Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

«La Marquise. C’est comme celà que j’ai…

meilleurs principes.

 

«LA MARQUISE. C’est comme celà que j’ai appris, et on trouve que

j’orthographie passablement.

 

«SOPHIE. Vous êtes heureuse, Madame, d’apprendre avec tant de

facilité. J’ai sûrement copié autant que vous, et je n’en suis pas

plus habile. Je ne puis cependant me reprocher aucune négligence:

je copie fidèlement toutes les lettres qui composent chaque mot;

j’y mets les accents, les points, les virgules. Mais jamais ce

que j’ai écrit ne m’a servi pour ce que j’avois à écrire: ce sont

toujours quelques nouveaux arrangements de lettres que je n’avois

point prévus; et quand je crois avoir rencontré les mêmes mots,

je vois avec étonnement qu’ils n’ont presque rien de commun pour

l’orthographe[188].

 

[188] Quand à l’Hôtel de Ville je préside les examens des

aspirantes au brevet de capacité, je suis témoin de l’embarras

des jeunes filles pour résoudre des difficultés qui le seraient

même pour des savants. L’une d’elles pour avoir mal écrit

le mot apophthegme perdit le bon point qui lui fallait pour

compléter les vingt-cinq exigés par le règlement. (Mai 1868.)

 

«LE LORD. Plusieurs savants voudroient que les règles de

l’orthographe fussent réduites à celles de la prononciation.

 

«SOPHIE. Cela seroit bien plus commode que cette orthographe

obscure et entortillée, qui coûte de si grands efforts de mémoire.

Pourquoi ne pas retrancher toutes les lettres superflues et ne pas

employer précisément celles que l’oreille exige? Les pensées en

deviendroient-elles moins belles et moins brillantes pour être lues

et écrites avec moins de peine?

 

«LA MARQUISE. Il me sembloit qu’on ne se servoit plus de l’y, et

qu’on le remplaçoit toujours par un i simple.

 

«LE COMTE. Pardonnez-moi, Madame, il y a beaucoup de mots dans

lesquels cette lettre est indispensable.

 

«LE LORD. Les savants veulent qu’elle soit conservée dans les mots

dérivés du grec, tels que style, physique, symphonie, etc., mais

beaucoup de personnes, qui d’ailleurs orthographient fort bien, ne

font pas difficulté d’écrire ces mots par un i: _phisique, stile,

simphonie_, etc.

 

«LA MARQUISE. Je suis fâchée que les y soient passés de mode à la

fin des mots (_foy, loy, luy, essay_): celà faisoit à merveille dans

les exemples d’écriture.

 

«LE COMTE. Aussi les personnes qui ont une écriture brillante

renoncent avec peine à cet usage, parce que la queue de cette lettre,

qu’elles peuvent orner tant qu’il leur plaît, les met à portée de

déployer toute la légèreté de leur main.

 

«L’ABBÉ. En bannissant l’y des mots où il est inutile, on s’est

fait une loi pendant longtemps de la conserver dans les mots

yvrogne, yvraie et autres. Aujourd’hui on s’accorde presque

généralement à écrire ces mots par un i: _ivrogne, ivraie,

s’enivrer_, etc. Le mot yeux est le seul qui commence encore par

un y: de beaux yeux, de grands yeux, sans qu’on en puisse donner

aucune raison. (Voir p. 123.)

 

«LE COMTE. Il faut avouer qu’en matière d’orthographe, l’habitude

tient souvent lieu de raison. Après avoir vu écrire tels mots par

tels caractères, la vue est choquée du moindre changement. On

s’habitueroit très-difficilement à voir écrire par un i simple:

de beaux ieux, de grands ieux, nous i allons, vous i viendrez,

uniquement parce que, de temps immémorial, on a lu avec un y: _de

beaux yeux, de grands yeux, nous y allons, vous y viendrez_, etc.

 

«LE LORD. On en peut dire autant de tous les changements qu’on a

faits jusqu’ici, cependant ils sont passés en usage, et à peine

soupçonne-t-on qu’on ait jamais écrit autrement. Ainsi, dans

l’orthographe comme dans toute autre science, l’habitude n’est pas

une raison suffisante pour s’interdire des innovations dont on peut

tirer quelque avantage.

 

«LA MARQUISE. De toutes les consonnes, celle qui m’embarrasse le

plus, c’est le composé ph. Puisque ces deux lettres se prononcent

exactement comme l’f, et qu’on lit philosophie, orthographe,

comme s’il y avoit filosofie, ortografe, si l’usage vouloit le

permettre, il seroit bien plus commode de substituer l’f à ce

ph, comme on se permet de substituer l’i simple à l’y. Mais

ne pouvant réformer l’usage, il faut s’y conformer. Quelles règles

pourrois-je suivre pour savoir quand il faudra écrire par l’f

simple ou par ph?

 

«LE COMTE. On se sert du ph pour marquer l’étymologie des mots

tirés de la langue grecque.

 

«SOPHIE. Est-ce que les Grecs n’avoient point d’f dans leur

alphabet?

 

«LE COMTE. Non, Mademoiselle, l’f est une invention des

Romains[189]. Voilà pourquoi les anciens noms grecs s’écrivoient tous

par ph au lieu d’un f. On écrit _Philippe, Phébus, Ascalaphe,

Phaëton_, et non Filippe, Febus, Ascalafe, Faëton.

 

[189] Il y a là quelques erreurs. Les anciens Grecs avaient eu

l’F ou digamma éolique (voir p. 33), d’où les peuples du Latium,

ancêtres des Romains, l’avaient emprunté. Les Grecs n’écrivaient

pas par une double lettre les mots cités, mais par une seule

et même lettre, correspondant à notre f. Φίλιππος, Φοῖβος,

Ἀσκάλαφος, Φαέτων, et de même tous les autres mots, φιλοσοφία,

φάντασμα.

 

«L’ABBÉ. Suivant les mêmes règles d’étymologie, il faudroit écrire

par ph, phanal, phantôme, phantaisie, phlegme, phlegmatique,

puisque ces mots sont pareillement dérivés du grec: c’étoit

l’ancienne orthographe; mais présentement il faut écrire ces mots

par f: fanal, fantôme, fantaisie, flegme, flegmatique, etc.,

quoiqu’il ne soit pas permis de faire les mêmes changements dans

philosophie, physique, amphibie, etc. Ceux qui connoissent à fond

les langues anciennes commettroient bien des fautes dans la nôtre,

s’ils ne s’étoient pas attachés à en examiner le génie particulier.

Tantôt l’usage veut que les étymologies soient scrupuleusement

conservées, tantôt il exige qu’on s’en écarte sans ménagement.»

 

Journal de Paris, 1781.

Dans le numéro du 13 décembre 1781, M. de G*** blâme la manière d’écrire fallait, pourra, nourrir, etc., contrairement à la vraie prononciation qui ne fait sentir qu’une l et une r dans ces mots, en sorte que les étrangers, trompés par la manière d’écrire, les font sonner aussi fortement que dans ville et dans terreur. Il se récrie aussi «sur le barbarisme le plus bizarre et le plus énorme qui subsiste encore dans la peinture de quelques mots de notre langue, particulièrement l’emploi de l’o que l’on conserve au lieu de l’a dans foiblesse, connoistre, françois, etc.» Puis il ajoute: «Si l’on voulait (_sic_) donner un conseil aux imprimeurs de la capitale, on leur diroit (_sic_): Messieurs les Trente-six, qui tous ensemble tenez la clé de la langue française à Paris, réunissez-vous aujourd’hui en grand’chambre, et tous d’un commun accord, rendez un arrêt souverain contre cette vieille syllabe qui depuis cent ans crie et gémit sous vos presses en vous demandant quartier.»

Le 18 décembre, M. l’abbé L. M., après avoir répondu à une critique de M. G*** au sujet des accents sur les adverbes où, là, etc., termine ainsi son article: «J’avoue pourtant que M. de G*** m’apprend une chose que j’ignorois parfaitement, savoir que les imprimeurs de Paris tiennent la clef de la langue françoise dans la capitale. J’avois jusqu’ici soupçonné que si quelque compagnie à Paris tenoit cette clef, ce pouvoit être l’Académie françoise.»

Il est, en effet, préférable, sous tous les rapports, que ce soit de l’Académie française que viennent les réformes. L’empressement avec lequel on s’est aussitôt conformé à toutes celles qu’elle a bien voulu concéder aux désirs généralement manifestés, et qui toujours ont été adoptées avec reconnaissance par les Français et les étrangers, cet accueil est la plus forte garantie de ce que l’Académie voudra bien faire dans la nouvelle édition qu’elle prépare.

Après avoir signalé les modifications apportées à l’orthographe, l’auteur fait dire à l’un de ses interlocuteurs:

 

«Il faut espérer que de semblables réformes deviendront générales et

qu’on écrira _abé, abesse, abaye, abatial, atendre, aler, enveloper,

aquérir, raquiter_, au lieu de _abbé, abbesse, abbaye, abbatial,

attendre, aller, envelopper, acquérir, racquitter_.»

 

* BRAMBILLA. _Nouveaux principes de la langue françoise, ou

nouvelle méthode très-breve pour aprendre la langue françoise._

Bruxelles, 1783, in-8.

M. Brunet, dans son Manuel, dit que cet ouvrage a trait à la réforme orthographique.

 

* BOULLIETTE. _Traité des sons de la langue française et des

caractères qui les représentent._ Paris, 1788, 2 vol. in-12.

 

BEAUZÉE, de l’Académie française. Articles ORTHOGRAPHE et surtout

NÉOGRAPHISME dans l’_Encyclopédie méthodique_ de Panckoucke,

Grammaire et littérature, t. II, Paris, 1789, in-4.

Beauzée, après avoir donné, dans l’article ORTHOGRAPHE, le résumé de l’argumentation en faveur de l’écriture étymologique, qu’il devait si fortement ébranler lui-même, a défendu avec une grande supériorité de raison et d’éloquence la nécessité d’une réforme modérée, en avouant en toute bonne foi sa récente conversion au principe de la néographie, conversion que je crois due au travail approfondi de Wailly, analysé plus haut, p. 276.

Voici un extrait de ce que Beauzée avait dit en faveur de l’étymologie:

 

«Si l’orthographe est moins sujette que la voix à subir des

changements de forme, elle devient par là même dépositaire et

témoin de l’ancienne prononciation des mots; elle facilite ainsi la

connaissance des étymologies.

 

«Ainsi, dit le président de Brosses, lors même qu’on ne retrouve

plus rien dans le son, on retrouve tout dans la figure avec un peu

d’examen….. Exemple. Si je dis que le mot françois sceau vient

du latin sigillum, l’identité de signification me porte d’abord

à croire que je dis vrai; l’oreille, au contraire, me doit faire

juger que je dis faux, n’y ayant aucune ressemblance entre le son

so que nous prononçons et le latin sigillum. Entre ces deux

juges qui sont d’opinion contraire, je sais que le premier est le

meilleur que je puisse avoir en pareille matière, pourvu qu’il soit

appuyé d’ailleurs; car il ne prouveroit rien seul. Consultons donc la

figure, et, sachant que l’ancienne terminaison françoise en el a

été récemment changée en eau dans plusieurs termes, que l’on disoit

scel au lieu de sceau et que cette terminaison ancienne s’est

même conservée dans les composés du mot que j’examine, puisque l’on

dit contrescel et non pas contresceau, je retrouve alors dans le

latin et le françois la même suite de consonnes ou d’articulations:

sgl en latin, scl en françois, prouvent que les mêmes organes

ont agi dans le même ordre en formant les deux mots: par où je vois

que j’ai eu raison de déférer à l’identité du sens, plus tôt qu’à la

contrariété des sons.»

 

«Ce raisonnement étymologique me paroît d’autant mieux fondé, reprend

Beauzée, et d’autant plus propre à devenir universel, que l’on doit

regarder les articulations comme la partie essencielle des langues,

et les consonnes comme la partie essencielle de leur orthographe.»

Après avoir ainsi exposé les motifs en faveur de l’écriture étymologique, motifs qui ne sauraient d’ailleurs convenir à un dictionnaire de la langue usuelle, le savant académicien prend la défense du néographisme auquel il s’était montré d’abord opposé:

 

«On peut aisément abuser, dit-on, du principe que les lettres étant

instituées pour représenter les éléments de la voix, l’écriture doit

se conformer à la prononciation.

 

«Oui, sans doute, on peut en abuser; car de quoi n’abuse-t-on pas?

N’a-t-on pas abusé à l’excès de cette déférence même que l’on prétend

due à l’usage sans restriction? et cet abus énorme n’est-il pas la

source de toutes les bizarreries qui rendent notre orthographe et

l’art même de lire notre langue si difficiles, que les deux tiers

de la nation ignorent l’un et l’autre? On peut donc abuser, j’en

conviens, du principe que Quintilien lui-même approuvoit, et qu’il

a énoncé d’une manière si précise (_Inst. orat._, I, liv. vij):

_Ego sic scribendum quidque judico, quomodo sonat; hic enim usus

est litterarum, ut custodiant voces et velut depositum reddant

legentibus_; mais il est possible aussi d’en user avec sagesse, avec

discrétion et surtout avec avantage; il est possible d’adopter,

d’après les caractères autorisés légitimement par l’usage, un système

d’orthographe plus simple, mieux lié, plus conséquent….. J’oserai

donc ici, sur l’autorité du sage Quintilien, proposer l’esquisse d’un

systême d’orthographe, dans lequel je crois avoir réuni toutes les

qualités exigibles, sans y laisser les défauts qui déshonorent notre

orthographe actuelle.»

Voici l’analyse de ce système:

 

1º Beauzée supprime la consonne redoublée dans l’écriture quand

elle ne se fait pas sentir dans la prononciation: il écrit _abé,

acord, adoné, afaire, agresseur, tranquile, home, persone, suplice,

nouriture, atentif_.

 

2º Il marque, dans les terminaisons des mots, l’e d’un signe

différent selon les cas: quand la lettre qui suit se prononce,

par è; quand l’n qui suit est nasal, par é; et d’un accent

circonflexe pour en faire un a nasal, laissant l’e nu s’il est

muet. Exemples: Jérusalèm, abdomèn, Pémbroc, Agén, il conviént,

il pressênt, êmpire, êncore, ils aimoient, ils convient, ils

pressent.

 

3º Il distingue ainsi par l’accentuation les mots suivants:

 

Sans accent grave. Avec accent grave.

 

plomb radoùb

les échêcs un échèc

nid Davìd

sang joùg

fusil fìl

cul recùl

nom Jérusalèm

ancién abdomèn

drap càp

aimer mèr

se fier fièr (adj.)

vertus Brutùs

réparés Cérès

il subit subìt (adj.)

complot la dòt

Jésus-Christ le Chrìst

 

Si le mot était, comme abcès, procès, terminé par è et s qui ne

se prononce pas, il remplace l’è par l’ê. Ex: congrês, décês.

 

4º Il propose pour le même motif d’écrire _àmmonite, Èmmanuèl,

ìmmobile, ànnuìté, triènnal, ìnné, àmnistie, sòmnambule, àllusion,

ìllégal, còllateur_.

 

5º On pourrait écrire, à la manière espagnole, émall au lieu de

émail, vermêll au lieu de vermeil, périll au lieu de péril,

seull au lieu de seuil, fenoull au lieu de fenouil, etc.

 

Si l’on ne prononce qu’un l et qu’il ne soit pas mouillé, on n’en

écrira qu’un: tranquile, mortèle, rebèle, une vile, vilage, etc.

 

6º Les monosyllabes ces, des, les, mes, ses, tes porteraient

l’accent aigu (_sic_) pour qu’on pût les distinguer de la dernière

syllabe des mots _actrices, mondes, mâles, victimes, chaises,

dévotes_.

 

On écrirait de même: bléd, cléf, pluriél, piéd.

 

7º Il propose l’accent grave dans les cas suivants: _Ècbatane,

pèctoral, hèptagone, cèrveau, èscroc, èspace_, etc. Et de même:

cèle, musète, anciène, qu’ils viènent.

 

Le même accent s’appliquerait aux mots _èxact, èxécuter, èxorde,

èxquis_, etc.

 

8º L’accent circonflexe qui sert à allonger la syllabe dans _prêtre,

extrême_, ne doit pas être reproduit dans les composés, _prétrise,

extrémité_[190].

 

[190] Ce principe excellent devrait être observé dans tous

les cas semblables. On écrit grêle, mais on devrait écrire

grélon, etc. Ainsi le veut la prosodie française.

 

9º On devrait écrire _àgnat, àgnation, àgnatique, ìgné, ìgnicole,

ìgnition, cògnat, cògnation, stàgnation, stàgnant_, en écrivant comme

à l’ordinaire les mots agneau, cognée, ognon, rognure.

 

10º Il propose aussi d’employer l’accent grave dans les mots

suivants: lingùal, le Gùide, le duc de Gùise, _aigùiser, aigùille,

aigùe, contigùe, éqùateur, liqùéfaction, éqùestre, quinqùagésime_,

pour distinguer le son spécial de gu et qu de celui qu’il a

dans anguille, liquéfier. Il propose aussi _argüér, ambiguïté,

contiguïté_.

L’auteur fait une excellente observation sur l’anomalie qui consiste à prononcer comme s et non comme z, ainsi que le voudrait la règle grammaticale, les mots désuétude, préséance, présupposer, monosyllabe. Il remédie à cette difficulté en écrivant déssuétude, présseance, préssupposer, monossillabe.

Il donne ensuite des préceptes pour l’emploi du tréma; la plupart n’ont pas prévalu.

 

«On prononce ai comme e muet dans _faisant, nous faisons, je

faisois, vous faisiez, bienfaisant, contrefaisant_, et autres dérivés

pareils du verbe faire. Mais puisqu’il est déja reçu d’écrire par

un e simple je ferai, je ferois, etc., sans égard pour l’ai de

faire, pourquoi n’écriroit-on pas de même _fesant, nous fesons, je

fesois, vous fesiez, biénfesant, biénfesance, contrefesant_? M.

Rollin et d’autres bons écrivains[191] nous ont donné l’exemple, et

la raison prononce qu’il est bon à suivre.

 

[191] Voltaire écrit toujours ainsi, et cette orthographe a été

maintenue dans l’impression de ses œuvres.

 

«14º Les deux caractères ch se prononcent quelquefois en sifflant

comme dans méchant, et quelquefois à la manière du k comme

dans archange. Il étoit si aisé de lever l’équivoque qu’il est

surprenant qu’on n’y ait point pensé: la cédille étant faite

pour marquer le sifflement, il n’y avoit qu’à écrire çh pour

marquer le sifflement, et ch pour le son guttural: _méçhant,

monarçhie, arçhevêque, marçhons, çherçheur_, en sifflant; _archange,

archiépiscopat, archonte, chœur_, avec le son dur[192].

 

[192] Le nombre des mots dérivés du grec écrits encore par ch

prononcé comme k étant très-minime, puisque la plupart ont déjà

perdu l’h, la combinaison ingénieuse de Beauzée devient inutile

du moment que l’on accepterait ce que j’ai proposé. (Voyez

cidessus, p. 36.)

 

«Grâce à cette légère correction, on pourrait rétablir l’analogie

entre monarçhie et monarche.»

 

15º En vertu du même principe, Beauzée propose l’h avec cédille

quand cette lettre est aspirée. «Cela ne feroit pas un grand

embarras dans l’écriture, et les imprimeurs seroient sans doute

assez honnêtes pour faire fondre des h cédillées en faveur de

l’amélioration de notre orthographe: plus on facilitera l’art de

lire, plus aussi on multipliera les lecteurs et par conséquent les

aquéreurs de livres.»

 

16º «J’en dirois autant des t cédillés pour le cas où cette lettre

représente un sifflement. N’est-il pas ridicule d’écrire avec les

mêmes lettres, nous portions et nos portions, nous dictions et

les dictions, et une infinité d’autres? Cette simple cédille, en

fesant disparoître l’équivoque dans la lecture, laisseroit subsister

les traces de l’étymologie et seroit bien préférable au changement

qu’on a proposé du t en c ou en s.

 

17º «L’analogie, si propre à fixer les langues, à les éclairer, à

en faciliter l’intelligence et l’étude, conseille encore quelques

autres changements très-utiles dans notre orthographe, parce qu’ils

sont fondés en raison, que l’usage contraire est une source féconde

d’inconséquences et d’embarras, et qu’il ne peut résulter de ces

corrections aucun inconvénient réel.

 

«Le premier changement seroit de retrancher des mots radicaux la

consonne finale muette, si elle ne se retrouve dans aucun des

dérivés: pourquoi, en effet, ne pas écrire rampar sans t et nœu

sans d, puisqu’on ne forme du premier que remparer et du second

nouer, dénouer, dénoûment, renouer, renoueur, renoûment, où ne

paroissent point les consonnes finales des radicaux[193]?

 

[193] L’Académie a depuis adopté les mots nodus et nodosité.

Ce dernier ne figure qu’à la sixième édition.

 

«Le second, de changer cette consonne ou dans le radical ou dans

les dérivés, si elle n’est pas la même de part et d’autre, et que

la prononciation reçue ne s’oppose point à ce changement. L’usage,

par exemple, a autorisé absous, dissous, résous au masculin, et

absoute, dissoute, résoute au féminin: inconséquence choquante,

mais dont la correction ne dépend pas d’un choix libre; le t se

prononce au féminin et la lettre s est muette au masculin. Écrivons

donc absout, dissout, résout. Au lieu d’écrire _faix, faux,

heureux, roux_, écrivons avec l’s: fais, faus, heureus, rous,

à cause des dérivés _affaissement, affaisser, fausse, faussement,

fausseté, fausser, heureuse, heureusement, rousse, rousseur,

roussir_. Une analogie plus générale demande même que l’on change

x partout où cette lettre ne se prononce pas comme cs ou gz et

qu’on écrive Aussère (ville), Brussèles (ville), _soissante,

sizième, sizain, dizième_, comme on écrit déjà dizain et dizaine.

Il faut écrire aussi les lois, de la pois, la vois, des pous,

les fous, ceus, les vœus, etc., et ne laisser à la fin des mots

que les x qui s’y prononcent comme dans borax, Stix.

 

«Il est d’usage d’écrire dépôt, entrepôt, impôt, supôt, avec un

t inutile et un accent que réclame, dit-on, une s supprimée:

eh! supprimons, au contraire, ce t inutile et rétablissons l’s

réclamée d’ailleurs avec justice par les dérivés déposant, etc.,

entreposeur, etc., imposant, etc., suposition, supositoire,

etc., et nous écrirons dépos, entrepos, impos, supos, comme

nous avons déja par la même analogie dispos, propos et repos…

Il est d’usage d’écrire nez avec un z et les dérivés avec _s,

nasal, nasalite, nasard, nasarde, nasarder, naseau, nasillard,

nasiller_: il faut choisir et mettre z dans les dérivés comme dans

le radical, ou s dans le radical comme dans les dérivés. Ce dernier

parti est le plus sûr.

 

«… Nous avons courtisan, courtisane, courtiser, courtois,

etc., qui viennent de cour. Reprenons l’usage de nos pères, qui

écrivoient court du latin cors, cortis (basse-court), d’où

viennent le corte des Espagnols, le corteggio des Italiens

et notre mot cortége. En restituant ce caractère d’étymologie,

objet si précieux pour les amateurs, nous rétablirons les droits

raisonnables et bien plus utiles de l’analogie.

 

«Un quatrième principe d’analogie est de ne jamais supprimer la

consonne finale du radical dans les dérivés quoiqu’elle y soit

muette, à moins que sa position dans le dérivé n’induise à la

prononcer; c’est ainsi qu’on écrit sans p les mots _corsage,

corselet, corset, corsé_, quoiqu’ils viennent de corps, parce

que le p embarrasseroit la prononciation et la rendroit douteuse.

Je crois que par analogie on doit de même écrire sans p les

mots batême, batiser, Jean Batiste, batistère, parce qu’on

seroit tenté d’y prononcer le p, comme il faut le prononcer et

conséquemment l’écrire dans baptismal.

 

«Il est contraire au bon sens de restreindre, par des exceptions

inutiles, bizarres, embarrassantes et contradictoires, la règle de la

formation de nos pluriels, qui fait ajouter s à la fin des noms et

adjectifs singuliers non terminés par s, x ou z.» Il faut donc

écrire ses gents, touts les hommes.

 

«Les adjectifs terminés en ant ou ent forment leurs adverbes, de

manière que l’oreille les entend finir par ament; cependant les uns

s’écrivent par amment et les autres par emment: les étrangers

et les nationaux peu instruits sont en danger de prononcer ces deux

syllabes comme les deux premières du mot emmancher ou de prononcer

la première des deux comme la première des mots Àmmonite, Èmmanuel.

Supprimons donc la première m, puisqu’elle ne se prononce plus,

et les adverbes venus des adjectifs en ANT s’écriront simplement

et analogiquement par AMENT. De savant, instant, puissant, on

formera savament, instament, puissament. Quant aux adverbes

venus des adjectifs en ENT, outre la suppression de la première

m, qui y est également nécessaire, il faut y introduire un a,

puisqu’on l’y entend. Cet a doit même entrer dans l’orthographe de

l’adjectif pour caractériser l’analogie. Ainsi, écrivons diligeant

et diligeament, négligeant et négligeament, prudant et

prudament, violant et violament. Je conserve l’e dans

diligeant et négligeant, parce qu’il y est nécessaire pour faire

siffler le g et l’empêcher d’être guttural, et je supprime l’e

dans prudant et violant, parce qu’il y seroit absolument inutile.»

Beauzée, poursuivant le cours de ses délicates et ingénieuses observations, énonce ensuite quelques règles qui se recommandent à l’attention des partisans de la néographie phonétique: «Il faut, dit-il, écrire le son o par au dans les mots dont les analogues ont a ou al en même place, et par eau dans ceux dont les analogues ont e ou el dans la syllabe correspondante, comme:

 

chaud, chaufer à cause de chaleur

faus, faussaire — falsifier

haut, hausser — exalter

maudire — malédiction

naufrage — navire

psaume, psautier — psalmiste

agneau — agnelér

beauté — b_él_

chapeau — chapeliér

grumeau — grumelér

manteau — mante

rouleau — roulér.

 

«Si l’on entend dans quelques mots un o simple ou la voyelle

composée ou, l’analogie exige que dans tous les mots de la même

famille où au lieu de o ou de ou on entendra eu, on écrive

œu; ainsi écrivons-nous:

 

bœuf à cause de bouvier

cœur — cordial

chœur — choriste

mœurs — moral

nœu — nouér

œuf — ovaire et oval

œuvre — ouvriér

sœur — sororal

vœu — vouér ou votér.

 

«D’après ce principe, combiné avec la manière dont je propose

d’écrire l mouillée, il faut écrire œll au lieu de œil.

Puisqu’il est reçu d’écrire vœu à cause de vouer, pourquoi

n’écriroit-on pas avœu, tant par analogie avec vœu qu’à cause

d’_avouer_? Nous écrivons cueillir et nous y prononçons eu

qui n’y est point écrit: les mots _colècte, colècteur, colèctif,

colèction_, qui sont de la même famille, nous indiquent œ et nous

avertissent d’écrire cœullir, acœullir, recœullir, de là _acœull,

recœull_, même cercœull, et par l’analogie des sons orgœull où

l’on prononce œu, puis orgoélleus, parce qu’on n’y prononce que

é.»

 

18º L’auteur demande que l’on écrive:

 

à fin au lieu de afin ╮ à cause de _à cette fin,

_en fin_ — enfin ╯ à cause_

au près — auprès — _de près, de

loin_

aussi tôt — aussitôt ╮ — ╭ _plus tôt, bien

_bien tôt_ — bientôt ╯ | tôt, aussi tard,

╰ bien tard_

en suite — ensuite — _par suite, à la

suite_

autre fois — autrefois ╮

quelque fois — quelquefois | — _une fois,

_toute fois_ — toutefois ╯ plusieurs fois_

par ce que — parce que — _par la raison

que_

lors que — lorsque — tandis que,

etc.

pour quoi — pourquoi — pour qui

 

19º Il réunit, au contraire, les mots suivants: un acompte, des

acomptes, des apropos, des apeuprès. En terminant, Beauzée défend ainsi son système du reproche d’attenter à l’étymologie et à la prosodie:

 

«Pour ce qui concerne les droits de l’étymologie, je le demande,

est-il raisonnable que nous allions chercher dans une langue

étrangère et morte, qui est ignorée des dix-neuf vingtièmes de la

nation, les raisons de notre orthographe, que toute notre nation

doit savoir? N’est-ce pas condanner gratuïtement à l’ignorance

d’une chose essencielle tous ceux qui n’auront pas fait les frais

superflus d’étudier le latin et le grec? N’est-ce pas mettre des

entraves ridicules à la perfection d’une langue qui, après tout, doit

nous être plus précieuse que toute autre? L’orthographe est pour

toute la nation; la connoissance des étymologies n’est que pour un

très-petit nombre d’hommes, qui même n’en tirent pas grand avantage,

ni pour eux-mêmes ni pour l’utilité publique: faut-il donc sacrifier

l’avantage de vingt millions d’ames aux vûes pédantesques de

deux-cents personnages, qui n’en sont ni plus savants ni plus utiles?

L’injustice et le ridicule de cette prétention ont été sentis par

l’Académie della Crusca, pour la langue italienne, et par l’Académie

royale de Madrid, pour la langue castillane: l’orthographe de ces

deux langues est réduite à peindre juste la prononciation, sans égard

pour des étymologies qui la défigureroient; et les savants d’Italie

et d’Espagne n’en seront pas moins bons étymologistes. Mais chez nous

même, d’où vient qu’il n’a pas plu à l’usage de redoubler la consonne

dans quelques mots, où toutefois la raison servile d’imitation à

cause de l’étymologie militoit autant que dans les autres mots où

l’on a consacré ce redoublement? C’est que quelquefois la raison l’a

emporté sur l’aveugle et imbécile routine et que l’on a quelquefois

obéi au principe invariable qui veut que l’écriture soit l’image

fidèle de la parole.

 

«Ce qu’on allègue en faveur des droits de la prosodie est-il

mieux fondé? Il faut, dit-on, redoubler la consonne pour marquer

la brièveté de la voyelle précédente. Ce prétendu principe est

absolument faux, de l’aveu même de l’usage: car 1º nous trouvons

la consonne redoublée après des voyelles longues: _flāmme, mānne,

abbēsse_, que je fīsse, grōsse, que je pūsse, que je _poūsse,

paīssez_, etc.; 2º on trouve de même des voyelles brèves avant une

consonne simple: _dămier, interprĕter, docĭlité, dévŏte, fortŭné,

boŭle, jeŭnesse, retraĭte_, etc. Quand ce principe seroit admis sans

exception dans la pratique, peutêtre faudroit-il encore y renoncer,

parce qu’il seroit au moins inutile: ne suffiroit-il pas de marquer

de l’accent circonflexe les voyelles longues et d’écrire les brèves

sans accent? N’avons-nous pas déjà tâche et tache, mâtin et

matin, châsse et chasse, bête et bète (racine), gîte et

il agite, le nôtre et notre avis, etc.? A ces deux vices, déja

considérables, de fausseté et d’inutilité, ajoutons que ce principe

est encore opposé à l’effet naturel du redoublement de la consonne,

qui est d’alonger la voyelle précédente.»

Beauzée a, comme on le voit, étudié dans ses détails et avec beaucoup d’érudition et de sagacité le mécanisme de l’orthographe étymologique. Quelques-unes de ses modifications pourraient être acceptées; d’autres, celles qui entraînent l’augmentation du nombre des accents, sont ingénieuses, mais tout à fait impraticables. Pour se disculper du reproche qu’on lui a fait de cette complication, Beauzée cite un passage de l’_Enchiridion_ d’Épictète, où, dans le texte grec, se trouvent 41 accents pour 37 mots, tandis que la traduction littérale, orthographiée selon son système, ne montre que 23 accents sur 55 mots. Voici cette traduction:

 

«Cés gênts veulent aussi être philosophes. Home, aye d’abord apris ce

que c’est que la çhose que tu veus être; aye étudié tés forces et le

fardeau; aye vu si tu peus l’avoir porté; aye considéré tés bras et

tés cuisses, aye éprouvé tés reins, si tu veus être qùinqùèrcion ou

luteur.»

Dans la langue grecque, tous les mots ayant une accentuation tonique très-fortement accusée, ces marques devenaient bien plus nécessaires qu’elles ne le sont dans la nôtre, pour fixer la diction. L’accentuation grecque (l’aigu, le grave, le circonflexe), qui a servi de modèle à la nôtre, ne fut introduite qu’au deuxième siècle avant J.-C., et c’est à Alexandrie qu’elle fut d’abord mise en usage par son inventeur, Aristophane de Byzance, pour fixer la prononciation et la préserver d’être altérée par tant de populations étrangères qui parlaient le grec. On ne trouve, d’ailleurs, aucun texte manuscrit, sauf des grammaires, accentué au complet avant le XIe siècle de notre ère.

 

DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

 

JEAN-ÉTIENNE-JUDITH FORESTIER BOINVILLIERS-DESJARDINS, membre

correspondant de L’Institut de France. _Grammaire raisonée ou cours

théorique et pratique de la langue française._ Paris, 1802, in-8 de

526 pp.

Ce savant grammairien figure au nombre des réformateurs les plus modérés. Il n’admet pas de séparation entre la langue française et le latin dont l’étude lui paraît indispensable pour la connaissance du système de l’orthographe française. Fidèle sur tous les points à l’étymologie, il n’adopte que les changements qui s’y conforment, de sorte que sa réforme porte presque exclusivement sur les doubles consonnes, qu’il remplace par les simples là seulement où elles sont d’accord avec les primitifs latins. Cette amélioration constitue déjà un pas en avant, mais reste imparfaite puisque dans certains mots elle se conforme à l’étymologie latine, contrairement à la prononciation. Boinvilliers a fait un code d’orthographe à l’usage des lettrés, et par conséquent ne se soucie pas de la régularité qui doit être l’âme de tout système d’écriture rationnelle.

Il écrit donc: nourir, étoner, doner, conaître, apartenir, quiter, atendre, ariver, honeur, home, persone, acord, someil, etc., et d’un autre côté: différer et différence, commettre et commission, approuver et approbation, etc.

Dans les mots où la pénultième se trouve être un e muet suivi immédiatement de la double consonne, il le remplace par un è après la suppression de la consonne. Exemples: tèle, bèle, cète, anciène, cruèle, qu’il viène. Il écrit énemi avec un e aigu. Il remplace par l’s l’x final des substantifs et des adjectifs pour les conformer à la règle générale de la formation du féminin, ex.: épous, épouse, heureus, heureuse.

Il écrit avec un c tous les adjectifs dont le substantif correspondant possède le c à la désinence, comme confidenciel (confidence), substanciel (substance), essenciel (essence), pénitenciel (pénitence), et avec un t ceux où cette consonne existe dans le primitif, comme séditieus (sédition), factieus (faction), ou qui ne dérivent pas d’un substantif, comme captieus (capter).

Il écrit avec Voltaire nous fesons, bienfesant, malfesant.

Il remplace l’y par l’i partout où il ne représente pas deux i, et il écrit avec beaucoup de raison: les ieux, venez i (i venant de ibi).

Il est inutile d’ajouter qu’il conserve partout les ph et th étymologiques.

 

URBAIN DOMERGUE, de l’Institut. _La prononciation françoise,

déterminée par des signes invariables, avec application à divers

morceaux, en prose et en vers, contenant tout ce qu’il faut

savoir pour lire avec correction et avec goût; suivie de notions

orthographiques et de la nomenclature des mots à difficultés._

Paris, F. Barret, l’an V, in-8 de 302 pp.—_La prononciation

françoise, où l’auteur a prosodié, avec des caractères dont il est

l’inventeur, sa traduction en vers des dix églogues de Virgile et

quelques autres morceaux de sa composition; augmentée d’un tableau

des désinences françoises, pour faciliter l’étude des genres.

Manuel indispensable pour les étrangers, amateurs de cette langue,

infiniment utile aux François eux-mêmes._ Seconde édition. Paris,

librairie économique, 1806, in-8 de 3 ff. 540 pp., plus 3 ff.

Les travaux de Domergue sur la langue française remontent à 1778. C’est à cette époque qu’il fit paraître sa Grammaire française simplifiée (in-12), réimprimée en 1792. En 1784, il fonda à Lyon le Journal de la langue française, qui fut continué jusqu’en 1791. En 1790, il publia le Mémorial du jeune orthographiste (in-12). Revenu à Paris, il forma la Société des amateurs et régénérateurs de la langue française, dont sortit plus tard le Conseil grammatical, tribunal officieux dont le rôle était de donner des solutions aux questions grammaticales offrant des difficultés. Ces solutions furent publiées en 1 vol., en 1808. On a encore de cet académicien deux opuscules sur l’orthographe: Exercice orthographique (Paris, 1810, in-12), et les Notions orthographiques. Bien que je n’aie pu me procurer ces ouvrages, j’ai cru utile de les mentionner bibliographiquement.

La partie critique dans le travail de cet académicien n’a pas l’importance que les autres novateurs ont cru devoir lui donner à l’appui de leur système.

 

«Si notre alphabet étoit bien fait, dit Domergue, p. 177, si chaque

son étoit exprimé par un signe qui lui convînt toujours, qui ne

convînt qu’à lui, la connoissance de l’alphabet seroit la clé de la

prononciation. Mais notre langue parlée a 40 éléments (voir plus

loin, p. 359), et nous n’avons que 24 lettres. Encore, ces lettres

trompent-elles sans cesse l’œil par des sons contraires aux signes,

l’oreille par des signes contraires aux sons. Tâchons de mettre

d’accord les deux sens particulièrement consacrés à la parole, la

vue et l’ouïe. Que dans l’alphabet que je destine à réfléchir la

prononciation, comme une glace fidèle réfléchit les objets, ces deux

principes soient invariablement suivis: 1º autant de signes simples

que de sons simples; 2º application constamment exclusive du signe au

son.»

 

TABLEAU DES VOYELLES DE DOMERGUE.

 

a, comme dans ami, baril a aigu.

ƨ [‡ représente un ɑ combiné avec un ƨ],

comme dans câble, raser a grave.

ẚ [‡ représente un ɑ suivi d’une brève ̆ accolée],

comme dans banc, temps a nasal.

o, comme dans domino, loto o aigu.

ℴ [‡ représente un o manuscrit ouvert],

comme dans grossir, rosier o grave.

ơ comme dans bonté, ombre o nasal.

ẻ [‡ représente un e précédé d’un accent aigu haut accolé],

comme dans thé, café e aigu bref.

ē [‡ représente un e précédé d’un tiret horizontal accolé],

comme dans lésion, fée e aigu long.

ȩ [‡ représente un e précédé d’un accent aigu bas accolé],

comme dans succès, caisse e grave.

e, comme dans modèle, foible e moyen.

ẽ [‡ représente un e suivi de deux brèves ̆ ̆ accolées],

comme dans lien, vin e nasal.

ı, comme dans colibri, biribi i bref.

ī [‡ représente un ı précédé d’un tiret horizontal accolé],

comme dans cerise, gîte i long.

u, comme dans vertu, tube u bref.

ŭ [‡ représente un u précédé d’une brève ̆ accolée],

comme dans ruse, flûte u long.

ə [‡ représente un ə sans le tiret horizontal],

comme dans joujou, bijou ou bref.

ɔ, comme dans pelouse, croûte ou long.

c, comme dans bonne, jeton eu faible.

̄c [‡ représente un c précédé d’un tiret horizontal accolé],

comme dans feu, peuplier eu bref.

̆c [‡ représente un c précédé d’une brève ̆ accolée],

comme dans creuse, beurre eu long.

ƈ, comme dans un, à jeûn eu nasal.

CONSONNES:

 

m, comme dans maman me.

b, comme dans battre be.

p, comme dans papa pe.

v, comme dans vivacité ve.

f, comme dans force fe.

d, comme dans devoir de.

t, comme dans tutoyer, et jamais comme dans portion te.

n, comme dans Nanine, et jamais comme dans bon ne.

l, comme dans lunatique le.

ł, comme dans famille le mouillé.

ŋ, comme dans ignorant, et jamais comme dans gnome gn mouillé.

z, comme dans azur ze.

s, comme dans salut, et jamais comme dans ruse se.

r, comme dans rire re.

ȷ, comme dans jujube je.

ℐ[‡], comme dans chercher ch doux.

g, comme dans guérir, et jamais comme dans pigeon ghe.

q, comme dans camisole, colère que.

ɋ, comme dans cœur, requête q adouci.

‛, comme dans les héros aspiration.

 

[‡] Ce signe ℐ est utilisé ici pour un j sans point, avec une

boucle.

On voit que, dans l’écriture inventée par Domergue, le caractère c a changé de fonction et représente eu faible que l’auteur croit entendre dans notre e muet ou e féminin, bonne, jeton. L’y a également disparu, et avec lui toute trace de l’origine grecque d’une partie des mots de la langue. Pas d’œ; pas d’accents. Dans les consonnes le c est remplacé dans ses fonctions par q dans camisole, par ɋ dans cœur, par s dans ceux-ci; f figure les sons f et ph; h est éliminée là où il n’y a pas aspiration; et dans héros, etc., elle est figurée par l’esprit rude des Grecs; k, lettre inutile en présence des deux coppa (q et ɋ), disparaît également; deux signes nouveaux, l’un pour le gn mouillé, montagne, l’autre pour ll mouillé, économisent chacun une lettre; t n’a plus qu’une fonction, x a disparu ainsi que le w.

Domergue reconnaît vingt et une voix ou voyelles distinctes qu’il représente par vingt et un signes; dix-neuf articulations qu’il exprime par dix-neuf consonnes, dont chacune, comme chaque voyelle, a un emploi fixe et incommunicable.

Si le système de cet académicien était logique et bien conçu sous plusieurs rapports, en pratique il était inexécutable. Son écriture, hérissée de signes nouveaux et peu distincts les uns des autres, blesse toutes les habitudes de l’œil, supprime les accords du singulier et du pluriel dans les substantifs et dans les verbes, et, violant ainsi les lois premières de la grammaire, nous ramènerait à une sorte de barbarie.

 

GIRAULT-DUVIVIER. _Grammaire des grammaires, ou Analyse raisonnée

des meilleurs travaux sur la langue française._ Quatrième édition.

Paris, 1819, 2 vol. in-8. (La première édition est de 1811.)

Ce volumineux travail a joui pendant longtemps d’une grande réputation. Le public, partant de cette idée que la meilleure grammaire devait être la plus complète, c’est-à-dire celle dans laquelle se trouveraient entassées en plus grand nombre, sous forme de règles, d’exceptions et d’exceptions de l’exception, les irrégularités et les contradictions de notre langue, a pendant trente ans accordé sa faveur à cette vaste compilation des traités de grammaire alors connus.

Pour donner une idée de la critique de son auteur, je me bornerai à remarquer que, loin de s’être enquis par un examen attentif et personnel de la valeur des travaux des novateurs qui l’avaient précédé, il s’est contenté, au chapitre ORTHOGRAPHE, t. II, p. 895, de reproduire sans citer, mais en la paraphrasant de temps à autre, la condamnation qu’en 1706, c’est-à-dire cent ans plus tôt, Regnier des Marais avait portée contre eux dans sa Grammaire.

 

Girault-Duvivier conclut ainsi: «Au surplus, ce qui répond plus

victorieusement encore que tout ce qu’on vient de lire, aux divers

projets tendant à la réforme de l’orthographe ordinaire, c’est

que Regnier des Marais, le P. BUFFIER, le P. Bouhours, MM. DE

PORT-ROYAL, BEAUZÉE, CONDILLAC, GIRARD, D’OLIVET et le plus grand

nombre de grammairiens modernes, se sont constamment opposés à leur

adoption; c’est que les écrivains du siècle de Louis XIV et enfin

l’_Académie_, juge auquel doit se soumettre tout auteur, quelque

célèbre, quelque éclairé qu’il soit, les ont rejetés.»

Cette citation textuelle, dans laquelle il y a presque autant d’erreurs que de mots, ainsi qu’on peut s’en assurer par l’analyse qu’on trouve ici des travaux de Buffier, de Port-Royal, de Beauzée, de Girard, de d’Olivet et les spécimens de l’orthographe des grands écrivains (Appendice E), montre suffisamment avec quelle légèreté les grammairiens les plus accrédités avaient, jusqu’à nos jours, traité la question de la réforme orthographique. Je serais heureux si le présent ouvrage parvenait à déblayer le terrain de la discussion de tant d’arguments faux répétés à satiété!

 

C.-F. VOLNEY. _L’Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques,

ouvrage élémentaire, utile à tout voyageur en Asie_ (tome VIII des

Œuvres complètes). Paris, Bossange frères, 1821, in-8.

Quoique cet ouvrage, aussi bien que celui de M. Féline, concerne plus particulièrement la réforme dite phonographique, j’ai cru devoir les mentionner, puisqu’ils ont indirectement rapport à l’orthographe, par la classification des sons de la langue, et sont le résultat de longs efforts et de consciencieuses études. La tentative de dresser un alphabet unique et commun aux langues de l’Europe et de l’Asie est une idée aussi grande que généreuse[194]. Volney lui-même a fondé un prix annuel de 1,200 francs pour la réalisation de cette entreprise à laquelle il a consacré tant de voyages et de si longues études.

 

[194] L’Angleterre poursuit depuis une trentaine d’années un

problème encore plus vaste et non moins important, celui d’un

alphabet typographique latin perfectionné et complété, qui soit

propre à la transcription de toutes les langues des tribus

de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique, de l’Océanie, de la

Polynésie, explorées par ses missionnaires. (Voir Max Müller,

Nouvelles Leçons de la science du langage, p. 199.)

Le savant académicien a puisé dans la comparaison des idiomes, nécessaire à la préparation de son œuvre, des moyens de perfectionner le mécanisme de notre orthographe. Doué d’un vrai talent d’observation et d’une sagacité égale à sa persévérance, il doit à l’analyse minutieuse qu’il a faite des sons propres aux diverses langues qu’il a comparées une connaissance profonde des vices de notre écriture.

L’étude à laquelle Volney s’est livré au sujet des voyelles européennes et particulièrement des voyelles françaises (p. 25 à 61) depuis cinquante ans n’a guère été dépassée. Voici comment il résume les idées de ses prédécesseurs sur la détermination du nombre de nos voyelles:

 

«Avant Beauzée, l’abbé Dangeau (en 1693) avait compté aussi treize

voyelles, mais il y comprenait aussi les quatre nasales: par

conséquent il les bornait à neuf. Ce fut déjà une grande hardiesse à

lui de les proposer au corps académique, qui, selon l’habitude des

corporations et la pesanteur des masses, se tenait stationnaire dans

le vieil usage de ne reconnaître que les cinq voyelles figurées par

A, E, I, O, U. L’abbé Dangeau eut le mérite d’établir si clairement

ce qui constitue la voyelle, que la majorité des académiciens ne

put se refuser à reconnaître pour telles les prétendues diphtongues

OU, EU, qui réellement ne sont pas diphtongues, mais digrammes,

c’est-à-dire doubles lettres[195]. Du reste, Dangeau ne distingua pas

bien les deux A, les deux O, ni les deux EU.

 

[195] L’auteur explique très-bien, dans plusieurs endroits, le

mécanisme de la formation de ces digrammes, qui s’est produite

en Europe comme en Asie. Ayant à figurer des sons nouveaux avec

un alphabet restreint, on a, plutôt que d’introduire un signe

nouveau, réuni les signes des sons qui isolément paraissent se

faire entendre dans la nouvelle voyelle.

 

«Après Dangeau (en 1706), l’abbé Regnier des Marais, chargé par

l’Académie d’établir une grammaire officielle comme le Dictionnaire,

n’osa que faiblement suivre la route ouverte par Dangeau: en

établissant d’abord six voyelles il commit la faute de présenter y

et i comme différens, lorsque de fait leur son est le même[196];

et dans l’exposé confus, embarrassé qu’il fit de toute sa doctrine,

il décela l’hésitation et le peu de profondeur de la doctrine alors

dominante. A ce sujet, je ne puis m’empêcher de remarquer que les

innovations ne sont jamais le fruit des lumières ou de la sagesse des

corporations, mais au contraire celui de la hardiesse des individus,

qui, libres dans leur marche, donnent l’essor à leur imagination

et vont à la découverte en tirailleurs: leurs rapports au corps

de l’armée donnent matière à délibération: elle serait prompte

dans le militaire, elle est plus longue chez les gens de robe.

Toute innovation court risque d’y causer un schisme, d’y être une

hérésie, et ce n’est qu’avec le temps, qu’entraînée par une minorité

croissante, la majorité entre et défile dans le sentier de la vérité.»

 

[196] Volney a raison en ce qui concerne l’y étymologique, mais

l’y français, dans pays, moyen, est une véritable voyelle

diphthongue.

Voici le tableau des voyelles de Volney en ce qui regarde le français:

 

1. a clair ou bref, petit a Ex.: Paris, patte, mal;

2. a profond ou long, grand â âme, âge, pâte, mâle;

3. o clair ou bref, petit o odorat, hotte, molle, sol;

4. o profond ou long, grand ô hôte, haute, môle, saule,

pôle;

5. où bref, petit ou chou, sou, trou;

6. oû profond, grand oû voûte, croûte, roue, houe;

7. eù clair, guttural cœur, peur, bonheur;

8. eu profond, creux eux, deux, ceux;

9. ╭ e muet, féminin borne, ronde, grande;

╰ … e gothique que je me repente;

10. ê ouvert fête, faîte, mer, fer;

11. ée e (sans nom), æ, ̄e née, nez;

12. é masculin né, répété;

13. i bref, petit i midi, imité, ici;

14. î long, grand î île (en mer), la bîle;

15. u français hutte, chute, nud;

16. ╮ ╭ an pan (de mur);

17. | Nasales: | on son (de voix);

18. | | in brin, pain, pin, peint;

19. ╯ ╰ un un, chacun.

La réalisation du projet de Volney serait un puissant auxiliaire pour la diffusion des lumières et de la civilisation en Europe. Voici comment M. Féline s’exprimait à ce sujet dans l’introduction de son Dictionnaire phonétique:

 

«La création d’un tel alphabet intéresse au plus haut degré la

politique intérieure de tous les grands États. Les sujets de la

France parlent allemand, italien, breton, basque, arabe, et nombre

de patois qui diffèrent beaucoup du français. Ceux de l’empire

britannique parlent gallois, irlandais, écossais et font usage

d’une multitude d’idiomes dans de nombreuses colonies. La Russie,

disent les géographes, compte plus de cent langues différentes, dont

vingt-sept principales; l’Autriche en compte également une quantité

considérable dans ses divers États, animés chacun d’une nationalité

jalouse. Les États-Unis sont peuplés en partie d’émigrants venus

de toutes les contrées du monde. Il n’est pas jusqu’à la Suisse où

règnent trois idiomes bien distincts. Certes, si la confusion des

langues a arrêté l’édification de la tour de Babel, l’administration

de chacun de ces États doit souffrir de la difficulté qu’éprouve

l’autorité à se faire comprendre de tous les sujets soumis à sa

loi. Toutes ces nations doivent donc appliquer leurs efforts à se

faciliter réciproquement l’étude de ces nombreux idiomes, surtout

de celui qui est adopté par le gouvernement dans chaque pays. Elles

atteindraient assurément ce but en apportant à l’alphabet toutes les

simplifications dont il est susceptible et en le rendant commun à

toutes les langues.»

On verra plus loin, à l’article consacré à l’ouvrage de M. Raoux, les moyens récemment proposés pour parvenir à ce but, et qui font l’objet d’un art que ses adeptes appellent phonographie.

 

P.-R.-FR. BUTET, directeur de l’école polymathique. _Mémoire

historique et critique dans lequel l’_S _se plaint des irruptions

orthographiques de l’_X, _qui l’a supplantée dans plusieurs cas,

sans aucune autorisation ni étymologique ni analogique; à messieurs

les membres de l’Académie française et de celle des inscriptions et

belles-lettres._ Paris, imprimerie d’Éverat, 1821, in-8 de 19 pp.

Dans les doléances que la lettre S adresse à l’Académie, elle s’élève d’abord contre le trouble apporté dans son emploi régulier par ces impératifs de la première conjugaison à la seconde personne du singulier, manges-en, goûtes-y, vas-y; elle se contenterait modestement de la configuration mange-s-en, goûte-s-y, va-s-y, qui préciserait son rôle de lettre euphonique.

Par suite de l’extension toujours croissante d’emploi qu’elle a reçue des Grammairiens, par exemple, à la fin de ces mots je croi, je tien, je vien, etc., elle se croit en droit de défendre sa position comme lettre euphonique et comme marque du pluriel contre les empiétements de l’x.

Notre x nous vient des Latins. Mais quel rôle cette lettre double a-t-elle joué chez eux?

Les nominatifs en is de la troisième déclinaison, canis, classis, fortis, dulcis, sont identiques avec la forme du génitif: tel était le type primitif. Mais, en raison de la fréquence de leur emploi, certaines formes du nominatif se sont altérées. Ces altérations se sont faites de plusieurs manières, et entre autres par contraction: trabs, urbs, ops, hyems, etc., sont des contractions de trabis, urbis, opis, hyemis, qu’on retrouve au nominatif dans les anciens auteurs. Par suite de la même contraction, audacis et regis sont devenus audacs et regs: l’x est alors intervenu pour figurer ces deux finales et ces deux sons par une seule lettre.

Les prétérits latins ont éprouvé des modifications non moins importantes, où l’x est venu jouer son rôle. Luceo, frigo, dico, duco, au lieu de luci, frigi, dici, duci, ont donné luxi, frixi, dixi, duxi.

Flectum, plectum, fluctum, n’ont pu devenir flecsum, plecsum, flucsum que sous la forme orthographique flexum, plexum, fluxum. Telle est l’origine des supins en xum.

Il résulte de ces observations que l’x, sauf le cas de préexistence dans un radical, ne peut s’introduire secondairement en orthographe que dans trois cas généraux en latin: 1º comme finale de substantifs et adjectifs de la troisième déclinaison; 2º comme faisant partie de la terminaison des prétérits en xi; et 3º dans les supins en xum; par conséquent, on peut, par droit d’hérédité, conserver sa présence dans tous les mots français qui émanent de ces trois sources et, comme cela a eu lieu en latin, dans tous leurs dérivés.

On peut admettre que, comme monument ancien, x reste dans appendix, hélix, index (que beaucoup de personnes écrivent déjà appendice, hélice, indice), dans chaux, de calx, dans choix, de collexus, altération de collectus, dans croix, de crux, dans crucifix, de crucifixus, dans faux, de falx, dans flux, de fluxus. De même pour larynx, pharynx, sphinx, voix, paix, poix, perdrix; dans taux, à cause de taxe, dans six, à cause de sex.

Il n’en est pas de même dans la terminaison des mots faux, toux, houx, époux, pour lesquels il n’existe aucune raison étymologique de la présence de l’x, et où l’s seule apparaît dans les dérivés. Comment justifier l’intrusion de l’x dans la terminaison des adjectifs en eux, tels que précieux, généreux, etc., provenus pour la plupart de correspondants latins en osus?

La lettre S demande en terminant à l’Académie que puisque la docte Compagnie l’a déjà rétablie dans ses droits pour les mots rois et lois, clous, filous, fous, toutous, trous et verrous, elle lui fasse la même grâce pour les mots bijoux, cailloux, choux, genoux, hiboux, joujoux et poux.

Elle réclamerait aussi sa place dans les pluriels des mots terminés en eux dérivés de latins en osus, ainsi que dans les quatre formes verbales, je peux, je veux, je vaux, je faux.

La prononciation, en vers comme en prose, n’a rien à perdre à ces corrections. L’étymologie et l’analogie y recouvreront leurs droits, et la grammaire, affranchie d’exceptions, y gagnera par la simplification et la généralisation de ses règles.

Il y a, comme on voit, d’excellentes idées dans ce petit travail, et une analyse de ce genre pourrait être accomplie fructueusement pour chacune des lettres de l’alphabet latin.

 

_Solvique et phonique, c’est-à-dire: le mécanisme de la parole

dévoilé et écriture universelle au moyen de quarante-huit

phonins ou lettres, qui, à l’aide de quelques signes, accens et

marques, désignent tous les sons de la parole avec leurs qualités

prosodiques; précédées d’une esquisse de l’histoire de l’écriture,

et suivies d’une méthode de noter la déclamation, moyennant douze

chiffres duodécimaux, qui se trouvent également appliqués à

l’arithmétique, ainsi qu’à un système de poids et mesures._ Par

Ch.-L. B. D. M. G. Paris, Firmin Didot, octobre 1829, in-12, de

VIII et 172 pp., plus 1 f. de modèle et un tableau.

C’est une réforme complète de l’écriture, établie sur une étude minutieuse du fonctionnement des organes de la parole. L’auteur a inventé de nouveaux signes qui diffèrent totalement des lettres de l’alphabet.

 

MARLE. Dans le _Journal de la langue française, didactique et

littéraire_, années 1827-1829, 4 vol. in-8. (_Orthographe. Plan

de réforme._)—_Appel aux Français._—_Réforme orthographique._

Quatrième édition. Paris, I. Corréard jeune, 1829, in-32, de 144

pp., plus 2 tableaux. (A la fin on trouve: _Réponse de M. Marle à

la lettre de M. Andrieux_, de 11 pp.)

 

«La langue française, dit M. Marle, a vingt-deux sons et treize

articulations; pour représenter ce petit nombre de sons et

d’articulations, on fait usage de CINQ CENT QUARANTE SIGNES (ils sont

rangés dans le tableau cidessous), c’est-à-dire que nous employons

cinq cents caractères de plus que n’en exigent le besoin de la

langue, la raison, le bon sens; c’est-à-dire que nous consumons dans

l’étude DOUZE FOIS PLUS DE TEMPS qu’il n’en faut.

 

«L’enfant qui doit retenir cinq cent quarante signes différents

avant de savoir lire et orthographier n’en aura plus que quarante

à apprendre pour arriver à la même connaissance. Ainsi, au lieu

d’employer douze mois, je suppose, il ne lui en faudra qu’un seul

pour apprendre à lire.»

Voici le tableau abrégé de la réforme de 1827:

 

La langue française a 22 sons et 18 articulations. 40 signes

suffisent donc pour tout représenter.

 

SONS. â que l’oreille entend dans pâte sera uniquement

représenté par le signe â. Écrivez donc âme, flâme.

 

a entendu dans ami sera représenté par a. Écrivez _almana,

batême, fame_.

 

an entendu dans ruban par an. Écrivez banbou, prandre.

 

ô entendu dans _apôtre_ par ô. Écrivez émérôde, étournô.

 

o entendu dans o_gre_ par o. Écrivez onorable, roujole, au lieu

de honorable, rougeole.

 

on entendu dans bon par on. Écrivez bonbe, contabilité, au lieu

de bombe, comptabilité.

 

oû entendu dans voûte, par oû. Écrivez _joûront, loûront,

soûlé_, au lieu de joueront, loueront, saouler[197].

 

[197] Ce mot a été corrigé par l’Académie en 1835.

 

ou entendu dans _bouton_, par ou. Écrivez lou au lieu de loup.

 

oî entendu dans _croître_, par oî. Écrivez soîrie au lieu de

soierie.

 

oi entendu dans roi, par oi. Écrivez doitié, oirie, au lieu de

doigtier, hoirie.

 

ê entendu dans ê_tre_, par ê. Écrivez parêtre, renêtre au lieu de

paraître, renaître.

 

è entendu dans _modèle_, par è. Écrivez chandèle, fièr, sègle,

au lieu de chandelle, fier, seigle.

 

é de épi par é. Écrivez éroïsme, éritaje.

 

e de se_lon_, par e. Écrivez setié[198].

 

[198] Tout e qui n’a pas d’accent est muet, et ne se prononce

plus ni é, ni è, mais toujours e comme dans je, me, te,

etc.

 

eû de jeû_né_ par eû. Écrivez beûglé, meûglé.

 

eu de fleur par eu. Écrivez boneur, maneuvre.

 

î que l’oreille entend dans gîte par î. Écrivez dîme.

 

i de pipe par i. Écrivez iver, sistème.

 

in de brin par in. Écrivez findre, vintième.

 

û que l’oreille entend dans piqûre, par û. Écrivez donc

gajûre.

 

u de menu par u. Écrivez umanité.

 

un de tribun par un. Écrivez à jun, unble.

 

ARTICULATIONS. q que l’oreille entend dans _cabriole, coton, cube,

quiconque, quelconque_ par q. Écrivez _qabriole, qoton, qube,

qiqonque, qélqonqe_.

 

(La gutturale) g (prononcez gue) de guérir, guitare, navigua

par g. Écrivez gérir, gitare, naviga.

 

ch dans cheval par ch. Écrivez chisme, châle.

 

j dans jupe par j. Écrivez jéomètre, pijon.

 

r de rare par r. Écrivez réteur, rume.

 

z de zéro par z. Écrivez vaze, dizième.

 

s de version par s. Écrivez marsial, porsion.

 

(L’articulation mouillée) gn de vignoble par ñ. Écrivez

viñoble, Bourgoñe.

 

n de monarque par n. Écrivez anée, oneur.

 

(L’articulation mouillée) ll que l’oreille entend dans bataillon

par ḻ. Écrivez bataḻon, griḻage.

 

l de lumière par l. Écrivez intervale, sculture.

 

t de tunique par t. Écrivez téatre, ortografe.

 

d de devoir par d. Écrivez adéré, adézion.

 

v de victoire par v. Écrivez valse[199].

 

[199] Ainsi corrigé en 1835 par l’Académie.

 

f de fantôme par f. Écrivez filozofe, filantrope.

 

b de butte par b. Écrivez abé, aborré.

 

p de plumet par p. Écrivez suprimé, aprandre.

 

«Domergue, dit-il, renverse tout pour tout reconstruire sur de

nouvèles bazes. Du Marsais se borne à retrancher les doubles

consonnes.»

L’auteur déclare adopter une marche qui réunisse les avantages des deux méthodes.

 

«Il ne faut, dit-il, renvoyer persone à l’école; il faut que celui

qui savait lire avant la réforme sache lire après la réforme à

quelque degré qu’elle soit arrivée; il faut, en un mot, que les

changements propozés ou à propozer soient toujours tellement

combinés, que les persones qui vèront pour la première fois

l’écriture qui en est le fruit puissent la lire sans héziter et

sans avoir bezoin d’explication préalable…..» «Homes de lètres

favorables à la réforme, professeurs qui voulez la propager,

gardez-vous de franchir les limites tracées par ce principe, ce

serait tout compromettre, ce serait grossir les rangs de nos

adversaires d’une foule de persones qui n’adoptent l’utile qu’autant

qu’il est agréable, qu’autant qu’il n’exige de leur part aucun

travail nouveau, aucune étude nouvèle.»

Marle retranche donc, en vertu de ce système: a dans Saône, saouler, poulain;—e dans asseoir, surseoir, beaucoup, etc.;—i dans coignassier, poignard, oignon;—o dans bœuf, désœuvrement, nœud, etc.;—un b dans abbaye, rabbin, sabbat;—c dans acquérir, obscénité, scélérat;—un f dans affront, chauffer, etc.;—g dans doigtier, Magdelaine, vingtaine, aggraver, agglomération, etc.;—h dans adhérer, cathédrale, exhorter;—l dans allégorique, alliance, bulletin;—m dans automne, condamner, nommer;—n dans cannibale, connivence, donner;—un p dans appartement, apprendre;—un r dans arrière, carrosse, courrier;—un t dans attachement, flatterie, gratter.—Il remplace le s qui se prononce comme le z par cette dernière lettre: nous reprézentons, poizon. Il fait disparaître les y étymologiques dans sinonime. Il écrit filosofe, ortografe. Il voudrait en outre quelques autres modifications légères.

Dans un remarquable passage relatif à l’_abolition des accents locaux et des patois_, à laquelle seules une grammaire et une orthographe très-simplifiées pourront conduire, M. Marle s’exprime ainsi:

 

«Pourquoi telle personne prononce-t-elle mois d’_aoûte_ au lieu de

mois d’oû? C’est parce que cet a et ce t sont écrits; parce

que l’œil les voit, parce que le bon sens, d’accord avec la vérité

historique, répète sans cesse que les lettres n’ont été inventées que

pour être prononcées.

 

«Écrivez ou, tout le monde prononcera ou.

 

«Écrivez ardament, solanel, taba, sculture, etc., et il deviendra

impossible de prononcer ardemment, solennel, tabak, sculpeture,

etc.

 

«Écrivez ainsi tous les livres nouveaux, toutes les feuilles

publiques, tous les almanachs populaires, et les sons purs de

l’atticisme français, révélés à tous les yeux, seront rendus par

toutes les bouches, et retentiront enfin les mêmes sur les rives de

la Garonne, de la Seine et du Rhin.»

A l’appui de ce qu’avance M. Marle, il cite ce passage de Béranger, dans son épître à son patron, M. Lainé, imprimeur à Péronne: «C’est dans son imprimerie que je fus mis en apprentissage: n’ayant pu parvenir à m’enseigner l’orthographe, il me fit prendre goût à la poésie, me donna des leçons de versification, et corrigea mes premiers essais.»

 

Et M. Marle ajoute: «Si Béranger n’a pas pu parvenir à apprendre

l’orthographe actuelle, comment trente millions de Français qui

n’ont pas son génie y parviendraient-ils? Aussi nous soutenons que

personne ne la sait, et nous proposons un pari de trois cents francs

à quiconque prétendra écrire sans faute, sous notre dictée, vingt

lignes de mots usuels. Ces trois cents francs sont déposés chez M.

Bertinot, notaire, rue de Richelieu, nº 28.

 

«_Signé_ MARLE, rédacteur en chef du _Journal de la langue

française_, rue Richelieu, nº 21.»

Ce pari a-t-il été tenu? Je l’ignore. Il semble cependant que plus d’un a dû être tenté de concourir; ce qu’il y a de sûr, c’est que M. Marle ne fut pas ruiné par le nombre des concurrents.

Par ce qui précède, on voit que le système orthographique de M. Marle n’excédait pas les bornes indiquées par plusieurs grammairiens, tels que Girard, Duclos, Beauzée et autres. Cependant, dans l’Appel aux Français, M. Marle, dépassant ces limites déjà si larges, se permit de traduire dans une orthographe bien autrement téméraire quelques-unes des lettres que lui avaient écrites plusieurs académiciens. Ces lettres, où la bienveillance semblait un encouragement, ainsi travesties, suscitèrent une tempête funeste à M. Marle, et le ridicule qui s’attacha à leur transcription fit tomber dans un complet discrédit ses tentatives, qui d’abord avaient été favorablement accueillies.

Voici comment est transcrite dans l’Appel aux Français la lettre de M. Andrieux, p. 161:

 

«Mosieu,

 

«Il è d’un bon èspri de déziré la réforme de l’ortografe francèze

aqtuèle, de vouloir la randre qonforme, ôtan qe posible, à la

prononsiasion; il è d’un bon grammèriin é même d’un bon sitoiiin de

s’oqupé de sète réforme; mez il è difisile d’i réusir. Voltaire,

aprè soisante é diz an de travô, èt à pène parvenu à nou fère éqrire

français qome paix, è non pâ qome françois è poix; on trouve

anqore dè jan qi répuñet a se chanjeman si rèzonable é si sinple:

lè routine son tenase, le suqsè vouz an sera plu glorieu si vou

l’obtené; vou vou propozé de marché lantemant é avèq préqôsion,

dan sète qarière asé danjereuze: s’è le moiiin d’arivèr ô but;

puisié-vous l’atindre!

 

«ANDRIEUX, manbre de l’Aqadémie fransèze.»

Cette audace, aussi blessante pour les convenances que pour les habitudes consacrées, nuisit aux progrès raisonnables que l’Académie paraissait disposée à admettre, et les effets s’en firent sentir longtemps.

Dans le Journal des Débats parut l’article suivant (il est de M. de Feletz):

 

«Un nouveau grammairien, M. Marle, prétend réformer l’orthographe,

et il donne un échantillon de ses principes et de sa réforme dans un

petit écrit intitulé: Apel o Fransé, Réforme ortografiqe.

 

«_Ne jugé q’aprèz avoir lu._

 

«Prix: 60 santimes.

 

«Il ne doute point du suqsè; il prétend qu’il a déjà pour lui

un profèseur de rétoriqe, un qolonel, le _directeur de la

Revu Ansiclopédiqe_. Il s’est battu contre ses adversaires dans

la Qotidiène, le Qourié fransè, et se battra contre qiqonqe

n’adoptera pas sa réforme. Il a formé une société ortografiqe qui a

son prézidan, etc.

 

«M. Marle s’était attiré une lettre raisonnable et polie de M.

Andrieux, secrétaire perpétuel de l’Académie française. Il a fait

imprimer cette lettre en l’affublant de sa nouvelle orthographe. Les

vers de Racine paraîtraient ridicules ainsi imprimés; la prose de M.

Andrieux ne pouvait résister à une pareille épreuve, et c’est contre

ce travestissement qu’on lui a fait subir qu’il réclame dans les

pièces suivantes qu’il nous a adressées:

 

«AU RÉDACTEUR.

 

«Monsieur,

 

«Je n’ose plus écrire à M. Marle: cela ne m’est arrivé qu’une fois,

après bien des sollicitations de sa part, et je n’ai pas sujet de me

féliciter de ma complaisance; je n’y serai plus pris.

 

«Vous avez peutêtre entendu dire qu’il s’occupe d’une prétendue

réforme orthographique; qu’il cherche à répandre une espèce de

cacographie bizarre, qu’il propose pour modèle.

 

«Son zèle de réformateur l’a emporté au point de publier une lettre,

travestie de manière à faire croire que j’adopte, moi, sa méthode, si

c’en est une, et que j’en ferai journellement usage pour mon compte.

 

«Je dois donc déclarer nettement que M. Marle, en faisant imprimer

sans ma participation la lettre que j’avais eu l’honneur de lui

écrire, a substitué à mon orthographe, qui est celle de tout le

monde, une manière d’écrire qui lui est particulière, en sorte qu’il

n’a point publié ma lettre telle que je la lui avais adressée, mais

qu’il l’a défigurée et rendue méconnaissable. Il me semble qu’il a eu

en cela le double tort d’induire le public en erreur et de mésuser de

ma signature.

 

«A présent, monsieur le rédacteur, accordez-moi un peu de place

pour quelques mots que j’adresserai à M. Marle lui-même, par votre

intermédiaire.

 

«A M. MARLE:

 

«Vous n’avez pas voulu, Monsieur, comprendre le sens de ma lettre.

Je vous y disais qu’une réforme de l’orthographe était difficile;

que vous vous proposiez de _marcher lentement et avec précaution

dans cette carrière assez dangereuse_; que c’était là le _moyen

d’arriver au but_; ces avis, à ce qu’il me semble, étaient clairs et

raisonnables. Nonseulement vous ne les avez pas suivis; à cet égard

vous étiez bien le maître; mais vous avez voulu faire croire que je

ne les suivais pas moi-même, et vous avez essayé de me mettre en

contradiction avec mon propre sentiment.

 

«Vous savez aussi bien que moi que toutes ces idées de réforme de

l’orthographe ne sont pas nouvelles, il s’en faut de beaucoup; on

s’en occupait dès avant Bacon, puisque ce grand homme, dans son

livre: De augmentis scientiarum, lib. VI, cap. I, dit expressément

qu’elles sont du genre des subtilités inutiles, _ex genere

subtilitatum inutilium_.

 

«Il est vrai aussi que de très-bons esprits, MM. de Port-Royal, Du

Marsais, Duclos, ont désiré que la manière d’écrire se rapprochât de

la manière de prononcer.

 

«Mais, ce qui est pour vous d’un fâcheux présage, des hommes

d’un grand mérite, d’habiles grammairiens, Gédoyn[200], Girard,

Adanson[201], Domergue, et autres, ont échoué complétement dans des

essais semblables aux vôtres.

 

Il en est des habits ainsi que du langage;

Toujours au plus grand nombre il faut s’accommoder,

Et jamais on ne doit se faire regarder.

 

«Reprenez donc, Monsieur, le déguisement dont il vous a plu de

m’affubler; il ne me va pas du tout; c’est un habit de fantaisie dont

vous êtes libre de vous revêtir. J’ai peine à croire que vous en

fassiez venir la mode.

 

«J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant

serviteur,

 

«ANDRIEUX.

 

«Ce 18 avril 1829.»

 

[200] [201] Il ne m’a pas été possible de découvrir d’autre

trace des réformes de Gédoyn et d’Adanson que l’affirmation du

docte secrétaire de l’Académie, répétée de confiance par les

adversaires de la réforme depuis cette époque.

Dix ans plus tard, en 1839, M. Marle, ne se bornant pas à ce système inadmissible, voulut introduire une écriture purement phonétique, qu’il nomme diagraphie[202]. Au moyen de 36 signes figurés par des lignes droites ou courbes, faibles ou renforcées, il parvient à reproduire les sons prononcés; en sorte qu’en moins d’une journée, on connaît ce système et on peut l’appliquer à l’écriture et à la lecture. Ce fait est constaté par un grand nombre de rapports d’inspecteurs de l’Académie, d’inspecteurs de l’instruction primaire et de commissions nommées à cet effet. Voici l’extrait de leurs décisions:

 

«Trois jours suffisent pour connaître et exercer la diagraphie.

Elle est un guide incessant de la bonne prononciation.—Elle met

l’élève dans la même situation que si un maître lui dictait un

bon livre.—Elle économise le temps consacré aux dictées.—Elle

réunit, sans en avoir les inconvénients, tous les avantages de la

cacographie et des autres genres de devoirs d’orthographe.—Elle

fait réfléchir les enfants; elle exerce leur jugement et féconde leur

intelligence.»

 

[202] _Grammaire théorique, pratique et didactique, ou texte

primitif de la grammaire diagraphique._ Paris, Dupont, 1839,

in-8.—_Manuel de la diagraphie. Découverte qui simplifie l’étude

de la langue._ Paris, Dupont, 1839, in-8.

Lors de leur apparition, les doctrines néographiques de M. Marle eurent beaucoup de retentissement. Il eut bientôt acquis de nombreux prosélytes, même parmi les grammairiens. Il reçut, dit-on, trente-trois mille lettres d’adhésion formelle; une quarantaine de brochures pour ou contre furent publiées, et des sociétés de propagation se formèrent dans plusieurs villes[203]. Enhardi par ce succès, il franchit les limites qu’il avait posées lui-même (voir p. 318). Son audace le perdit et rendit même l’Académie plus méticuleuse dans les concessions qu’elle fit dans la cinquième édition de son Dictionnaire en 1835.

 

[203] A Paris, une société de la réforme, composée d’hommes

distingués, de littérateurs, de grammairiens, était en pleine

activité. Je citerai parmi ses membres M. M.-A. Peigné, qui,

dans plusieurs de ses publications ultérieures, est resté fidèle

à quelques-unes des idées qu’il avait puisées à l’école de M.

Marle. Cette société se sépara brusquement dans les circonstances

suivantes. Il s’agissait d’une grande publication faite à ses

frais pour propager l’entreprise commune. La moitié de la société

se prononça pour une réforme modérée ou néographique; l’autre

pour une réforme radicale ou phonographique; on ne put se mettre

d’accord et l’œuvre fut abandonnée.

Quant à cette espèce d’écriture que M. Marle nomme diagraphie, on peut affirmer que, nécessitant des pesées de la plume et autant de levées de la main qu’il y a de lettres, elle ne saurait s’appliquer à l’écriture courante, ni même à la sténographie.

 

V.-A. VANIER. _La réforme orthographique aux prises avec le peuple,

ou le pour et le contre._ Paris, Garnier, 1829, in-12 de 96 pp.

L’auteur, habile grammairien, est partisan d’une réforme néographique modérée. Après quarante ans écoulés depuis l’apparition de cet opuscule, il semble, en certains points, une œuvre de circonstance, puisqu’il fait valoir avec beaucoup de raison les motifs qui s’opposent à l’admission d’une réforme phonographique, telle que l’avait conçue M. Marle, telle que MM. Féline, Henricy, l’ont préconisée de nos jours, et que M. Raoux l’enseigne à Lausanne.

M. Vanier a fait un compte rendu moitié sérieux, moitié plaisant des conférences sur la réforme orthographique qui eurent lieu en avril 1829. Après avoir reproché à M. Marle l’abandon du plan primitif auquel tant de personnes éminentes et même d’académiciens avaient donné leur approbation, il rapporte les propositions contenues dans les cahiers des divers bureaux. La plupart de ces réformes de détail se rapprochent de celles déjà mises en avant par de Wailly et Beauzée. (Voir plus haut p. 276.)

 

«Un membre, dit le rapporteur du premier bureau, a fait la remarque

que les verbes en eler et eter, en déviant de la règle générale,

présentent de grandes difficultés pour notre orthographe, tant aux

nationaux qu’aux étrangers. La règle prescrit, pour tous les verbes

qui ont un e muet ou un é fermé dans le radical, de le convertir

en è grave quand après lui vient un e muet, comme semer, je

sème; promener, je promène; peser, je pèse; lever, je

lève; pénétrer, je pénètre; répéter, je répète; céder,

je cède; révérer, je révère; révéler, je révèle. Pourquoi

donc n’écririons-nous pas, conformément à la même règle, appeler,

j’_appèle_, jeter, je jète? Plusieurs membres trouvent que depuis

la suppression de la double consonne de l’infinitif, admise par

l’usage et sanctionnée par l’Académie, il est contre tout principe de

voir, dans un système régulier de conjugaison, cette même consonne

reparaître alternativement double et simple, comme dans j’_appelle_,

nous appelons, je jette, nous jetons. Cet alternat de la

consonne double et simple dénature le radical et expose bien des

personnes à écrire: nous appellons, nous jettons.

 

«Par suite du principe reconnu qu’il faut respecter l’orthographe des

radicaux, les mêmes membres vous proposent d’écrire les verbes en

enir par è grave chaque fois que l’inflexion iène se rencontre,

comme dans ils viènent, que je viène, etc., attendu que la

consonne est simple dans les radicaux _venir, venant, venu, tenir,

tenant, tenu_, etc.

 

«Pourquoi les mots en on, qui doublent la consonne en formant

les dérivés, comme pardon, pardonner, action, actionner, ne la

doublent-ils pas dans national, etc.? Il serait à désirer qu’aucun

composé ne la doublât. On objecte que la voyelle serait longue avec

une consonne simple; nous ne croyons pas cette objection fondée. A

quoi donc servirait l’accent circonflexe? Trône, et autres mots

ainsi accentués ne se confondraient pas avec l’o devenu bref,

n’étant pas affecté de l’accent, Latone.

 

«Il en est de même de hotte et de hôte. Est-ce que la suppression

du double t dans les noms en otte, comme _cotte, marcotte,

botte_, etc., apporterait du changement à la prononciation? Pas plus

que dans redingote, dévote, compote, etc., qu’on n’a jamais

prononcés redingôte, etc., quoiqu’ils n’aient qu’un t.

 

«Même désir de voir supprimer le double t dans les mots en atte,

dont plusieurs n’en ont qu’un et se prononcent aussi bref que s’ils

en avaient deux, témoin batte, natte; cravate, écarlate, etc. On

mettrait l’accent sur l’â long, comme dans hâte, il bâte,

pâte, etc., et jamais sur l’a bref. La distinction semble

suffisamment établie.

 

«Par le même motif de prosodie, on propose d’écrire _flâme,

j’enflâme, âme_, et de continuer d’écrire inflammable, inflammation

avec la consonne double, tant qu’on la fera sentir dans la

prononciation.

 

«Le premier bureau est d’avis unanime que les présentes observations

méritent d’être prises en considération.»

Voici maintenant le passage de ce travail qui a trait à la critique de la réforme phonographique. La Réforme est aux prises en assemblée générale avec les orateurs de la gauche qui représentent l’opposition.

 

«UN GRAMMAIRIEN. L’un des inconvénients de votre méthode est cette

homonymie qu’elle introduit dans la langue. Quoi! vous osez écrire

comme le nom du fleuve (le Pô), une pô de mouton, un pô de bière,

et la ville de Pô? Cela n’est pas soutenable. Voyez un peu l’effet

de ces quatre Pô, Pô, Pô, Pô. Comment voulez-vous qu’à chaque signe

graphique, identiquement le même, on attache une idée différente?

 

«LA RÉFORME. Vous vous faites illusion. Ne savez-vous pas que c’est

un inconvénient attaché aux homonymes? Mais chaque mot employé dans

la phrase ne laisse plus le moindre doute sur son sens. Que je vous

dise: Pô est la capitale du Béarn; ou, l’armée a passé le Pô; ou,

voilà vingt pô de mouton, ou enfin, donnez-moi un pô de bière, vous y

trompez-vous? Les mots parlés ne se composent que de sons et non de

lettres. En avez-vous vu sortir une seule de ma bouche? Non. Comment

voulez-vous que votre œil s’y trompe quand vos oreilles ne s’y sont

pas trompées? (Elle a ma foi raison, dit le côté droit. Attendez,

attendez, dit le côté gauche.)

 

«L’ORATEUR DE GAUCHE. Vous ne répondez pas à la question. L’homonymie

est un inconvénient, point de doute, mais nous avons bien peu

d’homonymes qui soient en même temps oculaires et auriculaires, et

il est avantageux, selon moi, quand on est entre deux écueils, d’en

éviter au moins un. Lisez, et comparez,

 

«Un beau temps.—Un beau tan.

 

«Il m’entend.—Il m’en tend (des piéges).

 

«Serre-m’en.—Serment.

 

«Mais à quoi bon chercher à multiplier les exemples? Qui ne sait que

cette homonymie n’a lieu qu’à l’oreille, et s’efface sur-le-champ

aux yeux? Tel est le propre d’une langue écrite régulière, que la

clarté n’y laisse rien à désirer. Mais quand on voit votre homonyme

sin changer malgré vous de finale, comme dans sin Françoâ, sint

Ustache, les sins anaqorète, sinq ome, sin mouton, sin dou,

selon l’euphonie qui exige la prononciation de telle consonne que

vous mettez ou changez au besoin, vous conviendrez que vous vous

retirez d’un embarras pour jeter le peuple dans mille autres. Qui

l’avertira de mettre un t final à celui-ci, un q à tel autre, une

s à tel autre, et rien à celui-là?

 

«L’ORATEUR DE DROITE. La langue parlée n’est, et ne peut être que la

peinture des sons, et c’est à la rendre à son primitif emploi que

doivent tendre tous nos efforts.

 

«L’ORATEUR DE GAUCHE. Voilà ce que je nie formellement. Toutes les

langues ont des signes graphiques employés comme peintures d’idées.

 

«Dans les langues à désinences, et où les consonnes s’articulent,

vous ne pouvez les retrancher; mais dans la nôtre, où il n’en est pas

de même, regarder comme parasites les lettres qui ne se prononcent

pas, ou qui ne se prononcent qu’accidentellement, étant suivies

d’une voyelle, est détruire l’harmonie qui existe entre les langues

soumises à des règles grammaticales qui leur sont communes. Écoutez,

je m’explique.

 

«Vous écrivez «lê chevaux, lê bestiaux» en retranchant l’s,

signe caractéristique de pluralité, et cela parce qu’elle est

nulle dans ce cas pour la prononciation. Le peuple, qui ignore la

grammaire, est par là exposé à écrire et à prononcer lê habitans,

lê humanités, comme nous prononçons les hameaux, les haricots,

et, par une conséquence toute juste, il écrira lê zannetons,

pour les hannetons, car c’est ainsi qu’il prononce. Vous allez

trop loin, vous dis-je, et c’est avoir une confiance trop aveugle

en vos propres moyens que de vous en fier à l’oreille du peuple;

elle est trop faussée pour qu’il en fasse son juge. Encore une fois

il faudrait supposer qu’il parle bien. Je ne vois sortir de votre

système que chaos, que confusion.

 

«Je vais plus loin, comment osez-vous faire disparaître de votre

conjugaison ces finales idéologiques qui réveillent en nous les idées

de nombre et de personnes? Sont-ce là des lettres parasites? _Nous