L'orange de Noël

Michel Peyramaure · Chapitre 10 sur 13

Pages du PDF

L'orange de Noël

Mai

 

J’avais presque oublié Eugène Caze. Lui non. D’une certaine manière, selon lui, j’étais responsable de la découverte de ce que Cécile appelait le « complot » et je le connaissais trop bien pour savoir qu’il ne me pardonnait pas et même qu’un jour ou l’autre, vindicatif comme il l’était, il se vengerait d’elle et de moi.

Nous nous rencontrions au catéchisme, car il préparait lui aussi la première communion. Là, il se tenait tranquille. Un petit saint. Mlle Berthier le fascinait ; il devait l’assimiler à l’une de ces saintes figurant sur les images qu’elle nous distribuait, avec ses yeux d’un bleu émollient, ses traits purs bien qu’un peu mous, les attitudes infléchies qui la faisaient ressembler à une madone. Le curé, en revanche, l’imposait et même le terrorisait ; le simple son de sa voix figeait Eugène et ses colères l’eussent fait rentrer sous terre.

Parfois je le rencontrais sur ma route. Son lance-pierres à la main, il faisait mine de guetter un merle mais, dès que je l’avais dépassé sans lui adresser un mot ni un regard, il m’emboîtait le pas et se mettait à chanter des couplets obscènes appris dans les veillées.

Un jour, alors que je venais de le dépasser, il me cria :

— Eh, la baraquaine, t’as encore jamais vu ça ?

Je me retournai ; il avait ouvert sa braguette et me montrait son sexe. Un autre jour, il se fit plus entreprenant. Alors que, revenant de rendre visite à Isabelle au château je remontais par le sendarel des vignes vers les Bories-Hautes, je le vis surgir d’une rangée de vîmes, les mains passées dans sa ceinture de cuir. Il se posta en travers de mon chemin, le bord de son béret rabattu sur ses lunettes de fer, l’air provocant.

— Inte vas, drolla ?

— Laisse-moi passer.

— Je te laisserai passer si tu me montres ton « chose ».

— Tu veux que j’appelle mon frère ? Il est pas loin, tu sais. Je le vois d’ici.

Comme il tournait la tête, je ramassai une pierre. Il se mit à rire sottement en montrant ses dents jaunes.

— Si tu crois me faire peur, baraquaine… Ton « chose », tu préfères le montrer à la « putain laïque ». On dit que vous deux…

La pierre l’atteignit au visage avant qu’il eût pu achever sa phrase. Il tomba sur les genoux, à moitié assommé, une main sur sa blessure qui saignait, cherchant de l’autre à défaire sa ceinture qui constituait avec son couteau une arme redoutable dont il se servait pour terroriser les « petits ».

Ce qu’on disait de Cécile et de moi, je ne l’ignorais pas, mais j’étais trop naïve pour déceler le sens et la portée de cette calomnie. On disait aussi que Cécile ne se maintenait à Saint-Roch qu’en raison des faveurs qu’elle accordait d’une part au délégué cantonal et de l’autre à l’inspecteur qui était revenu deux fois à la « communale » à la suite de l’« affaire ». Le « frère trois points », disait-on en faisant allusion à ses obédiences maçonniques, et la « sœur virgule » s’entendaient à merveille et se revoyaient parfois à Brive. Sous ces médisances que j’avais entendues durant les récréations à Sainte-Thérèse, entre deux cantiques, il était facile de reconnaître l’inspiration du curé.

Je laissai Eugène se tordre de douleur et gémir dans la poussière du chemin. J’aurais à redoubler de vigilance. Au lieu de monter vers les Bories-Hautes où la Maïré devait m’attendre pour traire, je pris la direction de l’école. Cécile était encore dans sa classe avec cinq de ses élèves auxquels elle donnait des « répétitions ». Je lui racontai l’incident. Elle blêmit, m’embrassa :

— Prends bien garde, ma chérie. Ce garçon est capable de tout. Je le punirai, mais ça n’y fera pas grand-chose.

C’était la première fois qu’elle m’appelait – que quelqu’un m’appelait – « ma chérie ». Sur le chemin du retour, accompagnée pour plus de sûreté par mon frère André, je gardai ce mot comme un goût d’orange dans la bouche. Eugène pourrait surgir de nouveau, armé de son couteau et de sa ceinture, j’aurais suffisamment de courage pour le narguer et le provoquer. Je m’endormis avec ce mot sur les lèvres, la moitié de mon traversin repliée contre moi.

— C’est bien, dit Cécile. Elle est comme neuve.

Je n’avais épargné ni ma peine ni mon temps : la selle astiquée, les rayons frottés un à un, le cadre et le guidon débarrassés de leur poussière et de leur boue, la chaîne graissée… Le timbre avait gardé son cristal. Cécile pouvait partir pour Brive. Elle en aurait pour deux bonnes heures en pédalant ferme, mais elle tenait à économiser un billet de chemin de fer, son voyage à Paris ayant tari son pécule, bien que Pierre lui eût restitué une partie de la somme qu’elle lui avait avancée quelques mois auparavant, lorsqu’il avait quitté la région.

— Je peux l’essayer ?

Elle accepta. Je partis, poussai jusqu’au moulin de Fonfrèje, assise sur la selle, mes jambes ayant atteint une taille suffisante. Je croisai le courrier de Vayrac, le « Planteur de Caïffa ». Il faisait un temps de mai plein d’allégresse comme un alleluia. L’odeur des derniers lilas et des premiers chèvrefeuilles se mêlaient dans le vent chaud.

— Tu me rapporteras du savon pour ma brosse à dents ?

Elle hocha la tête. Le fond de sa jupe était attaché de telle manière qu’elle semblait porter des pantalons bouffants comme on en voit aux zouaves sur les images. Elle avait voilé son chapeau et son visage d’une gaze légère.

— Et maintenant, en route ! dit-elle joyeusement.

Elle ajouta en se retournant :

— Si tu veux entrer dans ma chambre, tu sais où je place la clé. Évite de te promener seule et prends garde à Eugène !

Cécile l’avait sévèrement puni. Il avait eu droit à l’agenouillement devant toute la classe, un sabot dans chaque main, les bras tendus, une ardoise accrochée dans le dos avec ce simple mot : « Calomniateur », et le bonnet d’âne que Cécile avait confectionné pour la circonstance bien qu’il fût interdit par l’Administration. Il portait, encore très marquée, la blessure que ma pierre lui avait faite, à la joue gauche. J’aurais bien aimé assister à ce spectacle mais on me l’avait dépeint avec un tel luxe de détails qu’il était facile à imaginer.

— Si tu l’avais vu à la récré, dit Alice ! On aurait dit un chien battu. Il est resté sous le tilleul, à creuser un morceau de bois avec son couteau. Il mijote un mauvais coup, c’est sûr.

En quittant Cécile, j’allai aider Pierre à curer l’étable et la Maïré à préparer la bacade. Au début de l’après-midi, la Maïré me dit, d’un ton qui n’était comminatoire qu’en apparence :

— Vai te permenar !

Je ne me fis pas prier et allai rejoindre les filles de Sainte-Thérèse qui s’apprêtaient à partir en promenade et portaient au bras le cabas contenant leur quatre heures. C’étaient les pensionnaires auxquelles s’étaient jointes quelques pauvresses comme moi qui aimaient bien la demoiselle et souhaitaient apprendre un peu de botanique.

Au bord de la Gane, but privilégié de nos promenades, les prairies riveraines, les roubières, étaient riches d’une flore dont, hormis le bouton d’or ou la marguerite, le nom nous était inconnu. La demoiselle procéda à sa cueillette puis nous rassembla à l’ombre d’un peuplier d’où pendaient des flocons de duvet que le moindre souffle de vent emportait à travers la campagne. Assises en demi-cercle devant elle, nous l’écoutâmes égrener la litanie magique de l’herbier et toutes ces fleurs, à la fois familières et inconnues, devenaient par la vertu de sa parole des créatures de Dieu, se pavanaient devant nous avec des grâces de princesses. La science nous devenait aimable ; des portes qui semblaient condamnées s’ouvraient sur des merveilles. La leçon devenait poème et la classe partie de campagne en paradis.

Mlle Berthier s’avançait, pieds nus, dans le ruisseau, fouillait le sable du bout des doigts, en retirait de petits fourreaux couleur de terre, des porte-bois, qu’elle nous montrait avant de tendre le doigt vers la branche où dansait une phrygane aux ailes lumineuses. De la larve enfermée dans son étui de silice comme dans un sarcophage à cette image délicate et frémissante, elle expliquait la métamorphose et ce qu’elle appelait non sans emphase la « Création » prenait un sens précis et merveilleux.

— Dieu est partout, mes enfants. Il règle toute vie. Rien ne lui échappe. Ce qui est mystère pour nous est pour lui lumière et évidence. Ninon, cessez de vous curer le nez et répétez ce que je viens de dire.

Nous avions déballé nos serviettes pour le quatre heures et mis nos fiolous de vin à rafraîchir dans le ruisseau lorsque Alice Bernède surgit sur la rive opposée et m’appela.

— Faut que tu viennes tout de suite à l’école. Fais vinaigre. Je t’expliquerai.

— Tu nous quittes déjà ? dit Mlle Berthier en me regardant plier bagage. Pourquoi pars-tu ?

— Je sais pas, mademoiselle, mais c’est pressé.

Je traversai la Gane sur un tronc d’arbre et courus vers Alice. Elle avait pris les devants en direction de l’école qui, heureusement, n’était pas très éloignée. Je lui criai de m’attendre mais elle galopait et me faisait signe de me presser. J’ôtai mes socques pour courir plus vite.

— C’est Eugène, dit-elle. Il est à l’école. Il saccage tout.

Arrivées dans la cour de récréation, nous primes chacune un gourdin et pénétrâmes dans la salle de classe. Personne. Le vandale n’avait laissé derrière lui que des traces assez anodines : cartes murales décrochées et jetées à terre, flacons d’encre violette éclatés contre le mur, tables renversées, livres dispersés. Nous allions nous retirer lorsqu’un bruit de tonnerre retentit au-dessus de nos têtes.

— Il est chez Cécile, dis-je. Suis-moi !

Eugène nous regarda, hébété, son couteau d’une main, une boîte d’allumettes dans l’autre. Sa blessure se marquait encore à sa joue gauche, juste sous les lunettes. Il se tenait debout près d’un fatras de livres qu’il avait jetés pêle-mêle sur le plancher et qu’il piétinait rageusement. L’étagère qu’il venait d’arracher pendait au mur. Toutes les gravures sauf une – la Maternité d’Eugène Carrière, qui lui rappelait sans doute Emma Berthier – avaient été lacérées, sans oublier mes gribouillages. L’armoire grande ouverte avait été fouillée, le lit retourné et Eugène s’était acharné avec son couteau contre les draps. Il avait fourré hâtivement dans sa poche une lingerie de Cécile ; un morceau de dentelle en dépassait.

— Lâche ton couteau ! dit tranquillement Alice. Tu nous fais pas peur, tu sais. Et jette cette boîte d’allumettes. Qu’est-ce que tu allais faire ? Foutre le feu ? Tu es fou, Eugène, ou tu as bu ?

Je vins à la rescousse, prête à faire usage de mon bâton en cas de nécessité.

— Ça t’a pas servi, la pierre de l’autre jour, grand fadar ?

Tu le lâches, ce couteau !

Il lâcha le couteau, recula de quelques pas au milieu du tapis de livres, se mit en devoir de craquer une allumette mais il tremblait tellement, de colère et de dépit, qu’il ne put y parvenir. Alice lança son bâton à toute volée. Eugène gémit sous le choc et battit en retraite vers la porte. Nous attendions Attila de pied ferme, comme aux Champs catalauniques. Alice ramassa le couteau tandis que je gardais la sortie.

— Maintenant, dit-elle, il va falloir arranger tout ça, grand banlève ! Tu es bien avancé. Allez, au travail !

Tandis qu’Eugène, sans hâte, en roumant, remettait de l’ordre dans ce capharnaüm, me revenait à la mémoire le sermon de l’abbé Brissaud qui, en chaire, quelques dimanches auparavant, s’en était pris à la jeunesse délinquante. Cécile avait noté sa diatribe comme elle le faisait souvent. Le curé, après avoir évoqué l’intervention de Maurice Barrès à la Chambre des Députés, sur les nombreux suicides d’enfants dans les « écoles sans Dieu », s’était écrié avec cette puissance messianique qui le rendait redoutable :

— Nous voulons préserver notre jeunesse. Le nombre des condamnations de mineurs suit une progression effrayante. Lisez donc les journaux d’images, regardez les têtes de ces bandits qui terrorisent notre pays. Presque tous sont des enfants… Les lois scélérates de la laïcité nous préparent des générations de Bonnot ! Je considère l’interdiction de la morale religieuse à l’école comme un crime social. Il faudrait jeter au bûcher tous ces manuels corrupteurs, impies, que l’on met entre les mains de nos enfants. Nous voulons Dieu à l’école. Christ vaincra !

Il ne manquait à cette tirade que les trompettes du Jugement.

— Presse-toi, bestiourlar ! criait Alice en menaçant Eugène de son bâton. Remets cette étagère en place, et vite ! Il te reste encore la classe à ranger et à nettoyer. Dépêche-toi au lieu de bader.

J’aidai de mon mieux Eugène. Les étagères de nouveau fixées au mur, je m’attachai à y ranger les livres. Dans ce fatras, je découvris un petit opuscule d’une cinquantaine de pages que Cécile avait recouvert d’une couverture rouge. C’était le « Discours du citoyen Jaurès, prononcé les 10 et 24 janvier 1910 à la Chambre des Députés ». Un de ces discours « corrupteurs et impies » dont parlait le curé, à en juger par les quelques phrases que Cécile avait soulignées au crayon. Celle-ci notamment :

« L’Église est obligée de subir le mouvement de l’esprit du siècle : ou il faudra qu’elle fasse un pas nouveau, qu’elle rejette les vieilles maximes étroites d’intolérance ou de caprice et, si elle ne le fait pas, elle périra ; ou, si elle le fait, elle ne pourra plus rien trouver dans l’enseignement laïque et rationnel de nos écoles dont elle ait le droit de dire que c’est une offense pour la conscience des croyants. (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême gauche. »)

J’allai vers la fenêtre baignée de soleil pour relire ce texte une fois, puis une autre. Je le comprenais mal, comme d’ailleurs tous ces auteurs que j’empruntais à la bibliothèque de Cécile. Il entrait en moi par petites pressions, y déclenchait des ondes lumineuses. Le sens profond m’échappait encore mais je faisais effort pour le comprendre, l’assimiler totalement, non pour le répéter comme un perroquet mais pour l’écouter germer dans mes ténèbres, pousser en moi ses racines, donner un poids à mes pensées et un sens à ma vie.

Je glissai le livre dans ma poche et me remis au travail. La grande armoire retrouva ses piles impeccables de draps, de linges, de vêtements. Derrière les draps, je plaçai le coffret de fer dans lequel Cécile rangeait son argent, sa correspondance, ses papiers, qu’Eugène avait tenté de forcer sans y parvenir. Alice m’aida à mettre au lit des draps propres. Restaient les gravures ; mais là le mal était irrémédiable. En revanche il fut aisé de remettre tout en place dans la salle de classe. Sous la menace, Eugène dut nettoyer et frotter les murs souillés d’encre.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Alice.

Elle était d’avis de garder avec nous le coupable, de l’enfermer dans la grange et de le confier à Cécile ; j’abondai dans son sens mais Eugène protesta avec véhémence : son père l’attendait pour « garder » ; s’il ne le voyait pas revenir, ça « ferait vilain ».

— Bien… Bien… Tu peux partir ? dit Alice qui ne tenait pas à affronter le père Caze, mais tu perds rien pour attendre. Probable que ça va chauffer pour tes oreilles.

— Rendez-moi mon couteau.

— C’est la maîtresse qui te le rendra, dit Alice. Si elle veut bien.

Il baissa le nez. Sans son couteau, il n’était rien ; moins que ces chemineaux voleurs de poules sur lesquels la Maïré lâchait le chien. Rien. Nous aurions pu lui demander de nettoyer le dallage de la classe avec sa langue, l’attacher au tilleul, le fouetter avec sa ceinture de cuir, l’obliger à renier père, mère, le curé et même Dieu, il aurait tout accepté pourvu qu’on le laissât filer. Il était de la race des lâches ; il n’avait ni cœur ni conscience.

 

Cécile, les mains sur son visage. Cécile, très pâle, puis rouge de colère, puis abattue.

— Mon Dieu ! Ce gamin est un monstre. Comment a-t-il osé…

Elle réfléchit un moment puis se leva brusquement de la chaise où elle s’était laissée tomber, réunit les gravures lacérées et, remontant sur sa bicyclette, prit en pédalant ferme, malgré la fatigue qui lui tirait les traits, le chemin de Combe-Rigal pour dire son fait à Eugène et au père Caze par la même occasion. Le fermier le prit de haut. Son fils n’était pas un petit saint mais de là à lui mettre sur le dos toutes les conneries qui se faisaient dans la commune, c’était aller un peu loin. Que d’histoires pour quelques bouts de papier déchirés ! D’ailleurs, ça ne pouvait pas être Eugène : il n’avait pas bougé de Combe-Rigal de tout l’après-midi.

— Et ça ! s’écria Cécile en jetant le couteau sur la table. Pouvez-vous me dire comment cette arme – car c’en est une, monsieur Caze, et dont il fait le pire usage – s’est trouvée dans mon appartement ?

Là, le père Caze resta sec et se contenta de bredouiller :

— Probable qu’il l’a perdu en allant « garder » et que vous l’avez trouvé sur le chemin en montant.

— Et cette blessure qu’il porte au visage, vous ne vous êtes pas demandé d’où ça venait ? Il a tenté de violer Malvina Delpeuch et la petite s’est défendue.

— Ces gamines… Ça ne sait qu’inventer pour se rendre intéressantes. Eugène ! viens ici un peu. Tu as entendu ce qu’a dit la demoiselle ? Qu’est-ce que tu as à répondre ?

— C’est pas vrai ! dit effrontément Eugène. J’ai rien fait.

— Là… Vous voyez ! Si vous écoutez ce que racontent ces petites garces…

— Elles le raconteront aux gendarmes, car j’ai bien l’intention de porter plainte. Elles diront comment elles ont surpris votre fils alors qu’il s’apprêtait à mettre le feu à l’école.

Là, le père Caze parut touché au vif. Son regard alla de Cécile à Eugène. Il paraissait ébranlé.

— Moi, dit-il, je veux pas d’histoires. Si vous appelez les gendarmes je leur dirai deux mots d’un certain déserteur qui venait rôder dans les parages. Là-dessus, je sais plus de choses que vous pensez. Ça les intéressera sûrement, et c’est pas votre trou-du-cul d’inspecteur qui pourra vous tirer d’affaire.

— Vous êtes odieux, Caze !

Il lissa ses moustaches en souriant, sûr dès à présent d’avoir gagné la partie.

 

Cécile frémissait encore en me racontant la scène. Elle en était à sa troisième cigarette. Autour de la lampe allumée tournaient de gros papillons de velours noir. Un frelon irrité se cognait aux poutres.

— En le quittant, je l’ai prévenu que je ferai mon rapport à l’inspecteur et que son Eugène irait sévir ailleurs. Il n’a pas bronché. De toute manière, Eugène n’aurait jamais eu son certificat d’études.

Eugène revint le surlendemain qui était un samedi, avec des ecchymoses au visage, un verre de lunettes cassé, une oreille décollée. Le père Caze n’y était pas allé de main morte. Il ramassa ses affaires sous le regard narquois de ses camarades, les fourra dans son sac et repartit sans un mot.

— J’espère, lui cria Cécile, que nous n’entendrons plus parler de toi !

Nous n’avons pour ainsi dire plus jamais entendu parler de lui. À plusieurs reprises nous l’avons aperçu dans le bourg, le regard fuyant derrière ses lunettes neuves achetées à un colporteur. Il passait comme une ombre pour aller chercher de l’épicerie chez Eugénie Saulière ou du pain chez Noémie Farges. Nous lui jetions des injures et des pierres au passage. Il courbait l’échine mais ne se retournait même pas.

Le dimanche suivant, alors qu’elle dînait à la maison, Cécile nous dit :

— Plus j’y réfléchis, plus je me demande si le curé n’est pas à l’origine de cette affaire.

— Fi de lou ! dit Pierre, il en est bien capable. J’ai envie d’aller lui dire deux mots après vêpres.

— N’en faites rien. Je m’en chargerai moi-même. Si c’est le cas, il a agi maladroitement et monté la population contre lui. Tant va la cruche à l’eau…

— Dis, Cécile, tu m’emmènes ?

Elle prit ma main. Valette, le tisserand-bedeau, avait sonné depuis un moment déjà la fin des vêpres. Quelques hommes jouaient aux quilles sur un espace plat près de font Saint-Roch. Quelque part dans une ferme perdue, les jeunes sabotaient dans la poussière au son de l’accordéon que rythmait le bâton d’Armand Lavaur, l’aveugle. Comme le temps était beau, les gens se tenaient dehors sur le pas de leur porte ou de leur boutique. La boulangère nous salua de la main et se gratta la tête en bâillant de la pointe de son aiguille à tricoter, son petit commis assis près d’elle, les bras sur le dossier de sa chaise retournée devant derrière, sa casquette des dimanches sur les yeux. Jeanne Sauvezie, l’ancienne patronne de Flavie, se disputait avec sa pimbêche de fille qui s’était mis en tête de se fiancer avec un « sans-le-sou » qui lui écrivait de Brive, où il faisait son service dans le 95 e Régiment d’infanterie, des lettres pathétiques. Des gens saluaient Cécile et l’interpellaient pour qu’elle vienne platucer quelques instants ; d’autres ne lui adressaient pas un signe et à peine un regard ; certaines lui tournaient carrément le dos, comme la Mélanie Puyjalon, la postière, ou l’épicière, Eugénie Saulière. Une vieille qui descendait des Escrozes se signa.

L’abbé Brissaud traversait son potager en traînant une bêche derrière lui. D’un appentis proche de la maison d’habitation montait le grognement du cochon qu’il engraissait pour le sacrifier à la Saint-Martin et qu’il appelait « Gambetta », comme tous ceux qui l’avaient précédé.

En voyant surgir Cécile, il s’arrêta, interdit.

— Toi, me dit-elle en me lâchant sur le seuil du jardin, tu vas te promener en m’attendant autour de l’église ou de Sainte-Thérèse, mais ne viens pas nous déranger.

Je brûlais d’assister à l’engagement mais j’obéis. Des années qui avaient précédé la venue de Cécile, j’avais conservé le don de m’insinuer comme Asmodée dans l’intimité des gens sans laisser soupçonner ma présence qui d’ailleurs n’avait aucune importance, mais j’étais plus sensible à l’apparence spectaculaire du secret ou du scandale qu’à son sens profond et à ses conséquences, qui m’échappaient ; quand, par extraordinaire, on découvrait ma présence, on se contentait de me chasser comme un chien ; n’ayant rien compris, je n’irais rien rapporter.

Je savais comment pénétrer dans le presbytère.

Il fallait passer par la porte voûtée de la cave qui donnait sur la place de l’église – une sorte de bouche de souterrain qui soufflait des odeurs de lie de vin et de pommes gâtées – prendre un escalier vermoulu, au fond de la cave. Je connaissais même l’endroit où le curé rangeait le vin de messe que lui livraient les établissements Machat, à Larche, les hosties dont je me régalais et l’« encens Bavignac » qui « brûle » au Vatican et dans plusieurs églises de Rome, dont je me grisais dans ma cachette du château.

La gouvernante devait être partie dans sa famille, à Queyssac-les-Vignes, comme tous les dimanches, et la maison était déserte.

Mes socques à la main, je traversai de grandes pièces noires et vides pour accéder à celle qui servait au curé de chambre et de bureau. Le lit n’avait pas été refait après la sieste et des vêtements de corps s’amoncelaient sur une chaise. Sur le bureau s’éparpillaient quelques feuilles couvertes de l’écriture appliquée du curé : le texte du prochain bulletin paroissial qu’il allait faire polycopier à Brive.

À pas de loup je m’approchai de la fenêtre dans une odeur épaisse de sureau. Ils se tenaient au bas de l’escalier majestueux à la rampe entortillée de glycines mortes : lui, massif, arrogant, drapé d’une souquenille de jardinier, le haut du visage dissimulé par le chapeau de paille aux bords effrangés, pieds nus dans ses énormes socques terreux ; elle, mince, jolie, en apparence fragile, mais tendue par une volonté inébranlable. Le contraste me paraissait d’une telle évidence que je jugeai la partie inégale. S’il lui prenait envie de souffler une de ses brusques colères d’Apocalypse, il la balaierait comme une feuille morte.

Collée dans l’embrasure de la fenêtre, prête à me replier en cas de surprise, je tâchai de ne rien perdre de leur entretien. J’appris plus tard de la bouche de Cécile qu’il l’avait priée d’entrer dans le presbytère et qu’elle avait repoussé avec hauteur cette invitation ; il lui avait demandé de s’asseoir sur le banc, au bas de l’escalier, sous le sureau où était rangée une brouette encroûtée de fumier et elle avait de même refusé. Accepter eût été déjà une dangereuse faiblesse qui en eût entraîné d’autres. Elle s’était préparée à l’affrontement comme un athlète ou un chevalier et elle refusait de le voir s’achever en concessions doucereuses et en repentirs moites devant un verre de cassis.

Entre les grognements du porc et les insolences des merles dans le cerisier, j’entendais indistinctement leurs propos, mais Cécile, indulgente à toutes mes indiscrétions, devait m’aider quelques heures plus tard à reconstituer ce qu’elle appelait son « combat ».

— Vous ne voulez ni entrer ni vous asseoir ? À votre aise. Vous avez peut-être raison. Pour ce que nous avons à nous dire, il est peut-être préférable de rester debout.

Il ajouta :

— Je vous attendais.

— Vous m’attendiez, dites-vous ?

— Je veux dire que je savais qu’un jour ou l’autre j’aurais votre visite. Nous avons beaucoup de choses à dire, n’est-ce pas ?

— Beaucoup, en effet. Moi surtout. Et pas des choses plaisantes, je vous en préviens.

— Je vois à quoi vous faites allusion. Ce jeune crétin d’Eugène Caze a encore fait des siennes.

— N’êtes-vous pas son modèle et son maître ? N’est-il pas votre instrument et, si vous me permettez cette expression, Brissaud, votre bras séculier ?

La flèche avait porté. Le curé fit virer son chapeau bord sur bord avant de le rabattre sur ses gros sourcils.

— J’ai été le premier informé, ce qui est normal. Mais je vous demande en grâce de ne pas m’attribuer la responsabilité de ses méfaits.

— Vous avez joué les apprentis sorciers et vous voyez jusqu’où cela peut aller ! Si Eugène avait mis le feu à l’école comme il en avait l’intention…

— Vous exagérez !

— Alice Bernède et Malvina Delpeuch pourront vous le confirmer. S’il avait mis le feu à l’école, j’aurais fourni des preuves de votre collusion et de votre responsabilité. Ce n’est pas à la maison de retraite que vous auriez fini votre carrière de prêtre mais à la prison de Brive !

— Retirez ces propos immédiatement !

— Je ne retire rien de ce que j’ai dit ! Je ne crois pas que vous ayez donné l’ordre à Eugène de dévaster ma classe et mon appartement et d’y mettre le feu, je suis même certaine que vous étiez dans l’ignorance, mais il reste que ce garnement est votre créature et que vous l’avez monté contre moi. Estimez-vous heureux que l’on ait étouffé l’affaire précédente. Celle de l’autre jour aurait pu vous coûter très cher. Julia Fabry… Eugène Caze… Vous avez envoyé ces deux enfants pour me susciter des ennuis. Passe encore que vous m’attaquiez en chaire en sachant que je ne peux me défendre. C’est votre domaine et vous êtes libre, sauf à rendre des comptes à Dieu et à votre conscience de vos injures et de vos calomnies, d’en faire une tribune d’insanités. Mais vous servir de ces deux enfants, vous abriter derrière eux pour défendre votre cause, c’est une grande lâcheté !

À ma grande surprise, le curé garda son flegme, se contenta d’ôter son chapeau, d’essuyer son visage et son crâne rouges avec son mouchoir à carreaux et de respirer une prise de tabac.

— Mon enfant, dit-il d’une voix posée, vous oubliez qu’entre vous et moi c’est la guerre et que vous l’avez déjà perdue. Quand il s’agit de la gloire de Dieu et de l’Église, tous les moyens me sont bons. Ma conscience, dites-vous ? J’en fais abandon à Dieu. Elle ne compte pas dans le combat que je mène. Elle est lourde de péchés, j’en conviens, mais dans le cas qui nous occupe une conscience nette est un luxe que je refuse. Dieu me jugera. J’accepte d’avance son verdict, mais le sien seulement.

Il éternua à plusieurs reprises, se torcha le nez et ajouta :

— Ce n’est pas pour rien qu’on a surnommé Saint-Roch la « Petite Vendée ». Avez-vous entendu parler de la réaction des prêtres bretons et vendéens, il y a quelques années, lors de la promulgation des « lois scélérates » de la Séparation, de l’inventaire, de l’aliénation des biens de l’Église ? Ils sont allés plus loin que moi. Ils sont montés à cheval et ont pris la tête de leurs troupes de paysans comme pour une croisade. Moi-même, j’ai pris le fusil et, j’en demande pardon à Dieu, je crois que je m’en serais servi contre ce prêtre étranger qui venait prendre ma place et prêcher dans le troupeau la révolution et l’anarchie. Il s’appelait Goodsiker. Vous a-t-on raconté ce qui est arrivé lors de la Séparation à cette sorte d’huissier de la République qui voulait chasser nos bonnes sœurs de l’église où elles étaient réfugiées, à quelques kilomètres de Saint-Roch ? Il est tombé comme foudroyé dans l’église qu’il était en train de piller et il est resté paralysé. Vous y verrez sans doute un fait du hasard. Moi, j’y vois le signe de la colère de Dieu.

— Brissaud, vous êtes un homme d’un autre siècle. Le monde évolue et vous restez accroché à vos superstitions, à votre foi de templier. Cette guerre dont vous parlez, c’est vous qui l’avez perdue, mais vous refusez de l’admettre et vous continuez à vous battre avec l’énergie du désespoir. L’Église aussi a perdu dans cette mauvaise guerre qu’elle mène contre le progrès de l’esprit.

J’entendis rouler le gros rire de l’abbé.

— Mon enfant, vous parlez comme Jaurès ! L’Église reçoit des coups depuis le Christ et ne les rend pas toujours, mais prenez garde ! c’est une enclume qui a usé bien des marteaux et ce ne sont pas les petits hommes qui nous gouvernent qui parviendront à la briser. C’est dans l’adversité qu’elle montre sa force. S’il faut de nouveaux martyrs, des légions se lèveront à l’appel du Saint Père. Dois-je expier pour mes péchés, moi, misérable créature ? J’y suis prêt. Mais sachez que je ne regrette rien de ce que j’ai fait car c’était pour la bonne cause.

— Vous vous trompez d’endroit, Brissaud, dit ironiquement Cécile. Vous n’êtes pas en chaire. Essayez de reprendre conscience des réalités. Selon vous, j’ai perdu dans le combat que vous me livrez depuis mon arrivée, exactement depuis l’instant précis où je suis descendue du char à bancs, sous les injures de vos menettes.

— Vous ne resterez pas une année de plus à Saint-Roch, vous le savez bien, mais je dois reconnaître que vous m’avez facilité la tâche par votre comportement. Vous vous êtes conduite comme une fille publique ! Vous avez reçu des hommes chez vous, et qui plus est des francs-maçons, des anarchistes, des antimilitaristes, des déserteurs. Vous présentez aux enfants le pire exemple qui puisse être. Croyez-vous donner le change par des apparences de piété ? Les gens de Saint-Roch savent maintenant qui vous êtes : une révolutionnaire, une potache en jupons sortie de ces casernes que sont les Écoles normales.

— Ces casernes d’où votre nièce est sortie, Brissaud, ne l’oubliez pas ! Mais vous vous égarez, vous perdez votre sang-froid. Moi, je reste calme et je vous dis : vous êtes perdant et c’est ce qui vous conduit aux pires extrémités dans vos propos comme dans vos actes. Peut-être quitterai-je Saint-Roch, mais d’autres viendront après moi, hommes ou femmes, peu importe, afin de poursuivre la laïcisation, et vous aurez à vous battre de nouveau, et encore, et encore… Il faut en prendre votre parti.

Elle se détourna comme pour mettre fin à l’engagement mais elle fit face de nouveau, le visage à peine coloré par la colère :

— Un mot encore, curé ! Dans un mois, ce sera le certificat d’études. Au nom de nos enfants, les miens et ceux de votre école, je vous demande une trêve. Si vous vous acharniez à troubler la sérénité des consciences, si vous persistiez dans vos attaques, dans vos intrigues, dans vos calomnies dignes de Tartuffe et de Basile, ce sont les enfants qui en pâtiraient. Et ça, Brissaud, je ne vous le pardonnerais pas !

Lorsque je rejoignis Cécile j’étais encore toute frémissante et tenais à peine sur mes jambes alors qu’elle semblait ragaillardie. Elle me prit la main, me regarda sévèrement :

— Toi, telle que je te connais, tu t’es arrangée pour assister à la rencontre ! Il suffit de te voir. Où étais-tu cachée, petit singe ?

Je lui avouai mon astuce et je l’attirai vers moi pour l’embrasser.

— C’est bien, ma Cécile ! Tu lui as cloué le bec, à Brissaud.

De retour aux Bories-Hautes, Cécile raconta l’affrontement à Pierre en me prenant à témoin, en faisant appel à ma mémoire pour lui rappeler certaines reparties que, dans son animation, elle avait oubliées.

Pierre nous écoutait en roulant une cigarette.

— Fi dè lou ! Vous lui avez tout déballé, au curé. Ah ! per moun arma, ça c’est envoyé ! T’entends, Maïré ? J’aurais aimé être là. Il va la barrer maintenant sa grande gueule, ce bougre. Ce que vous lui avez dit pour le certificat, c’est bien aussi, c’est très bien. Faut que je vous dise, mademoiselle Cécile : j’aurais bien aimé venir élève dans votre classe.

— Entendez-le, ce grand bestiourlard ! glapit la Maïré. Voilà qu’il veut retourner à l’école à présent.

— Si vous voulez, dit en plaisantant Cécile, je vous prendrai en « répétitions » mais il y a un inconvénient : vous ne pourriez pas faire rentrer vos grandes jambes sous le pupitre des enfants ; et un risque : si Brissaud l’apprenait, vous auriez droit à une dénonciation publique.

Elle se mit à rouler elle aussi une cigarette.

— Bon Dieu, ça s’arrose ! lança Pierre. Malvina, vaï quère le ratafia et porte six verres. Tout le monde y aura droit ce soir, même ces deux cache-nid. Allez, Paul, André, amenez-vous !

Même la Maïré avait le sourire. Il faut dire qu’au fond elle ne l’aimait guère, ce curé, avec sa manie de tout vouloir régenter, faire la loi, se mêler des affaires de famille comme s’il se prenait pour l’adjoint du bon Dieu. Elle ne soufflait mot mais, à la façon qu’elle avait de regarder le fond de son verre avant de boire, pour ainsi dire dans le fond de l’œil, d’esquisser un sourire qui redessinait une ride effacée, je devinais qu’il se passait en elle, dans son obscurité, une petite fête de vengeance.

— Je fais l’omelette, dit-elle. Avec un peu de soupe et de fromage, ça vous ira, Cécile ?

Nous nous sommes tous regardés. C’est la première fois que la Maïré l’appelait par son prénom et qu’elle l’invitait.

— Tu la fais à l’oseille, dit Pierre. Toi, André, au lieu de te curer le nez, prends le couteau et va la couper au jardin.

Tandis que la Maïré essuyait sa grande poêle graisseuse et ranimait le feu, j’entendis Pierre dire à Cécile :

— Au fond, avec vous, c’est comme si j’étais à l’école. J’en apprends un peu tous les jours.

 

De l’altercation de Cécile et du curé, rien n’avait filtré dans la population. On avait bien vu Cécile prendre en ma compagnie la direction du presbytère mais on pouvait croire que nous nous rendions à l’église ou en promenade au-delà des jardins de Sainte-Thérèse. Même Mlle Berthier n’en fut pas informée, preuve que le curé se sentait en mauvaise posture. Si la querelle avait tourné à son avantage, il aurait claironné sa victoire en chaire le dimanche suivant. Dans son sermon, il se borna à condamner le tango, ou « pas argentin », cette « danse lascive » que l’évêque de New York avait interdite dans son diocèse, à fulminer contre les spectacles déshonorants que les cinémas proposaient à la jeunesse, les revues qui venaient jusqu’à Brive, aux Nouveautés, montrer des femmes vêtues de deux ou trois pétassous.

— Il était pas en forme, hier, notre curé, me dit Estelle Vige, de la Fromagerie. Il se fait vieux.

Ce même dimanche, M lle Berthier rendit visite à Cécile pour lui porter un panier des premières cerises sur un lit de feuilles. Je l’accompagnai. Elle ne se gênait plus pour descendre à la « communale » plusieurs fois par semaine.

Nous trouvâmes Cécile pliée en deux, en train de brandir le dernier numéro de la Revue de l’Enseignement primaire supérieur que lisait toute l’avant-garde des instituteurs laïques. On y trouvait notamment des sujets de certificat d’études proposés dans différentes villes de France. Entre deux hoquets de rire, elle nous dit :

— Savez-vous quel sujet de dessin a été proposé au Havre, l’an dernier ? Je vous le donne en mille ! « Dessin : Seau hygiénique sur une sellette au-dessus de la ligne d’horizon. » C’est écrit là, en toutes lettres ! Encore heureux qu’on ne leur ait pas demandé en rédaction de décrire ses fonctions. Vous imaginez, Emma : le seau hygiénique devenu œuvre d’art !

Elle changea de mine et de ton, jeta la revue sur son bureau.

— On se moque de nos enfants ! On les ridiculise ! Souvenez-vous de ce que Francisque Sarcey disait à la fin du siècle dernier, dans les Annales, de ce certificat d’études que nous préparons avec tant de soins et auquel nous attachons tant d’importance : « Il est inutile et imbécile ! ».

Elle reprit la revue, la feuilleta nerveusement, furieuse cette fois.

— Et les dictées ! Lisez-les donc, Emma ! « Quand vient le printemps… », « Midi à la ferme… » « Le cheval de Roger… » Et gnan… Et gnan… La guerre est à nos frontières, les élections vont peut-être changer notre régime, des hommes en aéroplane traversent les mers et vont bientôt relier les continents entre eux, et l’on persiste à confiner notre jeunesse dans un univers de pacotille, fait de petits oiseaux et de fleurs. Si c’est ainsi qu’on prépare les citoyens de demain…

— Je vous trouve bien sévère tout à coup, dit Emma. Les enfants doivent d’abord apprendre à connaître ce qui existe et vit autour d’eux, ce que Dieu y a mis : la nature. Les problèmes des hommes, les progrès de la science, ils apprendront bien assez tôt à les connaître.

— On ne se prépare jamais assez tôt à sa vie d’homme, Emma, surtout à cette époque où tout change très vite. Si l’on ne veut pas être dépassé il faut se tenir en avant et le plus tôt possible.

Je ramenai l’entretien à des notions plus concrètes :

— Mademoiselle Berthier t’a apporté des cerises.

Cécile sourit, fit ruisseler les fruits entre ses doigts et embrassa Emma. Puis elle prit la plus grosse, la plus rouge et la fit éclater entre sa langue et son palais, les yeux fermés.

— C’est ma première cerise de la saison, dit-elle. Je devrais faire un vœu, mais j’ai tant de choses à souhaiter, pour les autres comme pour moi…

Elle ajouta brusquement :

— Je vous trouve bien hardie depuis quelque temps, Emma ! Vous venez me rendre visite en plein jour. Et si quelqu’un vous avait croisée ?

— Plusieurs personnes m’ont vue mais je m’en moque. Vous croyez peut-être que le curé me fait encore peur ?

— Non, mais il pourrait vous nuire.

— Détrompez-vous ! Il sent que la fin approche pour lui. Il est très mal noté à l’Évêché. Selon Isabelle de Bonneuil qui le tient de sa mère, laquelle est au mieux avec monseigneur Botreau, il serait muté à Brive comme aumônier du régiment. C’est un jeune curé qui le remplacerait. Cela vous fait plaisir ?

— Certes, mais pour vous, Emma, et pour les gens de Saint-Roch. Quant à moi, qui sait où l’Académie va m’envoyer ? Dans une école de hameau du plateau de Millevaches ou des Monédières, là où il neige quatre mois par an ? J’ai bien envie de quitter la France, de partir comme des camarades de promotion dans les colonies. Le combat que j’ai mené ici et auquel personne ne m’avait préparée m’a épuisée. Je ne comprends pas ces gens, et eux non plus ne me comprennent pas. Alors, à quoi bon demeurer ?

Elle se retourna vers moi comme je m’enfuyais.

— Eh bien, Malvina, en voilà des façons ! Où cours-tu si vite ?

Elle me força à me retourner. Je jetai ma tête dans sa poitrine, frappant ses hanches de mes poings. Les mots qui ne parvenaient pas à son oreille, elle devait les sentir pénétrer dans son corps avec une chaleur d’haleine et de larmes : « Je… veux pas… que tu partes… Je… veux pas… »

— Mais qu’est-ce que tu as, Malvina ? Pourquoi pleures-tu ?

— Vous ne comprenez donc pas ! dit sévèrement Emma. Souvenez-vous de ce que vous venez de dire : en somme que vous quitteriez Saint-Roch sans regret. Vous n’avez oublié qu’une chose : que Malvina tient plus à vous qu’à tout au monde, que c’est vous qui l’avez faite ce qu’elle est devenue et qu’elle ne supportera pas votre départ. Souvenez-vous de sa maladie lorsqu’on a décidé de vous l’enlever pour me la confier. Vous êtes redoutable, Cécile ! On vous aime et vous faites comme si cet amour était sans importance. Vous ne semblez guère aimer ce que vous avez créé, mais c’est Malvina que vous avez créée et elle ne peut continuer à exister sans vous.

— Mon Dieu ! dit Cécile, les mains sur son visage. Vous avez raison. Je suis donc un monstre d’égoïsme ?

— Allons ! Allons ! Vous exagérez dans l’autre sens, à présent.

Avec force mais avec douceur Cécile me détacha d’elle. Ses yeux étaient rouges mais sans larmes. Elle m’attira vers le rocking-chair, m’y fit asseoir, essuya mes joues avec son mouchoir et me dit en imprimant au fauteuil un léger balancement :

— Pardonne-moi, Malvina, ce que j’ai dit tout à l’heure. Les mots ont dépassé ma pensée. Si je dois partir, contrainte par l’administration, je ne t’oublierai pas. Nous nous écrirons, où que nous nous trouvions, toi et moi. Tu es mon enfant. Tu es ma sœur. Tu es mon amie. N’oublie jamais ça. Je vais te dire mieux encore : je vais me battre pour rester à Saint-Roch, et tu sais que lorsqu’une cause me tient au cœur je vais jusqu’au bout de mes forces pour la défendre. Mais je ne pourrai réussir qu’à une condition : que tu passes ton certificat. Je ne veux pas que tu le doives à une mesure d’indulgence de la part du jury et M lle Berthier l’accepterait mal elle aussi. Tu peux réussir si tu le veux, mais le veux-tu vraiment !

— Oui, Cécile, je le veux.

— Vous entendez, Emma ? Malvina a pris sa décision : elle sera reçue.

— Je n’en ai jamais douté. Malvina vous ressemble. C’est déjà une forte nature.

— Marché conclu ! dit joyeusement Cécile. Où en es-tu ? Demain, c’est jeudi. Emma, vous me laissez Malvina toute la journée. Je devais me rendre à Meyssac pour rencontrer des collègues du syndicat, mais ce sera pour une autre fois. Je verrai Pierre. Il ne refusera pas de libérer sa sœur de la garde du troupeau.

— Dimanche aussi ? dit Emma.

— Non. Dimanche, je resterai à la mairie pour le scrutin des élections législatives. Je tiens à être présente et à observer les mœurs électorales pour mon propre compte. Nous, les femmes, nous ne votons pas, mais personne ne peut nous empêcher d’aller voir à l’œuvre les citoyens mâles.

— Le point faible de Malvina, c’est toujours le calcul, surtout le calcul mental. Et le zéro est éliminatoire…

— Nous allons reprendre les épreuves mentionnées dans le Manuel général de l’enseignement primaire. Je sais que Malvina a fait des progrès sérieux dans votre classe mais je crains que ce soit insuffisant.

Elle prenait le ton un peu rugueux de nos « répétitions » mais cela me plaisait. J’étais prête à tout accepter d’elle : ses crises d’humeur, ses colères froides, ses accès d’enthousiasme, ses rigueurs.

— Il nous reste une bonne heure avant le souper, dit Cécile, après que Mlle Berthier fut partie. Installe-toi. Nous allons travailler.

Elle ouvrit la revue, la feuilleta nerveusement.

— Eh bien, qu’attends-tu ? Prends un cahier de brouillon, un buvard… Choisissons pour commencer quelque chose de simple. Tiens, ça. Écris : « Pour réduire les dépenses de la maison… de la maison… une mère de famille… de… famille… achète de la viande frigorifiée… » Tu sais au moins ce que c’est, la viande frigorifiée ? Non ? alors je t’explique. C’est un procédé tout récent…

 

Nous passâmes tout le jeudi sur des problèmes et des épreuves de calcul mental dont Cécile démontait pour moi le mécanisme subtil.

Je travaillais dans une sorte de brume sur laquelle les chiffres et les nombres éclataient comme des éclairs. Par moments, ma tête vacillait. Je me levais pour aller me pencher à la fenêtre. Les derniers iris sauvages se fanaient dans le marécage hanté de porcs que le conseil municipal avait décidé de faire drainer et assécher à l’instigation du délégué cantonal, lui-même inspiré par Cécile. Les pensionnaires de M lle Emma devaient prendre leur leçon de nature dans les champs de genévriers et de chênes nains du Puy-Faure car je voyais au loin une petite chaîne mouvante de couleurs. « Dieu est partout, mes enfants, même dans cette fleur, même dans ce brin d’herbe… ».

— Tu es fatiguée, Malvina ? Moi aussi. Reposons-nous un moment. Coupe-toi un morceau de pain si tu as faim. Tu trouveras les confitures sur l’étagère.

— Je peux prendre ta bicyclette ?

— Où veux-tu aller traîner encore ? Bon… Bon… Prends-la. Mais je veux que tu sois de retour dans une heure, tu entends ? Tiens, prends ma montre puisque tu as appris à lire sur un cadran.

Le soir, c’est Pierre lui-même qui vint me chercher. C’était la première fois qu’il pénétrait chez Cécile. Il revenait – disait-il – du moulin de Fonfrèje où il avait à faire et il en profitait pour me prendre en passant. Il avait taillé ses moustaches, revêtu une chemise neuve, coiffé sa casquette du dimanche, celle qu’il portait pour se rendre à l’église. Arrivé dans la cour, il appela Cécile et elle le pria de monter.

— Au fond de la classe, derrière mon bureau, un escalier qui monte tout droit…

Il était là, genou légèrement fléchi, sa casquette à la main, le pouce libre passé dans sa ceinture de flanelle, l’air emprunté.

— Eh bien, asseyez-vous ! dit Cécile avec quelque impatience. Nous en avons fini. Une rude journée, hein, Malvina ? Je l’ai littéralement gavée d’arithmétique au point qu’elle va y rêver toute la nuit. Nous recommencerons jeudi prochain jusqu’à ce qu’elle sache faire correctement un calcul mental et résoudre en moins d’une heure un problème du niveau du certificat. Ce n’est pas brillant mais il y a des progrès.

Il sourit, se lissa les moutaches, montra les étagères aux livres.

— Vous avez lu tout ça ?

— Non, mais je le lirai un jour ou l’autre. Et ceux que j’ai lus je les relis parfois. Les poètes surtout : Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Lautréamont, les « maudits », ceux que M me Prieur nous confisquait à l’École normale mais qu’elle nous rendait à la sortie. Un verre de vin ?

Il accepta et c’est moi qui les servis. Pierre hocha la tête.

— Fi de lou ! Du Bordeaux ? Le curé a raison de dire que vous, les instituteurs, vous êtes « cousus d’or ». Mlle Emma, elle, ne boit que de l’eau.

— On voit bien que vous n’avez jamais mangé à sa table…

Pierre apprécia le vin venu d’une commune de la haute Corrèze, Meymac. Par une astuce du négociant qui ne trompait que des étrangers il s’intitulait « Vin de Meymac, près Bordeaux », bien que la région bordelaise fût distante de trois cents kilomètres.

— Vous avez bien fait de venir, dit Cécile. J’avais envie de vous voir et de bavarder avec vous.

— Vous avez pensé à ce que je vous ai dit, l’autre dimanche ?

Le visage de Cécile se ferma.

— Nous en reparlerons plus tard.

— Bon. J’insiste pas. C’est pas le moment. Malvina vous a dit, pour sa première communion ?

La veille, j’avais essayé la robe de calicot et le bonnet que Flavie et la Maïré avaient portés avant moi et qui avaient un peu jauni. Avec précaution, la Maïré avait sorti de son étui de papier journal le cierge acheté le siècle passé pour son père et qui paraissait confectionné de la veille avec sa belle couleur d’ivoire à peine jauni et ses papillotes dorées. « S’il fallait acheter tout ça aujourd’hui… », avait dit la Maïré. Il n’y avait rien à retoucher dans le costume sauf à défaire l’ourlet de la robe car j’étais plus grande que la Flavie ne l’était à l’époque. Les souliers vernis dont Isabelle de Bonneuil m’avait fait cadeau étaient un peu justes et je m’attachais à les porter le soir à la maison afin qu’ils « prêtent ».

— On dirait une petite mariée, dit Pierre.

Il me regardait intensément et je savais qu’il pensait à Cécile et je faisais exprès de tourner autour de lui en minaudant et en parlant comme elle. J’aurais aimé me regarder dans une glace, tout entière, mais nous n’avions que le miroir accroché au-dessus de l’évier, qui servait à Pierre pour se raser. Je poussai jusqu’à la serbe, au bas de la vigne, où l’on mettait tremper les vîmes d’osier et me penchai sur le miroir d’eau qui me renvoya l’image d’un nuage blanc. Je me trouvai laide et brouillai l’eau en y jetant un caillou.

— Tu es bien assez belle pour le curé, dit la Maïré. Allez ! tu t’es assez amusée. Enlève ça ! La Flavie te l’ajustera dimanche. Toi, c’est pas avec le peu de couture que tu apprends à l’école…

Elle ajouta :

— Tâche de te rendre libre jeudi prochain. C’est jour de bujade. Faut que nous ayons du linge propre pour les Rogations.

J’en parlai le lendemain à Cécile.

— Puisqu’il le faut… Mais tâche d’avoir fini à cinq heures. Nous travaillerons jusqu’à la nuit.

Elle ajouta :

— Si les tiens sont d’accord, je viendrai vous rejoindre, au bord de la Gane. Ça se passe où, cette « cérémonie » ?

Ça se passait sur une petite roubière en pente douce, bien exposée au soleil, qui appartenait à Jules Bernède. On y trouvait à l’automne les premiers colchiques et au printemps les premières primevères. La rive était bordée d’une minuscle forêt de prêles sous le couvert des saules. Au milieu, un grand chêne bien rond épanoui comme un nuage. Une échancrure dans un rideau de verdure permettait d’accéder au ruisseau, relativement profond à cet endroit à cause d’une petite digue qui en relevait l’étiage.

Le matin, « à bonne heure », Pierre alla emprunter le cheval et le char à bancs du père Selves, notre voisin, moyennant une bonbonne de vin. Toute la famille suivit, même le chien. La Maïré avait placé les provisions de bouche dans le coffre et, dans l’habitacle du véhicule tout juste assez grand pour le contenir, le linge familial, les draps surtout, dont nous changions tous les deux ou trois mois. Pour cette grande lessive de printemps – la bujade – il fallait un beau temps chaud avec, si possible, un peu de vent afin que les draps et le linge sèchent vite sur le pré.

Une rude journée. Nous n’avions pas le temps de regarder voler les libellules et de guetter les geais et les martins-pêcheurs, sinon au moment du mérindé que nous prenions dans la grande chaleur de midi sous les basses branches du chêne en luttant contre le sommeil. La Maïré veillait. Avalé le dernier verre de vin, elle dressait sa stature imposante, retroussait ses manches et descendait pieds nus vers la rivière. Deux banches de bois nous attendaient sur la rive, fabriquées jadis par mon père. Malgré le coussinet de pétassous et de fougère, nous nous meurtrissions les genoux. Une des banches était pour la Maïré ; l’autre pour Flavie, que ce jour-là je remplaçais.

La Maïré s’occupa des draps et moi du linge. Jadis elle chantait pour se donner du cœur à l’ouvrage ou platuçait de tout et de rien avec la Flavie ; elle avait cessé depuis « ses malheurs » comme elle disait : la mort de son pauvre Baptiste, les misères de l’existence… Elle ne soufflait mot, toute à son travail, ne s’arrêtant que pour reprendre souffle et détendre ses bras fatigués par le mouvement qu’elle imprimait aux draps de grosse toile comme on agite un étendard, sauf que c’était dans l’eau et qu’elle paraissait lourde comme du mercure. Elle fabriquait elle-même son savon avec des cendres et du gras ; il ne moussait guère mais arrachait du droguet la saleté la plus tenace.

Je regardai les traces grises qui tournoyaient dans le courant, irisées de petits arcs-en-ciel, et se perdaient sous les ramures des saules.

— Et alors, Malvina, tu rêves ?

Je ne rêvais pas. Je comptais mentalement : « Une lavandière lave dix kilos de linge, soit quatre draps pesant chacun… » Ce qu’ils pouvaient salir, mes trois frères, surtout Pierre… Les chaussettes n’en finissaient plus de dégorger leur suint.

— Pierre ! cria la Maïré en se retournant, tu peux venir.

Pierre arriva avec la brouette soigneusement récurée et capitonnée d’une grande touaille. Il retira de la bandelle de cuivre qui servait à soutirer le vin les draps lavés, aida la Maïré à les essorer – un travail pénible et qui les faisait geindre – les plaça dans la brouette pour les transporter sur le pré brûlant où, aidé de mes frères, il les « écarta » dans la grande lumière plombée de l’après-midi en les maintenant avec des pierres car il y avait un peu de vent qui sentait l’orage.

Le dernier drap étendu sur le pré, Pierre s’éloigna vers l’amont. Il y avait là un petit gour rond comme une serbe et joli comme un coin de paradis avec ses profondeurs glauques et les petites mains de feuilles qui caressaient la surface. Il se déshabilla derrière un buisson et nous l’entendîmes crier par jeu que l’eau était froide et qu’il allait se noyer.

— À vous autres à présent, drolles ! dit la Maria. Malvina, toi d’abord !

Elle retroussa ses jupes sur ses cuisses puissantes veinées de bleu, déformées par de gros nodules de varices, me frotta de son gros savon de cendres qui déchirait la peau et nous faisait hurler, Flavie surtout qui était douillette. C’était un des moments les plus délicieux de l’année, un des rares où Virgile avait raison contre Zola. Une fois dans l’eau nous ne voulions plus en sortir. Flavie et moi nous comparions en riant la taille de nos petits seins et la grosseur de nos fesses.

Je vis venir Cécile sur le chemin de rive qui conduit droit au moulin. Elle avait revêtu une ample robe violette sans ceinture, légèrement échancrée au cou, avec comme seul ornement la petite montre d’argent qui lui servait de collier. Elle avait coiffé un chapeau de paille noué d’un ruban dont les extrémités flottaient sur ses épaules dans le vent chaud. Pierre s’était dressé après avoir étendu le dernier drap et la Maïré, qui baignait ses jambes douloureuses, sortit du ruisseau.

Moi, dès que je la vis je courus vers elle. D’un coup ma fatigue s’évaporait, me libérant du poids des heures passées à savonner et à frotter. Je lui montrai mes mains roses et ridées par l’eau. Des mains de vieille.

— Voilà le contrôleur des travaux finis ! dit Pierre en plaisantant.

— Je ne vous aurai pas été d’un grand secours, mais si je peux encore vous être utile…

— Peut-être pour plier les draps, dit Pierre. Ceux qui sont secs. Vous m’aidez ?

Ils s’amusèrent comme des enfants, tirant chacun de leur côté pour déplisser les lourdes surfaces de toile qui sentaient bon l’herbe chaude et le vent de mai.

— Regarde-les ces deux bestiassous ! dit la Maïré. Ils vont être bien pliés, mes draps…

Je l’aidai à ramasser le petit linge qui séchait rapidement, sauf les grosses chaussettes que la Maïré suspendrait à des fils dans le coudert. Pierre et Cécile poursuivaient leurs jeux sans se presser, prenant même le temps de se « courser » autour de l’arbre. En les regardant, je me disais que, d’ici une heure, ça changerait de chanson :

— Malvina, le Gillard, et vite. Page quatre-vingt-trois : « Exercices et problèmes écrits… »

 

Il fallait compléter le tableau : Prix du kilo de bœuf, 1 F 19 en 1901 et 1 F 50 en 1911. Quelle était l’augmentation par kilo ? »

— Vite ! Réponds ! Tu perds trop de temps à réfléchir. C’est simple pourtant. Trente et un centimes. Bien. Veau : 1 F 88 en 1901 et 2 F 80 en 1911. Une soustraction, vite !

La fatigue dont la présence de Cécile m’avait délivrée revenait par lourdes vagues et m’embuait l’esprit. Lorsque l’exercice suivant me proposa le même genre d’opérations mentales mais sous forme d’huîtres, j’oubliai les tonnages de fruits de mer pour ne voir qu’une image : celle du port de La Tremblade figurant sur un bon point, le mouvement des bateaux violemment coloriés, le vol en écharpe des mouettes, la ligne d’horizon sur laquelle fumait un steamer. « La Tremblade… 1 035 tonnes 265 en 1910… » La voix de Cécile me parvenait de très loin. Ma tête se porta d’un côté, puis de l’autre, comme vide et poussée par le « vent salubre de l’Océan ». Et je m’endormis.

Ce Gillard, je le vouais aux gémonies. Il avait le talent, chapitre par chapitre, de proposer des exercices anodins. Je sautais allègrement les pièges et les obstacles puis, insensiblement, tout s’épaississait autour de moi ; des ronces m’accrochaient au passage ; je trébuchais dans des chausse-trappes d’où, sans la main charitable de Cécile, je ne serais jamais remontée. Qui était-il, ce Georges Gillard, « inspecteur de l’Enseignement primaire » comme presque tous les auteurs de manuels ? Je l’imaginais, ce tortionnaire, en train de tirer ironiquement sur sa barbiche, caché dans les images d’instruments de mesure de capacités, décalitre et double décalitre, comme les voleurs d’Ali Baba dans leurs tonneaux, en faisant grincer son rire sarcastique. Après le certificat, je lui écrirais, je lui dirais ce que je pensais de ses méthodes, des tortures mentales qu’il infligeait à la jeunesse, de son « sadisme » (je ne connaissais pas le mot mais j’aurais su trouver les circonlocutions efficaces). Un jour, excédée par une histoire d’aéroplane et de pétrole, j’envoyai ce diable de Gillard voler contre l’armoire.

— Tu deviens folle ! s’écria Cécile.

— Voilà ce que j’en fais, de « ton » Gillard ! Tu peux le garder !

À la colère de Cécile succéda en moi une crise de larmes puis nous fîmes la paix au cours d’une de ces scènes de réconciliation dont Cécile avait le secret et qui m’aurait fait suivre tous les Gillard au bout du monde. Elle avait le don d’exercer sur moi de menus chantages auxquels je ne résistais pas.

— Si tu es reçue – et tu le seras, ma chérie – tu prépareras ton brevet élémentaire. Tu entreras à l’École normale et tu deviendras institutrice comme moi. Tu iras même plus loin encore. Tu deviendras professeur. Pas de mathématiques, bien sûr, mais de dessin ou bien de français.

— Je voudrais devenir journaliste comme Fred, comme Marcelle Capy.

— Tu seras ce que tu voudras être, mais il faut le vouloir vraiment.

Je reniflai mes larmes et me mouchai. Elle entoura mes épaules de son bras, son visage tout près du mien, me parlant de Marcelle Capy, de ses voyages, de ses reportages dans les pays lointains, là où le monde bouge, puis elle nous ramena doucement, comme se pose un aéroplane, à des problèmes plus terre à terre.

— Pour en arriver là, il faut d’abord que tu puisses répondre à toutes les questions que te pose dans son livre M. Gillard. C’est un brave homme et qui aime les enfants. Soit, ce n’est pas toujours simple mais ce sera pire quand tu aborderas les « grandeurs proportionnelles », les « règles d’intérêt », les « surfaces », là, à la fin du livre.

Un jour, elle me fit un aveu et me dit, comme si je faisais encore partie de ses effectifs :

— Tu es ma meilleure élève, Malvina, en mathématiques comme dans les autres matières, sauf peut-être la physique, le chant et la couture, mais ça s’arrangera. Cela t’étonne ? Je te dirai plus : Emma Berthier te considère également comme son élève la plus douée, une des rares qui veuillent comprendre en même temps qu’apprendre. Les classements de fin de mois seront bons pour toi, mais ne va pas en tirer vanité. Ce que je redoute c’est le « trou » au moment de l’examen. Tu es encore trop émotive ; tu manques d’assurance ; tu te figes devant l’obstacle. Malgré tout, j’ai confiance. Allons, détends-toi ! Nous allons faire un peu de grammaire. Tu es encore faible sur les verbes. C’est curieux : tu conjugues parfaitement en patois et, en français, tu commets des fautes d’accords. Prenons le Maquet, Flot et Roy, page deux cent un : « Les verbes en “S”… »

 

Je suivis les Rogations avec Cécile, main dans la main, en chantant des cantiques derrière le curé, accompagnée de Valette le bedeau et de Mlle Berthier. Il s’arrêtait pour bénir les champs où les paysans de la paroisse avaient planté des croix et des soleils de paille et disposé quelques dons en nature que Valette faisait disparaître dans un grand sac. Le curé procédait à la bénédiction, murmurait une prière, se signait, passait au champ suivant. Il faisait un temps chaud et lourd et la cérémonie n’en finissait plus.

Au retour, Cécile me suivit jusqu’aux Bories-Hautes en compagnie de Maria Selves de la classe des petites, notre voisine. Pierre nous accueillit fraîchement. Il s’était abstenu de tresser des croix pour ses champs et s’était ainsi passé volontairement de la bénédiction du curé malgré les protestations de la Maïré. Il entraîna Cécile à part dans le coudert et je les entendis qui se querellaient. Lorsqu’elle revint, Cécile avait les larmes aux yeux. Elle m’embrassa et partit sans un mot. Le lendemain elle me dit :

— Ton frère, je le comprends. Pour une femme, je professe des idées avancées. Je suis socialiste et syndicaliste. Je brave l’Église, les autorités civiles et administratives. Je suis ouverte aux idées modernes de libéralisation de la femme. Malgré ça, je crois en Dieu, je vais à la messe tous les dimanches et je suis de toutes les fêtes religieuses. Il m’arrive même de dire une prière, le soir, en me couchant et je n’ai jamais protesté en voyant les anciennes filles de Sainte-Thérèse dire aussi une prière avant de commencer la classe. Ces contradictions le dérangent. Il ne comprend pas. Fred me faisait les mêmes reproches. Je ne peux pas leur en vouloir mais je voudrais qu’ils admettent qu’il est difficile de se débarrasser de son éducation première. J’envie ceux dont la foi est profonde et ceux qui ne l’ont jamais eue ou y ont renoncé. Ils ont acquis la paix de l’âme et de l’esprit. Moi, je suis sans cesse en train de me débattre entre des courants contraires. Je crois qu’un jour je décrocherai le crucifix qui est au-dessus de mon lit, que je renoncerai aux exercices de la religion, peut-être à Dieu lui-même. Quoi que j’en pense, c’est ma voie, mais c’est le cœur qui décide et non la raison.

Tout le temps que dura ma communion, Cécile fut présente, m’encourageant et m’assistant, mais je la sentais froide, appliquée, distante même. Emma Berthier lui en fit l’observation.

— Cécile, vous êtes sur le point de perdre la foi. Il suffit de vous observer. Vous vous comportez comme une bigote, avec tous les signes extérieurs de la dévotion. Le formalisme est un mauvais signe. Vous êtes en train de franchir le pas, de vous raccrocher à votre passé, à des gestes qui ont perdu toute signification pour vous. Je vous en prie, évitez le piège de la raison. Si vous sentez encore une étincelle en vous, luttez pour la préserver.

Cécile ne répondit pas. Des évidences cruelles la meurtrissaient, la déchiraient, la violaient et les anciennes vérités dont elle tentait vainement de se faire un bouclier se dérobaient comme des lianes pourries. Elle se noyait sans recours dans la raison.

— Cours chez toi, me dit-elle. Enlève cette défroque ridicule. Je ne peux plus supporter de te voir dans cet accoutrement. Tu es laide !

Après la messe de communion, le curé, traditionnellement, offrait une collation à ses jeunes ouailles : le chocolat et le biscuit que préparait sa gouvernante. J’y fus invitée bien que ma famille n’eût pas participé au cadeau que les parents faisaient à l’abbé Brissaud. Après quelques hésitations et sans bien savoir pourquoi, je refusai cette invitation, restai à l’écart, regardant les garçons et les filles qui s’engouffraient en caquetant dans le jardin du curé, s’y installaient sur les marches du perron pour le cliché que devait tirer un photographe de Brive, M. Gérardin. Une voix m’appela ; je reconnus Estelle Vige. Puis on m’oublia et j’en fus presque heureuse. Les souliers d’Isabelle me torturaient les pieds, le cierge familial me collait aux doigts et pesait à mon bras. Je le jetai sur mon épaule comme on porte une fourche.

Ma décision était prise : on se passerait de moi. Je traversai seule le village, mes souliers à la main, en direction des Bories-Hautes.

OceanofPDF.com