Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

jeter et flotter | cacheter et égoutter

concomitant et intermittent | caqueter et fouetter

feuilleter et frotter | raboter et garrotter

projeter et guetter | exploiter et regretter

radoter et ballotter | souhaiter et guetter

coqueter et regretter | souffleter et acquitter

tricoter et trotter | j’époussète et je rejette

tripoter et gigotter |

Pourquoi un double p dans apparaître, appartenir, appesantir, appliquer, apposer, apprêter, apprivoiser, approcher, approbation, approximativement, puisque l’Académie écrit apaiser, apercevoir, aplanir, apetisser, apitoyer, aplatir, aposter, apostiller, apurer, et ne pas écrire, conformément à la prononciation, apauvrir, apesantir, aplaudir, aposer, aporter, aparaître, apareiller, apartenir, apartement, aprentissage, aprêter, apointer, aprécier, apréhender, aprendre, aprofondir, aproprier, aprouver, apuyer?

Pourquoi, lorsqu’on écrit avec un seul p: occuper, attraper, grouper, dissiper, mettre deux p à développer, envelopper (Bossuet écrit enveloper), échapper, agripper?

On verrait aussi avec plaisir la suppression du double p à appeler: la nuance de la prononciation dans certains temps de ce verbe est si faible qu’elle peut être omise, à l’exemple de tant d’autres plus sensibles en certains mots. Par là on éviterait la difficulté de l’emploi tantôt du double p et du double l, tantôt du seul p ou l. Le Dictionnaire de l’Académie écrit il appelait et Perrot d’Ablancourt apelloit; dans les anciens manuscrits, apele est écrit avec un seul p, et dans d’autres on lit appelloit.

Puisque l’on écrit déprimer, on devrait écrire suprimer et non supprimer; l’affixe su est la contraction de sus et non de super. Il en est de même de supporter, qui ne devrait prendre qu’un seul p.

Quelques autres anomalies pourraient disparaître, et puisque l’Académie écrit charretier, gazetier, noisetier, tabletier, desquamation, elle devrait supprimer le double t dans aiguillettier et le double m dans squammeux, enflammer.

 

Dans la première édition, elle a écrit domter. C’est ainsi qu’écrit toujours Bossuet, et cela conformément au Cahier de remarques, qui, au chap. IV, art. 3, dit: «On met un p à compter et à compte, quand ils signifient supputer, supputation, mais à domter, il n’en faut point.» On devrait donc écrire ainsi et de même exemter, au lieu de exempter.

Une manière d’écrire contradictoire à la prononciation aurait à la longue une fâcheuse influence sur le langage. A force de voir les mots ainsi écrits et imprimés, la voix s’habitue à prononcer, surtout dans les provinces et dans les pays étrangers, toutes les lettres dont le son pour l’habitant de Paris s’annule par l’usage d’une prononciation journalière. On peut donc craindre que des mots tels que sculpture, promptitude, doigtier, dompter ne finissent par être prononcés sculpeture, prompetitude, doiguetier, dompeter, au lieu de prononcer sculture, prontitude, doitier, domter.

Les lettres doubles n’ont pas toujours fait partie du système orthographique de notre langue; elles sont en général une imitation des procédés grammaticaux du latin classique, dont l’influence se développe à partir du quinzième siècle, comme on peut le voir par le tableau suivant que j’ai dressé d’après trois monuments littéraires très-réguliers pour leur temps et dont je parlerai plus loin:

 

Les quatre livres Dictionnaire Dictionnaire de

des Rois et de Le Ver, Rob. Estienne,

saint Bernard 1420-1440. 1549

(XIIe siècle).

 

abandoner S. Bern. » abandonner

acumplir acomplir accomplir

afaire » affaire

alaiter alaitier allaicter

aler aler aller

aliance alianche alliance

alure alure allure

ancienement anchiennement anciennement

apeler appeler appeler

aprester » apprester

ariere ariere arrière

asembler assambler assembler

asez asses assez

atendre attendre attendre

comandement S. B. quemandement (il commandement

et cumandement écrit comander)

cele celle icelle

coment S. B. comment comment

et cument ou quoment

cumbatre combatre combatre

corone S. B. courone couronne

cruelment cruelment cruellement

deriere deriere derrière

deservir deservir desservir

duner (donner) donner donner

enemi anemis ennemi

home homme homme

humage hommage hommage

nule nulle nulle

nuvele nouvelle nouvelle

obeisant obeissans obeissant

moyene S. B. moyenne moyenne

ocis ochis occis

pardoner S. B. pardonner pardonner

pousiere S. B. [pourre] poussière

resembler ressambler ressembler

resusciter resusciter resusciter

sale (salle) sale salle

sele (selle) selle et seelle selle

sumet (sommet) summet sommet

valée valée vallée

On voit donc par ce tableau que la suppression des doubles consonnes parasites est conforme au génie naturel de notre langue.

 

III

DES TIRETS OU TRAITS D’UNION.

Les Grecs et les Latins ne divisent pas les mots qui, composés de plusieurs, n’en forment réellement qu’un seul, tels que, en grec, αντιπέραν, vis à vis; παράπαν, tout à fait; παραμηρίδια, haut-de-chausses; παράλογος, contresens; παραχρῆμα, sur-le-champ; σύμπαν, tout à la fois; ἐξαίφνης, tout aussitôt; περιῤῥρρδην, tout à l’entour. Et de même en latin: adhuc, jusqu’à présent, jusqu’à ce jour; hucusque, jusqu’ici; alteruter, l’un ou l’autre; propemodum, à peu près; propediem, jusqu’à ce jour; ejusmodi, de cette façon; quoadusque, jusqu’à ce que; quantuluscumque, quelque petit qu’il soit; nihilominus, néanmoins; verumenimvero, à la vérité.

Les Grecs, dans la formation des mots composés, avaient souvent recours à la contraction et même à la suppression de la lettre finale: de ὄψον, ὀψοφαγία, ὀψοπώλης; de νόμος, νομοθέτης; dans κορυθαίολος, dans ποδάρκης, dans μονάρχης, il y a même suppression de deux lettres. Quelquefois, pour adoucir la prononciation, le ν se change en γ, παγχάλεπος. De même les Latins, de postero die, ont fait postridie. Usant du même procédé, nous avons fait de bas bord, bâbord; de bec jaune, béjaune; de contre escarpe, contrescarpe; de contre trouver, controuver; de corps, corsage, corset; de il n’y a guères, naguère; de tous jours, toujours; de la plus part[57], plupart; de passe avant, passavant; de néant moins, néanmoins; de plat fond, plafond; de plus tôt, plutôt; de vaut rien, vaurien; de sous rire, sourire; de sous coupe, soucoupe, etc.; de ores en avant, est devenu dorénavant[58]; à l’entour, alentour, etc.

 

[57] L’Académie, dans son Dictionnaire de 1694, écrit _tousjours,

pluspart_.

 

[58] Ce composé s’est écrit d’abord de ores en avant, puis

d’ores en avant, doresenavant, puis doresnavant, dorenavant,

et enfin dorénavant.

Dans les autres langues, les mots composés ne forment qu’un seul mot, ou, si les traits d’union sont quelquefois admis, ils sont employés de manière à n’offrir aucune difficulté grammaticale.

La langue italienne, qui de toutes se rapproche le plus de la nôtre, de plusieurs mots n’en forme qu’un seul[59]: acquavita, eau-de-vie[60]; affatto, tout à fait; capodopera, chef-d’œuvre; nulladimeno, néanmoins; contuttociò, avec tout cela; conciosiacosachè, conciofossecosachè, puisque, bien que; perlaqualcosa, c’est pourquoi; et en espagnol: guardacostas, gardecôte; contraprueba, contre-épreuve; guardasellos, garde des sceaux, etc.

 

[59] Je me rappelle avoir lu dans Boccace contuttosiacosachè.

 

[60] Les Espagnols en ont fait aussi un seul mot: aguardiente,

contracté de agua ardiente.

Palsgrave, dans son Esclarcissement de la langue françoyse, en 1530, écrivait aulcunefoys, souventesfoys; autravers, paradventure, jusqu’adix, jusqu’aumourir.

Dans nos anciens manuscrits, on ne voit aucun trait d’union[61], non plus que dans les dictionnaires de Robert Estienne. C’est dans le Dictionnaire de Nicot que je le vois apparaître pour la première fois, en 1573.

 

[61] «Quant à l’accent enclitique[‡] (sorte de trait d’union),

disait Dolet en 1540, il n’est point recevable en la langue

françoyse, combien qu’aulcuns soient d’aultre opinion.

Lesquelz disent qu’il eschet en ces dictions, _ie, tu, vous,

nous, on, ton_. La forme de cest accent est telle, ′: par

ainsi ilz vouldroient estre escript en la sorte qui s’ensuyt:

_M’attenderai′ ie à vous? Feras′ tu cela? Quand aurons′ nous

paix? Dict′ on tel cas de moy? Voirra′ lon iamais ces meschants

puniz?_ Derechef ie t’aduise que cela est superflu en la langue

françoyse et toutes aultres: car telz pronoms demeurent en leur

vigueur, encores qu’ilz soient postposés à leurs verbes. Et

qui plus est, l’accent enclitique ne conuient qu’en dictions

indeclinables, comme sont en latin, ne, ve, q´, nam. Qu’ainsi

soit, on n’escript point en latin en ceste forme: _Feram′ ego id

iniuriæ? Eris′ tu semper tam nullius consilij?_ Tiens donc pour

seur que tel accent n’est propre aulcunement à nostre langue.»

 

[‡] L’accent enclitique est représenté ici par le signe prime.

Le grand nombre de mots connus sous la dénomination de mots composés, parce qu’ils n’expriment qu’une seule idée ou qu’un seul objet avec le concours de plusieurs mots, sont maintenant tantôt réunis par un tiret ou trait d’_union_, tantôt séparés, sans tirets, et tantôt groupés en un mot unique.

Isolés, ces mots offrent souvent un sens tout différent de celui qu’ils auraient s’ils étaient réunis: bellemère, bellesœur, beaupère, blanc-bec, bellede-jour, ont un sens général tout autre que le sens spécial de leurs composants. Il convient donc de les grouper le plus possible en un seul mot qui représentera bien mieux l’idée particulière qu’ils veulent exprimer. Par là serait évitée la difficulté, souvent si grande, de l’orthographe du pluriel, car, dans une foule de cas, on ne sait si la marque s ou x doit s’appliquer au premier ou au second des composants, ou bien à tous deux. Les mots composés, une fois agglutinés, rentrent dans la règle générale de formation du pluriel des substantifs. Ainsi, en écrivant des femmes, des paroles aigredouces, des discours aigredoux, des rougegorges, des cassecous, des cocalânes, des choufleurs, on n’a plus à hésiter pour savoir où mettre l’s, et s’il faut écrire discours aigres-doux ou aigredoux, des femmes aigres-douces ou aigredouces, des rouges-gorges, des cassecous, des coq-à-l’ânes ou des coqs-à-l’âne[62], des choux-fleurs, etc. Si l’on permettait d’écrire chefdœuvre, ou plutôt chédœuvre au singulier et chédœuvres au pluriel, et non chefs-d’œuvre, comme on le fait maintenant, les poëtes n’auraient plus à regretter de ne pouvoir dire: chédœuvres éternels, les chédœuvres humains, ce que ne permet pas l’orthographe admise, chefs-d’œuvre[63].

 

[62] Ces vers de Regnard en sont la preuve:

 

Pour être un bel esprit,

Il faut avec dédain écouter ce qu’on dit;

Rêver dans un fauteuil, répondre en coq-à-l’ânes

Et voir tous les mortels ainsi que des profanes.

 

Le Distrait, act. IV, sc. 7.

 

[63] L’Académie, pour éviter les controverses grammaticales,

a souvent omis d’indiquer les pluriels, laissant indécis si

l’on doit écrire des clairobscurs ou des clairs-obscurs,

maître-autels ou maîtres-autels, brèchedent ou

brèchedents. En formant un seul mot des deux, on trancherait

la difficulté: un clairobscur, des clairobscurs; un

maîtrautel, des maîtrautels.

 

Un grammairien d’un vrai mérite explique ainsi l’orthographe

académique d’un gobemouches et un chassemouche. «Un

gobemouches ne prendrait pas ce nom s’il n’en avalait qu’une

et on écrit sans s un chassemouche parce qu’il suffit d’une

mouche pour en être importuné.» En écrivant un gobemouche,

des gobemouches, un chassemouche et des chassemouches, on

soulagerait la grammaire de ces subtiles distinctions.

 

L’Académie écrit eauforte et eau seconde, eau régale.

Comment se rendre compte de la distinction subtile qui nécessite

le trait d’union mis par l’Académie au premier seul de ces

composés, tandis qu’elle écrit séparément les deux autres?

On devrait les écrire en un seul mot, et de même _eaudevie,

belledejour, belledenuit_.

 

Le mot gardemalade peut s’écrire de cinq manières différentes,

selon l’analyse qu’on fera des composants: une gardemalade,

garde de malade; une gardemalades, qui garde les malades,

des gardemalade, qui gardent le malade ou un malade; _des

gardes-malade_, comme gardes-marine, gardiens de malade;

des gardemalades, qui gardent les malades; et enfin _des

gardes-malades_. Ce pluriel, qui semble le plus généralement

adopté, est le moins logique de tous. La forme gardemalade

supprime ces puériles difficultés.

L’Académie écrivant: aussitôt, aujourd’hui, auparavant, auprès, aplomb, embonpoint (qu’il serait mieux d’écrire enbonpoint, puisqu’on a mal-en-point), pourrait écrire sans tiret, acompte, audevant, apropos, aprésent. Pour trouver ces quatre mots au Dictionnaire, il faut aller les chercher à Compte, à Devant, à Propos, à Présent.

L’Académie écrivant: plutôt, plupart (où le s est retranché)[64], bienheureux, bienséant, biendisant, médisant, pourrait écrire sans tiret: bienaimé, bienêtre, plusvalue ou pluvalue, et, en un seul mot plusqueparfait, comme elle écrit imparfait. Puisqu’elle écrit betterave, pourquoi chourave?

 

[64] Quant au genre des lettres, selon l’Académie, on doit

écrire tantôt une s, tantôt le s. Il en est de même pour

d’autres lettres f, l, m, n, r; à cet égard, il faut

aussi prendre un parti.

L’Académie, écrivant comme on prononce bâbord, terme de mer, et non bas-bord, pourrait écrire sans tiret bassetaille, bassecour, ce qui éviterait ce pluriel: des basses-cours, des basses-tailles.

Elle écrit avec raison bientôt: elle devrait faire de même pour sans doute, dont les composants ne sont pas même réunis par un trait d’union. Cependant, sans doute exprime très-souvent le doute, au lieu d’un sens affirmatif: il viendra sans doute signifie il viendra probablement, peutêtre. On devrait donc écrire sansdoute ou mieux sandoute, comme plutôt, souvenir, plafond, etc.

Elle écrit sans tiret clairvoyant, et avec tiret clairsemé, à clairevoie.

Elle écrit en un seul mot: contrebande, contrecarrer, contredanse, contredire, contrefaçon, contrescarpe, etc., et devrait écrire aussi sans tiret: contr’épreuve ou contrépreuve, contrecoup, contrecœur, contremarque, contretemps, contresens, contrepoids, contrepied, contrelettre, contrefort, contrordre.

Contrepoison, contretaille, sont ainsi écrits à leur ordre alphabétique; mais, dans le cours de son Dictionnaire, l’Académie écrit contrepoison, contretaille.

L’Académie écrit: entrecouper, entrelacer, entrelacs, entremettre, entrelarder, auxquels elle devrait ajouter sans tiret: entredonner, entredéchirer, entredeux, entrepont, entresol et soussol ou mieux sousol[65].

 

[65] Dans les quatre éditions précédentes, l’Académie écrit

entresol d’un seul mot, de même qu’elle écrit en un seul mot

tournesol, parasol, préséance, présupposer, vraisemblance, et

qu’on devrait écrire havresac, bouteselle (et non _havre-sac,

boute-selle_), en prononçant l’s comme il devrait toujours être

prononcé et non comme z. M. J. Quicherat observe avec raison

(_Traité de versification française_, p. 3) que «l’Académie a

tort d’écrire dissyllabe et qu’on doit écrire disyllabe,

comme dimètre, dilemme: la particule dis n’ayant rien à faire

dans cette composition.»

 

Il serait désirable que partout où l’s se prononce z, cette

dernière lettre pût un jour la remplacer.

 

On écrivait autrefois hazard, hazarder, nazillard, magazin.

Corneille écrivait cizeaux; on devrait donc écrire de même

bizeau, nazeau, puisqu’on écrit nez. Bossuet, dans les

manuscrits de ses Sermons, p. 59, écrit: vous oziez.

 

La lettre z est simple, euphonique et gracieuse. Il est

regrettable qu’on ait cru en devoir restreindre l’emploi aux

seuls mots suivants: _alezan, alèze, alize, alizier, amazone,

apozème, azerole, azerolier, azimut, azote, azur, azyme,

balzan, bazar, benzine, bézoard, bizarrerie, bonze, bronze,

Byzance, canezou, colza, coryza, czar, dizain, dizaine,

dizenier, donzelle, douzaine, douze, épizootie, gaz, gaze,

gazelle, gazer, gazetier, gazette, gazeux, gazomètre, gazon,

gazouiller, gazouillement, gazouillis, horizon, lazaret, lazuli_

(lapis), _lézard, lézarde, luzerne, mazette, mélèze, mozarabe,

Nazareth, nez, onzième, osmazôme, quartz, quatorze, quinze,

recez, rez-de-chaussée, riz, rizière, seize, sizain, sizaine,

suzeraineté, syzygie, topaze, trapèze, treize, vizir, vizirat_,

auxquels il faut ajouter les 41 mots commençant par cette lettre

au Dictionnaire.

 

Si le z pouvait remplacer l’s dans les mots où il en a pris

le son, on éviterait des difficultés orthographiques et une règle

de grammaire à apprendre avec les exceptions. L’s reprendrait

sa fonction naturelle dans ces mots composés: _asymptote,

désuétude, entresol, havresac, monosyllabe, parasol, préséance,

présupposer, soubresaut, tournesol, vraisemblable_, etc., que des

étrangers croient devoir prononcer comme aisément, avec le son

du z.

L’Académie écrit: gendarme, gentilhomme, lieutenant, mainmorte, malhonnête, malintentionné, malpropre, malsain; elle pourrait écrire de même sans tiret: faufuyant, gagnepain, gardefeu, gardemeuble, mainforte.

L’Académie écrit: hautbois (qui serait mieux sous cette forme: haubois, en italien oboè); pourquoi ne pas écrire: hautecontre et contrebasse? et puisqu’on écrit justaucorps, on pourrait admettre haudechausse.

L’Académie écrit sans tiret: nonpareille, parterre, partout, passavant, porteballe, portechape, portechoux, portecrayon, portefaix, portefeuille, portemanteau, postface; et avec tiret: nonsens, passedebout, passeport, passetemps, peutêtre, portecrosse, portedrapeau, portemontre, portevoix. La régularisation de ces derniers mots supprimerait l’embarras du pluriel. On verra par le Tableau des mots composés la difficulté de le former.

L’Académie écrit: outrecuidant, outremer, sauvegarde, soucoupe, soussigné, souterrain, soutirer, surbaisser, surenchère; elle pourrait écrire sans tiret: outrepasser, saufconduit, souslouer (ou mieux soulouer), sousentendu, sousordre, souspréfet ou soupréfet, et devrait écrire soulocataire, sousol, comme elle écrit soucoupe, soutirer, sourire, soubassement, soumission, soulier, mieux écrit autrefois soulié.

L’Académie écrivant surenchérir, surlendemain, surnaturel, pourrait écrire surlechamp, au lieu de sur-le-champ, et le placer à son rang à côté de surlendemain, tandis qu’il faut chercher cet adverbe ou locution adverbiale à Champ; surlechamp est un adverbe comme sitôt et aussitôt, lequel est également composé de trois mots: au-si-tôt.

L’Académie écrit: becfigue, pourboire, quintefeuille, quintessence, tournebride, tournebroche, tournemain, vaurien. Elle pourrait écrire sans tiret: chaussetrape, coupegorge, couvrepied, curedent, quatretemps, quatrevingts, songecreux, et, puisque tapecu est ainsi écrit, torchecul ou torchecu devrait l’être de même.

Bien que l’Académie écrive des contrevents et des abat-vent, des brisevent et des paravents, des cassetête et des serretête, des tiretêtes et des haussecols, des passepoils et des passeroses, des passerages et des passeports, un gobemouches et un chassemouche, ces mots, de même formation, devraient tous prendre une figure orthographique uniforme.

Comment fixer les pluriels des mots suivants, que chacun forme à sa manière:

 

Des ayants cause, des bateaux-poste, des bouteselles,

des chassemarée, des tête-à-tête, des souffredouleur,

des contrevérité, des coq-à-l’âne, des dames-jeannes,

des croc-en-jambe, des rouges-gorges, des rougequeue,

des rouges-trognes, des rouges-bords, des garde-forêt,

des garderobes, des curedent, des cure-oreilles, des

chaussepied, des entrecôtes, des essuie-main, des

appuimain, des fessecahier, des portehache, des

pieds-d’alouette, des passevolants, des hautes-contres,

des culs-de-sac, des guets-apens, des pincemaille,

des après-dînées, des après-midi, des gardefous, des

gardes-marine, des perce-oreille, des troublefête, des

ponts-neufs, des messireJean, des bains-Marie, des

colinmaillard, des revenantbon, des porte-étendard, des

serretête, des tiretêtes, des serrefile, etc.?

Pour lever toute difficulté, ne pourrait-on pas, dès à présent, ramener comme suit à une orthographe uniforme ces mots composés:

 

_Abajour, abavant, appuimain, avancoureur, avanmain,

avanscène, bassecour, boutefeu, brèchedent, brisecou,

brûletout, cassenoisette, chapechute, chassemarée,

chassemouche, cervolant, chaufepied, chaussepied,

chaussetrape, choufleur, contrecoup, coupegorge,

couvrefeu, crèvecœur, curedent, damejeanne, entracte,

entrecôte, entreligne, essuimain, gagnepain, gardechasse,

gardecôte, gardemagasin, gardemanger, gardemine,

garderobe, gâtemétier, gorgechaude, haussecol, haubois,

hautecontre, messirejean, millepied, mouillebouche,

ouïdire, passedebout, passedroit, passepartout, passepasse,

perceneige, portemontre, portecrosse, reineclaude,

reinemarguerite, réveillematin, saufconduit, serrefile,

serrepapier, serretête, tailledouce, terreplein, tirebotte,

troublefête, vatout, viceroi_, et enfin un vanupied, etc.

(Voir Appendice F.)

On place entre deux tirets la lettre euphonique t, et c’est avec raison qu’on écrit: y a-t-il, ira-t-il; mais pourquoi ne pas en faire autant pour l’s qui a le même emploi? On ne devrait pas écrire, comme on le fait, donnes-en, poses-y, cueilles-en, donnes-y, manges-en, ce qui donne lieu à l’erreur fréquente que l’on commet en s’imaginant que, dans toutes les conjugaisons, la seconde personne de l’impératif doit avoir une s. Il faut donc de toute nécessité écrire donne-s-en, porte-s-y, va-s-en chercher, va-s-y, cueilles-en, mange-s-en; ou mieux en mettant un z euphonique à la place de l’s, puisque l’Académie écrit maintenant quatre-z-yeux qu’elle écrivait auparavant quatre-zyeux.

 

*

 

Doit-on, pour la division des mots au bout des lignes, se conformer à l’étymologie ou bien à l’épellation, qui favorise mieux la lecture à haute voix? L’Académie, dans son Dictionnaire, n’a adopté aucune règle fixe à cet égard: il conviendrait de faire cesser cette incertitude qui embarrasse les correcteurs d’imprimerie. Ainsi, dans la même page, on trouve écrit: souscrire conformément à l’étymologie, et souscrire, conformément à l’épellation. Il en est de même pour sou-scripteur et sous-cripteur, atmosphère et atmosphère, hémisphère et horos-cope, catastrophe et cho-révêque, mono-ptère et coléop-tère.

L’Académie ayant admis la division i-nadmissibilité, i-négalité, suranné, pros-terner, prostituer, semblerait autoriser cette division conforme à l’épellation pour destruction, des-titution, dés-union, prescription; cependant elle écrit aussi inspecter, inspirer, ob-struction, proscrire, conformément à l’étymologie.

Cette question, futile en apparence, a une application incessante dans la pratique. Peutêtre doit-on préférer la division adoptée pour les langues grecque et latine, où l’on sépare, en fin de ligne, les mots par un tiret d’après leurs racines.

 

IV

DE L’ORTHOGRAPHE ET DE LA PRONONCIATION DES MOTS TERMINÉS EN ANT OU ENT.

 

ADJECTIFS ET SUBSTANTIFS VERBAUX PROVENANT DU PARTICIPE PRÉSENT.

Selon les grammaires, nous avons d’abord dans la catégorie des mots en ANT:

1º Tous les participes présents, terminés sans aucune exception en ANT, et invariables quand ils expriment une action. Quand ils expriment un état, ils peuvent se transformer en adjectifs verbaux et s’accorder en genre et en nombre avec leur sujet. L’adjectif verbal, extension d’emploi du participe présent, conserve au singulier masculin la forme ant du participe présent dont il dérive. Il devient même quelquefois un substantif, que j’appellerai alors substantif verbal; tels sont: les étudiants, les complaisants, les opposants, les gérants, les correspondants, etc.

2º Sont aussi terminés en ANT les adjectifs et les substantifs des verbes formés sur la première conjugaison latine, tels que amant, chantant, mendiant, suppliant, dont le nombre est considérable. Tous, sans exception, sont, comme le participe présent et le gérondif, terminés en ant.

3º Sont terminés aussi en ANT tous les adjectifs et substantifs de ce genre provenant d’une autre source que le latin. Tels sont ces mots français formés d’un verbe ne provenant pas du latin:

 

agaçant éblouissant glapissant pantelant

attachant éclatant glissant passant

blanchissant écrasant grimaçant penchant

bondissant écumant grimpant perçant

bouffant effrayant grinçant piquant

brisant engageant grisonnant plongeant

brunissant étiolant guerroyant rafraîchissant

bruyant étouffant intrigant regardant

brûlant étourdissant jaillissant ronflant

calmant frappant jappant salissant

choquant fringant jaunissant tannant

criant gagnant marquant tombant

croupissant galant massacrant tranchant

déchirant garant navrant trébuchant

Ainsi donc, je le répète, les mots terminés en ant comprennent: 1º tous les participes présents, sans aucune exception; 2º tous les adjectifs et substantifs verbaux dérivés de verbes français formés sur la première conjugaison latine et qui sont en si grand nombre; 3º tous les substantifs et adjectifs verbaux qui ne viennent pas du latin.

Pour ces trois classes de mots, il n’y a pas d’embarras, pas de changements à proposer.

 

Mais il n’en est pas de même des adjectifs et des substantifs formés sur les trois autres conjugaisons latines: sans aucun motif apparent, les uns sont terminés en ant, les autres en ent. Il en résulte donc une grande incertitude orthographique, car la prononciation ne peut servir de guide, puisque les uns comme les autres, soit qu’ils s’écrivent par ant, soit par ent, se prononcent également par notre an nasal, en sorte que l’étymologie nous induirait en erreur, tous possédant un primitif latin en ENS.

On doit faire remarquer que, même dans cette catégorie, la forme ant est beaucoup plus nombreuse que la forme ent.

 

Voici le tableau des mots français terminés en ant et celui des mots terminés en ent, provenant les uns et les autres d’une conjugaison latine autre que la première (laquelle, on le répète, forme toutes ses terminaisons en ant).

 

_Liste des adjectifs et substantifs verbaux formés de participes

latins en_ ENS (_haute, moyenne et basse latinité_), _provenant de

la_ 2e, 3e ou 4e conjugaison

 

=Et qui en français se terminent en ANT.=

 

abrutissant convaincant impuissant raréfiant

absorbant convenant inconstant ravissant

adoucissant copartageant inconvenant reconnaissant

affligeant correspondant indépendant réfrigérant

agissant courant insignifiant réjouissant

agonisant croissant insuffisant reluisant

amollissant croyant intendant renaissant

ascendant cuisant intervenant repentant

assaillant décevant languissant répercutant

assistant défaillant luisant répondant

assortissant défiant malfaisant repoussant

assourdissant délinquant méconnaissant resplendissant

assujettissant dépendant mécréant ressortissant

attenant déplaisant médisant revenant

attendrissant déposant méfiant riant

attrayant descendant mordant rugissant

avenant désobéissant mordicant saillant

avilissant desservant mourant saisissant

belligérant dirigeant mouvant satisfaisant

bienfaisant dissolvant naissant savant

bienséant divertissant nourrissant séant

bienveillant endurant obéissant séduisant

cédant ensuivant odoriférant servant

clairvoyant entreprenant offensant sortant

combattant étourdissant opposant souffrant

commettant étudiant outrageant souriant

compatissant excédant pâlissant suant

complaisant exécutant partageant suffisant

composant exigeant pendant suivant

compromettant existant perdant surintendant

concertant exposant persistant surprenant

concluant extravagant pesant survenant

confiant fatigant plaisant survivant

conquérant flagellant poursuivant tenant

consentant fleurissant prenant tendant

consistant florissant pressant transcendant

constituant fondant prétendant vaillant

consultant fuyant prévenant venant

contenant gémissant prévoyant versant

contendant gérant puissant vivant

contredisant imposant ramollissant voyant

Parmi les participes en ant les grammairiens en indiquent quinze qui changent d’orthographe en cessant d’être employés comme participes présents, et qui prennent alors ent au lieu de ant.

Mais pourquoi établir une exception pour ces seuls mots dans le nombre si considérable de participes en ant qui, lorsqu’ils deviennent substantifs ou adjectifs verbaux, conservent dans les deux cas la désinence ant comme en combattant et un combattant; en conquérant et un conquérant, en étudiant et un étudiant[66]? Si donc dans ces quinze mots qui se rencontrent dans les trois dernières conjugaisons latines les participes se sont ainsi modifiés:

 

[66] Si l’on voulait alléguer que le substantif verbal _un

étudiant_ devait être ainsi écrit, attendu que, étant tiré

du participe présent de la première conjugaison française

(_étudier_, en étudiant), sa forme régulière est en ant

et non en ent, sans qu’on ait à tenir compte de la deuxième

conjugaison latine (_studere, studens_), on demande pourquoi

les substantifs verbaux adhérent, affluent, etc., et les

adjectifs verbaux coïncident et convergent qui appartiennent

aussi à la première conjugaison française sont écrits en ent

et non en ant.

 

(Participe.)

 

adhérant subst. adhérent

affluant subst. affluent

coïncidant adj. coïncident

convergeant adj. convergent

différant adj. différent[67]

divergeant adj. divergent

émergeant adj. émergent

équivalant subst. équivalent

excellant adj. excellent

expédiant subst. expédient

négligeant subst. négligent

précédant subst. précédent

présidant subst. président

résidant subst. résident

violant adj. violent

 

[67] On pourrait faire une exception pour le substantif

différend.

tandis qu’on écrit de cette manière:

 

(Participe.)

 

assistant et un assistant

agonisant et un agonisant

descendant et un descendant

desservant et un desservant

dissolvant et un dissolvant

plaisant et un plaisant

médisant et un médisant

excédant et un excédant

complaisant et un complaisant

répondant et un répondant

prétendant et un prétendant

revenant et un revenant

vivant et un vivant

ne doit-on pas donner à ces quinze mots adhérent, affluent, etc., une désinence uniforme, celle en ant? Par là cesserait toute difficulté, et les règles exceptionnelles qui surchargent nos grammaires seraient diminuées d’autant.

 

_Liste des adjectifs et substantifs verbaux provenant

des trois dernières conjugaisons latines_

et qui se terminent en ENT.

Les quinze mots exceptionnels sont marqués d’un *, et les trois adjectifs non verbaux d’une •.

 

absent continent expédient* jacent

abstinent contingent fervent latent

accident convalescent fréquent mécontent

adhérent* convergent* imminent négligent*

adjacent corpulent• impatient occident

adolescent décent impertinent opulent

afférent déliquescent impotent orient

affluent* déponent imprudent patent

agent différent* impudent patient

antécédent diligent incident pénitent

apparent dissident incohérent permanent

ardent divergent* incompétent précédent*

astringent dolent inconscient prééminent

clément• effervescent inconséquent président*

client efficient incontinent prudent

coefficient éloquent inconvénient récipient

coïncident* émergent* indécent réfringent

compétent éminent indigent régent

concurrent émollient indulgent résident*

confident équipollent inhérent subséquent

confluent équivalent* innocent succulent•

conscient escient insolent suréminent

conséquent évident intelligent urgent

content excellent* intermittent violent*

Ainsi donc, contrairement à la série considérable des mots en ant provenant 1º de la première conjugaison latine, qui ne figurent pas ici et qui tous se terminent en ant; 2º de la liste des mots en ant qui ne dérivent pas de verbes latins; 3º de la liste des mots de la seconde, troisième et quatrième conjugaisons latines qui se terminent en ant, bien que formés sur les désinences latines en ens, on voit que le nombre des mots qui se terminent en ent (une centaine au plus) est relativement très-faible comparé à ceux dont la désinence est en ant, et que d’ailleurs aucune règle fixe n’a présidé à leur formation. Bornons-nous à ces exemples:

 

2e CONJUGAISON: plaisant, répondant et abstinent, permanent

— — contenant, attenant et continent, éminent

— — vaillant, voyant et équivalent, évident

3e CONJUGAISON: confiant, suivant et confident, conséquent

— — belligérant, et antécédent,

ascendant intelligent

— — affligeant et négligent

— — suffisant et efficient

— — déposant et déponent

— — cédant et précédent

— — suivant et conséquent

4e CONJUGAISON: avenant, inconvenant et inconvénient, expédient

— — amollissant et émollient, etc.

Que d’hésitations et d’efforts de mémoire pour ne pas errer dans ce labyrinthe!

Bien plus, il est quelques-uns de ces mots, au nombre de 17, qui, au masculin singulier, présentent une homographie complète avec la troisième personne du pluriel du présent de l’indicatif, également terminée en ent, et dont la prononciation diffère, exemple: un affluent, ils affluent; un expédient, ils expédient.

 

Mots en ENT prononcés différemment, bien qu’écrits de même.

 

affluent, adj. ils affluent

un expédient ils expédient

content, adj. ils content

convergent, adj. ils convergent

un équivalent ils équivalent

excellent, adj. ils excellent

négligent, adj. ils négligent

émergent, adj. ils émergent

un président ils président

un résident ils résident

violent, adj. ils violent

un couvent elles couvent

un confluent ils confluent

évident, adj. ils évident

divergent, adj. ils divergent

un parent ils parent

coïncident, adj. ils coïncident

En adoptant la désinence ANT pour tous les adjectifs et substantifs verbaux on éviterait donc cette homographie qui vient encore accroître le trouble déjà signalé; or, du moment où la terminaison ant l’emporte de beaucoup en nombre sur ent et que la prononciation est identiquement la même dans l’un et l’autre cas, on propose de ramener tous les substantifs et adjectifs verbaux à un seul et même type en ant.

 

Bossuet, lors des discussions préliminaires pour le Dictionnaire de l’année 1694 (voir App. C), frappé déjà de l’incohérence de l’orthographe des adjectifs et des substantifs terminés les uns en ant, les autres en ent, cherchait le moyen de parvenir à une sorte de régularité, et, comme il lui semblait que, dans l’ensemble des mots français formés par le participe latin en ens, la terminaison en ent était plus nombreuse que celle en ant, il proposait à cet effet, tout en maintenant au participe présent, ainsi qu’au gérondif, la forme exclusive ant[68], de donner à tous les autres la forme ent.

 

[68] Dans les manuscrits autographes des sermons de Bossuet,

2 vol. in-fol., que j’ai examinés à la Bibliothèque impériale,

on remarque, au contraire, une tendance naturelle à remplacer

l’e par l’a, conformément à la prononciation. Il écrit donc

_constamant, contant, contanter, contantement, atantion, atantif,

atantivement, atantats, cepandant, commancer_, etc. Il écrit

commancement et assambler, et presque toujours, si ce n’est

toujours, il écrit, comme Corneille, vanger, vangeance.

 

Ainsi on trouve écrit par Perrot d’Ablancourt _retrencher,

garentie_, qui sont devenus garantie et retrancher

conformément à la tendance de substituer l’a à l’e, et il

écrit restraindre comme nous écrivons contraindre; mais

aujourd’hui on écrit restreindre avec un e.

 

Fénelon, à toutes ses éditions, écrit les _Avantures de

Télémaque_, et Racine écrit aussi avanture, vanger, vangeance.

L’Académie cependant écrivait aventure dès sa première édition

de 1694. Fénelon ne publia sa première édition: _Suite du

quatrième livre de l’Odyssée d’Homère ou Avantures de Télémaque_,

qu’en 1699, et toutes les éditions postérieures, y compris celle

de Étienne Delaulne, 1717, portent le titre d’_Avantures_.

Fénelon persistait donc, malgré l’Académie, à écrire et faire

imprimer son livre avec le titre courant d’_Avantures_, et c’est

ainsi que sont imprimées les Avantures de M. d’Assoucy, les

Avantures du baron de Fœneste.

Mais, contrairement au sage avis de Bossuet, qui voulait l’uniformité, l’Académie inscrivait dans son Dictionnaire près de la moitié des adjectifs et des substantifs verbaux (voir le tableau page 69) avec la désinence ant, bien que formés tous sur la désinence ens du latin, tels que: affligeant, ascendant, assistant, assujettissant, attenant, attrayant, avenant, biendisant, bienfaisant, bienséant, cédant, etc., entraînée en cela par le grand nombre d’adjectifs et substantifs verbaux provenant de mots forgés sur la première conjugaison latine, arrivant, aimant, amant, allant, appelant, etc., et sur les mots étrangers au latin, agaçant, attachant, brisant, gagnant, passant, tranchant, etc.

Ainsi, dès cette époque, la formation en ent, que j’appellerai latine, avait cessé de fonctionner, et dès lors l’adjectif et le substantif verbal se formant à fur et à mesure des besoins sur le participe présent français toujours en ant, il en résulte que le nombre des mots de ce genre l’a emporté de beaucoup par un usage constant sur ceux dont la désinence est en ent.

Maintenant, en présence des faits, on peut être assuré que Bossuet, avec la supériorité de son esprit et la rigueur de sa logique, n’aurait pas hésité à adopter pour règle l’uniformité de la désinence en ant. Et, en effet, puisque la prononciation est la même pour tous, pourquoi retarder plus longtemps une réforme si facile, qui épargnerait l’obligation, très-pénible, souvent même impossible, d’établir une distinction dans l’orthographe des participes présents et celle des adjectifs et substantifs verbaux, dédale où la connaissance du latin et des étymologies, loin de nous guider, nous entraîne, comme on vient de le voir, dans de perpétuelles contradictions?

Si ce principe était adopté, on pourrait conserver la désinence ent au petit nombre de mots formés directement du latin, comme gent de gens; aux mots calqués sur la désinence latine du neutre en entum, comme testament, monument, de testamentum, monumentum, et enfin à tous nos adverbes en ment, tous par e, à cause de la racine mente. Ces trois classes de mots feraient seules exception à la règle de l’a remplaçant e dans les mots terminés en ant.

 

DE L’ORTHOGRAPHE ET DE LA PRONONCIATION DES MOTS EN ANCE ET ENCE.

Enfin l’Académie examinera s’il ne conviendrait pas de ramener à une seule et même orthographe les mots ayant leur désinence en ance et ence.

Tous les substantifs dérivés des verbes de la PREMIÈRE conjugaison latine se terminent par ance: abondance, assonance, consonance, extravagance, substance, etc.

Pour les mots dérivés des verbes de la DEUXIÈME conjugaison, le plus grand nombre se terminent en ence: cependant l’Académie écrit: appartenance et abstinence, allégeance et agence, bienséance et équipollence, dépendance et éminence, complaisance et dissidence, condoléance et déshérence, déchéance et décadence, déplaisance et permanence, engeance et exigence, intendance et incidence, malveillance et pénitence, naissance et innocence, plaisance et indulgence, surséance et présidence, prévoyance et providence, réjouissance et résidence, redevance et impertinence; enfin elle écrit diversement les dérivés d’un même verbe: (de tenere, tenens), contenance et continence, (de videre, videns), clairvoyance et évidence, etc.

Pour les mots dérivés de la TROISIÈME conjugaison, la moitié s’écrivent par ance ou par ence, sans motif apparent: assistance et adolescence, bienfaisance et magnificence, concomitance et concupiscence, confiance et confidence (de confidere), consistance et conséquence, descendance et convalescence, croyance, crédence et créance (de credere), croissance et conférence, déchéance et décadence (de cadere), défiance et désinence, gérance et agence, médisance et confidence, méfiance et mésintelligence, insuffisance et éloquence, intendance et intelligence, concomitance et intermittence (l’un avec un t, l’autre avec deux t), naissance et affluence, oubliance et négligence, subsistance et existence.

Pour les mots dérivés de la QUATRIÈME conjugaison, ils se bornent à 6 ou 8 et présentent la même anomalie: convenance et audience, disconvenance et conscience, souvenance, prévenance et expérience, obéissance et obédience, insouciance et science.

Ainsi, par ces modifications ou plutôt ces rectifications, la grammaire, débarrassée de ce grand nombre d’exceptions et de fatigantes minuties, deviendra plus facile à apprendre, et allégera pour l’Académie l’obligation d’en rédiger une. C’est peutêtre aux fastidieux détails qui surchargent encore cette œuvre, confiée d’abord à Regnier des Marais, qu’on doit, du moins en partie, attribuer son ajournement.

Et, en effet, qui a le courage aujourd’hui de lire la Grammaire de des Marais, si ce n’est comme étude historique?

Le conflit entre l’orthographe propre au français et celle du latin ne date pas, il est vrai, de l’époque du savant secrétaire de l’Académie de 1694. Si nous nous reportons au temps des Estienne (1540), nous le trouverons aussi marqué qu’à présent, mais cependant en sens inverse. Ce sont les mots en ence qui paraissent alors l’emporter numériquement sur les mots en ance. Mais il n’en est plus de même si l’on remonte à 1420-40, au moment où Firmin Le Ver rédigeait son dictionnaire. Une couche très-riche de mots français d’ancienne formation subsistait encore, et, dans ce fonds antérieur à la Renaissance, les vocables latins en entia sont traduits par des mots français en ance que Le Ver, en sa qualité de Picard, écrit souvent par anche. Par exemple:

 

COMPLACENTIA donne complaisance

COGNOSCENTIA congnissance

CONFIDENTIA confianche

CONVENIENTIA convenanche

CRESCENTIA croissance

DECENTIA avenanche, contenanche

DEPENDENTIA dependanche

DESPLICENTIA desplaisanche

DISSIDENTIA desseanche, discordanche

EXIGENTIA juste requeranche

EXISTENTIA estanche, demouranche

IMPOTENTIA non puissanche

MALIVOLENTIA male veullanche

NASCENTIA naissanche

PENITENTIA penanche, penitanche, repentanche

PERTINENTIA appartenanche

PROVIDENTIA pourveanche

RESISTENTIA resistanche

SUFFICENTIA souffisanche

Par un phénomène curieux et qui caractérise très-bien le sens, au point de vue orthographique, et la coexistence des deux courants qui ont formé notre langue telle qu’elle existe aujourd’hui, dans quelques cas le mot français d’ancienne formation en ance se trouve dans le même endroit en présence du calque latin de nouvelle formation en ence. Exemples:

 

ABSENTIA = défaillance, absence

CONSEQUENTIA = ensievance, consequence

CONSIDENTIA = seanche, considence, consistence

OBEDIENTIA = obeissanche, obedience

RESIDENTIA = demourance, residence

D’autres mots, tirés également des trois dernières conjugaisons latines, alors récents et reproduisant le latin lettre à lettre, sont écrits par ence. Tels sont concupiscence, diligence, eloquence, innocence, presidence, science. D’autres substantifs de ce genre, qui figurent également sous forme d’adjectifs dans les tableaux précédents, ne sont pas encore usités au commencement du quinzième siècle, car ils n’existent pas sous leur forme actuelle dans Le Ver. Tels sont: adolescence, allégeance, agence, bienséance, clémence, compétence, correspondance, décadence, éminence, décence, impuissance, inconstance, indépendance, indulgence, insolence, réjouissance, répugnance, etc.

J’ai voulu pousser plus loin la constatation de cette loi de la francisation orthographique des mots directement formés sur le latin, car, en me bornant au dictionnaire de Le Ver et au quinzième siècle, je m’exposais à l’objection que je n’avais embrassé qu’un dialecte et une époque de l’histoire de la langue. J’ai cherché cette vérification dans les plus anciens monuments littéraires du français au douzième siècle, je veux dire les Quatre livres des Rois de la Bibliothèque Mazarine et les Choix de sermons de saint Bernard, publiés par M. Le Roux de Lincy en 1841. J’ai fait dépouiller dans les uns et les autres tous les mots en ance et en ence. Ils sont en bien petit nombre dans un volume de plus de cinq cents pages, ce qui prouve que la tendance à calquer les terminaisons du français sur le latin n’était pas encore très-prononcée. Les voici tous, sans acception de conjugaison cette fois:

 

Mots en ANCE.

 

abundance R. et hunurance et

habondance S. Bern. onurance (honneur)

aliance lance

apurtenance mescréance

atemprance (arrangement) penance (pœnitentia)

conissance S. B. pesance

conixance S. B. recunuissance

cuvenance remanance

demustrance remembrance

dessevrance repentance et

(mérite) S. B. respentance

dutance sachance S. B.

enfance R. et S. B. semblance R. et S. B.

enurance (splendeur) signefiance

esperance sustance R. et sostance S. B.

fiance sustenance

grevance venjance

Les mots en ence ne sont qu’au nombre de treize et sont marqués d’un caractère théologique tout spécial. Ce sont:

Mots en ENCE.

 

abstinence reverence

frequence S. B. sapience

impatience et semence S. B.

impascience S. B.

negligence S. B. science

obedience sentence S. B.

penitence silence S. B.

pestilence

On voit que plusieurs d’entre eux ont leurs correspondants dans la liste cidessus en ance: tels sont penance et penitence, sachance et sapience, science. Il résulte de ce qui précède que même dans les mots tirés de substantifs en entia la forme française en ance domine partout sur la forme latine en ence qui figurait peutêtre la prononciation ince. En tout cas il est incontestable qu’en empruntant des mots au latin, le français d’alors ne s’attachait pas à en copier servilement l’orthographe.

 

V

SYLLABES TI, TION.

Au moyen d’un simple signe adapté à la lettre t, comme Geofroy Tory l’a fait le premier pour la lettre c, lui donnant, par l’apposition de la cédille, le son exceptionnel du s, bien des difficultés de prononciation seraient épargnées aux étrangers ainsi qu’aux enfants; et l’Académie ne serait plus obligée, dans son Dictionnaire, de répéter continuellement: «Dans ce mot, t suivi de i se prononce comme c dans ci,» indication fréquemment reproduite, mais qu’on lui reproche d’avoir oubliée dans plus de cent endroits.

Cette syllabe ti, qu’on doit prononcer ci, est une cause de telles difficultés pour la lecture et l’écriture, qu’il semble indispensable d’adopter un système régulier, soit en remplaçant le t par c ou s, comme l’a fait l’Académie dans certains mots, soit en plaçant une cédille sous le t, ainsi qu’on le fait depuis le milieu du seizième siècle pour le c. En sorte que, de même qu’on écrit flacon et façon, gascon et garçon, on écrirait: nous acceptions et les accepţions, pitié et inerţie, inimitié et facéţie, amitié et primaţie, chrétien et Capéţiens, etc.

Déjà l’Académie a substitué quelquefois le c au t; elle écrit négociation, qui, conformément à l’étymologie, aurait dû être écrit négotiation, puisqu’elle écrit initiation, pétition, propitiation[69]. Ailleurs elle écrit sans motif il différencie et il balbutie, chiromancie et démocratie, circonstanciel et pestilentiel.

 

[69] Elle se trompe même en indiquant ainsi la prononciation de

ce mot: «On prononce propiciation.»

L’Académie, qui a écrit par un t les dix adjectifs suivants: ambitieux, captieux, contentieux, dévotieux, factieux, facétieux, minutieux, prétentieux, séditieux, superstitieux, écrit par un c les treize autres que voici: avaricieux, consciencieux, disgracieux, gracieux, licencieux, malgracieux, malicieux, précieux, révérencieux, sentencieux, silencieux, spacieux, vicieux: les uns et les autres, indistinctement, ont en latin un t, vitiosus, pretiosus[70], etc. Pourquoi cette distinction? En modifiant l’orthographe des dix premiers, tous les adjectifs de cette catégorie terminés en IEUX seraient écrits et prononcés uniformément, comme avaricieux, capricieux, délicieux.

 

[70] Le mot prétieuses est ainsi écrit dans le Dictionnaire

de Somaize (1661), mais l’Académie, en 1694, remplaçant le t

par un c, écrit précieuses, et déjà en 1420, le Dictionnaire

de Le Ver, où souvent les mots latins sont orthographiés

conformément à la prononciation française, écrivait avec un c

les mots preciosus, preciolus, preciose, preciositas, qu’il

traduit par precieusement, precieusetes.

 

Peutêtre conviendrait-il, pour treize substantifs ayant tie pour désinence: argutie, calvitie, diplomatie, facétie, impéritie, ineptie, inertie, minutie, onirocritie, primatie, prophétie, suprématie, et pour les quatre mots terminés par cratie: aristocratie, bureaucratie, démocratie, ochlocratie, de les écrire avec la désinence CIE, comme l’a fait l’Académie pour chiromancie, rabdomancie. Alors il n’y aurait plus d’exception pour l’ensemble des mots se terminant en CIE, comme pharmacie, superficie, alopécie et esquinancie, que Henri Estienne, à sa table des mots dérivés du grec, renvoie avec raison à squinancie.

Il en est de même de circonstanciel, que l’Académie écrit par un c; mais elle écrit confidentiel, différentiel, pestilentiel, substantiel, obédientiel, et cependant ces mots dérivent de confiance, différence, pestilence, substance, obédience, comme circonstanciel dérive de circonstance. Par la même raison, essentiel devrait s’écrire essenciel. On pourrait donc écrire uniformément les mots dont la désinence est en CIEL.

Ainsi, pour ces diverses séries de mots prononcés en cion, en cieux, en cie et en ciel, le c ayant déjà été employé quelquefois par l’Académie à la place du t, on pourrait adopter uniformément la lettre c. Par là bien des difficultés et des règles de grammaire seraient supprimées.

Quant aux autres séries de mots où ti figure, peutêtre conviendrait-il de préférer le ţ au c: tels sont les mots écrits exactement de même, mais qui changent de signification et de prononciation, du moment où ils ne sont plus des verbes à la première personne du pluriel de l’imparfait de l’indicatif.

 

nous acceptions — les acceptions

nous adoptions — les adoptions

nous affections — les affections

nous attentions — les attentions

nous contentions — les contentions

nous contractions — les contractions

nous dations — les dations

nous désertions — les désertions

nous dictions — les dictions

nous exceptions — les exceptions

nous éditions — les éditions

nous exemptions — les exemptions

nous exécutions — les exécutions

nous infections — les infections

nous injections — les injections

nous inspections — les inspections

nous interceptions — les interceptions

nous inventions — les inventions

nous intentions — les intentions

nous mentions — les mentions

nous notions — les notions

nous objections — les objections

nous options — les options

nous persécutions — les persécutions

nous portions — les portions

nous rations — les rations

nous relations — les relations

nous réfractions — les réfractions

nous rétractions — les rétractions

nous sécrétions — les sécrétions

La cédille, placée sous le t comme on le fait pour le c lorsqu’il prend le son de s, ferait cesser cette confusion injustifiable. Il deviendrait aussi facile de distinguer les accepţions de nous acceptions, les adopţions de nous adoptions, et de discerner et de prononcer les deux ti, soit ti et ţi (ci), qu’il l’est de ne pas confondre les deux sons du c dans commerçant et traficant, dans reçu et recueillir.

Les deux verbes initier et balbutier seraient aussi écrits par ţ.

Quelle difficulté, je ne dirai pas de distinguer (il n’y a pas de distinction possible), dans la foule des mots où se trouvent les deux lettres ti, ceux où il faut les prononcer soit ti, soit ci: amitié, pitié, inimitié, chrétien, moitié, épizootie[71], et: initié, inertie, imitation, Capétiens, facétie, primatie! Pourquoi supportions et action, argentier et différentier, abricotier et balbutier? Qui d’entre nous sait comment il faut prononcer antienne?

 

[71] L’Académie n’indique pas la prononciation de ce mot.

Resteraient les autres mots terminés en TION: dentition, partition, pétition[72], où le premier ti doit se prononcer ti et le second ci; On écrirait donc: dentiţion, partiţion, pétiţion, propitiaţion, et de même tous les mots dérivés de la première conjugaison latine, abdicare, abdicaţio, abdicaţion, et ceux de la quatrième conjugaison latine, audire, audiţio, audiţion (le nombre en est minime). Ceux, en si grand nombre, appartenant aux deux autres conjugaisons latines ont leur désinence en ţion, sion, ssion et cion.

 

[72] Contrairement aux règles de la grammaire, le premier ti

dans ce mot, et dans les cinq autres, _épizootie, étiage, étier,

étiolement, étioler_, se prononce ti, bien que placé entre

deux voyelles.

Si l’on pouvait adopter une forme, la même pour tous, sion, ce serait préférable, car, pour pouvoir distinguer ces désinences diverses, il faut savoir le latin. Cet emploi du ţ ferait cesser de nombreuses incertitudes.

 

abdicare abdicatio abdication

abjurare abjuratio abjuration

retinere retentio rétention

jubere jussio jussion

miscere [_mixtus_] mixtion

prætendere prætentio prétention[73]

attendere attentio attention

convertere conversio conversion

adspergere adspersio aspersion

abstergere abstersio abstersion

extorquere extorsio extorsion

infundere infusio infusion

incurrere incursio incursion

demittere demissio démission

opprimere oppressio oppression

suspicere suspicio suspicion

sugere suxio succion

audire auditio audition

 

[73] Racine, ainsi qu’on peut le voir au manuscrit autographe

de la Bibliothèque impériale, écrivait avec raison pretension

(en latin prætensio), et, en effet, nous écrivons tension.

Nous devrions donc écrire de même attension que Bossuet écrit

atantion. On trouve néanmoins dans Du Cange un exemple de

prætentio. De tous ces mots de la troisième conjugaison latine,

prétention est le seul auquel l’Académie ait conservé le t,

parce que les Latins l’ont employé exceptionnellement dans ce

mot. Mais puisqu’ils écrivent infusio et nous infusion,

quelle différence y a-t-il entre prætendere et infundere qui

puisse justifier cette contradiction?

Je croyais avoir émis le premier cette idée fort simple de l’emploi du t cédille, ţ, mais j’étais devancé par Port-Royal, qui propose dans le même but de placer un point sous le ṭ. La cédille sous le ţ se trouve même mise en pratique à Amsterdam en 1663 par Simon Moinet, le correcteur des Elzeviers[74], ce qui prouve que l’idée en est bonne et très-praticable.

 

[74] _La Rome ridicule du sieur de Saint Amant travêstië a

la nouvelle ortografe_; _pure invanţion de Simon Moinêt,

Parisiïn_, Amsterdam, aus dêpans é de l’imprimerië de Simon

Moinêt, 1663, in-12.

 

VI

DE L’_Y_ GREC.

Cette lettre, dont l’emploi abusif foisonne dans les manuscrits français et les impressions gothiques de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième, et jusque dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie, devrait être ramenée exclusivement à son véritable emploi, le remplacement du double i, exemples: atermoyer, ayons, citoyen, crayon, moyen, octroyer, pays, voyez.

Dès ses premières éditions, l’Académie fit disparaître un grand nombre d’y faisant fonction d’i simples, au grand déplaisir des scribes qui se complaisaient à l’employer comme un ornement calligraphique, et aussi pour remédier à la confusion que l’i, simple jambage, laissait dans l’ancienne écriture lorsque, à côté des autres jambages des m, n, ou u, il n’était pas surmonté du point, confusion que l’on remarque dans la plupart des diplômes et des manuscrits antérieurs à l’époque de la Renaissance.

Elle élimina même successivement l’y dans un certain nombre de mots où l’étymologie l’eût réclamé. Tels sont abyme, alchymie, amydon, anévrysme, chymie, cyme, colysée, crystal, gyratoire, satyrique (_écrit_), et tant d’autres, qu’on écrit aujourd’hui abîme, amidon, anévrisme, chimie, cime, colisée, cristal, giratoire, satirique, etc. Dans sa cinquième édition, analise, analiser, analitique, ayant été ainsi écrits dans les ouvrages imprimés alors, ces mots se produisirent sans y; mais l’Académie dans la sixième édition ayant rétabli analyse et analyser, les imprimeries durent se conformer à ce retour à l’ancienne orthographe, de même qu’elles rétabliront l’i si l’Académie en donne de nouveau l’exemple dans la nouvelle édition qu’elle prépare.

Puisque les Latins n’ont pas conservé dans silva le ὑ ou y grec de ὕλη, pourquoi écrivons-nous encore sylvain, sylvestre, tandis que nous avons saint Silvestre? Pourquoi hyémal, lorsqu’on écrit hivernal et hiver, également dérivés de hiems? Dans l’ancien français on écrivait même iver et iverner.

Ne pourrait-on pas adopter l’i au lieu de l’y dans certains mots d’un usage assez général, comme anonyme, apocryphe, asphyxie, cacochyme, cataclysme, chyle, chyme (à cause de chimie), clysoir, clystère, collyre, cycle, cygne, cynisme, cyprès, gymnase, mystère (Bossuet écrit mistère et mistique), oxyde, oxygène, style[75], syllabe, symétrie, symphonie, syndicat, syncope, syphilis, système, type, tyran (Bossuet écrit tiran)[76], etc.?

 

[75] Les Latins écrivent stilus par un i; il est vrai que

ce mot dérive de στύλος, qui en grec signifie colonne, d’où le

bâton, puis le stylus, poinçon dont la tige est arrondie

et pointue à l’un des bouts pour écrire sur la cire, et au

figuré le style. Mais y a-t-il motif de se glorifier de ces

curiosités scientifiques? Ce sont des jeux d’esprit et de mémoire

qui portent le trouble dans l’orthographe bien inutilement.

L’Académie écrit mirmidon, en indiquant que quelques-uns

écrivent myrmidon, et cariatides, bien que l’orthographe

grecque et latine eût exigé caryatides.

 

[76] Dans le Dictionnaire de Le Ver, composé en 1420, _mistere,

tiran_, sont aussi écrits sans y.

Ce serait un pas de plus vers une réforme plus complète, telle que celle que l’Académie de Madrid vient d’accomplir en 1859, en repoussant l’y pour le remplacer partout par l’i simple[77].

 

[77] _Promptuario de ortografía de la lingua española despuesto

de real órden para del uso de las escuelas públicas, por la

real Academia española_, 1866.

La présence simultanée de l’y et de l’i dans un certain nombre de mots de notre langue offre parfois de l’embarras à des personnes instruites, à des savants même, qui craignent, avec quelque raison, qu’un lapsus momentané de mémoire ne les fasse accuser d’ignorance par des personnes peu bienveillantes.

Il suffira de citer les mots suivants dans lesquels la ressemblance des syllabes est loin d’être un secours:

 

acolyte[78] et ichthyolithe | hiéroglyphe et hyperbole

amphitryon et emphytéose | Hippolyte et stylite

amphictyon et Amphitrite | histrion et hypothèque

apocryphe et logogriphe | hypotypose et prophylactique

azimut et byzantin, hyalin | hypocrisie et chrysalide

adipocire et adynamie | hyémal et hiérarchie

borborygme et énigme | lithographie et lymphatique

bronchite et prosélyte | lycanthropie et liturgie

dionysiaque et dyspepsie | péristyle et crocodile

diachylon et conchyliologie | phthisie et psychologie

diptyque et crypte | polytechnique et poliorcétique

dithyrambe et dynamique | rhythme et eurythmie

éclipse et apocalypse | schiste et néophyte

épididyme et épicycloïde | Scythie et Bithynie

épiphyse et symphise | sibylle et pythie

érysipèle et paradigme | stigmatiser et Styx

étymologie et esthétique | syzygie et triglyphe

glyptique et triptyque | xiphoïde et xylographie

 

[78] Ce mot devrait pour satisfaire à l’étymologie être écrit

acoluthe, puisque nous avons anacoluthe.

Quelques mots où l’y ne provient ni du français ni du grec pourraient être ramenés aux règles de notre orthographe, tels sont: jockey, jury, tilbury, yacht, yatagan, yeuse, qui paraîtraient avec avantage écrits par un i à la manière française; ce qui se fait déjà pour quelques-uns d’entre eux, juri, jockei. Une longue prescription peut seule faire tolérer le pluriel de œil, écrit autrefois plus régulièrement ieux.

 

VII

DE LA LETTRE ġ[‡].

 

[‡] Il existe deux formes possibles pour la lettre minuscule g:

l’une (classique) à queue fermée, représentée ici comme g; et

l’autre (scripte) à queue ouverte, représentée ici comme g. La

lettre ġ de l’original ressemble à un c et un j accolés, le point

étant situé audessus de la branche verticale.

Puisque l’on a adopté, dans la typographie moderne, la forme ɡ[79] à laquelle l’œil est aussi habitué qu’à celle du g romain et à la forme du g italique, on devrait l’utiliser pour figurer le g dur, comme dans figure, envergure, en la distinguant par un point sur la branche j pour indiquer que le ġ ainsi marqué prend le son doux dans les mots gaġure, manġure, verġure, charġure, égruġure, ainsi que l’avait déjà proposé de Wailly, et dès lors on écrirait ces mots sans la lettre parasite e, puisque l’on ne prononce pas eu dans gageure, comme dans demeure, effleure, pleure.

 

[79] Dans ce chapitre et le précédent on a fait emploi du g

conformément à plusieurs éditions imprimées avec cette forme du

g par Pierre et Jules Didot, et employée dans notre imprimerie

pour la belle édition en douze vol. de Corneille, éditée par

Lefèvre. Du moment où le g a été remplacé généralement dans les

caractères italiques par la forme plus simple du g, ce même

changement doit s’opérer pour les caractères romains; on évitera

ainsi deux formes différentes pour la même lettre.

Cette forme du g, ġ, pour rendre le son du ġ doux, serait d’autant mieux appropriée à cet office qu’elle contient comme élément la lettre j. On écrirait donc avec le ġ doux gaġure, manġure, verġure, affliġant, exiġant, rouġatre, oranġade, et, conformément à la prononciation, le g dur serait employé pour les mots figure, envergure, gaġe, gorġer.

Par cette légère modification, on aurait le double avantage de ne présenter à l’œil rien de choquant et d’inusité, et d’épargner l’emploi de l’e, si fâcheusement mis en usage pour rendre au g dur, devant les voyelles a, o, u, le son du j. A moins qu’on ne préférât remplacer le ġ doux par le j, comme on l’a souvent proposé, et comme il l’a été dans le mot donjon, écrit dongeon et dongon dans le Procès de la Pucelle. On écrit, en effet, jumeaux et gémeaux, jambe et gigue, enjamber et dégingandé, jambon et regimber; de même que du latin gaudere, gaudium, on a fait joie, joyeux, réjouir; de gena, joue; de magis, majeur, majesté, bien qu’on écrive magistrat, et par contre de juniperus on a fait genévrier. En 1240, ego s’écrivait ge que nous avons remplacé par je[80]. D’après ces exemples, on pourrait donc écrire jujer, gajure, verjure, gaje.

 

[80] Cette orthographe ge domine encore dans les manuscrits

du Roman de la Rose, ainsi que j’ai pu le constater dans les

manuscrits que je possède; plus tard, surtout en Picardie, le j

a remplacé le g.

Pourquoi traduire jacens et hic jacet par gissant et ci-gît, au lieu de jissant et ci-jit, et écrire genièvre au lieu de jenièvre, en latin juniperus? On écrivait autrefois avec raison jesier, du latin jecur; pourquoi gésier?

Il est fâcheux de voir ainsi écrits les mots:

 

abstergent et affligeant diligent et désobligeant

astringent et assiégeant négligent et obligeant

contingent et dérogeant indulgent et outrageant

convergent et changeant indigent et partageant

En écrivant affliġant, exiġant, naġant, partaġant, diriġant, au lieu de affligeant, exigeant, nageant, partageant, dirigeant, on simplifierait l’orthographe déjà si compliquée des mots terminés en ANT, et l’on pourrait écrire obliġance, comme on devrait écrire négliġance.

Avant l’emploi de la cédille placée sous le ç, on était forcé, pour éviter qu’on prononçât commencons, d’écrire nous commenceons, comme nous écrivons gageure en ajoutant un e. La cédille ayant rendu inutile cette addition de l’e à la suite du c, l’e dans commenceons fut supprimé[81].

 

[81] Si cette distinction du g dur et du ġ doux était admise,

l’usage bien distinct des deux g et ġ permettrait PLUS TARD

de supprimer l’u introduit après le g pour le rendre dur

lorsqu’il est suivi d’un e ou d’un i (exemples: _langue,

languir_), de même que, par une raison contraire, on ajoute l’e

à gaġeure. On écrirait alors lanɡe, lanɡir, en conservant

gu pour les mots tels que anguille, aiguille, etc. et ġe

pour gaġe, gaġure, etc.; par là, trois prononciations seraient

bien distinctement figurées.

Si cette forme du ġ ayant le son du j avait eu cours, on aurait écrit aġant comme on écrit gérant, et négliġant et obliġant, tandis que pour donner le son doux au g il fallait mettre un e au lieu d’un a à négligent et même ajouter un e devant ant comme dans obligeant, nageant. Cette légère modification lèverait bien des difficultés et l’Académie en appréciera les avantages.

 

DE LA LETTRE X.

Il y aurait peutêtre quelques observations fondées à présenter touchant l’emploi de la lettre x comme marque du pluriel. Elle a disparu déjà des mots loix et cloux.

Plusieurs néographes, tels que Duclos, de Wailly, etc., voulaient même la remplacer par l’s dans les pluriels des mots terminés en al et en eu, et qu’on écrivît des chevaus, des vœus, etc., et aussi au singulier des adjectifs formés sur un primitif latin en osus, ex.: vicieus, précieus, pour conserver la régularité dans la formation du féminin et des dérivés. Par la même raison, il proposait d’écrire la crois, le chois, etc.

Mais, pour ne pas rompre d’anciennes habitudes, on pourrait n’adopter ce changement que dans les sept pluriels suivants: cailloux, choux, genoux, glougloux, hiboux, joujoux, poux, pour être conforme avec les bambous, les clous, coucous, filous, fous, mous, trous, verrous. Cette correction offrirait l’avantage d’éliminer l’une des trop nombreuses règles de la formation du pluriel.

 

CONCLUSION.

Les modifications orthographiques que l’on soumet à la décision de l’Académie sont toutes fondées sur la logique et l’analogie, toutes justifiées par les précédents. En les discutant, l’Académie montrera qu’elle tient compte de la disposition des esprits à notre époque, où les traditions de notre ancienne langue et l’étude de ses monuments littéraires prennent de plus en plus d’importance; dans sa sagesse elle adoptera celles qui lui sembleront le plus nécessaires.

Les modifications proposées sont-elles, à proprement parler, des innovations? Ne sont-elles pas plutôt un retour aux règles qui ont présidé à la formation littéraire de notre langue? Les quelques retranchements à opérer portent en général sur des interpolations de lettres d’une date relativement récente, et l’Académie les a déjà en partie condamnées.

Je crois d’ailleurs utile de rappeler que, tout importantes et nombreuses que soient ces modifications, elles n’apporteraient pas dans l’écriture un trouble comparable au grand changement introduit dans la troisième édition de son Dictionnaire en 1740. Réparties sur les vingt-six mille mots du vocabulaire de notre langue[82], elles seraient bien moins sensibles, et facilement adoptées; la logique et l’analogie y conduisent naturellement; la plupart d’entre elles passeraient même inaperçues. D’ailleurs quelques inconvénients passagers seront bien faibles en comparaison des avantages réels et durables qui en résulteront.

 

[82] Le nombre des mots admis dans la sixième édition est de

 

25,786.

 

La rectification de ces irrégularités orthographiques, la suppression de quelques marques étymologiques latines ou grecques, qui avaient échappé aux radiations précédentes, ne causeront aucune hésitation à ceux qui savent le grec et le latin. L’étymologie des mots ne saurait être douteuse pour eux; l’œil ne sera pas plus déçu que ne l’est l’oreille. Que l’on écrive filosofie comme frénésie, tésoriser comme trésor, cronologie comme crème, analise comme cristal; que l’on écrive impotant comme impuissant, évidant comme prévoyant, inconvéniant comme inconvenant; que l’on écrive préférance comme espérance, irrévérance comme remontrance, compétance comme complaisance, ces mots, quelle qu’en soit l’orthographe, n’en conserveront pas moins leur origine évidente, et l’esprit sera soulagé de minuties pénibles qui fatiguent la mémoire et déconcertent l’intelligence.

Lorsque l’on compare la complication de l’orthographe française avec la simplicité de celle des autres langues néolatines, l’italien, l’espagnol, le portugais, et qu’on voit dans nos anciens manuscrits notre orthographe se rapprocher par sa simplicité de celle de ses sœurs, on est porté à rechercher la cause de cette anomalie.

Jusqu’à l’époque du renouvellement des études, il n’existait pas de grammaire de la langue nationale et par suite d’enseignement de l’orthographe. Les scribes conformaient capricieusement la leur à la prononciation qui variait d’ailleurs selon les différentes contrées. Un même son, en outre, pouvait être représenté par des assemblages divers de lettres, surtout s’il n’existait pas dans le latin. Des manuscrits de même temps présentent souvent de notables différences, et parfois l’écriture n’est pas identique dans la même page. Toutefois, au milieu de ces irrégularités, de ces formes orthographiques indécises et flottantes, règne une grande simplicité. L’écriture essaie de figurer la prononciation.

A partir de la Renaissance, il n’en est plus ainsi. L’imitation du latin se fait de plus en plus sentir, et dans nos grammaires, modelées exclusivement sur celles de la langue latine, et dans nos dictionnaires, presque toujours accompagnés du latin dont l’orthographe réagissait sur la nôtre. L’enseignement du grec, confié aux doctes lecteurs du roi au collége de France, contribua aussi à enrichir notre littérature d’expressions nouvelles transcrites du latin classique, même du grec, et généralisa le travail de refonte dans le moule antique d’une partie des vocables du vieux français. Cette influence de l’érudition sur l’écriture persista jusqu’à l’époque où l’Académie, cherchant un point d’appui pour son orthographe, crut devoir, tout en se rapprochant de celle des Latins, suivre, mais avec plus de modération, l’exemple des Estienne. En 1694, l’Académie rendit sous ce rapport un vrai service en établissant dans son premier Dictionnaire un ordre qui, sans s’écarter notablement du latin, montrait cependant une tendance à revenir à notre ancienne orthographe. Mais, à mesure que l’écriture se généralisait de plus en plus, l’inconvénient du lourd bagage de lettres parasites se manifestait plus vivement, et, dès sa troisième édition, l’Académie, qui avait déjà renoncé au classement scientifique par racines pour rendre plus pratique l’emploi de son Dictionnaire, ne se montra pas moins logique en ce qui touche l’orthographe. Dans cette édition, confiée aux soins de d’Olivet, elle simplifia considérablement l’écriture qu’elle dégagea en grande partie de son vêtement latin. La hardiesse avec laquelle l’Académie réforma tant de lettres conservées par le fétichisme de l’étymologie fait même regretter qu’elle n’ait pas osé davantage. Jusqu’alors, l’écriture, calquée, pour ainsi dire, sur le latin, était une sorte de monopole pour le clergé, la magistrature, les hommes de cour et pour un cercle restreint de la société, initié alors au grec et au latin, mais elle devenait incompatible avec les besoins des classes nombreuses pour qui la lecture et l’écriture sont pourtant indispensables.

Le français, en effet, n’est plus, de nos jours, écrit seulement par des hommes initiés au latin et au grec; il est écrit correctement ou du moins doit-il l’être par quiconque a reçu les éléments de l’instruction primaire, et par les femmes à qui l’on n’enseigne point les langues classiques.

C’est cependant aux Précieuses, ces femmes célèbres qui formaient l’élite de la société au commencement du dix-septième siècle, que l’on doit l’initiative des réformes que l’Académie a successivement accomplies. En se posant en adversaires du pédantisme en fait d’écriture, elles faisaient preuve de bon sens et de bon goût. Par elles l’orthographe fut ramenée aux principes du vrai et du beau, à la logique et à la clarté, et, peutêtre à leur insu, elles se trouvaient d’accord avec le génie même de notre langue et la tradition de notre ancienne écriture. Honneur donc à ces femmes distinguées qui ont eu le courage de s’affranchir du joug des habitudes et de braver l’opinion du moment! On voulut les en punir en leur infligeant le nom de Précieuses, mais c’est un titre dont elles peuvent se faire gloire: il renferme l’idée de ce qu’il y a de plus exquis et de plus rare.

En présence des efforts, aussi persévérants que nombreux, tentés durant plusieurs siècles par des hommes éminents qui, frappés des inconvénients de notre orthographe, voulaient lui substituer un système néographique ou phonographique, on aurait pu craindre de voir, comme aux anciens temps de l’Égypte et de l’Inde, l’écriture des savants délaissée en faveur d’une autre plus simple, telle que l’ont souhaitée et la souhaitent encore aujourd’hui les phonographes, pour la rendre accessible à tous.

En persévérant dans son système de simplifier notre orthographe, sans la défigurer, et de l’améliorer successivement dans chacune de ses éditions, pour faciliter l’écriture et la lecture de notre langue, l’Académie fera renoncer à jamais aux utopies, quelque séduisantes qu’elles soient, qui se multiplient même de jour en jour.

Lorsqu’on songe que, par l’écriture phonographique, en trois jours, un enfant peut sans peine apprendre à lire sa langue maternelle, et qu’il faut peutêtre quatre ou cinq ans pour apprendre à lire et à écrire d’après notre système orthographique, bien qu’amélioré, on ne peut s’empêcher de reconnaître que ce temps pourrait être bien mieux employé et suffirait pour apprendre deux ou trois langues modernes, ou MÊME LE GREC, dont l’étude remplacerait si avantageusement les puérilités de l’orthographe non moins longues à apprendre[83].

 

[83] Le programme universitaire pour l’enseignement du français

répartit en six années l’étude de l’orthographe et de la

grammaire, et l’on redoute de voir rendue facultative l’étude

du grec.

L’économie du temps, cette impérieuse nécessité de notre époque, autoriserait jusqu’à un certain point les tentatives des phonographes, si leur système n’était pas fatalement entraîné, par la logique même, à mettre en péril notre langue et par suite la raison et l’intelligence elle-même.

L’habitude d’abréger les mots en les contractant, qui est la tendance constante de notre esprit vif et prompt[84], a réduit en monosyllabes des mots qui en latin et en d’autres langues néolatines sont composés d’éléments doubles ou même triples. Tel est cet exemple:

 

Français. Latin. Italien. Espagnol. Portugais.

 

saint sanctus santo santo sancto

sein sinus seno seno seio

sain sanus sano sano são

ceint cinctus cinto ceñido cinto

cinq quinque cinque cinco cinco

seing signum segno seña ou signal ou

signo signo

 

[84] Voltaire n’a pas eu raison de dire que «notre langue s’est

formée du latin en abrégeant les mots, _parce que c’est le propre

des barbares que d’abréger tous les mots_.» Si notre langue

n’a pas la plénitude de la poésie d’Homère et de l’éloquence

cicéronienne, cette abréviation des mots, que la langue anglaise

ne contracte pas moins, est une grande qualité, puisqu’elle

répond au besoin d’exprimer vivement et énergiquement la pensée

que saisit vivement l’intelligence toujours impatiente de

l’auditeur. La poésie surtout s’accommode difficilement de mots

qui ne sont pas monosyllabes ou dissyllabes, et ce vers de Racine:

 

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur,

 

perdrait tout son effet, traduit en italien. Quoi de plus vif que

ces monosyllabes:

 

… . . Qu’a-t-il fait? A quel titre?

Qui te l’a dit?

 

Que de mots et d’idées en peu de lettres!

Si la prononciation parfaitement identique de ces mots, au nombre de six, saint, sein, sain, ceint, cinq, seing, est parfois une cause d’équivoques dans la conversation, du moins, à défaut de l’oreille, l’écriture variée de ces monosyllabes à l’avantage de rappeler et même de représenter aux yeux les objets eux-mêmes, ce que ne saurait faire l’écriture phonétique qui nous les offrirait sous une seule et même forme. Il en est de même de sot, saut, seau, sceau, et de vin, vain, vint, vingt, vinc, etc. Ce sont, on peut le dire, autant de figures hiéroglyphiques. Lorsque nous voyons écrits les mots os, eau[85], au, haut, ô, oh, l’emploi du signe o, auquel certains phonographes voudraient ramener leur configuration, serait une véritable barbarie. Conservons donc précieusement ces distinctions qui aident l’intelligence, donnent à l’écriture une vie qui réjouit l’œil et l’esprit, et compensant les avantages que la parole a sur elle par l’animation du geste et les inflexions de la voix.

 

[85] Cette forme, si éloignée de son radical latin aqua, se

retrouve et se résume dans toutes celles qui nous en ont conservé

la racine: aquatique, aigues, aiguière, évier, et dans

les anciennes formes du mot: iève, ieau, ève, eau, etc.

 

Dans l’écriture hiéroglyphique, l’eau est ainsi représentée

≋≋[‡] et, par ces ondulations, on voit l’objet même qu’elles

figurent; le groupe de lettres eau produit sur notre esprit un

effet de ce genre. Il en est de même des os; on croit voir des

ossements.

 

[‡] Dans l’original, trois lignes ondulées horizontales

représentant le hiéroglyphe N35B de la “Liste totale des

hiéroglyphes selon la classification Gardiner”.

Notre vieil alphabet latin peut suffire encore, à l’aide de légers artifices, à transcrire les sons de notre langue; l’Italie, l’Espagne, le Portugal, n’en ont pas d’autre, et il suffit à la prononciation de leurs langues, romanes comme la nôtre. Tout en gardant notre physionomie naturelle, rapprochons donc, à leur exemple, du simple et du beau notre écriture que les traces d’une érudition surannée compliquent aussi inutilement pour les lettrés que pour les ignorants. Malgré ces modifications, elle différera encore beaucoup de la simplicité de celle des langues italienne, espagnole et portugaise.

Dante, le Tasse, Cervantes, Lopez de Vega, Camoens, n’ont rien perdu à être écrits avec une orthographe plus simple, et le grand Corneille s’en réjouirait.

Notre écriture nationale, graduellement modifiée par la sagesse de l’Académie, rendra la lecture et l’écriture de plus en plus accessibles à tous, et pourra peutêtre, en facilitant l’étude de notre bel idiome, ajourner l’avénement de cette langue universelle, préoccupation généreuse des penseurs les plus profonds.

L’Académie pourra donc, avec le concours du temps, et sans apporter aucun trouble, satisfaire aux vœux des Français et des étrangers, qui lui en témoigneront leur reconnaissance. Elle réaliserait ainsi pour la langue française ce que fit pour la langue grecque le célèbre Musée d’Alexandrie où de savants grammairiens et à leur tête celui dont le nom représente la critique elle-même, Aristarque, fixèrent, au moyen d’accents et de légères modifications graphiques, pour la conformer à celle d’Athènes, la prononciation de la langue grecque en Égypte, en Asie et en Europe.

Puisque les vocables sont indispensables pour formuler nos pensées et même pour penser, et que l’Académie française, à laquelle on se plaît à rendre cet hommage, s’est efforcée, par l’exactitude des définitions, d’apporter la clarté et la simplicité dans l’esprit, pourquoi la forme, cette enveloppe des mots, reste-t-elle encore si souvent inexacte ou anomale? On ne saurait admettre qu’on ait voulu par ces difficultés interdire au vulgaire l’accès du temple en l’entourant de tant de ronces et d’épines.

Supprimer avec prudence ces barrières qui s’opposent à l’extension du savoir le plus élémentaire, serait une œuvre digne de l’Académie, digne des hommes d’État qui figurent dans son sein, digne de l’esprit de son illustre fondateur.

Je ne pouvais présenter autrement que dans leur ensemble les réformes depuis si longtemps souhaitées pour régulariser et simplifier notre orthographe, mais il ne m’appartenait pas de pressentir à leur égard les décisions de l’Académie et de marquer à l’avance celles qu’elle devait croire le plus opportunes. Lors même qu’elle n’en adopterait qu’une partie, indiquant par là dans quelles voies le progrès et les améliorations peuvent s’opérer, elle n’en aura pas moins rendu un immense service. On saura le but vers lequel on doit se diriger.

Par là seront reléguées à jamais les utopies d’une écriture plus ou moins phonétique qui blesse nos habitudes, contrarie même la raison, et priverait l’écriture de son principal avantage:

 

De peindre la parole et de parler aux yeux.

 

EXPOSÉ

DES

OPINIONS ET SYSTÈMES

CONCERNANT

L’ORTHOGRAPHE FRANÇAISE

DEPUIS 1527 JUSQU’A NOS JOURS.

 

A la suite de mes remarques personnelles, je crois devoir donner ici un exposé succinct des diverses tentatives et des appels incessants faits depuis trois siècles par des esprits distingués, et je dirai même par des amis du bien public, en faveur d’une réforme orthographique. J’espère que ce travail offrira de l’intérêt, ne fût-ce que sous le rapport de l’histoire de notre langue, et qu’il aura quelque utilité.

Chacun appréciera ce qu’il y a de vrai, de pratique, d’opportun ou bien de prématuré et même de malencontreux dans tant de systèmes. On verra que des idées rejetées d’abord se sont successivement introduites, et qu’ensuite elles ont été favorablement accueillies et sanctionnées par l’usage.

Il en sera de même de celles que l’Académie, éclairée par l’expérience de ses précédents, et par la nécessité de rendre notre langue de plus en plus accessible à tous, croira devoir concéder aux désirs le plus généralement manifestés: tant d’efforts lui donneront la preuve des besoins et la mesure du possible. Ils démontreront même l’impossibilité d’adhérer à des systèmes trop absolus.

Du haut de la position qu’elle occupe, l’Académie, à qui l’avenir appartient, peut ne céder que dans une juste mesure aux désirs impatients des novateurs. Elle considérera donc, dans le calme de sa sagesse, les besoins du temps, non moins exigeants aujourd’hui qu’ils ne l’étaient autrefois, et, par des concessions successives, qui rectifieront l’orthographe française, elle assurera de plus en plus à notre langue son universalité.

 

APPENDICE A.

LES DICTIONNAIRES FRANÇAIS ANTÉRIEURS A CELUI DE L’ACADÉMIE DE 1694.

 

Depuis l’origine de l’Académie on ne cesse de parler de l’usage en fait d’orthographe, et d’invoquer son autorité devant laquelle tout s’incline. Mais quel est-il, cet usage? à quelle époque doit-on le faire remonter? à quel instant le reconnaître et le sanctionner? L’usage, pris à un moment donné, est-il identique d’un siècle à l’autre? L’usage de Vaugelas est-il le même que celui de Robert Estienne, et celui de Robert est-il le même que celui de Clément Marot et, si l’on veut remonter plus haut, d’Alain Chartier ou de Christine de Pisan? Enfin l’usage de d’Olivet est-il celui de Regnier des Marais, et l’Académie en 1835 s’estelle conformée à l’usage de 1740?

Non sans doute. Ce n’est pas à tel moment précis que l’usage doit être recherché, mais dans l’ensemble du développement de la langue, en suivant autant que possible un même mot depuis le moment où la lexicographie en a consacré l’emploi. C’est dans les glossaires, les dictionnaires surtout, que l’on doit en recueillir les formes, car si le copiste, l’écrivain lui-même, se livre dans son manuscrit à son caprice ou à sa manière habituelle d’écrire, il n’en est pas de même du rédacteur ou de l’éditeur d’un lexique, qui doit enregistrer l’usage le plus généralement adopté et le plus autorisé par les érudits contemporains.

Mais un obstacle se rencontrait tout d’abord dans l’exécution de cette recherche: les lexiques français anciens sont aujourd’hui tellement rares qu’il serait bien difficile d’en former la série complète depuis leur naissance jusqu’à la fin du XVIIe siècle.

L’ouvrage le plus ancien et le plus important pour l’histoire de la langue française et les origines de son orthographe, est le Dictionnaire latin-français, encore inédit, commencé en 1420 et terminé en 1440 par Firmin LE VER (Firminus VERRIS), prieur des Chartreux de Saint-Honoré lez Abbeville, et écrit tout entier de sa main. Ce manuscrit, inconnu à Du Cange et qui lui eût été si utile, est un infolio sur vélin, de 942 pages à deux colonnes et de 86 lignes à la page, contenant environ 30,000 mots latins en usage au commencement du XVe siècle, avec leurs correspondants français, leur synonymie, leur interprétation soit en latin, soit en français.

Ce grand travail, auquel toute la communauté de Saint-Honoré a dû collaborer avec son prieur, commence ainsi:

 

«Incipit Dictionarius a Catholicon et Hugutione atque a Papia et

Britone extractus atque a pluribus aliis libris gramaticalibus

compilatus et hoc secundum ordinem alphabeti.»

 

A la fin avant la grammaire: «Explicit liber iste qui proprie

nomininari debet dictionarius, quia omnes dictiones, seu

significationes, quas in Catholicon et Vgutione, atque in Papia, et

Britone, et eciam in pluribus aliis libris gramaticalibus repperire