Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

potui ego, Firminus Verris, de villa Abbatisuille, in Pontiuo

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Ambianensis diocesis oriundus, religiosus professus ac huius domus

Beati Honorati prope dictam villam Abbatisuille, Cartusiensis

ordinis, prior indignus, per viginti annorum curricula et amplius,

cum maxima pena et labore insimul congregaui, compilaui et conscripsi.

 

«Vnde infinitas Deo patri jam refero gratias qui per coëternum filium

suum, in spiritus sancti gratia, nostrum librum sic compilatum cum

maximo labore et pena ad finem tamen usque compleuit.

 

«Qui dictus dictionarius anno dñi millesimo CCCCº quadragesimo (1440)

mensis aprilis die ultimo completus fuit et finitus.

 

«Pro quibus laboribus ego supradictus hujus operis compilator vos

obsecro omnes in visceribus caritatis quicumque in libro isto studere

volueritis ad Christi laudem et gloriam michi ex diuina gratia

rependatis.

 

«Quatinus pro salute anime mee Salutationem beate Marie semper

virginis dicere vos velitis. Quatinus vestris oracionibus et precibus

adjutus omniumque meorum percepta venia peccatorum una vobiscum ad

eterna valeam peruenire gaudia. Ubi jam reuelata facie illa vera

et coeterna perfruamur sapientia cum patre et spiritu sancto per

infinita secula. Amen. Amen.

 

«Cest liure est et appartient [aux chartreux pres dabbeuille[86]] en

pontieu de leuesquiet damiens. Qui lara le rende. Explicit.»

 

[86] Ce passage a été gratté dans le XVIe siècle.

Je n’insisterai pas sur l’intérêt que ce beau manuscrit, d’une écriture soignée et très-lisible, présente pour l’histoire de notre langue, dont il offre le tableau complet à une époque bien déterminée, et non cette promiscuité des temps et des lieux inévitable dans les glossaires actuels du vieux français. Il est facile, en le parcourant, d’apprécier quel était l’état de l’idiome «gaulois» sous le règne de Charles VII, pendant la période de l’invasion étrangère, si funeste aux études et aux lettres. Le soin apporté par l’auteur au classement des mots, soin que je n’ai pu constater dans aucun des glossaires manuscrits que j’ai vus, la justesse des synonymies et des définitions, en font une œuvre à part, un corpus général de notre vieux langage en même temps que du latin, à l’époque qui précède immédiatement celle où les érudits de la Renaissance allaient, non plus seulement introduire dans le français une couche nouvelle de mots de forme latine, mais le replonger vivant dans le moule du latin littéraire de Cicéron et de Virgile, en substituant un calque romain à la forme propre au vieux langage français et conforme à ses procédés phoniques.

Sous plusieurs rapports le Dictionnaire latin-français de Le Ver jette un nouveau jour sur l’état de l’écriture et de la prononciation au commencement du XVe siècle. On y voit combien l’orthographe des mots latins s’était déjà simplifiée et se rapprochait de la simplicité de forme figurative de la prononciation. On y lit ainsi écrite cette série de mots: antitesis, antrax, antropofagi, antropoformita, antropos sans ph; tous ces mots sont expliqués en latin, le mot français pour le traduire ne faisant pas encore partie de notre langue; mais on voit ainsi écrits et traduits les mots: IDRA, idre; IDROPICIA, idropisie, IDROPICUS, idropiques; IDROMANCIA, devinemens par les eaux; IPOTECA, ipoteque; IPOTECARIUS ou APOTECARIUS, apoticaire; ANTECRISTUS, antecrist; TIRANNUS, tirans; LIRA, lire; MISTERIUM, mistere; MARTIRIUM, martire, etc.

Ces explications des mots latins encore privés de correspondants français sont quelquefois curieuses et instructives pour nous refléter les idées de l’auteur et de son temps. Je lis aux mots Theatrum, Comedia, Tragedia.

 

«THEATRUM. A theoro, ras, quod est videre: dicitur hoc

 

«THEATRUM, tri, pe(nultima) cor(ripitur). I. Spectaculum

ubicumque fiat. s(eu) locus in quo omnis populus aspiciat ludos.

scilicet locus in civitatibus ubi exercentur joca et ludi. Id.

Ubi decollabantur rei. Id. _Plache commune où on fait les jeux ou

quarrefour_[87].

 

[87] Je lis dans l’article si remarquable de M. Sainte-Beuve

sur Joach. du Bellay (p. 210 du Journal des Savants, avril

1867): «On doit rendre justice aux efforts de quelques poëtes de

la Pléiade pour instituer une comédie qui ne fût pas celle des

carrefours.»

 

«THEATRUM, atri, etiam dicitur Prostibulum. siue Lupanar quo post

ludos exactos meretrices ibi prostituerentur. Id. bordel. Unde

 

«THEATRALIS, is, trale, ad theatrum pertinens. Id. _de quarrefour ou

de bordel_.

 

«THEATRICUS, ca, cum. Idem. I. de bordel. Ut dicitur mulier

theatrica. I. Bordeliere.»

 

—«COMÉDIA, die. I. Villanus cantus. s(eu) villana laus. quia tractat

de rebus rusticanis. comme chansons de Jeus de personnages[88].

 

[88] Li Jeu de Marion; le Jeu de la Sainte Hostie; le _Jeu

du Prince des Sotz_, par Gringore. Tel était le nom donné aux

comédies d’alors.

 

«COMÉDUS, da, um. pe(nultima) pdr (producitur). qui comediam

describit. seu facit seu dicit comediam.

 

«COMÉDICUS, ca, cum. I. ad comediam seu ad comedendum pertinens. Seu

delectabilis.

 

«COMÉDICE. Adv. I. delectabiliter.»

 

—«TRAGEDÍA. Oda quod est cantus. seu laus. componitur cum tragos

quod est hircus. Et dicitur hec

 

«TRAGEDÍA, díe. pen. prod. I. Carmen luctuosum quod incipit a leticia

et finit in tristicia. Cui contraria est comedia. quia incipit a

tristicia et finit in leticia. Unde

 

«TRAGEDÍA. dicitur de crudelissimis rebus. sicut qui patrem seu

matrem occidit. seu comedit filium et e converso s. hujus modi.

Unde et tragedo dabatur hircus animal fetidum. Ad fetorem materie

designandum.

 

«TRAGÉDUS, da, dum. ad tragediam pertinens.

 

«TRAGEDUS, di. tragedie scriptor. seu cantor.

 

«TRAGÉDICUS, ca. cum. I. luctuosus. Funestus.»

Il est remarquable que la plupart de ces mots relatifs au théâtre, si usités au siècle suivant, manquent complètement au français en 1440.

Une autre instruction ressort encore de l’examen des mots français contenus dans ce vaste répertoire. La trace des cas figurés conformément à la grammaire romane se rencontre à chaque instant, bien qu’à l’époque où il a été commencé (1420), ils eussent disparu de la plupart des manuscrits depuis près d’un siècle. Le Ver écrit premiertes de PRIMITAS, commenchemens au singulier, PRINCEPS est traduit par prinches. PRIORATUS devient prioreit, priorte: dignetes ou offiche de prieur. PRIORITAS, premiertes. Il en est de même pour le participé passé: ratificatus donne acceptes. INUTILIS donne nient profitables; ABSTINENS, abstinens, sobres; ABSTINENTIA, abstinence, sobriétés; ABRENUNTIATIO, renoiemens; ADEMPLETUS, accomplis, parfait. Il y a cependant des incertitudes: REBELLIS fournit rebelle et rebelles. La plupart des mots très-usités, comme roy, fil (filius), foy (_fides_), ne prennent pas l’s caractéristique du nominatif latin ou subjectif roman[89].

 

[89] On sait que la langue d’oïl conserva à l’origine le système

des cas de la déclinaison latine: seulement elle le simplifia en

réduisant à deux seulement les six cas du latin. Le premier fut

le signe du sujet: on l’a appelé en conséquence cas-suject,

ou mieux subjectif. Le second servit pour les compléments de

toute espèce, d’où vient le nom de cas-régime ou complétif.

J’expliquerai, à l’appendice D, en donnant l’analyse des travaux

récents sur la grammaire du vieux français dans leur rapport avec

notre orthographe, le mécanisme de ces deux cas: je me bornerai

à noter ici que généralement le subjectif roman au singulier

conservait l’s finale là où il y avait s ou x dans le

primitif latin au singulier.

J’ai fait pour les huit premières colonnes du B le relevé des mots latins du Dictionnaire de Le Ver qui manquent complétement aux glossaires latins et à Du Cange lui-même: sur 210 mots, 32 sont inconnus aux lexicographes, c’est-à-dire que près d’un sixième de ce dictionnaire est nouveau ou inédit.

 

Voici ces trentedeux mots:

 

balans brebis

balatro jougleur (sic)

balbere besguier

balbescere idem.

balbiter besguement

balbultia besguerie

balbutiens besgans

balbuties besguetes, baubetes, parlers de petis enfans.

balearius getteur à la tandesle ou abalestrier

baleator getteur à la tandesle ou abalestrier

balestrum abalestre, a Balin (gr.) dicitur

balestrare traire aucune chose dabalestre ou ferir de balestre

balestratus gettes, trais ou ferus de trait d’abalestre

balneatio baignemens

ballare peser à balanche, balanchier

balluga balanche

ballanga banlieue

balsamatus enbasmes, oins de basme

baptismaliter par baptême

bapterium baton

baratro lecherres

barbarius barbier

barbarizare faire cruelment

barcarius qui fait barges, nefs ou qui les gouverne

baronissa baronneresse

basilisca gencienne

batillum enchensoir

beatificencia eureusetes (felicitas)

bellacitas bataille

bellaciter bateilleusement

bellicator bateilleur, combateur

bellificare faire bataille, bateiller, combatre

Je dois à l’obligeance de MM. les Conservateurs de la Bibliothèque impériale la communication de deux anciens glossaires manuscrits, l’un français-latin (nº 7684 f. 1.); l’autre latin-français (nº 7679), dont Du Cange s’était servi pour son beau Glossarium mediæ et infimæ latinitatis; leur nomenclature, très-sèche, est moitié moins considérable que celle du ms. Le Ver. J’ai essayé de comparer l’orthographe et le mode de composition de certains mots, la plupart de formation récente, dans la première moitié du XVe siècle, à leurs formes respectives dans la seconde moitié et à la fin de ce même siècle ou au commencement du suivant.

 

| | |Glossarium |Gloss. lat.-gall, |

| |Firmin Le Ver, | gallico-lat., | XVe s., |

|Mots latins | Dictionarius | script. XVe sæc.| script. XVIe s. |

| avec le | latino-gallicus,| Il est de la 2e | Cod. Bigotianus.|

| français actuel.| 1420-1440. | moitié du s. | (B. Imp. |

| | | (Bibl. Imp. | Ms. 7679.) |

| | | Ms. 7684.) | |

| | | | |

|_bivium_ |quarrefour |carfourt |(double voie) |

| (carrefour) | | | |

|_ager_ (champ) |champ |champt |champs |

|_candelabrum_ |chandelier |chandellier |chandelier |

| (chandelier) | | | |

|_bubo_ |chuette, cahuhan |chouen |(certain oisel) |

| (chathuant) |(oisel) | | |

| | | | |

|_biga_ (charrette)|charette a ii |charrete |charette |

| | roues et a | | |

| | ii chevaux | | |

|_cruca, curculio_ |chatepeleuse, |chatepelouse | » |

| (chenille) | catepeleuse | | |

|_calidus_ (chaud) |chaut |chault, chaut | » |

|_vespertilio_ |chauvesoris |chauvesouris |chauve souris |

| (chauvesouris)| | | |

|_captivitas_ |chetivetes ou |cheitivité |chetivité |

| (captivité) | prison | | |

|_comosus_ |qui ha grans |cheveleulx, grans | » |

| (chevelu) | cheveus | cheveux de fames| |

| | | | |

|_capsa_ (coffre) |casse, coffre, |cofre |casse |

| | escrin | | |

|_convalescentia_ |convalescence, | » | » |

| (convalescence)| sanité, | | |

| | poissance, | | |

| | vaillanche | | |

|_columba_╮ |╭femelle de |coulumbe, colombe | » |

|columna╯ || coulon, | | |

| (colombe) |╰ coulombe | | |

|_convenientia_ |convenabletes |convenablete, | » |

| (convenance) | | convenance | |

|_bufo_ (crapaud) |crapaut |crapaust |crapoult |

|crux (croix) |crois | » |croais |

|_mandibula_ |machoire |machouere |machoere |

| (mâchoire) | | | |

|_infelicitas_ |mal eurtes |malourete | » |

| (malheur) | | | |

|_infaustus_ |mal eureux |mal eureux |mallereux |

| (malheureux) | | | |

|_malefactum_ |maufait |maufait | » |

| (méfait) | (_malefactio_- | | |

| | malefaisson) | | |

|_malefaciens_ ╮ |mal faisans |╭maufaisant, |╮ mal faisant |

|_malefactor_ ╯ | |╰maufaitteur |╯ |

| (malfaiteur) | | | |

|_malivolus_ |mal veullans |mal veillant |malvelant |

| (malveillant) | | | |

|_melancolia_ |melecolie, une des|melencolie | » |

| (mélancolie) | iiij humeurs | | |

|_tabanus_ (taon) |tahon |taan, taon |thaon |

 

Il régnait encore une grande simplicité orthographique dans le cours du XVe siècle et au commencement du XVIe. Le latin lui-même, dans les mots qu’il avait empruntés au grec, obéissait à cette répugnance, j’allais dire à cette horreur, naturelle au génie français, pour les doubles, les triples et les quadruples consonnes. L’introduction, non plus partielle mais générale, dans notre langue de lettres parasites signale le milieu du XVIe siècle; elle est due aux tendances gréco-latines mal dirigées que nous allons voir se développer successivement dans les glossaires publiés au premier siècle de l’imprimerie.

 

J’arrive maintenant à la série des glossaires imprimés. Il m’a été impossible de me procurer le titre exact du Dictionnaire latin-français, imprimé à Genève, en 1487, par Loys Garbin, et cité par M. Diez.

La table étendue que Génin a jointe à la grande Grammaire de Palsgrave pourrait, jusqu’à un certain point, tenir lieu d’un de ces recueils alphabétiques ou vocabulaires, si écourtés, qu’on publiait en latin avec le mot français correspondant, au commencement du XVIe siècle. Bien que le travail original de Palsgrave n’ait paru à Londres qu’en 1531, on reconnaît, par voie de comparaison, que son orthographe est bien plus gauloise que celle des grammairiens et des lexicographes du continent au début du règne de François Ier, et que le docte professeur de Henri VIII a dû travailler en Angleterre sur des documents de la fin du XVe siècle ou des premières années du suivant[90]. Malgré sa date plus récente on peut donc le placer au premier rang parmi les livres imprimés contenant un recueil de mots français.

 

[90] Il signale, comme ayant contribué à l’aider dans son

travail, l’ouvrage intitulé: _Here begynneth the introductory to

write and to pronounce frenche, compyled by Alexander Barcley

compendiously_ at the commandement of the … prynce Thomas duke

of Northfolke.

Je possède les trois autres glossaires:

1º Le Catholicon abbreuitatum, pet. in-4 goth., imprimé à Paris, en 1506, par Jehan Lambert, sans nom d’auteur. Il ne contient que 3,500 mots; c’est un livre très-intéressant, puisqu’il nous représente l’état de la langue avant l’introduction de cette multitude de vocables savants, tirés du latin et même du grec à l’époque de la Renaissance.

L’orthographe y est simple, naturelle, assez logique, bien que souvent irrégulière et entachée de l’influence que j’appellerais volontiers calligraphique.

On y rencontre peu de lettres dites étymologiques, et, quand les consonnes sont redoublées, c’est probablement qu’elles se prononçaient ainsi. Il écrit abbe, abesse, abaye….. alumer, flateur….. acolite, fiole, doy (digitus), vayne (vena), autentique, blon, painture, acoutumer, acompagner, acroistre et solicitude; mais il double la consonne l lorsqu’elle termine un mot dont la désinence est en e féminin; ainsi, il écrit: argille, cautelle, huille, et l’on y voit ces mots ainsi figurés, deffendre, celluy, couraige, secret, enhardy, oyseaulx, poyson, pulpitre, haultesse, etc.

2º Vocabularius latinis, gallicis et theutonicis verbis scriptum (sic). Il parut à Strasbourg, en 1515, chez Mathis Humpffuff; il est composé de 36 ff. in-4. J’en extrais, comme curiosité orthographique, quelques-uns des noms relatifs aux oiseaux:

 

«_Avis_, oyseau. Auceps, oyseleur. Nidus, nid. Aquila, aigle.

Falco, faulcon. Accipiter, tiercelet. Nisus, espervier.

Ventilanus, vannete. Milvus, huan. Ardea, hairon. Ciconia,

sigoigne. Cignus, cigne. Griphus, griffon. Pellicanus,

pelican. Strucius, ostruche. Grus, grue. Nicticorax, chuette.

Vultur, voultour. Ossifragus, freynol. Ritersculus, roytellet.

Philomena, rossignol. Canapelus, chardoneret. Citradula,

cerin. Ficedula, grive. Figellus, pinson. Sturnus, estourneau.

Parix, mesange. Passer, moyneau. Psiacus, papegay. Turtur,

turierelle. Palumbus, colombier. Pavus, paon. Quastulla,

caille. Arundo, arondelle. Pica, pie ou agasse. Cornix,

corneille. Vespertilio, chauvesouris. Anas, anette ou cane.

Auca, oye. Monedula, corneille. Gallus, coq. Gallina,

gelline. Pullus, poussin. Capo, chappon. Pullinarium,

poullalier. Papilio, papillon. Vespa, mousche gueppe. Apes,

mousche a myel. Cuculus, cocul. Lucinia, hoche cul. Upupa,

hupe.»

3º Le Vocabularius nebrissensis[91] de 1524 est un travail beaucoup plus ample que le précédent. Il contient près de 30,000 mots latins avec leurs correspondants ou leur interprétation en français. L’influence de la Renaissance y est encore bien peu sensible. Son système orthographique, un peu plus régulier, ressemble à celui du Catholicon abbreviatum. Il n’est pas plus étymologique que son prédécesseur en ce qui concerne les mots tirés du grec, et en général il se borne à les interpréter sans les retranscrire sous la forme française. Il ne s’asservit pas non plus trop à l’orthographe latine: il écrit cicorée, cengle (cingula), saincture, estraines (étrennes). Les l qui ne se prononcent pas figurent cependant dans bien des endroits: poulpitre, avantureulx, chault (calidus).

 

[91] Publié à Lyon par Frère Gabriel Busa, de l’ordre des

Augustins, d’après le Dictionnaire latin-espagnol de Antoine de

Lebrixa.

Quant aux doubles lettres, il peint la prononciation: resembler et assembler, netoyer, alumer, acoustumer et accorder, accepter, appeller, amonceler, etc. Ce précieux Dictionnaire constate un état très-intéressant de notre langue, celui où elle va subir l’influence, qui sera trop longtemps dominante, du latin classique et même quelquefois du grec.

 

Robert Estienne eut le premier, en 1540, l’honneur de publier non plus un simple Vocabulaire, mais un Dictionnaire français-latin, dans les conditions d’érudition et de critique qu’exigeait un tel travail. Son œuvre, accrue et perfectionnée dans l’édition de 1549, fit autorité et exerça pendant deux siècles une grande influence sur l’orthographe. Elle contient près de 20,000 mots français suivis de leurs diverses acceptions et de leur interprétation latine.

Cette belle édition, où Robert Estienne introduisit une riche moisson de termes nouvellement imités du latin et même du grec, servira donc de point de comparaison avec la manière d’écrire qui a précédé et celle qui a suivi.

Le docte imprimeur écrit, on le comprend, conformément à l’étymologie des mots savants de nouvelle formation, mais de plus, il a réintégré des lettres dites caractéristiques dans une grande partie des mots d’une époque antérieure. Il corrige cylindre au lieu de cilindre, cymaise au lieu de cimaise, cymbale au lieu de cimbale, cyprès au lieu de ciprès, phiole au lieu de fiole; il écrit chauchemare (cauchemar), chaulx (calx), cheueul (capillus), cichorée; il redresse hermite en ermite; il réclame chifre et non chiffre, à cause de l’hébreu sephira. Il respecte cependant les formes consacrées par l’usage, soulfre, thriacle (thériaque), et il écrit sans th tesme (thema), et sans ph orfelin. Sa manière d’agglutiner les mots composés est conforme à celle que je propose: il réunit tous les mots composés avec la préposition contre[92]; il écrit chaussetrape, chauuesouri, chathuant (qui serait mieux écrit chahuant), des chaufecires. On peut regretter toutefois de rencontrer partout dans ses colonnes des mots défigurés par l’addition de lettres latines déjà représentées dans le français, comme chaircuictier, poulpitre, poulser, poulsif, poulsin.

 

[92] La marque du superlatif très est toujours réunie au

mot qu’il modifie: tresaccoutumé, tresaise (_très-aise_),

tresuite (_très-vite_). Cette série forme plus de trois cents

mots dans son Dictionnaire.

L’autorité dont jouit le Dictionnaire français de Robert Estienne se perpétua longtemps. En 1586 Guillaume de Laimarie, imprimeur de Genève, donna une édition très-correcte du Dictionarium puerorum que Robert avait publié en dernier lieu, en 1557, postérieurement au Dictionnaire français-latin[93]. Cette édition de Laimarie renchérit dans plusieurs cas sur le Dictionnaire de 1549, pour l’emploi des lettres étymologiques surérogatoires; mais on lui doit quelques bonnes leçons, comme sansue par exemple (écrit sanssue dans le ms. Le Ver).

 

[93] Laimarie remania l’ordre des mots de la partie française

pour remédier à la confusion qui résultait du groupement des

mots dérivés sous leur simple, et il adopta l’ordre alphabétique

absolu.

Le Dictionnaire françois-latin connu sous le nom de Jean Nicot, qui parut pour la première fois en 1564, le Thrésor de la langue françoyse du même, dans lequel il a mis à profit les recherches laissées par le président Ranconnet; le Grand Dictionnaire françois-latin du même Nicot, dont le succès se continua d’édition en édition jusqu’en 1618, nous reproduisent également l’orthographe de Robert Estienne, dont les éditeurs déclarent reprendre en grande partie le travail. Voici comment s’exprime à ce sujet Jacques du Puys dans la préface de l’édition de 1614: «Il ne peut que la France ne celebre grandement la memoire, comme elle se sent auoir été ornée par son industrie, de deffunct Robert Estienne, lequel peut estre dict auoir esté le premier qui a faict que la France, pour ce regard, ne cede à aucune autre nation, tant pour les graces qu’il a eu propres pour l’ornement de cet art d’imprimerie que pour l’amour infini qu’il a porté à l’vtilité publique et le grand labeur et peine qu’il a pris, sans y espargner rien qui ne fust en sa puissance, pour l’aduancer et mener à sa parfection: de quoy font foi tant de beaux et excellens liures et latins et grecs et hébrieux, plus encores recherchez auiourd’huy que du vivant de l’imprimeur…..» La perfection du Dictionnaire français «estant de soy tant recommandable et profitable qu’un chascun sçait, m’a principalement incité à r’imprimer le dict liure, duquel il y a quelque temps que i’ay recouuré l’exemplaire laissé par deça par le dict Robert Estienne, auant que de partir de France.»

L’édition de 1614 contient environ 26,000 mots avec toutes leurs acceptions alors connues.

Le P. Philibert MONET, de la Compagnie de Jésus, très-habile professeur de langue latine, rompit, dès 1624, avec la tradition léguée aux dictionnaristes par l’autorité jusque-là incontestée de Robert Estienne. Il fit paraître à cette époque un Parallele des deus langues latine et françoise, complétement perdu aujourd’hui, et que nous ne connaissons que par la préface de son Invantaire des deus langues françoise et latine, publiée à Lyon chez Claude Rigaud en 1635, infolio. Ce dernier ouvrage, que j’ai eu le bonheur de me procurer récemment, est précieux pour l’histoire de la réforme orthographique modérée, car il en est le code. Il contient 23,000 mots au moins. Le système orthographique de l’auteur est simple et bien conçu: il ne s’attache pas uniquement, comme les phonographes, à figurer la prononciation, et ne fait pas disparaître toutes les lettres dites caractéristiques, mais il ne figure jamais, autant que possible, un même son par deux signes différents. Il écrit, par exemple, dysanterie, diseine, doit (_digitus_), contanter, contantement, contampler, continance, deus (_duo_), cheveus, barreaus, chevaus, et leurs similaires.

Nathaniel DUEZ, grammairien polyglotte, fit paraître en 1669 un Dictionnaire françois-italien, fort bien imprimé à Leyde chez Jean Elsevier. Son orthographe, conforme en général à celle de Robert Estienne et de ses continuateurs, renchérit même en certains cas sur ceux-ci par une nouvelle intrusion de lettres destinées à figurer de plus près l’orthographe latine et grecque. Ce glossaire contient 20,000 mots environ.

César OUDIN, secrétaire interprète du roi pour les langues étrangères, publia en 1660 à Bruxelles le Trésor des deux langues francoise et espagnolle. Ce lexique est encore un calque, au point de vue de l’orthographe, de celui qu’Estienne avait publié 120 ans plus tôt.

César-Pierre RICHELET, auteur d’un Dictionnaire françois publié à Genève en 1680, était aussi versé dans les langues anciennes que dans les langues modernes, l’italien et l’espagnol entre autres. Son dictionnaire, dont les premières éditions sont devenues rares et précieuses, est du plus haut intérêt. L’auteur s’exprime ainsi dans son avertissement: «Touchant l’orthographe, on a gardé un milieu entre l’ancienne et celle qui est tout à fait moderne et qui défigure la langue. On a seulement retranché de plusieurs mots les lettres qui ne rendent pas les mots méconnoissables quand elles en sont otées, et qui, ne se prononçant pas, embarrassent les étrangers et la plupart des provinciaux.

«On a écrit avocat, batistère, batême, colère, mélancolie, plu, reçu, revue, tisanne, trésor, et non pas advocat, baptistère, baptême, cholère, mélancholie, pleu, receu, reveuë, ptisane, thrésor.

«Dans la même vuë on retranche l’s qui se trouve après un e clair, et qui ne se prononce point, et on met un accent aigu sur l’e clair qui accompagnait cette s; si bien que présentement on écrit dédain, détruire, répondre, et non pas desdain, destruire, respondre.

«On retranche aussi l’s qui fait la silabe longue, et qui ne se prononce pas, soit que cette s se rencontre avec un e ouvert, ou avec quelque autre lettre, et on marque cet e ou cette autre lettre d’un circonflexe qui montre que la silabe est longue. On écrit apôtre, jeûne, tempête, et non pas apostre, jeusne, tempeste. Cette dernière façon d’orthographier est contestée. Néanmoins, parce qu’elle empêche qu’on ne se trompe à la prononciation et qu’elle est autorisée par d’habiles gens, j’ai jugé à propos de la suivre, si ce n’est à l’égard de certains mots qui sont si nuds lorsqu’on en a oté quelque lettre qu’on ne les reconnoît pas.

«A l’imitation de l’illustre monsieur d’Ablancourt, Préface de Tucidide, Apophtegmes des anciens, Marmol[94], etc., et de quelques auteurs célèbres, on change presque toujours l’y en i simple. On retranche la plupart des lettres doubles et inutiles qui ne défigurent pas les mots lorsqu’elles en sont retranchées. On écrit afaire, ataquer, ateindre, dificulté, et non pas affaire, attaquer, difficulté.»

 

[94] 3 vol. in-4, 1667, revu par Richelet.

On voit combien cette orthographe est conforme à celle que Firmin Le Ver a consignée dans son dictionnaire rédigé deux siècles et demi auparavant. On doit moins s’étonner si l’ouvrage de Richelet, sous le rapport de l’orthographe, est si fort en avance sur le premier Dictionnaire de l’Académie de 1694. Lors de l’apparition, en 1680, de l’œuvre de Richelet, la copie des premières lettres du travail académique devait être déjà entre les mains de Coignard, imprimeur de l’Académie françoise (le privilége donné à l’Académie pour son Dictionnaire est de 1674). Or, d’après le témoignage même du privilége, la rédaction en était commencée dès 1635: elle devait donc représenter l’état de la langue, et de l’écriture en particulier, non pas en 1694, date de l’achèvement du dictionnaire, mais tel qu’il pouvait être vers 1660, époque de la mise sous presse de la première édition des cahiers. (On s’en convaincra en jetant les yeux sur le Tableau comparatif qui suit.) Or le travail d’analyse et de coordination accompli par de savants académiciens pendant la longue période comprise entre 1635 et 1680, époque de l’apparition du Dictionnaire de Richelet, ainsi que toutes les propositions acceptables des grammairiens réformateurs étaient, pour ainsi dire, non avenues: l’Académie se croyait engagée par les décisions grammaticales et orthographiques adoptées dans les Cahiers, puis dans les premières lettres du Dictionnaire.

Il est résulté de cette lenteur du travail, très-explicable en pareille matière, qu’au point de vue de l’usage, même en fait d’écriture, l’œuvre académique s’est trouvée arriérée en naissant, et que l’orthographe du Dictionnaire de Richelet de 1680, si raisonnable en bien des points, n’a pu être sanctionnée en partie par l’Académie qu’en 1740, en partie qu’en 1835, et qu’il en reste même une certaine part en instance devant l’Académie de 1868.

En 1685 parut à Lyon chez Pierre Guillemin, en 1 vol. infolio, un Dictionnaire général et curieux, contenant les principaux mots et les plus usitez en la langue françoise, leurs définitions, divisions et étymologies par César de ROCHEFORT. L’ouvrage eut peu de succès, et partant peu d’influence. Son orthographe ne se distingue par rien de particulier de celle des dictionnaristes de son temps.

Antoine FURETIÈRE, chassé de l’Académie française en 1685 et mort en 1688, a laissé un Dictionnaire universel qui ne parut qu’en 1690, à Roterdam. Bien qu’il soit antérieur comme date de publication à la première édition de l’Académie, il est facile de s’assurer qu’il a beaucoup profité des discussions et des travaux de la compagnie auxquels il avait eu part lui-même. Son orthographe, loin d’être, comme celle de Richelet, en progrès marqué sur celle du Dictionnaire de l’illustre Société, est plus inconséquente et moins régulière.

 

TABLEAU SYNOPTIQUE DU CHANGEMENT D’ORTHOGRAPHE DEPUIS LE XVe SIÈCLE DANS LES MOTS DIFFICILES.

 

[Titre inséré à la transcription d’après la Table des matières.]

Il m’a paru utile de résumer en un tableau synoptique les détails des vicissitudes orthographiques de quelques-uns des mots difficiles quant à l’écriture depuis 1420 jusqu’à nos jours, en extrayant la forme de chacun d’eux des anciens lexiques, soit manuscrits, soit imprimés, que je possède. Cette comparaison fait apparaître mieux qu’une longue dissertation la nature des causes qui ont agi, la persistance de certaines influences, et la raison du retour aux formes simplifiées.

 

Note. Ce tableau a dû être divisé en quatre à la transcription.

Pour faciliter la lecture les entrées ont été numérotées.

 

[Partie 1]

 

+––––––––—+–––––—+––––—+–––––+

 

| | FIRMIN LE VER | PALSGRAVE | CATHOLICON |

| PRIMITIFS LATINS. | Dictionarius | publ. en |Abbreviatum_ |

| | Lat.-Gal._, | 1530, | de 1506 |

| | 1420-1440 | mais antér. | |

 

+––––––––—+–––––—+––––—+–––––+

 

|Le ch (χ) étymologique. | | | |

|╭ | | | |

|| 1 character |caracter | » | » |

|| | (_caracter_)[95]| | |

|| 2 cholera |colere | » | » |

|| | (_colera_) | | |

|| 3 corda |corde | » | » |

|| v. fr. corde | (corda) | | |

|| 4 schola |escole | id. | » |

|| v. fr. escole | | | |

|| 5 chelidonia | » | » |celidoine |

|| 6 stomachus |_estomac_ |estomach |estoumac |

|| | | | |

|| 7 chirurgus |surgien |cirurgien | id. |

|| v. fr. cirurgien | (_cirurgicus_) | | |

|| 8 chiromantia | (_ciromantia_) | » | » |

|| 9 chresma |cremme |cresme | » |

|| v. fr. creisme | (_chrisma_) | | |

|╰ | | | |

| | | | |

|Le th (θ) étymologique | | | |

|╭ | | | |

||10 catholicus |_catholique_ | » |catolique |

||11 theatrum | (Le Ver en donne| » | » |

|| | la définition. | | |

|| | V. au texte.) | | |

||12 thema |theume | » | » |

||13 thesaurus |tresor | » |tresor |

|| v. fr. thesaur | | | |

|╰ | | | |

| | | | |

|th et ph | | | |

|╭ | | | |

||14 orthographo |ortografier | » | » |

|| | (_ortographo_) | | |

||15 orthographia |ortographiemens | » |orthographie |

|| | (_ortographia_) | | |

||16 orthographus |ortografieur | » | » |

|| | (_ortographus_) | | |

|╰ | | | |

| | | | |

|Le ph (φ) étymologique | | | |

|╭ | | | |

||17 orphanus |orfelin | » |_orphelin_ |

|| v. fr. orphenin | | | |

||18 physicus |fisicien | » |phisicien |

|| v. fr. fisicien | (_fisicus_) | | |

||19 phthisicus | » | » | » |

||20 phantasticus |fantasieux |phantasticq | » |

|| v. fr. fantastic | (_fantasticus_) | | |

||21 phlegmaticus |fleumatique | » |fleumatique |

|| v. fr. fleumatique | (_flegmaticus_) | | |

||22 phreneticus |frenetique | » |frenetique |

|| v. fr. frenasieux | (_freneticus_) | | |

||23 phasianus | » | » | » |

|| v. fr. phaisan | | | |

||24 sulphur |soufre | » |souffre |

||25 cophinus |cofin | » |cophin |

|| v. fr. coffin | (_cofinus_) | | |

|| et coffe | | | |

|╰ | | | |

| | | | |

|L’y étymologique. | | | |

|╭ | | | |

||26 hybernum |iuer |yuer |iuer |

|| v. fr. iveir, iver, | | | |

|| yver | | | |

||27 abyssus |abisme | id. | id. |

|| | (_abissus_) | | |

||28 tyrannus |tirans, tirannie |_tyran_ |tiran |

|| | (tyrannus) | | |

||29 mysterium |mistere | » |mistere |

|| v. fr. mistère | (_misterium_) | | |

|╰ | | | |

| 30 septimana |_semaine_ | » |sepmaine |

| v. fr. sepmaine | | | |

| septaine | | | |

| 31 nepótem |nepueu |neueu |nepueu |

| v. fr. neps- | | | |

| nieps-niez | | | |

| 32 subtrahere |soubtraire |substrayre | » |

| 33 auscultare |escouter |escolter | » |

| 34 póllicem |pauch |poulce | » |

| v. fr. poulce | | | |

| 35 subridere |soubsrire |soubzrire | » |

| v. fr. souzrire | (_surridere_) | | |

| 36 suspicio |souspechon |souspecionner |soupeconner |

| v. fr. soupeson, | (_suspicatio_) | | |

| souspesson, | | | |

| souppechon, | | | |

| souspeçon, sopecon | | | |

| 37 aurifaber |orfeure | id. | id. |

| v. fr. orfebvre | | | |

| 38 sponsus |espeux | » |espoux |

| v. fr. espous | | | |

 

+––––––––—+–––––—+––––—+–––––+

 

| | FIRMIN LE VER | PALSGRAVE | CATHOLICON |

| PRIMITIFS LATINS. | Dictionarius | publ. en |Abbreviatum_ |

| | Lat.-Gal._, | 1530, | de 1506 |

| | 1420-1440 | mais antér. | |

 

+––––––––—+–––––—+––––—+–––––+

 

| 39 ptisana |tisenne |tisanne |_tisane_ |

| | (_tipsana_)[96] | | |

| 40 ætas (_ætaticum_) |aage |aage | id. |

| v. fr. aé, eage | (de etas) | | |

| 41 ostrea |oistre |oystre | id. |

| v. fr. oistre | | | |

| 42 cochlear |cuillier |cuillier |cueillier |

| | (_coclear_) | | |

| 43 paienor, paganus |paien | » |payen |

| v. fr. payen | | | |

| 44 bovem, bóvem |beuf | » |beuf |

| v. fr. boef | | | |

| 45 poma |pomme |pomme | id. |

| v. fr. pome ou pomme| (_pomum_) | | |

| 46 bona |bonne | » | » |

| 47 ratio—ratiocinium |_raison, |resonnable |raisonnement |

| v. fr. reson— | raisonnable_ | | |

| resnable | | | |

| 48 honórem |honneur |honnieur |honneur |

| v. fr. honour | | | |

| 49 abandonare | » |_abandonner_ | » |

| v. fr. abandoner | | | |

| 50 fidelis |fidele | » | » |

| 51 filiolus |fillœul |filliol |fileul |

| v. fr. filleux | | | |

| 52 auricula |_oreille_ |oraille |oreille |

| v. fr. oreille | | | |

| 53 patrinus |parrin |pairrayn |patrain |

| 54 matrina |marrine | » |marrine |

| 55 quadratum |quarre, quarement| » |quarre |

| 56 scala |esquielle |eschiel ou |eschiale |

| v. fr. eschiele | | eschelle | |

| 57 lacteo |alaitier |alaicter |alaiter |

| v. fr. alaiter | (_lactare_) | | |

| 58 carruca |carette | » |charrete et |

| | | | charrette |

| 59 stella |estoile |estoille | id. |

| v. fr. estelle | | | |

| 60 batuere | » | » | » |

| (v. fr. abattre) | | | |

| 61 abreviare | » | » | » |

| 62 condemnare |(condempnation) |condampner | » |

| 63 damnare |(dampnable) |dampner |_damner_ |

| v. fr. damner | | | |

| 64 domare | » | » |_dompter_ |

| 65 sollennitas ou |(solennel, |solempite |solennite |

| solemnitas | solennelment) | (_sic_) | |

| v. fr. sollempniteit| | | |

| 66 columna |columne |colomppe |_colonne_ |

| v. fr. columbe | | columpne | |

| 67 (v. fr. | » | » | » |

| contrerolleur) | | | |

| 68 cognoscere |congnoistre |cognoistre | id. |

| v. fr. congnoistre | | | |

| 69 parere |apparoir | » | » |

| v. fr. parrer et | | | |

| paroir | | | |

| 70 insimul |ensamble |_ensemble_ | » |

| v. fr. ensemble | | | |

| 71 plenus |plain, |plain | id. |

| v. fr. plain | plainement | | |

| 72 hedera |erre |hierre | » |

| v. fr. hieres, | | | |

| hierre | | | |

| 73 aqua |yaue |eaue et eau |eau |

| v. fr. aage, aaige, | | | |

| aau, aigue, eaige, | | | |

| effve, iaue, yaue, | | | |

| eau | | | |

| 74 luscinia |lonseignol | » | » |

| v. fr.roxignous, | (de lucinia) | | |

| roxingnous, | | | |

| rossignous | | | |

 

+––––––––—+–––––—+––––—+–––––+

 

[95] Les mots latins de cette colonne qui sont en italique

reproduisent exactement l’orthographe du manuscrit de Le Ver.

Dans les autres colonnes, l’italique indique l’identité de

l’orthographe des mots français avec celle de l’Académie en 1835.

Le guillemet (») indique l’absence du mot.

 

[96] TIPSANA, _ne, tisenne, id est succus ordei decoctus.

Catholicon dicit ptisana. Prima producitur. Vide in p._

 

[Partie 2]

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

| ANTONIO | ROBERT | LAIMARIE | NICOT |

| DE LEBRIXA | ESTIENNE | | |

| 1524 | 1549 | 1586 | 1613 |

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

|Le ch (χ) | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

| 1 » |caractere | » | id. |

| 2 » |cholere | id. |cholére |

| 3 chorde |corde | id. | id. |

| 4 escole |escole |eschole |escole |

| 5 chelydoyne |chelidoine | id. | id. |

| 6 estomach |estomach | id. | id. |

| 7 cirurgien |_chirurgien_ | id. |chirugien |

| 8 » |chiromantie | id. | id. |

| 9 cresme |cresme | id. |cresme |

| | et mieux | | |

| | chresme | | |

|Le th (θ) | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

|10 » |catholique | id. | id. |

|11 » |theatre | id. | id. |

|12 » |tesme ou thesme|thesme |tesme |

|13 tresor |thresor | id. | id. |

| | | | |

|th et ph | | | |

| | | | |

|14 » |ortografier | » | » |

|15 orthographie|ortographie | » |ortographie |

|16 » |ortografieur | » | » |

| | | | |

|Le ph (φ) | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

|17 orphelin |orfelin | id. | id. |

|18 » |_physicien_ | id. | id. |

|19 ptisique |ptisique | » | » |

|20 phantastique|_fantastique_ | id. | id. |

|21 fleumatique |_flegmatique_ |phlegmatique | id. |

|22 » |frenatique |frenetique et |frenatique et |

| | | frenaisie | freaisie |

|23 » |faisant |_faisan_ | id. |

|24 souffre |soulfre | id. | id. |

|25 » |_coffre_ | id. | id. |

| | | | |

|L’y | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

|26 yuer |yuer ou hyuer | id. | id. |

|27 » |abysme | id. | id. |

|28 tyrant |tyrant |tyran | id. |

|29 » |mystere | id. | id. |

|30 » | » |septmaine | » |

|31 nepueu |nepueu | id. | id. |

|32 soustraire|soubtraire | id. | id. |

|33 escouter |escouter | id. | id. |

|34 poux ou |poulce | id. | id. |

| poulce | | | |

|35 » |soubrire | id. | id. |

|36 » |souspecon | id. |_soupçon_ |

|37 orfeure |orfebure |orfeure | id. |

|38 espoux |espoux | id. | id. |

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

| ANTONIO | ROBERT | LAIMARIE | NICOT |

| DE LEBRIXA | ESTIENNE | | |

| 1524 | 1549 | 1586 | 1613 |

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

|39 tisane |tisanne |tisane |tisanne |

|40 eage |aage | id. | id. |

|41 oistre |huystre |ouystre ou |huitre |

| | | huistre | |

|42 coulliere |cuilier |cueillier |cuilier |

|43 » |payen | » |payen |

|44 beuf |beuf | id. | id. |

|45 pomme |pomme | id. | id. |

|46 bonne |bonne | id. | id. |

|47 raisonnable |raisonnement |raisonner | id. |

|48 honneur | id. | id. | id. |

|49 » |abandonner |abandonner | id. |

| | (de bandon) | | |

|50 » |fidele | id. |fidele et |

| | | | fidelle |

|51 fillol |_filleul_ | » | id. |

|52 oureille |oreille |id. |id. |

|53 parrin | id. | id. | id. |

|54 marraine |marrine | id. | id. |

|55 quarre | id. | id. | id. |

|56 eschelle |eschele | id. | id. |

|57 » |allaicter | id. | id. |

|58 charete |charette |charrette | id. |

|59 estoille | id. | id. | id. |

|60 » |abbatre | id. |abatre |

|61 » |abbreger | id. |abreger |

|62 » |_condamner_ | id. | id. |

|63 damner | id. | id. | id. |

|64 » |donter | id. | id. |

|65 solennite |solennité | id. | id. |

|66 colonne |colomne | id. | id. |

|67 » |contrerolleur | » | id. |

|68 congnoistre |cognoistre | id. | id. |

|69 apparoir |apparoir ou | » |apparoir ou |

| | apparoistre | | apparoistre |

|70 » |ensemble |id. ou | id. |

| | | ensemblement | |

|71 plain |_plein_ | id. | id. |

|72 » |hierre | id. | id. |

|73 eaue |eaue et eau | id. |eage ou eau |

|74 » |_rossignol_ | id. | id. |

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

[Partie 3]

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

| PH. MONET | N. DUEZ | ANT. OUDIN | RICHELET |

| 1630 | 1659 | 1660 | 1680 |

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

|Le ch (χ) | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

| 1 caractere |charactere |charactere |caractêre |

| 2 cholere |colere |cholere et |colére |

| | | colere | |

| 3 corde | id. | id. | id. |

| 4 escole |escole | id. |école |

| 5 chelidoine | id. | id. |chélidoine |

| 6 estomac | id. |estomac et |estomac |

| | | estomach | |

| 7 chirurgien | id. | id. | id. |

| 8 » |chiromantie | id. | id. |

| 9 creme |chresme |chresme |_chrême_ |

| | (lit.) et | | et crême |

| | creme | | |

| | (cuisine) | | |

|Le th (θ) | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

|10 catholique | id. | id. |catolique |

|11 theatre | id. | id. |téâtre |

|12 theme | id. | id. |téme ou |

| | | | théme |

|13 tresor |thresor | id. |tresor |

| | | | |

|th et ph | | | |

| | | | |

|14 » | » | » | » |

|15 » |ortographie | id. | id. |

|16 » | » | » | » |

| | | | |

|Le ph (φ) | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

|17 orfelin |orphelin | id. | id. |

|18 physicien |physicien | id. |phisicien |

|19 phthisique|phtisique | id. | id. |

|20 fantastique | id. | id. | id. |

|21 phlegmatique|flegmatique | id. |flegmatique |

|22 phrenetique |phrenetique | id. |phrénetique |

| | et phrenesie | | et phrénesie |

|23 faisan |phaisan | id. |faisan |

|24 soufre |soulphre | id. |soufre |

|25 cofre |coffre | id. |cofre |

| | | | |

|L’y | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

|26 hiuer |hyuer |hyver |hiver |

|27 abyme |abysme | id. |abîme |

|28 tiran | id. |tiran et tyran |tiran |

|29 mystere | id. |mistere et |mistere |

| | | mystere | |

|30 semaine | id. | id. | id. |

|31 neueu |nepueu |neveu | id. |

|32 soutraire |soustraire | id. | id. |

|33 ecouter |escouter | id. |_écouter_ |

|34 pouce |poulce | id. |pouce |

|35 sourire |sousrire | id. |sourire |

|36 soupçon | id. | id. | id. |

|37 orfeure |orfeure |orfebvre |_orfèvre_ |

|38 espous et |espoux | id. |_époux_ |

| epous | | | |

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

| PH. MONET | N. DUEZ | ANT. OUDIN | RICHELET |

| 1630 | 1659 | 1660 | 1680 |

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

|39 tisane | id. |ptisanne |tisanne |

|40 aage | id. | id. |âge |

|41 huitre |huistre | id. |_huître_ |

|42 cueillier |cuillier |cuiller |cuilier |

|43 paien |payen | id. |_païen_ |

|44 beuf |_bœuf_ | id. |beuf |

|45 pomme | id. | id. | id. |

|46 bonne | id. | id. | id. |

|47 raisonner | id. | id. | id. |

|48 honneur | id. | id. | id. |

|49 abandonner | id. | id. | id. |

|50 fidele | id. |fidelle |fidéle |

|51 » |filleul | id. | id. |

|52 oreille | id. | id. | id. |

|53 parrin |_parrain_ |parrain |parrein et |

| | | | parrain |

|54 marreine |marraine | id. |marreine et |

| | | | marraine |

|55 quarré |quarré | id. | id. |

| | | | |

|56 eschele et |eschelle | id. |_échelle_ |

| echele | | | |

|57 allaiter |allaicter | id. |alaiter |

|58 charrete |charette | id. | id. |

|59 estoile ou |estoille | id. |_étoile_ |

| etoile | | | |

|60 abatre |abbattre | id. |abatre |

|61 abbreger | id. | id. |abreger |

|62 condamner | id. | id. |condanner ou |

| | | | condâner |

|63 damner | id. | id. |dâner |

|64 domter |dompter | id. |domter |

|65 sollamnité |solennité |solemnité ou |solennité |

| | | solennité | |

|66 colomne | id. | id. |colonne |

|67 contreroleur|controlleur |contrerolleur |_contrôleur_ |

| | | et | |

| | | controolleur | |

|68 cognoitre, |connoistre | id. |connoître |

| connoitre | | | |

|69 apparoir |apparoir et | id. |aparoitre |

| | apparoistre | | |

|70 ansemble et |ensemble | id. | id. |

| ensemble | | | |

|71 plein et |plein | id. | id. |

| pleinemant | | | |

|72 hierre et |lierre | id. | id. |

| lierre | | | |

|73 eau | id. | id. | id. |

|74 rossignol | id. | id. | id. |

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

[Partie 4]

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

| FURETIÈRE | ACADÉMIE | ACADÉMIE | ACADÉMIE |

| 1690 | 1694 | 1740 | 1835 |

+–––––+–––––+–––––+–––––╢

|Le ch (χ) | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

| 1 caractere | id. |caractére |_caractère_ |

| 2 colere | id. |colère | id. |

| 3 corde | id. | id. | id. |

| 4 escole | id. |école | id. |

| 5 chelidoine | » | » |chélidoine |

| 6 estomac | id. | id. | id. |

| 7 chirurgien | id. | id. | id. |

| 8 chiromance | id. | id. |chiromancie |

| 9 chresme |chresme |chrême |chrême |

| et cresme | et créme | et crême | et crème |

| | | | |

|Le th (θ) | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

|10 catholique | id. | id. | id. |

|11 theatre | id. |théatre |_théâtre_ |

|12 theme | id. |_thème_ | id. |

|13 tresor |thresor |trésor | id. |

| | | | |

|th et ph | | | |

| | | | |

|14 ortografier |orthographier | id. | id. |

|15 orthographe |orthographe | id. | id. |

|16 » | » | » | » |

| | | | |

|Le ph (φ) | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

|17 orfelin |orphelin | id. | id. |

|18 physicien | id. | id. | id. |

|19 phtisique | id. |phthisique | id. |

|20 fantastique | id. | id. | id. |

|21 phlegmatique| id. | id. |flegmatique |

|22 frenetique | id. |_frénétique_ | id. |

| et frenesie | | et | |

| | | frénésie | |

|23 faisan | id. | id. | id. |

|24 soulfre |soufre | id. | id. |

|25 coffre | id. | id. | id. |

| | | | |

|L’y | | | |

| étymologique | | | |

| | | | |

|26 hiver | id. | id. | id. |

|27 abyme |abysme |abyme |abîme |

|28 tyran | id. | id. | id. |

|29 mystere | id. |_mystère_ | id. |

|30 semaine | id. | id. | id. |

|31 neveu | id. | id. | id. |

|32 soustraire | id. | id. | id. |

|33 escouter | id. | id. |écouter |

|34 poulce |pouce | id. | id. |

|35 sousrire | id. |sourire | id. |

|36 soupçon | id. | id. | id. |

|37 orfevre |orfévre | id. | id. |

|38 espoux | id. |époux | id. |

+–––––+–––––+–––––+–––––╢

| FURETIÈRE | ACADÉMIE | ACADÉMIE | ACADÉMIE |

| 1690 | 1694 | 1740 | 1835 |

+–––––+–––––+–––––+–––––╢

|39 tisane |ptisanne | id. |tisane |

|40 âge | id. | id. | id. |

|41 huistre | id. |huitre | id. |

|42 cuiller ou |cuillier ou | id. |cuiller |

| cuilliere | cuiller | | |

|43 payen | id. | id. |païen |

|44 bœuf | id. | id. | id. |

|45 pomme | id. | id. | id. |

|46 bonne | id. | id. | id. |

|47 raisonner | id. | id. | id. |

|48 honneur | id. | id. | id. |

|49 abandonner | id. | id. | id. |

|50 fidelle | id. |fidèle | id. |

|51 filleul | id. | id. | id. |

|52 oreille | id. | id. | id. |

|53 parrein |parrain | id. | id. |

| et parrain | | | |

|54 marreine |marraine | id. | id. |

|55 quarré |quarré ou carré|_carré_ | id. |

|56 eschelle | id. |échelle | id. |

|57 alaiter |allaicter |allaiter | id. |

|58 charrette | id. | id. | id. |

|59 estoile | id. |étoile | id. |

|60 abatre |abbatre |_abattre_ | id. |

|61 abreger |abbréger |_abréger_ | id. |

|62 condamner | id. | id. | id. |

|63 damner | id. | id. | id. |

|64 domter | id. | id. |dompter |

|65 solemnité |solemnité ou |solennité | id. |

| | solennité | | |

|66 colomne | id. |colonne | id. |

|67 controlleur |contrôleur | id. | id. |

|68 connoistre | id. |connoître |connaître |

|69 apparoistre,|apparoistre, |apparoître, |_apparaître_ |

| apparoître, | apparoir | apparoir | |

| apparoir, | | | |

| t. d. pal. | | | |

|70 ensemble | id. | id. | id. |

|71 plein | id. | id. | id. |

|72 lierre | id. | id. | id. |

|73 eau | id. | id. | id. |

|74 rossignol | id. | id. | id. |

 

+–––––+–––––+–––––+–––––+

 

ORTHOGRAPHE DE L’ACADÉMIE EN 1694, DATE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DU DICTIONNAIRE.

Il n’est peutêtre pas sans intérêt de rechercher quels principes ont dirigé l’Académie française dans l’établissement des règles d’orthographe adoptées dans la première édition de son Dictionnaire en 1694. Ces règles sont, pour la plupart, tombées en désuétude sous l’action du temps, mais il en reste encore des traces nombreuses dans presque toutes les parties de la sixième édition.

 

Pour déterminer ces principes, je m’attacherai à trois documents officiels:

La Préface du Dictionnaire même;

Les Cahiers de remarques sur l’orthographe françoise pour estre examinez par chacun de messieurs de l’Académie, sorte de mémento particulier destiné à assurer une certaine unité dans la discussion académique et à préparer la solution des difficultés grammaticales;

La Grammaire de Regnier des Marais, secrétaire perpétuel de la Compagnie, et chargé par elle de rédiger la Grammaire mentionnée dans les statuts de sa fondation.

 

1º Préface du Dictionnaire de l’Académie.

En 1694, l’Académie s’exprimait ainsi dans sa préface:

 

«L’Académie s’est attachée à l’ancienne orthographe receuë parmi

tous les gens de lettres, parce qu’elle ayde à faire connoistre

l’origine des mots. C’est pourquoy elle a creu ne devoir pas

authoriser le retranchement que des particuliers, et principalement

les imprimeurs, ont fait de quelques lettres, à la place desquelles

ils ont introduit certaines figures qu’ils ont inventées[97], parce

que ce retranchement oste tous les vestiges de l’analogie et des

rapports qui sont entre les mots qui viennent du latin ou de quelque

autre langue. Ainsi elle a écrit les mots corps, temps avec un p

et les mots teste, honneste avec une s pour faire voir qu’ils

viennent du latin tempus, corpus, testa, honestus… Il est vray

qu’il y a aussi quelques mots dans lesquels elle n’a pas conservé

certaines lettres caracteristiques qui en marquent l’origine, comme

dans les mots devoir, fevrier, qu’on escrivoit autrefois debvoir

et febvrier pour marquer le rapport entre le latin debere et

februarius. Mais l’usage l’a decidé au contraire; car il faut

reconnoistre l’usage pour le maistre de l’orthographe aussi bien

que du choix des mots. C’est l’usage qui nous mene insensiblement

d’une maniere d’escrire à l’autre, et qui seul a le pouvoir de le

faire. C’est ce qui a rendu inutiles les diverses tentatives qui

ont esté faites pour la reformation de l’orthographe depuis plus

de cent cinquante ans par plusieurs particuliers qui ont fait des

regles que personne n’a voulu observer[98]. Ce n’est pas qu’ils

ayent manqué de raisons apparentes pour deffendre leurs opinions

qui sont toutes fondées sur ce principe, qu’il faut que l’escriture

represente la prononciation; mais cette maxime n’est pas absolument

veritable; car si elle avoit lieu, il faudroit retrancher l’r

finale des verbes aymer, ceder, partir, sortir[99], et autres de

pareille nature dans les occasions où on ne les prononce point,

quoy qu’on ne laisse pas de les escrire. Il en estoit de mesme dans

la langue latine où l’on escrivoit souvent des lettres qui ne se

prononçoient point. Je ne veux pas, dit Ciceron, qu’en prononçant on

fasse sonner toutes les lettres avec une affectation desgoustante:

Nolo exprimi litteras putidius (3, de Orat.). Ainsi on prononçoit

multimodis et tectifractis quoy qu’on écrivist multis modis et

tectis fractis, ce qui fait voir que l’escriture ne represente pas

tousjours parfaitement la prononciation; car comme la peinture qui

represente les corps ne peut pas peindre le mouvement des corps, de

mesme l’escriture qui peint à sa maniere le corps de la parole, ne

sçauroit peindre entierement la prononciation qui est le mouvement de

la parole. L’Académie seroit donc entrée dans un détail tres-long et

tres-inutile, si elle avoit voulu s’engager en faveur des estrangers

à donner des regles de la prononciation. Quiconque veut sçavoir la

veritable prononciation d’une langue qui luy est estrangere, doit

l’apprendre dans le commerce des naturels du pays; toute autre

methode est trompeuse, et pretendre donner à quelqu’un l’idée d’un

son qu’il n’a jamais entendu, c’est vouloir donner à un aveugle

l’idée des couleurs qu’il n’a jamais veuës. Cependant l’Académie n’a

pas negligé de marquer la prononciation de certains mots lors qu’elle

est trop esloignée de la maniere dont ils sont escrits et l’s en

fournit plusieurs exemples; c’est une des lettres qui varient le plus

dans la prononciation lors qu’elle precede une autre consone, parce

que tantost elle se prononce fortement, comme dans les mots _peste,

veste, funeste_, tantost elle ne sert qu’à allonger la prononciation

de la syllabe, comme dans ces mots teste, tempeste; quelquefois

elle ne produit aucun effet dans la prononciation, comme en ces mots,

espée, esternuer; c’est pourquoy on a eu soin d’avertir le lecteur

quand elle doit estre prononcée. Il y a des mots où elle a le son

d’un z, et c’est quand elle est entre deux voyelles, comme dans ces

mots aisé, desir, peser. Mais elle n’est pas la seule lettre qui

soit sujette à ces changemens. Le c se prononce quelquefois comme

un g, ainsi on prononce segret et non pas secret, segond

et non pas second, Glaude et non pas Claude, quoy que dans

l’escriture on doive absolument retenir le c. Ainsi les Romains

prononçoient Gaius, quoy qu’ils escrivissent Caius, Amurga quoy

qu’ils escrivissent Amurca, selon l’observation de Servius sur le

premier livre des Georgiques; ce qui acheve de confirmer ce qu’on

vient de dire que la prononciation et l’orthographe ne s’accordent

pas tousjours et que c’est de la vive voix seule qu’on peut attendre

une parfaite connoissance de la prononciation des langues vivantes

et qu’on n’appelle vivantes que parce qu’elles sont encore animées

du son et de la voix des peuples qui les parlent naturellement; au

lieu que les autres langues sont appellées mortes, parce qu’elles ne

sont plus parlées par aucune nation, et n’ont plus par consequent que

des prononciations arbitraires au deffaut de la naturelle et de la

veritable qui est totalement ignorée[100].»

 

[97] Les accents.

 

[98] Moins de cent ans après, l’Académie devait, conformément aux

propositions de la plupart des novateurs, simplifier l’écriture

de près de cinq mille mots et introduire les accents dans le

corps d’une grande partie d’entre eux.

 

[99] Par cet exemple, on voit que dans partir, sortir, on ne

prononçait pas le r, de même que nous ne le faisons pas sentir

dans aimer, céder non suivis d’une voyelle.

 

[100] La préface du premier Dictionnaire de l’Académie, en 1694,

a été écrite par Regnier des Marais, et l’epître dédicatoire

au Roi, par Perrault. On croit que les observations sur cette

dédicace publiées par d’Olivet, à la fin de ses _Remarques sur

les tragédies de Racine_ (Paris, Gandouin, 1738, in-12), sont

dues à Racine et à Regnier des Marais.

 

Dans cette préface comme dans les autres citations, j’ai suivi

scrupuleusement l’orthographe même des textes. Quant à la

ponctuation qui, n’étant soumise à aucune règle fixe, nuit

parfois à l’intelligence du sens, j’ai dû la rétablir d’après

l’usage des bonnes imprimeries. Le grand nombre des majuscules,

employées souvent d’une façon arbitraire, est modifié selon

habitudes actuelles.

 

On doit cependant signaler dans cette préface l’emploi du (;)

suivi d’une majuscule qui remplit la fonction d’une ponctuation

intermédiaire entre le point-virgule (;) et le point. (Les deux

points (:) remplissent une autre fonction.) Il est regrettable

qu’on ait abandonné un secours utile quelquefois et qui, du

reste, avait un précédent, ainsi qu’on en peut juger par les

textes grecs de ma Bibliothèque des auteurs grecs. Cette

ponctuation intermédiaire s’y trouve remplacée par l’emploi de

la minuscule simple après le point, pour indiquer une suspension

moins forte que lorsque le point est suivi de la majuscule.

 

La comparaison de notre orthographe académique, d’après la

dernière édition du Dictionnaire de 1835, avec celle du

Dictionnaire de 1694, prête une grande force aux instances de

ceux qui veulent améliorer l’état de choses actuel.

2º Cahiers de remarques rédigés pour le Dictionnaire de 1694.

Dans les Cahiers dressés par l’Académie pour éclairer la discussion des mots du Dictionnaire de 1694, se trouvent des règles de détermination orthographique qu’elle n’a formulées nulle part ailleurs. Ces Cahiers étaient tirés strictement à quarante exemplaires au nom de chacun des membres. Il en existe deux éditions[101]. C’est sur l’exemplaire de Racine de la première édition, conservé à la Bibliothèque impériale, que j’ai transcrit ce qui suit. On y voit établie la règle du doublement de la consonne avec ses nombreuses exceptions, celle de la composition de nos mots avec les prépositions latines. La loi de la configuration étymologique paraît déjà subir de notables restrictions, faites au nom de l’usage. Voici l’analyse de quelques-unes des principales remarques:

 

[101] M. Ch. Marty-Laveaux a réédité en 1863, chez le libraire J.

Gay, à trois cents exemplaires, ces deux éditions en les faisant

précéder d’une intéressante introduction.

 

«La premiere observation que la Compagnie a creu devoir faire est

que, dans la langue françoise, comme dans la pluspart des autres,

_l’orthographe n’est pas tellement fixe et determinée qu’il n’y ait

plusieurs mots qui se peuvent escrire de deux differentes manieres,

qui sont toutes deux esgalement bonnes, et quelquefois aussi il y en

a une des deux qui n’est pas si usitée que l’autre, mais qui ne doit

pas estre condamnée_.

 

«Generalement parlant, la Compagnie prefere l’ancienne orthographe

qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorans, et est d’avis

de l’observer par tout, hormis dans les mots où un long et constant

usage en a établi une differente.

 

«L’ancienne orthographe peche quelquefois en lettres superfluës;

mais il ne faut pas les appeller ainsi quand elles servent à marquer

l’origine, comme en ce mot vingt, qui s’escrit de la sorte,

encore que le g ne se prononce point, parce qu’il vient du latin

viginti. Il n’en est pas de mesme quand l’usage a depuis longtemps

reglé le contraire: ainsi on n’orthographie plus le mot escripre

avec un p ni escripture.»

Suivent quelques règles sur la permutation des consonnes ou le maintien des consonnes caractéristiques, règles que l’usage a consacrées ou que l’Académie a abrogées elle-même en 1740.

Cependant, le passage suivant est à noter particulièrement: il explique et justifie l’abandon des caractères étymologiques dans les mots tirés du grec et devenus d’un usage vulgaire: «Plusieurs aussi escrivent: fantaisie, fantastique, fantasque, fantosme, mais d’autres veulent un ph à phantaisie, qui signifie cette faculté de l’ame que les Latins appellent imagination; mais fantaisie que signifie caprice, bizarrerie, s’escrit avec f. Ce n’est pas que les deux mots n’ayent la mesme origine, mais le dernier, à force d’estre usité et de passer dans les mains de tout le monde, a changé son PH grec en un F françois.»

C’est ce dernier précepte qui aurait dû être appliqué plus rigoureusement dans les éditions successives du Dictionnaire.

 

«On doit garder, ajoute le Cahier, les doubles consones aux mots

où il y en avoit dans le latin, par example, deux bb, deux cc,

deux dd, etc. D’autre costé, pour l’ordinaire la consone n’est pas

double dans le françois quand elle ne l’estoit point dans le latin.»

Continuer : partie 2 sur 3