Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

«Hé bien, Monsieur, a dit celui qui…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

«Hé bien, Monsieur, a dit celui qui avait cité Monsieur de Marca, je

crois qu’il faut dire, elle s’est laissée emporter à la colère;

et puisque vous ne voulez pas nous en dire la raison, je m’en vais

me mettre à votre place, et peutêtre vous l’apprendre. _Elle

s’est_ laissée emporter se dit, parce qu’il est plus doux à la

prononciation. La voyelle qui commence le mot d’emporter mange la

dernière du mot laissée, et empêche la rencontre de ces deux e,

qui auroit quelque chose de trop languissant.

 

«Mais, Monsieur, a dit un troisième, s’il y avoit surprendre au

lieu d’emporter, croiriez-vous qu’il fallût dire, elle s’est

laissée surprendre? Pour moi, je ne le crois pas; et moins

indulgent que Monsieur qui a parlé avant vous, je veux qu’on dise,

elle s’est laissé emporter à la colère, comme on dit, les _sommes

qu’on m’a_ donné à recevoir.»

 

L’abbé GIRARD, membre de l’Académie française en 1744, publia, au commencement du dix-huitième siècle, plusieurs ouvrages importants sur la langue, et entre autres ses Synonymes françois, leurs différentes significations et le choix qu’il faut en faire pour parler avec justesse. C’était le premier ouvrage sur cette matière: son succès fut très-grand et s’est perpétué jusqu’à nos jours, grâce aux éditions qu’en ont données Beauzée et M. Guizot. Deux ans avant la première édition, qui parut sous le titre de Justesse de la langue françoise, il fit paraître un projet de réforme orthographique sous ce titre: L’ortografe française sáns équivoques et dàns sés principes naturels, ou l’art d’écrire notre langue selon lés loix de la raison et de l’usage, d’une manière aisée pour lés dames, comode pour lés étrangérs, instructive pour lés provinciaux, et nécessaire pour exprimer et distinguer toutes lés diférances de la prononciacion, Paris, Pierre Giffart, 1716, in-12. Je crois devoir reproduire ici en partie l’introduction, en supprimant les exemples, pour me borner à l’argumentation pour et contre la réforme:

 

«Tout le monde convient assez que l’ortografe est la manière de

représanter fidèlemànt à la vue par lés caractères qui sont en usage

le son dés paroles que la voix fait entandre à l’oreille. Mais tout

le monde, ce me samble, ne convient pàs égalemànt de ce qui doit

régler la manière de le faire. Lés uns veulent que le seul usage

en décide: ils nomment Usage ce qui est observé par le plus grand

nombre, et par ceux qui, n’osant se doner aucune liberté raisonable,

se font un scrupule de suivre tout ce qui a l’air de nouvauté. Lés

autres prétandent corriger l’Usage par la Raison: ils nomment Raison

tout ce que la netteté et la facilité leur inspirent d’observer

dàns l’ortografe, indépandammànt de la pratique la plus générale

et la plus universellemànt suivie par le commun dés écrivains. Cés

deux partis ont doné la naissance à un troisième, qui, craignant de

contredire la Raison et n’osant contrarier l’Usage, tantôt se done à

celui-ci et quelquefois se prête à celle-là.

 

«Les défanseurs de l’Usage ne sont pàs si fort lés antagonistes de

la Raison, qu’ils ne prétandent aussi la mettre de leur côté. Ils

disent que puisque lés mots et la prononciacion dépandent du seul

Usage, la manière de lés écrire, qui ne parait qu’accessoire, doit

entièremànt en dépandre. Que c’est, en effet, obéir à la Raison que

de suivre l’Usage en cés sortes de matières. Qu’après tout il n’est

pàs si contraire au bon sans qu’on voudrait le faire croire. Que s’il

y a dés lettres inutiles pour la prononciacion, elles ne le sont pàs

pour la distinction dés mots et pour la siance de l’Étimologie…..

Enfin, ils ajoutent que l’Usage est tellemànt le maitre de la

manière d’écrire qu’on ne peut l’abandoner et se faire une ortografe

particulière, sàns s’attirer dés reproches d’ignorance ou de bizarre

ridicule. Qu’écrire autremànt que lés autres, c’est vouloir n’être

point lû. Que ce seroit même gâter l’écriture et la langue que d’ôter

toutes les lettres inutiles à la prononciacion dés mots; il faudroit

par cete raison bannir toutes lés s finales, lés r de la plupart

dés infinitifs, confondre lés singuliérs avec lés pluriels et faire

un cahos de tout.

 

«Lés partisans de la Raison disent à leur tour, que l’écriture

n’étant faite que pour copier la parole, il y a une espèce de

ridicule à écrire autremànt qu’on ne parle. Que tous lés diférans

caractères dont on se sert n’ont été ou ne doivent avoir été

invantés que pour marquer lés diférantes prononciacions dés mots et

représanter sans équivoque par la diversité de leurs combinaisons

celle dés sons de la voix. Qu’ainsi, c’est aller contre leur

institucion et leur véritable usage que de lés confondre, en se

servant dés mêmes caractères pour dés prononciacions diférantes,

surtout y aïant d’autres caractères établis pour marquer cete

diférance. S’il y a, disentils, une autre manière d’écrire que celle

qui est conforme à la prononciacion, quelque commune et générale

qu’elle soit, elle ne peut être bonne; ne la pàs suivre, c’est tout

au plus pécher contre un mauvais usage, pour prandre le parti de

la Raison, qui est toujours préférable à celui de la multitude. On

avouera qu’on n’écrit pàs comme les autres; mais on écrit comme on

doit écrire et lés autres écrivent mal. N’est-il pàs tout-à-fait

déraisonable de marquer le son de l’a par un e, qui est établi

pour exprimer un son tout diférant? de prononcer un c et d’écrire

un t? d’ajouter jusqu’à trois et quatre lettres inutiles à la

fin dés mots? d’en inserer dàns le milieu qu’il faille quelquefois

exprimer dàns la prononciacion et d’autrefois supprimer, sàns aucune

règle certaine? Doner à un caractère tantôt le son qui lui est

propre, tantôt celui d’un autre, et cela seulement pour suivre le

caprice d’une mauvaise coutume, dont on s’est randu l’esclave? Cette

bizarre ortografe, disentils encore, empèche que lés étrangers qui

ont quelque commancemant de notre langue ne puissent en aquerir une

parfaite conaissance par la seule lecture de nos livres, parce qu’ils

ne sauroient lés lire sàns savoir le français presqu’aussi bien que

ceux à qui il est naturel. Car enfin ce n’est que par un long usage

qu’on peut aprandre qu’une lettre prononcée dàns de certains mots

ne l’est point en d’autres, ou qu’une même voyelle change souvànt

de son… Enfin pour conaitre toutes cés étranges bizarreries, un

étranger n’a d’autre secours que sa mémoire. S’il trouve dàns un

livre un mot nouvau, qu’il n’ait point encore ouï prononcer, il

hésite, il cherche, il ne sait à quoi s’en tenir: lés règles n’étant

point certaines, rien ne le détermine.

 

«De là vient encore, ajoutent lés partisans de la Raison, la peine

que lés enfans ont pour aprandre à lire le français; qu’_on leur fait

ordinairemànt commancer par le latin comme le plus aisé_, quoiqu’ils

devroient avoir plus de facilité à lire leur langue naturelle, qu’ils

savent et qu’ils parlent à tout momant, que celle qui leur est

étrangère et qu’ils n’entandent point. Que non seulemànt lés enfans,

mais encore lés persones raisonables sont extrèmemànt fatiguées de

cette bizarre manière d’écrire. Qu’il y a peu de Français qui sachent

bien lire leur propre langue. Que de très-habiles gens soufrent

tous lés jours le reproche honteux de ne savoir pàs lire. Que lés

provinciaux qui viènent à Paris avec dés prononciacions qui, pour

être communes dàns leur province, n’en sont pàs moins contraires au

bon usage, ont une peine infinie à se corriger, n’étant point aidés

par une ortografe nette et juste, qui marque le propre son et la

vraie prononciacion dés mots. Que quelques Parisiens même près de la

cour, au çantre du bau langage, parlent quelquefois en provinciaux.

Que le sèxe le plus poli qui entand le mieux à placer un mot dàns

un discours, est celui qui sait le moins placer une lettre dàns un

écrit…..

 

«Telles sont lés principales raisons que chacun dés deux partis

allègue en sa faveur. Pour lés troisièmes, il y a bien de l’aparance

qu’ils n’en ont point eû d’autres qu’un panchant naturel, mais

faible, pour randre justice à la Raison, et baucoup de timidité pour

combattre l’Usage. Il étoit en effet bien dificile de ranverser

l’un pour faire triompher l’autre. Commànt attaquer l’Usage! son

pouvoir est tirannique, tout le monde l’avoue, lés plus indépandans

le santent. Quel dangér de se déclarer son ênemi! Quelque injuste et

ridicule qu’on le suppose, ne l’est-il pàs davantage de s’en séparer?

Et n’est-ce pas une espèce de folie que de vouloir être sage parmi

lés fous? A quoi ne s’expose-t-on pàs lorsqu’on s’en prand à ce qui

se dit et à ce qui se fait? Il y a bien moins à craindre contre la

Raison: c’est l’ênemi qu’on a toujours attaqué le plus inpunémànt

quoiqu’avec moins de succès. Mais d’honêtes gens peuvent-ils

l’abandoner? Sés attraits ne se font-ils pàs santir malgré toute la

tirannie de l’Usage? Et ne doit-elle pàs triompher dàns lés siances,

lorsqu’elle brïlle à la tête de l’État?

 

«…..N’est-il pàs juste que puisque notre langue a secoué le joug

de la latinité, nous en délivrions aussi notre ortografe? Si elle

n’est qu’accessoire à la prononciacion, ne doit-elle pàs suivre tous

lés changemans de celle-ci? Pourquoi l’Usage si inconstant de sa

nature en toutes choses sera-t-il fixé pour la seule ortografe? Ne

semble-t-il pàs qu’à force de vouloir la maintenir par l’autorité

de l’Usage, au lieu de la soumettre à sés loix, on ne fait que

l’en éxamter et conserver par là dàns nos écrits toute la barbarie

gauloise?… Prolongez, de grace, vos jours de quelques siècles,

placez-vous dàns ces tams reculés où le français, étint par tout

ailleurs, ne vivra que dàns lés colèges, où Déspreaux, la Fontaine

et Molière, qui divertissent aujourdui si agréablemànt les plus

honêtes gens, ne seront peutêtre que l’occupacion ennuyeuse des

écoliers et le sujet fatiguant dés veilles de leurs maitres, où la

langue française, ranfermée dàns lés ouvrages que la bauté sauvera

de la fureur de l’oubli et de la voracité dés tams, ne pourra plus

être aprise que par la lecture de nos auteurs. Alors point de cour,

point d’académie, point d’oreille pour décider du bel usage: lés

livres seuls présanteront aux yeux toute la pureté de la langue. Si

nous n’écrivons pàs aujourdui comme on parle, alors on parlera comme

nous aurons écrit: on cherchera dàns l’arrangement dés lettres celui

dés sons de la voix; et ce sera dàns l’ortografe qu’on étudiera la

prononciacion dés mots. Mais, hélàs! quelle horrible confusion ne me

samble-t-il pàs voir! Ne vous figurez-vous pas ce cahos affreux et

ce bouleversemant general de langage causé par cés lettres inutiles

en mille endroits et necessaires en mille autres, par ce protéisme

continuel dés caractères, par cés ambiguïtés et cés équivoques

perpétuelles dàns le son et dàns la valeur dés lettres? Car cete

langue si belle, si noble et si polie dàns la bouche n’est plus

sur le papiér qu’un barbare langage, qui choque lés yeux, et que

l’oreille ne pourroit soufrir si la langue prononçoit tout ce que la

plume a dessiné…..»

On peut juger, par cette citation textuelle, du système orthographique adopté par l’abbé Girard. Le contraste qu’il offrit, lors de son apparition, dut être encore plus choquant qu’il ne l’est aujourd’hui pour nous, puisque l’Académie, dans ses réformes successives, a adopté quelques-unes de celles qu’il indique; elle aurait même dû en admettre quelques autres, ne fût-ce qu’en raison de l’étymologie: etint de extinctus, honète de honestus, etc. Toutefois, si l’on supprimait cette forêt d’accents, fort inutiles pour la plupart, comme sur le mot extrèmemànt, ce système, sauf quelques altérations inadmissibles, telles que le monosyllabe temps écrit tams, et d’autres corrections prématurées, aurait pu obtenir l’assentiment de Voltaire, et il me semble préférable à celui de Duclos. Je donne dans l’Appendice D l’analyse de la réforme du savant auteur des Synonymes.

 

Charles-Irénée CASTEL, abbé de SAINT-PIERRE, nommé membre de l’Académie française en 1695, est un des hommes dont on prononce le nom avec le plus de reconnaissance et de respect. Au commencement du dix-huitième siècle, il se montra l’un des premiers animé de cet amour profond de l’humanité dont l’expression de philanthropie donnait l’image et s’alliait si bien avec ce mot bienfaisance, dont il est le créateur. Exclu de l’Académie dès 1718, à cause des hardiesses politiques contenues dans son Discours sur la polysynodie, il consacra sa longue carrière à l’étude des améliorations pédagogiques, économiques, sociales, gouvernementales que lui paraissait comporter l’état de la société sous le règne de Louis XV.

 

On trouvera plus loin à l’Appendice D une analyse de son Projet pour perfectioner l’ortografe des langues d’Europe, qu’il fit paraître en 1730, à l’âge de soixante-douze ans, et des procédés imaginés par lui pour figurer les différents sons qu’il croit avoir reconnus dans les langues de l’Europe et particulièrement dans la langue française. Je me contenterai de reproduire ici quelques-unes de ses idées sur le droit de néologisme. En réfléchissant avec lui aux procédés par lesquels s’enrichissent nos lexiques, on s’expliquera la source de bien des contradictions orthographiques et la nécessité de régulariser l’orthographe des mots récemment introduits, pour la faire concorder avec celle des similaires déjà existants.

 

«Le Dictionaire de Nicod, dit-il (p. 250), parut il y a environ

cent cinquante ans; c’étoit le plus ample et le plus parfait de

son tems: il comprend nonseulement lèz termes de l’uzaje comun de

la conversation, de la chaire, dèz spéctacles et du bareau, mais

encore lèz termes dèz arts et dèz siences. Or comparéz le avec le

dictionaire de Trevoux, qui a suivi sajement le mème plan de metre en

un mème dictionaire géneralement tous lèz mots fransois tanceux de

l’uzaje comun que ceux dèz arts et dèz siences. Examinéz en quelques

pages et vous trouverèz qu’en cent cinquante ans la langue est

devenue au moins trois fois plus riche qu’elle n’étoit en nombre de

mots sans compter qu’elle s’est aussi enrichie en nombre de frazes:

le dictionaire de Nicod n’est pas la sixième partie du dictionaire de

Trevoux imprimé en 1721 en cinq volumes, dont chaque volume a plus de

1900 pages.

 

«J’ai eu la curiosité de compter lèz mots depuis le mot BÉANT

jusqu’au mot BEZOLE, poisson de Geneve, et au mot BEZOARD; j’en ai

trouvé environ 110 dans Nicod et pres de 330 dans le dictionaire de

Trevoux. Voilà une preuve du nombre prodigieux de mots qui étoient

alors inuzitéz et qui se sont établis depuis cent cinquante ans dans

notre langue, et la seule comparaison dèz dictionaires de divers

siécles forme sur cela une demonstration complète que lèz langues

peuvent s’enrichir trez-considerablement chaque siècle par la

création et par l’uzaje de termes nouveaux…

 

«N’est-il pas vrai que si lèz persones qui, dans la conversation,

dans la chaire, dans lèz plaidoyers, sur lèz teatres et dans lèz

livres ont uzé lèz premiers de çèz termes qui étoient inuzitéz du

tems de Nicod n’avoient ozé rien hazarder, nous serions privéz encore

aujourdui de plus de la moitié de notre langue? Je conviens que, dans

la conversation et dans l’impression, ils ont hazardé quelques mots

qui n’ont pas été adoptéz, mais ne leur devons-nous pas au moins

ceux que lèz auditeurs et lèz lecteurs ont adoptés, et qui par cette

adoption sont venus jusqu’à nous?

 

«Nous leur devons même la hardièsse qu’ils ont eue d’en hazarder

plusieurs qui ont été rejetéz et dont on s’est moqué. Or, n’est-il

pas utile à notre nation et même aux autres nations qui étudient le

fransois, que notre langue s’enrichisse, d’un coté, par dez mots

qui signifient dez choses particulières, tandis qu’elle s’abrege de

l’autre, par certains termes généraux qui embrassent plusieurs termes

particuliers? Or, cela se peut-il faire autrement que par lez petites

hardièsses de quelques persones et par lez adoptions insensibles dez

autres?

 

«…Tout le monde sait que lèz Anglois, soit dans la conversation,

soit dans lèz livres, ne font nule dificulté de faire et de prézenter

dez mots nouveaux, qui enrichissent tous lez jours leur langue; et

hureuzement pour la langue angloize les auteurs anglois n’ont point

eu jusqu’ici chez eux certains esprits mediocres qui ont sotement

pris pour maximes que _tout mot nouveau est mauvais et ne doit jamais

être adopté quoique nècessaire_. Un de nos écrivains dit que, pour

avoir quelque place dans la literature, ils se sont faits _suisses

du Dictionaire de l’Academie_; ils empêchent lez mots qu’ils ne

conoissent point d’entrer dans le dictionaire.

 

«…J’ai vu il y a quarante-cinq ans le mot renversement frondé par

un de çéz suisses du Dictionaire. Ce mot s’est trouvé comode et

dans l’analogie de la langue et je le vois prezentement avec plaizir

tout établi malgré sa malhureuze note de nouveauté…

 

«De ce que toute nouveauté n’est pas bone et adoptée dans le langaje,

s’ensuit-il qu’aucune nouveauté ne puisse être trèz-raizonable et

trèz-_adoptable_?…

 

«Si le publiq en avoit cru lèz ridicules railleries dèz _suisses du

dictionaire_, qui écrivoient il i a cinquante ans, nous n’aurions

pas mème dans le stile familier quantité de mots qui étoient alors

inuzitéz, et qui sont prèzentement d’un aussi grand uzaje dans la

langue que lez plus anciens. En voici quelques-uns:

 

«Elle est encore dans l’_enivrement_ de la cour.—C’est une afaire

infaizable dans lèz conjonctures prézentes.—S’il a manqué à ce

devoir, c’est pure inatention.—On l’a fort desservi auprèz du

ministre.—Il est à prezent fort dezocupé.—Il le reçut d’un air

gracieux.—Il le grazieuza fort durant le diner.—Cette nouvelle

l’a fort tranquilizé…

 

«Je ne raporte que huit ou neuf de çèz mots nouveaux, mais si l’on

vouloit comparer le Dictionaire de ce tems-là avec notre dernier

Dictionaire, je ne doute pas que l’on n’en trouvât cent autres que

lèz courtizans, lèz dames, lèz savans et les autres hommes de toutes

lèz professions ont établis depuis cinquante ans dans le stile de la

conversation, d’où ils passent tous lèz jours dans lèz autres stiles

et dans lèz livres…

 

«Quelques persones croient que nous perdons peu-à-peu autant de vieux

mots que nous en aquerons de nouveaux et que la moitié dèz mots

d’Amiot, qui étoit contemporain de Nicod, ne sont plus uzitéz. Mais

j’ai compté lèz mots dèz vint premieres lignes de la Vie de Thezée,

in folio, de la traduction d’Amiot: il y en a environ 240, et je n’en

ai trouvé que 6 qui ne sont plus uzitéz. Or sur ce pied là ce n’est

que la quarantiéme partie de mots perdus et encore çèz 6 mots perdus

sont-ils tous remplacéz par d’autres équivalens. Verisimilitude est

remplacé par vraisemblance. Reale par réelle. Trouve l’on par

trouve-t-on. Controuvé par faussement inventé. Certaineté est

remplacé par certitude. Si ai pensé est remplacé par _et j’ai

pensé_ ou par j’ai même pensé.

 

«La langue n’a donq rien perdu depuis cent cinquante ans qu’elle

n’ait reparé; elle a au contraire gagné la moitié et mème lèz deux

tiers plus de termes qu’elle n’en avoit. Or çèz termes pouvoient-ils

jamais servir à enrichir notre langue, s’ils n’avoient comencé d’y

entrer comme nouveaux et comme inuzitéz?»

 

Si l’on remarque dans le passage qui précède certaines contradictions orthographiques, cela tient à un système adopté par l’auteur et qui consiste à varier de temps à autre l’écriture des mêmes mots pour déshabituer l’œil du lecteur des formes graphiques consacrées par l’usage et le préparer ainsi à l’adoption de son système.

 

DUCLOS, membre de l’Académie française en 1747 et secrétaire perpétuel en 1755, joignant l’exemple au précepte orthographique, juge ainsi le système de l’écriture étymologique (en 1754):

 

«Le préjugé des étimologies est bien fort, puisqu’il fait regarder

come un avantage ce qui est un véritable défaut; car enfin les

caractères n’ont été inventés que pour représenter les sons. C’étoit

l’usage qu’en faisoient nos anciens: quand le respect pour eus

nous fait croire que nous les imitons, nous faisons précisément le

contraire de ce qu’ils faisoient. Ils peignoient leurs sons: si un

mot ut alors été composé d’autres sons qu’il ne l’étoit, ils auroient

employé d’autres caractères.

 

«Ne conservons donc pas les mêmes caractères pour des sons qui sont

devenus diférens. Si l’on emploie quelquefois les mêmes sons dans

la langue parlée, pour exprimer des idées diférentes (_champ_,

chant), le sens et la suite des mots sufisent pour ôter l’équivoque

des homonimes. L’intelligence ne feroit-èle pas pour la langue

écrite ce qu’èle fait pour la langue parlée? Par exemple, si l’on

écrivoit champ de campus, come chant de cantus, en confondroit-on

plutôt la signification dans un écrit que dans le discours? L’esprit

serait-il là-dessus en défaut? N’avons-nous pas même des homonimes

dont l’ortografe est pareille? Cependant on n’en confond pas le sens.

Tels sont les mots son (_sonus_), son (_furfur_), son (_suus_), et

plusieurs autres.

 

«L’usage, dit-on, est le maître de la langue, ainsi il doit

décider également de la parole et de l’écriture. Je ferai ici une

distinction. Dans les choses purement arbitraires, on doit suivre

l’usage, qui équivaut alors à la raison: ainsi l’usage est le

maître de la langue parlée. Il peut se faire que ce qui s’apèle

aujourd’hui un livre s’apèle dans la suite un arbre; que vert

signifie un jour la couleur rouge, et rouge la couleur verte, parce

qu’il n’y a rien dans la nature ni dans la raison qui détermine un

objet a être désigné par un son plutôt que par un autre: l’usage,

qui varie la-dessus, n’est point vicieus, puisqu’il n’est point

inconséquent, quoiqu’il soit inconstant. Mais il n’en est pas

ainsi de l’écriture: tant qu’une convention subsiste, èle doit

s’observer. L’usage doit être conséquent dans l’emploi d’un signe

dont l’établissement étoit arbitraire; il est inconséquent et en

contradiction, quand il done a des caractères assemblés une valeur

diférente de cèle qu’il leur a donée et qu’il leur conserve dans leur

dénomination, a moins que ce ne soit une combinaison nécessaire de

caractères pour en représenter un dont on manque.

 

«Le corps d’une nation a seul droit sur la langue parlée et les

écrivains ont droit sur la langue écrite. Le peuple, disoit

Varron, n’est pas le maître de l’écriture come de la parole.

 

«En effet, les écrivains ont le droit, ou plutôt sont dans

l’obligation de coriger ce qu’ils ont corompu. C’est une vaine

ostentation d’érudition qui a gâté l’ortografe: ce sont des savans et

non des filosofes qui l’ont altérée: le peuple n’y a u aucune part.

L’ortografe des fames, que les savans trouvent si ridicule, est plus

raisonable que la leur. Quelques-unes veulent aprendre l’ortografe

des savans; il vaudroit bien mieus que les savans adoptassent cèle

des fames, en y corigeant ce qu’une demi éducation y a mis de

défectueus, c’est-à-dire de savant. Pour conoître qui doit décider

d’un usage, il faut voir qui en est l’auteur.» (Pages 44-46.)

(Voir à l’Appendice D, à la date de 1756, pour l’exposition de sa réforme.)

 

NICOLAS BEAUZÉE, membre de l’Académie française depuis 1772, mort en 1789, s’était d’abord prononcé contre la réforme de l’orthographe. Dans l’_Encyclopédie méthodique_, publiée chez Panckoucke, en 1789, revenant sur ses premières opinions, il termine ainsi l’article NÉOGRAPHISME:

 

«Il faut compter à l’excès sur l’aveugle docilité de ses lecteurs

pour oser défendre les abus de notre orthographe actuelle par

l’autorité des grands écrivains que l’on cite: comme s’ils avoient

spécialement aprofondi et aprouvé formellement les principes

d’orthographe qu’ils ont suivis dans leur temps, comme si celle que

l’on suit et que l’on défend aujourd’hui étoit encore la même que la

leur en tout point, et comme s’il suffisoit d’opposer des autorités à

des raisons dans une matière qui doit ressortir nûment au tribunal de

la raison.

 

«Ces raffinements, dit-on, s’ils pouvoient jamais être adoptés,

en produiroient d’autres; on perdroit toutes les étymologies; on

obscurciroit le génie de la langue et l’histoire de ses variations;

on défigureroit toutes les éditions qui ont paru jusqu’à nos jours;

les auteurs et les lecteurs, accoutumés à l’ancienne orthographe,

seroient réduits à se placer avec les enfants pour aprendre à lire et

à écrire; la nouvelle méthode, pour être peutêtre plus conforme à la

prononciation du moment, n’en auroit pas moins combattu l’impression

d’un long usage qui a subjugué l’imagination et les ieux… La

lecture de cette orthographe est impossible à tout homme qui n’est

pas disposé à changer de tête et d’ieux en sa faveur.» Ce sont les

propres termes d’un journaliste dans les annonces qu’il a faites des

deux premières éditions de ma traduction des Histoires de Salluste,

où j’avois suivi quelques-uns seulement de mes principes de réforme.

 

«Ces changements, dit-il, en produiroient d’autres. Oui, j’en

conviens; l’art de lire, réduit à un nombre déterminé d’éléments

précis, seroit mis par sa facilité à la portée des plus stupides, et

s’aprendroit en peu de temps; l’orthographe, simplifiée et réduite

à des principes clairs et généraux, n’embarrasseroit plus que ceux

qui ne voudroient pas s’en occuper quelques semaines. Oh! voilà, je

l’avoue, d’affreux bouleversements!

 

«On perdroit toutes les étymologies. Oui, on perdroit les traces

incommodes des étymologies; mais les savants, que cet objet regarde

uniquement, sauroient bien les retrouver. La langue appartient à la

nation; la multitude n’a nul besoin de remonter aux étymologies, qui

sont même perdues pour elle, malgré les caractères étymologiques dont

on l’embarrasse dans les livres destinés à son instruction.

 

«Mais passons à ce qui choque réellement le plus les défenseurs de

l’ancienne orthographe; c’est qu’ils seroient réduits à se placer

avec les enfants pour aprendre à lire et à écrire, et qu’il leur

faudroit changer de tête et d’ieux. Eh! messieurs, n’en changez pas;

gardez votre ancienne orthographe, puisqu’elle vous plaît: mais

permettez aux générations suivantes d’en adopter une autre, qui leur

coutera moins que la vôtre ne vous a couté, qui leur sera plus utile,

qui servira, au contraire de ce que vous dites, à fixer notre langue,

à la répandre, à la faire adopter par les étrangers.» (Voyez à

l’Appendice D, p. 295, l’analyse de la réforme proposée par Beauzée.)

 

Noel-François de WAILLY, membre de l’Institut dès sa création, en 1795. Esprit sage et modéré, il s’oppose aux systèmes des novateurs trop hardis et propose une reforme néographique ayant la prononciation pour base. Ses idées, analogues à celles de d’Olivet, de Girard et de Duclos, sont développées dans deux ouvrages, De l’Orthographe, Paris, 1771, in-12; L’Orthographe des dames, ou l’Orthographe fondée sur la bonne prononciation, démontrée la seule raisonnable, Paris, 1782, in-12. (Voir à l’Appendice D l’exposition de sa méthode orthographique.)

Je crois devoir transcrire ici, malgré leur étendue, les passages les plus importants d’une sorte de philippique en faveur de la réforme que le savant académicien adresse, par la bouche des dames, aux corps savants qui ont autorité sur la langue (_Orth. des dames_, p.35-44):

 

«Nous vous prions, Messieurs, de nous donner un plan d’orthographe,

raisonné, simple, uniforme; de conformer l’orthographe à la bonne

prononciation. Plus vous examinerez cette matiere, plus vous verrez,

comme nous, que la bonne prononciation est le seul guide raisonnable.

N’est-il pas ridicule qu’ayant adouci notre prononciation, vous

conserviez encore dans l’écriture les lettres qui ne se prononcent

plus, et que nos peres n’ont employées que parce qu’ils les

prononçoient? Vous prononcez à la moderne, et vous orthographiez à

l’antique. La langue écrite suppose nécessairement la langue parlée.

La perfection, l’essence même de la premiere, consiste sans doute

à représenter la seconde avec toute l’intégrité et la précision

possible. Or, quelle est l’orthographe qui représente au naturel

les traits de la parole? C’est sans contredit celle qui prend pour

guide la bonne prononciation. Comme peintres de la pensée et de la

parole, ne devez-vous pas, Messieurs, faire dans la langue écrite les

changements qu’exige la langue parlée, afin de représenter au naturel

les traits de cette dernière?

 

«L’Académie, dans la dernière édition de son Dictionnaire, sans avoir

égard à l’étymologie, a retranché d’un fort grand nombre de mots

des lettres qu’on n’y prononçoit pas; mais, d’un autre côté, elle a

laissé dans une autre foule de mots des lettres tout aussi inutiles

que celles qu’elle a supprimées en de pareilles occasions. Nous avons

fait voir les inconvénients de ces défauts d’uniformité: nous prions

l’Académie de les faire disparoître dans la première édition qu’elle

donnera. Particulièrement consacrée à l’étude, à la perfection

de notre langue et de notre orthographe, cette savante compagnie

rendroit un service important à la nation, si, par ses réflexions sur

la langue et l’orthographe, elle éclairoit l’usage, le dirigeoit, le

perfectionnoit. Ce travail nous paroit vraiment digne des philosophes

et des grammairiens qui composent cette illustre société.

 

«Quelques personnes à qui nous avons lu cet article, nous ont dit:

«Messieurs les Académiciens savent bien que notre orthographe est

fort difficile, pleine de bisarreries et d’inconséquences; mais ils

savent aussi qu’ils se rendroient ridicules de vouloir la changer.»

 

«Cette réflexion estelle vraie? C’est ce que nous allons examiner.

«Oui, nous répond un savant: Il faut pour l’orthographe, comme pour

la prononciation, reconnoître l’autorité de l’usage; et il est aussi

ridicule de vouloir changer l’orthographe, qu’il le seroit de vouloir

changer la prononciation.»

 

«Voici, Messieurs, notre réponse à cette assertion.

 

«Il y a une grande différence entre ces deux objets. A la vérité,

ceux qui ignorent les langues savantes doivent, comme les savants,

se conformer aux lois du bon usage pour la prononciation, et ils se

rendroient ridicules dans les sociétés polies, s’ils ne le faisoient

pas. Par exemple, vous nous blâmeriez avec raison de prononcer comme

faisoient nos pères, em, en, avec le son de l’e fermé nasal, dans

empressement, entendement, ardemment, emportement, etc. Vous ririez

si vous nous entendiez prononcer oi dans _l’Anglois, le François,

le Polonois, je paroissois, qu’il paroisse_, etc., comme ces lettres

se prononçoient autrefois, et comme elles se prononcent encore

aujourd’hui dans le Danois, S. François, la paroisse, etc. Pourquoi

cela? C’est que les lois de l’usage pour la prononciation sont à

notre portée. En effet, nous avons, comme les savants, des organes

pour entendre et pour rendre les sons. Il n’en est pas de même de

l’orthographe actuelle: fondée sur la connoissance de plusieurs

langues qu’on ne nous a pas apprises, ses lois sont au dessus de

notre portée; et, comme vous l’avez assuré, il nous est moralement

impossible de les observer. Voilà pourquoi nous vous en demandons

la réforme. Ne demanderiez-vous pas à un législateur la réforme de

ses lois, s’il vous étoit moralement impossible de les suivre? Qui

pourroit en ce cas blâmer votre demande? Qui oseroit la traiter de

ridicule? Il est sans contredit louable en fait d’orthographe, comme

en autre chose, de quitter une mauvaise habitude pour en contracter

une bonne. Un usage qui n’est pas à la portée du plus grand nombre

de ceux qui doivent l’observer, est contraire à la raison. C’est une

erreur, un abus qui doit être corrigé avec empressement. L’erreur,

quelque invéterée qu’elle soit, demeure toujours erreur: la multitude

de ses sectateurs ne sauroit lui donner le glorieux titre de la

vérité, qui mérite seule les respects et les hommages des vrais

philosophes.

 

«Ce qui nous fait croire, Messieurs, que notre demande n’est pas

ridicule, c’est qu’elle est conforme aux désirs des auteurs qui

méritent le plus de considération sur cet objet; nous voulons dire

de ceux qui, ayant écrit sur la langue, l’ont étudiée plus à fond.

Or, presque tous les grammairiens ont désiré la réforme de votre

orthographe. Sans parler de ceux qui ont vécu avant le siècle de

Louis-le-Grand, tels sont, dans le dernier siècle et dans le nôtre,

Messieurs de Vaugelas, Thomas Corneille, Richelet, La Touche, de

Dangeau, de Saint-Pierre, Buffier, Dumas, Girard, Dumarsais, Boindin,

Restaut, Douchet, Valart, Duclos, Cherrier, Mannori, Voltaire,

Beauzée, de Wailly, etc. Ce vœu presque unanime est un grand préjugé

en notre faveur. Ces Messieurs sont des juges très-compétents en

cette matière, et leurs suffrages doivent être du plus grand poids.

Vous savez, Messieurs, que dans chaque matière on doit surtout

s’en rapporter aux maîtres de l’art, qui, sur cet objet, sont les

grammairiens: au lieu que les auteurs les plus estimables, quelque

nombreux qu’ils soient, ne doivent pas emporter la balance, quand

les matières qu’ils traitent n’ont pas de rapport à la langue, quand

la grammaire n’a pas été l’objet de leurs études. Pourquoi cela?

C’est qu’ils n’ont guère qu’une orthographe d’habitude et de simple

copie; c’est qu’ils ne doivent pas plus se piquer de connoître les

principes et les défauts de l’orthographe, qu’ils ne se piquent

d’être géomètres et architectes, s’ils ne se sont appliqués ni à la

géométrie, ni à l’architecture. D’après ces raisons et ces autorités,

ne pouvons-nous pas conclure qu’il n’est pas ridicule de demander la

réforme de l’orthographe actuelle?

 

«N’est-il pas ridicule, au contraire, de prescrire des lois que

le plus grand nombre ne sauroit observer? La raison ne veut-elle

pas qu’on les réforme avec empressement? Nous l’avons déjà dit,

les auteurs sont les vrais législateurs en cette matière. Usez de

vos droits, Messieurs; travaillez à éclairer de plus en plus la

nation, à lui faciliter l’acquisition des connoissances. Loin de

vous rendre ridicules en mettant à la portée de tout le monde une

connoissance aussi utile que celle de l’orthographe, vous rendrez

par cette réforme un service signalé à la nation. Quel est l’homme

raisonnable qui taxera de ridicules les savants grammairiens que nous

venons de citer? Qui osera faire un pareil reproche aux Académies

d’Italie et d’Espagne, qui ont fait pour leurs langues la réforme

que nous désirons pour la nôtre? Pourquoi l’Académie françoise et

les autres sociétés littéraires seroient-elles blâmables de suivre

de pareils exemples? Ne seroit-ce pas suivre la raison, dont les

droits sont imprescriptibles? Les Académies ne doivent-elles pas

sur l’orthographe, comme sur les autres objets, se servir de son

flambeau pour faciliter une connoissance vraiment utile, et qui est,

pour ainsi dire, la clef de toutes les autres? Ceux qui prétendent

qu’on doit suivre sans examen l’orthographe actuelle veulent

donc que l’Académie et les autres sociétés littéraires obéissent

aveuglément à un usage bisarre qui varie continuellement, à un tyran

déraisonnable et injuste dont les lois ne sont pas à la portée du

plus grand nombre des François? Messieurs les académiciens doivent

donc s’interdire l’usage de la raison, et constater servilement une

orthographe remplie de contradictions? Qui osera soutenir un pareil

paradoxe? Seroit-il possible, dit très-bien sur cet objet M. Duclos,

qu’_une nation reconnue pour éclairée, et accusée de légèreté, ne fût

constante que dans les choses déraisonnables_?

 

«Qui est-ce qui forme l’usage actuel? Ce sont surtout les

compositeurs et les protes (lisez les correcteurs) dans les

imprimeries. Nos bons livres se réimpriment souvent. Lorsqu’un

libraire veut donner une nouvelle édition d’un livre, il l’envoie à

l’imprimerie: les compositeurs et les protes y mettent l’orthographe

à laquelle ils sont habitués. Ainsi ce sont eux surtout qui forment

l’usage actuel. Parmi ces personnes, il y en a sûrement plusieurs qui

sont instruites, témoin Le Roi, prote à Poitiers, qui fut le premier

auteur du Dictionnaire d’Orthographe, etc. Mais les protes n’ont

pas assez de temps pour se former un systême suivi et bien raisonné.

L’orthographe qu’ils ont adoptée est souvent dérangée par celle

des différents auteurs; ce qui les fait varier dans la leur, et les

oblige ensuite à des corrections dans les épreuves. Cet inconvénient

et cette perte de temps n’auroient pas lieu, si les auteurs, les

protes et les compositeurs suivoient une orthographe raisonnée et

conforme à la bonne prononciation. Les compositeurs feroient moins

de fautes en arrangeant les lettres; les protes et les auteurs

auroient moins de peine à lire leurs épreuves; ils y feroient moins

de corrections; et le compositeur attentif ne seroit plus obligé

de passer beaucoup de temps à supprimer des lettres en différents

endroits, à en ajouter dans plusieurs autres, etc. Ainsi l’auteur,

le prote et le compositeur trouveroient également leur avantage dans

cette orthographe.

 

«L’Académie, jusqu’à présent, nous le savons, s’est contentée d’être

le témoin de l’usage, et de le consigner dans son Dictionnaire. Mais

n’est-ce pas renverser l’ordre, que de prétendre que cette illustre

et savante société ne doit rien faire autre chose?»

 

Les maîtres imprimeurs, les protes, les correcteurs, les ouvriers compositeurs, ont dû se conformer à une règle uniforme, car ils ne pouvaient s’astreindre aux caprices orthographiques de chacun des auteurs écrivant diversement les mêmes mots, d’où résultaient des hésitations, des pertes de temps considérables en corrections, soit de la part des auteurs, soit des correcteurs. Cette règle fut donc, et avec raison, le Dictionnaire de l’Académie, tel que l’illustre Compagnie le modifiait à chaque édition.

La responsabilité incombe donc tout entière à l’Académie, et l’usage en fait d’orthographe, devenu un nonsens, ne peut désormais être invoqué par elle.

 

VOLTAIRE, membre de l’Académie française depuis le 9 mai 1746, revient sans cesse sur la critique du vicieux système de notre orthographe. Il dit, entre autres observations, dans le Dictionnaire philosophique, article ORTHOGRAPHE:

 

«L’orthographe de la plupart des livres français est ridicule.

Presque tous les imprimeurs ignorants impriment _Wisigoths,

Westphalie, Wittemberg, Wétéravie_, etc.

 

«Ils ne savent pas que le double V allemand qu’on écrit ainsi W

est notre V consonne et qu’en Allemagne on prononce _Vétéravie,

Virtemberg, Vestphalie, Visigoths_.

 

«Pour l’orthographe purement française, l’habitude seule peut en

supporter l’incongruité. Emploie-roient, octroi-e-roient, qu’on

prononce emploiraient, octroiraient; paon, qu’on prononce

pan; Laon, qu’on prononce Lan, et cent autres barbaries

pareilles font dire:

 

Hodieque manent vestigia ruris.

 

«Les Anglais sont bien plus inconséquents; ils ont perverti toutes

les voyelles; ils les prononcent autrement que toutes les autres

nations. C’est en orthographe qu’on peut dire avec Virgile:

 

Et penitùs toto divisos orbe Britannos.

 

«Cependant ils ont changé leur orthographe depuis cent ans: ils

n’écrivent plus: loveth, speaketh, maketh, mais _loves, speaks,

makes_.

 

«Les Italiens ont supprimé toutes les h. Ils ont fait plusieurs

innovations en faveur de la douceur de leur langue.

 

«_L’écriture est la peinture de la voix; plus elle est ressemblante,

meilleure elle est._»

Me trouvant en possession d’un grand nombre de lettres autographes de Voltaire, et particulièrement de sa correspondance, en partie inédite, avec d’Alembert, j’ai été curieux de confronter son orthographe avec celle de l’Académie de 1740. C’est surtout à partir de 1752 que devient plus sensible la modification apportée sous ce rapport par Voltaire dans sa correspondance, surtout alors qu’il s’occupait de la rédaction des articles qu’il envoyait à d’Alembert pour le Dictionnaire philosophique. Il supprime le plus souvent les lettres doubles qui ne se prononcent pas. Il écrit pardonait, et d’un autre côté guai, il éguaiera. Il affecte le plus profond dédain peur l’étymologie. On voit alors s’échapper de sa plume tantôt le mot philosophe et tantôt philosofe, ce dernier plus fréquemment que l’autre; il écrit même quelquefois filosofe, et veut que ce mot soit rangé à la lettre F, au Dictionnaire philosophique. Dans sa lettre datée des Délices, le 2 décembre 1755, que j’ai sous les yeux, il écrit: «ennemi de la philosofie» et «persécuteur des philosofes.» Il met partout ainsi: enciclopédie, dictionaire. Dans une lettre datée du 24, il écrit: «Je voudrais que votre tipografe Briasson pensast un peu à moy.»… «Vous avez des articles de téologie e de métaphisique.» Dans d’autres, il écrit plusieurs fois: Athène, autentique, entousiasme, têse, historiografe, bibliotèque, téologien, crétien et cristianisme, s’écartant ainsi, avec une intention évidente, de l’orthographe de l’Académie, dont il était membre depuis 1746. (Voir le texte de ces lettres avec leur orthographe à l’Appendice E.)

En comparant les lettres de Voltaire avec les éditions imprimées, on voit que l’habitude typographique de tout ramener à l’orthographe du Dictionnaire de l’Académie a fait supprimer celle que Voltaire préférait[120]. Il eût pourtant été intéressant de suivre, dans ses nombreux écrits, aussi bien les modifications de son orthographe que celles de sa pensée. Peutêtre, à un certain moment, la popularité immense dont il jouissait eût-elle pu faciliter quelques-unes des réformes déjà proposées.

 

[120] Dans la grande édition de Beuchot, que nous avons imprimée

en 1834, on n’a conservé de l’orthographe de Voltaire que ses a

au lieu des o, et je fesais, nous fesons, du verbe faire.

Et en effet, puisqu’on écrit je ferai, la prononciation demande

que l’on écrive aussi fesons.

Le service rendu par Voltaire, de faire accepter généralement la réforme des imparfaits en oi et de ce même digramme dans le corps du mot, comme dans connoître, a obtenu le suffrage de tous, et cette réforme, que l’abbé Girard avait inutilement préconisée dès 1716, a été un acheminement à d’autres régularisations.

 

FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU, membre de l’Institut national, ministre de l’intérieur, après s’être préoccupé pendant une partie de sa vie des moyens d’apprendre à lire au peuple des campagnes, émettait, en 1799, une opinion qui impliquerait de notables simplifications dans notre orthographe:

 

«Au premier coup d’œil, on croirait que rien n’est plus simple,

plus trivial, plus vulgaire que ce que l’on nomme l’ABC, mais les

meilleurs esprits en jugent bien différemment. _Non sunt contemnenda

quasi parva, sine quibus magna constare non possunt_, a dit saint

Jérôme. Le célèbre Rollin, dans son Traité des études (ch. Ier,

§ II), avoue qu’il serait bien embarrassé s’il se trouvait dans

le cas d’apprendre à lire à des enfants. En effet, les auteurs de

méthodes n’ont eu en vue que des éducations privées, celles des

enfants des classes privilégiées. Locke se propose de former un

jeune gentilhomme, Télémaque est composé pour un prince, l’_Émile_

lui-même encourt en grande partie le même reproche.

 

«Je pose deux principes, ajoute ce ministre ami des lettres, qui me

semblent démontrés: le premier, que _jamais on n’apprendra à lire aux

enfants des pauvres, surtout dans les campagnes, s’il faut consacrer

des années entières à cette seule partie de l’instruction_; et le

second, qu’il importe beaucoup de n’astreindre les enfants à se

procurer aucun de ces livres d’école dont on les embarrasse et que la

plupart perdent ou déchirent…..»

C’est pourquoi ce sage ministre, si dévoué aux lettres, se faisait rendre compte des méthodes de simplification de la lecture par le perfectionnement de l’alphabet, et les expérimentait lui-même, afin qu’en France on pût arriver au même degré d’instruction primaire que la plupart des nations du continent. (Voyez Dieudonné Thiébault, Principes de lecture et de prononciation à l’usage des écoles primaires. Paris, 1802, in-8.)

 

URBAIN DOMERGUE, membre de l’Institut de France (classe de la langue et de la littérature françaises), est l’auteur d’une réforme plus absolue que celles qu’on a proposées de nos jours.

Après avoir énoncé les deux obstacles qui s’opposent à ce que notre belle langue devienne familière aux étrangers: la détermination du genre des substantifs et l’écart entre l’orthographe et la prononciation, l’académicien de 1803, plus novateur que Meigret, ajoute:

 

«Le second obstacle est de nature à être levé; l’orthographe d’une

langue n’est pas de son essence, comme la syntaxe. Faite pour

réfléchir les sons, elle est une glace fidèle, lorsque les écrivains

d’une nation se sont abandonnés à la nature; infidèle, lorsque,

ébloui par le faux éclat d’un savoir déplacé, détournant les signes

de leur véritable institution, on a modelé l’écriture de la langue

dérivée sur la prononciation de la langue primitive.

 

«Le retour aux principes est désiré par tous les bons esprits. Mais

quelle autorité fera triompher la raison? Quel pouvoir fera rentrer

Continuer : partie 2 sur 3