Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Chapitre 1705

Il regrette le double emploi du c et du q, et celui de l’s et du z; il écrit au singulier nagét, avec accent aigu, et nagêt, avec l’accent circonflexe pour le pluriel. «Quatre lettres retranchées tout d’un coup, oien (nageoient). Quel abatis! s’écrie-t-il, mais il est bien comode.» Et il observe que la prononciation de geoient au pluriel étant plus longue que celle du singulier geoit, se trouve convenablement indiquée par la différence seule des accents. Il termine ainsi:

 

«Si vous n’êtes pas plus heureux quant à votre ortografe que ceux

qui ont tenté la chose avant vous, dumoins aurés-vous d’illustres

compagnons de vôtre infortune. Mais seroit-il possible qu’on

s’opiniatrât a vouloir faire passer des huit ou dix ans dans la

poussière d’un college, pour aprendre a écrire ce que l’on sait bien

prononcer, et que la raison parlât tant de fois a ceux qui font

profession d’être ses eleves, sans s’en faire entendre?»

Viennent ensuite des additions à ces Remarques, p. 201, où, entre autres choses, on regrette l’emploi de l’h inutile dans certains mots.

 

«Il n’y a pas longtemps qu’on avoit une regle assez sûre des mots ou

ele faisoit quelque fonction, mais a present on ne sait plus a quoi

s’en tenir: come ele oblige a parler un peu du gosier et qu’on fait

plus a présent la petite bouche que jamais, on voudroit l’exclure

des endroits ou son empire est le mieux établi, et dernièrement

j’entendis dire a un doucereux qui se pique de bel esprit: _donés

moi de l’achis, il est en aut_, pour _donés moi du hachis, il est en

haut_.

 

«On retranche tant que l’on peut et avec raison les lètres doubles,

on ne laisse que les deux ss, aparenment jusqu’a ce qu’une seule

entre deux voyelles retiene son usage naturel, et dans certains cas

les deux mm, encore change-t-on le premier m en n; ainsi au

lieu d’_emmener_ on écrit enmener. Il semble qu’on devroit en faire

autant de l’m qui se prononce come n: jambe, janbe, pompe,

ponpe, etc., l’épargne n’est pas grande, mais au temps où nous

somes les petits profits ne sont pas à négliger.»

Il se récrie aussi sur la prononciation de t come s en certains cas.

Ces observations sont suivies de la réponse de l’auteur du Projet de l’_Esei_.

 

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

 

L’abbé REGNIER DES MARAIS, secrétaire perpétuel de l’Académie

française. Traité de la Grammaire françoise. Paris, Jean-Baptiste

Coignard, 1706, in-4 et in-8 de 4 ff., 711 pp. et 11 ff. de

table.—_Remarques sur l’article_ CXXXVII _des Mémoires de Trévoux,

touchant le Traité de la grammaire françoise de M. l’abbé Regnier_.

Paris, J.-B. Coignard, 1706, in-4.

L’Académie, dans les travaux préparatoires de son Dictionnaire, qui ne parut qu’en 1694, avait adopté la méthode du travail en commun; mais elle crut devoir remettre le soin de rédiger une Grammaire conforme à ses principes à son secrétaire l’abbé Regnier des Marais. Il publia son ouvrage en deux volumes in-12 dès 1676, et en donna une édition infiniment supérieure dans l’in-4 de 1706. De 1694 jusqu’à la seconde édition du Dictionnaire, qui ne parut qu’en 1718, l’Académie eut quelque temps de repos. Elle recueillit alors les doutes sur la langue et se donna la tâche de les résoudre. Cette société préparait ainsi des matériaux pour la Grammaire qu’elle méditait et que du reste les statuts de sa fondation l’obligeaient de rédiger. «Mais elle ne tarda pas à reconnaître qu’un ouvrage de système et de méthode ne pouvait être conduit que par une personne seule; qu’au lieu de travailler en corps à une Grammaire, il fallait en donner le soin à un académicien qui, communiquant son travail à la compagnie, profitât si bien des avis qu’il en recevrait, que, par ce moyen, son ouvrage pût avoir dans le public l’autorité de tout le corps.» Regnier avait une parfaite connaissance de notre langue et de quelques autres; il s’était fait un nom par sa traduction de la Pratique de la perfection chretienne de Rodriguez. Son assiduité aux conférences du Dictionnaire, dont il était chargé de rédiger les résultats, l’avait mis mieux que tout autre en état d’en exposer les principes dans une grammaire.

L’ouvrage cependant ne fut pas publié sous le nom de l’Académie. Il encourut plusieurs critiques, entre autres celle d’un grammairien très-estimé, le P. Buffier. L’abbé Regnier, on le conçoit, se prononce contre l’écriture phonétique, qui exposerait à «cet attentat» d’écrire des crétiens comme des Crétois et Jésu-Cri qu’on prononce ainsi, tandis qu’on doit prononcer le Christ. Dans son livre, les explications sur les difficultés de la prononciation des lettres ont employé près d’une centaine de pages. En examinant avec l’attention qu’elle mérite l’œuvre de docte secrétaire perpétuel de 1706, œuvre d’autant plus importante qu’elle doit nous refléter les principes qui avaient prévalu dans le sein de l’Académie, on ne tarde pas à se convaincre que le but que l’auteur se proposait est manqué. Toutefois, on doit le reconnaître, le livre le plus utile à une nation éclairée comme la France, c’est-à-dire une grammaire, était alors impossible.

Pour ce qui concerne l’orthographe, Regnier constate, pour la réduplication des consonnes dans le corps des mots, des règles fondées la plupart sur la quantité (pp. 101 à 125 de l’édit. in-12).

 

«Le redoublement des lettres en plusieurs mots de la langue se fait

uniquement des consonnes, et peut se rapporter à deux causes: l’_une

prise du latin_, d’où ces mots là nous viennent; l’autre tirée du

fonds mesme de nostre langue… Ce redoublement n’est point toujours

pris du latin: il se fait quelquefois contre l’orthographe des mots

latins d’où les mots françois dérivent. Il se fait principalement

des lettres l, m, n, p et t, aprés a, e, o, mais il suffira de

parler icy de celuy des lettres l, m, n, après e et o, pour

donner quelque idée de la cause de ce redoublement dans les mots où

la prononciation toute seule n’en avertit pas: car, pour ceux où elle

le fait sentir, ce n’est pas de quoy il est icy question, non plus

que de ceux où nostre langue n’a fait que suivre l’exemple de la

langue latine.

 

«Il y a deux choses à considerer dans ce redoublement: le lieu où

il se fait et l’effet qu’il produit. Le lieu où il se fait, c’est

d’ordinaire immédiatement aprés la voyelle sur laquelle est le _siége

de l’accent_. Mais comme nostre langue n’a proprement d’accent que

sur la derniere syllabe, dans les mots dont la terminaison est

masculine, et sur la penultiéme dans ceux dont la terminaison est

feminine, et que les dernieres syllabes ne sont pas susceptibles du

redoublement des consonnes, ce redoublement, à le regler par le siege

de l’accent, n’appartient proprement qu’aux penultiémes syllabes des

mots qui ont une terminaison feminine.

 

«Ainsi _chapelle, chandelle, fidelle, folle, colle, molle, femme,

homme, somme, bonne, donne, consonne_ et patronne, qui ont

l’accent sur la penultiéme, s’escrivent par deux l, deux m

et deux n. Que si cet accent passe de la penultiéme sur la

derniere, alors en quelques mots derivez des précédents, comme

dans _chapelain, chandelier, fidélité, feminin, homicide, bonace,

donateur, consonance, patronage_, il ne se fait plus de redoublement

de consonne et l’usage est en cela entierement fondé sur la raison

et sur la regle. Mais en d’autres mots de mesme ou de pareille

dérivation, comme _fidellement, nouvellement, follement, donner,

sonner, tonner_, le redoublement, qui ne devroit se faire qu’aprés

la voyelle du siege de l’accent, se fait devant[169]: et _l’usage

en cela, comme en beaucoup d’autres choses, s’est mis audessus des

regles_, qu’il observe pourtant d’ordinaire dans la conjugaison des

verbes. Car on escrit ils prennent, ils tiennent, ils viennent,

par deux n, parce que le siege de l’accent est sur l’e de la

penultiéme syllabe; et on escrit par une n seule, _nous prenons,

nous tenons, nous venons, vous prenez, vous tenez, vous venez_, parce

que l’accent qui estoit sur la penultiéme est passé sur la derniere.

 

[169] Ce passage me semble tout à fait inintelligible.

 

«Quant à l’effet que ce redoublement de consonnes produit, il est

different, suivant les voyelles aprés lesquelles il se fait: aprés

l’e, comme dans chandelle, fidelle[170], fidellement, il donne

à cet e la prononciation d’un e ouvert et il donne celle d’un _e

fermé_ à prennent, tiennent, viennent, etc.[171].

 

[170] On a mis depuis l’accent grave, au lieu de la consonne

double, à beaucoup de ces mots en elle: _il épèle, fidèle, il

gèle_. Mais on n’a pas simplifié la difficulté, car il nous en

reste autant en elle: il appelle, belle, chandelle, etc.

 

[171] Il semble résulter de ce passage que le docte secrétaire

perpétuel prononçait ils prénent, ils tiénent, ils viénent.

 

«A l’égard de l’o, cet effet est tout different; car, au contraire,

le redoublement de la consonne aprés un o sert à le presser de

telle sorte, que comme alors il a moins d’estenduë et de liberté que

quand il n’est suivi que d’une consonne, il reçoit une prononciation

plus breve et plus serrée. Ainsi au lieu que dans _mole, role,

dome, throne_[172], où l’o n’est suivi que d’une seule consonne

et se trouve, pour ainsi dire, plus au large; l’o est long et

extrémement ouvert, il est bref dans _molle, folle, homme, somme,

bonne_ et donne, où les deux consonnes qui suivent le pressent et

le resserrent. Mais tout ce qu’on vient de marquer icy est sujet à

tant d’exceptions, que pour donner des regles plus seures, il faut

necessairement passer aux exemples particuliers du redoublement de

chaque consonne.

 

[172] On met aujourd’hui avec raison l’accent circonflexe sur

ces mots, où il suffit à exprimer l’allongement de la syllabe.

Pourquoi écrire, contrairement au latin, les mots _homme, bonne,

donne_ par une double consonne? L’absence de l’accent circonflexe

suffirait pour indiquer que l’o est bref.

 

«_La regle generale que l’Académie françoise a suivie dans

l’orthographe de son Dictionnaire, est de garder les consonnes

doubles dans les mots françois, lors qu’elles sont doubles dans les

mots latins d’où ils viennent_; et cette regle peut suffire pour

la plus part des mots de la langue, à l’égard des personnes qui

entendent le latin; mais comme on escrit icy pour tout le monde, il

faut essayer de donner là-dessus ou des préceptes, ou des exemples,

qui puissent estre entendus de tout le monde.»

Suivent 27 pages très-compactes de préceptes, d’exemples et d’exceptions pour le redoublement ou le non-redoublement de chacune des lettres de l’alphabet.

Malgré le désir qu’on éprouve de saisir quelques lueurs de principes au milieu de cet amalgame de règles contradictoires, il est impossible d’en rien conclure, sinon l’impuissance des grammairiens d’alors à débrouiller le chaos orthographique. Qu’est-ce, en effet, que de constater, d’un côté, que la prosodie française est complétement différente de la prosodie latine, et d’exiger, de l’autre, que l’on redouble la consonne en français là où les Latins l’ont doublée? Comment expliquer, en outre, cette bizarrerie dans le rôle de la consonne redoublée, de rendre la syllabe qui précède longue dans chandelle et brève dans molle? Bossuet, avec son esprit lucide et pratique, avait bien raison de demander que l’Académie s’expliquât en tête du Dictionnaire sur les règles de la prosodie française: toutes ces inconséquences eussent alors forcément disparu, comme l’ont fait la plupart d’entre elles, grâce à l’introduction des accents et à la suppression d’une partie des lettres doubles inutiles, opérées par l’Académie lors de la réforme de 1740. Mais en parcourant les listes données par Regnier, page 111 particulièrement, on voit qu’il nous reste encore un nombre assez grand de mots où la double consonne qui ne se prononce pas s’est maintenue dans le seul but de figurer cette copie servile du latin, répudiée par l’Académie elle-même, et à laquelle tout le monde paraît avoir renoncé[173].

 

[173] Nous avons encore _collerette, mollesse, assommant,

inaccommodable, consommation, pommade, bannière, carrosse,

garrotter_, etc., comme au temps de Regnier.

Après s’être convaincu de l’inanité des principes orthographiques de Regnier, on s’explique difficilement la sévérité qu’il montre contre les novateurs tant du siècle précédent que de son temps. La fin de nonrecevoir qu’il oppose à toute réforme, si elle eût été prise au sérieux, nous condamnerait encore à l’écriture vicieuse de 1706.

 

«Que si, dit Regnier, dans la societé civile, il n’est pas permis

aux particuliers de rien changer dans l’escriture[174] de leur nom,

sans des lettres du prince, il doit encore moins leur estre permis

d’alterer, de leur propre authorité, la pluspart des mots

d’une langue et la pluspart des noms de baptesme et des noms des

peuples, des provinces, des familles, des soci_etez_ publiques et

des choses de la Religion.

 

[174] Les lettres italiques indiquent les changements

ultérieurement apportés par l’Académie à l’orthographe de Regnier.

 

«Cependant ceux qui en usent de la sorte n’ont pas seulement tort, en

ce qu’ils s’attribu_ë_nt une jurisdiction qui ne leur appartient

pas; ils ont tort encore d’ailleurs, en ce qu’ils abusent du principe

sur lequel ils se fondent, que les lettres estant instituées

pour representer les sons, l’escriture doit se conformer à la

prononciation.

 

«Cette regle g_ene_rale a ses exceptions, comme toutes les autres

regles; et vouloir reformer tout ce qui en est excepté, c’est

comme si un Grammairien, se fondant sur les principes g_ene_raux

de la Grammaire, vouloit y reduire toutes les conjugaisons des

verbes irreguliers d’une langue et toutes les façons de parler

qu’un long et constant usage a délivrées de la _servitude de la

syntaxe_.

 

«De toutes les langues dont on a connoissance, il n’y en a aucune

dont toutes les lettres se prononcent tousjours d’une mesme sorte

et où le son des voyelles et des consonnes ne varie souvent, selon

les differents mots qu’elles forment, parce qu’il est impossible

que les differentes combinaisons des lettres n’apportent de la

difference dans le son propre de chaque caractere.

 

«….. Ce qu’on ne peut trop dire et trop r_epe_ter à ceux qui,

sur des principes specieux, mais mal entendus, veulent de leur

authorité privée reformer l’orthographe françoise, c’est

que l’usage n’a pas moins de droit et de jurisdiction sur la

prononciation des mots que sur les mots mesmes; et que comme la

prononciation de plusieurs mots vient à varier de temps en temps,

selon le caprice de l’usage, il faudroit aussi de temps en temps

varier l’orthographe des mesmes mots, pour en representer

la prononciation courante. Ainsi la reforme qu’on feroit

aujourd’huy pour adjuster l’orthographe à la prononciation ne

tarderoit gueres peut-estre à avoir besoin d’une autre

reforme, de mesme que celle que Sylvius, Meigret, Pelletier

et Ramus vouloient introduire.»

Ce dernier paragraphe est parfaitement juste, et les lettres italiques que j’ai placées aux endroits du texte de Regnier que l’Académie a dû corriger par la suite montrent que l’écriture suit la loi du progrès comme toutes les sciences et que, par suite, il est du droit et du devoir des enfants d’améliorer l’héritage de leurs pères.

 

«….. Où en seroit-on dans chaque langue, continue Regnier, s’il

en falloit reformer les élements sur la difficulté que les

enfants auroient à bien retenir la valeur et, comme parlent les

Grammairiens, la puissance de chaque caractere et les differentes

variations qu’un long usage y a introduites?….. C’est aux enfants

à apprendre à lire comme leurs peres et leurs grands-peres ont

appris.

 

«Quant aux estrangers, pourquoy veut-on que la langue françoise

fasse à leur égard ce que nulle langue ne fait ni ne doit faire à

l’égard de ceux à qui elle est estrangere?… Comme c’est à ceux

qui sont estrangers dans un pays à se conformer aux loix et

aux coustumes du pays, c’est aussi à ceux qui veulent apprendre

une langue qui leur est estrangere à s’assujettir à ses regles

et à ses irregularit_ez_. Pourquoy donc changerions-nous en

cela nos usages pour les estrangers, qui ne changent les leurs

pour personne? et pourquoy ne feront-ils pas à l’égard de

nostre langue ce qu’ils font à l’égard des autres et ce que nous

essayons tous les jours de faire à l’égard de celles qui nous sont

estrangeres?»

En proclamant, dans le domaine intellectuel, cette maxime du chacun pour soi, l’abbé Regnier ne pouvait pas pressentir les nécessités d’un nouvel état de la société européenne, où une certaine instruction est indispensable à tous ses membres, où les relations de peuple à peuple sont incessantes, où les langues modernes constituent une partie importante de l’éducation de la jeunesse et où le temps a besoin d’être économisé pour tant de choses à apprendre.

 

NICOLAS DE FRÉMONT D’ABLANCOURT. _Dialogue des lettres de

l’Alphabet, où l’usage et la grammaire parlent, fait à l’imitation

du dialogue de Lucien, intitulé, le Jugement des voyelles._ (A la

suite de la traduction françoise de Lucien, par Nicolas Perrot

d’Ablancourt, tome III, édition de 1706, in-12, p. 424.)

L’abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise, fait un grand éloge de ce dialogue.

Les interlocuteurs sont l’USAGE et la GRAMMAIRE.

La Grammaire demande à l’Usage si elle doit produire ses lettres habillées à l’arabesque, ou à la grecque et l’italienne, ou à la gothique, ou bien simples et ramassées, et accommodées à la française.

 

L’USAGE répond: «A quoy bon tant de mystères? Puisque nous sommes en

France et qu’il s’agit d’un différend entre les lettres françoises,

il faut qu’elles se présentent habillées à la mode du pays.»

Chaque Lettre prend successivement la parole pour se plaindre de son sort, et de l’empiétement des unes sur les autres; mais, tout en signalant le désordre qui règne entre elles, le neveu de Perrot d’Ablancourt se montre plus résigné que son oncle. Il fait ainsi parler l’F: «Come je suis la première en fidelité, je trouve fort étrange qu’on m’ôste les clefs et qu’on me veuille couper les nerfs; car après cela comment pourrois-je atteindre les cerfs à la course? Cela est bien éloigné de la promesse qu’on m’avoit faite de bannir le Ph, afin d’étendre les bornes de mon empire. Jusqu’ici il m’a toujours défendu l’abord des Prophetes et des Philosophes, et il ne veut pas même que j’aspire à Philis. Si j’avois esté aussi sévère, jamais le v ne se seroit mis en possession de toutes les veuves[175], tant recréatives que rebarbatives; cependant, comme j’ay veû qu’elles l’aimoient plus que moy, je lui ay cedé tout ce que j’y pouvois prétendre.»

 

[175] On écrivait vefve; c’est sous ce titre qu’est publiée la

pièce de Rotrou. Mais l’f a disparu au singulier féminin, et

l’u n’a pu être introduit que lors de la distinction du v et

de l’u, autrement on eût écrit la ueuue. L’f a été conservé

au singulier masculin.

 

Le P prend la parole: «Quand une longue possession ne seroit pas

un juste titre, après nous avoir fait traverser tant de Terres

et de Mers, débité tant d’Apophthegmes, et enrichy ce païs de

tant de Phrases et de Paraphrases, il semble qu’il y auroit

de l’inhumanité à nous separer de la compagnie de Philis et de

Philomèle, puisque nous sommes de même contrée, et que nous avons

jusqu’icy couru les mêmes avantures.

 

«L’USAGE. J’ordonne que l’on conserve le Ph, le plus qu’on pourra;

mais du reste, quand on veut s’établir en un païs, il en faut prendre

l’habit et les mœurs.»

 

Le Père CLAUDE BUFFIER, de la Compagnie de Jésus. _Grammaire

françoise sur un plan nouveau, avec un traité sur la prononciation

des_ E, etc. Paris, 1709, in-12; ibid., 1723, in-8.

Buffier, un de ces jésuites à la raison hardie et profonde, dont l’ordre célèbre auquel il appartenait a fourni tant d’exemples, après avoir constaté qu’une orthographe réformée est suivie par la moitié au moins des auteurs, cite une centaine d’ouvrages importants où elle est observée. Lui-même embrasse la réforme non pas avec enthousiasme, mais avec la conviction calme qu’elle est «le parti le plus commode, et conséquemment le plus sage.» «On peut, ajoute-t-il, et l’on doit dire que certaines langues ont une ortographe beaucoup plus embarassée et plus dificile que d’autres langues. En éfet, si une langue avoit précisément autant de caractères divers dans l’écriture que de sons diférens dans la prononciation, en sorte que chaque caractère particulier désignât toujours le même son particulier, ce seroit l’orthographe la plus commode, et, ce semble, la plus naturèle qu’on puisse imaginer. Ainsi, plus une langue s’éloigne de cette pratique, plus son ortographe est incommode et bizare.» «Le françois, dit-il plus loin, a une ortographe des plus bizares et des plus malaisées… Une même figure de lètre désigne quelquefois cinq ou six sons divers, et un même son est désigné de sept ou huit manières différentes[176]… Il ne s’agit pas de mettre de l’étymologie dans un portrait, mais de le rendre le plus fidèle qu’il est possible.» Il s’oppose, du reste, aux réformateurs trop absolus, «attendu, dit-il, que si l’ortographe n’étoit pas conforme à l’usage, on ne connoîtroit rien aux figures ou caractéres de létres qui seroient nouveaux. C’est ce qui est arrivé à ceux qui ont voulu introduire une ortographe toute nouvèle; les autres n’y ont rien conçu, n’en ayant pas l’usage. Ainsi, quand même cette ortographe seroit au fond plus parfaite que l’ortographe établie, il seroit ridicule de s’en servir préférablement à la dernière, puisque c’est comme si l’on vouloit parler à un homme une langue qu’il n’entend pas, sous prétexte qu’elle est plus parfaite que celle qu’il entend.»

 

[176] Voir plus loin l’analyse de l’ouvrage de M. Raoux, à la

date de 1865.

Il propose, pour apprendre à lire plus promptement et plus exactement, de prêter aux consonnes françaises d’autres noms que ceux qui leur sont donnés par l’usage et qui soient plus conformes aux sons qu’elles expriment dans leur liaison avec les voyelles. «Ainsi, au lieu de dire éfe, éme, ixe, etc., on feroit mieux de les appeler simplement fe, me, xe, dont l’e seroit muet,» etc.

Il analyse les diverses modifications que prend le son e. Il voudrait que l ou ll mouillé fût figuré par un signe particulier, le λ. Il remplace les signes binaires eu, ou, ch, gn, par ω, ö, χ, ñ.

L’y lui paraît une forme introduite par les copistes pour figurer ij ou le double i. L’y, dit-il, n’est presque plus d’usage en notre langue que dans les trois ou quatre occasions suivantes: yeux, yvoire, yvre[177].

 

[177] On écrit ivre, ivoire, et on a maintenu seulement l’y

dans yeux.

Voici dans quelle mesure il se montre réformateur: il écrit ortographe, atacher, létre (de litera), suposé, indiférent, dificulté, netement, ofrir, oposé, voyéle, néte, comode, naturéle, prométre, sience, soufrir, nouvèle, anciéne, etimologie, afirme, consone, nazal, bizare; il écrit même silabe.

 

* PIERRE PANEL. Le Tableau de l’Ortographe françoise. Hambourg,

1710, in-8.

Je n’ai pas vu cet ouvrage, cité par Goujet comme ayant trait à la réforme.

 

DE GRIMAREST. _Éclaircissemens sur les principes de la langue

françoise._ Paris, 1712, in-12.

«Je tiens, nous dit-il, à l’égard de l’orthographe, entre les anciens et les modernes.» Aussi les modifications qu’il propose sont-elle modérées. Il répond ainsi à ceux qui voudraient conserver les s étymologiques: «Tous les mots où l’on peut supprimer l’s viennent-ils du latin? Et d’ailleurs, ou l’on sait le latin ou on ne le sait pas. S’ils le savent, sera-ce cette lettre supprimée qui les empêchera de reconnoître que répondre vient de respondere, hôte de hospes? Si le lecteur ignore la langue latine, que lui importe?….» Il se plaint avec toute raison de ceux qui, de son temps, mettaient des y partout.

Le désordre et l’incertitude de l’orthographe offraient jusqu’au commencement du dix-huitième siècle de graves inconvénients pour la détermination si importante des noms propres. Ainsi, malgré de patientes investigations, nous ignorons encore la véritable prononciation du nom de famille d’un des plus célèbres imprimeurs de Lyon, écrit tantôt Rouille, Rouillé, Roville. Grimarest cite un écrivain, Touville, inscrivant son nom sur trois écriteaux aux faces de sa maison, tous trois orthographiés différemment: Touuille, Toville, Tovville.

 

Le P. GILLES VAUDELIN, augustin réformé. _Nouvelle Maniere d’ecrire

comme on parle en France._ Paris, Jean Cot et Jean-Baptiste

Lamesle, 1713, in-12.—_Instruction chrétienne mise en ortografe

naturelle, pour faciliter au peuple la lecture de la science du

salut._ Paris, 1715, in-12.

Le bon père augustin, frappé de l’utilité de rendre la langue française accessible aux classes qui n’ont pas de loisirs, a cru résoudre le problème en créant un alphabet phonétique, composé de 13 voyelles et de 16 consonnes. Un trait, nommé aujourd’hui diacritique, distingue les valeurs différentes d’une même lettre. Il a ainsi un système de représentation nouveau et plus logique pour les sons a, an, ai, é, in, i, e, o, on, eu, un, ou, u. Les consonnes c, g, h, j, n, l, r, z, s, d, t, v, f, p, b, m, n’ont subi aucune modification quant à la forme, sauf que h a changé de valeur et représente ch. S’il n’est pas arrivé à la classification organique des consonnes, qui est une des conquêtes de la philologie moderne, on voit qu’il y tend. Son écriture occupe notablement moins d’espace que la nôtre, et elle figure mieux les sons.

Mais son système a le même défaut que ceux de ses devanciers, c’est-à-dire d’être impraticable, particulièrement à ceux mêmes auxquels il le destine, les femmes, les enfants, les pauvres. Cette addition de traits diacritiques est trop compliquée pour eux et retarde l’essor de l’écriture des personnes instruites, écriture qui doit toujours pouvoir être cursive pour satisfaire aux besoins qui lui ont donné naissance.

 

* NICOLAS DUPONT, avocat au parlement, bailli du duché de

Châtillon-sur-Loing. _Examen critique du traité d’Ortographe de

M. l’abbé Regnier Desmarais, Secrétaire perpétuel de l’Académie

françoise, avec les principes fondamentaux de l’art d’ecrire._

Paris, 1713, in-12.

 

«Il y a dans ce livre, dit l’abbé Goujet (t. I, p. 113), des

remarques et des réflexions dont on peut profiter, et que M. l’abbé

Regnier n’auroit peutêtre pas dû négliger. On ne pourroit pas

cependant conseiller d’adopter son systême: il ne differe en rien

pour le fond de celui du pere Vaudelin. Je crois aussi qu’il eût été

bien embarrassé de prouver ce qu’il avance, que les Grecs et les

Latins avoient une ortographe réguliere, telle qu’il se l’imagine.

Étoit-il à portée d’en juger, puisqu’actuellement nous ne savons

nullement quelle étoit la véritable prononciation du grec et du latin

dans le bel usage de ces deux langues?»

 

L’abbé G. (Girard, de l’Académie française en 1744). _L’Ortografe

française sàns équivoques et dàns sés principes naturels: ou l’art

d’écrire notre langue selon lés loix de la raison et de l’usage,

d’une manière aisée pour lés dames, comode pour lés étrangérs,

instructive pour lés provinciaux et nécessaire pour exprimer et

distinguer toutes lés diférances de la prononciacion._ Paris,

Pierre Giffart, 1716, in-12.

L’abbé Girard, comme nous l’avons vu plus haut, p. 139, est un réformateur modéré et un esprit raisonnable. Malheureusement il n’a pas vu que son système d’accentuation ajoute aux difficultés et aux lenteurs de l’écriture au lieu de les écarter.

 

«On pourrait bien se tromper, dit-il (p. 23), en croyant que ç’a

toujours été par dés raisons d’étimologie qu’on a introduit dàns

le français tant de lettres inutiles et équivoques. Non, il ne

faut pas croire que nos pères aient été d’assez mauvais gout que

de mettre à plaisir toutes cés lettres oiseuses et embarassantes

dàns leur ortografe; ni qu’ils aient poussé la bizarrerie jusqu’à

vouloir écrire leur propre langue tout diférammànt qu’ils ne la

parloient, précisémànt pour conserver la mémoire dés emprunts qu’ils

faisoient dans une autre langue pour enrichir la leur; ni qu’ils

aient pansé comme quelques grammairiens, qui sont ravis de trouver

et de conserver dàns le français toutes lés lettres qui sont dàns le

latin, sàns se mettre en peine de l’incomodité qu’elles y causent,

ni de la mauvaise grace dont elles y figurent. Nos pères n’ont

assurémànt point pansé à tous cés petits raisonemans: ils se sont

servis dés lettres pour le besoin, et si leur ortografe aproche plus

du latin, c’est que leur manière de parler n’en étoit pàs si éloignée

qu’en est la nôtre. Ainsi, je suis persuadé que ce n’a point été

l’étimologie, mais la prononciacion de cés tams là qui a introduit

toutes cés lettres, qui sont devenues inutiles, lorsqu’on s’est avisé

de faire dés changemans dans la prononciacion, car une grande partie

de nos mots se prononçoient autrefois comme ils s’écrivent aujourdui.

Desorte que ce seroit toujours écrire comme on écrivoit que d’écrire

comme on prononce.»

Après avoir ainsi donné un exemple de l’écriture du P. Girard, il me reste à en expliquer les détails. L’auteur reconnaît trois sortes d’a: l’a bref ou ordinaire, comme dans parure, amour, canon; l’a long, marqué de l’accent circonflexe, comme dans pâté, pâques, mâtin, et l’a adverbe, marqué par un accent grave, comme dans ces mots à Rome, là, au delà, promptemànt. Il est regrettable que le docte jésuite n’ait pas admis la distinction des voyelles nasales de l’abbé Dangeau, qui lui eût fourni une simplification orthographique plus rationnelle que l’accent grave placé sur cet àn. Il écrit complimant, contant, agrémant, parant, acçant, tams, example, tample, réservant la forme ent pour la troisième personne du pluriel des verbes: ils chantent.

Il écrit Anglais, Hollandais, Français, au lieu de Anglois, Hollandois, François; connaitre, paraitre, au lieu de connoître, paroître. S’il conserve oi aux imparfaits, c’est par pur amour de la paix et parce que «ce seroit plûtot témérité que courage de vouloir l’en déloger.»

Il n’admet la simplification du double c que dans quelques mots, comme acorder, acoucher, mais il restitue à cette lettre sa place phonétique dans les mots où t se prononce c. Il écrit donc: caucion, créacion, prononciacion, Gracien, quocien, inicier, primacie. Mais, par esprit d’accommodement, il conserve le t dans ces mots: action, distinction, perfection, examption, exception, où il est précédé d’une c ou d’un p. Il bannit un c dans les mots sçavoir, sçavant, sciance, scène, contract, sainct.

Pour remédier à l’incertitude de prononciation du ch, il le conserve seulement dans les mots charité, cheminée, chose, etc., et le remplace par le k dans ceux où il est dur au lieu d’être aspiré. Il écrit donc kiromancie et arkiépiscopal.

Il serait trop long d’analyser ici le chapitre que l’auteur consacre à la lettre e et les articles de plusieurs autres lettres. Je noterai cependant son opinion sur la lettre f et le ph. Il conserve le ph dans les noms propres transcrits du grec: Phaéton, Philippe, Phocas, Céphale; il l’admet également au mot philosophe, où il croit qu’il sied à merveille, «par le respect que nous devons avoir pour les sages de la Grèce,» ainsi que dans les mots où il est précédé d’un m, comme triompher, nimphe, simphonie. Partout ailleurs l’f lui suffit: exempl.: fantaisie, fanatique, ortografe, profane.

Il regrette qu’on n’ait pas inventé encore une cédille pour distinguer le g doux dans agir, généreux, obligeant, geolier, gageure, du g dur, dans les mots languir, guéridon, Goliath, guide.

Quant à l’h, il ne lui reconnaît pas d’utilité dans les mots crétien, cronique, rétorique, rûme, auteur, téatre, téologie, aujourdui. Il la maintient au commencement des syllabes où elle est d’usage, comme dans homme, honête, hureux (sic)[178], dehors, souhait, haine, «avec cependant une petite marque de distinction dans lés occasions où elle est fortemànt aspirée. Cette marque sera un point placé dans le çantre de cette lettre.»

 

[178] Telle était la prononciation de la triphthongue eur dans

quelques parties de la France, et particulièrement en Normandie.

Voltaire se l’est permise dans ces vers:

 

Il voit les murs d’Anet bâtis aux bords de l’Eure,

Lui-même en ordonna la superbe structure.

Lorsque la voyelle i est suivie d’un l mouillé, il l’écrit avec un tréma, ex.: coquïlle, fïlle, sïllon, pérïl, babïl, gentïl, ce qui nous indique, par parenthèse, que ces trois derniers mots, surtout le dernier, se prononçaient en 1716 autrement qu’aujourd’hui.

Il supprime l’œ dans ces mots sœur, bœuf, vœux, qu’il écrit par un e simple: seur, beuf, veux.

Il enlève le p dans temps, baptême, ptisane, corps, niepce, qu’il orthographie tams, batême, tisane, corps, nièce; mais il le garde dans le nombre sept.

Il conserve à la lettre q son u, qu’il appelle servile, mais il distingue par un point supérieur[‡] cet u lorsqu’il se fait entendre, comme ou devant a: aqūatique, éqūateur, qūadrature et comme u devant e et i, dans qūesteur, Qūintilien, Qūinquagésime.

 

[‡] Point supérieur représenté ici comme dans l’original: ū.

Quand le r ne se prononce pas à la fin des mots, il marque d’un accent aigu l’e qui le précède: singuliér, milliér, particuliér.

La suppression de l’s dans les mots connoistre, maistre, naistre, gouster, lui fournit l’occasion d’une observation assez ingénieuse. Le digramme ou signe binaire ai (qu’il appelle diftongue), étant long de sa nature, il est inutile d’employer l’accent circonflexe, et l’on doit écrire simplement conaitre, maitre, naitre, gouter.

Il réclame une cédille sous le x dans les mots éxamen, éxil, éxample, où cette lettre se prononce comme gz.

Il exclut l’emploi de l’y dans les mots mistique, sistème, hipotèque, sintaxe, sinode, piramide, hipocrite, et même dans ceux-ci: Baïeux, Maïence.

Le petit traité de l’abbé Girard fournit matière à une foule d’autres remarques intéressantes.

 

Plan d’une ortographe suivie, pour les imprimeurs. (Dans les

Mémoires de Trévoux, août 1719.)

 

«L’ortographe françoise étant fort incertaine, à cause de l’usage

différent des auteurs, qui en ce point se contrarient les uns les

autres et souvent se contrarient eux-mêmes, il est bon, pour tirer

les imprimeurs d’embarras, de leur fournir, comme ils l’ont souvent

demandé, des régles auxquelles ils puissent s’attacher, pour garder

dans l’ortographe la commodité et l’uniformité convenable et dont

ils puissent rendre raison, quand ils ne seront pas obligez par les

auteurs d’en user autrement. Ces reflexions ne seront point d’un

moindre usage pour les etrangers qui sont encore plus embarrassez sur

ce point que nos imprimeurs.»

Ces réformes, très-sages, ont presque toutes été acceptées. Elles consistent:

 

1º Dans la suppression de l’s dans des mots de ce genre: _j’ai

esté, qu’il fust, les forests_, que l’auteur écrit _été, fût,

forêts_.

 

2º Dans l’emploi de l’accent circonflexe pour remplacer l’s

supprimée dans ces mots: tâcher, fête, aprête.

 

3º «Par la raison de l’usage le plus étendu et le plus commode, on

supprimera encore toutes les consones doubles qui ne se prononcent

point; ainsi on n’imprimera point _infidellité, appeller,

pardonnera_, mais infidelité, apeler, pardonera, parce qu’on ne

prononce qu’une l dans les deux premiers et qu’une n dans le

dernier. Il faut cependant excepter les mots fort courts, et qui

n’ont qu’une sillabe, par exemple, elle, donne, comme (l’e muet

n’est pas ici consideré). Il faut excepter ces monosillabes, parce

que l’usage n’a point encore accoutumé les yeux à voir écrire _ele,

done, come_: or, il ne faut jamais choquer manifestement l’usage.»

 

4º Il faut supprimer l’y partout, excepté en deux ou trois mots

où l’usage l’exige; comme quand y fait seul un mot: je vous y

trouve, etc.

 

5º Il faut distinguer dans les syllabes finales les e aigus, dans

assés (sic), placés, des è qui se prononcent ouverts: _accès,

progrès_, etc.

 

6º Il faut supprimer l’e dans rendeu, conceu, aperceu, qu’il faut

écrire rendu, conçu, aperçu.

 

7º Il ne faut employer le tréma que dans le cas où il y a

véritablement diérèse.

 

8º Il faut marquer d’un accent aigu tous les e qui ne sont pas

muets, comme bonté, dégénéré, néteté (sic).

 

On voit que, dès l’année qui suivait la publication de la seconde édition du Dictionnaire de l’Académie, on introduisait dans les imprimeries l’usage qui a prévalu en grande partie vingt-un ans plus tard dans la troisième.

 

* Méthode du sieur PIERRE PY-POULAIN DE LAUNAY, _ou l’Art

d’apprendre à lire le François et le Latin, et l’Ortographe, par

un nouveau systême si aisé qu’on y fait plus de progrès en trois

mois qu’en trois ans par la maniere ordinaire_. Paris, 1719,

in-12.—PIERRE PY-POULAIN DE LAUNAY, fils du précédent. _Le même

ouvrage corrigé, perfectionné, et augmenté considerablement:

avec des réflexions sur le systême du bureau Typographique, et un

nouveau systême d’ortographe._ Paris, 1741, in-12.

Je n’ai pu encore voir ce petit ouvrage. Goujet en parle ainsi:

 

«Ceux qui en ont profité sont loüables. Il est certain qu’en

réformant quelques idées de cet auteur et en en perfectionnant

quelques autres, son ouvrage ne pourroit être que très-utile aux

commençans, pour la prononciation surtout et pour l’ortographe. Quand

il présenta sa méthode en 1713 à M. l’abbé Bignon, ce savant, après

l’avoir examinée, y trouva de fort grands avantages et applaudit

au zéle et aux vûës de l’auteur….. L’abbé d’Orsanne, chanoine de

l’église de Paris et directeur des petites écoles de cette ville, lui

donna aussi son suffrage, et l’expérience a montré depuis que l’on

pouvoit s’en servir avec beaucoup d’utilité.

 

«Je ne sçai, au reste, sur quoi le sieur Py-Poulain s’est fondé,

lorsqu’il a dit que le célèbre Jean du Vergier de Hauranne, abbé

de Saint-Cyran, avoit eu sur ce sujet les mêmes idées que lui, et

lorsqu’il fait entendre que ce ne sont proprement que les idées

de cet abbé qu’il développe. Je ne connois aucun ouvrage de M. de

Saint-Cyran sur la grammaire. Je sçai seulement qu’il avoit toujours

eu d’excellentes vûës pour l’éducation de la jeunesse et qu’il les

communiqua à ceux qui se chargerent de son tems de la conduite des

écoles qui ont été connuës sous le nom d’écoles de Port-Royal.»

 

L. PIERRE DE LONGUE. _Principes de l’ortographe françoise, ou

réflexions utiles à toutes les personnes qui aiment à écrire

correctement._ Paris, 1725, in-12.

Dans ce traité, très-estimable, où sont discutés les principes de l’orthographe française, l’auteur donne l’exemple des améliorations qu’on y peut apporter. La manière dont son texte est écrit peut en faire juger dès le début.

 

«Les homes ne peuvent se contenter dans leurs recherches. Ils

voudroient trouver la perfection dans tous les arts, la vérité dans

toutes les siences, le souverain bien partout, dans les vertus, les

vices même; cette agitation continuelle de l’ame ne prouve-t-elle pas

l’immortalité?

 

«L’ortographe est donc l’art d’écrire correctement et conformément

aux lois que l’usage établit. Suivant cette définition générale,

cette sience s’étendroit plus loin qu’on ne le croit. Elle

comprendroit la LOGIQUE, la RÉTORIQUE, toutes les connoissances qui

contribuënt à nous faire bien parler, et conséquemment à nous faire

bien écrire.»

Il écrit silabe, persone, tiran, rebeles, raisonement, stile, pouroient, Egiptien, hieroglifes, atentifs, amphase, voyèle, ocasion, atention[179], soufert, dificulté, batu, consone, bibliotèque, acoutumer, suputer, chifre, honète, etc.

 

[179] Bossuet, plus logique, écrivait _atantion, atantat,

atantif, atantivement_.

 

Ch. IRÉNÉE CASTEL, abbé de SAINT-PIERRE, membre de l’Académie

française. Discours pour perfectioner l’Ortografe. (Dans les

Mémoires de Trévoux, février 1724, et dans le _Journal des

Savans_, avril 1725.)—_Projet pour perfectionner l’ortografe des

langues d’Europe._ Paris, Briasson, 1730, in-8 de 266 pp. et 1 f.

Dans son ardent amour de l’humanité, dans son zèle pour le rapprochement intellectuel des peuples de notre continent, le bon abbé de Saint-Pierre conçut, près d’un siècle avant Volney, le plan d’une écriture et d’une orthographe applicables à divers peuples de l’Europe. Il ne lui fut pas donné comme à son successeur de trouver le moyen d’approprier l’alphabet latin aux langues de l’Asie dites sémitiques. L’étude comparée des idiomes était à peine ébauchée au commencement du siècle passé. L’ouvrage d’Irénée Castel, faible dans la conception des moyens de représentation phonétique, n’en renferme pas moins des vues ingénieuses et des aperçus qui révèlent la sagacité de l’observateur. Il m’est impossible de figurer ici son orthographe, parce que, pour déshabituer l’œil de son lecteur des formes traditionnelles, il écrit alternativement les mots par les différentes lettres qui peuvent en figurer le son. Ce procédé, qu’il considère comme un acheminement à la réforme, est chez lui un système.

 

«Quel est le but de l’art de l’ortografe, se demande-t-il, de cet

art si beau et si précieux, avec lequel nous pouvons faire entendre

nos sons articulés, c’est-à-dire nos paroles, et par conséquent nos

pensées à ceux qui vivent ou qui vivront et à qui nous ne pouvons

parler? Quelle est la fin de cet art avec le secours duquel nos yeux

nous servent d’oreilles et notre main nous sert de langue, de voix,

d’articulation, en un mot de prononciation? Quel est le but de cet

art qu’un de nos poëtes nous peint si élégamment en deux vers:

 

C’est de Tyr[180] que nous vient cet art ingénieux

De peindre la parole et de parler aux yeux.

 

«_Le but de cet art, c’est certainement d’exprimer exactement et sans

laisser aucun doute, par un petit nombre de figures simples, faciles

à former et à distinguer, tous les mots dont les hommes se servent en

parlant._»

 

[180] La science moderne a démontré, contrairement au témoignage

de la plupart des historiens de l’antiquité, et à l’aide de

monuments irrécusables, que l’alphabet n’avait pas été inventé

par les Phéniciens, et que ceux-ci l’avaient reçu de Babylone

ou de Ninive. (_Voir_ Noël des Vergers, _l’Étrurie et les

Étrusques_, t. III, Appendice sur l’histoire de l’écriture.)

Partant de cette juste définition, l’auteur remarque avec beaucoup de raison qu’il y a un grand inconvénient à conserver dans les langues des lettres qui ne se prononcent pas: si l’enfant, par exemple, s’est accoutumé à prononcer abbé comme s’il n’y avait qu’un seul b, arrivé à l’étude du latin, il prononcera, en vertu de la logique naturelle de l’esprit, abas, au lieu de abbas, en italien abate au lieu de abbate; en même temps, en français, s’il s’est habitué à lire effet comme s’il y avait éfet, il lira effrayé, comme s’il y avait éfrayé.

Cette observation est très-judicieuse, et j’ai signalé plus haut, ainsi que l’a si bien fait M. Littré (voir p. 164), l’action de l’écriture sur la prononciation, qu’elle altère à la longue.

Dans son Discours pour perfectioner l’ortografe l’auteur envisage historiquement les vicissitudes de l’écriture française: «Si dans l’origine, dit-il, on a prononcé le mot sentir comme on prononce en latin sentire, on a dû écrire ce mot comme on le prononçoit, par e, mais nous devons aujourd’hui l’écrire comme nous le prononçons.»

Il croit que la langue était beaucoup moins riche trois ou quatre cents ans auparavant, mais que l’orthographe de cette époque était beaucoup meilleure que la nôtre, c’est-à-dire qu’elle ressemblait beaucoup plus à la manière de prononcer alors en usage.

 

Il recherche les causes des dissidences orthographiques: «Si dans

notre ortographe les François avoient suivi peu à peu et exactement

les changemens qui arrivoient peu à peu dans la prononciation de

quelques mots, notre ortografe d’aujourd’hui seroit bien moins

imparfaite; mais, sans y faire de réflexion, nous avons continué à

écrire les mêmes mots de la même manière que nos aïeux, sans songer

qu’ils les prononçoient d’une manière très différente de celle dont

nous les prononçons.»

Il a connu, dit-il, des vieillards qui prononçaient je courois comme une couroye. La prononciation a changé, ne serait-il pas raisonnable de changer également l’écriture? Mais on ne peut le faire que par degrés. L’auteur développe cette dernière proposition avec beaucoup de force et de raison.

Il y a cinquante ou soixante ans, ajoute-t-il, on a commencé à changer quelque chose dans l’écriture de peur qu’elle ne ressemblât presque plus à la fin à celle d’aujourd’hui. Plusieurs ont même ôté depuis quelques lettres que l’on avait gardées uniquement pour faire connaître les origines: ils ont écrit sience, aprendre, filosofe, saint et non sainct; ils ont ainsi en diverses occasions retranché certaines lettres qui ne se prononçaient plus ou ne s’étaient jamais prononcées.

 

«Dès que l’on veut bien écouter la raison contre la mauvaise coûtume,

on sent que ces premiers novateurs sur l’ortografe ont déjà rendu

un grand service à notre langue d’écriture en tâchant de la faire

insensiblement ressembler davantage à notre langue de prononciation.

 

«Rien ne se perfectione sans nouveauté, et il est de la nature des

ouvrages humains de pouvoir toûjours se perfectionner.»

Il résume ainsi les cinq sources de la corruption présente et de la corruption future de l’orthographe et les cinq inconvénients auxquels il se propose de remédier:

 

«1º Négligence à suivre dans l’orthografe les changemens qui arrivent

dans la prononciation;

 

«2º Négligence à inventer autant de figures qu’il y a de sons et

d’articulations connues;

 

«3º Négligence à donner quelques marques aux lettres quand on les

employait à quelque autre fonction qu’à leur fonction ordinaire;

 

«4º Négligence à marquer dans chaque mot les lettres qui ne s’y

prononcent plus;

 

«5º Négligence à marquer les voyelles longues.»

Malheureusement, l’abbé de Saint-Pierre, n’ayant pas réfléchi aux nécessités de l’écriture courante et de la typographie, a eu recours pour fixer la valeur des lettres, et comme moyen transitoire, à un système de petits traits placés audessus ou audessous de la ligne et dont la complication devait rendre sa réforme impraticable.

 

MAURICE JACQUIER. _Méthode très-facile pour apprendre l’ortographe

à ceux ou celles qui n’ont pas étudié le latin, et utile aux

personnes qui ont la connoissance des belles lettres._ Paris,

1725, in-8. La quatrième et la cinquième édition de cet ouvrage

parurent sous ce titre: _La méthode pour étudier et pour enseigner

l’ortographe et la langue françoise, mise à la portée de toutes

sortes de personnes de l’un et de l’autre sexe._ Paris, 1740, pet.

in-8; La Haye et Francfort, Jean van Duren, 1742, pet. in-8 de 400

pp. (Elles diffèrent des précédentes par la méthode d’enseignement

et ont été augmentées d’une table en forme de dictionnaire.) Une

autre cinquième édition sensiblement modifiée parut sous ce titre:

_Méthode pour aprendre l’ortographe et la langue françoise par

principes._ Cinquième édition, la seule dont on puisse se servir

utilement. Paris, 1751, in-8 de 2 ff. et 332 pp.

La méthode de l’auteur, établie sur le son, sur les principes et sur l’usage, échappe à toute analyse. Il se prononce fortement contre le maintien des lettres étymologiques dans les mots dérivés du grec. Ce n’est du reste qu’un livre d’enseignement de l’orthographe d’usage.

 

CHENEAU, sieur DU MARSAIS. _Des Tropes ou des diférens sens dans

lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue._

Troisième édition. Paris, Prault, 1775, in-12 de XXII-362 pp. et 4

ff. (La première édition est de 1730.)

Le célèbre auteur des Tropes s’exprime ainsi:

 

«La prononciation, c’est un usage; l’écriture, c’est un art.

Tout art a sa fin et ses principes, et nous sommes en droit de

représenter, à propos de l’écriture, qu’on ne suit pas les principes

de l’art, qu’on n’en remplit pas la fin, et qu’on ne prend pas les

moyens propres pour arriver à cette fin.

 

«Il est évident que notre alphabet est défectueux, en ce qu’il

n’a pas autant de caractères que nous avons de sons dans notre

prononciation. Ainsi, ce que nos pères firent autrefois, quand ils

voulurent établir l’art d’écrire, nous sommes en droit de le faire

aujourd’hui pour perfectionner ce même art, et nous pouvons inventer

un alphabet qui rectifie tout ce que l’ancien a de défectueux.

 

«L’écriture n’a été inventée que pour indiquer la prononciation;

elle ne doit que peindre la parole, qui est son original; elle ne

doit pas en doubler les traits, ni lui en donner qu’elle n’a pas,

ni s’obstiner à la peindre à présent telle qu’elle était il y a

plusieurs siècles.»

D’Alembert énonce ainsi son opinion sur l’ouvrage de Du Marsais: «Tout mérite d’être lu dans le Traité des tropes, jusqu’à l’errata; il contient des réflexions sur notre orthographe, sur ses bizarreries, ses inconséquences et ses variations. On voit dans ces réflexions un écrivain judicieux, également éloigné de respecter superstitieusement l’usage et de le heurter en tout par une réforme impraticable.» (_Éloge de Du Marsais_, dans le t. VII de l’_Encyclopédie_.)

Voici cet errata dont parle d’Alembert[181]:

 

[181] Je crois que l’errata dont il est question ne se trouve

que dans cette édition que je possède. On a eu grand tort de la

supprimer dans les éditions postérieures.

 

«Je ne crois pas qu’il y ait de fautes typographiques dans cet

ouvrage par l’atention des imprimeurs, ou, s’il y en a, elles ne

sont pas bien considérables. Cependant, come il n’y a point encore

en France de manière uniforme d’orthographier, je ne doute pas que

chacun, selon ses préjugés, ne trouve ici un grand nombre de fautes.

 

«Mais, 1º mon cher lecteur, avez-vous jamais médité sur

l’orthographe? Si vous n’avez point fait de réflexions sérieuses sur

cette partie de la Grammaire, si vous n’avez qu’une orthographe de

hazard et d’habitude, permettez-moi de vous prier de ne point vous

arêter à la manière dont ce livre est orthographié, vous vous y

acoutumerez insensiblement.

 

«2º Êtes-vous partisan de ce qu’on apèle anciène orthographe? Prenez

donc la peine de mettre des lettres doubles qui ne se prononcent

point, dans tous les mots que vous trouverez écrits sans ces doubles

lettres. Ainsi, quoique selon vos principes il faille avoir égard à

l’étymologie en écrivant, et que tous nos anciens auteurs, tels que

Villehardouin, plus proches des sources que nous, écrivissent home de

homo, persone de persona, honeur de honor, doner de donare,

naturèle de naturalis, etc., cependant ajoutez un m à home et

doublez les autres consones, malgré l’étymologie et la prononciation,

et donez le nom de novateurs à ceux qui suivent l’anciène pratique.

 

«Ils vous diront peutêtre que les lettres sont des signes, que tout

signe doit signifier quelque chose, qu’ainsi une lettre double qui ne

marque ni l’étymologie ni la prononciation d’un mot est un signe qui

ne signifie rien, n’importe: ajoutez-les toujours, satisfaites vos

yeux, je ne veux rien qui vous blesse, et pourvu que vous vous doniez

la peine d’entrer dans le sens de mes paroles, vous pouvez faire tout

ce qu’il vous plaira des signes qui servent à l’exprimer.

 

«Vous me direz peutêtre que je me suis écarté de l’usage présent:

mais je vous suplie d’observer:

 

«1. Que je n’ai aucune manière d’écrire qui me soit particulière

et qui ne soit autorisée par l’exemple de plusieurs auteurs de

réputation.

 

«2. Le P. Bufier prétend même que le grand nombre des auteurs suit

aujourd’hui la nouvèle orthographe, c’est-à-dire qu’on ne suit plus

exactement l’anciène. J’ai trouvé la nouvèle orthographe, dit-il

(Grammaire françoise, p. 388), _dans plus des deux tiers des livres

qui s’impriment depuis dix ans_. Le P. Bufier nome les auteurs de ces

livres. Le P. Sanadon ajoute que depuis la suputation du P. Bufier

le nombre des partisans de la nouvèle orthographe _s’est beaucoup

augmenté et s’augmente encore tous les jours_ [_Poësies d’Horace_,

préface, p. XVII[182]]. Ainsi, mon cher lecteur, je conviens que je

m’éloigne de votre usage; mais, selon le P. Bufier et le P. Sanadon,

je me conforme à l’usage le plus suivi.

 

«3. Êtes-vous partisan de la nouvèle orthographe? vous trouverez ici

à réformer.

 

«Le parti de l’anciène orthographe et celui de la nouvèle se

subdivisent en bien des branches: de quelque côté que vous soyez,

retranchez ou ajoutez toutes les lettres qu’il vous plaira, et ne me

condânez qu’après que vous aurez vu mes raisons dans mon _Traité de

l’ortographe_ (sic).»

 

[182] Le P. Sanadon a suivi une orthographe simplifiée dans

l’édition qu’il a donnée de sa traduction d’Horace, et j’ai le

droit de le faire figurer parmi les réformateurs.

 

_La Bibliotèque des enfans, ou les premiers elemens des letres,

contenant le sistême du Bureau tipografique, etc., à l’usage de Mgr

le Dauphin et des augustes enfans de France._ Paris, Pierre Simon,

1733, 4 vol. in-4.

Dans cet important ouvrage, la pratique est unie à la théorie, puisqu’il est entièrement imprimé dans le système d’écriture très-simplifié mis au jour par le Bureau typographique. L’alphabet n’y est en rien altéré. On voit que le succès obtenu dans l’enseignement de la jeunesse fut remarquable, car il est consigné dans les actes déposés au greffe de la juridiction de M. le chantre de l’Église de Paris, où on lit:

 

«Nous, après avoir entendu l’auteur et vu les enfants travailler

audit bureau, aïant examiné le tout avec exactitude, avons jugé

ledit système très ingénieus, fort propre à avancer la jeunesse

sans la dégouter et très capable d’oter les epines qui se trouvent,

surtout en aprenant aux enfans les premiers elemens. C’est pourquoi

nous estimons et croyons que monsieur le chantre peut permettre la

pratique de ce sistème et l’exercice du Bureau tipographique dans les

écoles de sa juridiction et exhorter les maistres à le pratiquer,

etc.»

On peut juger de ce système d’orthographe dès le début du livre, que je crois rédigé par Dumas, fondateur du Bureau typographique:

 

«Bien des gens s’imaginent que de comancer deus ou trois ans plus

tot ou plus tard, cela ne sauroit guere influer ni en bien ni en mal

dans le reste de la vie, et qu’enfin l’education tardive peut mener

également à la perfection. C’est là un préjugé que l’ignorance ét la

coutume paroissent n’avoir déjà que trop autorizé; car le dégout de

la plupart des écoliers ne vient peut être pas moins d’une education

tardive que d’un défaut de disposition aus lètres. Je pense donc

qu’il seroit utile que l’enfant pût lire presque aussitot qu’il sait

parlér: cela lui doneroit plus de facilité dans tous ses exercices.

La diference d’un enfant qui lit à trois ans ét de celui qui à peine

lit à sèt doit être contée pour beaucoup dans la suite des études.

Il y a tant de choses à aprendre qu’on ne sauroit comancer trop

tôt.» L’auteur cite à ce propos l’exemple du Tasse: il apprenait la

grammaire à trois ans, et avec un tel succès que son père l’envoya au

collége des jésuites à quatre ans.

L’auteur donne des exemples de la multiplicité des manières dont l’enfant est contraint de figurer un même son:

 

Son AN.

 

an, (_annus_) | ean, Jean

anc, franc | em, empire

and, quand | emp, exempte

ang, rang | emps, temps

ham, Ham | empt, exempt

han, hanter | en, ennui

ans, dans | end, il rend

ant, tant | ens, sens

ants, enfants | ent, dent

aen, Caen | han, Rohan

aon, Laon | hen, Henri

 

Son IN.

 

en, rien | in, vin

ens, biens | inct, instinct

ent, il vient | ingt, vingt

ein, sein | ingts, quatrevingts

eing, seing | inq, cinq

eint, feint | ins, tu vins

aim, faim | int, il prévint

ain, vain | ym, lymphe

ainc, il vainc | yn, lynx

aint, saint | eim, Reims

ains, bains | ain, craindre

im, guimpe |

Ce précieux ouvrage contient le germe de nombreuses améliorations des méthodes d’enseignement de la langue.

 

_Le Précepteur, c’est-à-dire huit traités, savoir une grammaire

francèse, une ortografe francèse_, etc., 1750, in-4 (pp. 1-132).

L’auteur de ce livre destiné à l’instruction de la jeunesse se prononce pour l’orthographe conforme à la prononciation, et il conseille de s’avancer progressivement dans cette voie par des réformes partielles.

 

«Autrefois, dit-il (p. 33), la prononciation des mots et l’ortografe

étoient conformes; la prononciation a changé, elle est devenuë plus

douce et plus polie: l’ortografe est presque demeurée dans le même

état; il faut donc l’ajuster à la prononciation peu à peu autant

qu’il sera possible.»

Et plus loin (p. 55):

 

«On perfectionne tous les jours les sciences et les ars: pourquoi

s’obstine-t-on à ne vouloir pas perfectionner l’ortografe francèse,

qui est si nécessaire, si utile et si en usage? Tout le monde reçoit

avidement toutes les modes nouvelles de s’abiller, de se meubler,

de bâtir, d’agir, quoique mauvaises et embarassantes: pourquoi

refuse-t-on de recevoir une nouvelle manière d’écrire plus raisonable

et plus avantageuse que la vielle?»

Dans les Règles particulières de l’ortografe francèse, il s’attache au système proposé par Richelet, qu’il appelle le chef des réformateurs de l’ortografe, qui consulte plutôt la prononciation que l’étimologie.

A ce propos, il dit:

 

«Quant une coutume est mauvaise, pernicieuse, il faut la quitter,

quoique cela soit difficile, parce que cette coutume est un abus;

c’est là une maxime reçue de tous les omes.»

Il supprime les lettres doubles qu’on ne prononce pas; p. ex.: acabler, épé, aler, arèt.

Les consonnes finales muettes; p. ex.: blan, canar.

Il omet l’e devant l’a; p. ex.: bau, Jan, et o devant eu; p. ex.: euf, euvre.

Il retranche l’r final de tous les noms terminés en er et ier, sauf les verbes et les mots dont l’r final se lie au mot suivant commençant par une voyelle; p. ex.: charbonié, premier ome.

Il supprime à tort le s devant le c; p. ex.: acendant; il abandonne aussi le h étymologique et le trait d’union.

 

DE WAILLY. _Principes généraux et particuliers de la langue

française, avèc les moyéns de simplifier notre orthographe,

des remarques sur les lètres, la prononciation, la prosodie,

la ponctùation, l’orthographe et un abrégé de la versification

française._ Paris, 1754, in-12; 7e édit., ibid., J. Barbou, 1773,

in-12 de 600 pp. (Souvent réimprimé.)—_De l’Orthographe._ Paris,

1771, in-12.—_L’Orthographe des dames, ou l’orthographe fondée sur

la bonne prononciation, démontrée la seule raisonnable, par une

société de dames_ (sans nom d’auteur). Paris, Mérigot le jeune,

1782, in-12 de VIII et 360 pp.

Dans le petit traité anonyme de l’_Orthographe des dames_, de Wailly embrasse de la manière la plus nette toutes les parties de la réforme. Voici l’analyse de quelques-unes des critiques qu’il adresse à l’écriture de son temps.

 

«II. Dans un grand nombre de mots, dit-il, _on double les consonnes

contre l’étymologie et la prononciation_.»

 

Ex. Candela, chandelle; scala, échelle; tutela, tutelle;

particula, parcelle; crudelis, cruelle; mortalis, mortelle;

donare, donner, donneur, s’adonner; nominare, nommer, surnommer,

dénommer; butyrum, beurre; batuere, battre.

 

Au contraire, à cause de l’étymologie, on écrit: égale d’_æqualis_,

capitale de capitalis, vile de vilis, subtile de subtilis,

puérile de puerilis, crédule de credulus, érysipèle

d’_erysipelas_, parallèle de parallelus.

 

«III. _Dans les dérivés de ces mots, on se conforme à l’étymologie et

à la prononciation._»

 

«IV. _Le sentiment des grammairiens qui disent que si l’on redouble

la consonne, c’est pour avertir que la voyelle précédente est brève,

nous paroît faux, inutile, déraisonnable._»

 

«1º Cette opinion est fausse, puisque nous avons beaucoup de syllabes

longues, quoique la voyelle soit suivie d’une double consonne:

ex., flamme, manne, condamne, barre, terre, squirre (sic),

bataille, raille, baillon (sic), basse, que je donnasse, que je

promisse, que je lusse, il cesse, etc.

 

«2º Elle est inutile, puisque nous avons un très-grand nombre

de syllabes brèves, quoique la voyelle ne soit pas suivie d’une

consonne redoublée: _arabe, syllabe, robe, préface, audace,

façade, carafe, rigole, ridicule, capitaine, phénomene, Rome,

pape_, etc.

 

«3º Elle est déraisonnable. La réduplication des consonnes auroit

dû plutôt servir à allonger les syllabes. C’est ainsi que la

réduplication des voyelles étoit autrefois un signe de longueur. On

écrivoit aage, beeler, roole; on employoit aussi l’s pour le

même usage: asne, feste, épistre, apostre, fluste. On écrit avec

l’accent long âge, bêler, rôle, âne, fête, épître, apôtre, flûte.

Nous espérons, Messieurs (ajoutent les dames), qu’en faveur de la

prononciation et de l’uniformité, vous supprimerez de même une des

deux consonnes, puisque la règle qui prescrivoit la réduplication est

fausse, inutile, déraisonnable.

 

«Dans le latin, toute voyelle suivie d’une consonne redoublée est

longue: ainsi la syllabe fe, qui est brève dans fero, aufero,

devient longue dans ferre, auferre, etc.»

Wailly demande que l’on emploie exclusivement l’accent circonflexe à marquer la longueur des syllabes. On écrirait donc la tête et il tète, la pâte et la pate, occasionel, il occasione, la prune, il débute, il plaît, il paît. Toute voyelle non accentuée du circonflexe serait réputée brève. Il faut lire tout cet excellent chapitre dans l’ouvrage même.

 

«V. Dans une grande quantité d’autres mots, l’étymologie, OU

VRAIE OU PRÉTENDUE, _fait employer les lettres en dépit de la

prononciation_.»

 

«VI. _La prononciation, à son tour, fait supprimer, malgré

l’étymologie, plusieurs lettres d’une autre foule de mots._

 

«Pour plaire à l’étymologie, on écrivoit autrefois: _saoul, saouler,

saoulard, abbaisser, abboyer, abbréger; conflict, contract,

sainct, défunct; adjouster, advocat, aggrandir, aggréger; eschole,

méchanique, patriarchal, paschal, cognoistre, prognostiquer, aultre,

aulne, faulcon, poulmon, soulphre, mammelle, convent, asnon,

chastiment, espier, estre, chrestien, apostre_, etc. On écrivoit

aussi _aage, beeler, roole, campaigne, gaigner, reigle, vuide,

vuider_, etc. Aujourd’hui l’Académie et les meilleurs auteurs suivent

pour ces mots et une infinité d’autres les lois de la prononciation;

ils en ôtent les voyelles et les consonnes qui ne s’y prononcent

plus… En un mot, il n’y a pas une lettre dans l’alphabet que l’on

n’ait supprimée d’un très-grand nombre de mots, parce qu’on ne les y

prononce plus.»

 

«VII. _Dans les mêmes mots, l’étymologie fait conserver une lettre

malgré la prononciation, et à son tour la prononciation en fait

retrancher une ou plusieurs autres, malgré l’étymologie._»

L’auteur, après avoir établi sa proposition par de nombreuses preuves, demande qu’on écrive d’une manière uniforme: apeler, j’apèle, tu apèles, il apèle, nous apelons, vous apelez, ils apèlent; je jète, etc.; nous prenons, vous prenez, ils prènent; nous tenons, ils tiènent; étincèlemant, chancèlemant, renouvèlemant, démantèlemant, décèlemant, chancelier, chancèlerie, gabeleur, gabèle, etc.

 

«Pourquoi, après avoir écrit avec une seule r _courir, coureur,

coureuse, chariage, charier, chariot_, etc., en met-on deux dans

courrier, courriere, charretée, charrette, charroi, charron, etc.?

 

«VIII. _Après avoir écrit un grand nombre de mots d’une maniere

conforme à l’étymologie et à la prononciation, vous en écrivez une

très-grande quantité d’autres analogues à ceux-ci d’une maniere

contraire à l’étymologie, à la prononciation ou à l’analogie._»

L’auteur appuie cette assertion d’un grand nombre d’exemples et il demande que, selon la raison et l’uniformité, on écrive: èle est cruèle, la dentèle, la voyèle, come, home ou ome, courone, couroner, persone, actioner ou accioner, diccionêre, abandoner, personel, sérure, il poura, alouète, amulète, barète, sote, sotise, etc.

 

«IX. _Sans que la prononciation l’exige, vous écrivez d’une maniere

différente des mots dérivés les uns des autres._»

Suivent les exemples: d’un côté, abatage, abatis, abatant; de l’autre, abattement, abatteur, abattre, abattures, etc.

 

«X. _Vous orthographiez d’autres mots de la même façon, quoique la

prononciation exige qu’ils soient écrits différemment._»

Je citerai entre autres exemples: août, aoûté, femme et femmelette, innocent et innover, année et annuité, solennel, solennité.

 

«XIV. _Votre orthographe actuelle n’a presque point de regle qui

n’ait ses exceptions, exceptions qui ont elles-mêmes les leurs._

 

«Une regle de votre orthographe dit que pour former du masculin le

féminin dans les adjectifs qui se terminent par une consonne, on

ajoûte au féminin un e muet.»

 

EXCEPTION. Les adjectifs en _el, ol, ul, eil, an, ien, on, at,

et, ot_, etc., doublent la consonne finale. Ex.: _cruel, cruelle,

mortel, mortelle_ (malgré le latin crudelis, mortalis), _fol,

folle_ (quoique l’Académie écrive folie, folichon, folâtre); _nul,

nulle_; paysan, paysanne (malgré le latin paganus); _parisien,

parisienne_ (malgré parisinus); bon, bonne (malgré bonus et

bonifier); net, nette (malgré nitidus); sujet, sujette

(malgré subjectus et sujétion).

 

EXCEPTION DE L’EXCEPTION. Océan fait océane; _mahométan,

mahométane; espagnol, espagnole; délicat, délicate; nacarat,

nacarate; complet, complète; discret, discrète; bigot, bigote; dévot,

dévote; brut, brute_, etc. Quel inconvénient y auroit-il, ajoutent

les dames, d’écrire, sans doubler la consonne, _cruèle, mortèle,

fidèle, fole, mole, nule, péisane, anciène, parisiène, bone, barone,

boufone, nète, nèteté, nètemant, nétoiier, nètoîmant, cadète,

sujète_, etc.[183]?

 

[183] Il eût été plus simple de remplacer par l’è la double

consonne dans les mots cruelle, mortelle, comme on le fait dans

fidèle, mais c’est pour ne pas choquer trop subitement les

habitudes que je n’ai pas cru devoir proposer ce changement.

 

Autre règle. «Les adjectifs en aux, en eux, et en oux, changent

au féminin x en se ou en sse ou en ce: _faux, fausse;

généreux, généreuse; jaloux, jalouse; roux, rousse; doux, douce_.

Ne seroit-il pas plus naturel, plus conforme à la prononciation et

à l’analogie, de terminer ces adjectifs par un s: FAUS, _fausse,

faussemant, faussêre, fausser, fausseté_; GÉNÉREUS, généreuse,

etc.; JALOUS, jalouse, jalousie, jalouser; ROUS, _rousse,

roussâtre, rousseur, roussir_; DOUS, _dousse, dousseur, doussemant,

adoussi_, etc.? Ces derniers mots ainsi écrits suivroient l’analogie

des autres.

 

«Par la même raison, la CROIS donneroit _croiser, croisète,

croisillon, croisade_; la POIS, poisser, empoisser; la PAIS,

paisible, etc., ou la PÊS, pêsible, etc.»

L’auteur étudie ensuite les substantifs terminés au singulier en au, eau, eu, œu, ieu et ou, et conclut à ce qu’on introduise partout au pluriel l’s au lieu de l’x. Ex.: les maus, les feus, les caillous, les chevaus sont égaus, aus travaus.

Il aborde ensuite l’anomalie dont M. Léger Noel faisait de nos jours le sujet de ses recherches: les substantifs ou adjectifs masculins en al, el, il, ol, ul, comparés aux autres également masculins en ale, ele, ile, ole, ule, ou alle, ille, olle, ulle. «Comment se tirer, disent à ce propos les dames qu’il met en cause, d’un pareil labyrinthe? Comment pouvoir se rappeler qu’ici il ne faut point d’e muet, que là il en faut un, que dans tel mot il faut deux l et que dans d’autres il n’en faut qu’une? Se trouve-t-il bien des François qui puissent dire véritablement: je connois les noms masculins terminés en al, ale, alle; el, ele, elle; il, ile, ille; ol, ole, olle; ul, ule, ulle?»

Suit un ample travail sur l’accentuation orthographique dans lequel Wailly émet des idées et préconise des procédés semblables à ceux de Beauzée. (Voir plus loin, p. 296).

Le docte académicien se prononce (p. 113) pour la simplification orthographique des mots tirés du grec. Il propose: anbroisie, anfigouri, ancolie, anquiloglosse, anquilose, antelmintique, antologie, arcaïsme.

Il cite comme exemples de la difficulté de la prononciation à la lecture par suite de la bizarrerie orthographique les phrases suivantes:

 

«_La citrouille étoit bien_ aoûtée; on l’a donnée aux aoûterons _à

la fin du mois d’_août_; ils l’ont mangée dans une_ encoignure _avec

des_ oisons, des poissons et des oignons _qu’ils ont pris dans

un_ coin de l’oignoniere.

 

«_Un_ anachorete vint avec un catéchumène chercher _M.

l’_archevêque ou son archidiacre au palais archiépiscopal.»

 

«_La biche a_ faonné auprès de la Saône_; nous avons pris son_

faon qui avoit été mordu d’un taon, pendant que nous jouïons au

pharaon.»

 

«Tranquille avec sa béquille, il entra dans la ville avec sa

fille, qui perça une anguille avec son aiguille.»

Heureusement pour les lecteurs, de Wailly a pris la peine de figurer à l’aide de son orthographe la prononciation de tous ces mots, sans quoi plus d’un détracteur de sa réforme eût pu, je le crains, hésiter pour quelques-uns d’entre eux en les lisant à haute voix.

Dans la seconde partie de ce traité si précieux et si rare, de Wailly a placé, à l’imitation de Godard, un discours des lettres sur les difficultés et les imperfections de l’orthographe actuelle. Chacune de nos lettres y prend tour à tour la parole pour exposer, avec autant de clarté que de raison, les vices d’emploi auxquels on l’a assujettie. Les phonographes postérieurs, Domergue, Marle, Féline, M. Raoux, s’ils eussent connu cette mine si riche de matériaux, n’auraient eu qu’à copier. Wailly me semble même plus complet qu’aucun d’eux.

Je m’aperçois au discours de la lettre G que Wailly a remarqué avant moi l’utilité que l’on pourrait tirer de l’emploi du g surmonté d’un point; seulement, il veut le faire servir au remplacement du j et du g doux, tandis que je propose seulement de s’en servir au lieu du ge ou g doux. Il écrit donc ġaloux, ġardin, gouġon, gaġure, ġôlier, ġustice[184]. Il distingue deux formes de l’s, l’s longue pour celle qui a le son ordinaire et l’s courte dans les mots où elle peut avoir le son du z.

 

[184] La nouvelle forme du g[‡], ɡ, accueillie maintenant par

la typographie moderne, rend l’application plus facile qu’elle ne

l’était du temps de de Vailly. Cette forme se rapproche en effet

beaucoup plus du j que celle du g.

 

[‡] Nous représentons ici par g le g typographique classique

utilisé partout ailleurs dans le texte original.

La troisième et dernière partie est la mise en application de la réforme ainsi préconisée au nom du sexe féminin. Je crois devoir en reproduire ici l’exposition fac-simile:

 

«_Pratique de l’Ortografe fondée ſur la bone prononciation._

 

«Juſqu’ici, Méſieurs, nous nous ſomes fet èder pour nous conformer

à l’Ortografe actúele; mês, come nous avons, à ce qu’il nous

ſanble, démontré de la maniere la plus ſanſible, qu’èle êt plène de

bisâreries é de contradiccions; qu’èle chanġe continuèlemant ſans

principes é ſans uniformité; que les Diccionnêres é les Auteurs

ne ſont d’acord preſque ſur aucun point; qu’èle êt dépourvue de

regles fixes; que, de votre propre aveu, il nous êt moralement

impoſſible de la ſuivre; nous alons désormês ortografier ſuivant

la réforme que nous desirons. Nous ſuivrons ſurtout les lois de la

bone prononciacion, comme le ſeul guide rêsonable an cete matiere,

ou, ce qui reviént au même, come le seul qui ſoit véritablemant à la

portée de tout le monde. Inſi nous ſuprimerons les lètres qui ne se

prononcent ġamês. Partout où nous antandrons le ſon de l’a, nous

anploîrons un a. Partout où l’oreille nous indiquera le son de

l’e, nous ferons usage de l’e, au lieu des _æ, œ, ai, eai, ei,

oi, eoi_ qu’on anploie ſouvant pour l’e.

 

Nous subſtitûrons l’i francês à l’y grec; le f au ph; le ci

au ſi qui sone come çi; le ġ ponctué au j; les ġa, ġo, ġu

aus gea, geo, geu. Nous anploîrons le qu avant l’e et l’i

seulemant; avant les autres lètres nous ferons usaġe du c. (Voyez

au diſcours de la lètre Q une excepcion pour les terminêsons des

verbes an quer.) La longue ſ aura toujours le ſon siflant, antre

deux voiıelles: paraſol, préſéance, reſantir, préſantir, etc. On

anploîra l’s courte dans les mots où èle a ou peut avoir le ſon

du z. Le z ne ſ’anploîra qu’au comancemant des mots, à la fin

d’_aſſez, chez, nez, rez de chauſée_, é des segondes perſones dans

les verbes, vous portez, lisez, estimez. Nous ne ponctûrons point

l’i qui, précédé d’une voiıele, marque un mouıllé fort avec la

lètre l, le travaıl, le conseıl, le senouıl; ou un

mouıllé fèble, párén, camàıeu, péiıons, voiıons. Nous

substitûrons l’s à l’x qui a le son de l’s, aus animaus; _le

chois étet douteus_. Vous aurez, Mésieurs, la bonté de vous rapeler

que dans touts ces chanġemants nous ne fesons guère que suivre vos

traces, ou les exanples que vous nous avez donés, é garder partout

une marche uniforme.

 

«REMARQUE. Come, dans l’usage actúel, le c a toujours le ſon de

ce ou de l’s ſiflante, avant l’e ou l’i, on poûra continuer

d’écrire Cicéron, ceci, etc., sans cédiller le c. On n’anploîra

le ç cédillé avant e ou i, que dans les livres deſtinés pour

aprandre à lire. On n’anploîra de même, si l’on veut, le ġ ponctué

que dans les mots où, avant a, o, u, il doit avoir le son de j:

on écrira gaġer, gaġa, gaġant, gaġons, gaġure, etc. Dans l’usage

actuel, l’s courte a toujours le son siflant au commancemant du

mot; insi on poûra, come à l’ordinêre, fêre usage indifféramant de

l’s courte ou de l’ſ longue au comancement des mots. On voit

par là que nos changemants dans quelques lètres de l’Alfabet, se

réduisent presque à rien.

 

«Nous ſavons bién qu’on ſe révolte au ſeul mot d’innovacion; mês

notre proġet, nous pouvons le dire, êt le fruit d’un long travail é

d’une expériance réfléchie. Nous vous l’adrèſons, Méſieurs; éıez la

bonté de l’examiner é d’an peser ſans préġuġé les avantaġes é les

inconvéniants. Ne nous ġuġez qu’aprês un mûr examèn.

 

«S’il êt des chanġemants qui ne ſoient pas actuèlemant admiſſibles,

vous ne les ferez pas encor; mês vous poûrez an trouver d’autres

qu’il ſera fort util d’adopter.

 

«Nous eſpérons, par exanple, que l’utilité é votre zêle à faciliter

l’aquisicion des conêsances, vous porteront à fêre, come nous, usage

du ġ ponctúé, de l’_ı_ ſans point; à diſtinguer l’s forte de

l’s adoucie. C’êt insi qu’on a mis en usaġe le ç cédillé, le

j é le v, au lieu de l’i é de l’u; l’i francês, au lieu

de l’y grèc, dans lui, moi, loi, Roi, é une infinité d’autres

mots. C’êt inſi qu’on anploie les lètres maġuſcules au comancement

des frases, des noms propres, etc. C’êt inſi qu’on a invanté les

acçants, le tréma, l’apoſtrofe, le tret d’union, les guillemets, les

diférantes marques de ponctúacion, etc.

 

«Nous atandons bién, Méſieurs, que votre vue ſera d’abord un peu

choquée de notre ortografe: nous vous demandons pour èle la même

paciance que vous avez en lisant des livres ortografiés ſuivant

l’anciène ortografe. A peine an avez-vous lu vint pages, que vos

ieux ſ’i abituent. La même chose vous arivera par raport à la nôtre;

dégnez an fêre l’éſè. Vous voudrez bién vous souvenir que notre but

êt de faciliter an même tans l’ortagrafe é la prononciacion.

 

«Notre réforme vous parêtra, Méſieurs, fort étandue; vous an

adopterez ce que vous ġuġerez à propos. Nous aurions pu nous

contanter des remarques que nous avions fètes dans les deus premieres

parties; mês des perſones dont nous reſpectons baucoup les lumieres

nous ont représanté que ce ſeroit lêſer notre ouvrage inparfet,

que de n’i pas aġouter la pratique. Vous avez, nous ont dit ces

perſones, exposé d’une maniere três-sansible les défauts inonbrables

de l’ortografe actúele; vous avez fet voir le peu d’acord, les

inutilités, les contradiccions même qui regnent dans les diférantes

parties de cet édifice: il faut actuèlemant faire voir comant, avèc

les mêmes matériaus, on pouret le reconſtruire à moins de frês, é

d’une manière auſſi comode que ſolide.»

 

_Grammaire générale et raisonnée, contenant les fondemens de l’art

de parler, expliqués d’une maniere claire et naturelle; les raisons

de ce qui est commun à toutes les langues, et des principales

différences qui s’y rencontrent; et plusieurs remarques nouvelles

sur la langue françoise. Nouvelle édition.—Réflexions sur les

fondemens de l’art de parler pour servir d’éclaircissemens et de

supplément à la Grammaire générale, recueillies par M. l’abbé

Fromant._ Paris, Prault fils, 1756, 2 vol. pet. in-8 de 6 ff., 224

pp. et 2 ff., et de XLVIII et 291 pp. (Réimprimée plusieurs fois

depuis.)

Ce traité, connu sous le nom de Grammaire de Port-Royal, et dont il est déjà parlé page 226, est enrichi dans cette édition des excellentes remarques de Duclos, secrétaire perpétuel de l’Académie française[185].

 

[185] Duclos avait déjà donné une édition de cette grammaire en

1754, in-12.

Ce livre si remarquable, et dont le temps n’a pas encore altéré la valeur, contient dans son texte quelques idées de réforme justes bien qu’un peu timides. Après avoir constaté l’utilité, dans certains cas, d’une orthographe fondée sur l’étymologie, MM. de Port-Royal ajoutent: «Voilà ce qu’on peut apporter pour excuser la diversité qui se trouve entre la prononciation et l’écriture; mais cela n’empêche pas qu’il n’y en ait plusieurs qui se sont faites sans raison et par la seule corruption qui s’est glissée dans les langues. Car c’est un abus d’avoir donné, par exemple, au c la prononciation de l’s avant l’e et l’i; d’avoir prononcé autrement le g devant ces deux mêmes voyelles que devant les autres; d’avoir adouci l’s entre deux voyelles; d’avoir donné aussi au t le son de l’s avant l’i suivi d’une autre voyelle, comme gratia, actio, action…..

 

«Tout ce que l’on pourroit faire de plus raisonnable seroit de

retrancher les lettres qui ne servent de rien ni à la prononciation,

ni au sens, ni à l’analogie des langues, comme on a déjà commencé de

faire; et conservant celles qui sont utiles, y mettre des petites

marques qui fissent voir qu’elles ne se prononcent point, ou qui

fissent connoître les diverses prononciations d’une même lettre.

Un point audedans ou audessous de la lettre pourroit servir pour

le premier usage, comme temps. Le c a déjà sa cédille, dont on

pourroit se servir devant l’e et devant l’i, aussi bien que

devant les autres voyelles. Le g dont la queue ne seroit pas toute

formée pourroit marquer le son qu’il a devant l’e et devant l’i.

Ce qui ne soit dit que pour exemple.»

Duclos, aussi bon grammairien que Du Marsais, et philosophe comme lui, mais encore plus hardi, a inauguré sa réforme orthographique dans ses remarques jointes en petit caractère à cette édition de la grammaire. Voici le passage où il explique lui-même ses idées:

 

«Je croi devoir a cète ocasion rendre conte au lecteur de la

diférence qu’il a pu remarquer entre l’ortografe du texte et cèle des

remarques. J’ai suivi l’usage dans le texte, parce que je n’ai pas le

droit d’y rien changer; mais dans les remarques j’ai un peu anticipé

la réforme vers laquèle l’usage même tend de jour en jour. Je me suis

borné au retranchement des lètres doubles qui ne se prononcent point.

J’ai substitué des f et des t simples aus ph et aus th:

l’usage le fera sans doute un jour partout, comme il a déjà fait

dans fantaisie, fantôme, frénésie, trône, trésor et dans quantité

d’autres mots.

 

«Si je fais quelques autres légers changemens, c’est toujours pour

raprocher les lètres de leur destination et de leur valeur.

 

«Je n’ai pas cru devoir toucher aux fausses combinaisons de voyèles,

tèles que les ai, ei, oi, etc., pour ne pas trop éfaroucher les

ieus. Je n’ai donc pas écrit conêtre au lieu de conoître,

francès au lieu de françois, jamès au lieu de jamais, frèn

au lieu de frein, pène au lieu de peine, ce qui seroit pourtant

plus naturel. Je n’ai rien changé a la manière d’écrire les nasales,

quelque déraisonable que notre ortografe soit sur cet article. En

éfet, les nasales n’ayant point de caractères simples qui en soient

les signes, on a u recours a la combinaison d’une voyèle avec m

ou n; mais on auroit au moins du employer pour chaque nasale la

voyèle avec laquèle èle a le plus de raport; se servir, par exemple,

de l’an pour l’a nasal, de l’en pour l’e nasal. Cète nasale

se trouve trois fois dans entendement, sans qu’il y en ait une

seule écrite avec l’a et quoiqu’il fut plus simple d’écrire

antandemant. L’e nasal est presque toujours écrit par _i, ai,

ei_: fin, pain, frein, etc., au lieu d’y employer un e. Je ne

manquerois pas de bonnes raisons pour autoriser les changemens que

j’ai faits et que je ferois encore, mais le préjugé n’admet pas la

raison.»

 

Il ajoute ailleurs: «On peut entreprendre de corriger l’usage de

l’orthographe, du moins par degrés et non pas en le heurtant de

front, quoique la raison en eut le droit; mais la raison même s’en

interdit l’exercice trop éclatant, parce qu’en matière d’usage, ce

n’est que par des ménagemens qu’on parvient au succès.»

 

DOUCHET, avocat au Parlement et ancien professeur royal en

langue latine. _Principes généraux et raisonnés de l’orthographe

françoise, avec des remarques sur la prononciation._ Paris, P.-F.

Didot, 1762, in-8 de XVI et 176 pp.

Douchet est un écrivain de mérite. Après la mort de Du Marsais, il fut chargé, de concert avec Beauzée, de la continuation des articles de la partie grammaticale de l’Encyclopédie.

Ses remarques, nouvelles à l’époque où il les écrivait, sont pour la plupart acquises aujourd’hui à la grammaire. Tel est son chapitre sur les caractères prosodiques. J’en extrairai cependant un passage dans lequel il propose une solution à l’imperfection qu’offre notre orthographe dans le redoublement des consonnes.

 

«L’e muet n’indique, dit-il, qu’une certaine quantité de nos

voyelles longues (ex. j’_emploierai_); l’accent circonflexe ne fait

connoître que celles qui étoient autrefois suivies d’un s, ou que

l’on redoubloit pour en marquer la longueur (_tempête_, au lieu de

tempeste, rôle au lieu de roole); il en reste encore un grand

nombre, ou qui sont sans marque distinctive (_vase, bise, rose,

ruse_), ou qui sont suivies d’une consonne redoublée, qui est la

marque des voyelles brèves, autre vice encore plus considérable,

comme dans les mots tasse, manne, flamme, fosse, professe, etc.

C’est une autre espèce d’imperfection dans notre orthographe. Il

seroit aisé de parer à ces inconvénients: ce seroit, ou de marquer

ces voyelles longues par un trait horizontal, ou d’étendre encore

ici l’usage de l’accent circonflexe. Par ce moyen, toutes les

équivoques seroient levées, toutes les voyelles longues seroient

fixées et déterminées, et la quantité, cette partie si importante

de la prosodie, seroit indiquée d’une manière simple, précise, et

régulière: on pourroit même alors la trouver et l’apprendre par

l’écriture.

 

«Un autre avantage qui en résulteroit encore, c’est que la

réduplication des consonnes, ce système si vague, si forcé, si

rempli d’exceptions, que l’on prétend que nos pères ont imaginé pour

indiquer les voyelles brèves[186], deviendroit absolument inutile,

parce que toutes les voyelles longues étant décidées, on n’auroit

plus besoin d’un autre signe pour désigner les brèves: elles seroient

suffisamment distinguées par la raison qu’elles n’auroient point la

marque des longues. A l’égard des communes, c’est-à dire des voyelles

qui sont longues ou brèves à volonté, ou elles n’auroient point de

signe distinctif, ou on leur appliqueroit la marque usitée en grec

et en latin. On pourroit ainsi supprimer la consonne que l’on n’a

introduite que pour avertir que la voyelle précédente est brève. On

ne la laisseroit subsister que dans les mots où elle est nécessaire,

quand il faut la redoubler dans la prononciation, comme dans _inné,

erreur, illustre, immense_, etc.»

 

[186] Voir plus haut l’analyse de la Grammaire de Regnier Des

Marais, p. 251, et celle de l’_Orthographe des dames_, de de

Wailly, p. 276.

Douchet propose, après Port-Royal et d’autres grammairiens, l’emploi du t cédille dans les substantifs portions, rations, etc., comme signe de distinction d’avec les verbes portions, rations.

 

Dans le chapitre III, des Caractères étymologiques, l’auteur

s’occupe des variations du ph, du ch et de l’esprit rude (h)

en français. «Ces variations sont une nouvelle source de difficultés

pour notre orthographe. De ces doubles caractères, le ch est celui

qui cause le plus d’embarras dans notre langue: nonseulement il

varie dans l’écriture, il varie encore dans la prononciation. On le

prononce à la françoise dans chérubin, chirurgien, Archimède, et

il a la valeur du k dans orchestre, chiromancie, Archélaüs. De

là ces incertitudes sur la prononciation de certains mots, tels que

Chersonese, Acheron, où les uns prononcent le ch comme dans

chérubin et les autres comme dans orchestre. On pourroit encore

aisément obvier à ces difficultés. On laisseroit subsister le c

dans tous les mots où l’usage l’a introduit à la place du ch, comme

dans carte, corde, colere, etc., on supprimeroit le ch dans les

autres mots où il s’articule comme le k, et on le remplacerait par

cette figure. Ainsi l’on écriroit _orkestre, Arkélaüs, kiromancie,

kirographaire_.»

 

(L’abbé CHERRIER). _Equivoques et bizareries de l’orthographe

françoise, avec les moiiens d’y remédier._ Paris, Gueffier fils,

1766, in-12 de 3 ff., XVIII et 155 pp.

L’auteur, après avoir exposé les raisons qui militent en faveur d’une réforme et les causes qui ont fait échouer les tentatives antérieures à la sienne, établit ainsi les changements qu’il croit devoir opérer:

 

«Plusieurs ont estimé qu’il falloit entendre ces marques proposées

dans la Grammaire de P. R. de celles qui sont déjà usitées sur

certaines lettres, ensorte qu’il ne s’agiroit que de les adapter

à d’autres: et c’est le sentiment que j’ai cru devoir suivre.

C’est-pourquoi je propose, par exemple, d’après un habile académicien

(le P. Girard), de mettre une cédille, ou petite c renversé, sous

le t ramoli, come on en a mis une avec succès sous le c pour

le radoucir. J’ai emprunté des bons grammairiens toutes les idées

qu’ils ont fournies dans ce gout. Je les ai etendues ou j’y ai

ajouté les miènes, et quoique ces petites marques soient purement

arbitraires dans leur origine, j’ai observé qu’une fois etablies,

elles doivent ordinairement, et autant qu’il est possible, avoir un

même effet partout où on les applique. Par exemple, l’_accent grave_

sert à distinguer les è ouverts: aussi l’ai-je mis sur la voiièle

composée ou fausse diphthongue ai quand elle se prononce en ouvrant

fort la bouche. Au contraire, l’_accent aigu_ sert à faire conoître

les é fermés; aussi l’ai-je emploiié sur cette voiièle-composée

ai, lorsqu’elle se prononce en fermant un peu la bouche. Le point

accompagne toujours l’i et je l’ai placé sur les i et sous les

l qui sonent presque come des i. J’ai eté plus embarassé pour

l’x, parce qu’il n’est pas facile de rendre ses marques surajoutées

analogues à toutes les différentes articulations de cette consone:

c’est-pourquoi j’ai pris le parti de la borner à son ancien usage,

savoir de ne l’emploiier que quand elle s’articule come cs ou gz,

en y mettant néanmoins encore quelque différence.»

L’auteur met un point audessous de l’h aspiré: un ḥéros, un point au ch qu’il appelle gras: un arcḥiduc. L’s radoucie est marquée par une cédille: batişer. L’l mouillée par un point: fiḷḷe. Il supprime la consonne finale muette à baril, chenil, coutil, fusil, outil, persil, saoul, sourcil.

 

_Ortografe des dames pour aprandre a ècrire et a lire corectemant

en tres peu de tems._ A Nancy, chez Hæner, 1766, in-12 de 72 pp.

L’auteur anonyme de cet opuscule, qu’il ne faut pas confondre avec l’intéressant travail de Wailly, publié en 1782 sous le même titre (voir plus haut, p. 276), ne me paraît pas avoir apporté de solutions nouvelles au difficile problème de l’écriture phonétique. Son orthographe se rapproche sur beaucoup de points de celle qu’a préconisée soixante ans plus tard M. Marle.

 

Manière d’étudier les langues. Paris, Saillant, 1768, in-12.

L’auteur de cet ouvrage est un esprit sage, et les méthodes qu’il indique se rapprochent de celles de Locke.

Quant à l’orthographe, il s’exprime ainsi:

 

«Nous avons des regles générales pour l’orthographe; mais la plupart

sont si obscures, si compliquées, et modifiées par tant d’exceptions,

qu’il est difficile aux jeunes gens de les retenir. D’ailleurs, il ne

suffit pas, pour l’orthographe usuelle dont nous parlons, de pouvoir

en examiner les regles, mais bien de trouver la manière d’écrire les

mots correctement: la rapidité de l’écriture ne donne pas le loisir

de faire cet examen. Il faut qu’avec le mot la manière de l’écrire se

présente sur-le-champ à l’esprit, sans aucune réflexion.

 

«On emploie communément une méthode meilleure; on fait copier des

livres imprimés, et l’attention qu’on donne, en copiant, à chacune

des lettres dont le mot est composé le grave plus profondément à

l’esprit…..

 

«Les mots, tels qu’on les a lus, restent gravés dans la mémoire;

lorsque dans la suite on les emploie en écrivant, on les copie sur

cette image.»

L’exposition de ce système, que d’autres ont également proposé, prouve que les difficultés de l’orthographe sont telles qu’il faut apprendre à connaître les mots par leur configuration, comme pour la LANGUE CHINOISE.

 

_De l’orthographe, ou des moyens simples et raisonnés de diminuer

les imperfections de notre orthographe, de la rendre beaucoup plus

aisée, etc., pour servir de supplément aus différentes éditions de

la Grammaire française de M. de Wailly._ Paris, Barbou, 1771, in-12.

Dans cet écrit fort sage, l’auteur constate la nécessité d’améliorer successivement l’orthographe et de la simplifier. Il se refuse à l’introduction de lettres nouvelles, comme l’ont fait des réformateurs trop hardis, qu’il traite de ridicules. Mais nous ne tirons pas, selon lui, de nos accents tout l’usage que nous pourrions en obtenir. Il désire surtout le retranchement de toute lettre double sans valeur phonique. «Les personnes, dit-il, qui voient ces lètres sans valeur sont arêtées dans leur lecture, parce que dans certains mots on les prononce, tandis que dans d’autres semblables, èles n’ont aucun son. Cète bisarerie de notre orthographe est cause qu’il n’y a peutêtre pas deux ouvrages qui soient partout orthographiés de même. Cette variété fait perdre beaucoup de tems aux compositeurs dans les imprimeries, aux gens de lètres qui font imprimer leurs ouvrages; en un mot, à tous ceux qui veulent orthographier et prononcer correctement la langue française.

 

«Cette orthographe que nous apelons nouvèle était,» selon une

judicieuse remarque de l’auteur, «celle de nos plus anciens

écrivains, de presque tous les auteurs des XIe et XIIe siècles.»

 

_Le grand vocabulaire françois, par une Société de gens de

lettres._ Paris, Panckoucke, 1772, 30 volumes in-4.

Ce dictionnaire contient un grand article sur l’ORTHOGRAPHE, où est exposé «l’emploi vicieux que l’on fait de chaque signe en le comparant avec celui que la raison voudrait qu’on en fît pour que l’écriture cessât d’être une image équivoque ou ridicule de la parole.»

Mais comme les modifications indiquées sont pareilles à celles que Girard, Duclos, Wailly, Beauzée et autres réformateurs modérés avaient déjà proposées, et que les raisons pour rapprocher l’écriture de la prononciation, bien qu’exposées avec conviction et énergie, sont similaires, je me borne à ce passage:

 

«C’est certainement une opiniâtreté bizarre que de s’obstiner à

écrire un mot selon son étimologie pour avertir ensuite qu’on doit le

prononcer autrement qu’il ne s’écrit[187].»

 

[187] «Au reste nous indiquons partout dans le cours du _Grand

Vocabulaire_, l’orthographe avec laquelle on a coutume d’écrire

aujourd’hui les mots, et celle qu’on devroit y substituer.»

 

VIARD. _Les vrais principes de la lecture, de l’orthographe et de

la prononciation françoises, de feu M. Viard, revus et augmentés

par M. Luneau de Boisgermain._ Paris, Delalain, 1773, 2 part. en

1 vol. in-8 de VI et 104 pp. et de 111 pp. (Il y eut des éditions

antérieures à celle-ci, puisque Luneau se plaint, dans un avis au

lecteur, des contrefaçons de ce livre faites à Bordeaux, Avignon,

etc., et il cite une édition des Principes faite à Bouillon en

1764, chez Foissy.)

Cet ouvrage n’est point un traité d’orthographe, mais une réforme de l’enseignement de la lecture fondée sur la nouvelle épellation des lettres, be, ce, de, fe, etc., et sur l’épellation des consonnes qui se suivent.

 

J.-B. ROCHE. _Entretiens sur l’orthographe françoise et autres

objets analogues._ Nantes, veuve Brun, 1777, in-8 de 8 ff. prél.,

732 pp. et 19 ff. de table.

Dans ce gros volume, l’auteur, sous une forme agréable, celle d’un dialogue, traite de toutes les questions qui concernent l’orthographe et la grammaire. La lecture en est moins pénible que celle des traités ordinaires sur le même sujet. On voit partout que l’auteur est partisan d’une réforme modérée; et ses vœux ont été réalisés sur certains points.

Après que les interlocuteurs, Sophie, la marquise, un abbé, un comte et un lord, ont constaté l’incohérence de ce qu’on appelle l’usage, l’auteur fait dire à l’un des interlocuteurs:

 

«Le respect pour l’usage établi est souvent un préservatif contre

une foule d’erreurs; mais il faut avouer qu’il s’oppose quelquefois

aux progrès de nos connaissances. Il est à croire que dans le

principe, les mots ne renfermoient que les lettres nécessaires à la

prononciation. L’oreille, choquée par la dureté de plusieurs sons,

exigea bientôt qu’on les adoucît ou même qu’on les supprimât. Les

savants, après s’être vainement récriés contre ces innovations,

furent contraints de les adopter et de leur donner force de loi. Mais

comme ils étoient les maîtres de la langue écrite, ils voulurent

conserver les traces d’une prononciation qui n’existoit plus: ce fut

l’époque des inconséquences qui rendent notre langue si difficile aux

étrangers, et qui mettent les François mêmes dans le cas de ne la

savoir presque jamais qu’imparfaitement.»

L’auteur entre ainsi dans le détail des difficultés de l’orthographe:

 

«SOPHIE. C’est une science que je voudrois bien connoître et à

laquelle je n’entends rien du tout. Je suis si ignorante, que, pour

exprimer les choses les plus ordinaires, j’écris presque au hasard.

A peine puis-je retrouver moi-même ce que j’ai voulu dire. Souvent,

faute de pouvoir orthographier les mots qui se présentent à mon

esprit, je suis forcée d’en employer d’autres qui défigurent toutes

mes pensées.

 

«LE COMTE. Ceux qui n’ont point étudié les langues anciennes n’ont

pas de meilleur moyen pour apprendre l’orthographe, que de choisir

un livre bien écrit, et de le copier infatigablement: on se forme

quelquefois, par le travail, une habitude qui tient lieu des