L'orange de Noël

Michel Peyramaure · Chapitre 11 sur 13

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L'orange de Noël

Juin

 

 

Rachel Morange n’aura pas son certificat d’études cette année. Peut-être jamais.

L’année précédente, elle a failli mourir du miserere. Elle se plaignait de maux de ventre, mais, comme elle est fragile, sa mère, contre toute évidence, s’imaginait qu’elle voulait se faire plaindre. Les choses prenant mauvaise tournure, Pauline Morange fit venir le sorcier de Végennes, de préférence à M lle Berthier qui eût alerté le docteur Farge, ce qui eût fait de la dépense. Pour quelques sous et une poule elle reçut une poudre qui avait l’apparence de la sciure de bois. C’en était d’ailleurs. Le bonhomme lui expliqua qu’il la tenait d’une de ses parentes, cliente du docteur de Chammard, à Tulle. Comme on fait de l’effigie de saint Étienne d’Aubazine, elle grattait à chacune de ses visites un peu de bois au banc de la salle d’attente, persuadée que des vertus magiques y étaient attachées.

L’état de Rachel empirant, il avait fallu se résoudre, sur les instances d’Emma Berthier qui était intervenue avec vigueur, à appeler le docteur Farge.

Il vint de Meyssac en pleine nuit, dut en pestant abandonner sa voiture automobile dans le chemin étroit et boueux qui monte vers les peuchs de Malevergne, en pleine sauvagerie. Il diagnostiqua une appendicite aiguë et dut opérer immédiatement, sur la table de la cuisine, comme il l’avait fait pour la hernie étranglée de mon père quelques années auparavant. Rachel perdit beaucoup de sang et n’en réchappa que de justesse mais sa convalescence fut brève tant il lui tardait de reprendre l’école. Mlle Berthier la vit arriver un matin dans la neige, sous son grand parapluie bleu, chancelante mais radieuse.

Lorsque le docteur Farge abandonna sa voiture, je n’étais pas très loin. Autant qu’il m’en souvienne, je dormais entortillée d’une toile à sac au creux d’un nid de vieille paille, dans une grange voisine. Éveillée en sursaut par un bruit insolite, je vis deux lances de lumière percer la nuit neigeuse dans un ronflement de gros chat. La bête s’immobilisa et il sortit une ombre qui se mit à jurer dans la langue du pays que, « milhard de Dieus, il fallait avoir tué père et mère pour vivre dans des endroits pareils ». Je n’avais pas peur ; rien ne m’effrayait et j’étais préparée à toutes les surprises de la nuit et des gîtes de fortune. Celle-ci me ravissait. Je venais de voir ma première automobile.

Moins d’une heure plus tard, je collais mon visage à la vitre de la masure des Morange. Dans la lumière d’un mauvais chaleil, j’aperçus la table et un gros homme noir qui se penchait sur un petit corps aux membres attachés avec des cordes. Je crus qu’on était en train d’égorger Rachel comme un goret et, cette fois-ci, je me mis à hurler si bien que Pauline Morange dut venir me chasser. Au retour, le docteur Farge m’avait une nouvelle fois délogée : je m’étais endormie dans sa voiture.

— Cette petite, dit Emma Berthier, si elle en réchappe, c’est que la Providence veille sur elle. Sa mère est inconsciente.

Rachel avait besoin d’un fortifiant. Au lieu de la viande dont elle ne mangeait qu’une fois ou deux par semaine, lorsque je partageais avec elle

une 1 gogue ou une tranche de grillons, sa mère n’avait rien trouvé de mieux que de lui faire boire de l’« eau de fer ».

— Encore un remède du sorcier de Végennes ! dit Cécile.

— Sûrement. Il s’agit de cette eau « rouillée » qu’on trouve dans certaines serbes du plateau et qui passe pour être un fortifiant. C’en est peut-être un, mais c’est sûrement un poison. La typhoïde ne s’est pas fait attendre. Le médecin dit que Rachel a une chance sur dix de survivre.

Avant de quitter la « communale », sachant qu’elle allait devoir s’aliter, elle a rangé soigneusement ses affaires dans son pupitre : ses cahiers d’un côté, ses manuels de l’autre, son plumier au milieu avec ses plumes bien nettoyées et comme neuves. Elle a embrassé Cécile, lui a promis de revenir bientôt. Elle ne voulait pas manquer le certificat. Après avoir traversé la cour, elle s’est accrochée au portail pour ne pas tomber et il a fallu que Bécharel la ramène chez elle dans son char à bancs. Je ne l’ai pas revue depuis, à cause de la contagion. C’était le lundi suivant les élections. Le maire a prévenu les gendarmes. Comme disent les journaux : « Une enquête est en cours. » Le sorcier de Végennes risque une peine de prison.

Chaque jour, Emma Berthier rend visite à Rachel, bien que de Sainte-Thérèse à Malevergne le trajet soit long et rude. Elle surveille l’état de la petite, la bonne administration des médicaments, l’hygiène dont Pauline Morange ignore jusqu’au nom.

Profitant de la voiture du médecin qui passe devant l’école, Cécile s’est rendue aussi au chevet de la malade. Elle aime Rachel presque autant que moi ; elle la préparait au certificat d’études comme elle eût fait de sa propre fille ; il fallait que Rachel réussisse, qu’elle obtienne une bourse pour accéder au brevet élémentaire.

— Tu comprends, Malvina, Rachel ne peut plus rester chez elle sinon elle se détruira sans profit pour personne. Ce n’est pas un brillant sujet mais elle est animée d’une volonté farouche. Hier, elle voulait se lever, la petite folle !

Un jour, j’ai suivi Cécile. Rachel ne m’a pas reconnue. Elle avait le visage tuméfié au point qu’elle avait de la peine à ouvrir les yeux et la bouche. Ses joues maigres étaient devenues grosses comme des melons. Dans la pièce unique de la masure, il régnait une odeur médicamenteuse qui se mêlait curieusement à celle de l’étable voisine séparée de la pièce d’habitation pas une cloison de torchis ouverte de larges brèches.

— Ne t’approche pas, dit Cécile. Elle est peut-être encore contagieuse.

— Tu crois qu’elle va mourir ?

— Peut-être.

La mère, assise à son chevet, ne cessait de gémir : « Ma petite, ma petite… Si le bon Dieu me la reprend, qu’est-ce qui me restera ? » Il lui resterait un beau cadeau du Ciel : son fils, le nèci, tout juste bon à « garder ». Derrière elle, accrochée à une poutre, mon cadeau de premier de l’an à Rachel : un poème illustré sur « l’Orange de Noël ». Rachel n’a connu que la saveur de celle dont Cécile lui a fait cadeau. Elle s’est essayée elle aussi à écrire des « récitations », mais elle était peu douée.

Parfois Rachel semble sortir de sa torpeur. Ses lèvres bougent ; elle récite une leçon d’histoire ou de géographie ; elle fait une règle de trois ; elle se raccroche, du fond de son inconscient, à ce qui est sa vie et, sans cette ressource, elle serait peut-être morte déjà.

— C’est rien, dit la Pauline, des bêtises. Elle délire.

 

La Maïré me le répétait mais sans insistance : je « faisais besoin » à la ferme.

Je n’étais pas la seule. On entrait dans la saison des grands travaux. Les trois ou quatre bouts de prés que nous avions ici et là, disséminés entre bois et vignes, c’était peu de chose, mais l’herbe poussait et il fallait bien la faucher. Pierre « faisait de moitié » une grande roubière d’herbe grasse qui couvrait bien trois hectares. C’étaient ses dernières fenaisons avant son incorporation et peut-être la guerre et il y mettait toutes ses forces et tout son cœur. Il voulait que le fenil – la juque – soit bien garni de manière que nous n’ayons pas à acheter du foin d’hiver à ces brigands de meuniers. Le printemps avait été pluvieux mais juste ce qu’il fallait et, comme disait le pépé avant qu’il devienne gâteux : « Qui a du foin a du pain. »

Malgré la proximité du certificat, le cahier de présence de Cécile offrait certains jours l’image d’une désertion généralisée. Elle s’y attendait et avait prévenu ses élèves : Que vous aidiez votre famille aux travaux des champs, rien de plus naturel. Cela vous changera de vos devoirs, mais veillez à ne pas vous fatiguer outre mesure. Couchez-vous le plus tôt possible et dormez longtemps. Je souhaite également que vous me fassiez connaître vos temps d’absence. N’est-ce pas, Armand Simbille ? Mon prédécesseur avait ses méthodes et moi les miennes. Je tiens à un minimum de discipline dans la fréquentation de l’école.

Le prédécesseur de Cécile, jeune stagiaire pâlot et timoré qui n’avait pas tenu plus d’une année scolaire face au curé, n’avait à vrai dire, dans ce domaine comme dans d’autres, aucune méthode. Lors de son installation, Cécile n’avait pas trouvé trace des notes qui lui auraient permis d’effectuer d’une manière plus rationnelle le classement des élèves par sections. Les documents qu’il devait communiquer à l’inspection académique n’arrivaient qu’avec du retard ou pas du tout. Cécile avait dû tout reprendre à partir de zéro.

C’est Alice Bernède qui m’avait fait ce petit rapport. À Sainte-Thérèse, la situation était moins difficile du fait de l’aisance des parents qui avaient un ou plusieurs domestiques, mais l’atmosphère de la classe marquait une pause.

Toutes fenêtres ouvertes sur l’odeur des foins, la classe somnolait. Les mouches bourdonnaient sur les pupitres abandonnés. Parfois le vent chaud soulevait les rideaux que M lle Berthier avait obtenus après un affrontement avec le maire et nous avions l’impression que la vieille bâtisse allait prendre le large sur l’« océan des foins mûrs » comme l’écrivaient les poètes de manuels, partir pour quelque odyssée dans de lointaines contrées entre Meyssac et Beaulieu. Parfois nous demandions la permission d’aller faire pipi pour regarder dans le pré voisin la faneuse à six fourches « Vérité » (une Puzenat de Bourbon-Lancy) avec son râteau « Lion supérieur » que Baptiste Ponchet avait acquise récemment d’occasion grâce à une publicité des Annonces corréziennes et qui faisait l’admiration du village. Avec son cheval de trait, le Baptiste accomplissait seul le travail de six ou sept hommes.

Pierre, lui, n’avait que ses bras, mais ils étaient robustes et la Maïré ne boudait pas l’ouvrage.

— J’aimerais bien que tu nous aides un peu, m’avait dit Pierre.

Je l’aidai de mon mieux et mes frères de même, qui d’ailleurs passaient plus de temps à « se courir » entre les rangs qu’à faner. Le travail que me confiait Pierre, je l’effectuais correctement mais ma pensée en était absente. Toutes ces journées harassantes et monotones, je les passai à ruminer les accords de verbes, à retrouver dans ma mémoire des filaments de géométrie que je rajustais inlassablement jusqu’à un semblant de cohérence. J’admirais de pouvoir, pour une durée indéterminée, m’abstraire des gestes mécaniques pour vivre par la pensée dans un autre domaine où se modelaient et se défaisaient des épures de cristal. Je ne sentais ma fatigue que le soir. Elle m’était bonne. Je m’endormais dans le picotement des brindilles et l’odeur légère de l’herbe cuite au soleil. Parfois, en plein travail, alors que le manche de la fourche ou du rastel me brûlait la paume des mains, j’observais une pause et je murmurais les premiers vers de Leconte de Lisle : « Midi, roi des étés, épandu sur la plaine – Tombe en nappe d’argent des hauteurs du ciel bleu… » et je plaignais Pierre et la Maïré qui trimaient comme des bêtes sans le recours du poème qui donne de la beauté aux spectacles du monde et allège la fatigue, l’ennui ou la peine. J’étais heureuse. Plus heureuse encore lorsque je voyais surgir sur le coup de midi mon amie Cécile.

Elle arrivait sur sa bicyclette, le visage abrité par son large chapeau de paille attaché sous le cou, dont l’ombre légère estompait les couleurs et les reliefs. Elle semblait remonter comme une statue engloutie de profondeurs lumineuses et fraîches avec sur elle des odeurs de vent et d’amour comme ces femmes de Renoir qui tanguent sous leurs ombrelles dans des vagues de scabieuses et de coquelicots.

Elle posait sa bicyclette à l’ombre, libérait le panier qu’elle portait à son guidon, allait le placer à côté du mérindé dans l’ombre des saules qui bordent la Gane, puis elle se dirigeait vers nous et me disait :

— Prête-moi ton rastel.

Je lui tendais mon râteau en lui montrant la manière de le manier. Elle peinait, accrochant les dents de bois à des mottes ou à des chevelures d’herbes nouées, s’épuisant en gestes inutiles et geignant qu’elle n’y arriverait jamais. Pierre abandonnait sa faux, lui expliquait la méthode, la regardait faire, haussait les épaules.

— Plus de souplesse… Laissez aller votre bras… S’il y avait un certificat pour ces choses-là, vous seriez reçue avec mention « à repasser l’année prochaine ».

— Je manque de pratique, c’est vrai, mais je suis robuste. Vous verrez, jeudi prochain, si vous voulez encore de moi !

Elle partageait de bon cœur notre mérindé. La Maïré avait préparé le repas traditionnel des fenaisons : un millassou fait de farine de maïs et de caillé cuit au pélard, qu’elle emportait enveloppé d’un torchon et d’une pèlerine pour qu’il garde de sa chaleur et de son moelleux, du jambon de notre cochon, noir et sec mais savoureux, et du pain de chez Jules Bernède, le meilleur du canton, disait-on dans le pays. Au fond du panier de Cécile nous trouvions tantôt un clafoutis de cerises, tantôt du fromage de riches de chez Agathe Laspoumadère. La piquette était mise à rafraîchir dans le ruisseau. Cécile et moi, nous mangions dos contre dos et de temps en temps je me retournais pour l’embrasser, ce qui étonnait la Maïré car je ne passais pas pour une poutounaïre.

— Tu as bien de la chance, disait Pierre qui mangeait en face d’elle, entre mes deux cadets. À toi, on te permet tout.

— Essayez un peu pour voir, méchant garçon !

Pour faire bisquer Pierre, je me retournais et embrassais de nouveau Cécile entre l’épaule et le cou, « là où ça sent bon ». La Maïré mangeait à part, en silence, le dos rond, une main posée en arc-boutant bien à plat sur l’herbe, le front barré par la marque rouge du chapeau. Elle transpirait affreusement dans sa jupe noire et sa chemise boutonnée jusqu’au col. Parfois, lorsque Paul et André riaient trop fort à son gré, elle leur jetait :

— Minjatz e taisatz vos, diables ! La jornada es pas achabada.

La sieste était nécessaire mais elle durait peu. Pierre et Cécile s’allongeaient à l’ombre des saules en fumant une cigarette. De temps en temps, leurs mains se prenaient, leurs visages se rapprochaient et je détournais la tête pour ne pas les voir s’embrasser. Le cœur plein d’une joie amère, je me replongeais dans mon vieux Mironneau annoté en marge par Cécile. Pierre dormait, sa tête sur les cuisses de Cécile. La Maïré donnait le signal de la reprise et nous pénétrions de nouveau dans la fournaise.

— Pourrait bien y avoir de l’orage, drolles ! disait-elle en regardant l’horizon. C’est pas le moment de lambiner.

Il n’y eut pas d’orage tout le temps que dura la fenaison malgré la chaleur lourde et ce vent de cigales qui vous tombait sur la nuque comme un fer chaud du Puy-Faure où semblait s’être concentré le plus fort de la canicule. Cécile tint parole. Elle travailla avec nous toute une journée, refusant de s’arrêter lorsque Pierre le lui conseillait. Elle cachait mal sa fatigue sous la bonne humeur et l’entrain, chantait même pour faire illusion mais, le soir, en me montrant ses mains huileuses d’ampoules éclatées, elle m’avoua sa grande fatigue. Elle n’aurait pu tenir une heure de plus.

— Pourquoi tu t’es pas reposée plus souvent ? Ça pressait pas trop aujourd’hui.

— Peut-être que j’avais envie de passer mon certificat d’études, moi aussi. Tu te souviens de ce que m’a dit Pierre. Ça m’est resté comme une humiliation. Maintenant, j’ai l’impression qu’il est fier de moi.

Une qui n’était pas fière de l’exploit de Cécile, c’est la Maïré, lorsque j’eus obligé Cécile à lui montrer ses mains.

— Paubré ! Vous voilà bien avancée. Je le disais bien que c’est pas un travail pour vous.

Elle lui lava les mains doucement avec son gros savon, les laissa sécher, appliqua sur les plaies dont certaines saignaient des pétales de lis macérés dans l’huile, qu’elle gardait dans un fiolou. Puis elle lui enveloppa les mains dans un grand mouchoir.

— Bouge pas trop, surtout. Tu ferais tomber les « emplastres ». Tu verras, ma drolla : demain ça ira mieux. C’est le métier qui rentre, comme on dit.

Du coup, elle la tutoyait et même elle se permettait un brin de plaisanterie, en bonne amitié. Cécile y fut sensible.

— Elle a bien changé, ta mère. Je ne la reconnais plus. Avant elle me recevait comme si je venais lui manger sa soupe. Et maintenant… Tu crois que Pierre lui a parlé ?

— Parlé de quoi ?

Tandis que la Maïré allait aider Pierre à rentrer dans la juque ce qui restait de foin sur la charrette, elle me dit :

— Pierre voudrait m’épouser. Je lui ai répondu que ce serait une folie puisqu’il n’a pas fait son service. Après ces trois ans, au retour, s’il tient encore à son idée et si je suis toujours libre, on pourra en reparler, mais il refuse d’attendre. Il me répète qu’il m’aime et qu’il n’aimera jamais une autre femme. Des phrases…

— Il t’aime, ça je le sais. Il suffit de le voir lorsqu’il te regarde. Avant toi, il n’avait connu personne. Alors tu comprends…

Pierre allait parfois « saboter » dans les bals de campagne, à la vote de Saint-Roch ou dans les veillées. Il en avait rencontré, de ces « fillasses » promptes à se faire engrosser pour tenir ferme un parti et ne plus le lâcher, mais aucune ne lui plaisait. Il « faisait le difficile ». Une fois ou deux, il avait dû aller au bordel à Brive, avec le frère de Joséphine Escaravage et deux ou trois autres garnements, mais, à Saint-Roch, il n’avait jamais consommé la moindre aventure amoureuse. Les vues qu’on lui prêtait sur telle ou telle fille ne se révélaient en fin de compte que des manigances lancées par les parents ou les amis de la demoiselle afin qu’il se déclarât. Il ne se décidait jamais. Il semblait qu’il se fût gardé pour Cécile.

Cécile m’avoua qu’elle n’avait autorisé à mon frère que des privautés sans conséquence et que cela le rendait fou. Plusieurs fois, elle avait failli rompre mais elle avait lu dans les yeux de Pierre une telle détresse qu’elle avait renoncé. D’ailleurs elle se plaisait chez nous ; notre famille, notre maison lui proposaient un refuge lorsque la solitude et l’ennui lui pesaient. Elle me prit contre elle, me serra de ses mains blessées, ses « mains de momie », comme elle disait.

— Et puis, tu comprends, Malvina, rompre avec Pierre ce serait rompre aussi avec toi dans une certaine mesure. Et ça, vois-tu, je ne pourrais pas.

Elle était certaine de se marier un jour. Le célibat dans lequel macéraient la plupart de ses collègues, elle n’en voulait pas. Elle refusait de même la perspective d’une union avec un collègue, que l’on considérait en haut lieu comme la solution d’un double problème : l’inadaptation et la solitude des jeunes enseignantes laïques dans les campagnes ; l’insuffisance notoire du salaire unique. Elle protestait avec véhémence :

— Mariée avec un instituteur, moi ! Retrouver sur lui, le soir, l’odeur de la classe, ne parler que des problèmes que j’aurais du mal à oublier, mes heures de classes terminées ! Jamais ! J’aurais épousé Fred s’il avait accepté l’idée du mariage et s’il avait bien voulu me consacrer autant d’attention qu’à ses utopies mais il est inguérissable et d’ailleurs nous ne nous reverrons plus. Je connaissais, à Brive, des fils de bourgeois qui auraient souhaité faire leur vie avec moi, mais je me méfie de ces « frelons » que les abeilles doivent nourrir. Alors, Pierre, pourquoi pas ?

— Tu l’aimes ?

Elle s’éloigna de quelques pas, le regarda à travers les pommiers du coudert, torse nu, ébouriffé, beau comme un dieu d’argile. Elle aimait Pierre d’une certaine manière, bien qu’ils fussent différents l’un de l’autre, si différents qu’ils se heurtaient dans leurs idées et leurs comportements mais c’étaient de ces différences qui enrichissent une union, la nourrissent au jour le jour. Il suffisait de les voir pour deviner qu’ils avaient l’un de l’autre une envie pareille à une faim ou à une soif. Le moment venu, ils n’en finissaient plus de se séparer : il lui faisait un brin de conduite ; elle le raccompagnait ; il se tenait debout sur le seuil jusqu’à ce qu’elle eût disparu derrière les vimières de la font Saint-Roch. La Maïré l’apostrophait :

— Tu pourrais lui demander de rester coucher tant que tu y es ! C’est pas l’envie qui t’en manque. Ah ! per moun arma, cette fille te fera devenir nèci…

Elle ajouta un jour, imprudemment :

— Elle est pas pour toi, vaï ! Peut-être bien que si tu étais inspecteur primaire…

La colère de Pierre ce soir-là ! Il tapait du poing sur la table, menaçait de quitter cette « putain de baraque » où l’on arrivait tout juste à ne pas crever de faim, d’aller travailler à la « Compagnie » ou de prendre un engagement de dix ans pour les colonies.

De cette soirée mémorable, Cécile ne perçut que des échos. Elle trouva le lendemain Pierre « bizarre et distant ». Je lui racontai l’algarade. Elle me répondit sévèrement :

— Ta mère se trompe. S’il n’y avait pas ces trois ans de régiment, j’épouserais Pierre. Quant à l’histoire de l’inspecteur, c’est une légende et une absurdité, tu le sais. Le pauvre homme…

 

Les foins dans les greniers, le registre de présences des deux écoles se garnit de nouveau.

Rachel allait mieux. Le docteur Farge avait assuré qu’elle s’en tirerait mais qu’elle aurait à se ménager, que la Pauline devrait surveiller sa nourriture et s’en tenir aux prescriptions quant aux médicaments. J’allais la voir souvent pour lui porter des illustrés, des images à découper et des livres. Je m’apitoyais sur sa tête grosse comme le poing et ses yeux charbonneux. Elle me demandait des nouvelles de la « communale », à quelle page les « grands » en étaient de tel ou tel manuel. Parfois elle s’appliquait à lire mais sa tête se mettait à tourner et elle ne retenait rien. Pour la rassurer, je lui disais :

— Tu as bien de la chance. Paraît que cette année ce sera dur pour passer le certif. Tu réussiras l’année prochaine parce que tu seras mieux préparée. Te fais pas de bile, vaï. Tu n’as que douze ans.

La classe de M lle Berthier avait retrouvé son ambiance studieuse. La demoiselle me confiait par intermittence le rôle de monitrice lorsque l’emploi du temps des petites portait sur l’écriture et le dessin et je m’acquittais assez bien de ma tâche. La section comportait sept fillettes et il fallait passer plus de temps à les déculotter et à les torcher qu’à leur apprendre le B A BA.

Parfois, pour nous détendre, Mlle Berthier nous conduisait, le matin, en dehors des heures chaudes, jusqu’à une prairie proche de l’école. Nous nous installions à l’ombre. Les grandes vaches blanches de Ponchet venaient nous regarder travailler et se couchaient près de nous lorsque la chaleur commençait à croître. C’était un mois de juin torride ; il annonçait, à ce que disait Pierre qui était un peu tampourier (il avait observé que les pies nichaient haut cette année-là), une rude sécheresse. Avec quelques petites bénédictions de pluie, la vigne, le blé et le seigle seraient magnifiques, mais gare aux orages et à la grêle !

Dans la classe de Cécile, l’atmosphère était plus détendue depuis qu’Eugène Caze l’avait quittée.

Armand Simbille se désolait : il était nul en orthographe et guère moins en écriture. Jeantounet Bernède appréhendait surtout l’oral du certificat, car il bégayait, ce qui lui faisait perdre ses moyens. Pour Alice, sa sœur, l’examen s’annonçait comme une simple formalité ; elle partageait cette magnifique assurance avec Joséphine Escaravage que le père Poincaré, président de la République, devenu examinateur par l’opération du Saint-Esprit, n’eût pas désarçonnée. Julia Fabry connaissait son histoire et sa géographie sur le bout des doigts, mais séchait piteusement sur les rédactions. La maîtresse fondait beaucoup d’espoir sur Estelle Vige, mais elle était capricieuse et répugnait aux efforts prolongés. Les deux sœurs Blavignac, Anna et Camille, étaient deux paresseuses tellement pénétrées de leur supériorité – leur père était fonctionnaire et militait dans un syndicat – qu’elles partaient cuirassées de certitudes admirables mais nullement fondées.

Dans les deux écoles, la nervosité et l’angoisse s’intensifiaient de jour en jour. Des filles éclataient soudain en sanglots pour un oui, pour un non, refusaient de s’expliquer sur les raisons de leur chagrin et s’enfermaient dans leur mutisme. Cette inquiétude générale m’atteignait aussi mais, lorsque je me sentais partir à la dérive, découragée, sans ressort, la main de Mlle Berthier ou celle de Cécile se tendait vers moi et je reprenais confiance.

La Fête-Dieu nous fut une détente. Avec Cécile et les filles de Sainte-Thérèse j’aidai à la préparation des reposoirs, cueillant des gerbes d’origan, de mauves et de campanules aux revers des fossés, composant, avec des fleurs de diverses couleurs, des croix et des bouquets pour les calvaires où la procession conduite par le curé ferait halte pour chanter les cantiques que nous faisait répéter Mlle Berthier :

« Vierge, notre espérance, Étends sur nous tes bras. Sauve, sauve la France

Ne l’abandonne pas… »

ou encore :

« Mon âme, prends courage

Le Ciel en est le prix…

que, lorsque nous étions d’humeur facétieuse, nous chantions sur un air de contredanse ce qui mettait en fureur Mlle Berthier :

— Allez-vous cesser, folles que vous êtes ! Si le curé vous entendait…

 

1- Un boudin.

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