et tu sentiras comme c’est bon, parfois. Cette première lettre, tu me la donnes ?

Elle l’a gardée précieusement. Aujourd’hui encore elle ne s’en est pas séparée. Elle me la montre parfois, et nous rions ensemble mais avec une larme au coin de l’œil. « Ton Fred… » Pauvre Fred qui n’est plus de ce monde.

 

Cécile me fit comprendre que je devais renoncer à mes cachettes, à ces alvéoles où j’effectuais des retraites quasi quotidiennes, où je retrouvais une dangereuse quiétude fœtale qui me coupait du monde. Elle répétait que ce n’était plus de mon âge ni de ma condition d’écolière, qu’il me fallait définitivement briser ma coquille de solitude, m’ouvrir aux autres, les écouter, les comprendre, leur parler.

— Tu ne parles pas assez, me disait-elle. À présent que tu as appris à t’exprimer et à articuler à peu près correctement, tu dois parler.

J’en avais conscience : ma langue s’était déliée ; j’avais appris des mots nouveaux ; je pouvais aligner des phrases cohérentes bien que parsemées encore d’expressions en patois du pays ; j’avais appris à raisonner en termes abstraits mais je m’arrachais avec peine aux notions concrètes. Cécile m’aidait patiemment ; elle ne me lâchait plus, éliminait inlassablement les déchets de langage, me disait :

— Fais-moi plaisir. Ne dis plus « clédou » pour le portillon de l’école, « cacal » pour noix, « rabe » pour rave. Je ne te demande pas d’oublier ta langue mais d’en apprendre une autre. Le patois peut d’ailleurs t’aider pour le français, mais, lorsque tu passeras ton certificat, personne ne t’interrogera en patois.

Durant les récréations, nous continuions à danser la ronde en chantant une comptine vieille comme le village, en patois. La demoiselle ne s’offusquait pas de cette liberté. Le jeune maître qui l’avait précédée n’avait pas son esprit de tolérance. Lorsqu’un élève disait « J’ai bouté mes socques pour aller quère les vaches près du gode à cause qu’y a de la broude », il lui donnait trois coups de règle de fer : deux sur les doigts, un sur la tête et lui faisait écrire dix fois : « J’ai chaussé mes sabots pour aller chercher mes vaches près du réservoir, à cause de la boue. » Il redoutait qu’une visite de l’inspecteur mit M. Arsène Pintaut en présence de cette résurgence inadmissible d’un idiome barbare.

La deuxième lettre que je reçus était de Fred Moreau. « La Jeunesse » me la porta à la fin du mois de novembre. Pour moi, ce fut un événement. À l’instigation de Cécile, Fred m’avait écrit trois lignes pour me dire le plaisir que lui procuraient mes progrès et m’annonçait un cadeau pour sa prochaine venue, le dimanche suivant, en me demandant de garder le secret de ses visites.

Les jours passaient trop lentement à mon gré. Après l’été de la Saint-Martin, toujours resplendissant sur nos pays, l’hiver nous était arrivé brutalement, amenant dans le ciel des charrois de nuages qui dégorgeaient des pluies glacées mêlées de neige. Les corbeaux tournoyaient inlassablement autour du Puy-Faure et au-dessus des marais et des labours. Le pays s’engluait dans un froid cotonneux et mou. Cécile avait fait tricoter par sa mère un gilet de laine, « couleur de la bête », qu’elle m’offrit et que je portai sous mon gros tablier de droguet gris confectionné par ma sœur. Cécile m’offrit également une paire de chaussettes et un bonnet. Elle supportait mal de m’entendre tousser et guettait sur mon front le moindre symptôme de fièvre. Lorsque je manquais l’école pour aider Pierre et la Maïré à des travaux urgents, elle me recommandait de ne pas me découvrir, de ne pas boire glacé et d’éviter toute fatigue inutile.

 

Elle m’avait pomponnée pour la visite de Fred. La chambre était tiède, propre, bien ordonnée. Nous avions confectionné une flognarde aux pommes qui embaumait, disposé sur sa petite table ronde recouverte d’une nappe brodée trois couverts d’assiettes décorées de portraits d’hommes de la Révolution, les dernières figues dans un compotier d’opale et, dans un bol, mélangées à du vin de paille, des fraises des bois que j’avais cueillies quelques jours auparavant, au dernier soleil de la Saint-Martin, dans un nid de roches bien abrité que j’étais seule à connaître.

Avec un air mystérieux, Fred posa son paquet sur le bureau, se planta devant le feu après nous avoir embrassées et frotta l’une dans l’autre ses mains encore tachées d’encre d’imprimerie. Il n’avait rencontré personne sur la route.

— Tu en es sûr ? Je ne vis plus. Si nous étions découverts…

— Certain. Tu ne risques rien.

Il tourna son dos au feu.

— As-tu été sage ? me dit-il. As-tu bien appris tes leçons ? Oui ? Alors tu auras ta récompense. Mais d’abord tu vas me faire une grosse bise, là, sur ma moustache.

Le paquet contenait un Atlas de géographie. Je fus déçue mais ne le montrai pas trop. Ces planches coloriées, ces dessins qui n’avaient aucun sens et rappelaient la grande carte murale boursouflée qui figurait dans la salle de classe, ne me « parlaient pas ». En revanche le livre était d’une singulière beauté et sentait le neuf. Je le respirai longuement. Les odeurs, jalons de mon petit univers d’animal sauvage, gardaient beaucoup d’importance dans ma vie. Fred se mit à rire.

— Ce n’est pas avec le nez qu’il faut lire ! Tu verras comme c’est intéressant, la géographie. Elle nous raconte notre monde, celui où nous vivons, où nous aimons, où nous luttons. Tu veux savoir où nous sommes ? Tiens, regarde !

Il sortit un crayon de sa poche, piqua la pointe sur un relief montagneux qui s’écrasait sur la page comme une crème de lait d’un gris sale. Je crus qu’il se moquait de moi. Mes notions de géographie n’étaient pas suffisantes pour me permettre de transcender l’abstraction, pour imaginer sous le schéma des réalités vivantes et concrètes.

— Je t’avais prévenu, dit Cécile. Ce cadeau est prématuré. Tu aurais dû lui apporter un livre d’images, un cahier à colorier, quelque chose qui la touche directement.

Fred tenait à son idée. La géographie et l’histoire étaient ses matières de prédilection. Ils se querellèrent, se réconcilièrent, s’embrassèrent et m’embrassèrent en riant comme des enfants. Ces alternances d’humeur me déconcertaient et leurs motifs m’échappaient. Cécile laissa éclater sa colère en ouvrant le dernier numéro de l’Insurgé que Fred venait de lui apporter (elle avait refusé de le recevoir par la poste pour éviter les ennuis). Le journal sentait encore l’encre, Cécile sursauta en tombant sur un article qui réclamait le droit à la violence et protestait contre les méthodes de la police :

— C’est toi qui as écrit ça ! « En ce moment où la flicaille devient de plus en plus brutale et dégoûtante, il est indispensable d’être armé pour se défendre contre des brutes malfaisantes… Nous attirons donc l’attention des copains sur de nouveaux revolvers de sûreté… » Et cet appel à la désertion : « Soldats, si vous vous sentez menacés, guettés par Biribi, n’hésitez pas : désertez ! » Et cet appel à l’avortement. Et cette dénonciation du parlementarisme, du patriotisme ! « Nous travaillons à l’avènement d’une société nouvelle, sans dieu ni maître… »

Elle tournait et retournait les pages, fiévreusement.

— Qu’est-ce qui te prend ? Tu deviens fou ? Tu as envie d’aller en prison, de jouer les martyrs ? Mon pauvre Fred… Tu feins d’ignorer que la police a un œil sur toi, que tu risques un procès et la suspension de ton journal.

Il s’allongea sur le lit, les mains sous la nuque, le regard perdu dans les sombres perspectives du plafond.

— Tu crois que je ne sais pas ce qui m’attend ? L’Insurgé a peu de temps à vivre. Peut-être quelques semaines. Peut-être est-ce le dernier numéro. Si je n’en profite pas pour crier la vérité, qui le fera après moi ? La Semaine religieuse ? Le Réveil paroissial ? Mes camarades sont d’accord. Nous devons nous battre tant qu’on ne nous a pas ligotés, hurler nos opinions le plus fort possible tant qu’on ne nous a pas bâillonnés. Tu en penseras ce que tu voudras, ça ne m’empêchera pas de continuer mon action.

— Alors je t’interdirai de me revoir. C’est peut-être ce que tu cherches ?

— Sottise ! Je suis ici parce que je t’aime. Je regretterais de devoir renoncer à toi mais ne me demande pas de trahir mes camarades et notre cause. C’est ma raison de vivre. Ce n’est pas pour moi que je lutte, tu le sais, mais pour toi, pour elle (il me montra d’un mouvement du menton), pour tous ceux qui refusent de fermer les yeux devant la lumière de l’évidence. Est-ce que je t’interdis d’aller écouter les sermons du curé avec les autres moutons de Saint-Roch, de te saouler avec Isabelle de Bonneuil, de recevoir des cadeaux de la religieuse défroquée dont tu t’es fait une amie ? Tu as une manière singulière de pratiquer la laïcité !

— La laïcité, c’est la liberté ! Alors, laisse-moi libre de croire, de pratiquer, de fréquenter qui me plaît.

— Soit ! Mais je ne te pardonne pas de t’exhiber avec mes adversaires, alors que tu me reçois comme si j’étais un bandit. Veux-tu que je parte, là, tout de suite ?

— Ne crie pas si fort ! On risque de nous entendre de la route.

Elle jeta un coup d’œil par la fente des contrevents, revint vers lui.

— Je te reçois comme je dois te recevoir. Tu feins d’ignorer les risques que ta présence ici me fait courir. Je ne crains pas Pintaut ; il a les idées larges : c’est un franc-maçon convaincu. Mais que l’inspecteur d’Académie et le préfet apprennent que je reçois mon amant dans un logement de fonction et c’est la révocation pure et simple. Et je ne veux pas être cassée. J’aime mon métier et il me permet de vivre.

Elle s’approcha du lit, embrassa Fred longuement.

— Malgré ça, je suis heureuse que tu sois là. Reste. Reviens quand tu voudras. Sans toi, mon Fred, je…

Je me demandais avec impatience si leur manège allait bientôt finir. La flognarde qu’elle venait de retirer de la cheminée où elle la gardait au chaud sous un linge embaumait. Je protestais : « J’ai faim, moi ! ».

Ils éclatèrent de rire et nous passâmes à table.

Comme je commençais à m’imprégner des convenances, je m’éclipsai tout de suite après la collation afin de les laisser seuls. Cécile me tendit une seconde tranche de flognarde enveloppée dans du papier sulfurisé, mon Atlas, un livre d’arithmétique et un cahier. Elle m’indiqua la leçon que je devais apprendre chez moi et me donna rendez-vous pour le lundi matin. Elle me fit comprendre que le « cousin » Fred passerait la nuit avec elle et ne retournerait à Brive que le lendemain.

Ce dimanche-là, ce n’est pas chez moi que je me rendis, ni dans ma cellule du château mais chez Alice Bernède.

La fille du meunier de Fonfrèje était devenue ma meilleure camarade de classe, celle du moins qui tolérait avec le moins de rancœur le traitement de faveur dont je jouissais auprès de la demoiselle. Les autres me qualifiaient de « chouchoute » et ne manquaient aucune occasion de laisser percer leur jalousie, de se moquer de mes insuffisances et de mes bourdes.

Alice était seule dans la sombre cuisine du moulin. Ses frères : Jouannet et Jeantounet, leurs devoirs terminés, étaient allés aider leur père à achever l’aménagement du fournil. Le silence me parut inhabituel. Depuis près d’un mois déjà la grande roue du moulin avait cessé de tourner et le père Bernède avait pleuré, là, sur la table, dans ses bras croisés.

Le maire lui avait dit :

— Tu fais ce que tu veux, Jules : boulanger, rempailleur de chaises ou

peilharot2. Ça te regarde, mais je t’en prie : ne touche pas aux œuvres vives de ton moulin. Nous en aurons peut-être besoin sans tarder. Tu vois comment tournent les événements dans le monde. Si la guerre nous tombe dessus, quelques moulins devront s’arrêter dans la région par manque de meuniers. Toi qui n’est pas immédiatement mobilisable, tu devras remettre le tien en activité. Alors cuis ton pain en attendant les événements, mets ton moulin à la cape mais ne touche à rien.

C’était drôle, ce moulin immobile, figé dans ses odeurs vivantes avec ses toiles d’araignées, sa poudre de farine, ses meules mortes, ses courroies pendantes, ses entassements de sacs vides, ce parquet qui ne vibrait plus mais sous lequel on entendait encore le grondement léger de l’eau. Le Jules Bernède n’y mettait plus les pieds car chaque fois les larmes lui venaient aux yeux. Il avait gardé son commis qui s’était transformé en maçon pour l’aider à construire le fournil.

— Pourquoi que tu vas pas chez toi ? demanda Alice. Je haussai les épaules, m’installai sur le banc et partageai avec elle ma part de flognarde. La lumière du dimanche, grise et froide, entrait par le battant supérieur de la porte. On y voyait à peine mais suffisamment pour écraser notre grosse écriture à l’encre violette sur le papier quadrillé.

Pourquoi je n’allais pas chez moi ? Elle le savait bien, Alice. Pierre était de mauvaise humeur ; il se tuait au travail et l’argent rentrait mal, Flavie ayant été congédiée par sa patronne qui avait tout juste assez d’ouvrage pour elle. La Maïré semblait parfois s’en prendre à moi de tous les maux qui accablaient la famille ; elle ne manquait aucune occasion de me charger des tâches les plus pénibles et les plus rebutantes comme aller couper les orties pour les oies et les canards, égrener le maïs ou baquer les

gagnous 3, sous prétexte qu’à mon âge, et bien avant, elle s’activait elle-même aux travaux de la ferme. Mes frères passaient leur temps à se chamailler et à se battre, Flavie à tricoter et à tenir le ménage. Quant à Pierre il ne disait rien ou presque mais je l’entendais parfois maugréer dans son assiette :

— Putain de putain ! J’en ai plein le cul de travailler comme un nègre pour nourrir des feignants !

Il attendait son « service » avec une sourde impatience. Ou la mobilisation et la guerre. On en parlait de plus en plus dans le bourg et dans les journaux. Un jour Guillaume prendrait la mouche et nous aurions ses divisions à nos frontières. Pierre avait parlé de vendre la ferme, d’aller travailler aux chemins de fer ou dans les mines de Chanac, ou encore à Brive, dans la saboterie. Sans la Maïré qui s’opposait de toutes ses forces à ces utopies, il aurait déjà tout bazardé et nous aurait abandonnés. Elle protestait, bardée de sa cuirasse d’autorité :

— Tu crois que tu serais plus tranquille ? Ici tu es ton maître. Tu fais ce que tu veux.

Il piquait du nez dans son assiette, aspirait sa soupe à grand bruit, lampait son chabrol, torchait l’assiette avec une mie de pain et la retournait pour y déposer la cuillerée de cailladou qu’il assaisonnait d’ail, de sel et de poivre, se versait du vin – il lui fallait son litre à chaque repas.

La Maïré me considérait avec une pitié agressive. Je faisais des manières à table, comme la demoiselle. Avant les repas, je me lavais les mains à la couade, me curais les ongles, mangeais ma soupe bien droite sur le banc, sans mettre les coudes sur la table et sans faire de bruits de bouche, demandais poliment du pain et du vin. La gifle que je reçus le jour où je fis des façons pour aller faire mes besoins dans le coudert « comme tout le monde » me brûle encore la joue.

— Aquela puta de drolla ! s’était écrié la Maïré, il lui faut des « vaterclosettes » comme aux riches.

Chez Jules Bernède, il y avait des cabinets. De vrais cabinets. Une adorable cabane de planches peintes en vert et coiffée de tuiles sous un laurier-sauce plein d’oiseaux et de mouches, entre cour et jardin. Je m’y rendais pour le plaisir autant que pour la nécessité. Accroupie sur la planche trouée, les fesses caressées par un vent coulis, je regardais le moulin par l’ouverture en forme de cœur. Je m’y plaisais surtout à la belle saison. Le bourdonnement des mouches bleues, les querelles et les amours des moineaux et des sittelles, l’odeur forte mais pas désagréable des matières, la chaleur légère m’endormaient. Des vols de pigeons tournoyaient dans le bleu au-dessus du Puy-Faure d’où ruisselait un fleuve de cigales. Sur les feuilles de la Dépêche découpées en petits carrés je découvrais des images de voitures automobiles, de dames en corset, d’aéroplanes et de messieurs portant la canne et le chapeau comme le maire les jours de cérémonie.

— On y voit guère, dit Alice en tirant un trait avec sa règle, le nez sur la feuille. La maîtresse t’a donné des devoirs ?

— Voï ! Des opérations. J’y arriverai jamais. Aide-moi.

— Non ! Tu dois les faire toute seule. La maîtresse a défendu qu’on t’aide.

Je bâillai en ouvrant mon cahier et mon livre d’arithmétique. C’était facile mais cela m’ennuyait. J’imaginai Cécile et Fred dans le grand lit Louis-Philippe, enlacés, en train de…

— Ce livre, qui te l’a donné ?

— La maîtresse. C’est une « atlasse ».

— Un atlas de géographie ? Montre. Il est tout neuf ! Attends, je vais t’expliquer.

Elle tenta une démonstration que je suivis bouche bée.

— Écoute bien ! Tu es dans la cour.

— Voï !

— Je monte sur le toit de la grange. Je te vois plus petite. Je grimpe au bout du piboul. Je te vois plus petite encore. Tu comprends ?

— Voï !

— Si je vais jusqu’au château, en haut d’une tour, je te vois comme un point. Si je monte dans une aéroplane, je te vois à peine, et si l’aéroplane monte jusqu’aux nuages, je te vois plus du tout, mais je vois mieux ce qu’y a autour : la Gane, le bourg, le Puy-Faure, et jusqu’à Marcillac et Meyssac.

— Bestiasse ! Tu monteras jamais dans une aéroplane.

— Non ! mais je fais comme si. Et si je monte plus haut que les nuages, je vois comme une carte. Celle-ci, par exemple, qui représente le Limousin. Mais faut monter haut, à des millions de millions, des milliards de milliards de kilomètres.

Je répétai avec ravissement :

— Des milliards de milliards de milliards de kilomètres…

Le monde prenait soudain une dimension fabuleuse mais suspecte. Personne n’était jamais monté au-dessus des nuages. Personne ne pouvait savoir comment on voyait Saint-Roch de là-haut. Et si ça ressemblait à cette crème de lait c’était bien triste. Je préférais ma dimension naturelle. À quoi pouvait servir de monter si haut si c’était pour ne rien voir ?

À bout d’arguments, Alice soupira, pointa le bout de son crayon sur la carte, montra l’emplacement de Saint-Roch, à peu de distance de l’endroit que m’avait indiqué Fred.

— Non, dis-je fièrement. Tu te trompes. C’est ici.

— Tu as raison, dit Alice, admirative.

J’allai faire pipi sans besoin mais ne m’attardai pas car il faisait froid dans les cabinets. Lorsque je revins, Alice avait allumé la lampe à pétrole et la mère, qui revenait de fermer les poules pour la nuit, remuait ses casseroles. La marmite était déjà suspendue à la crémaillère.

— Tu restes manger la soupe avec nous, Malvina ? demanda la mère.

— Voui, madame, si ça doit pas vous déranger.

— Elle est bien polie, cette petite. On voit que la demoiselle lui a appris les bonnes manières. On portera pas peine chez toi ?

— Non, madame, on a l’habitude.

Je m’appliquai à aligner des chiffres sur une feuille de brouillon, au crayon, et à les recopier au propre, avec l’encre et le porte-plume de ma compagne qui avait tout « trouvé juste ».

— Tu vois, Malvina, quand tu veux bien…

Il faisait une nuit claire et froide avec de petites bourrasques qui arrachaient aux chênes leurs dernières feuilles. J’avais refusé poliment l’invitation d’Alice de me raccompagner avec le commis. Depuis ma fugue, on se souciait de ma sécurité et, quand on me voyait traîner dans le village, on me jetait : « Retourne chez ta mère, vaï, baraquaine ! » J’allais où je voulais. Le temps que je ne donnais pas à Cécile, je m’attachais à en faire un champ inviolable de liberté et d’observation.

Il y avait encore de la lumière chez Cécile. Je ne pus résister au désir de grimper dans le tilleul. Un des volets avait été poussé par le vent. Ils étaient debout tous deux, l’un en face de l’autre près du lit défait. Des éclats de voix venaient jusqu’à moi mais je n’y attachais guère d’importance, persuadée qu’ils se seraient réconciliés une heure ou deux plus tard.

Cécile me dit le lendemain :

— Tu comprends, j’aime Fred et je ne veux pas qu’il lui arrive malheur. Si la guerre éclate et qu’il déserte, on le retrouvera et on l’enverra sur le front, en première ligne, si on ne le fusille pas. J’ai peur, Malvina. J’ai très peur.

 

1- 1. Bavarder.

2- Chiffonnier.

3- Donner leur pâtée aux porcs.

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